Report 121 / Asia

Le Bangladesh aujourd’hui

La démocratie et la stabilité du Bangladesh sont menacées par deux éléments: d’un côté, le risque que son système politique sombre dans une impasse à l’occasion des élections et, de l’autre, le défi croissant que pose l’islamisme militant, qui a déjà déclenché une avalanche de violences.

Synthèse

La démocratie et la stabilité du Bangladesh sont menacées par deux éléments: d’un côté, le risque que son système politique sombre dans une impasse à l’occasion des élections et, de l’autre, le défi croissant que pose l’islamisme militant, qui a déjà déclenché une avalanche de violences. Ces deux problèmes sont liés, le militantisme islamique ayant gagné du terrain dans une période de dysfonctionnements politiques, de mécontentement populaire et de violence. La traditionnelle modération et détermination des bangladais dominera-t-elle ou assistera-t-on a une escalade de violence et de confrontation politique qui pourraient faire dérailler la démocratie? Ces questions sont vitales. Une grave instabilité dans le troisième pays musulman le plus peuplé du monde ne pourrait qu’avoir des implications plus larges. La situation ne doit pas faire craindre le déclenchement d’un conflit majeur dans le pays ou le renforcement de l’extrémisme ou du terrorisme au niveau international mais certains éléments de fragilité dans le système demandent à être observés de plus près et requièrent un plus grand engagement dans ce pays. La communauté internationale peut aider à faire face aux risques les plus grands mais elle ne peut le faire que si elle considère le Bangladesh comme un partenaire stratégique sérieux et se tourne vers un dialogue politique plus mûr.

En général, depuis qu’il a acquis son indépendance du Pakistan avec l’aide de l’Inde en 1971, à l’issue d’une guerre brutale, ce sont plutôt les mauvaises nouvelles qui attirent l’attention sur le Bangladesh. Mis à part les catastrophes naturelles récurrentes, la liste des sujets de préoccupations est longue: parlement non fonctionnel, corruption enracinée, culture de la violence tant politique que non politique, organismes judiciaires et de maintien de l’ordre faibles, extrémisme islamiste militant et attaques contre des minorités, conflit ethnique, mauvaises relations avec les pays voisins, pauvreté, analphabétisme et faibles indicateurs de développement spécifiques aux femmes.

Dans l’immédiat, les problèmes se multiplient à l’approche des élections générales qui auront probablement lieu en janvier 2007. La conduite de ces élections reposera sur quatre institutions: la présidence, le chef du gouvernement intérimaire chargé de surveiller le processus, la commission électorale et l’armée. Aucune d’elles n’échappe à la controverse; le président et le président de la Cour suprême (qui prendra automatiquement la tête de l’administration intérimaire) sont taxés de partialité envers le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) au pouvoir, tandis que le chef de la commission électorale a entamé sa crédibilité par une révision de la liste électorale mal conçue et selon toute apparence dans un but politique. Seule l’armée a gardé profil bas. Mais alors qu’elle n’a rien fait pour ternir son image, sa réticence actuelle à prendre position en politique pourrait changer en cas d’instabilité sérieuse.

Les dirigeants des deux principaux partis, le BNP et la Ligue Awami, sont empêtrés dans une haine mutuelle qui a paralysé le parlement. La Ligue a de bonnes raisons de se poser en victime: une attaque à la grenade en août 2004 lors d’un rassemblement de la Ligue dans la capitale a failli tuer sa présidente, Sheikh Hasina, et a blessé ou tué d’autres responsables du parti; on compte parmi d’autres attaques le meurtre de Shah A.M.S. Kibria, un ancien ministre des finances respecté. Aucune enquête sérieuse n’a été menée concernant ces attaques meurtrières.

La Ligue Awami, dont les résultats au gouvernement ont été entachés par la violence politique et qui a immobilisé le parlement par un long boycott, a adopté une stratégie de confrontation. Exigeant des points de référence raisonnables pour garantir des élections libres et justes, elle a refusé de négocier avec le partenaire islamiste de la coalition du BNP, le Jamaat-e-Islami, et menace même de se retirer de la course. Bien que la Ligue ait remporté le meilleur score en 2001 et qu’elle espère bénéficier d’un vote de protestation favorable à l’opposition, le système majoritaire à un tour fait de la sélection des alliés politiques et de la répartition des sièges entre ceux-ci des questions primordiales. Le BNP a le soutien des partis religieux et a renforcé sa position en persuadant le parti Jatiya de l’ancien général Ershad de rejoindre son alliance.

