Nucléaire iranien : une situation inquiétante mais sous contrôle
Nucléaire iranien : une situation inquiétante mais sous contrôle

Nucléaire iranien : une situation inquiétante mais sous contrôle

La France a refusé en fin de semaine de se satisfaire d’un accord au rabais avec Téhéran à l’issue des rencontres de Genève et l’a fait très clairement savoir en posant son veto à la proposition conjointe. Bien que saluée par Israël et certains acteurs américains, cette décision soulève tout de même une question : où en est le programme nucléaire iranien et doit-on réellement s’en inquiéter ?

Lorsque [le nouveau président iranien, ndlr] Hassan Rohani était négociateur en chef du programme nucléaire, de 2003 à 2005, l’Iran peinait à mettre en place 164 centrifugeuses d’enrichissement d’uranium. Le pays en possède désormais plus de 18 000. Mais en dépit des tensions, la situation n’est pas irrémédiable.

La communauté internationale préoccupée

Quatre principaux éléments préoccupent la communauté internationale.

  • Premièrement, le fait que l’Iran enrichisse lui-même de l’uranium. L’uranium enrichi peut aussi bien servir en médecine que pour des programmes nucléaires civils ou militaires. Or les quantités d’uranium enrichies jusqu’à présent – principalement de l’uranium fourni par la Russie – suffisent d’ores et déjà à alimenter les programmes médical et civil. Certains analystes suspectent donc Téhéran de ne pas avoir que de nobles intentions. Ce dernier maintient cependant que le nucléaire civil nécessite un enrichissement local : s’il se voyait refuser l’accès à l’uranium brut, le manque à gagner annuel serait de 200 millions de dollars par réacteur.
     
  • Deuxièmement, l’accumulation de matières fissiles pose problème car ces dernières peuvent être à nouveau enrichies pour atteindre le taux de 80% nécessaire à une utilisation militaire. L’Iran possède suffisamment d’uranium enrichi pour fabriquer cinq têtes nucléaires d’ici un an, mais il reste loin de la ligne rouge définie par le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu.
     
  • La troisième préoccupation concerne la construction d’un réacteur à eau lourde pressurisée, qui pourrait permettre d’obtenir l’arme atomique par la fabrication de plutonium. Cependant, cela nécessite une technologie que l’Iran n’a pas et ne semble pas avoir l’intention d’acquérir.
     
  • Enfin, l’Occident est inquiet en raison du passé trouble de l’Iran en matière nucléaire. Le programme d’enrichissement a débuté secrètement avec l’aide d’un individu peu fréquentable, le père du nucléaire pakistanais, Abdul Qadeer Khan. C’est en 2002 qu’un groupe d’opposants en exil a révélé son existence, provoquant une crise internationale. Neuf ans plus tard, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a révélé qu’avant 2003, Téhéran avait essayé d’utiliser des technologies servant à la création de têtes nucléaires, suggérant que de telles recherches pouvaient encore être en cours.

La situation n’est pourtant pas alarmante

Six résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et dix ans de pourparlers plus tard, l’Iran et l’Occident peinent toujours à sortir de l’impasse.

Mais, si telle est bien son intention, l’Iran est-il en mesure d’obtenir l’arme nucléaire ? Analystes et politiciens aiment à estimer la date à laquelle l’Iran deviendra une puissance nucléaire, mais la plupart des calculs sont influencés par un alarmisme exagéré.

Premièrement, aucun Etat n’a jamais construit d’arme nucléaire pendant que des inspecteurs de l’AIEA se trouvaient sur son territoire.

Des cinq pays ayant acquis la bombe durant les 40 dernières années, quatre n’étaient pas signataires du Traité de non-prolifération (le Pakistan, l’Inde, l’Afrique du Sud et Israël), et la Corée du Nord a chassé les inspecteurs avant de procéder au moindre essai.

Des inspecteurs de l’AIEA visitent les installations nucléaires iraniennes presque toutes les semaines. Si l’Iran tentait d’entraver leur accès aux sites, cela éveillerait les soupçons et pourrait même servir de casus belli. Par ailleurs, le tout n’est pas d’avoir une arme nucléaire, encore faut-il pouvoir l’envoyer à l’étranger, ce qui exigerait pour l’Iran au moins une année de travail supplémentaire.

Deuxièmement, quel intérêt aurait Téhéran à risquer une confrontation militaire pour développer une unique bombe ? La dissuasion nucléaire requiert l’acquisition de tout un arsenal nucléaire et des capacités de déploiement rapide. Or il semble impossible que l’Iran puisse faire les essais nucléaires nécessaires sans que cela ne soit détecté par les Etats-Unis, capables de lancer une attaque en moins de 24 heures, ou Israël. Tous les précédents efforts de Téhéran pour dissimuler ses activités nucléaires ont en effet échoué.

Enfin, le pouvoir iranien n’a pas encore décidé s’il souhaite véritablement acquérir une arme nucléaire, qui est par ailleurs jugée contraire à l’islam. Téhéran a plutôt tendance à éviter tout acte de provocation. Par exemple, l’Iran pourrait doubler sa capacité d’enrichissement s’il mettait en service les 2 000 centrifugeuses de l’usine de Fordow ; de même, la date de fin des travaux du réacteur d’Arak a été reportée sine die.

Une monnaie d’échange pour l’Iran

Les analystes y voient un signe que Téhéran veut garder des atouts dans sa manche pour négocier avec l’Occident. Mais comme l’a déclaré James Clapper, le directeur du renseignement national américain, « la prise de décisions en Iran est guidée par une logique de coût-bénéfice, ce qui laisse à la communauté internationale une marge de manœuvre pour négocier ».

Avec dix-sept installations et presque 50 ans d’expérience, le programme nucléaire iranien est développé. S’il a coûté très cher, étant donné les lourdes sanctions économiques dont le pays fait l’objet, il est également une source de fierté nationale.

Il ne peut tout simplement pas être balayé du revers de la main par une attaque militaire. L’armée américaine et les services secrets affirment que la seule issue serait que Téhéran s’abstienne de fabriquer des armes nucléaires grâce à un accord qui l’empêcherait de franchir le seuil entre nucléaire civil et militaire.

Un tel compromis limiterait la portée du savoir-faire iranien au nucléaire civil, faciliterait le travail des inspecteurs de l’AIEA et permettrait à l’Iran de réintégrer la communauté internationale. Il aurait également de grandes chances de satisfaire aux exigences françaises.

Philippe Errera
Draft text for reviving the 2015 nuclear agreement as shared by France's lead negotiator in February. Philippe Errera
Briefing 87 / Middle East & North Africa

Is Restoring the Iran Nuclear Deal Still Possible?

Though hope is fading, the U.S. and Iran may still be able to revitalise the 2015 accord on Tehran’s nuclear program. Should they falter, they should pursue more modest interim goals rather than allow the risk of confrontation to grow.

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