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Algiers Port, General View of Algiers on 24 November 2017 Algerian voters are choosing new local leaders in an election marked by the frustration of growing poverty caused by low oil prices. Billal Bensalem / NurPhoto
Report 192 / Middle East & North Africa

Surmonter la paralysie économique de l’Algérie

En Algérie, la paralysie politique fait obstacle aux réformes économiques indispensables pour libérer le pays de sa dépendance aux hydrocarbures. Pour éviter une nouvelle période d’instabilité et une crise économique, le gouvernement devrait faire un effort de transparence sur l’état des finances publiques et améliorer les perspectives pour les jeunes.

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Que se passe-t-il ? Depuis la chute du cours du pétrole en 2014, le modèle économique de l’Algérie, qui a émergé de la guerre civile des années 1990, parait s’essouffler de plus en plus. Malgré de nombreuses promesses de réformes, le système politique reste paralysé, avec à sa tête un président vieillissant et malade qui semble prêt à entamer un nouveau mandat de cinq ans après les élections de 2019.

En quoi est-ce significatif ? La réforme de la politique économique de l’Algérie n’a que trop tardé. Mais l’incertitude autour d’une éventuelle succession présidentielle et la volonté d’une classe entrepreneuriale très dépendante de l’Etat de maintenir le statu quo entravent la capacité du gouvernement à prendre les mesures indispensables pour faire face aux défis de la prochaine décennie.

Comment agir ? Les premières étapes pourraient consister à améliorer la transparence des finances publiques, à mener un débat élargi sur les défis auxquels l’Algérie est confrontée et sur les moyens de les relever, et à mettre l’accent sur la jeunesse algérienne, qui représente la majeure partie de la population et dont l’avenir est en jeu, lors des discussions sur les réformes.

Synthèse

La nécessité de diversifier l’économie algérienne pour diminuer sa dépendance aux hydrocarbures revêt un caractère d’urgence depuis que le cours du pétrole a commencé à chuter de façon spectaculaire, en 2014. Les nouvelles réalités financières ne permettent plus de maintenir le niveau élevé de dépenses publiques des dix dernières années, qui vide rapidement les caisses de l’Etat et augmente le déficit. Malgré les promesses des gouvernements successifs de faire des réformes et de rééquilibrer les finances publiques, la paralysie politique a fait obstacle à toute mesure décisive. L’histoire récente du pays – marquée par la récession économique des années 1980 et l’instabilité politique qui s’ensuivit, puis la guerre civile des années 1990 – entrave les efforts du gouvernement pour trouver un consensus politique sur des réformes et les mettre en œuvre. Faute d’y parvenir, une nouvelle période d’instabilité risque de s’ouvrir. Pour sortir de cette impasse, le gouvernement devrait tenter d’être plus transparent et de mieux communiquer sur les difficultés économiques du pays, de consulter un éventail plus large d’acteurs socio-économiques et de mettre l’accent en particulier sur les jeunes.

Le pays se heurte à deux difficultés majeures. Certains groupes réunis autour d’intérêts particuliers et disposant d’une influence politique notable défendent le statu quo, dont bénéficie la sphère entrepreneuriale très dépendante de l’Etat. Par ailleurs, des considérations politiques limitent l’enthousiasme pour une approche plus agressive. Les troubles politiques et le bain de sang qui ont suivi les mesures d’austérité et les réformes politiques des années 1980 et 1990 continuent de hanter les esprits. Le gouvernement se montre logiquement réticent à renoncer aux dépenses publiques généreuses qui ont aidé à rétablir la paix dans le pays à la suite de la « décennie noire » des années 1990 – jusqu’à 200 000 Algériens sont morts dans les combats qui ont opposé l’Etat aux groupes islamistes. La question de la succession et de l’héritage d’Abdelaziz Bouteflika, président depuis 1999 et architecte de la réconciliation nationale, est un autre élément important. Bouteflika semble déterminé à se présenter pour un cinquième mandat de cinq ans en avril prochain, en dépit d’une santé fragile et des voix qui s’élèvent pour lui demander de passer le relai à une nouvelle génération. Ce facteur contribue au sentiment général de paralysie.

Malgré une augmentation des recettes en 2018 du fait d’un rétablissement du cours du pétrole, la crise économique pourrait frapper le pays dès 2019.

Malgré une augmentation des recettes en 2018 du fait d’un rétablissement (peut-être temporaire) du cours du pétrole, la crise économique pourrait frapper le pays dès 2019. Elle pourrait se greffer aux tensions qui entourent l’élection présidentielle (que Bouteflika gagnerait haut la main si, comme prévu, il se représentait) et, au-delà, la transition politique à venir. Pour éviter la crise, le gouvernement a mis en œuvre plusieurs séries de coupes budgétaires, dont les résultats ne seront pas immédiats, et a mené une politique monétaire expansionniste, qui alimente l’inflation et permet seulement au gouvernement de gagner du temps sans s’attaquer aux problèmes de fond. Bien que les responsables gouvernementaux aient tracé les contours d’un programme plus large de diversification industrielle et de réforme des subventions, entre autres mesures, les experts nationaux et internationaux soulignent toujours l’absence de stratégie de réforme globale. Le changement menace trop d’intérêts politiques et commerciaux et cela gâche les chances d’anticiper une crise fiscale qui, si elle n’est pas maitrisée assez tôt, nécessitera des politiques plus douloureuses et sources d’instabilité.

L’incertitude politique qui caractérise l’élaboration de la politique économique était manifeste au temps du Premier ministre Abdelmajid Tebboune, remercié en 2017 après avoir tenté d’opérer de profonds changements de politique économique. Son successeur, Ahmed Ouyahia, trois fois Premier ministre par le passé, est un pilier de la classe dirigeante ; à défaut de nouveauté, il apporte son expérience et sa capacité à naviguer dans les eaux troubles d’un gouvernement divisé. Néanmoins, tous les gouvernements algériens finissent par être affectés par la paralysie croissante – dans le domaine de la politique économique comme ailleurs – d’un régime présidentiel fort, résultat de l’état de santé de Bouteflika et de l’incertitude sur la façon dont son éventuel successeur fera évoluer la relation entre le pouvoir politique, le secteur public et le secteur privé.

A terme, l’Algérie ne pourra pas se contenter d’apporter de petits ajustements techniques à sa politique économique. Elle devrait tenter de renégocier le contrat social implicite entre l’Etat et les citoyens, longtemps façonné par les avantages (et inconvénients) d’une économie fondée sur la rente pétrolière, à savoir que l’Etat pourvoyait aux besoins d’une population tenue de s’exécuter. Les failles de ce modus vivendi sont de plus en plus apparentes, en particulier lors des fréquentes manifestations socio-économiques qui agitent le du pays. Néanmoins, depuis la fin des années 1980, les modes de contestation exprimant un désir de changement – manifestations de masse, appels à des réformes politiques et nombre d’autres formes d’activisme obligeant parfois l’Etat à faire des concessions – ont souvent généré une profonde instabilité et des conflits. Près de vingt ans après la fin de la guerre civile des années 1990, il est temps d’abandonner ce modèle de moins en moins viable, tout en reconnaissant ce qu’il a pu apporter en matière de paix et de stabilité.

Pour lancer ce processus, le gouvernement devrait prendre des mesures simples pour établir une feuille de route de la réforme économique :

  • Communiquer davantage avec le public et être plus transparent concernant l’état des finances publiques et les mesures qu’il compte prendre dans ce domaine. Le gouvernement devrait éviter d’introduire de nouvelles politiques sans consulter les institutions étatiques et sans les préparer. Il devrait également répondre aux préoccupations croissantes de la population en matière de corruption, par exemple en nommant une commission chargée d’examiner quelles réformes administratives et législatives seraient le mieux à même d’y couper court. Sur le long terme, ce serait un outil plus efficace que les procès, perçus comme très politisés et peu dissuasifs ;
     
  • Inclure un éventail plus large d’acteurs de la société civile et du secteur privé dans ses consultations sur la politique économique, au-delà des associations d’entreprises et des syndicats qui sont actuellement ses principaux interlocuteurs ;
     
  • Mettre l’accent en particulier sur les jeunes dans l’élaboration du programme de réforme, qu’ils soient demandeurs d’emploi ou entrepreneurs. Cela pourrait passer, dans un premier temps, par une enquête sur les besoins des jeunes Algériens et par la création de mécanismes de consultation pour prendre en compte leur opinion.

Alger/Bruxelles, 19 novembre 2018

I. Introduction

L’Algérie fait face à deux transitions difficiles. La première, rendue nécessaire par la chute des prix du pétrole depuis le pic du début des années 2010, correspond à la sortie d’un modèle économique reposant principalement sur les revenus pétroliers et gaziers et sur d’importantes dépenses publiques. La seconde se rapporte à une succession présidentielle incertaine, avec un président, Abdelaziz Bouteflika, âgé de 81 ans et très affaibli par un accident vasculaire cérébral en 2013, qui arrivera au terme de son quatrième mandat de cinq ans en 2019. Ces deux transitions sont liées : l’ère Bouteflika a coïncidé, jusqu’en 2014, avec une période d’augmentation continue des prix du pétrole qui a soutenu l’économie algérienne alors que le pays se relevait de la guerre civile des années 1990. Cette période a aussi vu naitre une nouvelle classe d’entrepreneurs qui a stimulé la croissance mais dont le poids politique croissant et la corruption rampante constituent un frein aux réformes. Pour préserver la relative stabilité de l’Algérie dans une région tourmentée, il sera crucial de réussir simultanément ces deux transitions.

Ce rapport montre pourquoi le modèle économique actuel n’est pas viable, une situation que les autorités reconnaissent ouvertement mais qu’elles peinent à corriger. Cette difficulté est courante dans les Etats « rentiers » – dont le budget annuel dépend excessivement des revenus pétroliers – confrontés à l’impératif de changement : la population, habituée au carburant et autres produits de base subventionnés, voit d’un mauvais œil la baisse des dépenses publiques. En Algérie, la tâche est rendue plus difficile par le lien tacite entre la prospérité économique et le processus de réconciliation nationale entrepris depuis l’arrivée au pouvoir de Bouteflika, en 1999. La conjoncture économique des années d’après-guerre civile, avec des prix du pétrole au beau fixe permettant à la fois des dépenses sociales et l’émergence d’une nouvelle élite économique, a contribué à éviter le retour de la violence. Les réformes sont freinées à la fois par les traumatismes persistants de la guerre civile – qui avait commencé comme un mouvement populaire appelant à des réformes politiques et économiques pour se terminer dans un bain de sang –, et par la capacité de groupes d’intérêts influents qui ont prospéré sous Bouteflika de bloquer tout changement politique qui risquerait de les affecter négativement.

Les soulèvements arabes de 2011 et leurs conséquences ont souligné la fragilité des modèles économiques et politiques qui existent dans la région.

Les soulèvements arabes de 2011 et leurs conséquences ont souligné la fragilité des modèles économiques et politiques qui existent dans la région. L’Algérie ne s’identifie pas à ces pays car elle a connu, et fini par surmonter, ses propres bouleversements politiques et sociaux majeurs dans les années 1980 et 1990. Conséquence de cette histoire et des traumatismes associés, le pays n’a pas connu de troubles significatifs en 2011. La classe au pouvoir, bien que souvent critiquée, conserve une légitimité historique qui découle de la guerre de libération nationale contre la France, ainsi que le soutien de la population, en partie du fait de l’absence d’alternatives claires. Pourtant, l’Algérie a de nombreux points communs avec ses voisins : une population très jeune, une économie réfractaire aux réformes qui tourne au ralenti, et une passation de pouvoir plus qu’incertaine à l’horizon. Le sentiment d’être à l’abri des tendances régionales ne devrait pas donner lieu à de la complaisance.

Ce rapport repose sur des recherches effectuées en Algérie en 2017 et 2018, y compris des entretiens menés avec des responsables gouvernementaux et politiques, des entrepreneurs, des membres de la société civile, des universitaires et des journalistes. Il s’intéresse aux façons de conjuguer la volonté actuelle d’éviter un choc socio-économique en pleine transition politique et la nécessité pour le pays de s’adapter à un environnement économique très volatile et de répondre aux attentes des Algériens au seuil de la prochaine décennie.

II. Un modèle économique à bout de souffle

A. Une dépendance dangereuse aux réserves d’hydrocarbures qui s’épuisent

L’Algérie est extrêmement dépendante des revenus des hydrocarbures. Le pétrole et le gaz représentaient 97 pour cent des exportations, deux tiers des revenus de l’Etat et un tiers du PIB en 2014.[fn]Entretien de Crisis Group, Amor Khelif, directeur de recherche, Centre de recherche en économie appliquée pour le développement, Alger, septembre 2017. Voir aussi Yanis Ainas, Nacer Ouarem et Said Souam, « Les hydrocarbures : atout ou frein pour le développement de l’Algérie ? », Revue Tiers Monde, no. 210 (février 2012), p. 69-88.Hide Footnote En des jours meilleurs, cette ressource a permis à l’Etat de dépenser sans compter pour acheter la loyauté des élites et la paix sociale. Les revenus du pétrole ont permis au gouvernement d’ignorer largement les demandes de participation citoyenne et de transparence. Et quand les bénéfices financiers tels que les généreuses subventions et la gratuité des logements se sont révélés insuffisants pour étouffer la grogne sociale, ces revenus ont permis aux services de sécurité d’acquérir les moyens coercitifs nécessaires pour la réprimer.[fn]Merouan Mekouar, Protest and Mass Mobilization: Authoritarian Collapse and Political Change in North Africa (New York, 2016), p. 15-16.Hide Footnote

Mais l’économie de rente a ses défauts. Elle a rendu l’Etat complaisant, protégé un secteur privé dans lequel les marchés publics sont attribués sur la base des relations personnelles plutôt que du mérite ou de l’efficacité, et maintenu des industries non compétitives à l’échelle internationale. Cela a également favorisé un sentiment d’ayant droit au sein de la population. Ces différents facteurs ont fait de l’Algérie un pays vulnérable aux fluctuations mondiales des prix des marchandises, ce qui risque de transformer le déclin économique qui dure depuis 2014 en une crise de légitimité politique. Le manque d’efficacité dans le secteur énergétique entrave encore davantage une économie qui tourne au ralenti. Ainsi, tandis que sa production diminue, l’Algérie est devenue le seul membre de l’OPEP à pomper en-dessous du quota autorisé, malgré les efforts entrepris pour attirer de nouveaux investisseurs.[fn]Depuis le pic de 2005 – 1,7 million de barils de pétrole par jour et 250 millions de mètres cubes de gaz naturel par jour – la production de pétrole et de gaz a chuté. Voir « Algeria is reforming its laws to attract foreign investment in hydrocarbons », U.S. Energy Information Administration, 4 août 2015. Des déclarations publiques erronées et un climat d’opacité autour des statistiques de production de gaz contribuent à dissuader les investisseurs. Selon un analyste, « lorsque l’on cherche à obtenir les statistiques de production du gaz, on a l’impression de chercher un secret d’Etat ». Entretien de Crisis Group, Geoff Porter, PDG, North Africa Risk Consulting, mai 2017.Hide Footnote

Les réserves énergétiques prouvées de l’Algérie s’amenuisent également. Le calendrier prévisionnel d’extraction – vingt ans pour le pétrole et quinze pour le gaz – indique que d’ici une ou deux générations et à moins de nouvelles découvertes significatives ou d’avancées technologiques majeures, les réserves pourraient être épuisées.[fn]Entretien de Crisis Group, expert de l’Algérie au sein d’une organisation financière internationale, Washington, février 2017.Hide Footnote En attendant, les effets de la baisse des investissements internationaux dans le secteur des hydrocarbures et du vieillissement des champs pétrolifères se font déjà sentir. En 2007, l’Algérie a exporté 85 milliards de mètres cubes (mmc) de gaz naturel ; en 2018, l’objectif d’exportation n’est plus fixé qu’à 50 mmc. En outre, la consommation nationale augmente, du fait de la croissance démographique et de l’évolution des modes de consommation. Une proportion croissante de la production reste dans le pays, ce qui diminue les exportations et, par conséquent, l’accès aux devises étrangères nécessaires à l’importation de marchandises.

L’Algérie redouble d’efforts pour augmenter sa production, y compris en employant des techniques controversées telles que la fracturation hydraulique.[fn]Les récentes initiatives d’exploitation du gaz de schiste risquent de susciter de nouvelles vagues de mécontentement dans le Sud, où sa production a déjà provoqué des manifestations par le passé. Voir le rapport Moyen-Orient et Afrique du Nord de Crisis Group N°171, Sud de l’Algérie : turbulences à l’horizon, 21 novembre 2016.Hide Footnote Tandis que l’ambivalence affichée concernant une participation étrangère accrue dans le secteur du pétrole et du gaz a bloqué à maintes reprises les réformes réglementaires, l’Etat pourrait se trouver dans l’obligation d’opter pour des solutions plus radicales, comme rendre l’investissement en Algérie plus attractif pour des multinationales capables d’améliorer le rendement des puits existants et de développer de nouvelles ressources telles que le gaz de schiste.[fn]Un analyste de l’industrie pétrolière déclare : « Auparavant, le ministre de l’Energie et [l’entreprise pétrolière nationale] Sonatrach parlaient de la réforme du secteur parce qu’il convenait de le faire. Désormais, on ressent un réel sentiment d’urgence ». Entretien de Crisis Group, Geoff Porter, PDG, North Africa Risk Consulting, octobre 2017. Pour davantage d’informations sur la réforme du secteur pétrolier, voir Viktor Katona, « Why Algeria’s Oil Sector Isn’t Booming », oilprice.com, 6 septembre 2018.Hide Footnote Le projet du gouvernement d’augmenter la production de pétrole de 14 pour cent d’ici 2019 et d’investir des milliards dans l’exploration n’est pas réaliste, en partie à cause des interminables scandales de corruption qui paralysent la Sonatrach, l’entreprise pétrolière d’Etat ; ceux-ci sont généralement considérés comme le résultat d’un bras de fer entre les responsables politiques et les services de renseignement.[fn]En 2009 et 2010, le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), le service de renseignements algérien, a accusé de hauts responsables de l’entreprise pétrolière publique Sonatrach et le ministre de l’Energie de l’époque, Chekib Khelil, de pots-de-vin. L’accusation a été largement perçue comme une attaque contre le président, Khelil étant l’un des plus proches alliés de Bouteflika. Voir « Algerian leader spars with security chiefs », United Press International, 3 février 2010 ; Mélanie Matarese, « L'entourage de Bouteflika éclaboussé par les affaires », Le Figaro, 1er avril 2013. Khelil, qui dément ces accusations, a fui aux Etats-Unis en 2013 et est rentré en Algérie en avril 2016 après le démantèlement de la DRS par Bouteflika. Voir Farid Alilat, « Algérie : Chakib Khelil, les secrets d’un retour », Jeune Afrique, 14 juin 2016. Pour plus d’informations sur le démantèlement de la DRS, voir le rapport Moyen-Orient et Afrique du Nord de Crisis Group N°164, L’Algérie et ses voisins, 12 octobre 2015.Hide Footnote Une gestion chaotique, marquée par la succession de quatre ministres de l’Energie et de six PDG de la Sonatrach depuis 2010, a affecté la stabilité du secteur pétrolier. Comme le souligne un analyste de l’industrie pétrolière :

Ce fut un double revers. Le scandale qui a entaché la Sonatrach et le ministère de l’Energie en 2010 a laissé tout le monde dans l’expectative. A cette période a succédé la chute des prix du pétrole en 2014. Or, avec cette dégringolade, même si les entreprises pétrolières se sentaient mieux armées pour faire face aux risques liés aux changements à leur tête et à l’environnement réglementaire, elles ne disposaient pas de la marge de manœuvre financière qui leur aurait permis de retourner en Algérie et de commencer à investir.[fn]Entretien de Crisis Group, Geoff Porter, PDG, North Africa Risk Consulting, mai 2017.Hide Footnote

Crisis Group interview, Geoff Porter, CEO, North Africa Risk Consulting, May 2017.Hide Footnote

B. Le choc pétrolier de 2014

Mi-2014, les prix du pétrole ont entamé une chute vertigineuse. Le baril, qui valait entre 80 et 110 dollars de 2011 à 2013, s’est négocié entre 40 et 60 dollars pendant presque toute la période 2015-2017. Depuis, l’Algérie a puisé dans ses 200 milliards de dollars de réserves de change pour maintenir son économie à flot, ce qui a souligné les faiblesses structurelles de son modèle économique. La chute du cours du pétrole a eu des conséquences désastreuses pour les caisses de l’Etat : en 2007, les recettes publiques s’élevaient à 74 milliards de dollars ; en 2017, elles étaient tombées à 24 milliards de dollars.[fn]Entretien de Crisis Group, Amor Khelif, directeur de recherche, Centre de recherche en économie appliquée pour le développement, Alger, septembre 2017.Hide Footnote Parallèlement, l’Algérie a triplé sa facture d’importation de carburant entre 2016 et 2017, pour atteindre un montant record de 2,5 milliards de dollars.[fn]« Algeria in talks with oil firms to set up trading venture », Reuters, 24 juillet 2018.Hide Footnote

Bien que le prix du baril de pétrole se soit stabilisé entre 40 et 60 dollars en 2017 avant d’augmenter à nouveau en 2018, cela n’est pas nécessairement le signe d’une reprise durable. Quoi qu’il en soit, un cours du pétrole plus haut aurait pour seul effet de permettre aux autorités de gagner du temps avant de s’attaquer aux problèmes de fond.[fn]Selon un économiste algérien et responsable politique à la retraite, « même si elle a amené beaucoup d’argent, l’augmentation du cours du pétrole de 2008 fut une catastrophe ; une drogue semblable à l’opium ou à la cocaïne. A chaque fois que nous y avons goûté, au début des années 1980 et en 2007-2008, l’Etat s’est lancé à corps perdu dans des dépenses et des grands projets qui ne sont pas rentables ». Entretien de Crisis Group, Alger, octobre 2017.Hide Footnote L’Etat ne peut plus se permettre d’ignorer ce que les économistes appellent le « syndrome hollandais » : une devise nationale surévaluée (en raison de la politique de la Banque centrale visant à maintenir un dinar algérien artificiellement fort) qui renchérit les exportations et les rend ainsi non compétitives. Cela aboutit à une diminution de la productivité industrielle hors secteur pétrolier, ce qui aggrave le chômage et rend l’économie fortement vulnérable aux fluctuations imprévisibles des prix des marchandises (par exemple du pétrole, des minéraux et des céréales).

