Arrow Down Arrow Left Arrow Right Arrow Up Camera icon set icon set Ellipsis icon set Facebook Favorite Globe Hamburger List Mail Map Marker Map Microphone Minus PDF Play Print RSS Search Share Trash Crisiswatch Alerts and Trends Box - 1080/761 Copy Twitter Video Camera Youtube
Local hunters known as Vigilantes armed with locally made guns are seen on a pickup truck in Yola city of Adamawa State in Nigeria, on 6 December 2014. Mohammed Elshamy/ANADOLU AGENCY
Report 251 / Africa

Une arme à double tranchant : comités de vigilance et contre-insurrections africaines

Les comités de vigilance participent au renforcement de la sécurité locale. Mais pour les Etats africains fragiles, sous-traiter la gestion de la sécurité aux comités de vigilance pour lutter contre l'insurrection peut s'avérer dangereux. Lorsqu'ils font appel à des comités de vigilance, les dirigeants africains devraient établir des objectifs et des mandats clairs et investir dans les programmes de désarmement, de démobilisation et de réintégration.

  • Share
  • Save
  • Print
  • Download PDF Full Report

Synthèse

Confrontés à des insurrections croissantes, les Etats africains affaiblis font ce que les Etats défaillants ont tendance à faire : sous-traiter certains services de sécurité à des acteurs non étatiques ou à des comités de vigilance, dont beaucoup de membres ont pris les armes pour protéger leurs communautés. Cette approche est parfois considérée comme une nécessité, mais elle est souvent dangereuse, en particulier dans les Etats politiquement instables et divisés. Plus l’Etat est fragile, plus il est dépendant des comités de vigilance, mais moins il est capable de les contrôler ou d’empêcher les abus de pouvoir. Plus le comité de vigilance parvient à lutter contre les insurgés, plus il est difficile de démobiliser ses combattants, et plus il a de chances de s’établir durablement. En raison de rivalités ethniques et d’allégeances, les groupes de défense communautaires peuvent se transformer en organisations prédatrices, quasi criminelles ou en ennemis de l’Etat central. Pourtant, même quand les risques l’emportent sur les avantages, les dirigeants africains peuvent ne pas avoir le choix. Au minimum, les gouvernements africains et leurs partenaires internationaux devraient tirer les leçons du passé, essayer d’éviter les abus, empêcher que les comités de vigilance ne dévient de leur mission initiale, et planifier leur rôle et leur réintégration à la fin du conflit.

Par leur nature même, les comités de vigilance revêtent certains risques intrinsèques. Le plus souvent recrutés dans les communautés locales, leurs membres partagent généralement la même identité ethnique ou politique, les mêmes intérêts collectifs et leurs perceptions des menaces sont similaires, ce qui augmente les risques qu’ils agissent comme des milices locales, potentiellement plus puissantes que les autorités de l’Etat, et qu’ils poursuivent principalement des objectifs ethniques ; un mal nécessaire à court terme qui pourrait ouvrir la voie à un conflit à plus long terme. S’ils apparaissent comme une solution pour les Etats ayant un besoin urgent de soutien armé, les comités de vigilance profitent souvent de leurs nouvelles prérogatives – et compensent une aide et des ressources inadéquats – en cherchant à maximiser leur pouvoir et leur richesse via l’extorsion, les enlèvements et d’autres exactions violentes.

Il est cependant possible de tirer des leçons positives des différentes expériences. Les comités de vigilance peuvent mieux assurer la sécurité au niveau local que les acteurs étatiques. Ils jouissent généralement d’une plus grande légitimité en raison de leurs racines communautaires et peuvent identifier, pister et combattre les insurgés plus efficacement grâce à leur familiarité avec les langues, la géographie et la culture locales. Supervisés avec succès par les autorités de l’Etat – et les acteurs internationaux –, ils peuvent permettre aux dirigeants nationaux de forger des pactes politiques durables avec des élites provinciales et de renforcer la légitimité de l’Etat au sein des communautés locales. En résumé, et bien que les décideurs africains et internationaux puissent craindre à juste titre que le renforcement des forces non étatiques affaiblisse l’Etat, les comités de vigilance peuvent aussi servir de précieux intermédiaires entre les communautés locales et les autorités centrales.

A partir de quatre cas illustratifs – la Sierra Leone, la région du Teso en Ouganda, l’ancien état de l’Equatoria-Occidental au Soudan du Sud et le Nord-Est du Nigéria –, ce rapport cherche à mettre en évidence les facteurs qui déterminent l’évolution des comités de vigilance et leur impact sur la sécurité et la stabilité dans le but d’aider les gouvernements et leurs partenaires internationaux à résoudre ce dilemme.

Investir dans des programmes de démobilisation et de réintégration suffisamment généreux est essentiel pour offrir aux membres des comités de vigilance d’autres moyens de subsistance viables et la reconnaissance qui leur est due.

Parmi ces facteurs, la négligence du régime ou son hostilité à l’égard de tels groupes (comme au Soudan du Sud) peut faire naitre de nouveaux rebelles, alors que le soutien démesuré de l’Etat (comme en Sierra Leone) peut donner du pouvoir à des groupes armés contrôlés par des hommes forts et motivés en partie par des intérêts personnels précis. Plus les objectifs et le mandat des comités de vigilance sont définis clairement à l’avance, et plus la supervision par les dirigeants nationaux et locaux, les forces armées régulières et les communautés locales est grande, plus le groupe peut être efficace et moins il risque de se détourner des objectifs de défense communautaire et de contre-insurrection. Ce scénario positif est plus susceptible de se produire lorsque les intérêts politiques de l’Etat central et des dirigeants locaux sont à peu près les mêmes (comme en Ouganda). En revanche, un mandat moins bien défini – permettant aux comités de vigilance d’intervenir dans la gouvernance locale – peut causer des problèmes : l’existence de comités de vigilance peut se prolonger, leur champ d’action s’élargir, leur pouvoir se consolider et la perspective d’intérêts économiques supplémentaires les inciter à s’y accrocher. A plus long terme, investir dans des programmes de démobilisation et de réintégration suffisamment généreux est essentiel pour offrir aux membres des comités de vigilance d’autres moyens de subsistance viables et la reconnaissance qui leur est due. Intégrer des membres sélectionnés à des unités de maintien de l’ordre communautaires pourrait également aider à prévenir leur réactivation sous des formes plus hostiles.

Plusieurs leçons générales, chacune à appliquer en fonction des conditions locales, émergent des études de cas. En particulier, les dirigeants africains qui recrutent des comités de vigilance à des fins de contre-insurrection devraient :

  • Travailler avec des figures locales ayant de l’influence sur les membres des comités de vigilance dans le but de définir des objectifs limités et mutuellement acceptables dans le cadre d’une stratégie globale de contre-insurrection et de veiller à ce qu’elles exercent une supervision politique sur les membres de la base ;
  • Etre clair dès le départ avec les dirigeants des comités de vigilance et les hommes sur le terrain sur ce qu’ils peuvent escompter comme récompense pour leurs efforts et comme compensation pour leurs pertes ;
  • Fournir aux membres des comités de vigilance un soutien politique et matériel adéquat, y compris des armes lorsque cela s’avère nécessaire, afin de garantir qu’ils soient en mesure d’atteindre leurs objectifs, réduisant ainsi le risque d’extorsion de ressources auprès des civils ;
  • Dans la mesure du possible, prévoir un encadrement militaire et s’assurer que les membres des comités de vigilance ayant commis des abus rendent des comptes ;
  • Etablir à l’avance un plan prenant en compte la dimension du genre pour démobiliser les membres des comités de vigilance une fois que la menace posée par les insurgés recule et pour les aider à trouver du travail dans des secteurs porteurs au niveau local.

Les bailleurs et les partenaires internationaux font face à un dilemme similaire. Ils auraient eux aussi intérêt à ce que les autorités étatiques soient relativement fortes et détiennent le monopole de l’emploi de la violence. Mais lorsque l’Etat est trop faible pour faire face seul à une insurrection, ou lorsque le groupe insurrectionnel se double d’une organisation terroriste menaçant des intérêts extérieurs, la tentation est grande pour les acteurs internationaux de soutenir une milice ou un comité de vigilance – avec, ou parfois sans, le consentement de l’Etat. Les intérêts de ces acteurs internationaux seraient mieux servis par un travail conjoint avec les autorités de l’Etat, pour guider celles-ci dans leurs relations avec les comités de vigilance, et les mettre en garde contre le piège d’un soutien sans faille ou d’une répression contre-productive. Dans le cas où les acteurs internationaux interagissent avec les comités de vigilance, ils devraient éviter de leur fournir un soutien direct, qui risquerait d’affaiblir le pouvoir de négociation des autorités nationales. Au lieu de cela, ils devraient être prêts à fournir aux Etats les moyens de mieux contrôler les comités de vigilance, et de démobiliser et réintégrer leurs membres plus efficacement.

Le recours aux comités de vigilance est souvent une solution par défaut pour des Etats confrontés à une menace à laquelle ils ne peuvent faire face seuls. Mais comme le montrent les cas présentés dans ce rapport, il y a des façons plus ou moins bonnes de les utiliser, et de veiller à ce qu’un outil efficace à court terme ne devienne pas un long cauchemar.

Nairobi/Dakar/Bruxelles, 7 septembre 2017

I. Introduction

Les pays africains confrontés à des groupes insurrectionnels font face à un dilemme lorsque les civils se mobilisent et prennent les armes pour protéger leurs communautés locales. Ces forces peuvent jouer un rôle majeur pour repousser les attaques et fournir aux forces armées régulières du renseignement local, renforçant ainsi l’efficacité des campagnes contre-insurrectionnelles. Mais les comités de vigilance risquent également de discréditer l’autorité centrale, d’étendre les conflits en prenant pour cible des rivaux ethniques ou politiques ou de menacer la stabilité à plus long terme en restant une force armée autonome, même après la résolution du conflit initial. Y avoir recours revient à manier une arme à double tranchant.

Ce rapport examine quatre cas en Afrique subsaharienne : les Kamajors, qui ont combattu dans la guerre civile en Sierra Leone (1991-2002) ; les Archers du Teso, qui ont affronté l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) dans l’Est de l’Ouganda (2003-2007) ; les Archers zandé, qui ont combattu la LRA et se sont par la suite rebellés contre le régime Dinka au Soudan du Sud (2005-présent) ; et la Force civile mixte (CJTF), qui a travaillé en étroite collaboration avec les forces armées et la police pour contrer Boko Haram dans le Nord-Est du Nigéria (2013-présent).

Bien que principalement fondé sur la recherche de terrain menée en 2016 et au début de l’année 2017 en Sierra Leone, en Ouganda, au Soudan du Sud et au Nigéria, le rapport repose sur plus de quinze ans de travaux d’analyse de Crisis Group portant sur le conflit en Sierra Leone, la LRA en Ouganda et l’ensemble de la région, ainsi que sur Boko Haram dans le bassin du lac Tchad, ce qui permet une remise en contexte historique et géographique.[fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 février 2017.Hide Footnote Ce travail s’appuie également sur la recherche plus globale de Crisis Group sur les moyens de freiner le radicalisme religieux violent.[fn]Rapport spécial de Crisis Group N°1, Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda, 14 mars 2016.Hide Footnote

Crisis Group utilise le terme de « comités de vigilance » pour faire référence à des groupes d’auto-défense civils, à des forces de défense communautaires et à des milices civiles, constitués pour protéger leurs communautés d’acteurs étatiques ou non étatiques ou pour combattre les insurgés. Si ces groupes peuvent avoir été formés sans autorisation officielle, le terme, couramment utilisé dans le contexte africain, n’implique pas nécessairement que leurs activités soient illégales.

II. Un dilemme récurrent sur la politique

Des comités de vigilance se sont formés et continuent d’exister dans des Etats africains fragiles où les gouvernements sont incapables ou peu désireux de protéger les civils contre des menaces sécuritaires allant de l’insurrection à grande échelle à la violence politique ou ethnique, en passant par le banditisme à petite échelle.[fn]Au Nigéria, les Bakassi Boys et le Congrès du peuple odua sont deux exemples notables de comités de vigilance qui ont endossé des rôles de maintien de l’ordre et ont commis des exactions graves. Voir « The Bakassi Boys: The Legitimization of Murder and Torture », Human Rights Watch, mai 2002 et « The O’odua People’s Congress: Fighting Violence with Violence », Human Rights Watch, février 2003. Dans le centre-Ouest de la Tanzanie, les Sungusungu se sont mobilisés au niveau des villages pour faire face aux vols de bétail de plus en plus violents. Voir Michael L. Fleisher, « Sungusungu : State-Sponsored Village Vigilante Groups among the Kuria of Tanzania », Africa : Journal of the International African Institute, vol. 70, no. 2 (2000), p. 209-228. Au Burkina Faso, où les autorités de l’Etat se sont révélées incapables de juguler la criminalité, les groupes de Koglweogo ont cherché à imposer leur propre conception de la justice et leur influence croissante a provoqué un débat animé sur la manière dont le gouvernement devrait répondre. Voir « Au Burkina Faso, les milices d’autodéfense échappent peu à peu au contrôle des autorités », Le Monde, 29 mai 2017 et « Burkina : Koglweogo, les justiciers de la brousse », Jeune Afrique, 6 avril 2016.Hide Footnote La nature de la menace définit le type d’actions qu’entreprennent les comités de vigilance, qu’il s’agisse de rôles de contre-insurrection généralement joués par l’armée ou de tâches plutôt liées au maintien de l’ordre. Pourtant, indépendamment des circonstances, le phénomène des comités de vigilance pose un problème essentiel : les Etats trop faibles pour assurer la sécurité sont les plus enclins à recruter des acteurs armés non étatiques et à leur déléguer certains services locaux de sécurité, mais aussi les plus susceptibles de manquer de ressources et de compétences pour superviser les comités de vigilance et les empêcher d’abuser de leur pouvoir pour leur propre intérêt individuel ou collectif.

Ce rapport examine les cas de comités de vigilance formés en réponse à des menaces insurrectionnelles, par opposition à ceux qui ont vu le jour dans un contexte d’anarchie généralisée, car le vigilantisme en contexte non conflictuel présente des enjeux et des implications politiques connexes, mais différents. Les quatre cas – cas historiques et actuels en Afrique de l’Ouest et de l’Est – ont été choisis pour évaluer quels facteurs déterminent en définitive les effets (positifs ou négatifs) du recours aux comités de vigilance. Crisis Group ne prétend pas qu’ils forment un échantillon représentatif du vigilantisme dans les conflits africains, mais ils couvrent néanmoins une gamme d’expériences, certaines relativement positives (Archers du Teso, en Ouganda), d’autres, résolument nocives étant donné les souffrances humaines et l’instabilité politique qu’elles ont générées (Kamajors en Sierra Leone et Archers au Soudan du Sud). Ces cas ont également été choisis à la lumière de l’expertise institutionnelle de Crisis Group et de la recherche menée sur le terrain.

A. Les Kamajors en Sierra Leone

Pendant plus de onze ans (1991-2002), la Sierra Leone a été le théâtre d’une des guerres civiles les plus brutales d’Afrique, qui a fait des dizaines de milliers de victimes et déplacé jusqu’à un quart de la population.[fn]« The Armed Conflict in Sierra Leone », Human Rights Watch, 11 avril 2012. Les Kamajors, l’un des groupes combattants les plus puissants initialement composé de jeunes hommes défendant leurs villages, sont devenus le noyau dur de la milice nationale armée par l’Etat, combattant à la fois aux côtés de l’armée régulière et des forces étrangères. Les Kamajors (dont le nom signifie chasseur en mendé, la langue et la tribu prédominante dans les provinces du Sud et de l’Est) sont devenus une entité très clivante. Beaucoup de Sierra-léonais les admirent encore pour la bravoure dont ils ont fait preuve pour défendre leur région et plus tard un gouvernement démocratiquement élu.[fn]Ned Dalby, « In Search of the Kamajors, Sierra Leone’s Civilian Counter-insurgents », Commentaire de Crisis Group, 7 mars 2017.Hide Footnote Néanmoins, ils sont également accusés d’être une violente milice tribale, responsable de pillages et de meurtres d’individus suspectés de collaborer avec les rebelles, des actes qui ont contribué à déstabiliser davantage le pays. Des opinions aussi diverses, mais pas nécessairement incompatibles, reflètent les préjugés ethniques et politiques et l’évolution de la façon dont les Kamajors étaient perçus au fil du temps et selon les lieux.

La trajectoire des Kamajors au cours de la longue guerre qui a frappé le pays illustre le rôle des comités de vigilance, qui peuvent être des protecteurs communautaires efficaces et, parfois, des auxiliaires militaires, principalement en raison de leurs meilleures connaissances locales. Elle démontre également les dangers qu’il y a à aider les comités de vigilance à devenir des forces militaires puissantes opérant en dehors de leurs communautés, sans une supervision ou un contrôle adéquat de l’Etat, en particulier dans les pays déchirés par des tensions ethnopolitiques.

1. De protecteurs des communautés à force paramilitaire encombrante

La guerre civile en Sierra Leone a commencé au début des années 1990 par une lutte entre les forces gouvernementales et le Front révolutionnaire uni (RUF).[fn]Le RUF était dirigé par l’ancien caporal de l’armée Foday Sankoh et opérait depuis le Libéria, avec le soutien de Charles Taylor, alors chef rebelle et plus tard président libérien. Sur le travail de Crisis Group pendant le conflit, voir les rapports Afrique de Crisis Group N°28, Sierra Leone : Time for a New Military and Political Strategy, 11 avril 2001 ; N°35, Sierra Leone : Managing Uncertainty, 24 octobre 2001 ; et le briefing Afrique N°6, Sierra Leone : Ripe for Elections?, 19 décembre 2001. Voir aussi, Lansana Gberie, A Dirty War in West Africa: The RUF and the Destruction of Sierra Leone (Bloomington, 2005); et Paul Richards, Fighting for the Rain Forest: War, Youth and Resources in Sierra Leone (Oxford, 1996). Originaire du Libéria, le RUF a lancé des attaques sur des cibles à la fois militaires et civiles, principalement dans les provinces de l’Est et du Sud. En réponse, les dirigeants locaux ont commencé à mobiliser des jeunes hommes, y compris les chasseurs Kamajors, pour défendre leurs régions.[fn]Annexe A, carte de la Sierra Leone. Le docteur Alpha Lavalie, un professeur, et le docteur Joe Demby, un médecin qui deviendra plus tard vice-président, ont mobilisé un groupe à Kenema dans la province de l’Est, tandis qu’Allieu Kondewa, un guérisseur, a formé un comité de vigilance à Bonthe, dans la province du Sud. Entretiens de Crisis Group, ancien conseiller du chef des Kamajors Sam Hinga Norman, Bo, 12 janvier 2017 ; ancien vice-président Joe Demby, Bo, 12 janvier 2017. Un ancien capitaine de l’armée et chef local, Sam Hinga Norman, a coordonné les mouvements des jeunes autour de Bo, la deuxième plus grande ville du pays.[fn]Norman était le chef régent de la chefferie de Jiama-Bongor. Le gouvernement l’avait nommé après la mort de l’ancien chef et jusqu’à ce qu’un nouveau puisse être élu. Entretien de Crisis Group, ancien conseiller de Norman, Bo, 12 janvier 2017. Grâce à son expérience militaire et à sa force de caractère, Norman est rapidement devenu le chef national et la figure de proue des Kamajors. Tandis que les combats se propageaient, d’autres tribus ont formé des groupes de défense dans leurs régions, mais les Kamajors au Sud et à l’Est sont restés de loin le plus grand et ont acquis la réputation d’être le plus féroce.[fn]La force de défense de la communauté Donso s’est formée parmi la tribu Kono dans le district de Kono, province de l’Est. Les groupes Gbethi et Kapra ont émergé dans les régions dominées par les Temne au centre et à l’Ouest. Les Tamaboro issus des tribus Kuranko, Limba et Yalunka se sont formés dans le district de Koinadugu dans le Grand Nord. Entretiens de Crisis Group, Freetown et Bo, janvier 2017. Voir aussi le rapport de la Commission vérité et réconciliation en Sierra Leone, volume 3A, chapitre 4 : Nature du conflit, p. 542.Hide Footnote

Le gouvernement assiégé, reconnaissant l’efficacité des forces locales et l’utilité de leurs connaissances locales, leur a permis d’agir comme auxiliaires de l’armée, principalement en tant que guides et informateurs. Mais la méfiance entre Kamajors et soldats a rapidement miné la coopération. Pour contrer l’insurrection, le gouvernement a rapidement augmenté les effectifs de l’armée, les multipliant par quatre pour passer d’environ 3 000 avant la guerre à environ 13 000 en 1992.[fn]Le chiffre exact est incertain, compte tenu du nombre de soldats « fantômes » qui ont touché des salaires ou obtenu des rations sans servir. Voir le rapport de Crisis Group, Sierra Leone : Time for a New Military and Political Strategy, op. cit., p. 6.Hide Footnote Certains soldats de première ligne sont devenus, du fait de cette rapide augmentation associée à un commandement, à une formation et à un équipement déficients, ce que l’on a appelé des « sobels » (soldats/rebelles) qui s’en prenaient aux civils, parfois en collaboration avec des insurgés.[fn]Rapport de Crisis Group, Sierra Leone : Time for a New Military and Political Strategy, op. cit., p. 6. Voir également entretiens de Crisis Group, anciens Kamajors, Bo and Gerihun, janvier 2017.Hide Footnote En réaction, les Kamajors ont défendu leurs communautés à la fois contre les rebelles et contre les soldats.

Pour compenser sa faiblesse militaire, le gouvernement a engagé une entreprise militaire privée sud-africaine – Executive Outcomes – qui a combattu les rebelles entre 1995 et le début de l’année 1997. Ils se sont largement appuyés sur l’expertise locale des Kamajors. Leurs opérations conjointes ont inauguré une période de stabilité suffisante pour permettre la tenue d’élections en février 1996 ; celles-ci ont amené au pouvoir le Parti du peuple de Sierra Leone (PPSL), dominé par les Mendé. Norman, le dirigeant le plus connu des Kamajors, est devenu ministre adjoint de la Défense, et l’Etat a renforcé son soutien aux forces de défense locales. En 1996, afin de rassurer ceux qui estimaient que les Kamajors étaient en train de devenir le bras armé du parti au pouvoir, le gouvernement a créé un groupe de coordination de tous les comités de vigilance, connu sous le nom de Force de défense civile (FDC). Un comité central de coordination, comprenant des représentants de divers groupes de défense tribaux, a utilisé des fonds gouvernementaux pour acheter des armes, des munitions, des vivres et du matériel médical, qu’il a distribué aux unités sur le terrain.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien conseiller à la sécurité nationale, Freetown, 11 janvier 2017.Hide Footnote

Crisis Group interview, former National Security Adviser, Freetown, 11 January 2017.Hide Footnote

En dépit de cette façade d’unité nationale, les unités ethniquement distinctes de la Force de défense civile intervenaient en grande partie indépendamment les unes des autres.[fn]Rapport de la Commission vérité et réconciliation, op. cit., p. 541-542. Les Kamajors restaient plus importants en nombre, en partie parce que le territoire mendé a connu l’activité insurrectionnelle la plus intense et a reçu la plus grande partie des ressources gouvernementales. La jalousie et la peur de ces forces irrégulières, en grande partie mendé, ont contribué à alimenter le mécontentement de l’armée, provoquant en mai 1997 un coup d’Etat mené par de jeunes soldats qui ont créé le Conseil révolutionnaire des forces armées (CRFA) et invité le RUF rebelle à se joindre à leur gouvernement. « La milice tribale de chasseurs du PPSL, les Kamajors, a reçu un soutien logistique et un ravitaillement dépassant largement ses besoins immédiats », a déclaré un instigateur du coup d’Etat, affirmant que le parti au pouvoir favorisait une « armée privée au détriment de nos forces armées ».[fn]Déclaration de Johnny Paul Koroma en août 1997, citée dans le rapport de Crisis Group, Sierra Leone : Time for a New Military and Political Strategy, op. cit., p. 7.Hide Footnote Seule une petite partie de l’armée est restée fidèle au gouvernement déchu, désormais exilé à Conakry, en Guinée. Ce gouvernement a lancé un appel à l’aide à la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et des troupes régionales, déployées sous l’égide du Groupe de contrôle de la Cedeao (ECOMOG), ont repoussé les rebelles et le Conseil révolutionnaire des forces armées de Freetown en février 1998. Cela a rendu possible le retour du gouvernement, mais la guerre a continué pendant encore quatre ans.