Le principal bénéficiaire de ces équations politiques brouillonnes est la frange islamiste, de plus en plus influente, qui est menée par des partis au pouvoir légitimes comme le Jamaat, mais qui s’étend aussi au Jamaat-ul-Mujahideen Bangladesh (parti des Moudjahidin du Bangladesh) et au Jagrata Muslim Janata Bangladesh (Peuple musulman éclairé du Bangladesh), violemment militants. Des preuves circonstancielles et la logique politique donnent à penser que des groupes terroristes clandestins ont été entretenus et protégés par des personnalités au pouvoir.

Bien que le gouvernement ait longtemps nié le problème, une escalade de la violence en 2005 l’a forcé à faire face à une menace qui était déjà presque hors de contrôle. En août 2005, plus de 450 explosions simultanées ont eu lieu dans tous les districts du pays sauf un; les explosions étaient peu importantes et le nombre de victimes faible mais l’ampleur de l’organisation a tiré la sonnette d’alarme. Les premiers attentats suicide ont eu lieu en décembre 2005. Sous une pression nationale et internationale croissante, le gouvernement a arrêté certains militants de haut rang et quelques centaines de leurs soldats en mars 2006. La violence islamiste s’est tarie depuis lors, ce qui laisse penser que l’action de l’État a donné des résultats mais il se peut qu’il ne s’agisse que d’une suspension temporaire, ceux qui financent les militants craignant que la violence ne crée des problèmes diplomatiques et électoraux. Les problèmes du financement étranger de l’extrémisme et du système de madrasa en expansion en dehors de la réglementation étatique s’inscrivent sur le long terme.

Le militantisme accru ne peut être attribué seulement à la pauvreté. De fait, si l’on en croit les statistiques, l’économie du Bangladesh est en bonne santé et le pays progresse en matière de développement. Il existe d’autres facteurs de stabilité: des médias libres et dynamiques, une société civile et un secteur des ONG actifs, un électorat sophistiqué et une tradition bien enracinée de sécularisme libéral. L’islam a toujours été un élément identitaire important au Bangladesh; qu’il ait pris de l’importance depuis que le Bangladesh a acquis son indépendance en 1971 n’est ni surprenant ni alarmant. Devant les urnes, les bangladais ont toujours rejeté l’extrémisme religieux. Bien que les islamistes aient gagné en influence par leurs manœuvres au sein du gouvernement, leur score aux élections n’a pas augmenté. Le défi le plus urgent pour les dirigeants politiques du Bangladesh consiste à s’assurer que c’est bien la population qui choisit l’avenir du pays plutôt qu’une frange violente qui profite du vide laissé par les partis modérés qui ne voient pas plus loin que leurs intérêts à court terme.

Quant à la communauté internationale, le défi auquel elle doit faire face consiste à trouver les moyens de soutenir la démocratie. Pour ce faire, elle doit préférer un engagement politique plus actif à une relation jusqu’à présent axée sur l’aide et insister pour que le gouvernement satisfasse à certains standards en termes de droits humains, lors des élections et pour la réforme du secteur de la sécurité. Les problèmes de contre-terrorisme qui se posent sur le court terme ne devraient pas l’emporter sur les problèmes à long terme que sont l’amélioration du contrôle des forces de sécurité, le respect des droits humains et la fin de la culture d’impunité, particulièrement celle qui entoure les violences politiques. Mieux asseoir la démocratie est la meilleure garantie contre l’expansion de l’extrémisme.

Islamabad/Bruxelles, 23 octobre 2006

Executive Summary

Bangladesh faces twin threats to its democracy and stability: the risk that its political system will founder in a deadlock over elections and the growing challenge of militant Islamism, which has brought a spate of violence. The issues are linked; Islamic militancy has flourished in a time of dysfunctional politics, popular discontent and violence. The questions of whether Bangladesh’s traditional moderation and resilience will see it through or whether escalating violence and political confrontation could derail its democracy are vital ones. Serious instability in the world’s third most populous Muslim country could not fail to have wider implications. The situation does not justify great anxiety about the outbreak of major conflict domestically or the nurturing of significant extremism and terrorism internationally but there are elements of fragility in the system which need close watching and engagement. The international community can help to address the graver risks but only if it takes Bangladesh seriously as a strategic partner and moves towards more mature political engagement.

