La feuille de route est ambigüe et irréaliste
La feuille de route est ambigüe et irréaliste
What’s at Stake at Jerusalem’s Holy Esplanade?
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La feuille de route est ambigüe et irréaliste

Directeur des programmes Proche-Orient et Afrique du Nord à l'International Crisis Group, vous étiez conseiller de Bill Clinton notamment à l'époque de Camp David, le sommet israélo-palestinien qui échoua en juillet 2000. Peut-on dire que Clinton voulait passionnément réussir une percée historique dans ce conflit ?

Oui, au moins depuis l'assassinat de Yitzhak Rabin, le Premier ministre israélien, en 1995, qui l'avait beaucoup marqué émotionnellement. Puis avec l'arrivée au pouvoir du travailliste Ehoud Barak (en 1999), il a cru voir une occasion historique de paix entre Israël, la Syrie et les Palestiniens. On savait Yasser Arafat et Hafez el-Assad solidement au pouvoir, et Ehoud Barak arrivait avec sa crédibilité de militaire, de général élu.

Mais le sommet israélo-palestinien se clôture sur un échec retentissant. Vous avez révélé plusieurs mois plus tard que la théorie israélienne rejetant toute la responsabilité de l'échec sur Yasser Arafat ne correspondait pas à la vérité. Comment analysez-vous cet échec ?

Il existe des livres entiers écrits sur ce sujet, il m'est difficile de cerner une réponse en quelques mots. En tout cas, on a eu tort de négliger certains facteurs. D'abord, le facteur temps. De septembre 1999 à avril 2000, l'administration américaine s'est concentrée sur le dossier syrien. Pendant ce temps, Israéliens et Palestiniens négociaient déjà, mais en pure perte. Le facteur psychologique compta aussi : entre Barak et Arafat, la confiance s'est assez vite désagrégée. Le facteur préparation enfin : les dossiers du sommet n'avaient pas été assez préparés. Mais je ne considère pas qu'il faille regretter la décision de tenir un sommet : le mandat de Clinton arrivait à son terme, les négociations bilatérales piétinaient et on sentait qu'une reprise des hostilités menaçait. Cela dit, il eût fallu un engagement américain plus précoce et plus puissant, avec la recherche d'un soutien arabe préalable. De plus, le terrain n'avait pas du tout été préparé en cas d'échec. Un échec dont je considère donc qu'il repose sur les épaules des trois parties concernées.

Le 23 décembre de la même année 2000, alors que la seconde intifada bat déjà son plein, Clinton énonce ses fameux « paramètres » (dont un partage de Jérusalem sur la base des quartiers juifs revenant à Israël et des quartiers arabes revenant au nouvel Etat palestinien) ; aurait-il pu les proposer à Camp David ?

Bonne question ! Il est dommage de devoir constater qu'en juillet 2000, ni les Américains ni les Israéliens n'étaient prêts à accepter ces idées. Camp David aura été un processus d'apprentissage pour tous. Il a fallu une maturation pour que Bill Clinton émette ses paramètres.

Quand George Bush accède à la présidence, en janvier 2001, il trouve bientôt un nouveau Premier ministre israélien, Ariel Sharon. Deux « faucons » qui s'allieront d'autant plus que les Etats-Unis seront frappés par les attentats du 11 septembre...

Plusieurs facteurs expliquent la différence d'appréciation entre Clinton et Bush sur le Proche-Orient. Quand le second arrive à la Maison-Blanche, il est fort de l'expérience du premier, pour qui il n'a que mépris : il estime que les Etats-Unis ont perdu beaucoup de crédibilité en se concentrant vainement sur ce dossier ; Bush accrédite aussi l'idée que l'échec repose entièrement sur les épaules d'Arafat ; et, enfin, le nouveau président est partisan d'une nouvelle optique stratégique qui ne donne pas au Proche-Orient une place centrale. Le 11 septembre le conforte dans ce désengagement, d'autant qu'il estime que les Palestiniens doivent comprendre que la violence ne paie pas. Il adopte en somme une vision anhistorique du conflit.