Selon un ancien haut-commissaire britannique, la Force de défense civile dominée par les Kamajors était cruciale pour restaurer le contrôle de l’Etat.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, Peter Penfold, 16 janvier 2017.Hide Footnote Elles ont combattu pour le compte du gouvernement élu, à la fois indépendamment et en coordination avec les troupes de l’ECOMOG. Les Kamajors étaient une force importante sur le champ de bataille en raison notamment de leur taille et de leur présence sur un territoire étendu. Le nombre de recrues s’est élevé à quelque 37 000 membres, pour la plupart des jeunes gens issus d’un milieu rural et sans éducation.[fn]Le nombre total de membres de la FDC à son apogée est difficile à établir compte tenu de la fluidité et du recrutement informel du groupe, mais à la fin du conflit, plus de 37 000 individus s’identifiant comme FDC sont passés par le processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR), contre 24 000 RUF. Sur les 37 189 FDC, tous sauf quelques milliers étaient des Kamajors mendé ; 34 890 étaient des hommes, 1 996 des garçons (moins de 18 ans), 296 étaient des femmes et sept des filles selon la Commission nationale pour le DDR. Christiana Solomon et Jeremy Ginifer, « Disarmament, Demobilisation and Reintegration in Sierra Leone », Center for international security and cooperation (CISAC), Université de Bradford, juillet 2008, p. 15.Hide Footnote Certains ont rejoint le groupe pour avoir accès à des armes et à d’autres ressources ; d’autres pour régler leurs comptes. Dans des opérations conjointes avec les troupes de l’ECOMOG, les Kamajors ont généralement servi de guides pour les troupes qui ne connaissaient pas le territoire ou les habitants. Ils ont également fréquemment été en première ligne lors d’attaques contre des positions rebelles, tandis que les troupes de l’ECOMOG tiraient à l’artillerie lourde de plus loin. Avant l’attaque des rebelles contre Freetown en janvier 1999, l’ECOMOG a transporté des Kamajors par les airs pour qu’ils l’aident à défendre la capitale.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien commandant de la FDC, Freetown, 16 janvier 2017.Hide Footnote

Crisis Group interview, former CDF commander, Freetown, 16 January 2017.Hide Footnote

L’intrépidité réputée des Kamajors [...] était assortie d’une grande brutalité, en particulier lorsqu’ils intervenaient en dehors de leur région d’origine.

Ni les dirigeants nationaux ni l’ECOMOG (lui-même accusé de complicité dans les abus de la Force de défense civile) n’étaient disposés ou aptes à contrôler une force aussi vaste, décentralisée, indisciplinée et pour l’essentiel sans formation.[fn]Par exemple, « Getting Away with Murder, Mutilation and Rape: New Testimony from Sierra Leone », Human Rights Watch, juillet 1999. L’intrépidité réputée des Kamajors – renforcée par des rites initiatiques censés protéger les combattants contre les balles – était assortie d’une grande brutalité, en particulier lorsqu’ils intervenaient en dehors de leur région d’origine.[fn]Rapport de la Commission vérité et réconciliation, op. cit., p. 541-542. Dans de plus grandes villes comme Freetown et Bo, ils ont volé et harcelé des civils, tuant ceux qu’ils soupçonnaient de collaborer avec l’ennemi ; dans les zones rurales, ils ont été accusés d’avoir commis des massacres dans des villages présumés prorebelles.[fn]Ned Dalby, « In Search of the Kamajors », op. cit. Also, « Sierra Leone: Most Serious Attacks in Months », Human Rights Watch, 24 juillet 2001.Hide Footnote Ceci doit servir d’avertissement : la volonté de l’Etat d’habiliter des civils à se battre en son nom peut provoquer un recrutement massif et non règlementé, gonflant les effectifs d’un comité de vigilance que l’Etat n’est plus en mesure de superviser et encore moins de contrôler.

2. Un héritage amer

A la fin de la guerre, le gouvernement et les partenaires internationaux étaient confrontés à de multiples impératifs : désarmer et démobiliser les Kamajors en même temps que d’autres combattants ; reconnaitre et récompenser leurs efforts ; rendre justice et tenir pour responsables ceux qui avaient commis des abus ; et réconcilier les anciens ennemis. Bien que le gouvernement ait pris des mesures sur tous les fronts, les anciens Kamajors ont perçu son soutien limité pour leur réintégration comme un signe d’ingratitude et considéré que la poursuite de leurs dirigeants était motivée par des raisons politiques.

L’accord de paix de Lomé en juillet 1999 a vite été rompu et les combats ne se sont calmés qu’après l’envoi par la Grande-Bretagne en mai 2000 de 800 soldats destinés à arrêter une avancée des rebelles sur Freetown.[fn]En 1999, alors que la pression exercée sur le président nigérian, Olusegun Obasanjo, augmentait pour qu’il retire ses troupes de la mission de l’ECOMOG – le principal rempart contre l’avancée des rebelles –, la communauté internationale a poussé le gouvernement sierra-léonais et le RUF à négocier un accord de paix. L’accord de Lomé comprenait la cessation des hostilités, des programmes de désarmement et de démobilisation, des postes pour le RUF dans le gouvernement et le soutien à l’amnistie et à la réintégration pour tous les combattants. Mohamed Gibril Sesay et Mohamed Suma, « Transitional Justice and DDR: The Case of Sierra Leone », International Centre for Transitional Justice, juin 2009, p. 10.Hide Footnote Un an plus tard, un processus de désarmement, de démobilisation et de réintégration a été mis en place pour plus de 72 000 anciens combattants, y compris ceux de la Force de défense civile (FDC).[fn]Le DDR a véritablement commencé en mai 2001 après deux tentatives infructueuses antérieures. Christiana Solomon et Jeremy Ginifer, « Disarmament, Demobilisation and Reintegration in Sierra Leone », Centre pour la sécurité internationale et la coopération, op. cit., p. 8-11.Hide Footnote La plupart, encouragés par la promesse de soutien à la réintégration, ont rendu les armes volontairement. En janvier 2002, le gouvernement a officiellement démantelé la FDC et interdit toutes les milices tribales. On estime que vingt pour cent des combattants de la FDC ont été intégrés dans les services de sécurité. D’autres ont choisi de poursuivre leurs études. La plupart sont retournés dans leur région d’origine, en zone rurale, ou sont partis dans des villes de province et ont essayé de trouver du travail.[fn]Certains membres de haut rang de la FDC se sentaient trop expérimentés pour rejoindre l’armée comme simples soldats et ont donc préféré retourner à la vie civile. Entretien de Crisis Group, ancien commandant de la FDC devenu officier dans les forces armées de Sierra Leone, Freetown, 11 janvier 2017.Hide Footnote

Some high-ranking CDF members felt they were too senior to join the army as privates and so preferred to return to civilian life. Crisis Group interview, former CDF commander who became an officer in the Sierra Leone armed forces, Freetown, 11 January 2017.Hide Footnote

Beaucoup de Kamajors [...] restent mécontents, voire amers, de ne pas avoir reçu le soutien auquel ils avaient droit.

Les gouvernements et les bailleurs ont accordé moins d’attention à la réintégration des anciens combattants qu’aux phases de désarmement et de démobilisation ; les administrateurs reconnaissent que les cours de formation professionnelle étaient trop courts et ne correspondaient pas aux besoins économiques. Beaucoup de Kamajors, dirigeants et simples soldats, restent mécontents, voire amers, de ne pas avoir reçu le soutien auquel ils avaient droit.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens Kamajors, Freetown, Bo et Gerihun ; ancien administrateur du DDR, Freetown, janvier 2017. Le gouvernement et les bailleurs ont investi plus dans le désarmement et la démobilisation que dans la réintégration, en partie parce que le progrès dans les premiers domaines était plus mesurable. Mohamed Gibril Sesay et Mohamed Suma, « Transitional Justice and DDR: The Case of Sierra Leone », International Centre for Transitional Justice, op. cit., p. 15.Hide Footnote

De 2002 à 2004, une Commission vérité et réconciliation a cherché à apaiser les blessures sociétales causées par les atrocités commises par les différentes parties. Les anciens Kamajors étaient parmi ceux qui ont admis leurs crimes, ont présenté des excuses aux victimes et demandé pardon aux familles des personnes tuées. En 2002, le gouvernement et l’ONU ont mis en place le Tribunal spécial pour la Sierra Leone pour juger ceux « portant la plus grande responsabilité » pour les crimes contre les civils et les Casques bleus. Son procureur a inculpé treize personnes : neuf chefs rebelles du Front révolutionnaire uni et du Conseil révolutionnaire des forces armées, plus le président libérien de l’époque Charles Taylor (qui a soutenu leur insurrection) et trois dirigeants de la milice FDC, dont Norman, décédé en détention après un traitement médical.[fn]En plus de Norman, le Tribunal spécial a condamné deux autres commandants de la FDC, qui ont purgé de longues peines de prison. En mai 2008, une chambre d’appel du Tribunal spécial a alourdi les peines initiales des chefs de la FDC Allieu Kondewa et Moinina Fofana à vingt et quinze ans respectivement. Tribunal spécial pour la Sierra Leone, jugement d’appel, SCSL-04-14-A-829, 28 mai 2008, p. 191.Hide Footnote De nombreux Kamajors sont convaincus que l’inculpation de Norman était destinée à l’empêcher de disputer la présidence et que sa mort dans un hôpital militaire au Sénégal n’avait rien d’accidentel.[fn]« Special Report: Samuel Hinga Norman Dies », Sierra Leone Trial Monitoring Program, UC Berkeley War Crimes Studies Center, 22 février 2007.Hide Footnote

De tels soupçons renforcent la conviction parmi les anciens Kamajors que le gouvernement n’a pas pris la mesure de leurs sacrifices et les a finalement trahis. Leurs dirigeants, en particulier Norman lui-même, leur avaient promis la reconnaissance, y compris des médailles, et la transformation de la FDC en une force de réserve, bien que ces propositions n’aient jamais été approuvées par le Cabinet. Il y a toujours peu de reconnaissance publique des contributions du groupe. Un petit monument à côté du rond-point central au centre-ville de Freetown porte une plaque sur laquelle on peut lire, en anglais : « En commémoration du travail de la Force de défense civile (FDC) en faveur de la paix et de la démocratie en Sierra Leone, 1997-2002 ».

Aujourd’hui, les anciens Kamajors, en particulier dans les zones rurales, conservent ces griefs ; le changement de pouvoir vers un gouvernement dominé par le Nord depuis 2007 a renforcé des sentiments de marginalisation à Mendeland. Pourtant, le fait que les Kamajors ne parlent pas d’une seule voix et l’émergence de nouveaux dirigeants et rivalités politiques, y compris au sein du Parti du peuple de Sierra Leone dominé par les Mendé (SLPP), ont dilué au fil du temps l’importance politique de cette trahison perçue par les Kamajors.[fn]Cela dit, la tentative fructueuse du vice-président de recruter le fils de Norman dans son équipe suggère qu’il pourrait encore y avoir un potentiel politique à jouer la carte Kamajor pour les élections de 2018.Hide Footnote

That said, the vice president’s successful attempts to bring Norman’s son onto his team suggest there may still be political currency in playing the Kamajor card in the 2018 elections.Hide Footnote

B. Archers du Teso en Ouganda

L’Armée de résistance du Seigneur (LRA), dirigée par le guide spirituel autoproclamé Joseph Kony, a émergé à la fin des années 1980 au sein du groupe ethnique rebelle des Acholi dans le nord de l’Ouganda. Il a déclenché une révolte extraordinairement violente au cours de laquelle des milliers de civils ont été tués, mutilés et kidnappés dans quatre pays pendant près de trois décennies.[fn]Sur la LRA, voir les rapports Afrique de Crisis Group N°157, LRA : A Regional Strategy beyond Killing Kony, 28 avril 2010 ; N°182, The Lord’s Resistance Army: End Game?, 17 novembre 2011.Hide Footnote L’armée ougandaise a résisté, mais n’a pas pu, ou n’a pas souhaité, protéger les civils des attaques brutales de la LRA, ce qui a incité certains à former des comités de vigilance ou des groupes d’autodéfense.[fn]Les Amuka Boys ont été créés dans la sous-région de Lango, les gardes-frontières dans le district de Kitgum et les Archers dans la sous-région (anciennement un district) de Teso à l’Est. Voir la carte de l’Ouganda dans l’Annexe B. Parmi les plus efficaces étaient les Archers du Teso, une sous-région de l’Est de l’Ouganda.[fn]Annexe B, carte de l’Ouganda. Avec un soutien militaire et sous la houlette de l’armée (et en dépit de ressources minimales), les recrues locales – souvent dirigées par d’ex-rebelles qui avaient combattu le gouvernement central – ont pris les armes contre la LRA en juin 2003, la chassant du Teso avant la fin de cette même année.

Leur succès a témoigné de leur capacité de combat et du soutien dont ils bénéficiaient au sein de leurs communautés ainsi que de la capacité de leurs dirigeants locaux à obtenir un soutien au niveau national. Etant donné qu’ils opéraient parmi leurs communautés d’origine, surveillés étroitement par les dirigeants nationaux et locaux et, dans une certaine mesure, par l’armée nationale, peu d’Archers ont abusé de leur pouvoir. Cependant, en raison d’un processus de démobilisation imparfait, de nombreux Archers sont rentrés chez eux sans salaire ni soutien durable de la part de l’Etat et ont nourri du ressentiment à l’égard du gouvernement central.

1. La « petite armée au sein de l’armée »

Les Archers du Teso sont apparus en juin 2003 en réponse aux attaques de la LRA. Contrairement à d’autres groupes, ils ne descendent pas de réseaux tribaux traditionnels, à l’inverse des sociétés de chasseurs qui allaient devenir les comités de vigilance en Sierra Leone. Ils ont acquis leur prestige, selon un ancien commandant, non pas parce qu’ils ont tiré des flèches, mais « parce qu’ils étaient comme une flèche, qui vole silencieusement – comme si elle savait où elle allait ».[fn]Entretien de Crisis Group, Musa Ecweru, ancien commandant opérationnel des Archers, désormais membre du Parlement et ministre d’Etat pour la préparation aux catastrophes et la question des réfugiés, Kampala, 23 janvier 2017.Hide Footnote Beaucoup de leurs dirigeants étaient d’anciens insurgés, qui avaient perfectionné leurs compétences lors de l’insurrection de l’Armée populaire d’Ouganda (UPA) entre 1986 et 1992, ainsi que des rébellions antérieures.[fn]La région de Teso avait soutenu l’ancien président Milton Obote au cours de la Guerre de brousse (1980-1986) contre la rébellion de l’Armée nationale de résistance (NRA) menée par Yoweri Museveni. Après sa prise de pouvoir, Museveni est resté méfiant vis-à-vis de l’engagement politique de Teso avec le nouveau régime. La nouvelle armée, cherchant à affirmer son pouvoir, a tenté de désarmer les milices de la région, créées initialement pour lutter contre les vols de bétail organisés dans la région de Karamoja voisine. Cette approche musclée de la sécurité, ainsi que le démantèlement des milices, vers lesquelles se tournaient les populations locales lorsque la sécurité n’était pas assurée par le gouvernement, ont encouragé les anciens membres de milices à créer l’Armée du peuple ougandais (UPA) et à recruter dans la région de Teso. Entretiens de Crisis Group, anciens membres de l’UPA, Soroti et Kampala, janvier 2017. Voir également Ben Jones, « Remembering the Teso insurgency », The Guardian, 24 février 2009.Hide Footnote « Nous avons eu tant de révolutions [en Ouganda] qu’il y avait beaucoup d’ex-combattants dans les villages », a déclaré un ancien commandant militaire des Archers.[fn]Entretien de Crisis Group, Aditu Abibu, commandant des Archers, Soroti, 27 janvier 2017. Abibu a aussi combattu avec le Front national de libération de l’Ouganda contre l’ancien président Idi Amin Dada.Hide Footnote

Après la fin de ce qu’on a appelé la guerre du Teso de l’Armée populaire d’Ouganda, certains ex-combattants ont été intégrés dans des unités de lutte contre le vol de bétail ou des unités locales de défense pour assurer la sécurité contre les voleurs de bétail venus de la région du Karamoja au nord-est et qui sévissaient régulièrement dans le Teso. D’autres sont simplement retournés dans leurs villages.[fn]Ibid.Hide Footnote Ainsi, la zone avait une structure de défense communautaire préexistante, bien que rudimentaire. Les dirigeants locaux ont d’abord réagi avec prudence à l’arrivée de la LRA. Certains ont préféré laisser le groupe « passer par le Teso sans entrave », craignant que le défier ne « compromette la vie de leur peuple ».[fn]Entretien de Crisis Group, Robert Adiama, ancien chef du contre-espionnage des Archers, Kampala, 24 janvier 2017.Hide Footnote Compte tenu de la brutalité des opérations de contre-insurrection du gouvernement une décennie plus tôt et du désir d’éviter de nouveaux conflits dans le Teso, l’enthousiasme à rejoindre les hostilités d’un côté ou de l’autre restait limité.[fn]Entretiens de Crisis Group, Paul Omer, ancien maire de Soroti, par téléphone depuis Kampala, 30 janvier 2017 ; anciens commandants des Archers, Soroti, janvier 2017.Hide Footnote

Cela a changé lorsque la LRA a lancé sa violente campagne d’enlèvements d’enfants dans le Teso ; ses méthodes ont convaincu la communauté de se mobiliser. « Nous avons réagi en tant que tribu », déclare le maire de Soroti, la capitale du Teso. « C’était une question de survie. »[fn]Entretien de Crisis Group, Paul Omer, ancien maire de Soroti, par téléphone depuis Kampala, 30 janvier 2017.Hide Footnote La direction émergente des Archers a plaidé pour que la communauté elle-même prenne l’initiative de la lutte contre les rebelles, la présence de l’armée dans la région de l’Est étant faible ; les troupes étaient basées dans des centres urbains, incapables de réagir rapidement face aux tactiques de guérilla de la LRA.[fn]Entretien de Crisis Group, John Eresu, Kampala, 24 janvier 2017. Eresu, un ancien commandant des Archers et ancien officier de l’armée, était député pour la circonscription de Teso en 2003.Hide Footnote « Un serpent était entré dans notre maison », dit un responsable local et officier des Archers. « Dans ce cas, on n’attend pas ».[fn]Entretien de Crisis Group, Michael Bwalatum, Soroti, 29 janvier 2017. Bwalatum était l’officier administratif des Archers des services de soin et de protection et représentant résident adjoint du commissaire de district de Teso.Hide Footnote

Les principales personnalités politiques du Teso – qui comprenaient notamment Musa Ecweru, un commissaire de district régional, et le capitaine Mike Mukula, un ancien pilote qui était alors ministre de la Santé – ont tenu une réunion début juin 2003 pour mobiliser la communauté.[fn]Entretien de Crisis Group, Musa Ecweru, Kampala, 23 janvier 2017. Ecweru, qui a abandonné son poste d’administrateur régional pour organiser les Archers, est devenu le coordonnateur des opérations du groupe. Il avait représenté l’UPA auparavant dans le cadre de négociations de paix avec le gouvernement. Depuis 2006, il est député de Teso, ministre pour le secours, la préparation aux catastrophes et la question des réfugiés. Mike Mukula est devenu le président des Archers tandis qu’il occupait le poste de ministre de la Santé (2001-2006). Il est maintenant un homme d’affaires accompli qui dirige, notamment, une entreprise de sécurité privée qui emploie d’anciens membres de la force.Hide Footnote Les stations de radio ont diffusé l’appel au recrutement, que les paroisses locales ont relayé. L’évêque anglican de Soroti a recueilli des dons pour payer des bénévoles. À l’aide de quelques dizaines d’armes fournies par l’agence de sécurité intérieure, les Archers ont lancé leur première attaque le 22 juin, mettant en échec les rebelles de la LRA, pris par surprise.[fn]Entretien de Crisis Group, Musa Ecweru, Kampala, 23 janvier 2017.Hide Footnote

Pour résister aux futures attaques et représailles, les dirigeants du Teso ont dû convaincre le président Museveni de fournir un soutien important. La décision comportait des risques pour les deux parties. Pour le président, cela impliquait de donner des armes à d’anciens insurgés dans une région historiquement opposée au gouvernement.[fn]Entretien de Crisis Group, Dr Chris Dolan, Kampala, 23 janvier 2017. Dr Dolan, un expert de la LRA, dirige le Refugee Law Project à l’université de Makerere.Hide Footnote Pour les responsables politiques du Teso, cela nécessitait de convaincre les combattants locaux de mettre de côté leur méfiance envers l’armée et d’accepter sa supervision.

Dans les faits, ils [les Archers] ont formé « une petite armée dans l’armée ».

Compte tenu de l’ampleur et de l’immédiateté de la menace de la LRA, cependant, aucune des parties n’avait vraiment le choix. Les Forces de défense populaires de l’Ouganda (UPDF, l’armée régulière) étaient débordées, manquant de renseignements au niveau local et réticentes à mener des opérations antiguérilla en terrain difficile.[fn]Sur l’importance de la coopération locale dans les opérations anti-LRA, voir le rapport de Crisis Group, LRA : A Regional Strategy Beyond Killing Kony, op. cit., p. 6.Hide Footnote Les Archers ne pouvaient pas protéger efficacement leurs communautés sans le soutien logistique – en particulier des armes – que seule l’armée pouvait fournir. Museveni a accepté cette entreprise risquée, mais pour superviser la campagne de contre-insurrection et éviter que les Archers ne deviennent incontrôlables, il a voyagé régulièrement entre Kampala et le Teso.[fn]Entretien de Crisis Group, Mike Mukula, Kampala, 20 janvier 2017. Pour leur part, les responsables politiques locaux ont mis de côté les ressentiments ethniques ou régionaux, assurant au gouvernement que les Archers « aideraient » les troupes de l’armée plutôt que d’agir de manière autonome. Dans les faits, ils ont formé « une petite armée dans l’armée ».[fn]Entretiens de Crisis Group, Musa Ecweru, Kampala, 23 janvier 2017 ; membre de la société civile, Kampala, 19 janvier 2017.

Le gouvernement a distribué environ 7 000 fusils aux Archers, qui étaient organisés comme une force auxiliaire divisée en douze bataillons, chacun sous le commandement d’un major de l’armée. La force était composée d’environ 9 000 personnes, y compris des membres non armés qui se sont concentrés sur des rôles de reconnaissance ou de logistique, parmi lesquels des femmes.[fn]Entretien de Crisis Group, anciens commandants des Archers, Soroti et Kampala, janvier 2017. Les relations avec l’armée étaient parfois tendues. Les troupes de combat du Teso étaient irritées par le « mode d’opération très formel » de l’armée et ont résisté à l’ordre de parler Kiswahili, la langue utilisée par les soldats, mais la collaboration a été efficace militairement parlant.[fn]Entretien de Crisis Group, Michael Bwalatum, ancien responsable administratif dans Archers, Soroti, 29 janvier 2017. Les Archers se sont avérés être une force mobile très motivée qui a mené le combat contre les guérillas, les poursuivant à pied dans les marécages du bassin du lac Kyoga. Selon un ancien officier de l’armée, ils ont harcelé les rebelles sans relâche, les empêchant de se reposer et de se réapprovisionner.[fn]Entretien de Crisis Group, John Eresu, Kampala, 24 janvier 2017. Bénéficiant de la confiance des communautés locales, les Archers ont fourni à l’armée des renseignements à jour, notamment par le biais d’un réseau d’églises de villages.[fn]Entretien de Crisis Group, évêque (retraité) Bernard Obaikal, Soroti, 30 janvier 2017.

Dans la région, la force a bénéficié d’un important soutien pour mettre un terme aux meurtres et enlèvements par les rebelles. Rien ne porte à croire que ses membres aient maltraité des civils ou se soient livrés à des activités criminelles. « Les crimes commis par les Archers contre la communauté étaient très rares », selon un ancien commandant, qui reconnait néanmoins que « certains étaient un peu sans foi ni loi ».[fn]Entretien de Crisis Group, Moxon Ekurit, commandant des Archers, Soroti, 28 janvier 2017. Les anciens combattants de la force disent que la discipline était fermement maintenue et que toute infraction était sanctionnée par les commandants eux-mêmes ou par les cours martiales de l’armée.[fn]Entretiens de Crisis Group, Moxon Ekurit et Michael Bwalatum, Soroti, 28-29 janvier 2017.

Crisis Group interviews, Moxon Ekurit and Michael Bwalatum, Soroti, 28-29 January 2017.Hide Footnote

2. Une démobilisation imparfaite

Fin 2003 – seulement six mois après la rencontre organisée par les dirigeants locaux en vue d’organiser la défense communautaire –, les Archers avaient repoussé la plupart des guérillas de la LRA hors du Teso.[fn]La LRA a tenté de revenir en 2005 lorsque l’armée a tué un commandant connu, initialement signalé comme Dominic Ongwen, qui est maintenant jugé devant la Cour pénale internationale. Voir « LRA brigadier killed in Teso », New Vision, 5 octobre 2005 ; « Ex-child soldier Dominic Ongwen denies war crimes at ICC trial », The Guardian, 6 décembre 2016.Hide Footnote La force a ensuite été progressivement démobilisée et les trois derniers bataillons ont été dissouts en 2007. Certains membres ont simplement « déserté », retournant dans leurs villages alors que la menace de la LRA diminuait (bien que, selon un ancien commandant, ils aient été rapidement retrouvés et aient rendu leurs armes). La majorité a fait l’objet d’un processus formel, qui impliquait d’abandonner armes et uniformes, en théorie en échange de paiement. Un petit nombre a rejoint l’armée, la police ou les unités locales de défense créées principalement pour repousser les voleurs de bétail karamojong. D’anciens Archers ont finalement rejoint le large contingent militaire ougandais de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM), une affectation très attrayante compte tenu du haut niveau de salaire et de prime de démobilisation.[fn]« UPDF recalls 2,000 reservists for Somalia duty », Daily Monitor, 26 novembre 2012.Hide Footnote Mais malgré leur succès militaire contre la LRA, peu ont satisfait aux conditions d’éducation (un certificat d’éducation secondaire) requises pour rejoindre les forces armées.[fn]Entretien de Crisis Group, Michael Bwalatum, ancien responsable administratif des Archers, Soroti, 29 janvier 2017.Hide Footnote

Crisis Group interview, Michael Bwalatum, former Arrow Boys administrative officer, Soroti, 29 January 2017.Hide Footnote

Officiers de l’armée ont battu certains de ceux qui demandaient une indemni-sation et les ont renvoyés dans leurs villages les mains vides.

