Irak : La guerre civile, les sadristes et l’intervention américaine
Irak : La guerre civile, les sadristes et l’intervention américaine
Table of Contents
  1. Executive Summary
Report 72 / Middle East & North Africa

Irak : La guerre civile, les sadristes et l’intervention américaine

La baisse spectaculaire du nombre de morts en Irak – tout du moins jusqu’aux dramatiques attentats à la bombe dans un marché de Bagdad de la semaine passée – est due en grande partie au cessez-le-feu unilatéral adopté par Moqtada Al-Sadr en août 2007.

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Synthèse

La baisse spectaculaire du nombre de morts en Irak – tout du moins jusqu’aux dramatiques attentats à la bombe dans un marché de Bagdad de la semaine passée – est due en grande partie au cessez-le-feu unilatéral adopté par Moqtada Al-Sadr en août 2007. Prise sous une intense pression de la part des États-Unis et de l’Irak et en réponse au mécontentement croissant de son propre soutien chiite, la décision de Moqtada Al-Sadr de réfréner le mouvement indiscipliné dont il est à la tête a été une démarche positive. Mais la situation reste très fragile et pourrait bien changer. Si les États-Unis et d’autres cherchent à profiter de leur avantage pour porter un coup fatal aux sadristes, ils risquent fort de gaspiller les bénéfices qu’ils auront tirés en provoquant une nouvelle explosion de violence dans le pays. Il faudrait plutôt s’efforcer de convertir le cessez-le-feu unilatéral en un cessez-le-feu multilatéral et plus global afin de créer les conditions permettant au mouvement sadriste d’évoluer pour devenir un acteur politique légitime.

Les sadristes ont connu une ascension fulgurante en 2006 et au début de l’année 2007. Ils ont pris le contrôle de nouveaux territoires, en particulier à Bagdad et dans les alentours, ont attiré de nouvelles recrues, accumulé de vastes ressources et infiltré la police. Mais alors que la guerre civile s’abattait sur une bonne partie du pays, les Irakiens ont découvert le côté le plus brutal des sadristes. Leur milice, l’Armée du Mahdi, de plus en plus violente et indisciplinée, s’est compromise dans d’abominables crimes sectaires et dans le pillage. Des militants se réclamant de cette milice ont exécuté un nombre indéfini de sunnites sous prétexte de répondre aux attaques sans pitié menées par Al-Qaeda mais, le plus souvent, leurs victimes sont mortes parce qu’elles étaient sunnites.

Les sadristes ont cependant été les victimes de leur propre succès. Depuis que sa richesse, le nombre de ses membres et la portée de son action se sont considérablement étendus, le mouvement connaît une plus grande corruption et une cohésion interne plus faible et s’est aliéné une bonne partie de la population. Les divisions se sont accentuées au sein du mouvement ; les groupes dissidents (souvent à peine plus que des ramifications criminelles) ont proliféré. Par contrecoup, un sentiment anti-sadriste a vu le jour, y compris parmi les chiites habituellement favorables à Moqtada Al-Sadr. L’intervention américaine, avec les milliers de soldats venus renforcer les troupes présentes dans le pays, en particulier à Bagdad, a aggravé la situation des Sadristes en enrayant et dans certains cas en inversant l’expansion territoriale de l’Armée du Mahdi. Finalement, en août 2007, des affrontements violents ont éclaté dans la ville sainte de Karbala entre des membres du mouvement sadriste et son rival chiite, le Conseil suprême islamique irakien (ISCI), qui ont érodé davantage encore la position des sadristes.

La réaction de Moqtada Al-Sadr fut d’annoncer le gel de toutes les activités de l’Armée du Mahdi pendant six mois. Cette décision s’applique à tous les groupes affiliés de près ou de loin à ladite armée et Moqtada Al-Sadr aurait dépêché ses combattants les plus fidèles pour dompter les éléments récalcitrants. Surtout, cette décision a permis de lever le voile de légitimité et l’impunité dont jouissaient de nombreux groupes – gangs criminels agissant au nom de l’Armée du Mahdi ou unités sadristes sorties du droit chemin.