Les gouvernements algériens successifs l’ont reconnu. Abdelmalek Sellal, Premier ministre entre 2012 et 2017, avait appelé en 2016 à mettre en place un « nouveau modèle économique » qui réduirait le rôle de l’Etat tout en consolidant celui du secteur privé et en limitant la dépendance aux revenus pétroliers et gaziers.[fn]« Sellal présente les grandes lignes du nouveau modèle de croissance économique », Radio Algérie, 5 juin 2016.Hide Footnote Ses successeurs ont répété le même message.[fn]« Ahmed Ouyahia : “L’Economie de marché est une fatalité irréversible” », Algérie1.com, 23 décembre 2017.Hide Footnote Ils se sont tous heurtés à la résistance de groupes d’intérêt économique influents et à l’inertie institutionnelle, qui les ont condamnés à renoncer à leurs projets de réforme.

Néanmoins, l’Algérie dispose encore d’une marge de manœuvre importante pour concevoir une nouvelle approche, principalement grâce à la faiblesse de sa dette extérieure, inférieure à 2 pour cent du PIB. Ses partenaires – en particulier les pays européens qui souhaitent pouvoir compter sur des Etats forts au sud de la Méditerranée, pour coopérer en matière de sécurité régionale et endiguer les flux de migrants et de réfugiés – sont prêts à apporter leur soutien. Les experts prévoient que les réserves de change, bien qu’elles s’amenuisent, pourront encore financer les dépenses publiques pour environ deux ans. Comme l’indique un expert au sein d’une institution financière internationale :

Le choc pétrolier a rendu plus manifeste le fait que des changements étaient nécessaires de toute urgence. La difficulté pour les autorités algériennes sera de trouver le bon rythme : si ces changements sont trop lents, l’ajustement pourrait être chaotique, et s’ils sont trop rapides, ils se heurteront la résistance de la population. Les autorités ont les moyens de placer le curseur au bon endroit ; reste à trouver cet endroit.[fn]Entretien de Crisis Group, expert de l’Algérie au sein d’une organisation financière internationale, Washington, février 2017.Hide Footnote

Crisis Group interview, Algeria expert at an international financial institution, Washington, February 2017.Hide Footnote

C. Quel programme de réforme ?

Quand le cours du pétrole s’est effondré en juin 2014, l’Algérie disposait d’importantes réserves qui lui ont permis d’amortir le choc (178 milliards de dollars de devises étrangères et 37 milliards de dollars dans son Fonds de régulation des recettes [FRR], financé par les excédents budgétaires liés aux exportations d'hydrocarbures). Pourtant, au début de l’année 2018, il ne restait plus que 97,3 milliards de dollars de réserves, tandis que le gouvernement a épuisé le FRR en 2017 pour financer les déficits budgétaires successifs.[fn]Le gouvernement a créé le FRR en 2000 pour investir les excédents budgétaires en vue de financer la dette extérieure. Des experts ont critiqué la gestion opaque de ce fonds. Voir M. Hachemaoui, « La corruption politique en Algérie : l’envers de l’autoritarisme », Esprit, No. 6 (juin 2011), p. 111-135. Sur les statistiques de réserves de la Banque centrale, voir Situation de la Banque d’Algérie, Banque d’Algérie, juin 2018. Il existe moins de statistiques publiques sur le FRR mais tout indique que le fonds a été épuisé au début de l’année 2017. Voir « Le Fonds de régulation des recettes épuisé depuis février », Le Matin d’Algérie, 8 septembre 2017.Hide Footnote Les autorités, persuadées que le cours du pétrole allait remonter, ont calculé le budget de 2017 sur la base d’un baril de pétrole à 70 dollars d’ici 2020 – un niveau atteint au premier trimestre de 2018, mais qui pourrait ne pas se maintenir.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable du ministère des Finances algérien, Alger, décembre 2016.Hide Footnote

Crisis Group interview, Algerian finance ministry official, Algiers, December 2016.Hide Footnote

Prudemment et sans grande cohérence, le gouvernement a reconnu la crise.

Prudemment et sans grande cohérence, le gouvernement a reconnu la crise.[fn]Dès mai 2015, le Premier ministre Abdelmalek Sellal a déclaré : « L’Algérie n’est pas à l’abri d’une crise économique majeure ». Cité dans « Crise économique : les aveux de Sellal », Le Quotidien d’Oran, 26 mai 2015. En septembre 2017, le Premier ministre Ahmed Ouyahia a déclaré au parlement : « Depuis 2014, l’Algérie est frappée par une crise financière qui s’annonce durable, car rien ne prévoit, à court et moyen terme, un redressement sensible des prix du pétrole ». Cité dans « Ouyahia dépeint un tableau sombre de la situation financière de l’Algérie », Tout Sur l’Algérie, 7 septembre 2017. Le 14 juin 2017, Bouteflika a publié un communiqué dans lequel il affirmait que « la crise des prix du pétrole s’installe dans la durée ». https://www.tsa-algerie.com/document-le-communique-des-conseils-des-ministres.Hide Footnote Il a introduit de timides mesures d’austérité dans le budget 2016, en coupant de 9 pour cent les dépenses publiques. Début 2016, il a augmenté le prix du carburant subventionné. N’étant confronté à aucune opposition d’envergure, il a ensuite opté pour des mesures plus agressives, diminuant de 14 pour cent les dépenses publiques dans le budget 2017. Il a également pris d’autres mesures telles que l’introduction de restrictions à l’importation et l’autorisation d’une dépréciation contrôlée du dinar algérien. Le budget 2018, adopté en décembre 2017, prévoit de nouvelles coupes. A cela s’est ajouté le recours à l’assouplissement quantitatif – une création de monnaie par la Banque centrale à travers l’émission d’obligations d’Etat – pour stimuler l’économie.

Ces mesures comportaient de nombreux risques. Bien qu’encensées par certains, il reste à savoir si elles constituent une stratégie globale de réforme économique ou une réponse superficielle à une crise urgente. Les experts économiques et les institutions financières ont en particulier critiqué l’assouplissement quantitatif. Selon un économiste, la mesure ne fait que « jeter de l’huile sur le feu » de l’inflation et augmentera le coût de la vie, découragera les investissements directs étrangers et sapera probablement les efforts d’industrialisation.[fn]Il déclare également : « Si les entreprises et la création d’emploi étaient dynamiques, l’afflux de liquidités à un meilleur prix pourrait contribuer à relancer la croissance. Mais l’environnement de l’Algérie n’est ni stable ni dynamique. Le financement non conventionnel aura donc des effets néfastes à court terme et entravera la croissance à long terme ». Entretien de Crisis Group, économiste algérien, septembre 2017. Le FMI a émis des critiques similaires vis-à-vis du gouvernement concernant le recours à l’assouplissement quantitatif plutôt qu’à l’emprunt extérieur.Hide Footnote Un diplomate européen résume ces critiques en ces termes : « L’assouplissement quantitatif vise à gagner du temps, pas à mettre en œuvre des réformes. Cela augmente juste les liquidités, au risque de créer de l’inflation. »[fn]Le Fonds monétaire international (FMI) a émis cette critique à de nombreuses reprises depuis 2015, et plus récemment dans le document « 2017 Article IV Consultation », juin 2017. Le gouvernement a opéré des coupes sans s’assurer d’un soutien suffisant de la population, ce qui risque selon l’institution financière de ralentir inutilement l’économie. Elle a également conseillé au gouvernement d’envisager l’emprunt extérieur comme une solution alternative à l’assouplissement quantitatif, qui a un effet inflationniste. Entretien de Crisis Group, Alger, février 2018.Hide Footnote

Certains responsables affirment que le gouvernement a l’intention de rationaliser les dépenses publiques en révisant les programmes de subventions inefficaces et inutiles, d’augmenter les impôts pour la frange la plus riche de la population, de réduire et de formaliser l’économie informelle en rendant le secteur bancaire plus flexible et d’encourager la croissance du secteur industriel (qui représente actuellement moins de 5 pour cent du PIB).[fn]Entretien de Crisis Group, conseiller économique du gouvernement, Alger, septembre 2017.Hide Footnote Experts et responsables politiques s’accordent à dire que la diversification de l’économie visant à réduire sa dépendance aux revenus pétroliers et gaziers, de préférence via l’augmentation d’autres types d’exportations, est indispensable, tout comme la réduction de la facture des importations.[fn]Entretiens de Crisis Group, experts algériens de la diversification, responsables de la politique économique, Alger, septembre 2017. La plupart des experts estiment que le gouvernement devrait chercher à stimuler la croissance par les exportations plutôt que d’adopter de nouvelles mesures visant à bloquer les importations ou à y trouver des substituts, qui peuvent entrainer des pénuries de produits de base et de matériaux industriels. Voir aussi Alan Gelb, « Diversification économique dans les pays riches en ressources naturelles », présenté dans le cadre du séminaire « Ressources naturelles, finances et développement : les défis d’hier et d’aujourd’hui » coorganisé par la Banque centrale algérienne et l’Institut du FMI, Alger, 4-5 novembre 2010.Hide Footnote Les responsables débattent depuis des années des moyens de mettre en œuvre ces réformes majeures, mais sans résultat concret.

D. Les traumatismes du passé

Cette inaction s’explique notamment par le fait que le passage d’un socialisme d’Etat à un modèle plus proche d’une économie de marché de la fin des années 1980 au début des années 1990 est intimement lié, dans l’esprit des Algériens, à la violence de la décennie noire qui a suivi. Lorsque le cours du pétrole s’effondre en octobre 1985, les recettes tirées des exportations de gaz et de pétrole chutent de plus de 40 pour cent. S’ensuit une crise à plusieurs niveaux : les autorités abandonnent les programmes d’investissement et réduisent les programmes sociaux de grande ampleur. Les usines ferment, ce qui entraine une hausse du chômage et une chute de la productivité. Le gouvernement, persuadé que le cours du pétrole va remonter, puise alors dans les réserves de change et emprunte à l’extérieur pour financer les déficits budgétaires.[fn]« Lorsque la crise de la dette frappa en 1993, nous disposions de 7 milliards de dollars de recettes et nous devions 8 milliards. Nous nous sommes rendus au FMI comme un mouton de l’Aïd va à l’abattoir. » Entretien de Crisis Group, économiste algérien et conseiller politique à la retraite, Alger, octobre 2017. Les politiques adoptées à l’époque ont abouti à la fermeture d’un millier d’entreprises publiques et au licenciement de 400 000 salariés, des faits que les autorités n’ont reconnus qu’en 2017. Voir « Ouyahia défend “la légitimité de l’espoir et de l’espérance en l’avenir de l’Algérie” », TSA, 27 septembre 2017. Pour plus d’informations, voir G. Delhaye et L. Lepape, « Les transformations économiques en Algérie : privatisation ou prédation de l’Etat ? », Journal des Anthropologues, no. 96-97 (2004), p. 3-4.Hide Footnote Entre 1985 et 1988, le ratio du service de la dette fait plus que doubler, passant de 35 à 80 pour cent.[fn]M. Majumdar, Transition and Development in Algeria: Economic, Social and Cultural Challenges (Bristol, 2005), p. 49. Le ratio du service de la dette est le rapport entre le paiement du service de la dette et les recettes d’exportation d’un pays.Hide Footnote

La crise économique et sociale qui a suivi la chute du cours du pétrole de 1985 a constitué le terreau des émeutes d’octobre 1988, lorsque des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour manifester contre la hausse des prix, le chômage et les mesures d’austérité. Le pays n’avait pas connu d’émeutes de cette ampleur depuis son indépendance en 1962. Les manifestations ont commencé à Alger avant de s’étendre à d’autres régions. Le déploiement de l’armée pour mettre fin à l’agitation a suscité des affrontements qui ont fait 500 morts (principalement quand l’armée a tiré sur les manifestants) et plus d’un millier de blessés.[fn]« Contextualising contemporary Algeria: June 1965 and October 1988 », Open Democracy, 25 mai 2012.Hide Footnote Ces évènements ont précipité la fin du parti unique et abouti, en 1991, aux premières élections libres du pays, suivies d’un coup d’Etat militaire qui a conduit l’Algérie à la guerre civile pendant ce que l’on a appelé la décennie noire. Au sujet de cette période, un membre du conseil exécutif du Forum des chefs d’entreprise (FCE, un groupe d’intérêt des entrepreneurs) déclare : « Nous ne pouvons pas revenir à l’Algérie des années 1990, un pays ravagé par le terrorisme et où la population, en mal de perspectives d’avenir et de visibilité, rejoignait les rebelles ».[fn]Entretien de Crisis Group, membre du conseil exécutif du FCE, Alger, septembre 2017.Hide Footnote

Le souvenir de la dépression économique qui a précédé et exacerbé la violence politique hante tous les décideurs politiques, y compris les réformateurs. La dernière expérience de libéralisation économique et de démocratisation politique en Algérie a conduit à une décennie de massacres fratricides. Aujourd’hui, les autorités ne font jamais publiquement référence aux liens entre la crise économique et les troubles politiques et sociaux qui s’en sont ensuivis. Mais ce vécu – en particulier la perte de souveraineté dans la gestion des réformes – les hante, à l’heure où elles tentent de ne pas reproduire les mêmes erreurs.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable de la politique économique, Alger, septembre 2017. « Il faut être prudent avec la dette, car lors de la crise de 1986 nous avons dû diviser notre monnaie par dix, fermer des écoles et des hôpitaux. Si le pays n’a pas les reins solides d’un point de vue monétaire et financier, il peut vraiment s’effondrer …. C’est ce qui explique la position très ferme du président au sujet de la dette publique. Mais nous allons devoir augmenter les investissements pour développer la productivité de ce pays, notamment dans l’agriculture, les services, etc. ».Hide Footnote

Depuis l’arrivée au pouvoir de Bouteflika en 1999, l’Algérie est parvenue à éviter qu’un tel scénario se répète. Ses trois premiers mandats ont représenté quinze années de prospérité croissante, au cours desquelles le pays s’est relevé d’un long conflit, retrouvant sécurité et stabilité. En appelant à la « concorde civile » lors de sa première élection en 1999, Bouteflika a offert aux Algériens un nouveau contrat social : oublier la « décennie noire » et les questions de responsabilité pour se concentrer sur le développement économique. Grâce à un cours du pétrole au beau fixe pendant près de deux décennies,[fn]Au début des années 2000, l’envolée des cours du pétrole et le réajustement des alliances internationales lié à la « guerre mondiale contre le terrorisme » menée par les Etats-Unis ont permis de rétablir la prospérité économique du pays. L’Algérie s’est débarrassée de son statut de paria hérité des années 1990 et a rétabli des relations commerciales et des partenariats en matière de sécurité avec les Etats-Unis et d’autres pays occidentaux. S’appuyant sur les recettes pétrolières, Bouteflika a lancé diverses initiatives simultanées visant à stimuler l’économie en y injectant de l’argent frais : une vague de privatisations à partir de 1999 et un programme de relance économique (2001-2004) suivi d’un programme complémentaire de soutien à la croissance de 55 milliards de dollars (2005-2009). Les politiques visant à construire un nouveau cadre économique et à mettre en œuvre un processus de réconciliation nationale étaient intimement liées. Voir T. Dahou, « Les marges transnationales et locales de l’Etat algérien », Politique africaine : l’Algérie aux marges de l’Etat, no. 137 (2015), p. 11.Hide Footnote il est parvenu progressivement à arracher en partie le pouvoir des mains d’une classe dirigeante très puissante – l’armée, le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), et le Front national de libération (FLN, le parti unique historique jusqu’à 1989) – souvent appelée « le pouvoir ». Il lui a substitué une présidence dont la prééminence avait été érodée par les troubles des années 1980 et 1990, construisant un régime dans lequel les élites économiques ont petit à petit acquis l’influence jadis réservée aux officiers supérieurs de l’armée ou à d’autres membres de la classe dirigeante.[fn]A. Boubekeur, « Rolling Either Way? Algerian Entrepreneurs as Both Agents of Change and Means of Preservation of the System », The Journal of North African Studies, vol. 18, no. 3 (2013), p. 469-481.Hide Footnote

Les soulèvements arabes de 2011 ont constitué la première mise à l’épreuve de ce nouveau système. Le gouvernement n’a pas lésiné sur les dépenses publiques pour apaiser le mécontentement de la population. Cette politique de l’aumône, qui comprenait de généreuses subventions, des investissements dans les infrastructures et un ambitieux programme pour la gratuité du logement, a offert une sécurité économique à de nombreux Algériens en échange du maintien de la paix sociale. En 2011, le gouvernement a créé des milliers de nouveaux emplois, en particulier dans le secteur de la sécurité, et supervisé une augmentation de 330 pour cent par rapport à l’année précédente des crédits sans intérêt à destination des jeunes entrepreneurs, via l’Agence nationale de soutien à l’emploi des jeunes (ANSEJ). Dans un tel contexte, les inquiétudes de la population, relayées par les médias, concernant la corruption et les dépenses superflues n’ont pas eu une grande portée et l’Algérie est sortie largement indemne de cette période de bouleversements régionaux.[fn]En réponse à une question posée au parlement sur la façon dont les recettes du pétrole depuis 2000 s’étaient évaporées, le Premier ministre Ahmed Ouyahia a déclaré : « Le peuple algérien sait où ont été dépensés les 1 000 milliards de dollars ». Cité dans « Ouyahia défend : “la légitimité de l’espoir et de l’espérance en l’avenir de l’Algérie” », op. cit.Hide Footnote

Au cours de son quatrième mandat, à partir de 2014, Bouteflika a consolidé sa nouvelle configuration politique (en particulier avec le démantèlement de la DRS). Mais cette période a également été marquée par une incertitude politique croissante (notamment concernant la santé du président et sa capacité à gouverner) et le retour de la fébrilité économique.[fn]R. Tlemçani, « The Purge of Powerful Algerian Generals: Civil-military Reform or Presidential Power Grab? », Al Jazeera Centre for Studies, 12 février 2017.Hide Footnote

III. L’élaboration des politiques économiques

A. L’art de la politique économique

Dans le système présidentiel algérien, le chef de l’Etat a le dernier mot sur la politique économique. Depuis 2014, un conseil consultatif chargé de la politique économique cherche à forger des compromis entre les trois institutions qui forment la Tripartite : l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), le Forum des chefs d’entreprise (FCE) et le conseil des ministres.[fn]Le Pacte social et économique de croissance de février 2014 formalisait cette coopération et lui conférait un rôle accru dans la prise de décision politique.Hide Footnote En théorie, ce dispositif se veut inclusif et garant de stabilité puisqu’il réunit des ministres, une association de chefs d’entreprise qui a rapidement gagné en influence depuis 2014 et la confédération syndicale la plus puissante et historiquement la plus importante du pays. En pratique, la Tripartite est une structure pyramidale et fait de la loyauté à l’égard du gouvernement une condition sine qua non pour participer au débat économique. L’exclusion d’acteurs importants, tels que des syndicats autonomes ou des entrepreneurs dissidents, limite la portée du débat.