Bien que chaque Archer démobilisé était censé recevoir 840 000 shillings ougandais (près de 500 dollars en 2007 lorsque le processus de démobilisation a pris fin), les anciens commandants disent que les officiers de l’armée ont volé une grande partie du financement prévu à cet effet. Les familles de ceux qui ont été tués au combat n’ont pas non plus reçu le soutien promis pour les obsèques.[fn]Entretien de Crisis Group, Robert Adiama, Kampala, 24 janvier 2017. Adiama a écrit un rapport sur les allégations d’extorsion par l’armée de fonds destinés à la démobilisation.Hide Footnote Au lieu de cela, des officiers de l’armée ont battu certains de ceux qui demandaient une indemnisation et les ont renvoyés dans leurs villages les mains vides.[fn]Entretien de Crisis Group, Paul Omer, maire de Soroti, par téléphone depuis Kampala, 30 janvier 2017.Hide Footnote Les dirigeants religieux et politiques locaux se sont plaints publiquement de l’échec du gouvernement à offrir aux Archers une reconnaissance matérielle ou symbolique adéquate pour leurs services.[fn]Entretien de Crisis Group, évêque (retraité) Bernard Obaikal, Soroti, 30 janvier 2017.Hide Footnote L’ancien président de la force a écrit : « Je reproche au gouvernement que je sers de ne pas récompenser [les Archers] par des médailles, tandis que je vois le gouvernement donner des médailles à différents groupes à travers le pays ».[fn]« Capt Mukula attacks government over Archers », Daily Monitor, 5 janvier 2017.Hide Footnote

L’absence de programme de démobilisation efficace et l’échec du gouvernement à reconnaitre les services des Archers à leur juste valeur ont alimenté un profond sentiment de désillusion envers le régime de Museveni.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens Archers, Kampala et Soroti, janvier 2017.Hide Footnote Néanmoins, jusqu’à présent au moins, cela n’a pas eu d’impact visible sur la stabilité politique dans la région du Teso, qui est restée largement pacifique depuis le départ de la LRA – même les vols de bétail par les Karamojong ont diminué en raison d’une opération de désarmement du gouvernement dans la région. Il semble qu’il y ait un large consensus sur le fait que la sécurité dans la région s’est considérablement améliorée – chose que Museveni souligne régulièrement – et le soutien politique de l’opposition ne semble pas s’être fédéré autour des Archers.

Bien que la plupart des troupes des Archers n’aient pas tiré de bénéfices significatifs des services rendus, sa direction – en particulier Musa Ecweru et Mike Mukula – a été récompensée politiquement. Ecweru, auparavant commissaire régional du district de Kasese dans l’ouest de l’Ouganda, a été promu député d’Amuria (une circonscription du Teso) et est également devenu en 2006 ministre d’Etat pour la préparation aux catastrophes et la question des réfugiés. Mukula était député pour la municipalité de Soroti jusqu’en 2016 et occupe désormais le poste de vice-président national du Mouvement de résistance national dans l’est de l’Ouganda. Ecweru aurait également de bonnes relations avec le président Museveni et a fait campagne sur la même plateforme lors des élections générales de 2016.[fn]Entretien de Crisis Group, Aditu Abibu, commandant des Archers, Soroti, 27 janvier 2017.Hide Footnote Il fournirait de l’argent aux anciens Archers, en particulier pour payer les frais funéraires, même si un tel appui occasionnel ne peut compenser l’échec du gouvernement à mettre en œuvre, de façon appropriée, un programme de démobilisation, de désarmement et de réintégration (DDR).[fn]Entretiens de Crisis Group, Aditu Abibu et Michael Bwalatum, Soroti, 27 et 29 janvier 2017.Hide Footnote Bien que les élections de 2016 aient montré un sentiment croissant anti-Museveni dans la région, les Archers ne semblent pas être au cœur de cette dynamique.[fn]Commission électorale de l’Ouganda, élections présidentielles de 2016 : synthèse du district.Hide Footnote

Electoral Commission of Uganda, Presidential Elections 2016: District Summary Report.Hide Footnote Electoral Commission of Uganda, Presidential Elections 2016: District Summary Report (

C. Archers zandé au Soudan du Sud

Au milieu des années 2000, l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) avait en grande partie été poussée hors de l’Ouganda vers les pays voisins que sont la République démocratique du Congo (RDC), la République centrafricaine (RCA) et ce qui en 2011 deviendrait le Soudan du Sud. Poursuivis par l’armée ougandaise, qui travaillait avec les forces nationales de ses voisins, de petits groupes de combattants de la LRA ont attaqué des villages non protégés pour s’emparer de provisions et enlever de nouvelles recrues avant de disparaitre à nouveau dans la jungle. Dans la région de l’Equatoria au Soudan du Sud, certaines communautés de l’ethnie zandé ont formé, en 2005, des forces de défense pour repousser les éleveurs de l’ethnie dinka qui menaient le bétail sur des terres qu’ils considéraient comme les leurs.[fn]Le troisième tiers du Soudan du Sud, frontalier de l’Ouganda, de la RDC et de la RCA est appelée les Equatorias. Il comprend les anciens états d’Equatoria-Occidental, Central et Oriental. Le président Salva Kiir a dissout les dix états du Soudan du Sud en 2015 et les a remplacé par 28 nouveaux états. L’Equatoria de l’Ouest a été divisée entre les états de Gbudwe, Maridi et Amadi. Voir la carte en Annexe C. Ils ont pris le nom précédemment utilisé en Ouganda : les Archers. À partir de 2008, la menace d’attaques de la LRA a stimulé l’essor d’unités d’Archers.

Ces forces civiles se sont révélées très utiles pour la reconnaissance et l’alerte précoce. La méfiance mutuelle entre les zandé et les forces armées, enracinée dans des tensions ethniques et politiques anciennes, a néanmoins entravé leur efficacité et a poussé les Archers zandé à participer à la guerre civile qui a touché le Soudan du Sud à partir de 2013.[fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°236, South Sudan’s South : Conflict in the Equatorias, 25 mai 2016.Hide Footnote À mesure que la menace de la LRA déclinait, l’approche du gouvernement central à l’égard des Archers – un mélange de négligence et d’hostilité envers un groupe qui exigeait d’être armé, mobilisé et payé, mais pas soumis au contrôle du gouvernement central – a accéléré leur transformation de groupes d’autodéfense en groupes rebelles.

1. Combler un vide sécuritaire

Les zones zandé, dans l’extrême sud-ouest du pays, ont été parmi les moins affectées par les combats pendant la seconde guerre civile du Soudan (1983-2005) et sont ainsi devenues un refuge naturel pour des millions de personnes déplacées. Beaucoup étaient des Bor Dinka qui ont fui avec leur bétail dans la région de l’Equatoria après le massacre de plus de 1 000 personnes en 1991. Dans les années 1990, le Mouvement/Armée populaire de libération du Soudan (M/APLS), le groupe politique et militaire qui a mené la rébellion contre le gouvernement central à Khartoum, s’est emparé de Yambio et a installé de nombreux Dinka déplacés et d’anciens combattants blessés dans cet endroit reculé relativement calme.

Jusqu’à cette période, peu de Zandé avaient rejoint l’Armée populaire de libération du Soudan, la force rebelle, en partie parce qu’ils la percevaient comme une force dinka. Leur expérience après avoir été « libérés » par l’APLS a encore confirmé cette idée : les membres du M/APLS, dont beaucoup étaient Dinka, ont renversé les dirigeants locaux, attribué préférentiellement des terres aux civils dinka et le bétail appartenant aux Dinka vagabondait sur les cultures des agriculteurs zandé.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables politiques zandé, membres de la société civile et civils, Djouba, Addis-Abeba, 2014-2016. Les Dinka se considéraient comme des civils fuyant une guerre brutale que les Zandé avaient eu la chance d’éviter, mais les Zandé les voyaient comme des envahisseurs, soutenus par l’APLS.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres dinka du MPLS dont les familles ont fui vers les Equatorias, Djouba, 2014. Les différences de perception sur qui avait lutté pour l’indépendance, souffert ou sacrifié le plus, et concernant qui avait droit à quoi, continuent à façonner les points de vue des Zandé, des colons dinka et du gouvernement de Djouba.[fn]Sur les Equatorias pendant le combat pour l’indépendance du Soudan du Sud, voir le rapport de Crisis Group, South Sudan’s South, op. cit., p. 3-6.Hide Footnote

Les Archers ou Aparanga Aguanza[fn]Aparanga Aguanza signifie Archers, parfois aussi appelé la « Garde nationale ». D’autres groupes ethniques des Equatorias ont également constitué des groupes d’Archers, mais les Zandé étaient majoritaires. Rapport de Crisis Group, South Sudan’s South, op. cit., p. 31.Hide Footnote sont apparus comme force de défense locale en 2005 après que la signature de l’Accord global de paix (AGP) entre le M/APLS et le gouvernement soudanais, ouvrant la voie à l’indépendance totale du Soudan du Sud en 2011.[fn]L’AGP a donné naissance à un gouvernement semi-autonome basé à Djouba et prévoyait le référendum qui a permis ou Soudan du Sud de devenir complètement indépendant en 2011. Sur les divisions au Soudan du Sud et les premiers Archers, voir le rapport de Crisis Group, South Sudan’s South, op. cit., p. 9-10, 31.Hide Footnote Avec la fin de la guerre, les Zandé – dont certains avaient fui vers la RDC ou l’Ouganda – se sont mobilisés pour chasser les Dinka et surtout leur bétail hors des terres qu’ils considéraient leurs.[fn]Adam Branch et Zachariah Cherian Mampilly, « Winning the War, but Losing the Peace? The Dilemma of SPLM/A Civil Administration and the Tasks Ahead », The Journal of Modern African Studies, vol. 43, no. 1 (mars 2005), p. 1-20; Hélène Caux, « The Dinka head home with up to 1.5 million cattle in epic trek across South Sudan », UNHCR, 8 décembre 2005. Adam Branch and Zachariah Cherian Mampilly, “Winning the War, but Losing the Peace? The Dilemma of SPLM/A Civil Administration and the Tasks Ahead”, The Journal of Modern African Studies, vol. 43, no. 1 (March 2005), pp. 1-20; Hélène Caux, “The Dinka head home with up to 1.5 million cattle in epic trek across South Sudan”, UNHCR, 8 December 2005.Hide Footnote

La LRA a recouru à une violence extrême, a enlevé des civils et les a forcés à se battre contre des membres de leur propre communauté.

Dès la fin 2008, cependant, les Zandé affrontaient un ennemi plus létal, la LRA. A la suite de l’échec des pourparlers, l’armée ougandaise, avec le soutien des Etats-Unis, a lancé « Operation Lightening Thunder », attaquant les camps de la LRA en RDC. Beaucoup de guérilléros de la LRA se sont échappés en traversant la frontière avec l’Equatoria-Occidental.[fn]Sur l’« Operation Lightening Thunder », voir le rapport de Crisis Group, LRA : A Regional Strategy Beyond Killing Kony, op. cit., p. 1-4, 12-13.Hide Footnote La LRA a recouru à une violence extrême, a enlevé des civils et les a forcés à se battre contre des membres de leur propre communauté. Ceux qui se sont échappés ont souvent dû passer par de douloureux processus de réconciliation pour être à nouveau acceptés par leurs communautés.

L’armée sud-soudanaise – toujours connue sous le nom d’APLS – a initialement accordé peu d’attention aux guérilléros de la LRA, qu’elle considérait comme un problème ougandais. Djouba était préoccupé par l’affirmation de son contrôle territorial sur le Sud et croyait qu’une autre guerre avec Khartoum était imminente. Bien que le pouvoir législatif ait affecté l’équivalent d’environ 2 millions de dollars pour le soutien aux Archers, ces derniers disent qu’ils n’ont jamais reçu cette aide.[fn]« Conflict in Western Equatoria », Human Security Baseline Assessment for Sudan and South Sudan, Small Arms Survey, 17 juillet 2016, p. 5. Cette négligence officielle conjuguée à l’apparente réticence de l’armée largement dominée par les Dinka à protéger ses frères a approfondi la méfiance des Zandé à l’égard du nouveau gouvernement dirigé par le MPLS.[fn]Rapports de Crisis Group, The Lord’s Resistance Army, op. cit., p. 6; et South Sudan’s South, op. cit., p. 8.Hide Footnote

Si les Archers zandé manquaient d’un soutien important du gouvernement national, ils ont reçu de l’aide des dirigeants religieux, d’hommes d’affaires et d’agents de l’Etat d’Equatoria-Occidental. Deux gouverneurs qui étaient d’anciens officiers de l’APLS – le colonel Patrick Zamoi (2005-2006) et le colonel Joseph Bakosoro (2010-2015) – sont devenus d’importants parrains des Archers, les mobilisant pour défendre leurs villages et pour soutenir la campagne de Bakosoro pour le poste de gouverneur.[fn]Bakosoro, qui n’avait pas été nommé par le MPLS, a posé sa candidature indépendante au poste de gouverneur en 2010. Voir le rapport de Crisis Group, South Sudan’s South, op. cit., p. 32 ; entretiens de Crisis Group, responsables politiques zandé, Djouba, 2016 ; membres des Archers, par téléphone, 2015.Hide Footnote Ce soutien a renforcé les tensions avec les autorités nationales. Les relations sont devenues particulièrement conflictuelles entre les dirigeants de Djouba et Bakosoro, un politicien zandé populaire qui faisait parfois référence aux Archers en disant « mon armée ».[fn]Rapport de Crisis Group, South Sudan’s South, op. cit., p. 15; entretiens de Crisis Group, intellectuels zandé, Djouba, janvier, février 2016 ; expert des Equatorias, par Skype, février 2016.Hide Footnote

Crisis Group Report, South Sudan’s South, op. cit., p. 15; Crisis Group interviews, Zande intellectuals, Juba, January, February 2016; Equatorian expert, via Skype, February 2016.Hide Footnote

Au plus fort des attentats de la LRA entre 2008 et 2011, le gouvernement avait des raisons d’être satisfait de la performance des Archers en tant que force de défense locale.

Pourtant, au plus fort des attentats de la LRA entre 2008 et 2011, le gouvernement avait des raisons d’être satisfait de la performance des Archers en tant que force de défense locale. La plupart n’étaient que légèrement armés – avec des fusils de chasse, des machettes, et parfois des arcs et des flèches – et ne représentaient donc aucune menace pour l’autorité centrale. Mais ils avaient l’avantage de la mobilité et de la surprise par rapport à leurs adversaires guérilléros. Comme les groupes locaux en Sierra Leone et en Ouganda, ils connaissaient le terrain, ce qui leur permettait de prédire les routes qu’emprunterait probablement la LRA et de mener des patrouilles nocturnes, parfois tendant une embuscade, capturant ou tuant des guérilléros de la LRA. Ils étaient une source d’information de confiance pour les communautés isolées, à la fois sur la localisation de la LRA et sur ses tactiques, comme faire semblant de capituler pour entrer dans des villages sans résistance.[fn]Rapport de Crisis Group, LRA : A Regional Strategy, op. cit., p. 13. Voir également, John Norris, « Field Dispatch: The Archers of Southern Sudan », Huffington Post, 12 mai 2010. Norris était le directeur du projet « Enough » de lutte contre le génocide au sein du Center for American Progress.Hide Footnote Ils ont également fourni des renseignements précieux qui ont aidé les forces de sécurité, en particulier l’armée ougandaise, à lancer des opérations ciblées.

Cependant, le manque de confiance entravait encore les relations avec les forces gouvernementales. Réticents à travailler avec l’APLS, certains Archers ont préféré coopérer avec l’armée ougandaise.[fn]Rapport de Crisis Group, LRA : A Regional Strategy, op. cit., p. 8. L’armée du Soudan du Sud, de son côté, ne voulait pas se coordonner avec les Archers, même si elle permettait aux comités de vigilance de patrouiller dans des zones forestières reculées qu’elle ne pouvait pas atteindre en raison du manque de moyens de transport et de communication. Les conseillers internationaux des forces multinationales anti-LRA soutenues par les Etats-Unis ont contribué à surmonter les divisions entre les soldats de l’APLS et les Archers, en fournissant des équipements aux soldats de l’APLS et en leur expliquant comment utiliser les informations fournies par les Archers.[fn]Entretien de Crisis Group, officier de l’APLS chargé de mener les efforts de lutte contre la LRA au cours de cette période, Djouba, 2015.

Être Archer n’était pas un travail à temps plein ; la plupart d’entre eux continuaient à cultiver la terre et à subvenir aux besoins de leurs familles. Mais ils pouvaient se mobiliser rapidement au besoin, en communiquant par téléphone portable et, dans les zones les plus reculées, avec des tambours.[fn]Rapport de Crisis Group, LRA : A Regional Strategy, op. cit., p. 13, 17.Hide Footnote Une grande partie de la population locale a activement aidé les Archers, soit en fournissant des vivres, soit en devenant membres actifs : dans un sondage de 2013 dans les comtés d’Ezo et de Tambura, quatre personnes interrogées sur cinq leur avaient fourni de la nourriture et la moitié ont dit qu’eux-mêmes ou un autre membre du ménage avait combattu à leurs côtés.[fn]« JSRP Survey in Western Equatoria », Justice and Security Research Programme, mars 2014, p. 34-38. Parce qu’ils étaient bénévoles, déployés au besoin, leur nombre est difficile à évaluer, mais selon un responsable de l’ONU, en 2008, chacun des dix comtés d’Equatoria-Occidental comptait officiellement quelque 2 000 Archers.[fn]Représentant de l’ONU à Yambio, cité dans « Conflict in Western Equatoria », Small Arms Survey, op. cit., p. 6.

Après 2011, alors que la menace de la LRA diminuait, de nombreux Archers ont repris leurs activités agricoles à plein temps. Néanmoins, les Zandé ont demandé à maintes reprises que le gouvernement reconnaisse formellement ces forces locales en les armant, en les équipant et en les payant. Mais les Archers ont insisté pour n’être soumis à aucun contrôle venant du niveau national, et ont refusé de rejoindre l’armée pour éviter d’être déployés en dehors de leur région d’origine.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentants de l’Equatoria-Occidental, 2014-2016. Bien que Djouba ait rejeté leurs demandes, certains Archers sont restés actifs, mettant en œuvre dans plusieurs domaines un système de justice parallèle pour régler les petits différends.[fn]« JSRP survey », op. cit., p. 34-38. L’enquête de 2013 mentionnée ci-dessus a révélé que près de 85 pour cent des personnes interrogées faisaient confiance aux Archers pour le règlement des différends, un chiffre qui dépasse celui de ceux qui s’en remettent aux chefs locaux, aux anciens, à l’église ou à l’APLS. En 2010, les Archers ont de nouveau été impliqués dans un conflit ethnique, se joignant à une campagne menée par le gouvernement de l’Etat pour expulser de force les éleveurs nomades Mbororo, une opération violente au de laquelle auraient été commises des violations du droit international et national des droits humains.[fn]« Western Equatoria governor tells Ambororo pastoralists to leave Zande land », Sudan Tribune, 8 octobre 2010.

“Western Equatoria governor tells Ambororo pastoralists to leave Zande land”, Sudan Tribune, 8 October 2010.Hide Footnote

2. Englués dans la guerre civile

En 2013, deux ans après l’indépendance du Soudan du Sud, la guerre civile a de nouveau éclaté, cette fois entre les forces loyales au Président Salva Kiir (un Dinka) et celles associées au vice-président de l’époque, Riek Machar (un Nuer). Initialement, les Zandé n’étaient pas impliqués dans le conflit, mais celui-ci a ravivé de vieux ressentiments. La violence dans les zones majoritairement dinka a une fois de plus poussé les éleveurs de bétail à fuir vers l’Equatoria-Occidental. Au fur et à mesure que les tensions augmentaient et que la surenchère de la violence s’intensifiait, les Zandé avaient l’impression que Djouba soutenait les Dinka. Le gouvernement, à son tour, a interprété la réponse timide des Zandé à son appel pour des recrues de l’APLS comme un manque de loyauté. Il se méfiait aussi du gouverneur populaire de la région, Bakosoro, le patron des Archers, qui continuait à utiliser ces derniers pour atteindre ses propres objectifs politiques. La situation est devenue critique en septembre 2015 lorsque Kiir a limogé Bakosoro et les Archers sont entrés en rébellion ouverte.

Bien que motivés par des griefs essentiellement locaux, les Archers ont été inexorablement entrainés dans la guerre civile : comme les Kamajors en Sierra Leone, ils sont allés à l’offensive, contre les troupes gouvernementales cette fois-ci. La plupart ont soit rejoint le Mouvement/Armée populaire de libération du Soudan (M/APLS) dans l’opposition, soit formé leurs propres groupes rebelles, tandis que les derniers combattants restants sont restés une force locale se consacrant à la protection de sa communauté. Une série de défaites sur le champ de bataille a conduit de nombreux Archers à se disperser ; leur rébellion à grande échelle s’est effectivement effondrée. Le soutien local aux Archers s’est également érodé, à la fois parce que l’APLS a riposté en maltraitant des civils zandé et parce que des groupes se nommant eux-mêmes Archers ont commencé à opérer en tant que gangs criminels, volant, attaquant et violant des civils.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs religieux en Equatoria-Occidental, Djouba, 2015-2017.Hide Footnote

A la mi-2017, certains Archers étaient toujours en guerre et tendaient des embuscades à des véhicules gouvernementaux ou bloquaient des routes dans des zones boisées. Pourtant, la majeure partie du territoire zandé était dans une « paix négative » : peu de combats, mais un conflit qui restait non résolu. Un groupe important d’Archers a signé un accord de paix avec Djouba, mais il est resté inappliqué. De nombreux Archers retournent dans leur communauté où ils trouvent un accueil mitigé. Leur déclassement au sein de leur communauté est tel que les églises organisent, dans certaines communautés, des processus de réconciliation pour les Archers, semblables à ceux utilisés pour les fugitifs de la LRA.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs religieux en Equatoria-Occidental, Djouba, 2016-2017.Hide Footnote

Crisis Group interviews, Western Equatoria church leaders, Juba, 2016-2017.Hide Footnote

D. La Force civile mixte au Nigéria

Le mouvement islamiste radical connu sous le nom de Boko Haram a lancé son insurrection en 2009 dans la ville de Maiduguri, la capitale de l’Etat du Borno dans le nord-est du Nigéria. De là, il s’est étendu aux zones frontalières du Tchad, du Niger et du Cameroun. Les jeunes urbains sans emploi ont constitué l’essentiel du mouvement original, dirigés par un jeune prédicateur charismatique nommé Mohammed Yusuf, qui rejetait l’autorité séculière et cherchait à établir un califat.[fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°168, Northern Nigeria: Background to Conflict, 20 décembre 2010, p. 18.Hide Footnote Une brutale répression en 2009 par les forces de sécurité nigérianes à Maiduguri – ainsi que la mort de Yusuf pendant sa garde à vue – a poussé le mouvement dans la clandestinité, alimentant une insurrection qui, avec le temps, allait se répandre dans le bassin du lac Tchad.[fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°216, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, 3 avril 2014, p. 7-14.Hide Footnote Les tactiques du groupe ont varié avec le temps et selon le lieu ; le groupe a terrorisé la région à la fois par des attentats-suicides dans les grandes villes – parfois bien au-delà du Nord-Est et jusqu’à la capitale fédérale, Abuja – et des attaques de guérilla sur des petites villes et villages, et a mené des enlèvements massifs de jeunes et de femmes, y compris des écolières.[fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°242, Nigeria : Women and the Boko Haram Insurgency, 5 December 2016, p. 7. « “Our Job is to Shoot, Slaughter and Kill” : Boko Haram’s Reign of Terror in North East Nigeria », Amnesty International, 14 avril 2015.Hide Footnote En réponse, les citoyens ont organisé des comités de vigilance pour se protéger à la fois de Boko Haram et des campagnes de contre-insurrection souvent brutales du gouvernement. Alors que ces groupes ont aidé la police et l’armée à lancer des opérations mieux ciblées et plus efficaces, ils ont parfois abusé de leur autorité.

1. Des comités de vigilance à une force d’intervention civile

Après 2009, Boko Haram a attaqué les forces de sécurité ainsi qu’un large éventail de cibles civiles, y compris des religieux, des politiciens locaux, des chefs de quartier et des étudiants fréquentant des écoles publiques laïques.[fn]Sur l’augmentation et la diffusion des attaques de Boko Haram dans le nord-est du Nigéria, voir le rapport de Crisis Group, Curbing Violence, op. cit., p. 14-18.Hide Footnote Début 2013, selon des informations locales, plusieurs résidents ont décidé que les citoyens de Maiduguri devaient s’organiser pour se défendre.[fn]Par exemple « Nigeria : Civilian JTF – unsung heroes of the Boko Haram war », This Day, 4 octobre 2015. Ils ont commencé par chercher, attaquer et tuer des membres de Boko Haram. En juin de cette année-là, environ 500 membres de comités de vigilance tenaient des postes de contrôle, armés seulement de bâtons et de machettes, pour repérer et éliminer les membres de Boko Haram qui allaient et venaient autour de Maiduguri ou tentaient de s’enfuir. Ils ont choisi pour nom Force civile mixte (Civilian Joint Task Force, CJTF), pour suggérer qu’ils étaient le pendant de la Force gouvernementale mixte (Joint Task Force, JTF) de l’armée, de l’armée de l’air, de la police et d’autres unités de sécurité chargées de combattre Boko Haram dans l’état du Borno.[fn]La JTF a été remplacée en août 2013 par la 7e division d’infanterie que l’armée venait de créer.