Le cessez-le-feu a tenu et, avec la présence militaire accrue de soldats américains et irakiens à Bagdad, a contribué à faire reculer la violence de manière spectaculaire. Mais ce répit, s’il est le bienvenu, est quelque peu trompeur et excessivement fragile. La décision de Moqtada Al-Sadr est sans doute le reflet d’un calcul pragmatique : un arrêt des hostilités aiderait à restaurer sa crédibilité et lui permettrait de réorganiser ses forces et d’attendre le départ des soldats américains. En dépit de leur retraite, les sadristes restent bien ancrés et extrêmement puissants dans un certain nombre de régions. Fuyant la pression militaire à Bagdad, les combattants de l’Armée du Mahdi se sont redéployés dans le sud, risquant ainsi de provoquer une éventuelle escalade dans l’affrontement de classe qui oppose les sadristes à l’ISCI soutenu par les Américains.

On observe parmi les troupes sadristes une impatience de plus en plus marquée face au cessez-le-feu. Les soldats le vivent comme une perte de pouvoir et de ressources ; ils pensent que les États-Unis et l’ISCI conspirent pour affaiblir leur mouvement et attendent avec impatience la permission de Moqtada Al-Sadr de reprendre le combat. Les dirigeants sadristes résistent à la pression mais cela pourrait ne pas durer. Des critiques accusent Moqtada Al-Sadr de passivité voire pire et celui-ci pourrait bientôt juger que les coûts de la stratégie qu’il a choisie dépassent les bénéfices qu’il en tire. Au début du mois de février 2008, de hauts responsables sadristes ont appelé leur chef à ne pas prolonger le cessez-le-feu, qui doit expirer dans le courant du mois.

L’on peut comprendre la réaction des États-Unis – continuer à attaquer et à arrêter les militants sadristes, y compris ceux qui n’appartiennent pas aux milices ; armer une force de contre-attaque composée de chiites dans le sud pour reprendre les territoires gagnés par les sadristes ; et se porter aux côtés de l’ennemi des sadristes, l’ISCI – mais elle n’est pas viable sur le long terme. Le mouvement sadriste, en dehors de ses difficultés actuelles, reste un mouvement populaire de masse profondément ancré, qui rassemble des jeunes chiites pauvres et mécontents. Il contrôle toujours des quartiers d’importance dans la capitale ainsi que plusieurs villes du sud ; même aujourd’hui, ses principaux fiefs sont quasiment imprenables. Malgré l’intensification des opérations militaires américaines et la plus grande implication des Irakiens, il n’est pas raisonnable de s’attendre à une défaite de l’Armée du Mahdi. Au contraire, une pression accrue provoquerait probablement à la fois une résistance féroce des sadristes à Bagdad et une guerre civile entre chiites dans le sud.

Quelles que soient les motivations de Moqtada Al-Sadr, la décision qu’il a prise offre la possibilité d’une transformation plus authentique et plus durable du mouvement sadriste. Dans les mois qui ont suivi l’annonce du cessez-le-feu, il a cherché à débarrasser le mouvement de ses membres les plus insoumis, à reconstruire une milice plus disciplinée et à restaurer sa propre respectabilité, tout en poursuivant ses principaux objectifs – notamment la protection de la souveraineté nationale en s’opposant à l’occupation – par des moyens parlementaires légitimes. Le défi qui se pose aujourd’hui est de saisir l’occasion au vol, chercher à ce que l’ajustement tactique de Moqtada Al-Sadr consiste en un changement de stratégie à plus long terme et encourager l’évolution du mouvement sadriste pour qu’il devienne un acteur politique non violent.

Bagdad/Damas/Bruxelles, 7 février 2008

Executive Summary

The dramatic decline in bloodshed in Iraq – at least until last week’s terrible market bombings in Baghdad – is largely due to Muqtada al-Sadr’s August 2007 unilateral ceasefire. Made under heavy U.S. and Iraqi pressure and as a result of growing discontent from his own Shiite base, Muqtada’s decision to curb his unruly movement was a positive step. But the situation remains highly fragile and potentially reversible. If the U.S. and others seek to press their advantage and deal the Sadrists a mortal blow, these gains are likely to be squandered, with Iraq experiencing yet another explosion of violence. The need is instead to work at converting Muqtada’s unilateral measure into a more comprehensive multilateral ceasefire that can create conditions for the movement to evolve into a fully legitimate political actor.