Sur la scène politique, l’UGTA comme le FCE se situent au centre : le FCE défend les intérêts des entreprises tout en reconnaissant les racines socialistes du pays ; l’UGTA défend les travailleurs tout en soutenant l’émergence d’un secteur privé fort et en exprimant l’idée, que l’on aurait plutôt tendance à attribuer aux entrepreneurs, selon laquelle trop de bureaucratie nuit à la création d’emplois et aux affaires en général. Ces deux organisations considèrent que la Tripartite constitue un cadre constructif de dialogue social et sont d’avis que l’entreprise privée est essentielle au développement économique. Un responsable de l’UGTA affirme : « Nous n’avons peut-être pas le même niveau de dialogue social que les Scandinaves, mais nous faisons de notre mieux pour éviter la violence. Chaque partie doit être à l’écoute et faire des propositions. Nous devons nous écouter mutuellement ».[fn]Entretien de Crisis Group, Alger, septembre 2017.Hide Footnote De même, un membre du conseil exécutif du FCE indique :

Nous ne disons rien contre les entreprises publiques, comme Air Algérie qui a 10 000 salariés au lieu de 3 500 …. Mais il faut renforcer le secteur privé, le rendre plus robuste et plus dynamique afin que le secteur public puisse progressivement disparaitre, sauf dans certains secteurs clés comme le gaz, le pétrole et les services d’utilité publique ». [fn]Entretien de Crisis Group, Alger, décembre 2017.Hide Footnote

Crisis Group interview, Algiers, December 2017.Hide Footnote

Dans un environnement où la prise de décision reste très opaque, les dirigeants de l’UGTA et du FCE – respectivement Abdelmajid Sidi Said et Ali Haddad – jouissent d’une influence et d’un prestige importants du fait de leur proximité avec Saïd Bouteflika, le frère du président et l’un de ses principaux conseillers.

Si la Tripartite semble pouvoir faire la synthèse entre les perspectives discordantes des deux organisations en matière de politique économique, l’une plus à gauche et l’autre plus libérale, la prise de décision est erratique, quand elle n’est pas paralysée. La coordination est mauvaise au sein des institutions et entre celles-ci, et la politique peut changer de façon arbitraire.[fn]Certains ont relevé que la politique économique manquait de cohérence et que le gouvernement faisait preuve de bien peu de zèle pour attirer des investissements étrangers. Un diplomate européen déclare : « Personne ne semble vouloir prendre les décisions difficiles et certaines réformes annoncées ont été abandonnées. Les investisseurs étrangers attachent la plus grande importance au caractère prévisible du processus décisionnel. Le gouvernement algérien semble penser que les autres gouvernements peuvent guider les investissements directs étrangers vers l’Algérie, et non qu’il lui incombe de créer un environnement des affaires attractif. Le ministre des Affaires étrangères nous menace de rendre les discussions sur les sujets qui nous tiennent à cœur, comme la migration, plus difficiles s’il n’obtient pas ce qu’il veut sur les questions économiques ». Entretien de Crisis Group, Alger, février 2018.Hide Footnote Au cours du quatrième mandat de Bouteflika, le taux de renouvellement du personnel au sein du gouvernement a atteint des sommets, en particulier au sein des ministères clés tels que l’énergie et l’industrie. Cela a semé la confusion concernant les priorités du pays, qui sont fixées par le Premier ministre mais peuvent ensuite être modifiées par décret présidentiel.[fn]Quand Sellal a promis d’accélérer la diversification économique, en janvier 2015, il n’a pas choisi de secteurs particuliers, mais a plutôt mis l’accent sur la diversification dans l’ensemble des activités économiques. Les pays qui sont parvenus à diversifier leur économie ont eu tendance à définir quatre ou cinq secteurs stratégiques prioritaires. Entretien de Crisis Group, expert algérien de la diversification, mai 2017. Sellal a nommé un groupe de travail sur l’économie de six membres, dont les travaux sont restés secrets et auraient finalement été censurés. Entretien de Crisis Group, industriel algérien, Alger, mai 2017.Hide Footnote L’opacité du processus de prise de décision et le manque de communication et de coopération au sein du gouvernement renforcent cette ambigüité : en général, faute de coordination entre eux, les ministères ne connaissent pas les projets et les approches des autres. Un spécialiste de la politique industrielle qui a travaillé avec le gouvernement déclare :

Le contexte politique n’est pas propice à la diversification de l’économie. Les organismes qui devraient travailler ensemble ne le font pas. J’ai posé des questions sur l’élaboration de la politique industrielle à chacun des ministères concernés : le ministère des Finances m’a répondu qu’il ne traitait pas de politique industrielle, le ministère de l’Industrie m’a renvoyé vers le ministère du Commerce et le ministère du Commerce m’a répondu qu’il ne s’occupait que des statistiques commerciales et non de l’élaboration de la politique, et qu’il fallait que je m’adresse au ministère des Finances.[fn]Entretien de Crisis Group, expert algérien de la diversification, mai 2017.Hide Footnote

Les remplacements soudains et inattendus de hauts responsables gouvernementaux ont accru la confusion et mis en exergue le rôle politique d’entrepreneurs influents. Bouteflika a nommé Abdelmajid Tebboune, ministre de l’Habitat du précédent cabinet et membre du FLN, que l’on dit proche du chef de l’Etat, pour remplacer Sellal au poste de Premier ministre en mai 2017. En tant que ministre du Commerce par intérim entre janvier et mai 2017, Tebboune s’était fait un nom comme figure de la classe dirigeante prête à s’en prendre aux barons de l’importation – ces individus disposant de liens politiques privilégiés et dont le succès dépend de la capacité à obtenir des licences d’importation (voire des monopoles) sur des marchés lucratifs.[fn]Un économiste algérien et responsable politique à la retraite déclare : « Les barons de l’importation appartiennent à d’importantes factions militaires. Il y a environ onze généraux qui contrôlent les principaux marchés d’importation. Tebboune lui-même n’oserait pas toucher à ces individus. Tebboune s’agite beaucoup, mais il brasse de l’air ». Entretien de Crisis Group, Alger, mai 2017.Hide Footnote Pour réduire un déficit commercial en plein essor en raison de la baisse du cours du pétrole, il a rapidement décidé de suspendre un large éventail d’importations, ce qui a eu pour effet d’augmenter les prix et de geler les investissements industriels. En ciblant ouvertement les importateurs, considérés comme un groupe d’intérêt privilégié et surprotégé, il a suscité l’espoir que ses réformes économiques s’attaquent également à la corruption.[fn]Entretiens de Crisis Group, économistes algériens, Alger, mai 2017. Dans un discours devant le parlement le 20 juin 2017, Tebboune déclare : « Nous allons veiller à séparer entre le pouvoir de l’argent et le pouvoir politique et que chacun n’a qu’à nager dans son monde ». Cité par Brahim Takheroubt, « L’impitoyable univers », L’Expression, 23 juillet 2017.Hide Footnote Tebboune s’est saisi de sujets délicats politiquement, tels que les licences d’importation ou la réforme agraire ; par sa détermination, il a bousculé l’ordre établi, marchant sur les plates-bandes du président du FCE Ali Haddad.[fn]« Tebboune-Haddad, chronique d’une guerre intestine », TSA, 31 juillet 2017.Hide Footnote

L’affrontement Tebboune-Haddad a fait les choux gras des médias algériens : par exemple, les photos montrant Saïd Bouteflika embrassant chaleureusement Haddad et semblant ne faire aucun cas de Tebboune, à l’enterrement de l’ancien Premier ministre Redha Malek le 30 juillet dernier, ont été largement diffusées et interprétées comme un présage de la chute du Premier ministre.[fn]Entretiens de Crisis Group, journalistes algériens, Alger, août 2017.Hide Footnote En limogeant Tebboune le 15 août, Bouteflika a semble-t-il signifié que les intérêts du monde des affaires étaient intouchables, quelle que soit l’urgence des réformes économiques.[fn]Entretiens de Crisis Group, journalistes algériens, chefs d’entreprises, experts, Alger, septembre 2017.Hide Footnote

Crisis Group interviews, Algerian journalists, business leaders, experts, Algiers, September 2017.Hide Footnote

Bien qu’il ait retrouvé une certaine marge de manœuvre, l’Etat a brandi des menaces voilées pour défendre sa politique économique, notamment en laissant entendre que la violence des années 1990 pourrait renaitre.

Tebboune a laissé sa place à Ahmed Ouyahia, un apparatchik aguerri qui avait déjà occupé le poste de Premier ministre à trois reprises (1995-1998, 2003-2006 et 2008-2012) et était directeur de cabinet du président juste avant sa nomination. Homme fort du pouvoir algérien, il est souvent considéré comme un compromis entre des groupes d’intérêts concurrents et son nom est parfois cité comme président potentiel, dont pourraient s’accommoder la plupart des membres de l’élite dirigeante, malgré une image publique controversée.[fn]Entretiens de Crisis Group, journalistes et analystes politiques algériens, février 2018.Hide Footnote

Quelques semaines après sa nomination, Ouyahia a mis en œuvre l’assouplissement quantitatif, permettant ainsi au gouvernement de financer son budget et de gagner du temps, en pariant notamment sur une hausse rapide du cours du pétrole. Pour l’instant, ce pari semble porter ses fruits. Le gouvernement a pu éviter de nouvelles coupes, tandis que la montée du cours du pétrole qui a s’est engagée début 2018 a permis de lever la pression sur le budget.

B. Eviter les troubles

Bien qu’il ait retrouvé une certaine marge de manœuvre, l’Etat a brandi des menaces voilées pour défendre sa politique économique, notamment en laissant entendre que la violence des années 1990 pourrait renaitre. En septembre 2017, Ouyahia a déclaré devant le parlement que si le gouvernement ne mettait pas en œuvre sa politique d’assouplissement quantitatif, il manquerait de fonds pour payer les salaires des fonctionnaires dans les deux mois, insinuant que des troubles se profilaient. En octobre 2017, la chaîne publique ENTV a diffusé pour la première fois à la télévision algérienne des images explicites et profondément bouleversantes des massacres des années 1990. Ceci a été largement interprété comme un avertissement au public, sommé de se taire et d’être reconnaissant pour la stabilité du pays.[fn]« Les images choquantes de la télévision gouvernementale fédèrent les Algériens », Algérie Focus, 1er octobre 2017. https://www.algerie-focus.com/2017/10/decennie-noire-images-choquantes-de-television-gouvernementale-federent-algeriens. « Ils veulent qu’on se la ferme. Ils veulent que l’on arrête de demander comment 1 000 milliards de dollars [en référence aux recettes pétrolières et gazières dépensées depuis 1999, un chiffre souvent brandi par les responsables politiques] se sont évaporés », écrit un Algérien sur Facebook, qualifiant l’utilisation de ces images par l’Etat de « terrorisme psychologique ».Hide Footnote L’intention semble être, comme en 2011, de dissuader la population de faire des vagues en protestant contre les décisions de l’Etat ou en les remettant en cause de quelque manière que ce soit.

Depuis fin 2016, avec l’annonce de la réduction du budget 2017, la contestation populaire des mesures d’austérité s’est manifestée de multiples façons. Les marches de protestation ont été pour la plupart spontanées, sans cadre organisationnel plus large et n’ont pas réussi à mobiliser les foules, à quelques exceptions près.[fn]Le nombre de protesta algériennes – des micro-protestations qui réclament à l’Etat des mesures de redistribution et n’ont aucun lien avec les partis politiques, les syndicats ou d’autres associations – serait passé de 10 000 en 2012 à 14 000 en 2015. Voir R. Parks, « Voter Participation and Loud Claim Making in Algeria », Middle East Report (Hiver 2016), p. 23-27.Hide Footnote Après l’adoption de la loi de finances pour 2017, un mouvement de protestation de cinq jours prévu du 2 au 7 janvier, accompagné d’appels à la grève générale lancés par une association de commerçants contre les restrictions à l’importation, les hausses d’impôts et les pénalités, a tourné à l’émeute.

Du 2 au 4 janvier, les manifestants se sont heurtés aux forces de sécurité dans plusieurs villes de la province de Béjaïa, dans l’Est de la Kabylie, ainsi qu’à Bouira et Aïn Benian, dans la périphérie d’Alger. De jeunes hommes ont attaqué des symboles de l’Etat, comme l’Office national de l’enseignement et de la formation à distance (ONEFD), pillé des biens dans des magasins de high tech et bloqué des routes. Les forces de sécurité ont utilisé des gaz lacrymogènes pour les disperser et des dizaines de manifestants auraient été blessés, ainsi que 39 policiers dans la seule région de Béjaïa.[fn]Voir « DGSN : 39 policiers ont été blessés lors des émeutes de Béjaia », Algérie 1, 8 janvier 2017.Hide Footnote Les services de sécurité ont dispersé ou interrompu plusieurs autres marches de protestation.[fn]Quelques semaines après la manifestation de Béjaïa, trois autres manifestations ont eu lieu. L’Intersyndicale, un réseau de syndicats autonomes, a organisé des assemblées pacifiques devant les bureaux des gouvernements locaux à Blida, Oran, Batna et Ouargla le 28 janvier 2017 pour exiger l’abrogation de la nouvelle loi sur les retraites. Les élèves de l’école des beaux-arts d’Alger ont déclenché une grève et sept d’entre eux ont entrepris une grève de la faim le 6 février – une première dans l’histoire de l’école – pour protester contre la mauvaise gestion et le sous-financement. Le 15 février, les forces de police ont été déployées en nombre dans le centre-ville d’Alger pour empêcher deux manifestations prévues par des étudiants en pharmacie et en chirurgie dentaire pour réclamer une meilleure formation et des emplois. Ce dernier mouvement de protestation a eu lieu après que Sellal eut reçu leurs représentants le 5 février. « Contrairement à ce qui a été annoncé, nos doléances n’ont pas été prises en charge », a déclaré un étudiant. Cité dans « Sit-in des étudiants en pharmacie et chirurgie dentaire à Alger : La manifestation empêchée », Le Courrier d’Algérie, 15 février 2017.Hide Footnote Des manifestations similaires ont eu lieu en 2018. En particulier, une grève des médecins a quasiment paralysé le secteur de la santé publique pendant six mois et forcé le gouvernement à faire des concessions.[fn]Voir Zahra Chenaoui, « En Algérie, les médecins résidents suspendent leur grève des gardes », Le Monde, 28 mai 2018.Hide Footnote

Depuis que Bouteflika est au pouvoir, l’Algérie a beaucoup investi dans la réforme et la professionnalisation de ses services de sécurité, restaurant la confiance tant à l’intérieur du pays qu’à l’étranger. Les autorités ont pris conscience que des formes de violence et de surveillance considérées comme légitimes ou nécessaires pour combattre une insurrection ne le sont plus.[fn]Entretien de Crisis Group, source au sein des services de sécurité, Alger, février 2017. Malgré la crise financière, l’Algérie a dépensé 10 milliards de dollars pour la défense (24,4 pour cent du budget de l’Etat) en 2017 pour la troisième année consécutive, ce qui en fait le premier budget militaire d’Afrique. Voir « Future of the Algerian defence industry to 2022 – market attractiveness, competitive landscape and forecasts », BusinessWire, 22 octobre 2017. Voir aussi L. Martinez et R. Boserup, Algeria Modern: From Opacity to Complexity (London, 2016).Hide Footnote Les arrestations préventives et le harcèlement et les persécutions à l’encontre de figures contestataires sont plus efficaces pour écraser la révolte populaire que d’autres méthodes moins ciblées, qui ont encouragé l’escalade dans les années 1990 en Algérie, et plus récemment ailleurs lors des soulèvements du printemps arabe. Mais l’Etat n’a pas encore testé ce changement de tactique policière à grande échelle, et le ressentiment, à force de s’accumuler, pourrait s’exprimer de façon soudaine. Les autorités sont particulièrement prudentes dans leur façon de répondre aux manifestations dans le Sud, où la contestation augmente.[fn]Rapport de Crisis Group, Sud de l’Algérie: turbulences à l’horizon, op. cit. En novembre 2016, les manifestations contre la hausse des factures d’électricité après la réduction des subventions ont mobilisé des milliers de personnes dans des villes du Sud comme Biskra et Ouargla, poussant le gouvernement à alléger leurs factures. Voir « Energie/Allègement des factures d’électricité pour les wilayas du Sud », Algérie Focus, 14 novembre 2016.Hide Footnote

See Crisis Group, Algeria’s South: Trouble’s Bellwether, op. cit. In November 2016, protests against spikes in electricity bills following subsidy cuts mobilised thousands in southern cities such as Biskra and Ouargla, prompting the government to reduce their bills. See “Energie/Allègement des factures d’électricité pour les wilayas du Sud”, Algérie Focus, 14 November 2016.Hide Footnote

IV. L’influence croissante du secteur privé

A. Une classe qui gagne en pertinence politique

Le Forum des chefs d’entreprise (FCE), dont le pouvoir s’est accru depuis 2014, semble sur le point de gagner encore plus d’influence politique. Le développement du secteur privé est de bon augure, car il devrait créer des emplois, diversifier l’économie et la rendre plus compétitive, mais il faudra faire preuve de vigilance et exercer un pouvoir de supervision pour exploiter, coordonner et orienter sa croissance. Ses détracteurs voient dans la montée en puissance du FCE après 2014 – lequel n’a pas la légitimité historique de l’armée ou du FLN – l’avancée d’une oligarchie susceptible d’influencer la politique de l’Etat en fonction de ses propres intérêts plutôt que de développer l’économie.[fn]Entretiens de Crisis Group, économistes et industriels algériens, Alger, mai 2017. Un économiste algérien et responsable politique à la retraite déclare : « Ce dont nous avons besoin, c'est d’une économie productive. La seule chose que le FCE sait bien faire, c’est escroquer l’Etat ». Entretien de Crisis Group, Alger, septembre 2017.Hide Footnote Bien que le FCE se décrive comme une force de pression pour la réforme de l’économie, son influence politique croissante a suscité plus d’attention que ses objectifs affichés de réforme.[fn]Voir Heba Saleh, « Algeria’s corporate barons cast themselves as saviours of the economy », Financial Times, 12 juillet 2018 ; Leïla Beratto, « Algérie : Ali Haddad, un proche de Bouteflika, à la tête du patronat », Radio France International, 2 janvier 2015.Hide Footnote