The JTF was replaced in August 2013 by the army’s newly created 7th infantry division.Hide Footnote

Les membres de comités de vigilance se protégeaient contre une double menace : à la fois de Boko Haram et des forces de sécurité du gouvernement.

Les membres de comités de vigilance se protégeaient contre une double menace : à la fois de Boko Haram et des forces de sécurité du gouvernement, qui infligeaient des punitions collectives à des communautés suspectées d’héberger des militants, mettant parfois le feu à des maisons et des magasins ou arrêtant – et, dans certains cas, exécutant – des passants de façon arbitraire.[fn]« Spiralling Violence: Boko Haram Attacks and Security Force Abuses in Nigeria », Human Rights Watch, 2012, p. 59. Les citoyens de Maiduguri espéraient peut-être aussi atténuer l’état d’urgence imposé en mai 2013, qui comprenait la suspension des services téléphoniques, une mesure qui a largement paralysé le commerce et la communication dans toute la région.[fn]Rapport de Crisis Group, Watchmen, op. cit., p. 4-5.Hide Footnote

Peu de temps après son émergence, les services de sécurité et les autorités civiles sont devenus étroitement impliqués dans l’organisation, la gestion et les opérations de la Force civile mixte. La Force gouvernementale mixte menée par l’armée a rapidement reconnu le potentiel des comités de vigilance. Avec l’aide des autorités locales et traditionnelles, elle les a organisés selon sa propre structure de commandement, établissant une unité de la CJTF pour chacun des dix secteurs de sécurité de Maiduguri. Les officiers de la JTF ont aidé à sélectionner les dirigeants de ces comités de vigilance et les responsables de l’état du Borno ont été impliqués dans des rôles de supervision. A partir de septembre 2013, le gouvernement de l’état a formellement incorporé la CJTF dans le cadre du programme d’autonomisation des jeunes de Borno (BOYES) et a sélectionné environ 1 850 jeunes hommes – une petite partie de l’effectif total de la CJTF – pour une formation élémentaire au combat.[fn]Le gouvernement avait annoncé sa volonté de former 6 000 jeunes hommes mais il a réduit ses ambitions, apparemment préoccupé par le fait de former un si grand nombre de jeunes qui risquaient d’être difficilement contrôlables. Entretiens de Crisis Group, dirigeants de la CJTF et membres du BOYES, Maiduguri, 18 octobre 2016, janvier 2017. L’Etat leur a donné des uniformes, des voitures, des documents d’identité et une allocation ; l’armée a ensuite fourni une formation militaire standard à quelque 200 membres supplémentaires pour créer une « Force civile mixte spéciale » pour les opérations de première ligne. Ceux qui ont été sélectionnés pour la formation militaire ont fait l’objet d’un processus de vérification, incluant une analyse de leur parcours antérieur et des examens médicaux.[fn]Pour plus d’informations sur le BOYES, voir le rapport de Crisis Group, Watchmen, op. cit., p. 9-10. Habituellement, seuls les commandants de secteur portaient des armes modernes, bien que l’armée ait fourni aux membres des fusils d’assaut pour les opérations spécifiques.[fn]Entretiens de Crisis Group, dirigeant de la CJTF, Adamawa, 31 octobre 2016; CJTF, Maiduguri, janvier 2017.Hide Footnote

A la mi-2013, des membres de la CJTF de Maiduguri ont commencé à accompagner l’armée en dehors de la ville, travaillant à ses côtés pour former des unités sur des territoires qui avaient subi une attaque de Boko Haram ou qui avaient été repris au groupe. La plupart des unités rurales ne disposaient que d’armes traditionnelles telles que des lances, des arcs et des flèches ou des fusils de chasse fabriqués localement. La force s’est également étendue à d’autres états du nord-est. Dans l’état d’Adamawa, la minorité kanuri, principalement des commerçants de la capitale de l’Etat, Yola, a mis sur pied sa propre CJTF de 300 hommes en mars 2013.[fn]Étant donné que de nombreux dirigeants de Boko Haram sont Kanuri, un important groupe ethnique qui vit autour du bassin du lac Tchad, la communauté est fréquemment suspectée de soutenir les insurgés.Hide Footnote Quand, à la fin de 2014, Boko Haram a menacé Yola, les confréries de chasseurs de diverses communautés et ethnies se mobilisèrent et furent fortement soutenues par les autorités de l’Etat et par les élites locales.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables gouvernementaux et dirigeant de l’association des chasseurs, Yola, novembre 2016.Hide Footnote

Comme d’autres groupes de défense civile, ces unités ont effectué des missions de renseignement et de surveillance, ont patrouillé sur les routes et gardé des postes de contrôle. Leurs connaissances locales leur ont permis d’identifier et d’inspecter les inconnus repérés dans les espaces publics vulnérables aux attaques, comme les mosquées et les marchés.[fn]Rapport de Crisis Group, Watchmen, op. cit., p. 9-10. Ils surveillaient et assuraient la sécurité des communautés déplacées par le conflit, y compris les presque deux millions de personnes qui se trouvaient dans les camps de déplacés internes dans le nord-est du Nigéria.[fn]1,9 million de personnes sont restées déplacées internes dans le Nord du Nigéria en juin 2017 et plus de 200 000 ont dû fuir le Cameroun, le Tchad et le Niger. Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. Les femmes ont participé à des patrouilles et, parfois, au combat. Elles ont également été chargées de fouiller d’autres femmes, un emploi particulièrement important étant donné les sensibilités culturelles concernant la fouille des femmes par les hommes et le fait qu’au sein de Boko Haram, les combattants et kamikazes pouvaient être des femmes.[fn]Sur le rôle des femmes dans l’insurrection et dans la CJTF, voir le rapport de Crisis Group, Nigeria : Women and the Boko Haram Insurgency, op. cit.Hide Footnote

Mais les membres de la CJTF sont allés plus loin. Ils ont pris le rôle d’auxiliaires de police, arrêtant les suspects et participant aux interrogatoires. Les militaires les ont parfois déployés dans des opérations de longue distance, mêlant des membres de comités de vigilance connaissant bien les conditions locales à des unités militaires issues d’autres régions. Les membres de la CJTF peuvent rester dans les villes libérées pour soutenir les forces civiles locales. Les autorités ont parfois utilisé la CJTF pour mener des opérations autonomes, telles les missions de patrouille des couloirs utilisés par Boko Haram pour attaquer les villages dans la zone de Chibok.[fn]Entretiens de Crisis Group, CJTF, Maiduguri, janvier 2017.Hide Footnote

Crisis Group interviews, CJTF, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote

2. Bilan mitigé

Les avantages des forces civiles sont nombreux. Leur connaissance des langues locales et des terroirs, tant d’un point de vue géographique que social, permettent aux forces de sécurité de mieux cibler leurs opérations. Les civils locaux ont une « meilleure perception de ce qui est normal et de ce qui ne l’est pas », ils peuvent ainsi détecter les menaces, comme les éventuels kamikazes.[fn]Entretien de Crisis Group, expert dans le domaine de la sécurité, Maiduguri, 15 janvier 2017.Hide Footnote Ces forces peuvent établir un lien de confiance entre les forces de sécurité et les populations locales. L’affiliation à la CJTF peut également protéger ses membres contre l’armée et la police.

Cependant, les membres de ces forces et leurs communautés courent certains dangers. Dans l’état du Borno, où la grande majorité des pertes humaines de la CJTF ont été enregistrées, 680 membres de la CJTF ont été tués entre 2014 et la mi-2017.[fn]« Boko Haram kills 680 Civilian JTF members in three years », Premium Times, 9 juillet 2017.Hide Footnote Les villes qui ont constitué des forces civiles ont également payé cher leur décision, car Boko Haram ciblait les chefs traditionnels et d’autres partisans de la CJTF. En juin 2013, le groupe a déclaré la « guerre totale » contre les jeunes de Maiduguri et de Damaturu « en raison de l’alliance conclue avec l’armée et la police nigériane pour combattre nos frères ».[fn]Extrait audio du 18 juin 2013 du porte-parole de Boko Haram Abu Zinnira cité dans « Civilian vigilante groups increase dangers in northeastern Nigeria », IRIN, 12 décembre 2013. Pendant une certaine période, Boko Haram avait placé des barrages où il exécutait tous les hommes qui venaient de Maiduguri, afin de punir la ville. Entretien de Crisis Group, Maiduguri, janvier 2017.Hide Footnote Le nombre de pertes humaines a atteint un pic en 2013-2014, en grande partie à cause de ces représailles.[fn]Sur les exemples de ces représailles, voir « Boko Haram weekend killing spree leaves at least 40 dead in Borno villages », Information Nigeria, 29 juillet 2013 ; « Au Nigeria, “Boko Haram élimine des villages entiers suspectés d’avoir collaboré avec le pouvoir” », Le Monde, 18 mars 2014 ; « Boko Haram suicide bomber attack home of Civilian JTF commander », Sahara Reporters, 25 janvier 2017.Hide Footnote

For examples of such reprisals, see “Boko Haram weekend killing spree leaves at least 40 dead in Borno villages”, Information Nigeria, 29 July 2013; “Au Nigeria, ‘Boko Haram élimine des villages entiers suspectés d’avoir collaborate avec le pouvoir’”, Le Monde, 18 March 2014; “Boko Haram suicide bomber attack home of Civilian JTF commander”, Sahara Reporters, 25 January 2017.Hide Footnote

Certains membres de comités de surveillance utiliseraient également leur statut privilégié et leur relative impunité à des fins criminelles.

Certains membres de la force ont également utilisé leur rôle pour prendre leur revanche ou faire des profits. Un petit nombre de membres de la CJTF perçoivent une rémunération, d’autres dépendent d’un soutien hasardeux des autorités locales, des responsables politiques et des entrepreneurs. D’autres encore partageraient le butin volé par les forces armées à Boko Haram ou toucheraient une partie de l’aide fournie aux camps de déplacés.[fn]Rapport de Crisis Group, Watchmen, op. cit., p. 12.Hide Footnote Certains membres de comités de surveillance utiliseraient également leur statut privilégié et leur relative impunité à des fins criminelles, notamment pour le trafic de drogue et la vente de biens volés. D’autres activités s’apparentent à de l’extorsion en contrepartie de la protection, comme lorsque les membres de ces comités demandent des « dons » aux points de contrôle ou qu’ils imposent une taxe aux communautés locales.

Les rapports sur les atrocités commises par la CJTF sont encore plus troublants. En particulier au cours des premières années et au plus fort de la lutte pour chasser Boko Haram de Maiduguri, les membres des comités de vigilance se sont livrés à des exécutions sommaires, souvent de connivence avec l’armée. La CJTF aurait brulé vif plusieurs personnes suspectées d’appartenir à Boko Haram en 2013. Dans l’un des cas les plus notoires, certains de ses membres et des soldats ont rassemblé des centaines de prisonniers qui s’étaient échappés d’un centre de détention militaire à Maiduguri avant de les tuer. Dans une ville du sud de Borno, des membres des comités de vigilance auraient défilé en agitant sur des piques les têtes de 40 militants présumés de Boko Haram.[fn]« Boko Haram hunters burn suspect alive in Maiduguri », Daily Trust, 25 juillet 2013 ; « Nigeria. Les crimes de masse de Boko Haram », Fédération internationale des droits de l’homme, 10 février 2015, p. 9 ; « 41 Boko Haram members beheaded in Biu after failed attack », Daily Post, 31 October 2014; « Des galons aux épaules. Du sang sur les mains. Les crimes de guerre commis par l’armée nigériane », Amnesty International, juin 2015. Pour lire sur un autre cas, « How I escaped death in Maiduguri – Ex-Borno commissioner », Vanguard, 25 mars 2014. Pour un compte-rendu vidéo : « Nigeria’s hidden war: Channel 4 dispatches », Channel 4, 18 août 2014. Les responsables de la CJTF ont nié que leurs membres étaient impliqués. Entretiens de Crisis Group, janvier 2017 ; Maiduguri, 18 octobre 2016.

“Boko Haram hunters burn suspect alive in Maiduguri”, Daily Trust, 25 July 2013; “Nigeria. Les crimes de masse de Boko Haram”, International Federation for Human Rights, 10 February 2015, p. 9; “41 Boko Haram members beheaded in Biu after failed attack”, Daily Post, 31 October 2014; “Stars on their Shoulders, Blood on their Hands. War Crimes Committed by the Nigerian Military”, Amnesty International, June 2015. For another case, “How I escaped death in Maiduguri – Ex-Borno commissioner”, Vanguard, 25 March 2014. For a video account, see “Nigeria’s hidden war: Channel 4 dispatches”, Channel 4, 18 August 2014. CJTF officials denied their members were involved. Crisis Group interviews, January 2017; Maiduguri, 18 October 2016.Hide Footnote

Sur le long terme, avec la diminution de la menace constituée par Boko Haram, le risque politique que représente la CJTF pourrait augmenter. Certains de ses membres déclarent clairement qu’ils s’attendent à être récompensés, par un emploi ou par d’autres moyens. Le gouvernement fédéral a répondu à cette demande en intégrant 250 membres de la CJTF à l’armée en 2016.[fn]« 250 former Civilian-JTF members join Nigerian Army », Premium Times, 22 juillet 2016.Hide Footnote Au total, 120 membres ont également été recrutés par l’agence nationale de renseignement, le Département des services de l’Etat, et 40 ont été recrutés par l’armée de l’air.[fn]Chiffres fournis par le conseiller juridique de la CJTF, Jibril Gunda, au sommet sur la sécurité et la gouvernance dans le Nord-Est, organisé par la Fondation CLEEN, le Nigeria Stability and Reconciliation Program (NSRP) et la Fondation Ford, Gombé, Etat de Gombé, 29 juin 2015.Hide Footnote Plus récemment, en mai 2017, le ministre du Travail Chris Ngige a annoncé que le gouvernement fédéral prévoyait d’offrir aux membres de la CJTF, pour les récompenser d’avoir participé à la lutte contre Boko Haram, des formations professionnelles auprès du Centre de perfectionnement des compétences de Bauchi dans la zone du Nord-Est.[fn]« FG to compensate Civilian JTF for role in fighting insurgency », PM News, 23 mai 2017.Hide Footnote

‘‘FG to compensate Civilian JTF for role in fighting insurgency’’, PM News, 23 May 2017.Hide Footnote

Sur le long terme, avec la diminution de la menace constituée par Boko Haram, le risque politique que représente la CJTF pourrait augmenter.

Seule une fraction des membres de la CJTF, estimés entre 15 000 et 20 000 dans le seul état du Borno, bénéficie de la formation professionnelle offerte par le Programme d’autonomisation des jeunes du Borno.[fn]Les recrutements irréguliers et la démobilisation rendent l’estimation du nombre de membres de la CJTF difficile. A la mi-2014, les dirigeants de la CJTF prétendent avoir recruté 45 000 membres. A la fin 2016, ils ont déclaré qu’ils ne comptaient plus que 22 000 à 26 000 membres et, en janvier 2017, 15 000. Entretiens de Crisis Group, dirigeants de la CJTF, Maiduguri, octobre 2016 et janvier 2017 ; « Nigeria – the community turns against Boko Haram », IRIN, 11 août 2014.Hide Footnote La loi relative à l’agence d’autonomisation des jeunes et des membres de comités de vigilance de l’état du Borno, approuvée en mai 2015, a pour objectif de faciliter la création d’emplois pour les jeunes, et cible principalement les membres de la CJTF. Le gouvernement du Borno a promis de fournir environ 20 000 emplois aux anciens membres de la CJTF.[fn]Entretien de Crisis Group, dirigeants de la CJTF, Maiduguri, 18 octobre 2016 ; « They’re defeating Boko Haram but are they Nigeria’s next security threat? », IRIN, 22 août 2016.Hide Footnote Ces programmes et promesses n’ont à ce jour pas eu beaucoup de succès. Si elles ne se concrétisent pas, le Nigéria pourrait hériter d’un nouveau groupe armé en colère dans la région agitée du Nord-Est. Certains membres de la CJTF travailleraient maintenant avec des responsables politiques du gouvernement qui sont connus pour employer des hommes de main pour attaquer des opposants. D’autres pourraient renforcer leurs activités d’extorsion, de trafic de drogue ou entreprendre d’autres activités criminelles organisées.

III. Leçons tirées du passé

Les comités de vigilance dans les conflits violents soulèvent un dilemme : ils peuvent protéger les civiles et aider les forces régulières à venir à bout de groupes d’insurgés, mais ils risquent également de s’attaquer à leurs communautés rivales ou de s’en prendre à des villes et des villages qu’ils sont censés protéger. Dans les scénarios les plus sombres, les Kamajors en Sierra Leone ou les Archers au Soudan du Sud, les comités de vigilance locaux peuvent devenir de puissantes milices ethniques ou de véritables insurgés qui contribuent à faire plonger le pays dans la guerre civile.

Ce risque est inhérent aux circonstances dans lesquelles les comités de vigilance ont tendance à émerger et qui sont souvent liées à la faiblesse d’Etats incapables de lutter seuls contre des groupes armés. Etant donné que les comités de vigilance prennent naissance au sein des communautés locales, les membres de ces comités ont souvent la même identité ethnique ou politique, les mêmes intérêts collectifs et la même perception des menaces que ces communautés. Par conséquent, ils sont susceptibles d’avoir des intérêts différents, voire divergents, de ceux de l’Etat central. Les Etats qui sont trop faibles pour protéger leurs communautés des insurgés seront le plus souvent trop faibles pour empêcher les comités de vigilance de faire usage de leur pouvoir pour poursuivre leurs propres intérêts ou commettre des exactions à l’encontre des populations civiles.

Cette conséquence n’est pas inéluctable. Comme le montrent les études de cas, certains facteurs et comportements des gouvernements centraux peuvent contribuer à l’évolution des comités de vigilance, dans un sens ou dans l’autre.

A. Eviter les dérives

Les intérêts poursuivis par les dirigeants locaux et l’autonomie relative (ou la dépendance) qu’ils peuvent avoir envers les gouvernements nationaux sont déterminants dans l’évolution des comités de vigilance : soit ils assumeront leur rôle initial de protection des communautés et de lutte contre l’insurrection, soit ils se transformeront en milices ethniques et en groupes d’insurrection. Pour éviter que les comités de surveillance ne s’éloignent trop dangereusement de leur rôle initial, les gouvernements auraient intérêt à encourager les dirigeants locaux ayant une influence sur les membres des comités naissants, y compris les autorités traditionnelles et religieuses et les élites commerciales, à établir des objectifs ciblés, acceptables pour tous, dans le cadre d’une stratégie nationale globale de lutte contre l’insurrection. Les Etats centraux doivent persuader les dirigeants des comités de vigilance que ces objectifs servent leurs intérêts et ceux de leur communauté, à la fois parce qu’ils visent à améliorer la sécurité à court terme, mais aussi, à plus long terme, parce qu’ils seront les fondements de l’accord politique qui émergera du conflit.

Les différentes approches adoptées par les gouvernements de l’Ouganda et du Soudan du Sud et leurs résultats prouvent qu’il est nécessaire de disposer d’un engagement politique renforcé. Les Archers du Teso en Ouganda n’ont pas beaucoup dévié de leur objectif initial visant à protéger les communautés de la LRA et à expulser les insurgés hors de leur zone. Ils ne se sont écartés de cet objectif que lorsqu’ils se sont opposés aux vols de bétail menés par leurs voisins karamojong. Cette évolution découle principalement de la volonté du gouvernement de Museveni et des dirigeants du Teso de s’accorder sur le rôle des Archers dans la campagne globale de lutte contre la LRA et sur la façon dont ils collaboreraient avec l’armée nationale. Le gouvernement de Museveni et l’armée souhaitaient limiter le mandat et les opérations des Archers. Les autorités du Teso et les autres dirigeants de la région n’avaient, quant à eux, aucune volonté de faire des Archers un nouveau groupe rebelle, malgré les critiques formulées à l’égard de Museveni dans la région. Ils ont, au contraire, cherché à obtenir une influence politique pour eux-mêmes et pour leurs administrés, et ont, pour ce faire, entretenu de bonnes relations avec Museveni et veillé à maintenir leur influence au sein du régime.

Les Archers [...] sont parvenus à atteindre de façon rapide et efficace des objectifs bien définis et se sont démobilisés dans les années qui ont suivi.

Etant donné que l’armée et d’autres comités de surveillance luttaient contre la LRA dans d’autres régions, les Archers du Teso n’ont pas été déployés en dehors de leur région. Dans le Teso, les systèmes de gouvernance étaient robustes, les Archers n’ont pas eu l’occasion d’étendre leur mandat pour faire régner l’ordre ou résoudre les conflits. Ainsi, les Archers, supervisés de près par les responsables politiques locaux et nationaux, appuyés militairement de façon suffisante mais prudente et dotés d’une légitimité locale, sont parvenus à atteindre de façon rapide et efficace des objectifs bien définis et se sont démobilisés dans les années qui ont suivi.

Au Soudan du Sud, en revanche, les rivalités ethniques et politiques entre les Dinka et les Zandé ont amené le gouvernement à négliger les Archers, puis à les traiter avec hostilité. Se sentant abandonnées par l’Etat central, les forces locales, qui répondaient aux exigences de la population, ont diversifié leurs activités et ont outrepassé leur rôle en matière de sécurité et de gouvernance. Elles ont renforcé leur autorité au sein des communautés locales et se sont alliées à des factions rebelles pour lutter contre l’agression présumée des Dinka.

Le gouvernement, qui considérait que la menace de la LRA était essentiellement le problème de l’Ouganda, n’a jamais apporté de soutien politique ou militaire aux Archers. Cette situation a contrarié la population et les responsables politiques zandé qui insistaient en vain auprès du gouvernement pour qu’il les arme et qu’il les équipe comme des soldats réguliers, même s’ils persistaient à vouloir rester indépendants. Très peu supervisés politiquement à l’échelle nationale, et soutenus par les responsables traditionnels et religieux locaux, les Archers ont outrepassé leur rôle et sont devenus de plus en plus autonomes par rapport à l’Etat central. Ils se sont mobilisés contre les éleveurs de bétail mbororo, ils ont résolu des conflits locaux, établissant leur légitimité en tant que garants de la sécurité et de la gouvernance. Quand de nouveaux éleveurs dinka ont menacé les moyens de subsistance des Zandé avec le soutien des forces gouvernementales, ceux-ci ont considéré les soldats comme des envahisseurs et se sont alliés aux groupes rebelles préexistants.

Les gouvernements centraux désireux d’éviter le scénario du Soudan du Sud devraient s’évertuer à intégrer les opérations des comités de vigilance dans le cadre d’une négociation politique plus large avec les responsables locaux et à faire des propositions pour que les deux parties soient incitées à circonscrire le mandat de ces comités. L’Etat central devrait convaincre les responsables des comités de vigilances, en mettant en place un dialogue précoce et durable avec ses représentants (responsables religieux, entrepreneurs), que leurs intérêts et ceux de leurs communautés seront mieux servis si les objectifs des comités de vigilance sont alignés à la stratégie globale de lutte contre l’insurrection menée par l’Etat. Il est essentiel que les responsables politiques nationaux et locaux supervisent les comités de vigilance pendant toute la durée de leur mobilisation afin de veiller à ce qu’ils s’en tiennent aux objectifs mutuellement acceptables. Cela permettra également de réévaluer la portée et l’intensité des activités des comités de vigilance au fur et à mesure de l’évolution de l’insurrection.

Dans ce contexte, les partenaires et les bailleurs internationaux auraient intérêt à travailler avec les autorités gouvernementales, pour les aider à gérer les relations avec les comités de vigilance, les mettre en garde concernant les éventuelles difficultés liées à la négligence, à la répression contreproductive et au soutien inconditionnel. De même, ils devraient éviter d’apporter un soutien direct aux comités de vigilance, pour éviter d’affaiblir le pouvoir de négociation des autorités nationales.

