Abbas à qui gagne perd, Nétanyahou à qui perd gagne
Abbas à qui gagne perd, Nétanyahou à qui perd gagne
Op-Ed / Middle East & North Africa 4 minutes

Abbas à qui gagne perd, Nétanyahou à qui perd gagne

Israéliens et Palestiniens partageaient la même table à Washington, mais le gouffre les séparant va bien au-delà de leurs positions respectives. D'autres asymétries entre les deux parties - à la fois abondantes et frappantes - risquent de faire capoter les pourparlers.

Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, représente un Etat fort et stable, capable de tenir ses engagements. Nonobstant les louanges périodiquement adressées à la construction d'institutions proto-étatiques en Cisjordanie, les Palestiniens n'ont rien qui ressemble à une autorité centrale. Leur territoire est divisé entre la Cisjordanie et Gaza. Seuls, ils éprouveraient d'immenses difficultés à mettre en oeuvre un éventuel accord de paix, quand bien même ils chercheraient à le faire. Israël détient tous les atouts matériels ; au mieux, les Palestiniens peuvent offrir de l'intangible - déclarations et promesses.

Benyamin Nétanyahou opère dans le cadre d'un consensus national. Toutes ses opinions concernant l'acceptation d'un Etat palestinien, l'exigence de la reconnaissance d'Israël en tant qu'Etat juif, le rejet d'un gel complet des colonies de peuplement (y compris à Jérusalem), le refus de conditions préalables aux négociations résonnent largement au sein du peuple israélien.

Ni la droite, dont il émane, ni la gauche, dont il dit porter les aspirations de paix, ne lui contestent le mandat de négocier. Benyamin Nétanyahou entame les pourparlers selon ses propres termes, ceux qu'il défend depuis maintenant vingt mois. Le président palestinien, Mahmoud Abbas, y participe à contrecoeur, sans que la moindre de ses demandes ait été respectée.

La direction palestinienne n'a jamais été plus vulnérable. Toutes les organisations palestiniennes se sont opposées aux pourparlers directs, à l'exception du Fatah, qui lui-même ne les a endossés que du bout des lèvres. La décision de Mahmoud Abbas de venir à Washington est accueillie avec scepticisme, y compris par ceux qui le soutiennent. Celle de Benyamin Nétanyahou est applaudie, y compris par ceux qui le contestent.

Les points de vue palestiniens sont connus. Plus rien ne distingue véritablement leurs positions publiques, initiales ou finales. Et, pourtant, personne ne peut prétendre réellement savoir ce que sont les orientations israéliennes. Benyamin Nétanyahou pourra d'entrée de jeu adopter une position dure pour ensuite la modérer, affichant ainsi une souplesse que l'on comparera sans doute à l'obstination palestinienne.

Les Palestiniens en sortiront frustrés, l'atmosphère empoisonnée, et les propositions américaines - se situant probablement entre l'offre ultime palestinienne et les positions adoptées pour les besoins de la négociation par Israël - risquent d'être biaisées.

Depuis les années 1990, les négociateurs palestiniens ont déjà passé de longues heures à plancher sur les questions de statut final. Cela est loin d'être le cas pour les Israéliens. Aucun membre de leur équipe ne s'est sérieusement penché sur ces dossiers, à part le ministre de la défense, Ehoud Barak, dont le rôle dans ce processus reste incertain. Cette différence devrait en principe avantager la partie palestinienne, tout comme le débutant s'incline devant le professionnel.

Mais il y a un coût : les Palestiniens seront captifs de leur perspective usée et par trop connue, alors que les dirigeants israéliens auront tout loisir d'introduire des idées neuves. Pour la énième fois, les Palestiniens se verront dans l'obligation de recommencer de zéro un processus entamé à maintes reprises déjà.

Alors que ni son isolement international croissant ni sa forte dépendance à l'égard des Etats Unis n'ont entamé la capacité israélienne à prendre des décisions autonomes, celle de son vis-à-vis palestinien n'a cessé de fondre. La plupart des décisions prises récemment par la direction palestinienne l'ont été en conformité avec les demandes internationales, à l'encontre de ses propres instincts et en contradiction totale avec les aspirations de son peuple. Bien qu'ils se soient pliés aux injonctions de la communauté internationale, les dirigeants palestiniens ne peuvent compter sur son soutien.

Ils se sentent trahis par leurs alliés arabes et trompés par Washington. Par contre, Israël aura défié l'administration Obama sans pour autant que ses liens étroits avec les Etats-Unis soient remis en question. Les Palestiniens seront dans l'obligation de prendre en compte les points de vue des Etats arabes et musulmans ; Israël pourra négocier seul, sans en référer à une tierce partie.

Qu'adviendra-t-il si les négociations échouaient ? Le statu quo, bien qu'imparfait, ne présente aucun danger immédiat pour Israël. Ce que les Israéliens espèrent obtenir d'un accord, ils ont appris à vivre sans (la reconnaissance palestinienne) ou à se le procurer eux-mêmes (la sécurité). Le péril démographique - la crainte qu'un jour prochain les Arabes seront plus nombreux que les Juifs, contraignant Israël à choisir entre être un Etat juif ou démocratique - est souvent évoqué comme une raison poussant Israël au compromis. Mais le danger est exagéré. Grâce à son retrait unilatéral, Israël s'est déjà défait de plus d'un million de Palestiniens de Gaza.

A l'avenir, il pourra toujours se retirer de certaines zones de Cisjordanie, repoussant d'autant la possibilité d'une éventuelle majorité arabe. Parce qu'ils disposent d'une alternative convenable, les Israéliens ne ressentent pas d'urgence. Dépourvus de choix, les Palestiniens perçoivent l'impératif pressant d'un accord.

Quoi qu'il advienne, Mahmoud Abbas retournera vers une société fracturée. S'il parvient à un accord, nombreux seront ceux lui reprochant d'avoir marchandé sans permission les droits palestiniens. Si les négociations échouent, la plupart l'accuseront d'avoir été encore une fois dupe. Si Benyamin Nétanyahou obtient un accord, il sera encensé en tant que leader historique. Ses partisans se rangeront en majorité derrière lui ; la gauche n'aura de choix que celui de le saluer.

Si les pourparlers avortent, ses fidèles lui sauront gré d'avoir tenu bon ; ses adversaires, au bout du compte, tiendront les Palestiniens pour responsables de l'échec. M. Abbas joue à qui gagne perd ; M. Nétanyahou à qui perd gagne. Il n'y a pas d'asymétrie plus importante que celle-là.
 

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