Depuis 2014, lorsque Haddad a financé la campagne de Bouteflika pour un quatrième mandat puis est devenu président du FCE, l’influence de ce lobby des entreprises n’a cessé d’augmenter.[fn]Haddad, un homme d’affaires de la région de Kabylie, est PDG du groupe de construction Entreprise de travaux routiers, hydrauliques et bâtiment (ETRHB) qui bénéficie de contrats lucratifs avec l’Etat. Il possède également deux journaux privés, Le Temps d’Algérie et Waqt Eldjazair, et deux chaînes de télévision, Dzair News et Dzair TV.Hide Footnote Elle a atteint de nouveaux sommets aux yeux du public en décembre 2016, lorsque Haddad a insisté – en dépit du protocole et après s’être vu refuser l’autorisation de le faire – pour prendre la parole devant le ministre des Affaires étrangères Ramtane Lamamra au Forum algéro-africain d’investissements et d’affaires, provoquant le départ de Sellal.[fn]Cette affaire a suscité la consternation parmi les responsables publics furieux de la notoriété recherchée par Haddad. Entretien de Crisis Group, organisateur du Forum, Alger, septembre 2017. Dans un autre incident lié aux tensions entre Haddad et les hauts responsables, l'ambassadeur d’Algérie en France, Amar Bendjama, a brusquement annoncé sa démission le 5 décembre 2016, apparemment à la suite d’un différend qui aurait éclaté après qu’il eut accéléré la délivrance de dizaines de visas à des invités du Forum dont les opinions étaient considérées comme hostiles à l’Algérie. « L’Algérie sans ambassadeur en France depuis plus de huit mois », TSA, 6 août 2017.Hide Footnote Pour les experts comme pour la société, la décision de Bouteflika de limoger Tebboune en août 2017 – peu de temps après que ce dernier eut directement pris pour cible l’empire de la construction d’Haddad – a montré que le pouvoir d’Haddad surpassait désormais celui du chef du gouvernement.[fn]Entretiens de Crisis Group, Alger, septembre 2017. Le 15 juillet, Tebboune a fait expulser Haddad d'une cérémonie de remise des diplômes d’une école d’administration publique ; le lendemain, le gouvernement a envoyé une demi-douzaine de lettres officielles au groupe ETRHB, le mettant en demeure concernant la livraison de divers projets représentant des centaines de millions de dollars. Voir « Haddad dit avoir ‘‘été victime d’une cabale’’ de la part du ‘‘prédateur’’ Tebboune, sans le nommer », HuffPost Algérie, 21 octobre 2017.Hide Footnote L’influence d’Haddad provient essentiellement de sa proximité réelle et supposée avec Saïd Bouteflika, le frère du président ; de nombreux Algériens ont noté que le limogeage de Tebboune a eu lieu quelques jours seulement après la publication dans les médias d’images montrant les deux hommes rire et monter ensemble à bord d’un véhicule gouvernemental.[fn]« Saïd Bouteflika et Haddad ont quitté ensemble El Alia : on ne touche pas à mon pote ! », Le Matin d’Algérie, 1er août 2017.Hide Footnote

La montée du FCE fait écho à l’importance politique croissante de la classe entrepreneuriale en général. En mai 2017, pour la première fois, des personnalités du monde des affaires se sont présentées aux élections législatives, en particulier comme candidats du FLN et de son partenaire dans la coalition présidentielle pro-Bouteflika, le Rassemblement national démocratique (RND).[fn]Le frère d’Ali Haddad, Mohand Haddad, était deuxième sur la liste du FLN à Tizi Ouzou ; Tayeb Ezraimi, PDG du groupe Semoulerie industrielle de la Mitidja (une grande entreprise de l’agroalimentaire), était tête de liste du RND à Blida ; Abderrahmane Benhamadi, président du groupe Condor Electronics (un entreprise spécialisée dans l’électronique et l’électroménager), était tête de liste du RND à Bordj Bou Arreridj et la nièce du milliardaire Issad Rebrab était tête de liste du Tajamoue Amal El-Djazair (TAJ) à l’étranger à Tunis. Voir « L’influence politique occulte des patrons algériens », Orient XXI, 26 avril 2017.Hide Footnote Leur influence croissante – en partie liée au rôle que plusieurs hommes d’affaires ont ouvertement joué dans le financement de la campagne pour la réélection de Bouteflika en 2014 – a été perçue comme une victoire pour les représentants du monde des affaires et, selon les critiques de gauche, une perte pour les représentants du peuple.[fn]Voir Cherif Dris, « Algérie 2014 : De l’élection présidentielle à l’émergence des patrons dans le jeu politique », L’Année du Maghreb, No. 13 (2015). Louisa Hanoune, présidente du Parti des travailleurs, a appelé à la lutte contre « l’argent sale » avant les élections et a fait un lien entre le manque d’intérêt de la population pour le scrutin et l’impunité dont bénéficient des députés du FLN et du RND impliqués dans des scandales de corruption. Voir « Appel à la sanction des députés de la majorité sortants », Liberté, 11 avril 2017.Hide Footnote Face à cette tendance, des commentateurs algériens ont affirmé que, lors des futures élections présidentielles, le soutien financier du monde des affaires pourrait devenir aussi important que le soutien politique des centres de pouvoir traditionnels tels que l’armée.[fn]Par exemple, selon Nordine Grim : « L'élection présidentielle sera très coûteuse pour le candidat coopté par le noyau dur du gouvernement et il sera très important de savoir s’il peut s’assurer de l’appui financier d’une poignée d’oligarques qui l’aideraient à gagner le scrutin grâce aux millions qu’ils mettraient à sa disposition. » « Politique et argent: Qui aura les faveurs des hommes d’affaires ? », Algérie Eco, 15 août 2017.Hide Footnote

For example, Nordine Grim argues: “The presidential election will be very costly for the candidate co-opted by the government’s hard inner core and it will be all-important to know whether he can guarantee the financial support of a handful of oligarchs who would help him win the poll through the millions they would make available to him”. “Politique et argent : Qui aura les faveurs des hommes d’affaires”, Algérie Eco, 15 August 2017.Hide Footnote

B. A qui appartient le secteur privé ?

Les dirigeants du FCE se considèrent comme les gardiens d’une transition du socialisme étatique centralisé vers une économie de marché qui a commencé à la fin des années 1980 et a été interrompue par la décennie noire. Comme l’explique un membre du conseil exécutif du FCE :

Il faut qu’il y ait une transition pacifique d’un système à l’autre sans choc social trop fort. Nous sortons d’une période très difficile et nous ne pouvons pas y retourner. Il a fallu si peu de temps pour discréditer l’Algérie et si longtemps pour regagner la confiance des Algériens et des étrangers. En 1992, nous avons délaissé l’économie socialiste. Le processus de développement de l’entreprise privée n’a pas vraiment été lancé avant 2000, ce qui fait que nous n’avons que dix-sept ans. Les deux tiers des emplois et les trois quarts de la valeur ajoutée proviennent du secteur privé. Le budget de l’Etat devrait reposer davantage sur les impôts sur les entreprises et moins sur les recettes d’exportation.[fn]Entretien de Crisis Group, membre du conseil exécutif du FCE, Alger, septembre 2017.Hide Footnote

Le FCE estime que les transferts de connaissances et de technologies provenant des investissements étrangers sont essentiels au développement d’un secteur privé fort. Il ne considère pas comme un facteur dissuasif l’obligation qu’au moins 51 pour cent des investissements en capital dans toute entreprise locale soient détenus localement, en dépit des complaintes récurrentes des investisseurs étrangers.[fn]Les entreprises peuvent contourner cette exigence ; par exemple, les 51 pour cent peuvent être répartis entre plusieurs partenaires algériens pour rendre l'actionnaire étranger dominant, ou ces entrepreneurs peuvent conclure des conventions d'actionnaires dans lesquelles le partenaire étranger a une majorité de voix. Pourtant, les partenaires étrangers de l’Algérie se plaignent que cette exigence (que l’on croit imposée par Bouteflika lui-même) entrave les investissements directs étrangers. Entretiens de Crisis Group, diplomates de l’UE et des Etats-Unis, Bruxelles et Alger, novembre 2017. De nombreux investisseurs étrangers estiment néanmoins que le grand marché que représente la classe moyenne algérienne est suffisamment attractif pour accepter de renoncer à une majorité. Entretiens de Crisis Group, économistes et industriels algériens, Alger, mai 2017.Hide Footnote Le FCE appelle à rationnaliser les dépenses sociales, qu’il juge très inefficaces, et met l’accent en particulier sur la réforme des subventions pour l’énergie et le logement. Il est aussi favorable à ce que l’intégration du secteur informel à l’économie formelle devienne une priorité : d’énormes quantités d’argent circulent dans une économie parallèle énorme, qui est plus flexible qu’un secteur bancaire et financier rigide et excessivement bureaucratique, et s’est montrée remarquablement résistante aux efforts visant à la réguler. La circulation informelle de l’argent prive non seulement le gouvernement de recettes fiscales mais rend aussi impossible le type d’analyse économique détaillée nécessaire à la planification.[fn]Entretiens de Crisis Group, économistes et responsables politiques algériens, Alger, septembre 2017.Hide Footnote

Le besoin d’investissements et de partenariats étrangers pour soutenir l’entreprise privée a conféré une nouvelle importance diplomatique au FCE, ce qu’il a accueilli avec enthousiasme. Les délégations du FCE envisagent une Algérie transformée par rapport à l’époque socialiste, avec des entreprises privées nouvelles et dynamiques et un fort potentiel inexploité. Il a identifié les pays occidentaux et le Japon comme des partenaires d’investissement souhaitables, compte tenu des perspectives de transfert de connaissances et de technologies associées, et l’Afrique subsaharienne comme un marché d’exportation prometteur. Le FCE cherche à traduire les liens politiques et diplomatiques étroits entre l’Algérie et les pays africains en relations économiques.[fn]Entretien de Crisis Group, membre du conseil exécutif du FCE, Alger, septembre 2017. Le Maroc, rival diplomatique et économique de l’Algérie en Afrique de l’Ouest, fait exactement le contraire avec beaucoup plus d’efficacité, transformant les relations économiques naissantes avec des partenaires africains en relations diplomatiques dont il peut ensuite tirer des bénéfices politiques au sein de l’Union africaine. Sur le plan des exportations régionales, l’Algérie apporte un certain savoir-faire et une compétitivité dans des secteurs tels que la pharmacie et les infrastructures. Depuis 2015, elle a supervisé un certain nombre de projets, dont l’électrification de la capitale tchadienne N’Djamena. Entretien de Crisis Group, membre du conseil exécutif du FCE, Alger, septembre 2017. Le Forum algéro-africain d’investissements et d’affaires, lancé par le FCE en décembre 2016, a attiré 300 chefs d'entreprises de tout le continent dans le cadre d’un évènement de deux jours à Alger visant à renforcer les relations et à conclure des accords commerciaux. Une centaine de protocoles d’accord entre chefs d'entreprise algériens et d’Afrique subsaharienne ont été signés à la suite de ce Forum, ce qui a été très apprécié par les acteurs algériens cherchant à être plus présents sur le continent. Entretien de Crisis Group, membre du FCE, Alger, septembre 2017.Hide Footnote

Crisis Group interview, FCE board member, Algiers, September 2017. Morocco, a diplomatic and economic rival to Algeria in West Africa, is doing the precise opposite far more efficiently, parlaying budding economic relationships with African partners into diplomatic ties it can then translate into political gains in the African Union. In terms of regional exports, Algeria brings a certain savoir-faire and competitiveness to the table in sectors such as pharmaceuticals and infrastructure. Since 2015, it has overseen a number of projects, including the electrification of the Chadian capital N’djamena. Crisis Group interview, FCE board member, Algiers, September 2017. The FCE-hosted Algeria-Africa Business Forum, launched in December 2016, attracted 300 business leaders from across the continent to a two-day event in Algiers aimed at bolstering relationships and producing trade deals. The Forum led to the signature of around 100 Memoranda of Understanding between Algerian and sub-Saharan African business leaders, which were welcomed by Algerian operators looking to be more active on the continent. Crisis Group interview, FCE member, Algiers, September 2017.Hide Footnote

Ses détracteurs reprochent au FCE d’incarner le côté rétrograde plutôt qu’innovateur de l’entreprise privée algérienne. Selon un analyste économique algérien :

Le FCE représente des intérêts libéraux, y compris ceux des barons de l’importation. Les barons de l’importation ne veulent pas de diversification et de production à l’intérieur du pays ; ils veulent des importations parce qu’elles leur permettent de manipuler le marché des devises. Leur modèle économique dépend de leur capacité à arbitrer [profiter de prix différents pour le même actif sur plusieurs marchés] en vendant des biens à des prix gonflés. Ce ne sont pas de vrais investisseurs capitalistes. Ils ne produisent rien. C’est ce groupe d’acteurs économiques qui a provoqué le limogeage de Tebboune.[fn]Entretien de Crisis Group, Amor Khelif, directeur de recherche, Centre de recherche en économie appliquée pour le développement, Alger, septembre 2017.Hide Footnote

Les responsables gouvernementaux et les membres du FCE semblent conscients du fait que les barons de l’importation doivent se tourner vers des secteurs plus productifs. « Les élites veulent empocher beaucoup d’argent, déclare un conseiller du gouvernement. Mais nous n’avons plus de devises étrangères. Il faut pousser les barons de l’importation à s’engager dans une activité productive. Les circonstances nous obligent à sortir de ce syndrome hollandais ».[fn]Entretien de Crisis Group, conseiller économique du gouvernement, Alger, septembre 2017.Hide Footnote

Le FCE paie le prix de sa visibilité politique accrue : ses détracteurs le décrivent régulièrement comme un parasite à qui des faveurs ont été accordées et qui joue un rôle politique pernicieux.[fn]Entretiens de Crisis Group, analystes économistes algériens, Alger, mai-septembre 2017. « Le FCE est un lobby qui repose sur une contradiction : il cherche à obtenir des avantages fiscaux et financiers de l’Etat tout en faisant pression pour libéraliser l’économie ». Entretien de Crisis Group, responsable algérien à la retraite spécialisé dans la politique économique, Alger, octobre 2017.Hide Footnote C’est en partie une caricature qui ne reflète pas la diversité de ses membres, mais c’est aussi la conséquence prévisible de sa politisation, laquelle récompense les chefs d’entreprise qui soutiennent le gouvernement et punit ceux qui le contestent. Les entrepreneurs à l’esprit indépendant doivent souvent faire face à de nombreux obstacles, comme l’a montré l’empoignade publique entre le gouvernement et l’industriel milliardaire Issad Rebrab, dont le groupe Cevital produit la majorité des exportations du pays, hors hydrocarbures.[fn]Le cas d’Issad Rebrab est l’exemple le plus frappant de la façon dont l’Etat fait obstruction aux entrepreneurs jugés trop indépendants. Rebrab a systématiquement soutenu les opposants de Bouteflika depuis 2004, lorsqu’il s’est brouillé avec le FCE sur sa décision de soutenir le second mandat de Bouteflika. Le groupe commercial de Rebrab a immédiatement commencé à avoir des problèmes avec les autorisations portuaires et les approbations des douanes. Voir WikiLeaks, « Form over function: surviving as a newspaper in Algeria today », 5 mai 2008. L’Etat a depuis fait obstacle aux activités de Rebrab, le neuvième homme le plus riche d’Afrique avec des avoirs nets estimés à 4,3 milliards de dollars, et dont le groupe Cevital est la plus grande entreprise privée en Algérie : le port de Béjaïa a retenu les équipements industriels de Cevital pendant plusieurs mois, ce qui a déclenché des grèves et des manifestations des travailleurs, et un tribunal a annulé son achat du journal El Khabar. Selon la rumeur, Rebrab envisagerait de se présenter à la présidentielle en 2019. Voir Skander Salhi, « Election présidentielle de 2019 : la candidature de Rebrab, le scénario qui fait peur à Alger », Maghreb Intelligence (www.maghreb-intelligence.com), 10 mai 2018.Hide Footnote

Issad Rebrab is the most striking example of the state obstructing entrepreneurs it views as too independent. He has consistently supported opponents of Bouteflika since 2004, when he fell out with the FCE over its decision to support Bouteflika’s second term. Rebrab’s business group immediately began to encounter problems with port authorisations and customs approvals. See Wikileaks, “Form over function: surviving as a newspaper in Algeria today”, 5 May 2008. Rebrab, whose Cevital Group is the largest private company in Algeria and who is Africa’s ninth richest man with an estimated net worth of $4.3 billion, has since faced significant state obstruction, including a refusal by the port of Bejaia to release Cevital industrial equipment for several months, sparking strikes and protests by workers, and a court cancellation of his purchase of El Khabar, a newspaper. Rebrab is rumoured to be considering a presidential run in 2019. See Skander Salhi, “Election présidentielle de 2019 : la candidature de Rebrab, le scénario qui fait peur à Alger”, Maghreb Intelligence (www.maghreb-intelligence.com), 10 May 2018.Hide Footnote

V. Surmonter la paralysie

L’Algérie est à la croisée des chemins. L’administration de Bouteflika, qui a exploité les traumatismes passés des Algériens pour prolonger son mandat, ne peut ou ne veut pas se saisir de la question successorale. Depuis plusieurs années, des personnalités algériennes se demandent régulièrement et publiquement si Bouteflika gouverne réellement le pays, et exigent avec toujours plus d’audace qu’il ne se présente pas pour un cinquième mandat.[fn]Voir par exemple, « Algérie : trois personnalités politiques appellent à empêcher Bouteflika de briguer un cinquième mandat », Jeune Afrique, 9 octobre 2017.Hide Footnote Des figures de l’opposition ont appelé, en vain, à une transition négociée qui s’attaque également aux problèmes économiques urgents.[fn]Selon un chef de l’opposition algérienne : « Entre la chute des prix du pétrole et la hausse de la consommation intérieure d’énergie, il sera de plus en plus difficile d’exporter du pétrole après 2025. Face à cette situation économique, il n’y a pas d’ouverture politique. Le problème n’est pas un problème de politique, mais de gouvernance : nous avons un gouvernement inefficace, opaque et qu’il est presque impossible d’inciter à rendre compte. Nous avons besoin d’un gouvernement d’unité nationale, un gouvernement qui donne aux Algériens le sentiment de chercher sincèrement à faire les changements nécessaires. Sans coopération avec les forces sociales, l’Etat ne peut pas résoudre la crise ». Entretien de Crisis Group, Alger, février 2018.Hide Footnote Pourtant, face à de tels appels, la présidence et la coalition politique qui la soutient ont choisi soit de garder le silence, soit de miser sur un autre mandat de Bouteflika comme ciment du système. Ces derniers veulent croire que de nombreux Algériens sont reconnaissants pour la paix dont ils jouissent depuis 1999 et s’inquiètent davantage de ce qu’un avenir inconnu pourrait leur apporter.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes, universitaires et journalistes algériens, diplomates occidentaux, Alger, octobre 2017-février 2018.Hide Footnote

Crisis Group interviews, Algerian activists, academics and journalists, Western diplomats, Algiers, October 2017-February 2018.Hide Footnote

Il en résulte une paralysie croissante, qui se manifeste non seulement dans le statu quo politique dominé par le FLN et le RND, mais aussi en matière de politique économique et étrangère.[fn]Ibid.Hide Footnote Cette paralysie a notamment pour conséquence d’étouffer le débat qui n’a que trop tardé sur la manière de s’adapter à la baisse des revenus pétroliers et gaziers et de réduire la dépendance de l’Algérie aux hydrocarbures. Un tel débat doit avoir lieu à deux niveaux : entre les élites – les hommes d’affaires, les technocrates et les politiques – qui disposent d’une influence politique et le grand public, mais aussi entre ces élites elles-mêmes.

Que les changements économiques nécessaires surviennent de manière soudaine en réponse à la crise ou plus graduellement si la hausse du cours du pétrole permet de gagner du temps, le gouvernement doit dans un premier temps améliorer sa communication et sa capacité à faire passer des messages. Cette étape est nécessaire pour expliquer les défis à venir, la nécessité des réformes – y compris celles qui peuvent être impopulaires – et les résultats qu’elles sont censées apporter. Ces dernières années, le gouvernement a eu tendance à sous-estimer ou à masquer des données économiques inquiétantes, notamment l’évaporation des recettes d’exportation pour l’épargne et l’investissement.[fn]Par exemple, le Premier ministre de l’époque Sellal a juré en juillet 2016 que les réserves de change ne tomberaient « en aucun cas » sous le seuil de 100 milliards de dollars, mais c’est précisément ce qui s'est passé fin novembre 2017. Voir « Sellal : les réserves de change ne baisseront pas en dessous de 100 milliards de dollars », HuffPost Algérie, 14 juillet 2016.Hide Footnote Un effort de transparence sur l’état des finances publiques et la manière dont l’argent public est dépensé serait important pour faire comprendre la situation économique du pays et éviter le type de réponses alarmistes qui peuvent prévaloir quand aucune information fiable n’est disponible.