B. Limiter les exactions

Comme le suggèrent les études de cas, les comités de vigilance se rendent le plus souvent coupables de violations graves, prenant les civils pour cible et prenant part à des activités illicites.[fn]Cette tendance n’est pas réservée à l’Afrique subsaharienne. En Libye, Crisis Group a pu établir que le gouvernement d’entente nationale (GNA) avait fait appel à des groupes armés non étatiques locaux à Tripoli pour garantir sa propre sécurité, y compris la force Rada, la Brigade des révolutionnaires de Tripoli et la Brigade Ghnewa. Il a également cherché à coopter des forces armés locales dans les unités de garde-côtes et de gardes-frontières. Le GNA a des difficultés à contrôler ces groupes, qui bénéficient de ses ressources et de sa couverture juridique. Le fait qu’ils aient été reconnus par le GNA les a encouragés à participer à des exactions, y compris des enlèvements, des détentions arbitraires et des exécutions sommaires, ainsi qu’à des activités économiques illicites. En août 2017, la Brigade des révolutionnaires de Tripoli a arrêté et détenu un ancien premier ministre. Voir « Rapport final du groupe d’experts sur la Libye créée par la résolution 1973 (2011) », S/2017/466, 1er juin 2017, p. 2, 9, 41-42. « Libya’s coast guard abuses migrants despite E.U. funding and training », Washington Post, 11 juillet 2017. En Algérie, pour lutter contre les insurgés islamistes au cours de la guerre civile du pays (1991-2002), le gouvernement a soutenu les forces civiles locales à partir de 1995, connues sous le nom de gardes communales ou patriotes, mais n’a pas pu les empêcher de commettre des assassinats délibérés ou arbitraires. Voir « Algeria – Fear and Silence: A Hidden Human Rights Crisis », Amnesty International, novembre 1996, p. 17-19. En Colombie, entre 1997 et 2006, les Forces d’autodéfense unies de Colombie, une organisation nationale regroupant plusieurs groupes de défenses locaux, sous prétexte de protéger les civils des guérillas, a pris le contrôle du territoire et a même, à certains endroits, assumé des rôles de gouvernance. Ces groupes étaient responsables de violations graves des droits humains et ont alimenté le trafic de cocaïne. Rapports Amérique latine de Crisis Group N°11, War and Drugs in Colombia, 27 janvier 2005, p. 13-16 ; et N°20, Colombia’s New Armed Groups, 10 mai 2007, p. 3-5.Hide Footnote Les différentes dynamiques en Ouganda et en Sierra Leone permettent de définir quels sont les facteurs et les politiques qui favorisent ou, au contraire, réduisent ces tendances. Les Archers du Teso ont commis peu d’abus dans la région, ils étaient dissuadés par la menace de sanctions disciplinaires internes, de la cour martiale et par le risque d’être méprisés par leur communauté d’origine. En revanche, le gouvernement central de la Sierra Leone a laissé les mains libres aux comités de vigilance, il n’a pas suffisamment supervisé leurs opérations et n’a pas été en mesure d’empêcher des dizaines de milliers de combattants de faire des ravages au sein des populations civiles.

Les Kamajors ont traité avec violence les partisans supposés des rebelles et les civils qui leur opposaient une certaine résistance. Ce sentiment d’être au-dessus des lois s’explique en grande partie par le fait que les Kamajors se considéraient non seulement comme des défenseurs des Mendé au sud et à l’est, mais aussi comme des garants de l’intégrité de l’Etat central, alors dirigé par le Parti du peuple de Sierra Leone dominé par les Mendé (SLPP). Le gouvernement a contribué à donner aux Kamajors ce sentiment de responsabilité nationale dans la mesure où il les utilisait pour se défendre contre les rebelles. De plus, avec des Mendé favorables aux Kamajors au sein des structures étatiques (le ministre adjoint à la Défense et le vice-président en premier lieu), leurs ressources financières n’étaient pas interrompues. En d’autres termes, les Kamajors ont fini par se considérer, et par être considérés, comme un remplacement de l’armée nationale en déroute.

L’administration étatique étant aux abois, le gouvernement assiégé n’a exercé presque aucune supervision politique ou militaire et n’a pu maintenir aucun contrôle. La hiérarchie de type militaire des Kamajors était plus honorifique que fonctionnelle et les grades étaient souvent autoattribués. La responsabilité opérationnelle se retrouvait par conséquent le plus souvent entre les mains de commandants qui, au nom de la défense du gouvernement élu, ont accumulé des armes, souvent utilisé leurs armes à des fins personnelles et ont été incapables d’éviter les atrocités commises par leurs soldats. Opérant en vertu du mandat national délivré par la Force de défense civile, les unités kamajors ont abandonné leurs zones d’origine pour combattre dans d’autres régions où ils ont commis de nombreux abus en craignant moins d’être identifiés.

Par conséquent, tandis que les Kamajors sont restés fidèles au régime, du fait de leur solidarité ethnique, les commandants locaux et les soldats ont fait preuve d’une extrême violence en vue de servir leurs intérêts personnels.

Les responsables nationaux ont également eu des difficultés à contrôler les Kamajors du fait de leur grand nombre. Les Archers du Teso ont atteint 9 000 membres, mobilisés pendant seulement quatre ans. A l’inverse, les Kamajors, qui ont commencé à s’organiser au début des années 1990, se sont démultipliées pour atteindre un total de 30 000 membres à la fin de la guerre en 2002. Les incitants économiques et les pressions sociales ont contribué au manque de règlementation qui a caractérisé leur recrutement. Les membres des Kamajors ont eu accès aux ressources et aux armes de l’Etat, et certains faisaient payer aux aspirants des rites d’initiation créés de toutes pièces. Les hommes de certaines communautés étaient presque socialement obligés de rejoindre les Kamajors, car le groupe avait acquis le statut social de défenseur des communautés. Un travailleur employé dans une ONG internationale qui a côtoyé les Kamajors pendant la guerre a indiqué qu’être membre des Kamajors revenait à accepter une « offre d’emploi » au sein d’une organisation assimilée à un « mouvement social ».[fn]Entretien de Crisis Group par téléphone, employé d’une ONG internationale, 5 janvier 2017.Hide Footnote Les approvisionnements du gouvernement, bien qu’importants, ne suffisaient pas étant donné le nombre de combattants, qui pillaient et extorquaient les civils. Par conséquent, tandis que les Kamajors sont restés fidèles au régime, du fait de leur solidarité ethnique, les commandants locaux et les soldats ont fait preuve d’une extrême violence en vue de servir leurs intérêts personnels.

Pour éviter que de telles dérives ne se produisent, les gouvernements centraux, avec l’appui des acteurs internationaux peuvent envisager un certain nombre de mesures. Les dirigeants nationaux pourraient faire valoir les objectifs politiques communs de lutte contre l’insurrection pour encourager les chefs de comités de vigilance et les représentants des communautés locales à effectuer des recrutements plus sélectifs. Plus le nombre de recrues est élevé et plus il est difficile de les contrôler ; le recrutement devrait donc être limité pour que l’Etat et les dirigeants locaux restent en mesure de les superviser.

Les gouvernements centraux pourraient même insister pour que les comités de vigilance n’opèrent que dans leur zone d’origine ou, s’ils sont déplacés, au sein de leur propre communauté, afin de réduire leurs contacts avec d’autres groupes ethniques et de limiter les cas de violations. Les responsables de violations seront, en effet, plus facilement identifiés et méprisés au sein de leur communauté, ce qui aurait des conséquences à plus long terme. Une autre mesure préventive que les autorités gouvernementales pourraient prendre, si elles en ont les moyens, consisterait à approvisionner et à équiper les comités de vigilance, ce qui réduirait le risque que ces groupes aient l’impression d’être libres de piller et d’extorquer les civils et les organisations humanitaires internationales en toute légitimité.

Pour que les responsables d’exactions soient amenés à rendre des comptes, les gouvernements centraux devraient conseiller aux comités de vigilance et aux chefs locaux de créer leurs propres codes de conduite et de les diffuser largement, y compris par la radio. Ils devraient également mettre sur pied des organes disciplinaires pour faire appliquer ces codes. En général, les processus disciplinaires internes sont préférables aux sanctions imposées par l’armée nationale, car ces sanctions risqueraient de créer des tensions entre les comités de vigilance et les soldats réguliers. Les Etats centraux et leurs partenaires internationaux devraient également encourager la société civile et les organisations non gouvernementales à mener des enquêtes indépendantes sur les exactions commises et à en publier les conclusions.

C. Trouver un équilibre entre sécurité et préservation de l’autorité de l’Etat central

Même si les gouvernements et les bailleurs prennent des mesures pour éviter les dérives des missions, le fait de soutenir les comités de vigilance risque de mettre en péril l’autorité de l’Etat central et de renverser l’équilibre de pouvoir en faveur des acteurs armés non étatiques. Ce risque est d’autant plus important lorsque les partenaires extérieurs travaillent étroitement avec ces acteurs, ce qui leur confère une légitimité internationale. Dans de tels cas, et en particulier si ces partenaires extérieurs agissent sans le consentement de l’Etat, ils risquent de donner la priorité à des urgences de court terme au lieu de poursuivre des objectifs de long terme de construction de l’Etat.[fn]Au Moyen-Orient en particulier, les puissances occidentales ont soutenu des groupes armés non étatiques qui luttaient contre les groupes jihadistes, mettant parfois en péril l’unité de l’Etat et semant les germes de nouveaux conflits. C’est ce qu’il s’est passé en Irak comme le montre la suite du texte. Voir également le rapport Moyen-Orient de Crisis Group N°74, Iraq after the Surge I : The New Sunni Landscape, 30 avril 2008, p. ii. De même, le soutien apporté aux Forces démocratiques syriennes composées majoritairement de Kurdes dans la lutte contre l’Etat islamique (ISIS) au nord de la Syrie présente une série de risques du fait des tensions avec les communautés arabes locales et avec la Turquie ; dans cet exemple, les intentions des factions kurdes – qui se situent au-delà de la défaite de l’ISIS – les mettent en porte-à-faux vis-à-vis des acteurs nationaux et internationaux. Cela pourrait même les mettre en porte-à-faux vis-à-vis du régime. Voir le briefing Moyen-Orient de Crisis Group, N°53, Fighting ISIS : The Road to and beyond Raqqa, 28 avril 2017; « The U.S. joins the Turkey-PKK fight in northern Syria », tribune de Crisis Group, Middle East Eye, 12 mai 2017.Hide Footnote Cela explique pourquoi les modèles traditionnels de lutte contre l’insurrection ne mentionnent les comités de vigilance qu’en dernier recours, car ceux-ci vont à l’encontre du monopole de l’Etat sur l’usage légitime de la violence.[fn]Ceux qui ont critiqué le soutien américain des groupes armés tribaux sunnites ont indiqué que la stratégie avait fomenté « le tribalisme, la montée des chefs de guerres et le sectarisme » et qu’il avait privilégié les bénéfices sécuritaires de court terme plutôt que la stabilité et l’unité du pays sur le long terme. Voir Steven Simon « The price of the surge », Foreign Affairs, mai/juin 2008. Les experts de la lutte contre l’insurrection ont averti des risques que comportaient les alliances avec les forces locales « en particulier si ces dernières sont susceptibles de mal se comporter, de changer de camp ou de continuer à demander le soutien de la coalition » après la fin de la coopération. Voir John Mackinlay et Alison Al-Baddawy, « Rethinking Counterinsurgency », RAND Corporation, 2008, p. 59.Hide Footnote

Pourtant, la prolifération d’acteurs armés non étatiques dans le contexte de forces de sécurité déficientes a obligé à réexaminer la situation. Comme l’ont noté les experts, l’idée d’un monopole de l’Etat sur l’usage de la force est loin de la réalité ; dans les faits, il s’agit plutôt d’un oligopole.[fn]Ariel Ahram, « Learning to live with militias: Toward a critical policy on state frailty », Journal of Intervention and Statebuilding, Vol 5, No 2, juin 2011. L’enjeu reste de parvenir à gérer ce type d’arrangement alors que l’Etat est confronté à un groupe d’insurgés hostiles et qu’il ne peut pas garantir la sécurité sans devoir s’allier à des milices ou que les partenaires internationaux se sentent menacés par des groupes d’insurgés quasi terroristes et sous-traitent alors les questions de sécurité à des milices alliées. Dans ces situations le besoin urgent de faire face à la menace sécuritaire peut prendre le dessus sur l’objectif de long terme de construction de l’Etat. Un ordre politique qui repose sur un réseau d’acteurs non étatiques et de chefs locaux est loin d’être idéal pour mettre en place des institutions nationales efficaces. Mais pour des Etats fragiles confrontés à des conflits civils, cet ordre politique imparfait pourrait être le moindre des maux.

Les gouvernements devraient considérer leur partenariat avec les comités de vigilance [...] comme l’occasion de réaliser l’objectif de long terme qu’est le renforcement de la légitimité de l’Etat à l’échelle locale.

Il existe des façons pour l’Etat de limiter les dégâts à long terme, que ce soit au cours de la coopération avec les comités de vigilance ou quand la menace de l’insurrection a disparu. Lorsque c’est possible, les gouvernements devraient considérer leur partenariat avec les comités de vigilance non pas comme une alliance de convenance temporaire, mais plutôt comme l’occasion de réaliser l’objectif de long terme qu’est le renforcement de la légitimité de l’Etat à l’échelle locale. Comme le montrent ces études de cas, l’Etat devrait collaborer étroitement avec les chefs des comités de vigilance et les élites locales dans ce sens pour s’assurer que tous ces acteurs veillent ensemble à superviser les actions des comités de vigilance, à répondre efficacement à leurs attentes et à reconnaitre les efforts qui ont été déployés.

En Ouganda, Museveni a tiré parti du succès des Archers du Teso en nommant des responsables politiques locaux du Teso à des postes d’influence au sein du régime. Après la défaite de la LRA, ils ont continué à représenter les intérêts de leur communauté. Cette région auparavant hostile et qui aurait pu être le lieu de nouvelles rébellions avait donc intérêt à maintenir le statuquo. Les gouvernements et leurs partenaires, en appliquant ce type de vision à long terme, devraient planifier en amont la façon dont ils vont gérer les comités de vigilance une fois l’insurrection terminée.

D. Prévoir la suite

Les gouvernements, s’ils ne prévoient pas la façon dont ils vont gérer les comités de vigilance une fois l’insurrection terminée, risquent d’être confrontés à un autre risque : les comités de vigilance et leur communauté pourraient se sentir utilisés et abandonnés. Cela risquerait d’isoler les jeunes, susceptibles d’être recrutés par des groupes antiétatiques, criminels ou radicaux. Par exemple, au Soudan du Sud, où les Archers zandé n’ont été ni démobilisés ni intégrés à la société après la disparition de la menace que constituait la LRA, ceux-ci ont rejoint les rangs des rebelles des années après, quand ils ont eu le sentiment que leur communauté était menacée. De même, le Nigéria est confronté à la même difficulté : empêcher les membres de plus en plus nombreux de la Force civile mixte de participer à des activités criminelles.[fn]« Nigeria wakes up to its growing vigilante problem », IRIN, 9 mai 2017.Hide Footnote

Comme c’est le cas pour d’autres groupes armés, la démobilisation des comités de vigilance demandera probablement la mise en place d’un processus global de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR). En Sierra Leone et dans le Teso, les processus de DDR avaient pour objectif d’encourager les membres des comités de vigilance à retourner dans la vie civile et à rendre leurs armes, ce qui permettait de réduire le nombre d’armes en circulation. Mais, dans les deux cas, ces processus se sont avérés défectueux, et les comités de vigilance ainsi que leurs communautés sont restés amers et méfiants vis-à-vis de l’Etat. De nombreux Kamajors ont considéré que les mesures de réintégration ne compensaient pas les sacrifices consentis et les fonctionnaires du gouvernement reconnaissent que la formation professionnelle aurait dû être mieux adaptée aux besoins du marché local. En Ouganda, le vol de l’argent alloué à la démobilisation des Archers par les soldats a annulé toute la légitimité que l’armée avait pu acquérir au cours d’une coopération relativement fructueuse contre la LRA.

Pour être plus efficaces, les initiatives de DDR devraient tenir compte de la problématique hommes-femmes, prendre en considération les principaux obstacles auxquels sont confrontés les membres des comités de vigilance.

Au terme d’un conflit, les sociétés doivent trouver le juste équilibre entre, d’un côté, la demande de justice à l’échelle nationale et internationale (en faisant en sorte que les acteurs de violence, y compris les comités de vigilance, rendent des comptes) et de l’autre, le besoin de réconciliation qui permettra aux communautés de gérer leur passé et de reprendre le cours de leur vie.[fn]Les pays africains sortant d’un conflit ont cherché, avec divers degrés de réussite, à rétablir cet équilibre. En Ouganda, par exemple, l’accord de Djouba de 2007, visant à vaincre la LRA, ont cherché à éviter que les crimes graves ne restent impunis et à promouvoir la réconciliation en prévoyant des mesures formelles et informelles, notamment la création d’un département de la Cour suprême visant à juger les crimes graves, des mécanismes de justice transitionnelle locaux et des dispositions relatives à l’amnistie. Les retards occasionnés dans le cadre de la justice nationale formelle et des mécanismes de réconciliation ont poussé les communautés et la société civile à promouvoir des mécanismes locaux de réconciliation. Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°146, Northern Uganda : The Road to Peace, with or without Kony, 10 décembre 2008, p. 8-11; et « Victims Fighting Impunity: Transitional Justice in the Great Lakes Region », International Center for Transitional Justice, mars 2017. Pour trouver cet équilibre qui reflète les priorités des communautés touchées par un conflit, il faut s’assurer que les victimes participent à l’élaboration des processus locaux et nationaux.[fn]Les victimes auront sans doute des avis différents concernant la justice et la réconciliation, qui pourraient changer avec le temps. Cependant, il est essentiel de tenir compte de ces opinions pour veiller à apporter des réponses légitimes et efficaces. Voir « Victims Fighting Impunity », op. cit., p. 9-17.Hide Footnote Si de graves exactions ont été commises par les deux parties, et si certains combattants, y compris des membres des comités de vigilance, ont été obligés de se battre, les communautés touchées par ce conflit pourraient décider de donner la priorité à la réconciliation plutôt qu’aux mécanismes de justice formels. Les initiatives de justice et de réconciliation devraient idéalement être menées par les communautés et prendre en considération les spécificités culturelles.[fn]Au Soudan du Sud, les communautés ont organisé des cérémonies de réconciliation pour les Archers ayant commis des exactions, tout comme cela avait été fait avec les anciens membres de la LRA. Emilie Medeiros, « Back but not Home: Supporting the Reintegration of Former LRA Abductees into Civilian Life in Congo and South Sudan », Conciliation Resources, août 2014, p. 5.Hide Footnote Les anciens Kamajors coupables d’exactions ont eu des difficultés à être acceptés socialement une fois de retour au sein de leur communauté ; au cours des années qui ont suivi, la réconciliation à l’échelle de la communauté est devenue un élément essentiel de leur réintégration dans la vie civile.[fn]De nombreuses années après la guerre, des organisations non gouvernementales telles que Fambul Tok (« débat en famille ») ont continué d’aider les communautés et les anciens combattants à réconcilier les auteurs de violence et les victimes (www.fambultok.org). Le niveau des exactions commises par les anciens combattants semblait être le facteur le plus déterminant de l’accueil ou du rejet par la famille et les membres de la communauté. Voir Jeremy Weinstein et Macartan Humphries, « Disentangling the Determinants of Successful Demobilization », Center for Global Development, Working Paper No. 69, 2005, p. 23.Hide Footnote Les bailleurs peuvent jouer un rôle essentiel en fournissant une expertise internationale et des ressources financières visant à aider leurs gouvernements partenaires à planifier et à mettre en œuvre des programmes adaptés et suffisamment généreux de désarmement, démobilisation et réintégration. Pour être plus efficaces, les initiatives de DDR devraient tenir compte de la problématique hommes-femmes, prendre en considération les principaux obstacles auxquels sont confrontés les membres des comités de vigilance, qu’ils aient participé directement au combat ou qu’ils aient apporté un soutien plus indirect, ainsi que la stigmatisation sociale à laquelle ils peuvent faire face, dans le cadre de leurs responsabilités familiales ou à l’heure de chercher un emploi. Les bailleurs pourraient également soutenir les efforts déployés par les groupes de la société civile afin de faire entendre les voix des victimes.

Les gouvernements devraient fixer des attentes réalistes pour atténuer le risque que les nombreux anciens combattants sans emploi se sentent abandonnés.

Après un conflit, la gestion des groupes qui ont combattu dans le camp du gouvernement est plus complexe si ces groupes espèrent être récompensés sous la forme d’un emploi au sein des forces de sécurité (comme dans le nord du Nigéria) ou voir leur statut formalisé sous la forme de la création d’une entité indépendante financée par l’Etat (comme au Soudan du Sud). Les gouvernements devraient fixer des attentes réalistes pour atténuer le risque que les nombreux anciens combattants sans emploi se sentent abandonnés.

Le recrutement d’une proportion significative d’anciens membres des comités de vigilance au sein des forces de sécurité de l’Etat pourrait s’avérer difficile du fait de leur grand nombre et de leur niveau scolaire généralement bas.[fn]En Sierra Leone et en Ouganda, l’armée exigeait un niveau de scolarité minimal, ce qui a empêché de nombreux anciens membres de comités de vigilance de rejoindre ses rangs. Entretiens de Crisis Group, ancien Kamajor ayant rejoint l’armée, Freetown, 11 janvier 2017 ; officier administratif des Archers de Teso, Soroti, 29 janvier 2017. Mais ils peuvent endosser d’autres rôles. Les gouvernements et leurs soutiens internationaux pourraient envisager d’autres solutions qui permettraient de démobiliser les comités de vigilance en limitant leur mécontentement et, par la même occasion, en tirant le meilleur parti de leur ancrage local et, dans certains cas, de leur légitimité. Par exemple, les anciens comités de vigilance pourraient être formés au sein d’unités de police communautaires non armées, habilitées à collecter des informations et à appréhender des suspects. Quelle que soit la solution choisie, ils devront être formés adéquatement, dotés des ressources nécessaires et supervisés pour être en mesure d’assumer ces responsabilités.[fn]La viabilité de ces initiatives dépend en grande partie des conditions locales. En Afghanistan, du fait du manque de supervision et de formation, la police afghane locale (une expérience de forces de polices communautaires semi-formelles) a aggravé la situation sécuritaire dans de nombreux endroits. Crisis Group avait suggéré une intégration des rares unités efficaces au sein de la police nationale afghane et une démobilisation des autres. Voir le rapport Asie de Crisis Group N°268, The Future of the Afghan Local Police, 4 juin 2015.

Dans la plupart des 36 états du Nigéria, où les structures de sécurité principalement gérées à l’échelle fédérale ne parviennent souvent pas à surveiller ou à contrôler l’insécurité locale, les gouvernements ont mis en place des organes de police communautaire supplémentaires ou donné une plus grande autonomie aux membres de comités de vigilance dans les communautés.[fn]Par exemple, le Lagos Neighbourhood Safety Corps a vu le jour en mars 2017 avec 5 700 membres ; et le gouvernement de l’Etat du Niger a légalisé des comités de vigilance qui assistent la police, y compris en les laissant appréhender des suspects, même s’ils n’ont pas l’autorisation de port d’armes. Le parlement fédéral envisage l’établissement d’un projet de loi visant à reconnaitre le Comité de vigilance du Nigéria (VGN), tandis que le conseiller du président pour le Delta du Niger a récemment indiqué qu’il était prévu de recruter 10 000 jeunes pour garder les conduites de pétrole. Voir, par exemple, « Ambode recruits 5,700 neighbourhood corps officials, deploys 4,554 vehicles », Vanguard, 28 mars 2017 ; « Niger govt okays vigilante groups for LGs », Vanguard, 9 juillet 2013. Dans le Nord-Est, les civils ont tendance à se méfier des forces de sécurité, car ils estiment qu’elles sont déconnectées des façons de faire locales, arrogantes, responsables d’exactions et incompétentes. Mais les membres de la Force civile mixte, en participant à la lutte contre Boko Haram, ont réconcilié les civils et les forces de sécurité, en aidant l’Etat à retrouver une certaine légitimité à l’échelle locale tout en soutenant les communautés locales. S’il donnait aux membres de cette force une raison d’être et une responsabilité dans la police communautaire, en lien étroit avec les institutions étatiques, le gouvernement éviterait qu’ils ne deviennent un cauchemar sécuritaire sur le long terme et pourrait s’appuyer sur les résultats positifs de la coopération entre l’Etat et les civils en matière de sécurité lors de l’insurrection de Boko Haram.[fn]Rapport de Crisis Group, Watchmen, op. cit., p. 21.Hide Footnote

See Crisis Group Report, Watchmen, op. cit., p. 21.Hide Footnote

IV. Conclusion

Pour lutter contre l’insurrection, les gouvernements peuvent n’avoir d’autre choix que de faire appel à des groupes armés non étatiques, mais cette solution doit rester limitée, que ce soit en nombre de combattants ou dans le temps. Les risques les plus importants surviennent lorsque les comités de vigilance défendent leurs propres intérêts politiques ou ethniques ; lorsqu’ils ne sont pas suffisamment dirigés ou contrôlés, ce qui laisse une trop grande marge de manœuvre aux commandants ; lorsqu’ils sont peu supervisés, que ce soit par les autorités locales ou nationales ou lorsque, une fois leur mission accomplie, ils ne bénéficient d’aucune reconnaissance et sont ignorés. Le soutien d’une puissance étrangère accordé sans le consentement de l’Etat central augmente également le risque que les comités de vigilance deviennent un facteur d’insécurité.

Pour éviter que les comités de vigilance ne cessent de protéger les communautés et qu’ils ne deviennent eux-mêmes des groupes d’insurrection, les responsables nationaux doivent coopérer étroitement avec les dirigeants locaux et les soutiens de ces comités afin de circonscrire leurs mandats, leur zone géographique d’intervention ainsi que les mesures effectives de démobilisation, désarmement et réintégration. Dans les scénarios les plus positifs, cette approche peut non seulement permettre d’obtenir des résultats de court terme en matière de sécurité, mais aussi permettre à l’Etat central de resserrer ses liens avec les communautés locales et d’assoir la légitimité nécessaire à la construction d’une paix à long terme.

