A Tachkent, un changement de stratégie du terrorisme
A Tachkent, un changement de stratégie du terrorisme

A Tachkent, un changement de stratégie du terrorisme

Survenant dix-neuf jours après les attentats de Madrid, les attaques-suicides en Ouzbékistan semblent, a priori, ramener au premier plan les dangers qu'encourent les alliés de l'administration Bush dans la "guerre contre le terrorisme". Si l'usage de femmes kamikazes se faisant exploser amène immédiatement à voir un lien entre les groupes actifs à Tachkent et la nébuleuse d'Al-Qaida, l'approche stratégique semble être tout autre en Asie centrale.

Au lieu de viser le métro de la capitale ouzbèke à des heures de pointe ou le centre du marché de Tchorsou, toujours fort fréquenté, les assaillants ont visé les policiers. Contrairement à Madrid ou à New York, ils n'ont pas essayé de causer un grand nombre de victimes civiles périssant dans un embrasement spectaculaire, mais s'en sont pris directement au symbole le plus haï du régime de fer de M. Karimov. Ils n'ont pas cherché non plus à s'en prendre aux symboles de l'Occident (représentations américaines ou européennes, bars ou hôtels de luxe).

En s'attaquant à l'une des polices les plus corrompues et les plus férocement répressives de l'ex-Union soviétique, les terroristes sont sûrs de toucher une corde sensible au sein d'une population qui en subit les abus de pouvoir de manière quotidienne. Assisterait-on à Tachkent à une transition stratégique des terroristes islamistes ? Au passage d'un terrorisme aveugle et indiscriminé contre les civils de tout Etat considéré comme allié des Etats-Unis dans sa "guerre contre le terrorisme" à des attaques de type guérilla visant à appeler les populations à se soulever contre des régimes répressifs ? Ou s'agirait-il d'autre chose, d'un début de révolte armée contre le régime d'Islam Karimov ?

S'il en était ainsi, il serait temps pour l'administration Bush de modérer son soutien au tyran d'Asie centrale dont la politique crée un terreau favorable aux extrémismes en tout genre. Responsable de la destruction de toute opposition laïque digne de ce nom, le président ouzbek a créé une situation dans laquelle aucune opposition moderne et respectueuse de l'Etat ne peut survivre. Le champ ne reste donc ouvert qu'aux formations entraînées à fonctionner dans la clandestinité et à recruter une jeunesse désœuvrée, sans aucun avenir économique ni politique.

Mauvais élève de toutes les institutions internationales, l'Ouzbékistan de M. Karimov contrôle la presse et la liberté d'expression plus que ne le faisait la censure soviétique. La situation des droits humains y est la plus mauvaise des pays de l'ex-URSS, et elle est régulièrement épinglée par les organisations les plus sérieuses de protection de ces droits. Chaque année, le rapport du département d'Etat tire la sonnette d'alarme sans toutefois transformer la sévérité de ses constats en une politique américaine conséquente.

Dans le domaine économique, aucune vraie réforme n'a jamais été engagée qui permettrait, par exemple, aux fermiers de cultiver la terre à leur gré et selon la demande du marché. Le coton, principale source de devises pour le régime, reste une culture sous contrôle de l'Etat. Etudiants et écoliers sont envoyés pendant près de deux mois par an travailler dans les champs de manière obligatoire et gratuite. Certains analystes vont jusqu'à parler d'esclavage institutionnalisé dont la plus-value va directement gonfler les comptes à l'étranger de la classe dirigeante.

Lors des attentats de Madrid, le monde a découvert que la nébuleuse islamiste pouvait faire preuve d'une capacité d'analyse redoutable sur les possibles développements politiques des pays auxquels elle s'attaque. Si le terrorisme islamiste a compris qu'en Ouzbékistan des millions de jeunes désœuvrés et frustrés sont une proie facile à convaincre et à retourner contre un régime honni, il ne ménagera pas ses efforts pour en faire un instrument capable de plonger la région dans un chaos prolongé.

Le succès auprès des jeunes du Izb-ut-Tahir devrait inquiéter non seulement M. Karimov, mais ses alliés. Bien qu'officiellement non violent, ce mouvement appelle à l'établissement d'un califat, donc à la destruction des Etats. Il prépare ainsi de manière idéale la base idéologique pour d'autres groupes, comme le Mouvement islamique d'Ouzbékistan, qui poursuivent des buts similaires, mais en recourant, eux, à la violence. Un régime aussi fermé que celui de M. Karimov ne peut qu'offrir un terrain idéal à tout groupe pseudomessianique qui n'aurait pas de mal à présenter à une population étouffée sa lutte sous les attraits d'un combat de libération.

Il serait temps que l'Europe, la Russie et surtout les Etats-Unis fassent preuve d'une capacité d'analyse au moins égale à celle des terroristes et envoient des messages clairs au gouvernement ouzbek sur la nécessité de mener enfin des réformes profondes et de restructurer en véritables agences de protection du citoyen une police et un système judiciaire entièrement dévoués à faire régner la terreur. Laisser 25 millions d'Ouzbeks sombrer dans la misère physique et intellectuelle sous un régime répressif et corrompu est une recette infaillible pour une catastrophe dans toute l'Asie centrale.

L'engagement de Tachkent dans la lutte contre le terrorisme international lui a certes valu le titre du meilleur allié de Washington dans la région. Mais il serait opportun que l'administration Bush, "libératrice" du peuple irakien, se garde de renforcer en Ouzbékistan un homme qui ne peut continuer à régner qu'au moyen d'une répression sans pitié et d'y promouvoir ainsi un ressentiment profond contre nos démocraties, sans cesse présentées par la télévision nationale comme les meilleurs complices du tyran.

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