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Gardiens du lac Tchad : les groupes d’autodéfense face à Boko Haram
Gardiens du lac Tchad : les groupes d’autodéfense face à Boko Haram
Table of Contents
  1. Synthèse
  2. Recommandations
Local hunters known as Vigilantes armed with locally made guns are seen on a pick up truck in Yola city of Adamawa State in Nigeria before they move to border region between Nigeria and Cameroon to support Nigerian army fighting with Boko Haram militants ISSOUF SANOGO / AFP
Report 244 / Africa

Gardiens du lac Tchad : les groupes d’autodéfense face à Boko Haram

Les armées régionales dans le bassin du lac Tchad utilisent des groupes d’autodéfense pour renforcer les campagnes militaires contre les insurgés de Boko Haram. Mais recourir à ces milices n’est pas sans risque, alors que les combattants se tournent vers la violence communautaire et le crime organisé. A long terme, ces groupes doivent être dissous ou réglementés.

Synthèse

Les groupes d’autodéfense au Nigéria, au Cameroun, au Niger et au Tchad jouent un rôle majeur dans la lutte contre Boko Haram, mais leur présence suscite des inquiétudes. Ils rendent les opérations militaires moins brutales et plus efficaces et ont dans une certaine mesure recréé du lien entre ces Etats et bon nombre de leurs communautés locales, mais ils ont également commis des abus et participé à l’économie de guerre. Au Nigéria en particulier, le recours au « vigilantisme » a largement contribué à transformer une insurrection contre l’Etat en une guerre civile plus sanglante, opposant Boko Haram aux communautés et conduisant à une augmentation drastique de la violence. Comme le conflit, les groupes d’autodéfense continuent d’évoluer. Ils se mêlent aux hautes sphères politiques, en particulier au Nigéria, mais également aux dynamiques intercommunautaires locales, aux opérations commerciales et aux chefferies. Leur désir de voir leurs actions récompensées devra être pris en compte, tout comme la nécessité pour les Etats du bassin du lac Tchad de combler le manque de police de proximité, principalement dans les zones rurales. Pour que les groupes d’autodéfense ne deviennent pas une source d’insécurité, chacun de ces Etats devra trouver son propre équilibre entre dissolution lente des groupes, officialisation et réglementation.

Le vigilantisme, le recours à des acteurs non étatiques pour faire respecter l’ordre public (ou tout au moins une forme d’ordre) s’inscrit dans l’histoire de la région du lac Tchad. Les puissances coloniales comptaient, dans une large mesure, sur les chefs traditionnels locaux et leur entourage. La crise aux multiples facettes de la gouvernance et le déclin des services publics dans les Etats du lac Tchad depuis les années 1980 ont ouvert la voie à de nouveaux groupes d’autodéfense. Les problèmes d’ordre public auxquels ils ont tenté de répondre ont contribué à l’émergence et l’expansion de Boko Haram, mouvement qui cherche à fixer des règles et une orientation.

La lutte des groupes d’autodéfense contre Boko Haram a commencé en 2013, à Maiduguri, capitale de l’état du Borno et épicentre de l’insurrection, sous la double pression d’une violence jihadiste croissante et des actions des forces de sécurité. La Force d’intervention conjointe (Joint Task Force, JTF), dirigée par l’armée nigériane, s’est rapidement rendu compte du potentiel des groupes d’autodéfense comme source de connaissance, de renseignements et de main d’œuvre au niveau local et a entrepris de les coordonner avec l’aide des autorités locales et traditionnelles. Opérant sous le nom officieux mais révélateur de Force d’intervention civile conjointe (Civilian Joint Task Force, CJTF), les groupes d’autodéfense ont été essentiels pour chasser Boko Haram de la ville, puis lancer des opérations dans tout l’état du Borno. L’utilisation officielle des groupes d’autodéfense pour lutter contre Boko Haram s’est étendue plus largement au Nigéria, puis au Cameroun en 2014 et enfin au Tchad en 2015, où ils sont appelés « comités de vigilance ». Le Niger a été plus réticent, en partie du fait des luttes passées avec des groupes armés et parce qu’il n’en a pas eu autant besoin.

Les groupes d’autodéfense ont joué de nombreux rôles : réseaux de surveillance plutôt discrets au Niger, auxiliaires militaires ou forces combattantes semi-autonomes au Nigéria. Pour les forces armées de la région, surmenées et sous pression, ils ont dans une certaine mesure comblé les lacunes en matière de sécurité et fourni des connaissances locales. Ils ont rendu la réponse militaire plus ciblée et plus efficace, mais leur mobilisation a aussi provoqué des représailles de Boko Haram contre leurs communautés et contribué aux niveaux élevés de victimes civiles en 2014 et 2015. Paradoxalement, cela a également favorisé la stratégie des gouvernements régionaux d’éloigner les civils des jihadistes.

… le moment est venu d’évaluer les risques posés par une mobilisation aussi importante des groupes d’autodéfense …

Alors que l’insurrection se divise et se rabat sur des opérations de guérilla plus discrètes et des attaques terroristes, néanmoins, le moment est venu d’évaluer les risques posés par une mobilisation aussi importante des groupes d’autodéfense (leurs membres prétendent être environ 26 000 dans le seul état du Borno). Leurs demandes de rémunération vont devoir être prises en compte, en particulier si les autorités envisagent de négocier avec les militants de Boko Haram pour qu’ils déposent leurs armes. À plus long terme, les membres des groupes d’autodéfense pourraient devenir des bras armés politisés, se tournant vers le crime organisé ou nourrissant la violence communautaire. Le vigilantisme peut être un puissant outil de contre-insurrection, mais il est impératif de faire face aux préoccupations immédiates qu’il suscite, notamment en matière d’impunité, et de commencer à prévoir sa transformation post-conflit sur le long terme.