Nairobi/Dakar/Bruxelles, 7 septembre 2017

Annexe A: Carte de la Sierra Leone

Annexe B : Carte de l’Ouganda

Annexe C : Carte du Soudan du Sud

Annexe D : Carte du bassin du lac Tchad

Annexe E : Aperçu des quatre études de cas de comités de vigilance

Local hunters known as Vigilantes armed with locally made guns are seen on a pick up truck in Yola city of Adamawa State in Nigeria before they move to border region between Nigeria and Cameroon to support Nigerian army fighting with Boko Haram militants ISSOUF SANOGO / AFP
Report 244 / Africa

Gardiens du lac Tchad : les groupes d’autodéfense face à Boko Haram

Regional armies in the Lake Chad basin deploy vigilantes to sharpen campaigns against Boko Haram insurgents. But using these militias creates risks as combatants turn to communal violence and organised crime. Over the long term they must be disbanded or regulated.

Synthèse

Les groupes d’autodéfense au Nigéria, au Cameroun, au Niger et au Tchad jouent un rôle majeur dans la lutte contre Boko Haram, mais leur présence suscite des inquiétudes. Ils rendent les opérations militaires moins brutales et plus efficaces et ont dans une certaine mesure recréé du lien entre ces Etats et bon nombre de leurs communautés locales, mais ils ont également commis des abus et participé à l’économie de guerre. Au Nigéria en particulier, le recours au « vigilantisme » a largement contribué à transformer une insurrection contre l’Etat en une guerre civile plus sanglante, opposant Boko Haram aux communautés et conduisant à une augmentation drastique de la violence. Comme le conflit, les groupes d’autodéfense continuent d’évoluer. Ils se mêlent aux hautes sphères politiques, en particulier au Nigéria, mais également aux dynamiques intercommunautaires locales, aux opérations commerciales et aux chefferies. Leur désir de voir leurs actions récompensées devra être pris en compte, tout comme la nécessité pour les Etats du bassin du lac Tchad de combler le manque de police de proximité, principalement dans les zones rurales. Pour que les groupes d’autodéfense ne deviennent pas une source d’insécurité, chacun de ces Etats devra trouver son propre équilibre entre dissolution lente des groupes, officialisation et réglementation.

Le vigilantisme, le recours à des acteurs non étatiques pour faire respecter l’ordre public (ou tout au moins une forme d’ordre) s’inscrit dans l’histoire de la région du lac Tchad. Les puissances coloniales comptaient, dans une large mesure, sur les chefs traditionnels locaux et leur entourage. La crise aux multiples facettes de la gouvernance et le déclin des services publics dans les Etats du lac Tchad depuis les années 1980 ont ouvert la voie à de nouveaux groupes d’autodéfense. Les problèmes d’ordre public auxquels ils ont tenté de répondre ont contribué à l’émergence et l’expansion de Boko Haram, mouvement qui cherche à fixer des règles et une orientation.

La lutte des groupes d’autodéfense contre Boko Haram a commencé en 2013, à Maiduguri, capitale de l’état du Borno et épicentre de l’insurrection, sous la double pression d’une violence jihadiste croissante et des actions des forces de sécurité. La Force d’intervention conjointe (Joint Task Force, JTF), dirigée par l’armée nigériane, s’est rapidement rendu compte du potentiel des groupes d’autodéfense comme source de connaissance, de renseignements et de main d’œuvre au niveau local et a entrepris de les coordonner avec l’aide des autorités locales et traditionnelles. Opérant sous le nom officieux mais révélateur de Force d’intervention civile conjointe (Civilian Joint Task Force, CJTF), les groupes d’autodéfense ont été essentiels pour chasser Boko Haram de la ville, puis lancer des opérations dans tout l’état du Borno. L’utilisation officielle des groupes d’autodéfense pour lutter contre Boko Haram s’est étendue plus largement au Nigéria, puis au Cameroun en 2014 et enfin au Tchad en 2015, où ils sont appelés « comités de vigilance ». Le Niger a été plus réticent, en partie du fait des luttes passées avec des groupes armés et parce qu’il n’en a pas eu autant besoin.

Les groupes d’autodéfense ont joué de nombreux rôles : réseaux de surveillance plutôt discrets au Niger, auxiliaires militaires ou forces combattantes semi-autonomes au Nigéria. Pour les forces armées de la région, surmenées et sous pression, ils ont dans une certaine mesure comblé les lacunes en matière de sécurité et fourni des connaissances locales. Ils ont rendu la réponse militaire plus ciblée et plus efficace, mais leur mobilisation a aussi provoqué des représailles de Boko Haram contre leurs communautés et contribué aux niveaux élevés de victimes civiles en 2014 et 2015. Paradoxalement, cela a également favorisé la stratégie des gouvernements régionaux d’éloigner les civils des jihadistes.

… le moment est venu d’évaluer les risques posés par une mobilisation aussi importante des groupes d’autodéfense …

Alors que l’insurrection se divise et se rabat sur des opérations de guérilla plus discrètes et des attaques terroristes, néanmoins, le moment est venu d’évaluer les risques posés par une mobilisation aussi importante des groupes d’autodéfense (leurs membres prétendent être environ 26 000 dans le seul état du Borno). Leurs demandes de rémunération vont devoir être prises en compte, en particulier si les autorités envisagent de négocier avec les militants de Boko Haram pour qu’ils déposent leurs armes. À plus long terme, les membres des groupes d’autodéfense pourraient devenir des bras armés politisés, se tournant vers le crime organisé ou nourrissant la violence communautaire. Le vigilantisme peut être un puissant outil de contre-insurrection, mais il est impératif de faire face aux préoccupations immédiates qu’il suscite, notamment en matière d’impunité, et de commencer à prévoir sa transformation post-conflit sur le long terme.

Recommandations

Pour protéger les civils, limiter les risques pour les groupes d’autodéfense et renforcer les règles de droit et de transparence

Aux gouvernements du Nigéria, du Cameroun, du Tchad et du Niger :

  1. S’abstenir autant que possible de créer des unités d’autodéfense supplémentaires et se concentrer plutôt sur le développement de réseaux de renseignement et de communication par lesquels les civils peuvent obtenir la protection de l’Etat en cas de besoin.
     
  2. Veiller à ce que le plus grand nombre possible de civils aient accès à des réseaux de communication fonctionnels et puissent faire appel aux forces de sécurité régulières, en particulier là où les risques restent élevés.
     
  3. S’assurer, lorsqu’il est nécessaire de conserver des forces d’autodéfense, de leur officialisation, y compris via un processus d’enregistrement, et la mise en place de systèmes de supervision interne et vérification externe, et inclure le contrôle communautaire dans les mécanismes de contrôle.
     
  4. Fournir des fusils d’assaut uniquement à des groupes sélectionnés de la CJTF mieux formés et pour des missions spécifiques, par exemple lorsqu’ils font office d’auxiliaires, tout en veillant à ce que ces armes soient enregistrées et demeurent la propriété des services de sécurité.
     
  5. Synchroniser les mécanismes de contrôle de la CJTF avec ceux de la Force de police fédérale du Nigéria.
     
  6. Exiger des membres des groupes d’autodéfense soupçonnés d’abus, notamment en matière de violences sexuelles et sexistes, qu’ils rendent des comptes et garantir à tous les suspects des enquêtes transparentes et équitables, conformément au droit national et international tout en rendant publiques les décisions de justice.
     
  7. Proposer aux membres de groupes d’autodéfense des programmes de formation qui combinent compétences pratiques (par exemple, en matière de renseignement, de premiers secours, de manipulation de mines et d’engins explosifs improvisés) et un enseignement sur les lois nationales et internationales applicables qui associe le Comité international de la Croix-Rouge et les groupes de défense des droits humains pertinents (par exemple, au Nigéria, la Commission nationale des droits de l’homme).

Aux donateurs :

  1. Adapter les règles juridiques pour permettre une assistance dans l’établissement de mécanismes de justice et de contrôle.
     

Pour reconnaitre la contribution des groupes d’autodéfense et répondre aux attentes

Aux gouvernements du Nigéria, du Cameroun, du Tchad et du Niger :

  1. Lutter contre les stéréotypes selon lesquels certaines communautés ethniques, en particulier les Kanouri, soutiendraient Boko Haram, en mettant en évidence leurs efforts au sein de groupes d’autodéfense.
     
  2. Faire ouvertement preuve de respect à l’égard des groupes d’autodéfense et procurer à leurs membres blessés ou tués dans l’exercice de leurs fonctions et à leurs familles une assistance suffisante et standardisée.
     
  3. Répondre aux attentes en matière de rémunération de façon transparente en annonçant publiquement ce qui est offert et à qui, qui n’y a pas droit et quand ce dispositif prendra fin, afin de ne pas encourager davantage le vigilantisme.
     

Pour préparer la transformation des groupes d’autodéfense et prévenir l’émergence de mafias et de milices ethniques

Aux gouvernements du Nigéria, du Cameroun, du Tchad et du Niger :

  1. Prévoir la transformation des unités d’autodéfense lorsque la situation se stabilisera davantage, chaque pays suivant son propre rythme en fonction de sa situation sécuritaire et selon l’importance et le rôle du vigilantisme, notamment :
    1. en prévoyant des processus de démobilisation pour la majorité des membres de groupes d’autodéfense qui incluent de petites subventions pour les aider à retourner à leurs anciennes occupations, à terminer leurs études ou à créer des entreprises ;
       
    2. en créant, compte tenu de la poursuite probable d’une certaine forme d’activité jihadiste de bas niveau et d’agitation rurale, en particulier dans les états du Borno et de l’Adamawa, un corps auxiliaire temporaire sous l’égide de l’armée ou de la Force mobile de la police, en mettant à contribution les membres de groupes d’autodéfense qui ont reçu une formation sur le maniement des armes et ont directement travaillé avec les forces de sécurité ; et assurer leur potentielle intégration au sein des forces de sécurité s’ils remplissent les prérequis en matière d’éducation et autres et suivent une nouvelle formation ;
       
    3. en luttant vigoureusement contre la corruption de la police et des groupes d’autodéfense, de façon à ce qu’elle ne porte pas atteinte au professionnalisme, et en améliorant les liens avec les communautés locales ; et
       
    4. en sélectionnant, vérifiant minutieusement les parcours, en formant à nouveau, et en équipant un certain nombre de membres de groupes d’autodéfense avec l’aide d’organisations locales de la société civile afin qu’ils puissent alimenter les rapports et les alertes précoces au sein des réseaux de la police et de la société civile.
       
  2. Préparer un plan de désarmement qui se concentre exclusivement sur le retrait des armes automatiques fonctionnelles de la circulation.

Aux donateurs :

  1. Soutenir les programmes de démobilisation des groupes d’autodéfense et professionnaliser la police et sa capacité à superviser et à réguler les forces auxiliaires temporaires.

Dakar/Nairobi/Bruxelles, 23 février 2017

I. Introduction

The insurgency launched in 2009 by Boko Haram, a radical revivalist Islamist movement established earlier in Borno state, in Nigeria’s north east and adjacent to Lake Chad, is now regional, affecting the border areas of Chad, Niger and Cameroon. In 2014-2015, it gained control of large swaths of territory in north-east Nigeria. Since 2015, Nigeria and its neighbours have progressively developed a stronger military response. Boko Haram has mostly been forced into enclaves on Lake Chad, the hills along the Nigeria-Cameroon border and forested areas of Borno state. It has reverted to suicide attacks and guerrilla war. Military pressure, importantly aided by vigilantes, has aggravated its internal divisions.[fn]For background, see Crisis Group Africa Reports N°s 213, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, 3 April 2014; and 168, Northern Nigeria: Background to Conflict, 20 December 2010; on recent counter-insurgency progress and its limits, see Briefing N°120, Boko Haram on the Back Foot?, 4 May 2016. The organisation has two rival factions, Abubakar Shekau’s Jama’tu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (People Committed to the Propagation of the Prophet’s Teachings and Jihad, JAS) and Abu Musab al-Barnawi’s Wilāyat al-Islāmiyya Gharb Afrīqiyyah (Islamic State in West Africa Province, ISWAP), affiliated to the Islamic State (IS). This report uses the term “Boko Haram” (“Western education is forbidden”, in Hausa) for clarity and given its wide recognition, though supporters reject it as derogatory.Hide Footnote

This report describes how the vigilante groups were born, their connection with state agencies and institutions, how they function and their role in the conflict’s evolution. While special attention is paid to Borno, one of Nigeria’s 36 federated states and the heartland of the insurgency, it also analyses vigilantes’ operations elsewhere in the north east of the country and in Niger, Chad and Cameroon. It assesses vigilantism’s long-term impact and risks. As Boko Haram splinters and morphs into more discrete guerrilla forces, with renewed emphasis on terrorist attacks, it is timely to rethink the role of vigilantes and their governance and prepare for their transformation.

Analysts working on all four affected countries were involved in preparation of the report, which feeds into Crisis Group’s larger research on curbing violent religious radicalism.[fn]Crisis Group Special Report N°1, Exploiting Disorder: al-Qaeda and the Islamic State, 14 March 2016.Hide Footnote Desk research was followed by interviews in the region’s capitals with state and military officials, intelligence officers, international military advisers and senior politicians. Research was also done in Maiduguri and Yola, the capitals of Nigerian Borno and Adamawa states, in Maroua, Mokolo, Makari and other localities of Cameroon’s Far North and in Niger’s Diffa region and Chad’s cities of Bol and Baga Sola, on Lake Chad. Researchers interviewed vigilantes, local state and security and non-governmental organisation officials, human rights activists, journalists, academics and citizens to investigate their understandings of the situation and their perceptions of peace, law and order.

II. From Vigilantism to the CJTF

A. State and Vigilantism: A Tale of Four Countries

Law and order in the Lake Chad basin bears the imprint of pre-colonial and colonial times, when massive disruption occurred as states formed and disappeared due to a fast-changing regional economy increasingly shaped by global connections.[fn]Bawuro Barkindo, “The early states of the Central Sudan: Kanem, Borno and some of their neighbours to c. 1500 AD”, in J. Ajayi and M. Crowder (eds.), History of West Africa (Harlow, 1985), pp. 225-254.Hide Footnote Slave-raiding, banditry and cattle rustling fed local forms of self-defence. After often violent conquest, and frequently in alliance with local warlords, colonial states maintained relative peace, but particularly in rural areas they habitually relied on decentralised forces, the retinues of chiefs.

Much has been made of the differences between colonial administrations, France’s Jacobin “direct rule” and the British tradition of “indirect rule” and reliance on pre-existing aristocracies.[fn]Nigeria was a British colony; Chad, Niger and Cameroon were part of the French empire.
Hide Footnote
They should not be overstated: the colonial state relied everywhere on a strata of chiefs and their followers to levy taxes, mobilise labour and suppress dissent. The presence of local forces that are not part of the police or the army but are involved in providing law and order thus has a history in the region.

This tradition became increasingly important as insecurity increased around Lake Chad from the 1980s, due to many factors, including population growth, the states’ budgetary problems, the resulting “structural adjustments”, urbanisation, the crisis in pastoralist societies (notably the Fulani) and the influx of automatic weapons and battle-hardened men from vanquished armies in Niger’s and Chad’s wars. Insecurity ranged from banditry (the kwanta kwanta in Nigeria and zargina in Cameroon) to all-out armed rebellion (most recently the Chad civil war, 2005-2010, and the Tuareg insurgencies in Niger in the 1990s and 2007).[fn]See notably Issa Saibou, Les coupeurs de route: Histoire du banditisme rural et transfrontalier dans le bassin du lac Tchad (Paris, 2010); Christian Seignobos, “Le phénomène zargina dans le nord du Cameroun. Coupeurs de route et prises d’otages, la crise des sociétés pastorales mbororo”, Afrique contemporaine, no. 239 (2011), pp. 35-59; Mirco Göpfert, “Security in Niamey: an anthropological perspective on policing and an act of terrorism in Niger”, Journal of Modern African Studies, vol. 50, no. 1 (2012), pp. 53-74; Mohammed J. Kuna and Jibrin Ibrahim (eds.), Rural banditry and conflicts in northern Nigeria (Abuja, 2016).Hide Footnote The situation was made worse by deterioration in the security forces.[fn]Drops in budgets, an unreformed authoritarian mindset from colonial times, growing weaknesses in training and command, their instrumentalisation in internal politics, their factionalism and clientelistic turn combined to demoralise and sap the professionalism of the various corps supposed to maintain law and order. See for instance, Samuel Decalo, “Modalities of civil-military stability in Africa”, Journal of Modern African Studies, vol. 27, no. 4 (1989); Eboe Hutchful and Abdoulaye Bathily (eds.), The military and militarism in Africa (Dakar, 1998); Herbert M. Howe, Ambiguous Order: Military Forces in African States (London, 2001). For Niger, see Kimba Idrissa (ed.), Armée et politique au Niger (Paris, 2008); for Nigeria, see Crisis Group Africa Report N°237, Nigeria: The Challenge of Military Reform, 6 June 2016.Hide Footnote

Alternative local security structures were reactivated or created. In the Lake Chad basin, they have often drawn on brotherhoods of hunters (yan baka, in Hausa, the region’s lingua franca) typical of West Africa or on the traditional chiefs’ palace guards (dogari, in Hausa).[fn]Crisis Group interview, Adamawa state hunters’ association official, Yola, 30 October 2016.Hide Footnote Some scholars argue that contemporary vigilantism has also been influenced by U.S. and European promotion of community policing.[fn]David Pratten, “The politics of protection: perspectives on vigilantism in Nigeria”, Africa: The Journal of the International African Institute, vol. 78, no. 1 (2008), pp. 1-15.Hide Footnote In many cities, night watches appeared, paid for by traders’ consortiums or the town councils.

Each country’s history of war and rebellion has marked its response to Boko Haram.

Each country’s history of war and rebellion has marked its response to Boko Haram. Chad and Niger view vigilantes with peculiar concern because of their recent revolts.[fn] Nonetheless, Chadian authorities occasionally encouraged vigilantes to fight against bandits in the past.[fn]In south-west Chad in 2007, for instance, the interior minister explicitly called on villagers to form comités d’auto-défense to combat a kidnapping epidemic. “Délégation gouvernementale à Pala en mars 2007”, on file with Crisis Group.Hide Footnote For Niger, neighbouring Mali, where the army has long abandoned its pretence of a monopoly in use of force and communal militias have gained influence, is a powerful counter-model. Nevertheless, Nigerien vigilantes, such as the dan banga, were recently patrolling the market areas in the cities of Diffa and Mainé Soroa, and the governor of Niamey tried to mobilise similar groups a few years back.[fn]Crisis Group interviews, state officials, Niamey, May 2016; NGO protection officer, Diffa, 14 October 2016; Göpfert, “Security in Niamey”, op. cit. In Diffa, the dan banga disappeared after a European Union (EU)-funded program created local police in 2015. Dan banga is Hausa pidgin for “vanguard”, initially used to designate Nigerian political parties’ youth wings. This suggests a Nigerian model spreading to Niger.Hide Footnote

Cameroon has long relied on vigilantes. Groups controlled by chiefs played a strong part in the fight against the left-wing Union des Populations du Cameroun from the 1950s to the early 1970s. In the 1990s and early 2000s, the state cooperated with comités de vigilance against bandits in northern regions. However, in 2001 it created a well-armed elite force, the Bataillon d’Intervention Rapide (BIR), now at the forefront of the fight against Boko Haram. But vigilantes have always been part of the picture, for instance to combat cotton smugglers.[fn]Cameroon cotton farmers were required to sell crops to the state firm, SODECOTON, often well below Nigerian prices, leading to big illegal exports. Crisis Group interview, Cameroon academic, Paris, 29 March 2016. On vigilantes fighting bandits, see Saibou, Les coupeurs de route, op. cit. In 2009, a Catholic official called for vigilantes to fight human trafficking. “Catholic church fights tip in Cameroon’s North West”, U.S. embassy Yaounde cable, 23 April 2009, made public by WikiLeaks.Hide Footnote  The state is confident enough to mobilise the comités de vigilance on a large scale and feels it can control them through its territorial administration and local chiefs.[fn]The Cameroon authorities insist the comités are about “vigilance” not self-defence, thus affirming the state did not default on its obligations to defend its citizens. Crisis Group interviews, Far North, October 2016.Hide Footnote

In Nigeria, history provided both precedents and cautions. As elsewhere, vigilantes have long been involved in fighting bandits, usually without state coordination or official support.[fn]Crisis Group interviews, CJTF and civilians, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote  However, they have a record of getting out of hand.[fn]See, for instance, Kate Meagher, “Hijacking Civil Society: The Inside Story of the Bakassi Boys Vigilante Group of South-Eastern Nigeria”, Journal of Modern African Studies, vol. 45, no. 1 (2007), pp. 89-115; Yvan Guichaoua, “Les mutations d’une milice ethnique sous le régime civil d’Olusegun Obasanjo. Le cas de l’Oodua People’s Congress”, Politique africaine, no. 106 (2007), pp. 92-109; Johannes Harnischfeger, “Ethnicity, Religion and the Failure of Common Law in Nigeria”, in Kirsch, T.G. and Grätz, T. (eds.), Domesticating Vigilantism in Africa (Woodbridge, 2010), pp. 51-78.
Hide Footnote
 Some have become involved in violent local politics or have run protection rackets.[fn]Crisis Group Report, N°113, Nigeria: Want in the Midst of Plenty, 19 July 2006, pp. 27-28; Briefing N°79, Nigeria’s Elections: Reversing the Degeneration?, 24 February 2011, pp. 5-6; Daniel Jordan Smith, “The Bakassi Boys: Vigilantism, Violence, and Political Imagination in Nigeria”, Cultural Anthropology, vol. 19, no. 3 (2004), pp. 429-455; David Pratten, “The Politics of Protection”, op. cit.Hide Footnote  The massive communal violence in central Nigeria has also fed authorities’ suspicions of irregular local forces. And while the 1999 constitution makes policing a federal prerogative, many states have been forming quasi-police forces.[fn]Crisis Group interview, civil society police reform expert, Abuja, 17 January 2017. Section 214 (1) of the constitution provides that: “There shall be a police force for Nigeria, which shall be known as the Nigeria Police Force, and subject to the provisions of this section no other police force shall be established for the Federation or any part thereof”. Local police were disbanded after the 1966 military coup. On one such quasi-police force in Kano state, see Fatima L. Adamu, “Gender, Hisba and the Enforcement of Morality in Northern Nigeria”, Africa: The Journal of the International African Institute, vol. 78, no. 1 (2008), pp. 136-152.Hide Footnote

B. CJTF’s Birth: The Battle for Maiduguri

The quasi-official narrative on anti-Boko Haram vigilantism is that in early 2013 Baba Jafar Lawan, a trader from Hausari, a borough of Maiduguri, went after a Boko Haram militant with a stick, capturing and delivering him to the authorities.[fn]See, for instance, “Nigeria: Civilian JTF – Unsung Heroes of the Boko Haram War”, This Day, 4 October 2015. Variants to the story say it was another man, by the name of Modu Milo, who did the capture, and Baba Lawan, with prior ties to the security forces, possibly as an informant, put Milo in touch with them. An international NGO official suggested Lawan was the victim of a racket by Boko Haram supporters and mobilised youths to fight back, a version CJTF leaders rejected. Crisis Group interviews, Maiduguri, January 2017; Crisis Group email, human rights worker, 8 April 2016.Hide Footnote Others, the story goes, started patrolling Hausari with him. Little by little, offshoots sprung up throughout the city. Several suspected Boko Haram members were handed over to the authorities; others were brutally killed by crowds. By June 2013, some 500 vigilantes were manning city checkpoints, armed with sticks and cutlasses.[fn]“Nigeria deploys vigilantes against Boko Haram”, Deutsche Welle, 9 July 2013.Hide Footnote They became known as the Civilian Joint Task Force (CJTF), indicating they operated as a counterpart to the Joint Task Force (JTF) that coordinated the police, army and other security units fighting Boko Haram in Borno state.

There was more to this than a spontaneous, popular resistance to a bloody and fanatic jihadist insurgency. Boko Haram’s violence was certainly hard on people in Maiduguri. Security officers, Islamic clerics critical of Boko Haram and civilians otherwise associated with the Borno state or the federal government were threatened and assassinated, and the wealthier members of the communities were extorted by the jihadists. But the security forces, too, were brutal, as they implemented collective punishment strategies, especially when soldiers and police were killed, including the burning of homes and mass arrests of male youths.[fn]“Spiralling Violence. Boko Haram Attacks and Security Force Abuses in Nigeria”, Human Rights Watch, 11 October 2012.Hide Footnote Commanders’ unwillingness to curb these abuses provoked mounting tensions in Maiduguri. In addition, a state of emergency, from May to December 2013, that included a shutdown of phone services, fuelled economic problems for city traders.

Many Maiduguri inhabitants felt their community had to fight Boko Haram so as to deflect security forces’ suspicion and retaliation.

