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La France face à ses musulmans: Émeutes, jihadisme et dépolitisation
La France face à ses musulmans: Émeutes, jihadisme et dépolitisation
« La France doit revoir la conception même de ses engagements extérieurs »
« La France doit revoir la conception même de ses engagements extérieurs »
Report 172 / Europe & Central Asia

La France face à ses musulmans: Émeutes, jihadisme et dépolitisation

La France a un problème avec ses musulmans, mais ce n’est pas celui qu’elle croit. L’embrasement des banlieues d’octobre-novembre 2005 ainsi que la vague d’arrestations dans les milieux jihadistes ont ramené l’Islam au centre des préoccupations françaises et ont donné du souffle à ceux qui brandissent la menace d’un monde musulman s’organisant à partir de l’islamisme politique. Pourtant, c’est tout le contraire: paradoxalement, c’est l’essoufflement de l’islamisme politique plus que sa radicalisation qui explique les violences à prédominance musulmane et c’est la dépolitisation des jeunes musulmans bien plus que leur prétendue re-communautarisation sur des bases radicales qui devrait inquiéter.

Synthèse

La France a un problème avec ses musulmans, mais ce n’est pas celui qu’elle croit. L’embrasement des banlieues d’octobre-novembre 2005 ainsi que la vague d’arrestations dans les milieux jihadistes ont ramené l’Islam au centre des préoccupations françaises et ont donné du souffle à ceux qui brandissent la menace d’un monde musulman s’organisant à partir de l’islamisme politique. Pourtant, c’est tout le contraire: paradoxalement, c’est l’essoufflement de l’islamisme politique plus que sa radicalisation qui explique les violences à prédominance musulmane et c’est la dépolitisation des jeunes musulmans bien plus que leur prétendue re-communautarisation sur des bases radicales qui devrait inquiéter. Afin de minimiser les risques de l’émeute et du militantisme jihadiste, il faudrait à la fois s’attaquer aux problèmes socio-économiques dont souffrent les cités, réduire les violences qui s’exercent contre elles, et favoriser la participation politique de ceux qui y résident.

Jusqu’à présent, l’organisation politique de ces populations a systématiquement échoué. C’est le cas, notamment, des mobilisations à caractère religieux menées par le principal acteur islamiste, l’Union des organisations islamiques de France, qui se situe dans la mouvance des Frères musulmans. Renonçant progressivement à une stratégie de contestation politique, elle s’est engagée peu à peu dans une stratégie de reconnaissance et de clientélisme vis-à-vis des autorités. Cela nourrit le mécontentement d’une partie de sa base sociale, les jeunes en particulier, qui ne s’y reconnaît plus.

C’est le cas, également, des mouvements de jeunes musulmans ayant émergé au tournant des années 1980 comme acteurs de l’encadrement associatif des quartiers. Ceux-ci ont souffert d’une double défiance: de la part des autorités françaises, qui les soupçonnent de liens trop étroits avec les militants islamistes d’Afrique du Nord; et de la part des jeunes des quartiers déshérités qui considèrent le mouvement trop détaché de leurs préoccupations.

L’épuisement de la mouvance islamiste politique coïncide avec la montée du salafisme, mouvement missionnaire qui, invoquant les ancêtres pieux de l’Islam, prône un scripturalisme rigoureux, se concentre sur la morale et la conduite individuelle, et appelle à la rupture avec les sociétés occidentales. Le salafisme arrive sur fond de dilution de la portée contestataire de l’islamisme et d’épuisement des mouvements de jeunes musulmans. Son succès traduit beaucoup plus le souci individualiste, le repli sur soi et la démission politique qu’un projet de communautarisation ou de confrontation avec la société.

Alors que l’islamisme politique et les organisations de jeunes musulmans n’occupent plus les terrains de l’encadrement associatif et de la contestation, et alors que la force religieuse montante, le salafisme, s’en désintéresse, un dangereux vide politique règne, surtout au sein de la jeunesse désoeuvrée des banlieues. La revendication politique se radicalise alors autour de deux axes, le salafisme jihadiste et les émeutes, et se nourrit de conditions sociales précaires, au niveau du travail comme du logement, de la discrimination sociale et de la stigmatisation de l’Islam.