The Sadrists appeared on a steady rise in 2006 and early 2007. They controlled new territory, particularly in and around Baghdad, attracted new recruits, accumulated vast resources and infiltrated the police. But as the civil war engulfed much of the country, Iraqis witnessed the Sadrists’ most brutal and thuggish side. Their increasingly violent and undisciplined militia, the Mahdi Army, engaged in abhorrent sectarian killings and resorted to plunder and theft. Militants claiming to be Mahdi Army members executed untold numbers of Sunnis, allegedly in response to al-Qaeda’s ruthless attacks, but more often than not merely because they were Sunnis.

The Sadrists were victims of their own success. Their movement’s vastly increased wealth, membership and range of action led to greater corruption, weaker internal cohesion and a popular backlash. Divisions within the movement deepened; splinter groups – often little more than criminal offshoots – proliferated. As a result, anti-Sadrist sentiment grew, including among Muqtada’s Shiite constituency. The U.S. surge, which saw the injection of thousands of additional troops, particularly in Baghdad, worsened the Sadrists’ situation, checking and, in some instances, reversing the Mahdi Army’s territorial expansion. Finally, in August 2007, major clashes erupted in the holy city of Karbala between members of Muqtada’s movement and the rival Shiite Islamic Supreme Council of Iraq (ISCI), which further eroded the Sadrists’ standing.

In reaction, Muqtada announced a six-month freeze on all Mahdi Army activities. It applies to all groups affiliated (loosely or otherwise) with the Mahdi Army, and Muqtada reportedly dispatched his most loyal fighters to tame holdouts. Most importantly, his order removed the veil of legitimacy and lifted the impunity that many groups – criminal gangs operating in the Mahdi Army’s name and Sadrist units gone astray – had enjoyed.

The ceasefire largely has held and, together with bolstered U.S. and Iraqi military presence in Baghdad, helps account for a dramatic drop in violence. But the respite, although welcome, is both slightly misleading and exceedingly frail. Muqtada’s decision likely reflected a pragmatic calculation: that a halt in hostilities would help restore his credibility and allow him to reorganise his forces and wait out the U.S. presence. Their retreat notwithstanding, the Sadrists remain deeply entrenched and extremely powerful in a number of regions. Fleeing military pressure in Baghdad, Mahdi Army fighters redeployed to the south, thereby setting up the potential for an escalation of the class-based confrontation with the U.S.-backed ISCI.

Among Sadrist rank and file, impatience with the ceasefire is high and growing. They equate it with a loss of power and resources, believe the U.S. and ISCI are conspiring to weaken the movement and eagerly await Muqtada’s permission to resume the fight. The Sadrist leadership has resisted the pressure, but this may not last. Critics accuse Muqtada of passivity or worse, and he soon may conclude that the costs of his current strategy outweigh its benefits. In early February 2008, senior Sadrist officials called upon their leader not to prolong the ceasefire, due to expire later in the month.

The U.S. response – to continue attacking and arresting Sadrist militants, including some who are not militia members; arm a Shiite tribal counterforce in the south to roll back Sadrist territorial gains; and throw its lot in with Muqtada’s nemesis, ISCI – is understandable but short-sighted. The Sadrist movement, its present difficulties aside, remains a deeply entrenched, popular mass movement of young, poor and disenfranchised Shiites. It still controls key areas of the capital, as well as several southern cities; even now, its principal strongholds are virtually unassailable. Despite intensified U.S. military operations and stepped up Iraqi involvement, it is fanciful to expect the Mahdi Army’s defeat. Instead, heightened pressure is likely to trigger both fierce Sadrist resistance in Baghdad and an escalating intra-Shiite civil war in the south.

Muqtada’s motivations aside, his decision opens the possibility of a more genuine and lasting transformation of the Sadrist movement. In the months following his announcement, he sought to rid it of its most unruly members, rebuild a more disciplined and focused militia and restore his own respectability, while promoting core demands – notably, protecting the nation’s sovereignty by opposing the occupation – through legitimate parliamentary means. The challenge is to seize the current opportunity, seek to transform Muqtada’s tactical adjustment into a longer-term strategic shift and encourage the Sadrists’ evolution toward a strictly non-violent political actor.

Baghdad/Damascus/Brussels, 7 February 2008

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