It tends to be bad news that brings Bangladesh to world attention since it won independence from Pakistan, with India’s assistance, in a brutal 1971 war. Apart from recurrent natural disasters, the list of worrying trends is lengthy: the non-functional parliament, entrenched corruption, a culture of violence, both political and non-political, weak judicial and law enforcement agencies, militant Islamic extremism and attacks on minorities, ethnic conflict, poor relations with neighbours, poverty, illiteracy and poor development indicators for women.

Most immediately, problems are multiplying in connection with the general elections, likely to take place in January 2007. Their conduct will rely on four institutions: the presidency, the head of the caretaker government charged with supervising the process, the election commission and the army. None of these is free of controversy; the president and chief justice (who will automatically lead the caretaker administration) are seen as partial to the governing Bangladesh Nationalist Party (BNP), while the chief election commissioner has damaged his credibility with a misconceived, and apparently politically biased, revision of the electoral roll. The army alone has kept a low profile. But while it has done nothing to tarnish its image, its current reluctance to play politics could change if there is serious instability.

The leaders of the two main parties, the BNP and the Awami League (AL), are locked in mutual hatred that has paralysed parliament. The AL has good grounds for its complaints of victimisation: an August 2004 grenade attack on an AL rally in the capital nearly killed its president, Sheikh Hasina, and left other senior leaders dead or injured; other assaults include the murder of Shah A.M.S. Kibria, a respected former finance minister. There have been no serious investigations of these killings.

The AL, whose own record in government was marred by political violence and which has stalled parliament with a lengthy boycott, has adopted a confrontational strategy. Demanding reasonable benchmarks for free and fair elections, it has refused to negotiate with the BNP’s Islamist coalition partner, the Jamaat-e-Islami, and threatens to pull out of the polls altogether. Although it won the largest share of votes in 2001 and hopes to benefit from an anti-incumbent swing, the first-past-the-post system means that much rides on the selection of allies and distribution of winnable seats. The BNP has the support of the religious parties and has strengthened its hand by persuading the Jatiya party of former military ruler General Ershad to join its alliance.

The principal beneficiary of these messy political equations has been the increasingly influential Islamist fringe, led by legitimate governing parties like the Jamaat but extending to the violently militant Jagrata Muslim Janata Bangladesh (JMJB) and the Jamaat-ul-Mujahideen Bangladesh (JMB). Circumstantial evidence, as well as cold political logic, suggests that underground terrorist groups have been cultivated and sheltered by those in power.

Although the government long denied there was a problem, a sharp escalation of violence in 2005 forced it to face up to a threat that was nearly out of hand. August 2005 saw more than 450 simultaneous bombings in every district of the country bar one; the explosions were small and casualties low but the scale of organisation rang alarm bells. The first apparent suicide bombings took place in December 2005. Amid mounting domestic and international pressure, the government arrested senior militant leaders and hundreds of foot soldiers in March 2006. Islamist violence has dried up since then, suggesting that the state’s action has brought results, but this may be only a temporary suspension, with sponsors of the militants worried that violence was becoming an electoral and diplomatic liability. The issues of foreign funding of extremism and the growing madrasa system outside of government regulation are concerns for the long term.

Increased militancy cannot simply be attributed to poverty. Indeed, on paper Bangladesh’s economy is healthy, and the country is making impressive progress on development goals. There are other stabilising factors: a lively free media, vibrant civil society and NGO sector, a sophisticated electorate and a deep-rooted tradition of liberal secularism. Islam has always been an important strand of identity; that it has grown in significance since Bangladesh achieved independence in 1971 is neither surprising nor alarming. Offered a choice at the polls, Bangladeshis have consistently rejected religious extremism. Although the Islamists have gained in influence by manoeuvring themselves into government, they have not increased their share of the vote. The urgent challenge is for Bangladesh’s political leaders to ensure that it is the people at large who get to shape the country’s future, rather than a violent fringe filling the vacuum created by moderate parties’ short-term self-interest.

For the international community, the challenge will be finding ways to support the workings of democracy. To do this, it needs to move relationships away from a focus on aid to a more active political engagement, insisting that the government meet standards in terms of human rights, elections and the reform of the security sector. Short-term counter-terrorism issues should not overwhelm the long-term issues of improving oversight of security forces, respect for human rights and ending the culture of impunity, particularly surrounding political violence. Improving democracy is the best guarantee against the growth of extremism.

Islamabad/Brussels, 23 October 2006

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