Many Maiduguri inhabitants felt their community had to fight Boko Haram so as to deflect security forces’ suspicion and retaliation. CJTF leaders confirm that many people joined because they feared both the jihadists and that if they did not isolate Boko Haram members, “they would be killed [by] soldiers who could not distinguish them from other youth and were killing indiscriminately”.[fn]Crisis Group interviews, CJTF members and leaders and civilians, Maiduguri, October 2016, January 2017. See also “Youth vigilantes set another suspected Boko Haram sect member ablaze in Maiduguri”, Information Nigeria, 27 July 2013.Hide Footnote

Professor Mohamed Kyari, a noted analyst of the insurgency, has argued that the army’s retaliations were part of “a strategy aimed at compelling residents to cooperate with troops in exposing Boko Haram insurgents”, and that the CJTF included “repentant members of Boko Haram who were recruited by the military”, a textbook counter-insurgency move. Whatever the truth, CJTF members acknowledge that the security forces, and particularly the army, which had the JTF lead, were quick to appreciate the potential of a vigilante response in Maiduguri. The JTF organised the groups along its own lines of command, with Maiduguri divided into ten sectors. JTF officers were also involved in the selection of CJTF leaders, a chairman and a secretary for each sector, with whom they worked closely. A number of JTF checkpoints were handed over to the CJTF.[fn]“Civilian vigilante groups increase dangers in northeastern Nigeria”, IRIN, 12 December 2013. Crisis Group interviews, CJTF leaders, Maiduguri, 18 October 2016, January 2017. The JTF command (and its successor, the 7th Division), based in Maiduguri, seems to have been in charge. A committee was formed in September 2014 around the Abuja-based chief of defence staff to supervise the CJTF, but it seems to have never really functioned.
Hide Footnote

Soon after, the CJTF formed links to the state’s major leaders, the Shehu of Borno, Abubakar Ibn Umar Garbai El-Kanemi, and Governor Kashim Shettima.[fn]Crisis Group interviews, CJTF leaders, Maiduguri, January 2017. The Shehu is the traditional ruler of the Borno Emirate, which was defeated in 1893 and subsequently integrated into the British colony of Nigeria. He is the ceremonial head of the Kanuri people and retains influence over much of Borno through a network of chiefs.Hide Footnote The army and Borno state government cooperated in structuring the CJTF further. A number of mid-ranking state officials took key CJTF positions. As early as September 2013, an “orientation program”, the Borno Youths Empowerment Scheme (BOYES), selected and screened young men, who then received some military training from the army. State authorities gave them uniforms, patrol cars and identification documents (IDs), as well as a stipend. It was eventually announced that BOYES would train up to 6,000, but it stopped at around 1,850, apparently due to the army’s uncertainty about training so many potentially unreliable persons. Some recruits, suspected of association with Boko Haram and of trying to get training or intelligence, were arrested.[fn]“War against Boko: Borno holds orientation for 800 ‘BOYES’ Civilian JTF”, NewsRescue, 28 September 2013. All who demonstrated unexplained prior mastery of automatic weapons during training were arrested. Crisis Group interviews, CJTF leaders and BOYES members, Maiduguri, 18 October 2016, January 2017.Hide Footnote

CJTF-military cooperation has remained very close. The army later provided standard military training to about 200 members to create a “CJTF Special Force”, with greater weapon skills and operational capability, that could be used in front-line operations. By late 2013, Maiduguri was largely purged of Boko Haram cells, and there have been few subsequent attacks in the city, other than suicide operations, often against refugee camps on its periphery. Most intra-city checkpoints have disappeared.[fn]Crisis group interview, member of CJTF special force, Maiduguri, 15 January 2017; observations, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote

C. Spreading the CJTF Model

Nigerian security services and Borno state authorities cooperated to spread the CJTF model. First, Maiduguri CJTF elements began accompanying the army outside the city. In July 2013, they were involved in operations in neighbouring Jere Local Government Area (LGA), as well as in more distant localities like Dikwa and Dawashi. As the army defended or took back LGAs throughout Borno state, it encouraged the formation of CJTF units, and Baba Jafar Lawan toured the state to raise them. Where there was scepticism, military officers visited communities to insist this was the government’s wish.[fn]“Boko Haram hunters burn suspect alive in Maiduguri”, Daily Trust, 25 July 2013. Crisis Group interview, CJTF, Maiduguri, 14 January 2017.Hide Footnote The deputy governor publicly pressed the emir of Biu, a city in southern Borno where CJTF were not well received, to “encourage youth in his domain to form [a] vigilante group”.[fn]“Deputy governor urges Biu Emirate to form CJTF”, Daily Post, 5 July 2013.Hide Footnote Much like in Maiduguri, communities knew refusing would be suspicious.

The security services were closely involved in identifying local CJTF leaders. In a large northern Borno town, the CJTF chairman was a paid State Security Service (SSS) informant; in a small town close to Maiduguri, the appointee was a trader close to the authorities and security forces.[fn]Crisis Group interviews, Diffa region, Niger, May 2016; Maiduguri, 15 January 2017.Hide Footnote CJTF leaders claimed to have recruited up to 45,000 members in Borno state, though the current leadership now speaks only of about 26,000, covering 22 of the state’s 27 LGAs.[fn]Crisis Group interview, CJTF leaders, Maiduguri, 18 October 2016; “Nigeria- La communauté se retourne contre Boko Haram”, IRIN, 11 August 2014.Hide Footnote

Vigilante forces have also emerged in the other north-eastern Nigerian states, at a pace and intensity largely dependent on the Boko Haram threat, but always in close connection to the security services and state authorities. Boko Haram’s threat in late 2014 to march on Yola, the capital of Adamawa state south of Borno, was met with a mobilisation of hunter brotherhoods.[fn]Multi-ethnic hunter brotherhoods, found in many West African areas, are particularly strong in Adamawa, a forested region with much game. There are hunters in Borno state, and some became vigilantes, but the CJTF did not follow the brotherhoods’ organisation. This may be because the Borno state CJTF initially mobilised urban youth.Hide Footnote  In addition to state authorities, several leading local political figures were essential in that, including former Vice President Atiku Abubakar (under President Olusegun Obasanjo), who has vast local investments; the then Senate Committee on Defence Chairman Jibrilla Bindow; Adamawa State House Representative Emmanuel Tsandu; and Federal House Representative Adamu Kamale.[fn]Crisis Group interviews, Adamawa, October 2016.
Hide Footnote
The local hunters played a major part in blocking Boko Haram and helped the army take back the cities of Gombi and Mubi in northern Adamawa.

Adamawa’s Kanuri minority formed its own 300-men CJTF in March 2013, in close collaboration with security forces, to help screen internally displaces persons (IDPs) fleeing Borno state. Many Boko Haram leaders and members are Kanuri, and this sought to show “both the public and security agencies … that not all Kanuri in Yola were Boko Haram” and to preserve trader livelihoods.[fn]Crisis Group interview, CJTF leader, Yola, 31 October 2016.Hide Footnote Civilian and security officials push less for organised vigilantes in Yobe and Gombe states, which were not so affected by the insurgency and where the security forces never seemed overwhelmed.[fn]Mobs reportedly lynched some Boko Haram suspects in these states. “Jungle justice meted out to man plotting to bomb bus station in Gombe”, Sahara Reporters, 18 November 2014.Hide Footnote

Community leaders from the north east based in other regions have extended the monitoring of suspected Boko Haram activities, notably in Abuja and Lagos, Nigeria’s political and economic capitals respectively. They have been reporting to security services and occasionally conducting citizen arrests, sometimes with the support of CJTF who would come from Borno state and take the prisoners to Maiduguri.[fn]Crisis Group interviews, CJTF officials, members, Maiduguri, 18 October 2016, 12 January 2017; “Wanted Boko Haram chieftain, five others arrested in Lagos”, The Guardian (Lagos), 11 July 2016.Hide Footnote

As Boko Haram stepped up activities in Cameroon and Chad, and the state and army realised their limitations, communities were called on to form self-defence groups.

The CJTF model has spread to Nigeria’s Lake Chad neighbours. As Boko Haram stepped up activities in Cameroon and Chad, and the state and army realised their limitations, communities were called on to form self-defence groups. In Cameroon, the Far North region governor, Augustine Awa Fonka, issued an arrêté regional (regional decree) creating the comités locaux de vigilance in June 2014. After suicide bombings in Maroua, the region’s capital, in July 2015, the authorities pushed even harder. All villages in the Far North now reportedly have comités; according to one source, 16,000 vigilantes are on duty.[fn]Crisis Group interviews, senior gendarmerie officer, sous-préfets, Far North, October 2016; journalist, December 2016. “Arrêté régional n° 19 portant création des comités locaux de vigilance dans la région de l’Extrême-Nord”, June 2014. “Tchad: vigilance accrue contre Boko Haram”, Xinhua, 21 February 2015.Hide Footnote Similarly, after Boko Haram’s first terror attacks in Chad’s capital, N’Djamena, in February 2015 the territorial administration minister called on local chiefs to “increase their vigilance”. During Chadian President Idriss Déby’s visit to Baga Sola in October 2015, authorities urged villages around the lake to create their own comités de vigilance.[fn]Crisis Group interviews, civilians and vigilantes, Lake Chad region, April 2016; politician from the Lake Chad region, N’Djamena, September 2016; “Tchad: vigilance accrue contre Boko Haram”, Xinhua, 21 February 2015.Hide Footnote

Niger’s case is somewhat unique. Though the mobilisation of armed civilians, based notably on the example of Algeria’s war on islamists in the 1990s, was discussed in Niamey policy circles, fears of ethnic militias, concerns about the cost of their demobilisation and their potential for political instrumentalisation and the country’s fragility led President Mahamadou Issoufou to decide otherwise. The Nigerien defeat in Bosso in June 2016 revived the debate, but the idea was rejected again. When militias were formed in 2016 among the Peul and Mohamid Arabs, deemed loyal to the state (or, more precisely, hostile to other communities, such as the Buduma, suspected of supporting Boko Haram), the authorities gave them free rein only briefly and quickly tried to resolve ethnic tensions.[fn]Crisis Group interviews, Nigerien officials, Buduma and Peul community leaders, Niamey, Diffa region, May 2016.Hide Footnote

The cautious approach may also be due to early problems with Nigerian refugees, CJTF members among them, who organised self-defence groups in fear pursuit from Boko Haram. Locals in Yébi and Bosso accused Nigerian vigilantes of abuses and disrupting profitable cross-border trade. Some were detained and sent back with the help of Nigerian authorities.[fn]Crisis Group interviews, NGO protection officer, Diffa, 14 October 2016; CJTF member, Maiduguri, 14 January 2017.Hide Footnote Instead of mobilising vigilantes, Niger has been using informant networks, though vigilante groups eventually formed in some of the more insecure areas, such as Bagara and Toumour.[fn]Crisis Group interviews, local official from Toumour, Niamey, 11 October 2016; vigilante official, Bagara, 14 October 2016. See also “Au Niger, Baouchi Dao veut vaincre Boko Haram avec ses flèches”, Voice of America (VOA) Afrique, 21 June 2016.Hide Footnote

Officials in Nigeria, Chad and Cameroon recognise the vigilantes’ services. Senior officials have met with their leaders and handed out medals and prizes. Chad’s President Idriss Déby has visited vigilantes in the field (notably in Ngouboua on 4 June 2016), and then Nigerian President Goodluck Jonathan once hailed them as “new national heroes” in July 2013.[fn]“North-east youths hunt insurgents”, Vanguard, 17 June 2013.Hide Footnote

III. Vigilantism, an Effective Counter-insurgency Tool?

A. Variations in Profiles and Structures

Depending on the country, vigilantes have been involved in a variety of missions. Nigeria has made the most intensive use of them, particularly in Borno state, where CJTFs have been carrying out intelligence, surveillance and protection missions in their communities, notably operating checkpoints and patrolling to check on newcomers in public spaces (mosques, markets and the entrances of villages and towns). As some communities were displaced, CJTF have followed, often continuing surveillance in their IDP camps or host communities. They perform arrests and deliver suspects to the security forces, and some have been closely involved as auxiliaries to those forces. They have also screened and interrogated suspects in detention centres. The army has asked them to join in long-distance operations, usually mixing CJTF familiar with the targeted terrain with groups from other areas. They have also been deployed away from their communities, to control newly captured towns or support local CJTF. In several instances, they have launched autonomous armed operations.[fn]Borno state Governor Shettima, for instance, “ordered mobilization of some 500 Civilian Joint Task Force elements to beef up security in areas Boko Haram had used as corridors to attack villages in Chibok”. “Boko Haram weakening, despite suicide bombings – Shettima”, Daily Trust, 30 November 2016. Crisis Group interviews, CJTF, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote

Niger is at the other end of the spectrum, having made the most cautious use of vigilantes. After incidents with Nigerian vigilantes who had taken refuge in Niger, it banned civilians from manning roadblocks and bearing weapons, demanding that vigilantes work as an informant network with the army’s civil-military cooperation teams. Civilians, sometimes bearing crude weapons, have guided security patrols. As the conflict hit Niger harder, some front-line communities, such as Toumour and Bagara, eventually set up or remobilised classic vigilante groups for protection, often mixing local youth and IDPs. They man roadblocks and checkpoints, patrol and perform arrests.[fn]Crisis Group interviews, local official from Toumour, Niamey, 11 October 2016; NGO protection officer, Diffa region, 14 October 2016; vigilante official, Bagara, 14 october 2016.Hide Footnote

Chad and Cameroon are between these two extremes. Chad, which has been less exposed to jihadist attacks, is closer to the Nigerien case. Cameroon, attacked early and intensely, is closer to the Nigerian response. For instance, its vigilante units have launched their own small-scale assaults against Boko Haram bands, sometimes pursuing them across the Nigerian border.[fn]Crisis Group interviews, vigilante leaders of Limani, Kerawa, Mora and Kolofata, Mora, October 2016; “Limani: 70 membres des comités de vigilance attaquent Boko Haram au Nigéria”, L’Oeil du Sahel, 3 May 2016.

Because the states pushed for formation of vigilantes, they have exerted a degree of oversight, each in conformity with its habits and capacities. In Borno state, the few CJTF selected for BOYES training went through a vetting process, with the support of state authorities and security forces, including background checks and medical screening. The CJTF, though in a somewhat piecemeal fashion, issued IDs and compiled membership lists that were made available to the authorities. All BOYES trainees and some other CJTF received uniforms. Cameroon also tried to register vigilantes, as it had done in previous instances.[fn]Crisis Group email, human rights worker who visited the CJTF vetting and registration centre in 2013, 8 April 2016. Seignobos, “Le phénomène zargina”, op. cit. Chad, with a weaker bureaucratic tradition, has relied much more on the chiefs, delegating selection, identification and control to them. In Niger, existing vigilante groups have registered their own members and given lists to the civilian and security officials.[fn]No ID cards seem to have been distributed. Crisis Group observations, Diffa region, October 2016.Hide Footnote

In all cases, oversight falls somewhere between local military commanders, the territorial administration (elected governors in Nigeria, the sous-préfets, préfets and governors appointed by the territorial administration or interior minister in Cameroon, Chad and Niger) and the local chiefs who answer to the local governments. In all four countries, vigilante leaders reported having the phone numbers of relevant military and civilian officials, and newly arrived officials quickly link up with them. In Cameroon and Chad, chiefs have played a major role in recruitment. In Cameroon, they sign IDs along with the sous-préfets and forward membership lists to the administration and security forces.

In Borno state, both governor and army seem directly involved, to the point where they appear to give orders to CJTF.[fn]“Boko Haram weakening, despite suicide bombings – Shettima”, op. cit.Hide Footnote CJTF leaders, however, now insist they are independent. Symbolically, they have removed reference on their most recent IDs to the 7th Army Division and floated new unit names, probably to avoid too explicit links to the security services and Borno state. Significantly, the designation Borno State Youth Vanguard (BSYV) has now been replaced by Borno Youth Association for Peace and Justice (BYAPJ). But “CJTF” has captured the imagination and often remains on their IDs along with the new acronym.[fn]Committees to supervise the CJTF were created by the chief of defence staff in 2014 and the Borno state governor in 2015 but do not seem to have been operational. Crisis Group interviews, CJTF leaders, Maiduguri, January 2017. For a sample of a CJTF ID, see “#FallenHero: Mustapha was the 03 Sector Chairman of CJTF in Borno RIJF”, www.insidearewa.com, 14 December 2016. CJTF has become so popular that other groups not fighting Boko Haram, for instance in Kaduna, have picked up the name.Hide Footnote

Attempts have been made to increase control over vigilantes, leading to some professionalisation.

In Borno state in particular, attempts have been made to increase control over vigilantes, leading to some professionalisation. The initial groups included many underaged youths, but CJTFs are less numerous, and leaders insist they mobilise only adults. This seems largely true, though children still act as informers or are part of crowds that occasionally rally behind vigilantes for arrests. There is also increasing use of women, who are better able to check and search women without creating too much tension in a context where women are playing a greater role in the insurgency. Women are also occasionally involved in patrol and combat roles in vigilante units.[fn]On the female part in the insurgency and female vigilantes, see Crisis Group Africa Report N° 242, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, 5 December 2016; also “Meet Aisha, a former antelope hunter who now tracks Boko Haram”, The Guardian, 8 February 2017. In a paradoxical confirmation of the patriarchal nature of societies in the Lake Chad basin, the female vigilante discussed in that piece derived her combat skills from her grandfather. In 2015, CJTF leaders reportedly admitted that children made up “nearly a quarter of the more than 10,000-strong” movement. Quoted in “The child soldiers fighting Boko Haram”, The Daily Beast, 3 July 2015.Hide Footnote

States have been cautious about weapons, equipment and training. Rather haphazardly, the civilian and military authorities, as well as non-state backers, have provided some non-lethal equipment, such as metal detectors, phones, radios and torchlights, as well as transportation ranging from four-wheel drive vehicles to bicycles. All have been wary of arming and training most vigilantes, in order to limit weapon proliferation in general and avoid creating what a Cameroonian officer called “uncontrollable militia”. That the Boko Haram-affected areas in all four countries are those with ethnic Kanuri concentrations has made the four cautious about arming that community.[fn]Crisis Group interviews, Cameroon, Chad, Niger, Nigeria authorities, September 2016-January 2017. On the states’ reluctance to arm vigilantes (and the vigilantes’ frustration), see, for instance, Ngala Killian Chimtom, “Cameroon: volunteer vigilance committees call for more help in combatting Boko Haram”, African Arguments, 23 December 2015. There is little doubt that Boko Haram has roots among the Kanuri, but it is not an exclusively Kanuri rebellion, and the movement has never claimed to fight for that community in particular, despite the assertions of some commentators. See, for example, “Fulani, Kanuri behind Boko Haram, Archbishop says in Jonathan’s presence”, Premium Times, 12 January 2015.
Hide Footnote

In Maiduguri, the vigilantes initially used mostly sticks and cutlasses. As the CJTF expanded into rural areas, they carried traditional weapons such as bows and arrows, spears and “Dane guns” (locally manufactured rifles) or shotguns. In Borno state, only the sector commanders were permitted to own a modern weapon, though the army lent assault rifles to the CJTF for specific operations.[fn]Similarly, only the head of the Adamawa CJTF unit received a licence to buy a gun for self-defence. Crisis Group interviews, CJTF leader, Adamawa, 31 October 2016; CJTF, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote Cameroon does not officially allow vigilantes automatic weapons, though a few former soldiers who have joined the comités have kept their modern arms. In Niger, the few Peul and Arab vigilante groups reportedly have some automatic weapons, which many nomads obtain to protect their herds. The Adamawa hunters, who had their own weapons, were given ammunition and additional guns by state officials and local patrons.[fn]Crisis Group interview, official of Adamawa state hunters’ association, Yola, 30 October 2016.Hide Footnote Chad, more willing to rely on and trust traditional leaders, gave automatic weapons to chiefs and a dozen or so of their guards (the goumiers) in some threatened areas.

This reticence to provide weapons is resented. A CJTF leader, an ex-member of earlier, anti-banditry militias, complained they were only Yan Gora (people with sticks, in Hausa), a phrase Boko Haram used to mock them. A Cameroon vigilante leader similarly deplored that it would be difficult to “keep terrorists at bay” with their “rudimentary weapons”.[fn]Crisis Group interview, Diffa region, Niger, May 2016. Chimtom, “Cameroon: volunteer vigilance committees call for more help”, op. cit.Hide Footnote Throughout the region, there are indications that some vigilantes are buying weapons, taking them from defeated Boko Haram fighters and getting them from sympathisers in the security services.[fn]“Nigerian violence spawns homemade responses”, The Wall Street Journal, 25 June 2014; Crisis Group interview, official of hunters’ association, Yola, 30 October 2016.Hide Footnote

B. Resourcing for Vigilantes

The Lake Chad states struggle with a dilemma: formalising the vigilantes would enable greater oversight but also cost, money that could be applied to other pressing needs, not least the humanitarian catastrophe triggered by the insurgency. It might also raise expectations and feed a sense of entitlement that could prove unsustainable, as well as create incentives that encourage the formation of more groups. Indeed, some vigilantes have been calling for “a permanent mechanism to help [them] provide the basics for [their families]”.[fn]Cameroon vigilante leader quoted in Chimtom, “Cameroon”, op. cit.Hide Footnote Vigilantes, especially when they are high up in the hierarchy, often insist they are not paid for their service and have to spend their own money on duty.

A variety of support systems provision and compensate vigilantes. The 1,850 Nigerian CJTF members formally recruited in the BOYES program are an exception, as they receive 15,000 naira (about $50) monthly, plus some health coverage. In Adamawa, hunters received a small state salary only during the tense moments when they were most needed. Otherwise, vigilantes have received haphazard financial support, gifts in cash or kind from state officials, local authorities, politicians, businessmen and military commanders. In Borno state, CJTF members participating in intelligence meetings or going with the army on operations may get per diem or a share of spoils captured from Boko Haram suspects and camps. In IDP camps, they often get a special share of the incoming aid.

Communities used to provide for pre-Boko Haram vigilantes, sometimes raising money to pay small salaries or providing necessities in kind. This still happens, but there are reports that some vigilantes “beg” at checkpoints, where the voluntary nature of “donations” is open to debate. There also are reports of ad hoc, uneven assistance being given to the families of vigilantes killed in action. Communities have sometimes been left to fend for their own casualties.[fn]Crisis Group interviews, CJTF, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote

The same is true in the other three countries: vigilantes have been receiving some equipment and gifts of money and food from the presidency and military, as well as gifts in cash and kind from local notables and communities. Some form of “taxation” of communities has likewise been documented. In Cameroon, there have been several reports of Boko Haram’s loot being appropriated by the vigilantes, sometimes in association with the security forces.[fn]“Scandale autour du bétail saisi à Boko Haram”, L’Oeil du Sahel, 21 November 2016.Hide Footnote

C. The Vigilante Effect(s)

Assessing the vigilantes’ impact seems at first rather easy. In operational terms, there is little doubt they have been useful. Most soldiers, recruited from throughout their respective countries, often have little understanding of the local terrain (social or physical). Vigilantes have a better “sense of the normal and the abnormal” locally, which makes them apt to detect threats.[fn]Crisis Group, security expert, Maiduguri, 15 January 2017.Hide Footnote Many people insist that the military’s lack of local language skills is a big problem that has resulted in unnecessary casualties. In the Lake Chad basin’s varied geography, from the marshes of Lake Chad to the hills and caves in Gwoza and the Mandara regions, soldiers can have a hard time without local guidance. Local knowledge explains the contribution of the lightly armed hunters of Adamawa, when they faced a Boko Haram force comprised of many city dwellers.

Having witnessed the growth of Boko Haram groups in their communities, vigilantes often know some of the militants and their business partners, as well as who from their immediate environment is unexplainably absent. On many occasions, they have prevented suicide attacks or limited their impact by detecting suspicious characters early.[fn]In Cameroon, some vigilante units have a member endowed with charms and mystical preparation and tasked to run at and grab suicide bombers that have not been shot down. Crisis Group interviews, vigilante members, soldiers, local authorities, Mokolo, Tourou, Mora, Yaoundé, October 2016.Hide Footnote Overall, vigilantes have helped make the military response more likely to hit proper rather than collective targets. For all this, they have paid a price. The recent official toll for the Borno state CJTF alone was 600 dead.[fn]Crisis Group interview, CJTF officials, Maiduguri, 18 October 2016.Hide Footnote

Examining the broader impact brings more nuanced results. First, the decision by states to mobilise vigilantes has exposed them and their communities to Boko Haram retribution. As early as June 2013, a Boko Haram audio clip declared “an all-out war” on the youth of Maiduguri and Damaturu, “because [they] have formed an alliance with the Nigerian military and police to fight our brethren”.[fn]Audio clip, 18 June 2013, from Boko Haram spokesman Abu Zinnira quoted in “Civilian vigilante groups increase dangers in northeastern Nigeria”, IRIN, 12 December 2013. At one point, Boko Haram executed at roadblocks any male traveller from Maiduguri, to punish the city. Crisis Group interview, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote Boko Haram has launched many attacks on vigilantes, the traditional chiefs associated with them and their communities. It frequently used suicide attacks against CJTF groups and their markets, mosques and transport terminals. Much of the 2014-2015 peak in casualties was due to such retribution.[fn]See, for instance, “Boko Haram weekend killing spree leaves at least 40 dead in Borno villages”, Information Nigeria, 29 July 2013; and “Au Nigeria, ‘Boko Haram élimine des villages entiers suspectés d’avoir collaboré avec le pouvoir’”, Le Monde, 18 March 2014. On a recent attack on the home of the CJTF chairman in Kaleri, Mafa LGA, see “Boko Haram suicide bomber attack home of Civilian JTF commander”, Sahara Reporters, 25 January 2017. On the body count of Boko Haram victims in Nigeria, see Appendix C below.Hide Footnote There is evidence of extreme Boko Haram violence in response to vigilantism in the other three countries. In Niger for instance, the communities of Lamana and Ngoumao, among the few to have set up armed units, were brutally attacked in June 2015, and 38 villagers were killed.[fn]Crisis Group interviews, IDPs from Lamana and Ngoumao, Ngaroua IDP camp, October 2016; “Niger: attaques meurtrières de Boko Haram dans des villages isolés”, Radio France Internationale (RFI), 19 June 2015.Hide Footnote

Promotion of vigilantism was a principal driver that turned the conflict from an anti-state insurgency into a messy civil war.