Le jihadisme est clairement affaire de politique, et même de politique transnationale. Alors que par le passé les attentats en France s’inscrivaient dans un processus d’extension de l’activisme des mouvements islamo-nationalistes radicaux de pays étrangers, l’activisme violent depuis la seconde partie des années 1990 n’est plus une réalité importée: il concerne des ressortissants français et mobilise à partir d’un discours anti-impérialiste “islamisé” et dopé par les questions palestinienne et irakienne sur le plan international ainsi que par les discriminations en France. Le combat change de nature: il ne vise plus la prise de pouvoir et l’établissement de l’État islamique dans un pays donné, mais une confrontation plus large avec les ennemis d’une communauté musulmane (oumma) résolument transnationale. Ce n’est pas l’Occident licencieux qui pose problème, mais l’Occident impérialiste.

Mais plus que par la tentation jihadiste, c’est par la révolte que s’exprime la revendication politique lorsque les encadrements citoyens font défaut. L’embrasement des banlieues d’octobre et novembre 2005 s’est fait sans acteurs religieux et a confirmé que les islamistes ne tiennent pas ces quartiers. Alors qu’ils avaient tout intérêt à calmer le jeu pour montrer leur capacité de contrôle, ce fut largement l’échec: pas d’agents provocateurs barbus derrière l’embrasement, ni de “grands frères” derrière pour l’éteindre. En dépit de plusieurs initiatives visant à ramener le calme, les islamistes n’ont pas joué leur rôle attendu d’agent de contrôle social, illustrant bien qu’ils n’encadrent ni les émeutes ni les quartiers. Quant aux grandes instances de l’Islam de France, elles ont montré leur manque de prise sur les événements et sur les populations impliquées.

Dans un contexte d’essoufflement des organisations de jeunes et de notabilisation de l’islamisme politique et en l’absence de relais politiques laïques efficaces, la revendication tend à se repositionner sur le terrain de la violence, qu’elle soit jihadiste ou émeutière. Si elle est, d’une part, le produit d’une nouvelle offre radicale et mondialisée autour de la référence à al-Qaïda à traiter de manière sécuritaire, la violence islamiste, tout comme les jacqueries de banlieue, est avant tout la conséquence d’une crise de la représentation politique des populations musulmanes et des cités qui suppose, au-delà des solutions sécuritaires ou socio-économiques, un traitement politique.

Le soulèvement des banlieues de 2005 est venu rappeler les limites du modèle français d’intégration trop vite encensé suite aux attentats de Londres de juillet comme alternative au communautarisme anglo-saxon. Mais alors que l’on a tendance à imaginer des tensions entre l’ordre communautaire supposé réguler les populations de culture musulmane qui peuplent les cités d’un côté, et l’individualisme républicain de l’autre, le problème est en réalité exactement inverse. Dans un contexte d’essoufflement de toutes formes de militance légaliste sinon citoyenne, les musulmans de France s’avèrent finalement bien plus individualistes que prévu. À l’inverse, il y a bien un communautarisme républicain, qui s’inscrit dans la tradition française de ghettoïsation sociale et d’instrumentalisation clientéliste des élites religieuses. Que ce communautarisme soit contradictoire avec le dogme républicain n’est pas le problème. Le problème est qu’il s’avère inadapté à la gestion de populations où l’individualisme domine et où les demandes à l’égard de l’État restent élevées et sans réponse.

Toute réponse organisée en termes de religion building cherchant à promouvoir un Islam modéré et contrôlable restera inopérante. La présence d’un Islam tranquille et sous contrôle ne fera pas, et n’a pas fait, barrage ni à la tentation radicale, ni à la dynamique émeutière. La réponse, au contraire, doit se positionner dans le champ politique: diminution des pratiques répressives dans les cités; nouvelles formes de représentation politique crédible des jeunes musulmans en particulier, y compris à travers les grands partis politiques nationaux; et enfin, effort sérieux de la part du monde occidental en général de s’adresser aux grands dossiers qui alimentent les mouvements jihadistes, la question palestinienne et celle de l’Irak en tout premier lieu.

Bruxelles/Paris, le 9 mars 2006

« La France doit revoir la conception même de ses engagements extérieurs »

Originally published in Le Monde

Les attentats terroristes sont la première préoccupation pour une grande majorité de Français, et le président Macron affirme que « la lutte contre la menace terroriste est la priorité des prochaines années ». Mais comment mettre en œuvre cette priorité ? Renforce-t-on la sécurité de la France en écrasant l’organisation Etat islamique (AI) à Mossoul, en Irak ?