Recommandations

Pour protéger les civils, limiter les risques pour les groupes d’autodéfense et renforcer les règles de droit et de transparence

Aux gouvernements du Nigéria, du Cameroun, du Tchad et du Niger :

  1. S’abstenir autant que possible de créer des unités d’autodéfense supplémentaires et se concentrer plutôt sur le développement de réseaux de renseignement et de communication par lesquels les civils peuvent obtenir la protection de l’Etat en cas de besoin.
     
  2. Veiller à ce que le plus grand nombre possible de civils aient accès à des réseaux de communication fonctionnels et puissent faire appel aux forces de sécurité régulières, en particulier là où les risques restent élevés.
     
  3. S’assurer, lorsqu’il est nécessaire de conserver des forces d’autodéfense, de leur officialisation, y compris via un processus d’enregistrement, et la mise en place de systèmes de supervision interne et vérification externe, et inclure le contrôle communautaire dans les mécanismes de contrôle.
     
  4. Fournir des fusils d’assaut uniquement à des groupes sélectionnés de la CJTF mieux formés et pour des missions spécifiques, par exemple lorsqu’ils font office d’auxiliaires, tout en veillant à ce que ces armes soient enregistrées et demeurent la propriété des services de sécurité.
     
  5. Synchroniser les mécanismes de contrôle de la CJTF avec ceux de la Force de police fédérale du Nigéria.
     
  6. Exiger des membres des groupes d’autodéfense soupçonnés d’abus, notamment en matière de violences sexuelles et sexistes, qu’ils rendent des comptes et garantir à tous les suspects des enquêtes transparentes et équitables, conformément au droit national et international tout en rendant publiques les décisions de justice.
     
  7. Proposer aux membres de groupes d’autodéfense des programmes de formation qui combinent compétences pratiques (par exemple, en matière de renseignement, de premiers secours, de manipulation de mines et d’engins explosifs improvisés) et un enseignement sur les lois nationales et internationales applicables qui associe le Comité international de la Croix-Rouge et les groupes de défense des droits humains pertinents (par exemple, au Nigéria, la Commission nationale des droits de l’homme).

Aux donateurs :

  1. Adapter les règles juridiques pour permettre une assistance dans l’établissement de mécanismes de justice et de contrôle.
     

Pour reconnaitre la contribution des groupes d’autodéfense et répondre aux attentes

Aux gouvernements du Nigéria, du Cameroun, du Tchad et du Niger :

  1. Lutter contre les stéréotypes selon lesquels certaines communautés ethniques, en particulier les Kanouri, soutiendraient Boko Haram, en mettant en évidence leurs efforts au sein de groupes d’autodéfense.
     
  2. Faire ouvertement preuve de respect à l’égard des groupes d’autodéfense et procurer à leurs membres blessés ou tués dans l’exercice de leurs fonctions et à leurs familles une assistance suffisante et standardisée.
     
  3. Répondre aux attentes en matière de rémunération de façon transparente en annonçant publiquement ce qui est offert et à qui, qui n’y a pas droit et quand ce dispositif prendra fin, afin de ne pas encourager davantage le vigilantisme.
     

Pour préparer la transformation des groupes d’autodéfense et prévenir l’émergence de mafias et de milices ethniques

Aux gouvernements du Nigéria, du Cameroun, du Tchad et du Niger :

  1. Prévoir la transformation des unités d’autodéfense lorsque la situation se stabilisera davantage, chaque pays suivant son propre rythme en fonction de sa situation sécuritaire et selon l’importance et le rôle du vigilantisme, notamment :
    1. en prévoyant des processus de démobilisation pour la majorité des membres de groupes d’autodéfense qui incluent de petites subventions pour les aider à retourner à leurs anciennes occupations, à terminer leurs études ou à créer des entreprises ;
       
    2. en créant, compte tenu de la poursuite probable d’une certaine forme d’activité jihadiste de bas niveau et d’agitation rurale, en particulier dans les états du Borno et de l’Adamawa, un corps auxiliaire temporaire sous l’égide de l’armée ou de la Force mobile de la police, en mettant à contribution les membres de groupes d’autodéfense qui ont reçu une formation sur le maniement des armes et ont directement travaillé avec les forces de sécurité ; et assurer leur potentielle intégration au sein des forces de sécurité s’ils remplissent les prérequis en matière d’éducation et autres et suivent une nouvelle formation ;
       
    3. en luttant vigoureusement contre la corruption de la police et des groupes d’autodéfense, de façon à ce qu’elle ne porte pas atteinte au professionnalisme, et en améliorant les liens avec les communautés locales ; et
       
    4. en sélectionnant, vérifiant minutieusement les parcours, en formant à nouveau, et en équipant un certain nombre de membres de groupes d’autodéfense avec l’aide d’organisations locales de la société civile afin qu’ils puissent alimenter les rapports et les alertes précoces au sein des réseaux de la police et de la société civile.
       
  2. Préparer un plan de désarmement qui se concentre exclusivement sur le retrait des armes automatiques fonctionnelles de la circulation.

Aux donateurs :

  1. Soutenir les programmes de démobilisation des groupes d’autodéfense et professionnaliser la police et sa capacité à superviser et à réguler les forces auxiliaires temporaires.

Dakar/Nairobi/Bruxelles, 23 février 2017