L’Amérique latine, une bouffée d’optimisme
L’Amérique latine, une bouffée d’optimisme
The Faces of Conflict: A Visual Journey Through Latin America
The Faces of Conflict: A Visual Journey Through Latin America

L’Amérique latine, une bouffée d’optimisme

En cette période de fêtes de fin d’année, où regarder pour trouver un regard positif à poser sur l’évolution du monde et de notre humanité? En Afrique? Oui, son heure de bonheur et de prospérité est peut-être en train de sonner, mais des Kivus au Soudan, elle aura vu en 2012 plusieurs conflits qu’on aurait pu croire éteints renaître violemment de leurs cendres. Le monde arabe? Ses révolutions et la meurtrière agonie du régime syrien jettent beaucoup d’amertume sur les enthousiasmes de l’an dernier. L’Asie? Elle a connu en 2012 des tensions extrêmes entre la Chine et la plupart de ses voisins maritimes, y compris avec le Japon. L’Europe? Bien qu’aucun conflit armé ne guette le Vieux Continent, la gestion minimaliste de la crise de l’euro et des dettes souveraines met en danger la cohésion de l’Union européenne et sa pérennité.

L’Amérique du Sud, en revanche, pourrait bien apparaître comme la région des grands espoirs à la fin de cette année 2012. Malgré quelques présidences chaotiques dans certains pays, il est indéniable que, après des décennies de dictature militaire, la démocratie est désormais bien ancrée dans toute la région. La séparation des pouvoirs s’est imposée partout avec des juges, dans tous les pays, qui ne craignent plus de montrer leur indépendance en mettant en examen des membres de l’exécutif. La vaste majorité des gouvernements d’Amérique du Sud se démarquent, dans leurs discours et dans leurs pratiques, de cette pensée unique qu’on aurait pu croire en faillite après les crises financières à répétition depuis 2008, mais qui redouble de vigueur en Europe et plonge l’aile méditerranéenne de l’Union européenne dans de terribles programmes d’ajustements structurels. Le dernier sommet ibéro-américain qui s’est tenu à Cadiz, en Andalousie, renvoyait une image surréaliste de ce changement de paradigme. Fini les discours habituels quelque peu paternalistes des Européens, généralement ponctués d’exemples tirés de l’histoire et censés démontrer à leurs interlocuteurs latinos qu’ils pourraient, au prix de quelques efforts et d’une imitation de l’Europe, atteindre un niveau de développement comparable! Ce sont les chefs d’Etat d’Amérique latine, cette fois-ci, qui mettaient en garde les Européens contre ce qu’ils décrivaient comme une augmentation vertigineuse des inégalités en Europe, alors que partout sur leur continent, elles sont en diminution. Le discours prononcé par Dilma Rousseff, présidente du Brésil, constitua probablement la meilleure illustration de cette mise en miroir. Par un exemple de l’histoire récente du Brésil, elle signifiait aux deux anciennes puissances coloniales, l’Espagne et le Portugal, les erreurs à éviter à tout prix. Alors que seules quelques voix autorisées s’élèvent en Europe pour mettre sérieusement en garde le Vieux Continent sur les programmes d’austérité à tout va infligés à des populations essoufflées, Mme Rousseff rappelait à quel point ces mêmes programmes «imposés à l’Amérique latine par le FMI et la Banque mondiale» n’avaient produit dans son pays «que de la misère et non pas une, mais deux décennies perdues pour notre économie».

En face de Mme Rousseff, Juan Manuel Santos, président de la Colombie, représentait, lui, un pays déchiré par près de cinquante ans de guerres civiles, mais dans lequel les institutions démocratiques ont rarement été aussi vigoureuses et solides. L’année qui se termine aura vu l’ouverture de négociations entre le gouvernement et la plus vieille guérilla du continent: les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Dix ans après le processus de négociations du Caguan (1998-2002), dont l’issue fut calamiteuse, c’est un gouvernement colombien qui a rétabli le contrôle de l’Etat sur l’ensemble du territoire, qui offre une ouverture dont il reste maître et pour lequel aucune parcelle de territoire national ne sera offerte à un «redéploiement» des FARC, comme dans le Caguán en 1998. Avant la première rencontre officielle entre le gouvernement et les FARC à Cuba, le 19 novembre dernier, Ivan Marquez, le chef du mouvement révolutionnaire, annonçait deux mois de cessez-le-feu unilatéral. Cette décision, sans précédent, tombe après une série d’attaques et semble évidemment destinée à mettre la pression sur le gouvernement ainsi qu’à s’attacher une opinion publique colombienne encore largement sceptique face à ces ouvertures. Mais elle est plus que bienvenue dans un pays meurtri par cette violence récurrente. Après avoir réussi à éliminer les chefs paramilitaires comme acteurs violents de la politique et de l’économie colombiennes durant la première décennie du nouveau millénaire, Bogota serait-elle sur le point de réussir en 2013 la réinsertion politique des FARC? Le doigté avec lequel le président Santos ramena le Venezuela voisin à la raison sur une série de sujets transfrontaliers délicats et la manière avec laquelle il réussit à rétablir une relation de travail constructive avec Hugo Chavez augurent plutôt bien d’un homme lourdement et quotidiennement pris à parti par son prédécesseur, Alvaro Uribe. Les rodomontades de l’ancien président contre un gouvernement pourtant issu de ses rangs plombent lourdement l’action gouvernementale. Mais elles finissent par lasser l’opinion publique et n’ont pas réussi à empêcher les négociations de Cuba.

L’Amérique du Sud est en métamorphose. La lutte contre la pauvreté et la violence reste une priorité partout, mais contrairement aux décennies précédentes, le continent est désormais gouverné par des personnalités qui ne nient plus ces réalités et s’attachent à les résoudre. Le taux d’homicides a baissé dans tous les pays sauf un (le Venezuela), même si le trafic de drogue a augmenté au Pérou et en Bolivie. Le petit Uruguay dont personne ne parle, en élisant à sa présidence Pepe Mujica, a offert au continent une image vivante de son évolution. Ancien guérillero des Tupamaros, M. Mujica a été blessé par balles, emprisonné et torturé durant la dictature militaire avant d’arriver à la magistrature suprême en 2009. Son franc-parler et son style de vie humble (il reverse la plus grande partie de son salaire présidentiel à une organisation caritative et continue à vivre dans sa petite ferme aux abords de Montevideo) ont fini par franchir les océans. Dans un nouvel effet de miroir, avec la France cette fois-ci, Pepe Mujica était qualifié à la une du Courrier international en novembre 2012 de «vrai président normal»…
 

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