C’est le raisonnement qu’ont tenu les Etats-Unis après le 11-Septembre, quand ils portèrent la guerre en Afghanistan pour en chasser les talibans, qui y avaient accueilli Al-Qaida. Est-ce la bonne réponse ? Les opérations extérieures pèsent sur le budget, et, à l’heure où le respect de la contrainte budgétaire conditionne la restauration de sa crédibilité, la France ne peut se payer le luxe de se tromper de stratégie. Le coût des opérations extérieures françaises dépasse maintenant le milliard d’euros par an, avec environ 13 000 hommes déployés – un coût à rapprocher des 850 millions d’euros d’économies qui viennent d’être imposées au budget de la défense.

L’exemple américain devrait faire réfléchir : après les milliards de dollars dépensés en Afghanistan, en Irak, au Pakistan, Al-Qaida compte aujourd’hui plusieurs milliers de combattants alors qu’ils n’étaient que quelques centaines en 2001, et les Etats-Unis ne peuvent abandonner l’Afghanistan sans prendre le risque que, demain, les talibans ne s’emparent à nouveau de Kaboul. Donald Trump vient d’ailleurs de le reconnaître.

Sortir de l’impasse

Au Mali, la situation n’est guère meilleure : l’opération « Serval » a sauvé Bamako d’une offensive djihadiste, mais si la France mettait fin à l’opération « Barkhane », au Sahel, il est probable que des groupes djihadistes, après avoir reconstitué leurs capacités, repartiraient à l’assaut. Au Mali comme en Afghanistan, l’aide extérieure au développement de capacités militaires nationales se heurte aux dynamiques politiques locales : les Pachtouns d’Afghanistan sont plus inquiets des menées des Tadjiks et des Ouzbeks que des talibans. Au Mali, les leaders du sud du pays ne voient pas d’intérêt politique à s’occuper du nord, dont le poids électoral est négligeable. Les acteurs extérieurs se retrouvent alors pris au piège d’une stratégie de stabilisation inachevée : partir est dangereux, rester débouche sur un engagement dont on ne voit pas la fin.

La France voudrait sortir de cette impasse en passant le relais à des opérations de maintien de la paix de l’ONU ou à des forces régionales africaines : aux armées des pays riches de traiter l’urgence, à d’autres d’assurer la réponse de long terme. Cette stratégie de sortie est une partie de la réponse, mais elle est insuffisante : la France doit revoir la conception même de ses engagements extérieurs, sous peine de répéter, à quinze ans de distance et avec beaucoup moins de moyens, les erreurs américaines.

La première et la plus grave erreur est d’utiliser le langage de la guerre à propos du terrorisme. Faire la guerre au terrorisme, c’est constituer une multitude de mouvements divers, produits de circonstances particulières, en un adversaire unique, et donc aider l’ennemi ; c’est banaliser la situation exceptionnelle que doit rester la guerre, et, ce faisant, miner les fondements d’une société de droit ; c’est promettre la victoire contre un phénomène qui existe depuis des siècles, et donc créer l’illusion d’un engagement limité dans le temps.

Ne pas confondre les menaces

Et quand la réalité s’impose d’un engagement plus long que prévu, la deuxième erreur est de croire que le soutien à des alliés locaux, à coups de conseillers militaires, de forces spéciales et de raids aériens, est la solution de substitution, alors même que toute alliance avec des partenaires locaux nous englue dans des combats qui ne sont pas les nôtres.

La troisième erreur, qui permet de justifier aux yeux de l’opinion des engagements extérieurs à l’utilité souvent incertaine, est de confondre menace intérieure et menace extérieure. Les combats de Syrie ou d’Irak peuvent inspirer et aguerrir des terroristes européens. Mais il ne faut pas exagérer les conséquences d’une victoire à Mossoul sur la sécurité des Français. En fait, le résultat le plus immédiat des défaites de l’EI est de pousser les combattants étrangers qui l’avaient rejoint à retourner dans leur pays d’origine ! Résoudre les conflits extérieurs et lutter contre la radicalisation d’une infime minorité de Français sont deux défis de nature différente, et les confondre en un seul combat global complique plutôt qu’il ne facilite leur solution.

Le terrorisme exploite les fragilités internes d’une société, et les acteurs extérieurs n’ont donc qu’un rôle d’appoint dans la réponse à lui donner. La leçon est claire pour la France : à l’extérieur, un peu moins d’actions militaires et plus de diplomatie ; à l’intérieur, un traitement plus policier que militaire de la menace terroriste. Les opérations extérieures ont leur place dans une stratégie antiterroriste, mais il est grand temps d’en revoir à la baisse les ambitions.