La méfiance de nombreux Algériens à l’égard à la fois de l’Etat et du secteur privé, qui nait de l’impression qu’une petite élite s’est accaparée l’Etat, est un autre problème à régler. Ni les décideurs politiques ni leurs partenaires du secteur privé et du mouvement syndical ne devraient sous-estimer le rôle que joue la corruption dans l’imaginaire populaire; en particulier, les scandales de la banque Khalifa et de la Sonatrach ont érodé la confiance tant des Algériens que des investisseurs étrangers.[fn]Voir la note de bas de page 7 pour plus d’informations sur le cas Sonatrach. « Fresh Trouble for Algerian Oil and Gas », Forbes.com, 12 mars 2013. Le scandale très médiatisé de la banque Khalifa impliquait l’un des plus grands conglomérats du secteur privé, dont une banque, une compagnie aérienne et une chaîne de télévision. En 2003, la banque a déclaré faillite, et les économies de plus d’un million de clients, dont des entreprises publiques, se sont évaporées. La proximité avec les frères Bouteflika a été déterminante dans la construction de l’empire de Khalifa ; une rupture avec eux aurait créé les conditions de sa chute. Entretiens de Crisis Group, journalistes algériens, Alger, septembre 2017. Voir aussi Renaud Lecadre, Florence Aubenas, José Garçon et Cédric Mathiot, « La face cachée de l’‘‘empire’’ Khalifa », Libération, 30 octobre 2002.Hide Footnote Mi-2018, la saisie de plus de 700 kilogrammes de cocaïne dissimulée dans une cargaison de viande congelée appartenant à un homme d’affaires influent a provoqué la consternation ; certains y ont vu le signe de la complicité présumée de hauts responsables sécuritaires dans le crime organisé.[fn]« Affaire des 701 kg de cocaïne: Complicités et dommages collatéraux », El Watan, 11 juillet 2018. Le scandale, qui fait toujours l’objet d'une enquête, a entraîné le renvoi d’un certain nombre de hauts responsables sécuritaires et l’examen minutieux des relations de l’homme d'affaires avec un large éventail de responsables politiques, de fonctionnaires et de leurs familles.Hide Footnote

Si les responsables politiques veulent répondre aux préoccupations du public face à la corruption, ils pourraient envisager de tenir pour responsables les auteurs des excès les plus flagrants du passé, mais il s’agit d’un choix risqué d’un point de vue politique car il pourrait porter atteinte à des intérêts particuliers. Une lutte plus résolue contre la corruption risque aussi de devenir une chasse aux sorcières politisée, surtout dans un contexte de renouvellement annoncé au sommet de l’Etat. Une solution plus satisfaisante pourrait consister à réduire le risque que de tels cas se reproduisent, par exemple en nommant une commission d’experts chargée d’examiner la législation et les procédures administratives existantes et de proposer des réformes pour améliorer le contrôle des dépenses publiques.[fn]L’Instance nationale de lutte contre la corruption (INLUCC), créée après le soulèvement de 2011 en Tunisie et dont l’une des missions est de proposer des réformes politiques pour lutter contre la corruption, pourrait être un modèle. Voir le rapport Moyen-Orient et Afrique du Nord de Crisis Group N°177, La transition bloquée : corruption et régionalisme en Tunisie, 10 mai 2017.Hide Footnote

Toute renégociation du contrat social post-1990 – dépenses publiques généreuses, y compris pour le développement de nouvelles élites économiques, en échange du consentement politique au pouvoir de Bouteflika et de l’impunité des auteurs de violences pendant la guerre civile – doit être envisagée avec prudence. La génération née dans les années 1990 a peu de souvenirs de cette décennie de violences et devra faire face à une hausse des prix des produits de base à mesure que le gouvernement éliminera les subventions. Les moins de 30 ans – 70 pour cent de la population – entrent aujourd’hui sur le marché du travail avec de sombres perspectives d’avenir et une capacité considérablement réduite de l’Etat à les soutenir.[fn]Youth Policy Labs, Algeria factsheet, 2014. Organisation internationale du travail, base de données Ilostat, mars 2017.Hide Footnote Alors que certains s’indignent du retournement de conjoncture, d’autres le perçoivent comme une chance : il y a une volonté au sein de ce groupe de se faire sa propre place et de réduire sa dépendance à l’égard de l’Etat. Selon Abdellah Malek, 28 ans, qui dirige une start-up technologique à Alger :[fn]Malek est atypique et assez populaire parce qu’il est jeune, dynamique, vient d’un milieu pauvre et qu’il est entièrement autodidacte. En 2018, Forbes l’a reconnu comme l’un des entrepreneurs africains de moins de 30 ans les plus influents. Bien qu’il ne soit peut-être pas représentatif de la génération des moins de 30 ans, il est indéniablement un leader d’opinion avec une légitimité populaire.Hide Footnote

Une grande partie de la société reçoit des choses gratuitement depuis vingt ans. Les gens doivent travailler dur pour se libérer de leur dépendance. Si les entrepreneurs ne sont pas capables de faire les choses par eux-mêmes, ils compteront toujours sur l’aide du gouvernement ; une trop grande partie de la société souffre déjà de cette mentalité à cause des revenus pétroliers.[fn]Entretien de Crisis Group, Abdellah Malek, directeur, Sylabs, Alger, septembre 2017. Malek a organisé une conférence sur les start-up à Alger en 2016, à laquelle ont assisté de nombreux hauts responsables du gouvernement et qui a débouché sur plusieurs contrats importants. Il s’est dit optimiste que le dialogue entre le gouvernement et les jeunes entrepreneurs aiderait le gouvernement à mieux adapter son soutien aux besoins des jeunes entrepreneurs, même si ce soutien est trop axé sur le matériel et les prêts d’argent et pas assez sur la formation et les ressources humaines. Il a également cité des progrès en matière de réduction de la bureaucratie ; par exemple, un document disponible en quatre à six semaines en 2016 pouvait l’être en une semaine en 2017.Hide Footnote

Crisis Group interview, Abdellah Malek, director, Sylabs, Algiers, September 2017. Malek hosted an Algiers start-up conference in 2016 that was well-attended by senior government officials and resulted in several large contracts. He said he was optimistic that dialogue between the government and young entrepreneurs would help the government better adapt its support efforts to the needs of young entrepreneurs, even if this support has focused too much on materials and cash loans and not enough on training and human resources. He also cited positive improvements in reducing bureaucracy; for example, a document it took four to six weeks to obtain in 2016 was available in 2017 in merely a week.Hide Footnote

La mise en œuvre d’une transition qui s’écartera du modèle économique actuel exigera plus de transparence et d’ouverture à tous les niveaux.

La perception du grand public selon laquelle la corruption est répandue parmi une petite élite d’entrepreneurs et de décideurs politiques est intimement liée à la relation entre une poignée de hauts responsables et les élites économiques influentes sur le plan politique. « Séparer l’argent du pouvoir politique », comme l’ancien Premier ministre Tebboune l’a promis – ce qui lui aurait coûté son poste, selon de nombreux observateurs – est un slogan politiquement lourd qui contraste avec la réalité : de puissants hommes d’affaires s’organisent pour défendre leurs intérêts personnels et d’entreprises, et la lutte contre la corruption est trop souvent utilisée comme arme politique. Une meilleure approche consiste à accroitre le nombre de parties prenantes dans la formulation de la politique économique.

Une partie de la controverse autour de l’influence du FCE est d’ordre idéologique, reflétant les clivages typiques entre la droite et la gauche ou entre le libéralisme et l’étatisme qui peuvent généralement être résolus par le rééquilibrage du pouvoir des élites et les résultats des élections. Mais le problème du FCE réside aussi largement dans la perception qu’il incarne les intérêts de la classe dirigeante et d’une nouvelle élite plutôt que les intérêts économiques du pays dans son ensemble, bien qu’il en soit le principal réformateur. Comme le confie un conseiller en politique économique, « la Tripartite devrait être élargie. Si l’on cherche à construire un consensus populaire autour des réformes, le fait que seuls l’UGTA et le FCE soient représentés a un impact négatif ».[fn]Entretien de Crisis Group, conseiller en chef en matière de politique économique, Alger, octobre 2017.Hide Footnote Tendre la main aux brebis galeuses du monde des affaires, y compris à ceux qui sont perçus comme des critiques du gouvernement de Bouteflika, comme Issad Rebrab, pourrait non seulement enrichir le débat sur la politique économique de points de vue différents, mais aussi désamorcer les accusations selon lesquelles le FCE défend les intérêts d’une faction en particulier plutôt que du secteur privé dans son ensemble.[fn]Un autre exemple d’un homme d’affaires qui tente de promouvoir d’autres points de vue que ceux du FCE est Slim Othmani, directeur de l’entreprise de boissons NCA Rouiba et président du Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise (CARE), un groupe de réflexion économique. Il a fait pression en faveur d’une modernisation de la pensée sur l’économie, en donnant des conférences et en intervenant dans les médias pour pousser pour moins de bureaucratie et plus d’autonomie dans le secteur privé, jusqu’ici sans grand effet. Entretien de Crisis Group, Slim Othmani, Alger, octobre 2017.Hide Footnote

Another example of a businessman trying to promote alternative views to the FCE is Slim Othmani, head of the NCA Rouiba beverages company and president of the economic think tank Cercle d’Action et de Réflexion autour de l’Entreprise (CARE). He has lobbied for a modernisation of thinking about the economy, using conferences and media outreach to push for less bureaucracy and more private sector autonomy, so far to little effect. Crisis Group interview, Slim Othmani, Algiers, October 2017.Hide Footnote

VI. Conclusion

La décennie noire a laissé un héritage complexe en Algérie. Le pays a appris que libéraliser trop rapidement son économie sous la pression soudaine d’une dette extérieure croissante n’était pas sans danger, et il a la ferme intention d’éviter de répéter les erreurs du passé. L’Algérie doit maintenant trouver un équilibre entre la nécessité d’un ajustement économique et des intérêts particuliers, qu’il s’agisse d’hommes d’affaires privilégiés ou d’acteurs de la société qui considèrent des changements rapides et substantiels au modèle redistributif comme trop perturbateurs. Ce modèle, aussi inefficace qu’il soit, a permis à de nombreuses personnes de sortir de la pauvreté et a contribué à stabiliser un pays déchiré par la guerre.

La mise en œuvre d’une transition qui s’écartera du modèle économique actuel exigera plus de transparence et d’ouverture à tous les niveaux, ainsi qu’une plus grande obligation de rendre compte pour les institutions publiques et le secteur privé. En fin de compte, la réforme profonde dont l’Algérie a besoin nécessite une ouverture stratégique tant vis-à-vis de l’étranger qu’au sein même du pays, pour permettre à divers acteurs économiques, politiques et sociétaux de participer à la construction d’un nouveau modèle pouvant assurer à la fois stabilité et croissance. L’attitude actuelle du gouvernement, qu’il s’agisse de prendre des décisions économiques majeures ou d’aborder des questions politiques et sociétales plus larges, est trop souvent distante, arrogante et en décalage avec les attentes des Algériens.

Malgré l’incertitude politique qui prévaut avant l’élection présidentielle de 2019 et, plus généralement, la transition présidentielle qui se profile et pourrait ou non s’aligner sur le calendrier électoral, quelques premières mesures prudentes sont possibles. Il pourrait s’agir notamment d’améliorer la transparence sur l’état des finances publiques et d’élargir le débat sur les défis auxquels l’Algérie est confrontée et sur la meilleure façon de les relever au-delà des acteurs du monde des affaires et de la société civile qui participent déjà au processus décisionnel. Les jeunes Algériens en particulier – qui représentent la majeure partie de la population et dont l’avenir est en jeu – devraient être au cœur de toute initiative visant à trouver une solution de long terme aux défis économiques.

Comme de nombreux autres problèmes en Algérie, les questions de réforme économique ont eu tendance à être reportées, alors que les partisans du changement attendent l’émergence d’une classe dirigeante davantage tournée vers l’avenir. Mais cela pourrait prendre un certain temps, et les décideurs actuels devraient comprendre qu’il serait plus avisé – pour eux-mêmes et pour l’Algérie – de prendre une longueur d’avance et d’éviter une crise future plutôt que de faire face au choc lorsqu’il surviendra. Il n’est pas trop tôt pour élargir le cadre d’un débat qui porte autant sur l’évolution du modèle social algérien que sur les mesures techniques nécessaires pour mettre en œuvre ces réformes correctives.

Alger/Bruxelles, 19 novembre 2018

 

Annexe A: Carte de l’Algérie

University of Texas at Austin
Algerian demonstrators stage a sit-in on 5 March 2015 at Somoud Square in the Sahara desert village of In-Salah, south Algeria, against the exploration of shale gas. AFP/Farouk Batiche
Report 171 / Middle East & North Africa

Sud de l’Algérie : turbulences à l’horizon

As waves of protests have hit the hydrocarbon-rich Algerian south since 2013, authorities maintained a tenuous peace through handouts, repression and policing. To calm tensions, the state needs to clarify policies, communicate with local protestors and address underlying issues of governance.

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Synthèse

Depuis 2013, les zones riches en pétrole du Sud de l’Algérie, marginales politiquement mais cruciales économiquement, ont connu des vagues successives de contestation qui peuvent sembler avoir été occasionnées par des problèmes économiques, environnementaux et communautaires locaux. Dans l’ensemble, cependant, une tendance se dégage : le ressentiment s’accroit à l’égard des autorités centrales dans une partie du pays longtemps restée secondaire politiquement. Face à ce mécontentement croissant, les pouvoirs publics ont jusqu’à présent eu recours à la politique du bâton et de la carotte, qui a permis de sauvegarder une paix précaire mais n’a pas abordé les questions sous-jacentes. A l’approche d’une succession présidentielle incertaine et compte tenu des conséquences douloureuses des faibles prix du pétrole, l’Algérie ne peut pas s’en tenir au traitement des symptômes ; elle devrait remédier aux insuffisances de la gouvernance et associer ses populations marginalisées à la prise de décision. Elle devrait le faire dès maintenant, tant que les difficultés sont encore amplement maitrisables, plutôt que de les laisser s’envenimer et influer dangereusement sur la transition politique à venir.

Trois mouvements distincts dans trois villes du Sud ont évolué ces dernières années jusqu’à mobiliser des milliers d’Algériens, aussi bien dans la zone désertique qu’ailleurs dans le pays. Dans la ville historique de Ghardaïa, des affrontements récurrents ont eu lieu entre les Arabes sunnites et une minorité berbère adepte de l’ibadisme, une école islamique de jurisprudence, constituant l’un des rares cas de violence sectaire dans un pays majoritairement sunnite. C’est dans la ville de In Salah, dans l’extrême Sud, qu’est né le mouvement de protestation écologique le plus important du Maghreb, des milliers de personnes se mobilisant contre l’exploration du gaz de schiste que le gouvernement avait dissimulée. A Ouargla, le chômage généralisé a suscité des émeutes parmi les jeunes, qui ont créé un mouvement exigeant qu’il soit mis fin à ce qu’ils estiment être un abandon des autorités centrales.

Ces questions, longtemps délaissées, doivent être prises au sérieux, non seulement dans l’intérêt de cette vaste région, mais aussi en raison de leur impact grandissant et bien réel sur le « cœur » politique du pays dans le Nord. Les autorités centrales d’Alger, qui ont tendance à regarder le mécontentement local avec méfiance, sous-estiment son ampleur. Elles continuent de raisonner en fonction de subventions, de répression et de maintien de l’ordre, des outils qui ont à peine pu empêcher qu’un climat parfois violent ne dégénère. Le fait que la majeure partie du Sud reste calme et que l’Etat ait réussi à rétablir l’ordre dans les zones en proie aux turbulences indique que le malaise est encore maitrisable. Entraver l’éventualité d’une réapparition et d’une propagation de la contestation est une occasion autant qu’une nécessité : un engagement politique en profondeur porterait ses fruits à travers le pays.

Confrontée aux défis économiques les plus importants des dernières décennies en raison du recul de la production pétrolière et de la baisse des prix internationaux, l’Algérie est de moins en moins en mesure de substituer la dépense publique à une politique inclusive et à la bonne gouvernance. Une stratégie qui a contribué à la paix dans les années 2000 – alors que le pays se remettait d’un conflit entre l’Etat et les insurgés islamistes qui avait fait plus de 200 000 morts et qu’il recherchait la réconciliation nationale – n’est plus viable. L’instabilité de ces dernières années démontre que les citoyens du Sud ne sont plus disposés à taire leurs revendications d’un renforcement, par leur gouvernement, de la transparence, de la communication et du respect.

L’Etat algérien, né d’une longue lutte contre le colonialisme et partisan d’une doctrine stricte de la souveraineté, rejettera à coup sûr tout ce qu’il percevra comme de l’ingérence, ainsi qu’il interprète souvent les conseils extérieurs. Mais il devrait écouter ses citoyens : une grande partie de l’indignation des manifestants découle du sentiment qu’ils ne sont ni entendus ni impliqués. Le gouvernement devrait tenir compte de plusieurs exigences fondées dont la satisfaction contribuerait à renforcer la confiance. Celles-ci comprennent :

  • lancer une enquête parlementaire ou une autre forme d’investigation indépendante sous la direction de personnalités acceptées par les habitants de la région, pour examiner les relations intercommunautaires à Ghardaïa. Une telle entité pourrait rechercher les causes des violences passées, concevoir des mesures pour améliorer les relations communautaires, évaluer quelles réparations pourraient être faites et formuler des recommandations pour parfaire les stratégies de maintien de l’ordre et la gouvernance locale ;
     
  • élaborer des procédures plus transparentes d’embauche dans le secteur public et améliorer les garanties d’équité lors de ces nominations. Promouvoir l’investis­sement privé responsable et la diversification de l’économie, actuellement très dépendante des industries extractives, dans les provinces sahariennes, permettrait également de diminuer la pression sur l’Etat pour créer des emplois, qui pèse sur ses finances ; et
     
  • adopter une politique plus transparente en matière d’exploration et de production de gaz de schiste, en commençant par indiquer clairement où elle a lieu et en encourageant la recherche sur ses effets potentiellement négatifs au niveau local et sur la façon de les atténuer. Cela pourrait revêtir la forme d’un dialogue avec les populations locales et d’une incitation du monde universitaire, des groupes de la société civile et des partenaires du secteur privé à participer. Au niveau national, les autorités devraient impulser un débat ouvert sur les avantages économiques et les écueils environnementaux potentiels de la fracturation hydraulique.

La contestation dans le Sud révèle un problème de gouvernance plus large dont les groupes jihadistes ont déjà cherché à tirer parti. Reconnue comme telle rapidement, elle pourrait encourager un changement de cap qui désamorcerait les tensions en ces temps de bouleversements géopolitiques mondiaux, de troubles régionaux, de récession économique et d’incertitude politique. Les leçons tirées d’un tel exercice pourraient être utiles pour relever d’autres défis auxquels le pays sera confronté dans les années à venir.

Alger/Bruxelles, 21 novembre 2016

Introduction

Le Sud de l’Algérie, vaste région si tuée au-delà des montagnes de l’Atlas et des hauts plateaux jouxtant la Méditerranée, qui occupe 85 pour cent du territoire national et comprend la quasi-totalité des réserves de pétrole et de gaz du pays mais moins de 9 pour cent de sa population, a longtemps été à l’abri des manifestations de masse et des insurrections armées qui ont sporadiquement éclaté dans le Nord depuis les années 1980. Mais sous l’effet des soulèvements arabes et des griefs locaux, la politique dans le Sud est de plus en plus conflictuelle depuis 2013 et la région a supplanté le Nord comme épicentre de la contestation.

Trois sites, chacun avec des spécificités locales, ont démontré au cours des dernières années le potentiel de semer plus largement le trouble. Depuis 2013, les affrontements intercommunautaires entre Mozabites ibadites et Arabes sunnites malékites dans la vallée du Mzab ont causé des dizaines de morts, l’incendie et le pillage de milliers de commerces et de maisons et la destruction de sites du patrimoine culturel, notamment un tombeau ibadite classé par l’Unesco.[fn]Les Mozabites de la vallée du Mzab sont des adeptes amazighs de l’école ibadite de jurisprudence islamique, qui n’est courante qu’à Oman et Zanzibar, mais compte des adeptes en Algérie, en Libye et en Tunisie. Les malékites sont des adeptes de l’école de jurisprudence islamique fondée par l’imam Malik Ibn Anas, l’une des quatre principales écoles de l’islam sunnite et dominante au Maghreb.Hide Footnote La ville saharienne reculée d’In Salah est devenue le cœur d’une large mobilisation contre l’exploitation des gaz de schiste après l’annonce par le gouvernement du succès de forages exploratoires à proximité en décembre 2014. Des manifestations pacifiques contre le chômage dans les villes de Laghouat et Ouargla ont donné lieu à des arrestations et à des actes d’intimida­tion en 2013.

