Le grand retour de la France en Irak
Le grand retour de la France en Irak

Le grand retour de la France en Irak

Le scrutin parlementaire qui s'est déroulé en Irak a donné le coup d'envoi à un départ rapide du gros des troupes déployées par Washington. L'ère de l'occupation américaine touchant progressivement à sa fin, le rôle d'autres acteurs devrait se renforcer. En Europe, Paris est une des rares capitales à s'être investie dans l'arène irakienne, préparant ce moment à marche forcée.

La France a accéléré en 2009 un processus de normalisation à tout-va avec Bagdad, considérant que la transition chaotique amorcée en 2003 donnait des signes tangibles de maturité. L'insécurité autrefois généralisée plafonnait à un niveau acceptable, malgré l'effacement de la présence militaire américaine ; le discours nationaliste adopté par une élite politique jusque-là sectaire semblait répondre à l'expression d'une identité populaire profonde, résurgente, susceptible de colmater les brèches ouvertes par les violences passées ; des élections locales assuraient une forme de redistribution pacifique du pouvoir ; enfin, Bagdad laissait miroiter des perspectives économiques dans un marché où tout est à reconstruire, à commencer par le secteur pétrolier, chargé de financer le reste.

Amorçant un virage, Nicolas Sarkozy a nommé comme ambassadeur en Irak son conseiller Boris Boillon , orchestré une série de sommets dans les deux capitales, et présidé à l'approfondissement des relations dans de nombreux domaines. En l'espace de quelques mois, Paris, d'observateur ombrageux du fiasco américain, s'est mué en acteur européen de premier plan sur la scène irakienne.

Ce volontarisme s'inscrit dans une dynamique plus large, la France tâchant de se construire un rôle spécifique en Syrie, au Liban, en Iran ou encore sur le processus de paix. Sur chacun de ces dossiers, elle avait progressivement perdu toute pertinence, s'alignant derrière les positions américaines, ou au contraire les dénonçant à grand renfort d'effets de manche, sans actions concrètes sur le terrain. En 2003, par exemple, Paris n'a quasiment pas capitalisé sur l'immense popularité acquise dans le monde arabe, après s'être s'opposé avec éloquence à l'invasion de l'Irak.

Cela dit, pour rafraîchissante et prometteuse qu'elle soit, cette volonté de rupture avec des traditions diplomatiques poussiéreuses présente les mêmes travers qu'une démarche semblable en politique intérieure. Pressée de normaliser les relations avec Bagdad, la France risque d'aller trop vite, de sauter des étapes, notamment celle d'une réflexion stratégique venant sous-tendre une politique ambitieuse mais réaliste. Comment croire, par exemple, qu'elle puisse se placer simultanément à l'avant-garde de la reconstruction de l'Irak et de la confrontation de l'Iran, dont l'influence sur son voisin demeure considérable ? Comment convaincre les entreprises françaises de se lancer dès à présent dans l'aventure, avant même que Paris n'ait articulé sa vision sur des dossiers dont dépend à la fois l'avenir du pays et celui des relations bilatérales : la représentation des exclus du système politique, les rapports entre Arabes et Kurdes, la cohésion et le professionnalisme de l'appareil sécuritaire, le retour des nombreux déplacés et réfugiés, etc. ?


De fait, la posture française relève à ce jour du pari – celui d'un Irak dont le socle politique aurait été posé, et dont le corps prendra forme à petits coups de burin, bruyamment, mais selon des courbes déjà inscrites dans la pierre. Ce scénario est possible, mais il n'est en rien inéluctable.

Comme une majorité de conflits, l'Irak porte en lui-même les ferments d'une instabilité chronique, sous des formes vraisemblablement variées. Une Constitution controversée, des institutions fragiles, une société brutalisée et confuse, un voisinage lui-même troublé, en faut-il vraiment plus ? Certes, les scrutins se succèdent, le Parlement fonctionne tant bien que mal, les assassinats se font plus ciblés, et les attentats aveugles moins fréquents. Il reste que l'Irak présente peu de points d'ancrage – de par la fluidité du contexte politique, institutionnel, juridique et régional – auxquels arrimer des relations bilatérales solides.

Le bilan du gouvernement irakien sortant, sur chacune des grandes questions pendantes déjà évoquées, a de quoi inquiéter, d'autant que le retrait américain diminuera le rôle de garde-fou exercé jusqu'à ce jour par les Etats-Unis.

Une logique française de séduction, qui consisterait à tout offrir à Bagdad – en termes d'accords de coopération, d'investissements et de soutien inconditionnel au plan diplomatique –, risquerait de s'avérer aussi coûteuse que précaire. La France parviendrait peut-être à se positionner comme partenaire commercial privilégié d'un gouvernement donné, mais qu'en serait-il des suivants ? La diplomatie des contrats, sous Saddam Hussein , est un précédent inquiétant en la matière.

Paris gagnerait plutôt à adopter une politique de longue haleine, accompagnant la consolidation des institutions et du système politique dans son ensemble. Un projet sincère de réconciliation nationale, la normalisation des relations avec la Syrie ou encore l'érection d'un système judiciaire digne de ce nom sont autant de domaines où les Etats-Unis se sont révélés absents – par crainte, justement, d'aliéner un gouvernement supposément allié – et où la France pourrait davantage affirmer sa spécificité.

Plus généralement, l'Irak a tout le loisir, à ce stade, de se comporter en commissaire priseur face à des acteurs étrangers anxieux de faire les meilleures affaires. Il faudrait viser, plutôt, une relation plus traditionnelle, dans laquelle chaque partie a des intérêts bien compris, des droits et des devoirs. C'est en définissant clairement les principes d'une relation saine que la France peut espérer voire celle-ci durer.

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