Asie centrale, gaz et dictateurs
Asie centrale, gaz et dictateurs

Asie centrale, gaz et dictateurs

L'UE met les droits de l'homme sous le boisseau, réserves énergétiques obligent...

L'Asie Centrale, de par ses ressources naturelles et sa situation géostratégique au coeur de l'Eurasie, devrait mériter une plus grande attention des décideurs européens. Or elle reste à l'écart des choix politiques de l'Union européenne et de ses Etats membres. Les dictateurs de cette région peuvent prospérer en paix sans que les Européens n'osent leur exprimer clairement et efficacement leur désapprobation.

Le 13 mai 2005, le président d'Ouzbékistan, Islam Karimov, faisait donner la troupe sur une foule qui manifestait à Andijon, l'une des grandes villes du Fergana, dans l'est du pays. Bilan selon le gouvernement : 167 morts ; les organisations de défense des droits de l'homme, quant à elles, en dénombrent plus de 700. Depuis, la répression s'est abattue sur la ville afin de faire taire les témoins de ces événements. Toutefois, malgré la terreur imposée, il apparaît de plus en plus probable que le gouvernement ouzbek doive un jour répondre de ce bain de sang. Le régime a bel et bien fait ouvrir le feu à la mitrailleuse lourde sur une foule descendue dans la rue, non pour exiger l'établissement d'un Etat islamiste en Asie centrale, mais pour demander à être entendue par son gouvernement.

Le Conseil de l'Union européenne a le mérite d'avoir alors réagi avec détermination : en octobre 2005, l'Union suspendait l'accord de coopération avec l'Ouzbékistan, instituait un embargo sur la vente d'armes envers ce pays et publiait une liste interdisant aux membres des autorités ouzbekes directement impliquées dans la tragédie d'Andijon l'octroi de visas pour l'Europe. Le président Islam Karimov n'était pas sur la liste, ce qui permettait à l'Ouzbékistan de sauver la face et à la diplomatie européenne - relayée à Tachkent par les quelques pays de l'Union qui y tiennent ambassade, dont la France - de réclamer pour le moins que les procès des émeutiers soient équitables. Un an plus tard, le gouvernement d'Ouzbékistan a condamné plus de 200 personnes impliquées dans les événements d'Andijon dans des conditions de jugement calamiteuses. Tous les condamnés ont signé des aveux, souvent obtenus sous la torture.

Mais l'Union européenne s'est contentée, dans les conclusions de son dernier conseil des ministres des affaires étrangères, d'exprimer sa " préoccupation " sur la détérioration du respect des droits de l'homme dans ce pays. Tout le monde sait que l'Allemagne ménage Islam Karimov afin de maintenir sa base militaire dans le sud du pays, qu'elle considère comme vitale pour ses troupes engagées dans les opérations de maintien de la paix en Afghanistan. La Realpolitik poussée à ces extrêmes a déjà un résultat tangible : les gouvernements de la région ont vite compris que l'Europe est un géant aux pieds d'argile.

L'Asie centrale compte un autre dictateur ubuesque : Saparmurat Niyazov, " père de tous les Turkmènes " et " prophète ". Avec lui encore, l'Union européenne s'illustre par son manque de vision et de politique à long terme : au vu de prétendus signes de progrès dans la gestion du dictateur turkmène, elle n'hésite pas à lui proposer un accord de coopération intermédiaire.

Pourtant, Le Turkménistan représente un cas presque unique au monde de régression sociale programmée par le gouvernement. Saparmurat Niyazov y a réduit l'éducation obligatoire à neuf années ; une part significative des programmes scolaires est consacrée désormais à l'étude de la Ruhmana, ce nouveau " livre saint " écrit par le président ; et les étudiants du supérieur sont envoyés aux champs ou en usine durant deux années de leur cursus universitaire, qui s'en voit ainsi sérieusement écorné. Le nouveau " prophète " a fait fermer nombre d'institutions de renom qui ne convenaient plus à son bon plaisir : l'Académie des sciences et l'Académie de médecine, par exemple, ainsi que toutes les bibliothèques rurales. Il interdit également l'opéra, le cirque, la musique philharmonique.

Mais le dictateur des sables est assis sur d'importantes réserves de gaz, ce qui lui donne une grande autonomie. Le géant énergétique russe Gazprom lui achète un gaz bon marché qui est ensuite pompé dans les gazoducs vers l'Europe et revendu dans l'UE aux prix du marché. L'Union semble croire naïvement qu'en courtisant le tyran elle pourra obtenir quelques concessions dans le domaine énergétique, alors que Saparmurat Niyazov a déjà vendu tout ce qu'il avait à vendre.

Il est regrettable que la commission des affaires étrangères du Parlement européen se soit déjà prononcée favorablement sur cet accord intérimaire. Comment comprendre cet empressement à courtiser un tyran en Asie centrale quelques mois après que l'UE s'est montrée, avec raison, intraitable avec le dictateur de Minsk ? Y aurait-il deux poids, deux mesures entre les tyrannies proches de nos frontières européennes et les dictatures lointaines bien approvisionnées en hydrocarbures ? Le vote du Parlement européen sur cet accord avec M. Niyazov est programmé pour la première semaine de juillet et il est temps que nos élus se ressaisissent. Plusieurs parlementaires français ont déjà commencé à alerter leurs pairs, afin de les mettre en garde sur les conséquences d'un vote positif du Parlement.

L'Union européenne manque de stratégie politique à l'égard de l'Asie centrale. La nomination par M. Javier Solana d'un représentant spécial pour la région est certes bienvenue, mais ce dernier tarde à produire une stratégie. Il devient urgent, pourtant, que l'Europe se dote, dans cette région, d'une politique cohérente et fidèle à ses principes fondateurs : la défense de la démocratie et des droits de l'homme.

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