Comme l’a préconisé Crisis Group en matière de politique étrangère, le gouvernement du président Abdelaziz Bouteflika, actuellement dans son quatrième mandat, doit construire une vision stratégique de long terme.

L’Etat est jusqu’à présent parvenu à contenir les tensions grâce à la politique bien connue de la carotte – qui comprend notamment les dhamanat (littéralement les « garanties » données, en l’occurrence de diverses réformes), le clientélisme et les largesses – et du bâton, via l’intimidation et le harcèlement des principaux artisans des manifestations. Aussi efficaces soient-elles à court terme, ces mesures, faute de traiter les causes politiques sous-jacentes des troubles, risquent à long terme de les exacerber. Déjà, les tensions et la violence se développent, se chevauchent et s’in­tensifient. De nouvelles formes de contestation apparaissent au fur et à mesure que le rôle joué par l’Etat-providence se réduit.[fn]La réduction des subventions à l’électricité, l’une des nombreuses mesures d’austérité modérée prévues dans les budgets de 2016 et 2017, suscite déjà de nouvelles protestations dans les villes du Sud comme Biskra, In Salah et Ouargla. Voir « Algérie : le Sud grogne contre une facture d’électri­cité salée », Jeune Afrique, 27 octobre 2016.Hide Footnote Comme l’a préconisé Crisis Group en matière de politique étrangère, le gouvernement du président Abdelaziz Bouteflika, actuellement dans son quatrième mandat, doit construire une vision stratégique de long terme.[fn]Rapport Moyen-Orient et Afrique du Nord de Crisis Group N°164, L’Algérie et ses voisins, 12 octobre 2015.Hide Footnote

L’Etat algérien se présente souvent comme un modèle de sécurité et de stabilité en ces temps troublés, tandis que ses critiques dans le pays et à l’étranger affirment que la chute des prix du pétrole et l’incertitude quant à la succession présidentielle l’entrainent vers une nouvelle crise. La contestation dans le Sud pourrait être prometteuse ou périlleuse, selon la façon dont elle est gérée. Prise en compte, elle pourrait encourager l’inclusion politique et la transparence ; sinon, une vulnérabilité majeure pourrait en résulter lorsque, probablement dans quelques années seulement, les recettes pétrolières s’amenuiseront.

Pourquoi le Sud compte

L’Algérie n’a pris forme comme territoire unifié qu’aux dix-neuvième et vingtième siècles, après des vagues de conquête (par l’Empire ottoman au seizième siècle et la France au dix-neuvième siècle) et le règlement des différends territoriaux avec son voisin marocain (au vingtième siècle). Historiquement, le contrôle sur les régions qui constituent aujourd’hui le Sud était axé sur les routes commerciales ; le pouvoir était concentré autour de la côte, ne s’étendant que faiblement vers l’intérieur et à peine vers le Sahara.[fn]Y. Kouzmine, J. Fontaine, B.E. Yousfi et T. Otmane, « Étapes de la structuration d’un désert : l’espace saharien algérien entre convoitises économiques, projets politiques et aménagement du territoire », Annales de géographie, no. 670, 6 (2009), p. 659-685.Hide Footnote Les Français ont commencé à définir la frontière sud du pays au milieu du dix-neuvième siècle, un processus qui n’a abouti qu’au début du vingtième. Depuis l’indépendance en 1962, l’Etat s’est employé, de façon inégale, à intégrer le Sud dans le tissu national.

Les autorités centrales ont depuis longtemps une relation ambivalente avec les régions du Sud. Le faible contrôle qu’elles y exercent a posé des dilemmes sécuritaires. La région est par exemple connue pour avoir servi de refuge, au dix-neuvième siècle, à l’émir Abdelkader, le chef rebelle de la lutte anticoloniale contre les Français. Mû davantage par un vœu pieux que par une véritable compréhension de la réalité sur le terrain, l’Etat – d’abord français puis algérien – a considéré les populations du Sud comme mieux disposées à son contrôle que celles du Nord ; cette perception s’est reflétée au milieu du dix-neuvième siècle dans la notion de « pénétration pacifique », qui a ensuite évolué vers l’idée de « Sud tranquille » à la fin du vingtième siècle, quand le Nord a sombré dans la violence.[fn]Voir Benjamin Claude Brower, A Desert Named Peace (New York, 2009), p. 22, 207. Voir Annexe C ci-après pour un glossaire terminologique.Hide Footnote Mais alors que l’activisme politique a longtemps été plus dynamique dans le Nord, la perception erronée de la passivité du Sud a eu des conséquences réelles et dangereuses, contribuant sans doute à la négligence des décideurs politiques vis-à-vis des besoins et doléances de la région.

Le Sahara algérien
Les autorités centrales ont depuis longtemps une relation ambivalente avec les régions du Sud.

Les autorités centrales ont depuis longtemps une relation ambivalente avec les régions du Sud. Le faible contrôle qu’elles y exercent a posé des dilemmes sécuritaires. La région est par exemple connue pour avoir servi de refuge, au dix-neuvième siècle, à l’émir Abdelkader, le chef rebelle de la lutte anticoloniale contre les Français. Mû davantage par un vœu pieux que par une véritable compréhension de la réalité sur le terrain, l’Etat – d’abord français puis algérien – a considéré les populations du Sud comme mieux disposées à son contrôle que celles du Nord ; cette perception s’est reflétée au milieu du dix-neuvième siècle dans la notion de « pénétration pacifique », qui a ensuite évolué vers l’idée de « Sud tranquille » à la fin du vingtième siècle, quand le Nord a sombré dans la violence.[fn]Voir Benjamin Claude Brower, A Desert Named Peace (New York, 2009), p. 22, 207. Voir Annexe C ci-après pour un glossaire terminologique.Hide Footnote Mais alors que l’activisme politique a longtemps été plus dynamique dans le Nord, la perception erronée de la passivité du Sud a eu des conséquences réelles et dangereuses, contribuant sans doute à la négligence des décideurs politiques vis-à-vis des besoins et doléances de la région.

Tandis que l’Algérie indépendante bâtissait une identité nationale fondée sur des idéologies socialiste et nationaliste arabe, elle a cherché à réduire les disparités entre les régions, avec un succès limité. Les réserves d’hydrocarbures du Sud, découvertes dans les années 1950, ont façonné les infrastructures de la région, construites autour de l’extraction et du transport du pétrole et du gaz. La politique menée par l’Etat mettait officiellement l’accent sur l’égalité régionale, mais la sécurité, surtout mais pas seulement depuis la guerre civile des années 1990, était la pièce maîtresse. Tout comme la politique d’arabisation ; la poursuite de l’objectif affiché de la cohésion nationale et de l’intégration sociale, en imposant l’arabe comme langue de l’enseigne­ment et de l’administration, s’est faite au détriment des locuteurs du français et du tamazight (berbère), causant des protestations parmi ces derniers.

Au début des années 2000, le contraste entre un Sahara algérien riche en ressources et le relatif dénuement de ses résidents s’est accentué. Le Mouvement des enfants du Sud pour la justice (MSJ), fondé en 2004, a revendiqué de plus grandes perspectives économiques et une répartition plus juste des richesses. Alors que les investissements étrangers étaient en hausse et que le marché de l’emploi s’améliorait, les habitants du Sud en profitaient peu, même si leur région produisait la majeure partie de la richesse du pays.

Parallèlement, l’activité jihadiste progressait. Abdelmalek Droukdel, chef du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), une organisation algérienne basée en Kabylie et créé en 1998, a détourné son attention du Nord, réfréné ses ambitions de frapper l’Europe, ce que son groupe avait échoué à faire, et s’est concentré sur la création de katibas (brigades) sahariennes. Sous Mokhtar Belmokhtar et Abdelhamid Abou Zeid, celles-ci ont mené des attaques contre des cibles occidentales dans certaines parties du Sahara algérien et la plus vaste région du Sahel, comme le Mali et la Mauritanie, où la sécurité était faible.[fn]Le désert du Sahara englobe la majeure partie de l’Afrique du Nord à l’est des montagnes de l’Atlas et au sud des régions fertiles de la côte méditerranéenne. Dans ce rapport, le « Sahara algérien » désigne la partie située en Algérie et le Sahel renvoie à la région semi-aride à l’extrémité sud du Sahara s’étendant de l’océan Atlantique à la mer Rouge, y compris les zones les plus méridionales de l’Algérie et des parties des Etats voisins.Hide Footnote Elles se sont enrichies grâce à la contrebande et aux rançons pour la libération d’otages occidentaux.[fn]Voir Jean-Pierre Filiu, « The Fractured Jihadi Movement in the Sahara », Current Trends in Islamist Ideology, 10 janvier 2014. L’émir d’AQMI Abdelmalek Droukdel, un « Arabe afghan » et ancien commandant du GSPC, serait toujours basé en Kabylie. Son adjoint dans le Sahara, Abdelhamid Abou Zeid, a été tué lors d’une frappe aérienne française au Nord du Mali en février 2013. Mokhtar Belmokhtar, cerveau de l’attaque d’In Amenas, commande le groupe jihadiste al-Moura­bi­toune, qui a des liens avec al-Qaeda et l’Etat islamique (EI) et porte la responsabilité d’attaques vers l’ouest jusqu’en Côte d’Ivoire. Sa mort a été annoncée à maintes reprises, notamment après un raid aérien américain en Libye dont il était la cible en juin 2015, mais il serait toujours en vie.Hide Footnote

Le GSPC s’est officiellement affilié à al-Qaeda en 2007, année où il a été rebaptisé al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI). L’intérêt jihadiste pour le Sahara, qui, au cours des années 1990, a surtout servi de plateforme logistique et d’appui, a culminé en 2012 avec la prise du Nord du Mali par AQMI, en collaboration avec les groupes jihadistes transsahéliens Ansar Dine et le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao). L’opération française Serval, lancée en janvier 2013, a abouti à la reconquête des villes du Nord du Mali, mais les attaques contre les cibles militaires et civiles restent communes dans la région, alors que la mise en œuvre de l’accord de paix d’Alger conclu en juin 2015 entre les rebelles du Nord non jihadistes et les autorités maliennes est au point mort.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°226, Mali : la paix à marche forcée?, 22 mai 2015 ; et le briefing Afrique N°115, Mali : la paix venue d’en bas?, 14 décembre 2015.Hide Footnote

Une région riche en ressources

Les frustrations anciennes du Sud se sont renforcées au cours des quinze dernières années en raison de la mauvaise gestion et de l’évolution de l’économie mondiale. Au début des années 2000, le gouvernement du président Bouteflika avait fait naitre l’espoir d’une hausse de la prospérité en libéralisant le secteur du pétrole et du gaz.[fn]De jeunes chômeurs urbains rappellent qu’ils espéraient bénéficier des nouveaux emplois et investissements. Entretiens de Crisis Group, activistes du Sud, Ouargla, mai 2015.Hide Footnote Une nouvelle loi sur les hydrocarbures, promulguée en 2005, destinée à attirer les investissements étrangers en assouplissant les règles en matière de propriété, a déclenché une vague de prospection et de production dans le Sud.[fn]La loi de 2005 a mis fin au monopole de Sonatrach sur l’exploration, la production et le transport des hydrocarbures, l’obligeant à faire face à la concurrence d’entreprises pétrolières internationales investissant dans les activités libéralisées.Hide Footnote Mais Bouteflika, pour des raisons qui restent obscures, a fait marche arrière lorsque l’ordonnance présidentielle relative aux hydrocarbures de 2006 a rétabli l’exigence que l’entreprise publique Sonatrach détienne une participation majoritaire dans la quasi-totalité des activités en amont, intermédiaires et en aval.

Au cours des années suivantes et jusqu’en 2013, les espoirs des populations du Sud ont pris un goût amer. Même lorsque les prix du pétrole se sont envolés, permettant à l’Algérie d’accumuler des réserves de change de 200 milliards de dollars en 2012, les investissements sociaux ne se sont pas concrétisés et les scandales de corruption se sont multipliés. De nombreux habitants du Sud en sont venus à percevoir les autorités nationales et les entreprises multinationales au mieux comme imprudentes, au pire comme criminelles. Un militant du Sud déclare ainsi : « Bouteflika les a autorisées à venir, toutes sortes d’entreprises avec toutes sortes d’activités ; elles ont foré dans le Sud sans protéger l’environnement et ne font rien pour la société. Elles ne créent même pas d’emplois locaux : elles ramènent leurs propres employés ».[fn]Entretien de Crisis Group, activiste du Sud, Adrar, mai 2015.Hide Footnote

En 2010, après six mois d’enquête du Département du renseignement et de la sécurité (DRS) – l’agence de renseignement aujourd’hui disparue mais puissante à l’époque et souvent à couteaux tirés avec la présidence au cours de la dernière décennie –, des accusations de corruption ont été portées à l’encontre de Mohamed Meziane, le PDG de Sonatrach, de ses deux fils et de plusieurs dirigeants. La corruption aux plus hauts niveaux de l’entreprise, impliquée dans chaque exploitation pétrolière du pays, aurait coûté à l’Algérie des milliards de dollars de revenus annuels dans le seul secteur pétrolier.[fn]Aomar Aouli, « Algeria oil corruption trial begins after 5-year delay », Associated Press, 15 mars 2015. Pour des informations sur la rivalité entre le DRS et le président Bouteflika, voir le rapport L’Algérie et ses voisins, op. cit. Saipem, la filiale d’ENI, est actuellement en procès à la suite d’allé­ga­tions selon lesquelles elle aurait versé 200 millions de dollars de pots-de-vin à Sonatrach entre 2007 et 2010, en échange de sept contrats d’une valeur de 8 milliards d’euros. Début 2016, un tribunal pénal a condamné six personnes, dont Meziane et ses deux fils, à la prison pour des délits de corruption allant du détournement de fonds publics à l’acceptation de pots-de-vin. « Affaire Sonatrach 1 : sursis pour Mohamed Meziane, prison ferme pour son fils », TSA, 2 février 2016.Hide Footnote

Au cours des cinq dernières années, la production pétrolière a baissé, les obstacles bureaucratiques et la mauvaise gestion des réserves de pétrole et de gaz conventionnel faisant fuir les investisseurs. L’Algérie est très dépendante des exportations d’hy­drocarbures, qui représentent 98 pour cent de ses devises étrangères (70 pour cent du revenu national). Avec la baisse de la production destinée à l’exportation, la hausse de la demande intérieure due à la croissance démographique, et la chute vertigineuse des prix du pétrole en 2015, un point de rupture budgétaire se profile dans les trois années à venir : à niveau de dépenses constant, le Fonds de régulation des recettes, fonds souverain créé en 2000 pour gérer les recettes d’hydrocarbures excédentaires, devrait s’assécher en 2016 et les réserves de devises, qui avaient chuté de 35 milliards de dollars, à 143 milliards de dollars en 2015, devraient être épuisées d’ici 2018.[fn]British Gas et Total ont chacun abandonné un champ au cours des deux dernières années, en raison d’obstacles comme un nouveau permis de prospection de trois ans, alors qu’un permis de cinq à dix ans est la norme dans le secteur. La réponse aux appels d’offres depuis 2007 a été « déplorable ». Entretien de Crisis Group, dirigeant d’une entreprise pétrolière internationale, Alger, mai 2015. George Joffe, « Fracking won’t fix Algeria’s oil woes », al-Araby al-Jadeed, 13 mars 2015. « Le fonds de régulation des recettes s’épuisera dès la fin de l’été 2016, selon des experts », Maghreb Emergent, 5 mars 2016.Hide Footnote

Le gouvernement a cherché une solution dans la prospection du gaz de schiste. L’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) estime que l’Algérie détient près de 20 000 millions de mètres cubes de gaz de schiste techniquement récupérable et 5,7 milliards de barils de pétrole de schiste techniquement récupérable, ce qui la place au troisième rang après la Chine et l’Argentine en matière de ressources d’hydrocarbures de schiste techniquement récupérables.[fn]Entretien de Crisis Group, analyste principal d’une société pétrolière, Alger, juin 2015. « World Shale Resource Assessments », EIA, 24 septembre 2015.Hide Footnote Un connaisseur de longue date du secteur algérien des hydrocarbures déclare :

Le schiste est une aubaine pour l’Algérie. En ce moment, le point de vue de l’in­dustrie est que le pays est un perdant – il est en train de produire du pétrole et du gaz mais pas de manière rentable ou concurrentielle. Mais s’il devient un producteur de schiste, alors il peut répondre à ses besoins énergétiques domestiques et exporter vers l’Europe.[fn]Entretien de Crisis Group, Geoff Porter, PDG, North Africa Risk Consulting, juin 2016.Hide Footnote

Les spécialistes du secteur affirment également qu’une meilleure gestion, l’adoption de mesures de lutte contre la corruption et l’allègement des lourdeurs administratives pourraient augmenter la production de gaz et de pétrole conventionnels de façon suffisante pour compenser la baisse des prix, et ce avec moins de répercussions politiques que le développement des sources non conventionnelles comme le schiste.[fn]Entretien de Crisis Group, conseiller principal d’une compagnie pétrolière étrangère, Alger, juin 2015.Hide Footnote

La transformation du Sud

Avec la chute des prix et de la production de pétrole, la capacité de l’Etat à acheter la paix sociale a également diminué, mais miser sur une économie de rente, même lorsqu’
elle fonctionne bien, pourrait s’avérer risqué. Le recours excessif à la seule redistribution de la rente peut masquer les raisons du mécontentement et les revendications de justice, d’égalité et de dignité.[fn]Naoual Belakhdar, « “L’Eveil du Sud” ou quand la contestation vient de la marge », Politique africaine, no. 137, mars 2015, p. 27-48.Hide Footnote Un soutien généreux peut satisfaire temporairement suffisamment de gens pour freiner la montée du ressentiment, mais cela n’est au mieux qu’une solution provisoire alors que l’économie se détériore, surtout quand des jihadistes dans les pays voisins ont démontré leur capacité à exploiter les crises sociales et plus encore les réponses gouvernementales inadaptées et souvent musclées. Le sentiment d’exclusion du Sud ne peut en fin de compte être soulagé que par une meilleure représentation et intégration au niveau national, la reconnaissance des besoins et des défis spécifiques de la région, et une répartition plus équitable des ressources.

Le Sud connait des mutations profondes, impulsées par près de 2 pour cent de croissance démographique annuelle au niveau national, une urbanisation rapide (69 pour cent de la population était rurale à l’indépendance ; 70 pour cent vit aujourd’hui en ville) et des attentes croissantes suscitées par l’éducation et l’ère d’Internet.[fn]« Rapport national sur l’habitat pour la Conférence sur l’habitat », République algérienne démocratique et populaire, juillet 2014. Le développement de l’éducation et des infrastructures dans les années 1970, conjugué aux politiques de sédentarisation et aux transferts de population, a préparé le terrain à un surplus de diplômés chômeurs à Ouargla et à une diffusion de l’expertise pétrolière et gazière à In Salah.Hide Footnote La région ne compte que 10 pour cent de la population totale, mais 36 pour cent des communes pauvres du pays.[fn]Luis Martinez et Rasmus Alenius Boserup (eds), Algeria Modern (Londres, 2016), p. 24.Hide Footnote

La composition ethnique du Sud, qui inclut d’importantes communautés ethnolinguistiques amazighes comme les Touaregs, les Ouarglis et les Mozabites, complexifie davantage la dynamique sociale.[fn]Les chiffres sont flous car l’Etat a aboli les catégories ethniques lors du recensement de 1966.Hide Footnote Le parti au pouvoir à Alger, le Front de libération nationale (FLN), poursuit depuis longtemps une politique de cooptation des dirigeants politiques et religieux traditionnels des groupes du Sud, comme les zaouias (confréries soufies), les amenokal touaregs (chefs traditionnels tribaux et régionaux) et la direction politique mozabite organisée connue sous le nom de majlis al-qurthi. L’administration locale dans les provinces du Sud, considérée comme favorisant les Arabes et les élites amazighes cooptées, est généralement dirigée par des gens du Nord.[fn]Entretiens de Crisis Group, résidents locaux, Ghardaïa, Ouargla, In Salah, mai 2015, mai 2016.Hide Footnote La cooptation des élites crée un semblant d’inclusion mais tend à répartir les ressources de façon très étroite ; de nombreux habitants du Sud socialement influents, notamment la jeunesse urbaine, les syndicalistes et même les élites traditionnelles ont l’impression que des étrangers régissent leur vie en fonction de leurs propres priorités.