Promotion of vigilantism was a principal driver that turned the conflict from an anti-state insurgency into a messy civil war, pitting Boko Haram against communities. Early on, a CJTF leader in Maiduguri noted: “We have crossed the Rubicon, and there is no going back. Boko Haram have declared war on us and even if we stop hunting them down, they will still come after us, so we have to fight to the finish”.[fn]“Civilian vigilante groups increase dangers in northeastern Nigeria”, IRIN, 12 December 2013.Hide Footnote This forced ever more people to pick a side, when many would have preferred not to get involved. In at least one case in a small Borno town, the local traditional leader opposed forming a vigilante unit, lest it lead to retribution. When some Boko Haram members came to threaten the community, he mockingly referred the population to the vigilantes, who could only flee and hide when the jihadists returned in force to kill suspected opponents and loot.[fn]Crisis Group interview, CJTF leader, Maiduguri, 14 January 2017.Hide Footnote

Forcing communities to pick a side may well have benefitted the states, as most seem to have favoured their governments. Vigilante mobilisation and Boko Haram reprisals have helped recreate a link between the security services and substantial portions of the population, particularly in Borno state. An observer noted that Cameroon troops no longer detain those who volunteer information, assuming a Boko Haram connection, a habit that would scare off potential informers.[fn]Crisis Group interview, NGO worker, Yaoundé, December 2016.Hide Footnote

Vigilantism has been a way for some civilians to regain a form of control in a situation of extreme uncertainty and powerlessness. The material benefits have mattered, but perhaps even more important than these occasional profits has been the relative protection from security-service suspicions that vigilante membership affords. Indeed, the groups grew when it became clear they had official support. In the uncertainty created by blunt, abusive counter-insurgency operations, an official ID or being on a list of approved members can mean appreciable protection, a modicum of security that vigilantes can hope to extend to their kith and kin. Affiliation with a vigilante unit can also importantly make travel through government-controlled areas safer.

Vigilantism, however, is not without problems. Cooperation with security forces is not easy: there is considerable mutual suspicion and accusations, particularly in Cameroon and Nigeria. Security sources say that some vigilantes double as Boko Haram agents or resell goods stolen by the jihadists. Several Cameroonian chiefs and comités de vigilance members, as well as the CJTF chairman of one of Maiduguri’s ten sectors (along with some military personnel), have been accused and arrested.[fn]Crisis Group interviews, local authorities, security forces and vigilante members of Amchidé, Kerawa, Limani, Fotokol, Far North, October 2016, January 2017; CJTF and civil society activists, Maiduguri, January 2017; “Cameroun: des membres de comités de vigilance complices de Boko Haram”, L’Oeil du Sahel, 7 December 2015.Hide Footnote Vigilantes also have occasionally accused the security services of double-dealing – selling weapons to Boko Haram, or being too lenient with suspects they handed over, sometimes releasing them within hours. In March 2014, CJTF captured five armed men in Maiduguri, whom the army later claimed were soldiers in civilian garb. This led to a clash, with angry youths chanting that “soldiers are the real Boko Haram; soldiers are masters of Boko Haram”.[fn]“Two killed, others injured in Civilian-JTF revolt against soldiers in Maiduguri”, Information Nigeria, 4 March 2014.Hide Footnote Two vigilantes were killed. At the least, this episode attests to a degree of mistrust between the army and some vigilantes.

The justice issue is particularly sensitive. Vigilantism, because it emerges from the weak state’s inability to maintain law and order and is frequently fed by a desire for revenge for personal losses, has a built-in bias for rough justice. There have been ample reports of abuses. In the CJTF’s early Maiduguri days, June-July 2013, several Boko Haram suspects were burned alive. The International Federation for Human Rights says “hundreds of summary executions” took place then. Subsequently, CJTF were reportedly involved, with the army, in rounding up and killing 600 prisoners who had escaped from the main military detention centre in Maiduguri, Giwa Barracks, in March 2014. According to one account, vigilantes paraded in the town of Biu in southern Borno in November 2014 with the heads of some 40 alleged Boko Haram militants on pikes. In June 2015, Amnesty International reported that Nigerian vigilantes and the army committed severe human rights violations, including torture and execution of Boko Haram suspects. CJTF officials admit to “tough measures” during interrogations.[fn]“Boko Haram hunters burn suspect alive in Maiduguri”, Daily Trust, 25 July 2013; “Nigeria. Les crimes de masse de Boko Haram”, International Federation for Human Rights, 10 February 2015, p. 9; “41 Boko Haram members beheaded in Biu after failed attack”, Daily Post, 31 October 2014; “Stars on their shoulders, blood on their hands. War crimes committed by the Nigerian military”, Amnesty International, June 2015. For another case, “How I escaped death in Maiduguri – Ex-Borno commissioner”, Vanguard, 25 March 2014. For a video account, see “Nigeria’s Hidden War: Channel 4 Dispatches”, Channel 4, 18 August 2014. CJTF officials denied their members were involved. Crisis Group interviews, January 2017; Maiduguri, 18 October 2016.Hide Footnote

Some observers suggest that the security services, particularly in Nigeria, have delegated suspect interrogation to vigilantes because of language skills and to keep as clean a human rights record as possible. CJTF says otherwise and seems to defer to the military on summary executions. In 2014, a CJTF reportedly knew it could not “render justice themselves”, so took suspects to the barracks, “where soldiers kill[ed] them”. A CJTF leader mentioned in an interview that he had handed over to the army his own nephew, who he knew was a jihadist militant, and that it had (rightly) executed him.[fn]Crisis Group interviews, human rights experts, Abuja, January 2017; CJTF, Maiduguri, January 2017; “Nigeria – La communauté se retourne contre Boko Haram”, IRIN, 11 August 2014; “Inside the vigilante fight against Boko Haram”, The New York Times, 5 November 2014.Hide Footnote

Several interviewees mentioned that some CJTF members were “pompous”, hinting that they derived an undue sense of self-importance and impunity from their power. Vigilantes also have engaged in other abuses, including sexual violence and extortion. Herdsmen in particular, as they circulate in the bush with valued cattle, have been targets. There are reported cases of vigilantes levelling false accusations against persons with whom they have personal feuds.[fn]Crisis Group interviews, NGO protection officer, Diffa, 14 October 2016; civilians, Maiduguri, January 2017; “Boko Haram: faut-il renoncer aux groupes d’autodéfense?”, Journal du Cameroun, 5 August 2016.Hide Footnote Human rights organisations have noted how those with a bit of power in IDP camps demand sexual services or money in exchange for favours, including the right to leave the camps or build a house there.[fn]Nigeria: Officials Abusing Displaced Women, Girls. Displaced by Boko Haram and Victims Twice Over”, Human Rights Watch, October 2016.Hide Footnote These include the CJTF, though a human rights specialist said that because vigilantes are usually from the IDP communities, they are somewhat less prone to commit abuses. In one instance at least, IDPs in a camp fought abusive vigilantes.[fn]Crisis Group interview, Maiduguri, 13 January 2017. “Boko Haram still controls Abadam, Mobbar in Borno –IDPs”, Daily Post, 22 January 2016.Hide Footnote

CJTF leaders assert that an organisation was needed precisely to curb abuses and insist they put in place a structure to monitor behaviour, with provosts and a disciplinary committee chaired by a member who is a lawyer. Sources verified that they suspended or dismissed several members and referred others to the police. The leaders also say civilians have filed abuse charges against a dozen members, though Crisis Group was unable to confirm this. Some CJTF leaders have received instruction in international humanitarian law. There is some understanding among the vigilantes and their state and army partners that abuses can reduce the efficiency of a mobilisation. The replacement of rough justice mobs by partly-professionalised vigilantes and recruitment of female vigilantes are attempts to address these concerns. It seems that community pressure is an important form of control, which is why in Maiduguri (after initial abuses) it was quickly decided that vigilantes would operate close to their neighbourhoods, where they would know and be known by people.

There is evidence the human rights situation has improved somewhat under President Buhari, for a variety of reasons.[fn]eyond Buhari’s attitude, other factors include military commanders’ realisation they are under international scrutiny for possible war crimes, better organisation and oversight of the CJTF and decline in Boko Haram threats and violence as it was driven farther from Maiduguri.Hide Footnote International human rights organisations and civil society activists report changes in Maiduguri, including in the main military detention centre, Giwa Barracks.[fn]Crisis Group interviews, human rights experts and civil society activists, Maiduguri and Abuja, January 2017.Hide Footnote International focus on sexual and gender-based violence in IDP camps led to several arrests in December 2016 in Maiduguri, including of two CJTF members. But there is not much solid evidence to suggest vigilantes are often held accountable for human rights violations. Little is known about what goes on during operations in remote territory or the impact of any abuses on local communities and vigilante relations with Boko Haram or the state. Nevertheless, the bottom line for many civilians seems to be that vigilantes have done more good than harm.[fn]“Ten suspects arrested in connection with IDP sexual abuse scandal”, Sahara Reporters, 6 December 2016. Crisis Group interviews, civil society officials, traders, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote

IV. The Possible Risks Ahead

Vigilantism is a symptom of the weaknesses of the Lake Chad states, especially their disappointing delivery of security and law and order. Almost as soon as vigilante groups formed, especially in Nigeria, a debate began on the risks they could pose for the future.[fn]See, for instance, “Civilian vigilante groups increase dangers in northeastern Nigeria”, IRIN, 12 December 2013.Hide Footnote State and security services understand some of these, as exemplified by caution over providing weapons, attempts at screening and the strong Nigerian army oversight of the CJTF. But the Lake Chad states have often struggled to control the risks resulting from reliance on vigilantes to fight Boko Haram. All these risks are more acute in Nigeria, where the conflict has been most intense, vigilantes are more numerous and active and the state faces bigger challenges and the difficulties of policymaking in a federal system.

A. The Handling of Claims

One of the most significant issues may be the handling of vigilante claims for service and sacrifice, particularly when economies are struggling at both national and local levels. The conflict has devastated the interlinked Lake Chad regional economy. Trade in cash crops is banned or severely depressed (often intentionally by the military to prevent Boko Haram from taxing it); many traders have fled, fighting has destroyed much of the physical and social infrastructure, and agricultural production is extremely low. Massive displacement has triggered a humanitarian disaster, especially in Borno state. All this makes it harder to address vigilantes’ demands.

Some vigilantes joined not only for protection or short-term material benefits, but also for the rights and prospects they felt membership opened for future state rewards. Many have post-war jobs, scholarship or demobilisation money in mind. Some CJTF members mention the Niger Delta Presidential Amnesty Program, under which insurgents were pardoned, put on the government payroll and given vocational training or education: “These rebels get something, so what should we get, we who have fought for the state?”[fn]Crisis Group interview, CJTF, Maiduguri, 12 January 2017. The Amnesty Program was set-up by President Umaru Yar’Adua in 2009. Due to end in 2015, it was extended to 2017.Hide Footnote Some vigilantes view their service explicitly as an advance against an expected reward. Through cooperation with the security services, particularly in Nigeria, vigilantes have become de facto apprentices, a classic path to a job, including a state job, in West African societies.

Vigilante leaders have sometimes been quite outspoken about their expectations from and frustration with the state, and some political leaders have begun to respond. The BOYES program was one such response. The Borno State Vigilantism and Youth Empowerment Agency Law voted in May 2015 was another, and in April 2016, Borno state Governor Shettima announced a program to create 20,000 jobs for CJTF members. In Borno, the army and DSS have absorbed 280 vigilantes into their ranks, but the actual demobilisation programs are only at the planning stage, which makes sense given the persisting security risks.[fn]Crisis Group interview, CJTF leaders, Maiduguri, 18 October 2016; “They’re defeating Boko Haram but are they Nigeria’s next security threat?”, IRIN, 22 August 2016.Hide Footnote

One of the tricky aspects in handling claims is their administration. There are several instances where previous rewards and incentives, for instance inclusion in the BOYES program, have created strong tensions and competition among vigilantes, with accusations of nepotism and favouritism. Denouncing how some leaders have gotten rich, secured homes in government housing projects or “privatis[ed]” cars, some vigilantes insist they have left the movement, refuse to register and will not become involved in an eventual demobilisation program.[fn]Crisis Group interviews, academic and CJTF, Maiduguri, 14 January 2017; vigilantes and state officials, Maroua, Mokolo, and Mora, October 2016.Hide Footnote The handling of vigilantes is even more important at a moment when states are pondering programs to encourage Boko Haram members to “exit”.[fn]Niger, Chad and Nigeria have all set up programs, though their functionality is not always easy to assess.Hide Footnote Several vigilantes expressed displeasure about these, some asserting bluntly that death should be the only way out.[fn]Crisis Group interviews, CJTF, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote  This attitude is fed by vigilantes’ security concerns and memories of Boko Haram violence, but also by their sense of entitlement.

B. From Vigilantes to Political Thugs, Mafias or Ethnic Militias

Vigilantism’s downside and risks are well-known in Nigeria, where groups such as the Bakassi Boys and the Oodua People’s Congress have turned into major political forces in other regions.[fn]Crisis Group Report, Nigeria: Want in the Midst of Plenty, op. cit., pp. 27-28.Hide Footnote There are various ways in which vigilante groups can evolve, even as the situation which has given rise to them fades away – and the Boko Haram threat is still far from that.

The first risk, politicisation of vigilantes, notably around elections, is particularly acute in Nigeria, because votes for governors, who control opaque budgets funded by enormous oil revenues, can be extremely competitive and violent.[fn]Governors also get a “security vote” from the federal government, an undisclosed, unaccounted monthly transfer of money they can use as they want, ostensibly for public safety. Obiamaka Egbo, Ifeoma Nwankoby, Josophat Onwumere and Chibuike Uche, “Security votes in Nigeria: Disguising stealing from the public purse”, African Affairs, vol. 111, no. 445 (2012), pp. 597-614.Hide Footnote Gangs of thugs hired to attack opponents’ supporters and to provide security are common. Indeed, Borno ex-Governor Ali Modu Sheriff relied on a vigilante group, ECOMOG (named after the West African peacekeeping force), for his 2003 campaign. Some analysts argue that soon after his victory, he let most go and that some later turned to Boko Haram in disappointment. An internal source reported that when the CJTF formed, a number of ECOMOG thugs still backing Sheriff joined, but CJTF leaders prevented them from rising in the ranks, fearing they were political proxies.[fn]Crisis Group interview, CJTF, Maiduguri, January 2017; “Boko Haram: les monstres de Maiduguri”, Le Monde, 23 June 2014.Hide Footnote

Whether this is an indication of the CJTF’s neutrality or their own politicisation is open to interpretation. Some observers suspect current Borno Governor Shettima’s BOYES program is partially political clientelism, an attempt to turn the vigilantes into a political network using counter-insurgency funding. At least one episode suggests the vigilantes’ political potential: in 2013, CJTF burned the house of the Borno state chairman of the All Nigeria Peoples’ Party (ANPP), alleging he supported Boko Haram, but some suspect this had to do with an internal ANPP feud.[fn]Crisis Group interview, civil society official, Maiduguri, January 2017. “Our chairman is not a Boko Haram sponsor – Borno ANPP”, Premium Times, 5 July 2013; “Borno ANPP officials disown state chairman”, Daily Trust, 12 July 2013. Shettima was a party member at the time.Hide Footnote During the 2015 election campaign, many CJTF were seen at rallies of the All Progressives Congress (APC), Shettima’s current party. It is not clear how much control he has over the CJTF, but throughout the Lake Chad region politicians on all sides are keen on cultivating relations with these groups.

Vigilantism has potential to feed ethnic or ethno-religious cleavages, because its focus is the defence of a specific local community.

Vigilantism has potential to feed ethnic or ethno-religious cleavages, because its focus is the defence of a specific local community. In the Cameroon locality of Amchidé, for instance, the initial comité de vigilance was controlled by Christians and harassed Muslims. It was eventually dissolved by the authorities and replaced by a mixed comité.[fn]Crisis Group interview, vigilantes, Amchidé, March 2016; vigilantes and state officials, Mora, October 2016. For examples from other parts of Nigeria, see Harnischfeger, “Ethnicity, Religion”, op. cit.Hide Footnote

Vigilantism is often also in an ambivalent relationship with the established orders of chiefdom and patriarchy, particularly in rural areas. It can cut both ways, sometimes revalidating “decentralised despotism”, a two-tier state system whereby peripheral areas, usually rural, are governed on the cheap, through delegation to chiefs with dubious claims to legitimacy and fitness to rule.[fn]Decentralised despotism” is a phrase borrowed from Mahmood Mamdani, Citizen and Subject: Contemporary Africa and the Legacy of Late Colonialism (Princeton, 1996).Hide Footnote At other times, it can give some autonomy to the young men (and occasionally women) who are the muscle of the vigilante forces.

Finally, if vigilantes are not disbanded, they can become mafias that turn to protection rackets and organised crime. The question is what happens when those who have become accustomed to receiving salaries or “gifts” react when these cease. This is not a new phenomenon in the Lake Chad basin, where the distinction between vigilantes, regular security force members and bandits or rebels can be fluid. Some vigilantes have already been using their relative impunity to engage in crime, from small-scale drug trafficking to resale of stolen goods.[fn]Janet Roitman, Fiscal Disobedience: An Anthropology of Economic Regulation in Central Africa (Princeton, 2005); Debos, Living by the Gun, op. cit. Crisis Group interviews, CJTF and CSO officials, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote

V. Marching on with Vigilantes

Given vigilantism’s size, the persistent insecurity and security forces’ overstretch, notably in Nigeria and Cameroon, neither neglect nor suppression is feasible.

A. In the Short Term, Improving Accountability

Niger’s choice to use vigilantes relatively modestly as surveillance networks is predicated on the ability of its regular forces more or less to keep Boko Haram at bay. This in turn has been possible in part because the jihadists’ assault has come later and been less intense, and because, having largely abandoned its portion of Lake Chad, the country’s remaining area is more easily watched. These conditions may well be changing, as Barnawi’s Boko Haram faction appears to be gathering strength on Lake Chad and along the Komadugu River, which delineates the eastern Niger-Nigeria border.[fn]A Crisis Group report on Boko Haram in Niger is forthcoming.Hide Footnote That there is now a full-fledged vigilante force in Toumour and some other sites may be a sign of the times.

Oversight and accountability improvements are much needed. The institutional mechanisms created by the Borno state CJTF, with provosts and a disciplinary committee, are welcome and could be improved and replicated elsewhere. It also would be useful to show that vigilantes are held accountable by making information publicly available on cases and decisions submitted to the committee, perhaps by a yearly report and periodic engagement with human rights entities.

In any case, the courts must examine allegations of grave human rights violations by vigilantes. Governments should devise a legal framework for their operations that holds members explicitly accountable, and the security services should give vigilantes instruction on human rights and legal obligations along with such practical skills as demining and intelligence work.[fn]The International Committee of the Red Cross (ICRC) might supplement legal training.Hide Footnote The Lake Chad countries should acknowledge a responsibility to those they mobilise. Among other things, they should make sure all vigilantes have access to functional communication networks and can call in regular troops promptly when needed.

B. Symbolic and Material Rewards

There is need to acknowledge, including in national media, the effort vigilantes make. In societies where ethnicity can be very political, and the communities most affected by Boko Haram have come under suspicion as a whole, skilful promotion of some exemplary vigilante figures would be a good way both to recognise their commitment and courage and to contain stereotyping that links certain ethnic groups to Boko Haram.

Symbolic rewards also matter. Ceremonies, medals and diplomas have become standard and have some impact. Honouring those killed or maimed in association with some material attention to their families would also help, but action on this count has been too haphazard. Disbanding vigilante groups should be linked with some gainful sustainable employment and be supported by donors. If this is not fully practical, perhaps a distinction could be made, particularly in Borno state, between those who have stayed local and for whom militia service has been just one aspect of continuing lives, and those who have been displaced or chosen to move and become security-force auxiliaries. For those who have stayed in their community, governments, with donor help, should plan on some sort of association (as paid labour or staff) with the rehabilitation of damaged infrastructure that is featured in all post-conflict plans.

National security is the sector most often mentioned by vigilantes themselves with regard to jobs after their groups are disbanded. Nigeria has already taken small steps. This should only apply to a small fraction of vigilantes, however, because normal educational requirements need to apply so as to avoid further weakening the security institutions. This is particularly the case in Nigeria, where the constitution requires a balance between communities in public recruitment, according to the principle of the country’s “federal character”.[fn]On this issue, see, for instance, Abdul Raufu Mustapha, “Institutionalising ethnic representation: How effective is the Federal Character Commission in Nigeria?”, Centre for Research on Inequality, Human Security and Ethnicity (CRISE) Working Paper no. 43, June 2007.Hide Footnote To make it acceptable that not everyone can be taken, recruitment has to proceed in as transparent a manner as possible.

For the bulk of vigilantes, demobilisation must be carefully planned, with grants to help them go back to their occupations, finish education or develop businesses. Such programs are never fully successful, but they help motivate returns to normal lives. It is the least the countries can do, and partners should assist. It would also help kick-start a regional economy that is in ruins.

C. In the Long Term, Rethinking Community Policing

Throughout the Lake Chad basin, police are largely or exclusively national. Nigeria’s federal police is a dysfunctional, often brutal force, one reason why vigilantes have formed in the first place and Boko Haram has appeared. Some have suggested recreating local forces as a solution.[fn]For an analysis that views local police as an alternative to vigilantes, see Peter Ekeh, “A Review of HRW’s and CLEEN’s Report ‘The Bakassi Boys: The Legitimization of Murder and Torture’. On State Sponsored Vigilante Groups in Nigeria”, www.waado.org, 27 May 2002.Hide Footnote Given how tense state politics has become in Nigeria, a full-fledged police force at the governor’s command would be risky. At least as far as Borno state is concerned and given the likely continuation of some form of jihadist activity and rural unrest, it would make sense to create a federal body of auxiliaries under the army, State Security Service, Nigerian Security and Civil Defence Corps (NSCDC) or the mobile police to accommodate a portion of the CJTF, notably those with weapons training. Transparent recruitment is essential, and provision should be made for their potential integration, if they meet educational requirements and are retrained. This breach of the principle of Nigeria’s “federal character” would need national assembly approval.

With the help of local civil society organisations, other selected vigilantes might be retrained and redirected toward reporting and early-warning mechanisms linked to both the police and civil society organisations. This would build usefully on the fact that, particularly in rural areas, vigilantes have become important connectors to the state.

D. For a Reasoned Disarmament

The proliferation of weapons in the Lake Chad basin is part of the structural problems that have fed instability and allowed Boko Haram, at least initially, to portray itself as a provider of (religious) law and order. A disarmament program is necessary. States are already calling for it and have restricted access to gun licences in conflict areas. However, not all guns are the same. The program should be limited to functional automatic weapons and not spend money on decommissioning hunting rifles and locally produced guns, which are easily replaced and less lethal.

VI. Conclusion

Vigilantes have been essential in turning back the Boko Haram tide, but the jihadist group remains resilient. As the conflict continues to evolve, so will vigilantes. They are enmeshed with high politics, particularly in Nigeria, and local intercommunal relations, business operations and chiefdoms. Vigilantism is as much a long-term symptom of state weakness in the Lake Chad basin as a short-term solution to it. To address the drivers of armed extremism, Lake Chad countries must return state presence to the region, not least by reintroducing accountability and law and order. As part of this process, the CJTF and comités de vigilance will need either to be slowly disbanded or formalised and regulated. Getting relations and expectations right with their members should be an urgent aspect of rebuilding security in the region.

Dakar/Nairobi/Brussels, 23 February 2017

Appendix A: Map of the Lake Chad Basin

Map of the Lake Chad Basin Mike Shand/International Crisis Group, 2017

Appendix B: Glossary

ANPP: All Nigeria Peoples’ Party

APC: All Progressives’ Congress

BOYES: Borno Youths Empowerment Scheme

BSYV: Borno State Youth Vanguard

BYAPJ: Borno Youth Association for Peace and Justice

CJTF: Civilian Joint Task Force

CLEEN: Centre for Law Enforcement Education

HRW: Human Rights Watch

IDP: Internally Displaced Person

JTF: Joint Task Force

LGA: Local Government Area

NSCDC: Nigerian Security and Civil Defence Corps

SSS: State Security Service

Appendix C: Number of People Killed by Boko Haram 2013-2016

Number of People Killed by Boko Haram 2013-2016 References: Realtime 2016 All Africa File and Version 6 (1997-2015) dataset. Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), 2016; “Global Terrorism Index 2015. Measuring and Understanding the Im-pact of Terrorism”, Institute for Economics and Peace