Pourtant, le 26 juin 2002, il devient le premier président américain à prôner ouvertement un Etat palestinien...

C'est l'objet de contestations. Clinton avait dit : voici mes propositions pour arriver à un Etat palestinien sans dire que c'était officiellement la politique américaine. Tout le monde savait, en outre, que le but de Camp David était de déboucher sur un Etat palestinien. De toute façon, les Palestiniens n'accueillent pas le discours de Bush dans l'allégresse : pour eux, il s'agissait d'une intervention paternaliste qui posait des conditionnalités inacceptables, ils auraient un Etat non pas parce qu'ils y ont droit, mais seulement s'ils remplissaient certains critères, comme le changement de direction palestinienne. De plus, la politique de l'administration US est vécue comme une complicité avec Israël. Ce qui a été amplifié en avril 2004, quand Bush a écrit une lettre à Sharon dans laquelle il estime qu'il faudra tenir compte des réalités démographiques pour établir les frontières futures d'Israël (ce qui sous-entend l'annexion des grands blocs de colonies juives en Cisjordanie et à Jérusalem, NDLR) et que les réfugiés palestiniens ne pourront pas revenir en Israël.

En 2003, Washington parraine avec l'Europe, la Russie et l'ONU la « feuille de route », plan pour arriver par phases à un Etat palestinien...

Oui, ce n'était pas une idée américaine, mais arabe (surtout saoudienne) et européenne. Cette feuille de route a été conçue après l'Irak, quand les Etats-Unis comprenaient qu'ils devaient offrir un autre visage au monde arabe. Il est vrai que le texte est marqué par l'empreinte américaine, car on y retrouve la conditionnalité séquentielle selon progrès et la nécessité de réformes palestiniennes, ce qui explique les réticences palestiniennes, restées certes officieuses. Et les Israéliens, eux, ont assorti leur accord de quatorze réserves. En fait, ce texte est plein d'ambiguïtés et on peut se demander si les Etats-Unis le poussent réellement. Il est irréaliste, en fait : des deux côtés, il coûte trop cher en concessions initiales (arrêt de toute violence, démantèlement des milices d'un côté, arrêt total de la colonisation de l'autre) pour un processus dont l'évolution est vague. Comme on ne sera jamais d'accord avec la phase 1, il n'y aura jamais de phase 2 !

Comment les Etats-Unis apprécient-ils le tout récent retrait israélien unilatéral de la bande de Gaza, qui n'a rien à voir avec la feuille de route ?

Le caractère unilatéral de ce retrait est discutable et même dangereux. Mais il faut admettre qu'il fait enfin avancer les choses ! Il s'agit du geste le plus important depuis Oslo (les accords Israël-OLP négociés en 1993, NDLR) et des premières évacuations de colonies, cela sans contrepartie. Reste à voir où cela nous mènera.

Depuis des décennies, les Etats-Unis apportent un soutien très puissant à Israël, mal vécu dans le monde arabe. Comment expliquez-vous ce soutien, y voyez-vous, comme certaines mauvaises langues, le résultat des efforts du « lobby juif » à Washington ?

Non, bien sûr. Il existe effectivement de forts liens historiques des Etats-Unis avec Israël, basés sur une confiance morale, idéologique et stratégique. Il y a, c'est vrai, une dimension de politique intérieure américaine : l'administration jauge les réactions possibles du Congrès, des médias, etc., avant de prendre des décisions dans ce domaine. Mais on aurait tort de tout réduire au lobby juif. Israël jouit aux Etats-Unis d'un grand capital de sympathie dont il faut tenir compte. Je comprendrais mieux les frustrations nées de la gestion - mauvaise - de certains dossiers, dont l'Irak, bien sûr. Le ton dominateur, les « deux poids, deux mesures » existent. Et puis, cette administration Bush n'a eu que des réponses sécuritaires au phénomène terroriste, et elle a aggravé les problèmes plutôt que de les résoudre. Elle a nourri le terrorisme plutôt que l'éteindre.

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