Les manifestations, les grèves et la violence occasionnelles dans le Nord dans les années 1970 et 1980, revendiquant les droits économiques et des minorités, avaient culminé avec les émeutes d’octobre 1988 contre la hausse des prix, le chômage et l’austérité. La contestation s’est estompée dans les années 1990, lorsque la crise sécuritaire a éclipsé les questions sociales.[fn]Belakhdar, « “L’Eveil du Sud” », op. cit.Hide Footnote Elle a refait surface dans le Sud au cours des quinze premières années de ce siècle, lorsque le MSJ nouvellement créé a exigé des solutions face au chômage et à l’inégalité régionale, inscrivant pour la première fois les préoccupations du Sud à l’ordre du jour national. Le Comité national pour la défense des droits des chômeurs (CNDDC) a été créé à Ouargla après une décennie d’incubation ; des citoyens à In Salah ont lancé un mouvement national contre la fracturation hydraulique, déclenchant des manifestations à Alger, Oran et Constantine, ainsi que dans des villes du Sud ; et les affrontements intercommunautaires à Ghardaïa ont provoqué la première grève des forces de sécurité à Alger, qui ont protesté devant le bureau du président.

L’agitation prolongée sur ces sites, même si elle est sporadique, suggère l’émer­gence d’une dynamique politique spécifiquement méridionale. Les lacunes de la gouvernance dans ces zones riches en pétrole se ressentent de façon particulièrement forte. Le Sud, bien moins peuplé, bien plus important stratégiquement en matière de ressources naturelles et bien plus difficile à contrôler compte tenu de sa géographie, a remplacé les régions du Nord comme la Kabylie en tant qu’épicentre de la contestation. Ses doléances sont un ensemble de préoccupations sociales, économiques, politiques et environnementales étroitement liées, en partie spécifiques à ses communautés mais reflétant aussi le sentiment national, notamment le ressentiment à l’égard d’un Etat rentier en crise.

Turbulences dans le Sud : trois études de cas

La simultanéité des troubles à In Salah, Ouargla et Ghardaïa, en particulier vu le calme relatif dans le reste du pays, démontre le rôle central du Sahara pour la paix et la sécurité en Algérie aujourd’hui.[fn]Entretien de Crisis Group, Dida Badi, directeur de recherche, Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques, Alger, mai 2015. Néanmoins, alors que l’épicentre de l’agitation permanente s’est déplacé vers le Sud, un rapport officiel de gendarmerie a enregistré 429 « troubles à l’ordre public » au cours du deuxième trimestre de l’année 2016 (soit une moyenne de cinq par jour), avec des interventions dans les centres urbains du Nord comme Médéa, Alger, Boumerdès, Blida, Annaba et Skikda. « La gendarmerie s’inquiète d’une situation sociale qui reste préoccupante », TSA, 8 août 2016.Hide Footnote Alors que les hauts responsables ont tendance à décrire les militants du Sud comme des séparatistes, ces derniers se battent, de différentes façons, pour plus d’inclusion et pour avoir voix au chapitre dans les affaires publiques.[fn]« [Le Premier ministre Abdelmalek Sellal] nous accuse d’être des séparatistes. Nous ne négocierons pas avec lui … ». Voir « Ouargla : les organisateurs de la marche du 14 mars refusent de rencontrer l’envoyé spécial de Sellal », Algerie-focus.com, 11 mars 2013.Hide Footnote Les revendications pour obtenir plus de bénéfices de l’extraction des ressources naturelles, ce qu’un analyste appelle « le régionalisme des ressources », ainsi que des préoccupations environnementales, alimentent les mouvements de protestation à Ouargla et In Salah.[fn]« Si le nationalisme des ressources consistait, pour des Etats, à exiger plus de bénéfices de l’ex­trac­tion des ressources naturelles par des entreprises étrangères, alors le régionalisme des ressources, c’est lorsque les communautés locales réclament plus d’avantages à ces mêmes industries, mais aux dépens de l’Etat central. » Geoff Porter, « The new resource regionalism in North Africa and the Sahara », Dossiers du CERI, Centre de recherches internationales, juillet 2013.Hide Footnote Une politique d’exclusion et la mauvaise gouvernance dans une zone riche en ressources ont contribué à exacerber les tensions à Ghardaïa, où elles ont pris la forme d’un conflit intercommunautaire.

La simultanéité des troubles à In Salah, Ouargla et Ghardaïa, en particulier vu le calme relatif dans le reste du pays, démontre le rôle central du Sahara pour la paix et la sécurité en Algérie aujourd’hui.

La crise de Ghardaïa est distincte en ce qu’elle combine la question des minorités ethniques et religieuses et les préoccupations politiques et économiques qui existent ailleurs dans le Sud.[fn]Le « printemps berbère » a été une période d’activisme en Kabylie et à Alger en 1980, qui a été violemment écrasée par l’armée.Hide Footnote Les Mozabites de la vallée du Mzab, des disciples amazighs de l’école ibadite, disent que les politiques d’arabisation constituent une discrimination structurelle à leur égard, et qu’ils subissent des attaques d’Arabes malékites contre leurs domiciles, leurs symboles religieux et leurs entreprises.[fn]Les Mozabites d’Algérie sont les fondateurs d’une pentapole vieille de 1 000 ans (un groupe de cinq villes comprenant Ghardaïa, Beni Isguen, El-Ateuf, Melika et Bounoura, et englobant aussi les villes plus récemment établies de Berriane et Guerrara) à 600 kilomètres au sud d’Alger. Sur les allégations de discrimination contre les Mozabites, voir ci-après.Hide Footnote

Leur prépondérance démographique historique dans la vallée du Mzab a été minée par un déplacement rapide de la population depuis les années 1980, dû en partie à la sédentarisation de tribus arabes par l’Etat et à la désignation de Ghardaïa comme capitale provinciale en 1985. Cela, affirment-ils, a multiplié les postes administratifs officiels occupés principalement par des Arabes et accentué les tensions entre les classes, opposant les Mozabites urbains relativement riches aux Arabes bédouins pauvres qui ont utilisé les partis nationaux arabes et leur influence pour la mobilité sociale.[fn]Entretiens de Crisis Group, résidents mozabites, Ghardaïa, mai 2015. Nacer Djabi, « Solving the tensions in Algeria’s Ghardaia region », Arab Reform Initiative, juillet 2015.Hide Footnote Plus récemment, les prédicateurs takfiri de la région ont accentué la stigmatisation des Mozabites comme « apostats chiites », justifiant ainsi les violentes attaques à leur encontre.[fn]Le takfir est l’acte par lequel un musulman déclare qu’un autre musulman est un kaffir (mécréant). Les takfiris sont des islamistes radicaux (y compris la plupart des groupes jihadistes sunnites contemporains) qui pratiquent le takfir, souvent pour autoriser la violence meurtrière contre d’autres musulmans qui autrement violerait une injonction coranique. Certains takfiris considèrent à tort les Ibadites comme étant des chiites.Hide Footnote

Ghardaïa Conflit ethno-sectaire : Mozabites vs Arabes

Depuis 2013, les tensions locales entre Mozabites et Arabes se déclenchent vite et sont quasiment impossibles à dissiper.[fn]Des débordements ont eu lieu à Ghardaïa, Berriane et Guerrara. La violence actuelle a éclaté en 2013, mais les affrontements remontent à 1985, lorsqu’à Ghardaïa, des terres, appartenant presque entièrement à des Mozabites, ont été saisies et distribuées aux Arabes dans le cadre du processus de sédentarisation visant à étendre le contrôle sur les populations souvent nomades du Sud reculé.Hide Footnote La province (wilaya) de Ghardaïa compte une douzaine de villes et environ 360 000 habitants. En octobre 2015, après avoir été postés là pendant dix mois dans des conditions difficiles, des centaines de policiers anti-émeutes sont rentrés dans la capitale et, avec des collègues restés à Ghardaïa et quelques dizaines d’autres à Oran, ont lancé la première grève par des forces de sécurité dans le pays, exigeant une amélioration des conditions de travail et la fin des longs déploiements.[fn]L’unité de police anti-émeutes des Compagnies républicaines de sécurité (CRS) était responsable de la grève, exigeant de meilleures conditions de travail, le droit de se syndiquer et le départ du directeur général de la sécurité nationale (DGSN), le général-major Abdelghani Hamel.Hide Footnote Quand les manifestants à Alger se sont rendus au palais d’El Mouradia, siège de la présidence, ils se sont retrouvés face à la garde présidentielle. Le Premier ministre Abdelmalek Sellal les a reçus le soir même, promettant de répondre à leurs revendications, mais pas à la principale, à savoir le départ du chef de la police, le général-major Abdelghani Hamel.

Destruction des mausolées berbères de la vallée du Mzab en Algérie

ImazighenLibya

L’escalade entre les groupes mozabites et arabes a commencé en novembre 2013, lorsque 150 personnes ont été arrêtées lors d’affrontements au cours d’un match de football à Guerrara, à 100 kilomètres au nord-est de Ghardaïa. Les Mozabites ont alors estimé que les forces de sécurité étaient intervenues aux côtés des Arabes, une perception partagée par des observateurs neutres.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes mozabites, journalistes locaux, Ghardaïa et Alger, mai 2015 ; Ghardaïa, mai 2016.Hide Footnote Le mois suivant, des manifestants mozabites ont bloqué le centre de Ghardaïa, exigeant que les autorités dévoilent des logements publics et des attributions de terre. Après la réouverture de la zone par la police, des commerces mozabites ont été incendiés, ce qui a entrainé de nouvelles représailles et contre-représailles. En fin de compte, quinze personnes ont été tuées, mozabites pour la plupart.[fn]Les Mozabites affirment que le chef de la sécurité de la wilaya, Abdelhak Bouraoui, apparait clairement dans la vidéo filmée avec un téléphone portable de la profanation d’un cimetière mozabite et de la destruction du mausolée du cheikh mozabite Ammi Said, un site sacré pour les Mozabites et classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Voir ImazighenLibya, youtube.com/watch?v=kyUhr0_
FAzo, YouTube, 6 février 2014 et mzab europe youtube.com/watch?v=i7N21E0nsQI, YouTube, 14 avril 2014.Hide Footnote

Pendant les deux années suivantes, dans un climat de violence occasionnellement mortelle, les quartiers mixtes de la communauté ont opéré une auto-ségrégation. Des résidents de longue date ont été poussés au départ sous les menaces de voisins et par leurs propres peurs. Les Mozabites et les Arabes qui s’aventuraient loin de leur rue ou de leur quartier couraient un danger ; seuls les migrants subsahariens, considérés comme neutres, pouvaient traverser sans crainte ces frontières invisibles. Armés de couteaux et de cocktails Molotov, les Mozabites ont constitué des groupes d’autodéfense et filmé et diffusé des vidéos de policiers protégeant des manifestants arabes, preuve selon eux du parti pris des autorités.[fn]Entretien de Crisis Group, journaliste local, Ghardaïa, juin 2015. « Nous avons commencé à former des groupes d’autodéfense quand on s’est rendu compte que nos maisons étaient en train d’être brûlées et que la police intervenait du côté des Arabes. » Entretien de Crisis Group, chef d’un groupe mozabite d’autodéfense, Ghardaïa, mai 2015. Il a affirmé que des dizaines de patrouilles de voisinage se sont formées depuis, et que même les élèves du secondaire avaient des unités avec des armes légères. « En Algérie, Ghardaïa enflammée par les violences communautaires », Le Monde, 19 février 2014.Hide Footnote

La violence a culminé en 2015. En juin, pendant le Ramadan, des Arabes ont lancé des cocktails Molotov sur une voiture à Berriane, brûlant gravement quatre Mozabites. Le mois suivant, il y a eu des dizaines de morts et des centaines de blessés de part et d’autre en moins d’une semaine. L’armée a été déployée pour maitriser la situation, mais entre-temps, des milliers de foyers et de commerces avaient été incendiés et les écoles fermées pendant de longues périodes.[fn]« Ghardaïa : nouvelles échauffourées entre jeunes à Berriane », Algérie Presse Service, 17 juin 2015. Les combats les plus intenses et prolongés se sont déroulés dans des quartiers mixtes comme Thienniet al-Makhzen et Hajj Massoud, et autour du bloc de logements d’al-Qurthi, auquel un millier de résidents arabes ne pouvaient accéder qu’en traversant une zone mozabite où ils étaient la cible de pierres et de cocktails Molotov.Hide Footnote

“Ghardaia: nouvelles échauffourées entre jeunes à Berriane”, Algérie Press Service, 17 June 2015. The most intense, sustained fighting was in mixed neighbourhoods such as Thienniet al-Makhzen and Hajj Massoud, and around the al-Qurthi housing block, which 1,000 Arab residents could access only via a Mozabite area, where they were pelted with rocks and Molotov cocktails.

Différences intra-communautaires

Les tensions ont mis en évidence des différences non seulement entre les deux communautés, mais au sein de celles-ci. Tandis que les conditions sociales et économiques se détérioraient, les élites mozabites – qui forment des réseaux spirituels, politiques, tribaux et de voisinage fortement structurés et imbriqués – ont perdu le soutien de certains jeunes de la communauté.[fn]Il y a environ 200 groupes tribaux dans la communauté mozabite, répartis entre sept villes principales – la pentapole de Ghardaïa, plus Guerrara et Berriane – chacune avec une autorité tribale (majmua ashair) chargée de questions sociales comme l’éducation. Le majlis al-qurthi regroupe les élites des sept villes et sert d’interface politique avec les autorités algériennes.Hide Footnote Les autorités traditionnelles, incapables de protéger les leurs et considérées comme cooptées par l’Etat, perdent du terrain au profit d’ardents militants comme Fekhar Kameleddine, le médecin devenu activiste qui a fondé le Mouvement pour l’autonomie du Mzab et écrit au Secrétaire général de l’ONU pour dénoncer une campagne de « nettoyage ethnique » menée par l’Etat algérien.[fn]« Appel de détresse et demande d’intervention urgente!! », lettre ouverte du Dr Kameleddine Fekhar au secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon, 3 juillet 2015, publiée par siwel.info.Hide Footnote

Beaucoup de jeunes Mozabites, qui perçoivent leurs difficultés en termes communautaires, ont conclu que leur seule option réaliste était de riposter.[fn]Entretiens de Crisis Group, groupes mozabites d’autodéfense, Ghardaïa, juin 2015. Les sites pro amazigh comme siwel.info et tamazgha.fr affirment que les Mozabites sont confrontés à des campagnes d’éradication ; certains groupes sur Facebook incitent ouvertement à la violence.Hide Footnote Les organes conservateurs traditionnels de la communauté, comme le majlis al-qurthi (le conseil régional qui maintient des liens forts avec l’Etat) ont au contraire appelé au calme et expliqué que le climat d’insécurité était moins dû à la violence ethnique qu’à la détérioration de l’ordre public. Justifiant la préférence du conseil pour la négociation, l’un de ses membres déclare :

De notre point de vue, il ne s’agit pas d’incidents intercommunautaires. Des attaques répétées sont menées par des mafias criminelles organisées. Mais de notre côté, conscients que nous avons subi la plupart des dommages, nous avons d’abord essayé de prendre un moment pour réfléchir et observer. Et nous avons rappelé à l’Etat son devoir de préserver, conformément à la Constitution, la sécurité des citoyens et de leurs biens.[fn]Entretien de Crisis Group, direction du majlis al-qurthi, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote

Alors que le conseil se dit satisfait de la façon dont l’Etat fait face à la situation, l’un de ses membres a récemment quitté la maison qu’il habitait depuis 40 ans dans le quartier autrefois mixte et maintenant auto-ségrégué de Tahnia el-Makhzen à Ghardaïa, après que des Arabes l’ont saccagée. Il déplore : « Tout ce qu’on peut faire, c’est ravaler l’humiliation et sourire ».[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du majlis al-qurthi, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote

Crisis Group interviews, members of Majlis al-Qurthi, Ghardaia, May 2015.Hide Footnote

Message to the Algerian government

سقلاب ابوالبراء

Les communautés arabes se fragmentent aussi, mais différemment. Comparés aux Mozabites, les Arabes de la région de Ghardaïa manquent de structures unificatrices. Ils constituent un amalgame de tribus régionales, les Chaamba, Medebi, Said et Mokhadema, en plus des migrants économiques venus d’autres régions en Algérie. Dans l’ensemble, elles deviennent plus salafistes et comprennent des éléments militants.[fn]Entretien de Crisis Group, Dida Badi, directeur de recherche, Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques, Alger, mai 2015.Hide Footnote L’incitation à la violence est venue, par exemple, d’Ahmed Seqlab, un jeune prédicateur de Berriane formé en Arabie saoudite et qui bénéficie d’un large auditoire en ligne. De même, la chaîne privée de télévision par satellite saoudienne Iqraa, populaire parmi les salafistes algériens, a diffusé la fatwa d’un religieux algérien déclarant que les Ibadites étaient « les ennemis d’Allah ».[fn]« Message au gouvernement algérien », www.youtube.com/watch?v=2MXJD35U3SY, YouTube, 4 août 2014. « Ghardaïa : les tenants et aboutissants d’une fitna organisée », Algerie-Focus.com, 9 juillet 2015.Hide Footnote

L’antipathie des Arabes pour leurs voisins mozabites a aussi d’autres origines. Etablis depuis longtemps dans les villes, ayant bâti des liens commerciaux et investi dans l’éducation, les Mozabites ont tendance à mieux réussir sur le plan commercial. Ils bénéficient également de certains droits réservés aux minorités ; les méthodes et le contenu de l’enseignement dans leurs écoles privées et leurs mosquées, par exemple, ne sont pas soumis au contrôle de l’Etat, contrairement à ceux des Arabes. Pourtant, dans l’ensemble, ces derniers ont tendance à se sentir représentés par l’Etat algérien.[fn]Entretien de Crisis Group, Moustapha Rebbahi, professeur arabe de sociologie, Université de Ghardaïa, Ghardaïa, juin 2015.Hide Footnote En ce sens, l’autonomie culturelle mozabite est pour les Arabes moins une chose à imiter qu’une menace à contenir, et l’Etat est pour ce faire un allié. Un responsable communautaire arabe déclare :

Les Mozabites qui passent par les écoles privées ont des complexes vis-à-vis des Arabes. Les Ibadites disent qu’ils sont le seul groupe à être sur la bonne voie ; ils se considèrent supérieurs. L’Etat devrait placer ces écoles sous son contrôle.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable communautaire arabe, Ghardaïa, juin 2015.Hide Footnote

 

Crisis Group interview, Arab community leader, Ghardaia, June 2015.Hide Footnote

Une réponse confuse

Ni les autorités locales ni les autorités nationales n’ont été en mesure de mener des négociations fructueuses pour sortir de l’impasse. Les appels à un dialogue pacifique des autorités traditionnelles mozabites et arabes n’ont pas réussi à endiguer la violence et les autorités nationales n’ont pas encore répondu aux demandes des Arabes, des Mozabites et du Parlement d’une enquête publique officielle sur les affrontements. Le calme n’a été rétabli qu’avec la militarisation de la province, placée en juillet 2015 sous l’autorité du général-major Abderrazak Chérif.[fn]« Algérie – La wilaya de Ghardaïa passe sous l’autorité de l’armée », Canal Algérie, 8 juillet 2015.Hide Footnote Toutefois, le déploiement de milliers de policiers, de gendarmes et de soldats est au mieux une solution temporaire. Au pire, cela risque de provoquer davantage de violence, comme en témoignent les affrontements entre la police et des Arabes dans des quartiers à majorité arabe, et entre les gendarmes et des Mozabites dans des quartiers mixtes comme al-Qurthi.

Les partis politiques, en cherchant à tirer profit du sectarisme croissant, l’ont renforcé. La section locale du FLN, le parti au pouvoir au niveau national, est depuis longtemps dominée par la puissante communauté arabe chaamba, qui combine des identités nationaliste et culturelle arabes et un comportement parfois brutal.[fn]Une source basée à Ghardaïa se rappelle que les politiciens locaux du FLN fermaient les yeux sur l’expropriation des terres mozabites par les Arabes. Entretien de Crisis Group, journaliste algérien, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote Les radicaux ont affaibli les élites traditionnelles mozabites qui se sont ralliées au discours dominant modéré du deuxième parti au pouvoir, le Rassemblement national démocratique (RND).[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du majlis al-qurthi, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote Fekhar Kameleddine, par exemple, a établi des liens avec le Front des forces socialistes (FFS), un parti historique d’opposition pro-amazigh avant de fonder son propre mouvement séparatiste militant. Seuls les partis islamistes, Nahda et le Mouvement de la société pour la paix (MSP, la branche algérienne des Frères musulmans), dépassent le clivage communautaire et comptent des membres de chaque communauté dans leurs rangs.[fn]Le maire de Ghardaïa est par exemple un membre ibadite de la coalition de l’Alliance islamiste verte.Hide Footnote

Les accusations de responsabilité pour le chaos se multiplient. Le gouvernement a essayé de rejeter la faute sur différents acteurs : le Premier ministre Abdelmalek Sellal, le chef de cabinet du président Bouteflika, Ahmed Ouyahia, et le ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, ont accusé le Maroc d’avoir semé le trouble, tandis que le ministre des Affaires religieuses Mohamed Aissa a imputé la violence à une conspiration salafiste.[fn]« Ghardaïa: Lamamra prend le relais de Sellal et Ouyahia pour accuser le Maroc », www.yabiladi.com, 1er août 2015 ; « “Un pays frère a financé ce qui s’est passé à Ghardaia’’ selon Sellal », www.algerie1.com, 12 juillet 2015 ; « Ghardaïa : Mohamed Aïssa met en cause des salafistes extrémistes liés à l’école yéménite de Dammaj », Huffington Post Algérie, 19 juillet 2015.Hide Footnote Certains Mozabites affirment que le régime a attisé les peurs et créé la discorde pour maintenir Bouteflika au pouvoir et pour que son camp garde le contrôle, soulignant la promotion de plusieurs responsables sécuritaires aux commandes pendant des périodes de chaos à Ghardaïa. D’autres encore dans les camps mozabite et arabe, essayant de montrer que les promesses de Bouteflika de maintenir la stabilité sont vides, font allusion à une conspiration du DRS pour inciter à la violence à Ghardaïa.[fn]Entretiens de Crisis Group, Mozabites, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote

Ces théories sous-estiment les sources complexes des conflits communautaires. Même si les facteurs nationaux et régionaux ne doivent pas être ignorés, les causes locales de l’agitation, parmi lesquelles le manque de confiance des Mozabites à l’égard des autorités et le secret entourant les opérations du régime figurent en bonne place, sont plus importantes. Dans un premier temps, les autorités devraient enquêter publiquement sur les affrontements, en particulier sur le rôle que les forces de sécurité ont pu jouer.

In Salah D’un mouvement populaire pacifique …

Il y avait peu de raisons de penser qu’In Salah, une ville située à 1 200 kilomètres au sud d’Alger et comptant moins de 40 000 habitants, deviendrait le centre d’un mouvement environnemental à l’échelle nationale. En décembre 2014, au lendemain de l’annonce par le ministre de l’Energie Youcef Yousfi du succès du premier forage pilote de schiste en Algérie, à 30 kilomètres d’In Salah, près de 5 000 habitants ont occupé la place centrale, Sahat Soumoud, et bloqué des routes. La ville, comme le reste du pays, a appris la nouvelle par les médias ; même les responsables locaux n’avaient pas été informés. La mobilisation a été spontanée, résultat de niveaux élevés d’éducation, en particulier à propos du secteur des hydrocarbures ; d’une tradition de conscience environnementale, en particulier chez les femmes ; et de forums sur des médias sociaux comme Facebook, qui ont diffusé des informations sur les risques de la fracturation hydraulique.[fn]Entretien de Crisis Group, Mohamed Belamine, parlementaire, Front national pour la justice sociale, mai 2015. Deux des figures les plus influentes du mouvement, Hacina Zegzag et Fatiha Touni, ont conduit les femmes de la ville lors de marches et de sit-in et ont parlé à la presse. Les femmes, traditionnellement chargées de l’approvisionnement en eau dans les sociétés sahariennes, sont particulièrement sensibles aux risques de pollution des eaux souterraines que présente la fracturation hydraulique. Le documentaire américain « Gasland », dans lequel une femme tenant un briquet sous son robinet déclenche une explosion de gaz, a été largement diffusé sur les réseaux sociaux.Hide Footnote Le fait que les autorités algériennes ont autorisé l’entreprise française Total à essayer des techniques d’extraction non conventionnelles, proscrites en France, a suscité un profond ressentiment à In Salah, en partie parce que la zone avait déjà servi de laboratoire pour mettre à l’essai des technologies nouvelles et dangereuses, dont des armes nucléaires françaises dans les années 1960.[fn]Total a acquis une participation de 47 pour cent dans le bassin d’Ahnet en 2009. Officiellement, Sonatrach a entrepris le projet pilote de forage de gaz de schiste, mais l’implication de Total était un secret de Polichinelle et a été confirmée lorsque l’entreprise a annoncé en janvier 2015 qu’elle n’avait pas été sur le site depuis juin 2014. « Total Algérie : Nous n’avons jamais eu de licence de gaz de schiste », Algérie-Focus.com, 3 mars 2015. La fracturation hydraulique est interdite en France depuis 2011, en raison de la pression publique alimentée par des préoccupations environnementales. Voir Tara Patel, « The French public says no to “le fracking” », Bloomberg Businessweek, 31 mars 2011.Hide Footnote

Rassemblement Anti-Gaz de schiste à Alger

DZ Militant

Le soir où le forage d’essai a été annoncé, un ingénieur local de Sonatrach, militant des énergies renouvelables, Abdelkader Bouhafs, a mobilisé des étudiants et des ingénieurs en géologie, en hydrogéologie et en forage, pour faire du porte-à-porte et avertir les habitants que la fracturation hydraulique polluerait la nappe phréatique.[fn]Entretien de Crisis Group, Hacina Zegzag, membre fondatrice, Comité pour un moratoire national sur le gaz de schiste, Adrar, juin 2015.Hide Footnote Ces activistes, dont la plupart travaillaient dans le secteur des hydrocarbures, ont ensuite créé le « Comité des 22 », qui a conduit et représenté les milliers d’habitants venus le lendemain à Sahat Soumoud. L’atmosphère était joyeuse et familiale, des hommes, des femmes et des enfants lisant des poèmes et chantant et des volontaires en gilet jaune guidant des centaines de personnes à travers les rues. Ce rassemblement est devenu le foyer du mouvement algérien contre le forage du schiste, s’attirant du soutien d’autres régions du pays.[fn]Voir par exemple « Rassemblement anti-gaz de schiste à Alger », https://www.youtube.com/watch?v=iVuJ-w8397s, YouTube, 17 janvier 2015.Hide Footnote

En revanche, les zaouias, confréries soufies ayant une forte influence religieuse, culturelle et politique dans la région, ont refusé de prendre position sur le gaz de schiste, consolidant l’idée selon laquelle elles seraient cooptées par l’Etat.[fn]A la fin des années 1980, le régime algérien est passé de la répression à la relance des zaouias en vue de les coopter. « L’image officielle est remarquablement simpliste et essentialiste : les zaouias sont décrites comme des “sanctuaires de paix”, prétendument “inchangés depuis des siècles”, “éloignés des affaires de ce monde” et “profondément apolitiques”. Cependant, tant leur instrumentalisation par l’Etat que les intérêts et les activités propres des zaouias sont en net contraste avec ces indications. » Isabelle Werenfels, « Promoting the “good Islam”: the regime and Sufi brotherhoods in Algeria », Eurasia Review, 12 septembre 2011.Hide Footnote Leur réserve sur cette question hautement politisée a ouvert la voie à d’autres : des militants ont encouragé l’utilisation proactive des médias conventionnels et sociaux – longtemps craints comme des instruments d’ingérence, étrangers et domestiques – pour répandre l’idée que l’activisme, y compris la désobéissance civile, peut entraver les politiques gouvernementales.[fn]Entretien de Crisis Group, Mohad Gasmi, meneur de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015. Une douzaine de figures éminentes des protestations contre le gaz de schiste et le chômage ont suivi en 2013 une formation donnée par le cofondateur et activiste du CNDDC de Laghouat, Yacine Zaid, sur l’utilisation des technologies de l’information et l’interaction avec les médias. « Notre activisme n’est pas centralisé, mais chacun de nous a bénéficié de cette formation. » Ibid.Hide Footnote Les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont grandement contribué à coordonner les actions et à obtenir du soutien dans le Sud et à l’échelle nationale : après les premières manifestations d’In Salah, des rassemblements de solidarité ont eu lieu à Tamanrasset, Timimoune, Metlili, Adrar, Touggourt, Ghardaïa et Ouargla, qui partagent des traditions communes, des relations familiales et une dépendance au même aquifère, ainsi que, plus au nord, à Tizi Ouzou, Bejaïa et enfin Alger.

… à la violence et à la politisation

Surpris par l’immédiateté et l’intensité de la réaction populaire, le gouvernement a dépêché le ministre de l’Energie Youcef Yousfi pour apaiser le Comité des 22, sans succès. Les participants, dont beaucoup étaient eux-mêmes experts de divers aspects de l’extraction des ressources naturelles, l’ont trouvé condescendant, surtout, disent-ils, parce qu’il a douté de leur compréhension des rudiments de la fracturation hydraulique.

Après la poursuite des occupations des lieux publics et des marches pacifiques pendant deux autres mois, le président Bouteflika a envoyé une délégation à In Salah, conduite par le chef de la police nationale Abdelghani Hamel. Cette visite s’est également soldée par un échec, lorsque ce dernier a répondu à l’appel lancé par le Comité des 22 pour arrêter le forage exploratoire (comme condition à la poursuite des discussions) par une liste des risques sécuritaires auxquels était confronté le pays. Quelques jours plus tard, le Premier ministre Sellal a assuré à la télévision publique que la fracturation hydraulique était dans une phase strictement exploratoire et qu’aucun permis d’exploitation n’avait été délivré, ce qui a décuplé les manifestations, les militants ayant revendiqué un moratoire sur toutes les fracturations.[fn]Entretien de Crisis Group, chefs de file de la protestation anti-gaz de schiste, Mohad Gasmi et Hacina Zegzag, Adrar, juin 2015. « Gaz de schiste : le DGSN Abdelghani Hamel quitte In Salah sans régler le problème », El Watan, 18 janvier 2015. « Quand Sellal fait flamber In Salah », Liberté, 23 janvier 2015.Hide Footnote

Le moratoire était au cœur des revendications lors d’une marche non autorisée de l’opposition politique à Alger le 24 février 2015, jour du 44ème anniversaire de la nationalisation des ressources naturelles du pays.[fn]Le jour anniversaire de la nationalisation des ressources en 1971, les coalitions d’opposition Instance de suivi et de coordination de l’opposition (ISCO) et Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique (CNLTD) ont défié l’interdiction de manifester et marché dans la capitale avec des slogans liant la mobilisation anti-fracturation à leurs propres revendications d’une transition démocratique.Hide Footnote Il a à nouveau occupé le premier plan le 14 mars, avec environ 8 000 manifestants lors de la deuxième millioniya à Ouargla (littéralement « marche d’un million de personnes », un terme popularisé par les soulèvements arabes de 2011).[fn]« Des milliers des personnes au sit-in d’Ouargla », www.leconews.com, 14 mars 2015. Les slogans comprenaient « Non au gaz de schiste », « samidoun, samidoun, lil ghaz essakhri raffidoun » (« inébranlables, inébranlables, nous resterons inébranlables contre le gaz de schiste »), « la shamal, la janoub, el-jazair fil quloub » (« pas de Nord, pas de Sud, l’Algérie est dans tous les cœurs »), et « el-wihda wa essiyada, li-iqqaf el-ghaz essakhri » (« unité et souveraineté, pour l’arrêt du gaz de schiste »).Hide Footnote

Le Comité des 22 a réussi à préserver le caractère pacifique des manifestations pendant deux mois. Les contestataires ont accueilli chaleureusement les centaines de policiers envoyés du Nord pour surveiller la place, leur ont fourni des cigarettes, de l’ombre et des boissons fraîches.[fn]Entretiens de Crisis Group, Mohad Gasmi, Hacina Zegzag, chefs de file de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015.Hide Footnote Mais frustrés par la réponse évasive des responsables publics et encouragés par le vaste soutien dont ils bénéficiaient, les manifestants d’In Salah ont essayé de façon plus agressive, quatre jours après le rassemblement d’opposition de février à Alger, de bloquer la route d’accès vers un deuxième site de forage exploratoire de gaz de schiste, géré par Sonatrach et Halliburton, à 10 kilomètres au nord de la ville. Cela a conduit aux premiers affrontements violents avec les forces de sécurité. Les gendarmes ont tiré des gaz lacrymogènes et des balles réelles, blessant grièvement trois manifestants, et incendié le campement temporaire de Sahat Soumoud.[fn]Entretiens de Crisis Group, témoins, Adrar, juin 2015.Hide Footnote

La mobilisation d’Alger a provoqué un autre développement fâcheux dans le Sud. Durant les deux premiers mois, le mouvement était plus ou moins resté au-dessus de la mêlée politique.[fn]« Pas de partis politiques et pas de politisation du mouvement » était un slogan populaire. Entretien de Crisis Group, Mohad Gasmi, chef de file de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, mai 2015.Hide Footnote De peur d’être cooptés par les principaux partis politiques d’opposition, et sceptiques quant à leurs intentions, puisqu’ils ne s’étaient pas mobilisés contre la loi de 2013 sur les hydrocarbures autorisant l’exploitation du gaz de schiste, les chefs de file ont qualifié leur mouvement de purement social.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015. « Loi no. 13-01… », Journal officiel de la République algérienne no. 11, 24 février 2013.Hide Footnote Il est devenu plus difficile de conserver cette ligne après la marche du 24 février dans la capitale, les activistes s’alliant plus largement à des partis d’opposition et liant leur cause aux critiques plus globales de la gouvernance nationale.[fn]« Puisque le gouvernement ne répond pas à nos revendications, c’est le droit de la population d’utiliser l’opposition pour faire valoir ses droits ». Entretien de Crisis Group, Mohad Gasmi, chef de file de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015.Hide Footnote

Les autorités ont finalement étouffé les manifestations en intimidant et en cooptant le Comité des 22.[fn]Entretien de Crisis Group, Hacina Zegzag, membre fondatrice, Comité pour un moratoire national sur le gaz de schiste, Adrar, juin 2015. Elle ajoute : « Je ne pense pas qu’ils aient quitté [la place] à cause des emplois. Je pense qu’ils sont partis parce qu’ils avaient peur. Ils ont subi des pressions et ça a été efficace ».Hide Footnote Le ministre de l’Energie Yousfi a annoncé le 23 février 2015 la création d’un observatoire indépendant, bien que financé par l’Etat, à In Salah, où de nombreux membres du Comité se sont vu offrir des postes à responsabilité. L’observatoire n’a cependant pas vu le jour. D’autres ont obtenu des emplois ou des promotions chez Naftal, une filiale de Sonatrach, à la chaîne de télévision pro-régime Ennahar ou à la wilaya de Tamanrasset.[fn]« Gaz de schiste : vers la création d’un Observatoire indépendant », El Watan, 24 février 2015. Entretiens de Crisis Group, chefs de file de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015. Bouhafs n’a accepté aucun poste ni promotion et continue de s’opposer à l’exploitation du gaz de schiste notamment à travers des publications en ligne. Courriels de Crisis Group, Abdelkader Bouhafs, novembre 2016.Hide Footnote

Avec la disparition du Comité, la pression sur le gouvernement pour changer de cap sur le gaz de schiste s’est évaporée. Ce dernier n’a pas répondu officiellement à la demande de moratoire.[fn]« L’affirmation selon laquelle la fracturation hydraulique était gelée, qu’ils cesseraient les forages et la fracturation, évalueraient le potentiel et décideraient d’ici 2019 de poursuivre ou non, était fausse, dans une tentative de calmer la population. En réalité, la production est encore prévue pour 2022 ». Entretien de Crisis Group, conseiller juridique algérien pour une entreprise pétrolière multinationale, Alger, septembre 2015. Le gouvernement a fait des déclarations contradictoires sur l’avenir du forage de gaz de schiste et a remplacé Yousfi peu de temps après les protestations. Le Collectif national pour un moratoire sur les gaz de schiste, un mouvement dissident du Comité, a organisé des réunions et utilisé les médias sociaux pour continuer à faire pression en faveur d’un moratoire.Hide Footnote Les dirigeants du secteur pétrolier affirment que le travail sur le gaz de schiste n’a jamais été interrompu et le président Bouteflika s’est prononcé clairement en faveur de l’exploitation en qualifiant le gaz de schiste, au même titre que le pétrole, le gaz conventionnel et les énergies renouvelables, de « dons de Dieu ».[fn]Entretien de Crisis Group, conseiller principal d’une entreprise pétrolière étrangère, novembre 2015. « Bouteflika : “Le gaz de schiste est un don de Dieu” », www.algeriepatriotique.com, 24 février 2015.Hide Footnote

Pourtant, ce que l’activisme n’a pas accompli, le coût élevé de production et la chute des prix du pétrole l’ont fait. En janvier 2016, le quotidien El Khabar a révélé que, confrontée à la hausse des coûts et à la baisse des recettes, Sonatrach avait décidé de suspendre la production de gaz de schiste en attendant un retour des prix à 80 dollars le baril. (Le prix du pétrole brut n’a pas dépassé 60 dollars le baril depuis novembre 2014 ; il a oscillé entre 30 et 50 dollars le baril au cours des neuf premiers mois de 2016.) Le gouvernement se prépare cependant pour ce jour : le Premier ministre Sellal a proposé une coopération sur le gaz de schiste avec l’entreprise russe Gazprom lors de sa rencontre avec son homologue russe Dimitri Medvedev le 27 avril 2016.[fn]« Algérie : Sonatrach suspend l’exploitation du gaz de schiste », RFI, 21 janvier 2016. « Les Algériens ont interrompu le gaz de schiste non parce qu’ils se soucient [des effets environnementaux], mais parce que ce n’est pas rentable. Les entreprises pensent [qu’elles] finiront par aller de l’avant sur le gaz de schiste quand les prix seront intéressants ». Entretien de Crisis Group, Geoff Porter, PDG, North Africa Risk Consulting, juin 2016. « Algeria could cooperate with Russia’s Gazprom on shale gas », Sputniknews.com, 27 avril 2016.Hide Footnote

Ouargla : le mouvement des chômeurs Les individus derrière la millioniya

Les principales manifestations du Sud ont eu lieu à Ouargla, une ville d’environ 140 000 habitants présentant une importance stratégique, située près des grands champs pétrolifères de Hassi Messaoud et des champs de gaz de Hassi Rmmel, qui abrite une base militaire couvrant la zone saharienne centrale et nord-est. Les griefs se sont mélangés de telle sorte qu’il est devenu difficile de les décomposer et tout autant d’y répondre. Il s’agit notamment de la croissance rapide de la population, du déclin de l’agriculture et de la baisse du commerce transfrontalier à la suite de la fermeture des frontières avec la Libye, la Tunisie et le Mali par souci sécuritaire. Ils ont exacerbé une crise socioéconomique qui s’étend à tout le pays, mais qui est pire dans le Sud, où les taux de chômage non officiels peuvent atteindre 30 pour cent, en particulier chez les jeunes.[fn]Entretien de Crisis Group, expert du marché du travail, Alger, mars 2014. Officiellement, le chômage est passé de 30 pour cent en 2000 à 11,2 pour cent en 2015, selon les chiffres de l’Office national de la statistique (ONS).Hide Footnote

Le climat antigouvernemental régnant dans le monde arabe en 2011 a trouvé un terrain fertile dans ce contexte. Le mouvement des jeunes du CNDDC, basé à Ouargla et constitué essentiellement d’hommes, était présent lors des premières manifestations. Ses dirigeants transcendent les lignes partisanes opposant généralement les islamistes aux militants laïques. Son meneur le plus connu, Taher Belabbes, qui milite depuis dix ans, a travaillé avec Yacine Zaid, syndicaliste et défenseur des droits humains d’une quarantaine d’années, et Khencha Belqacem, un islamiste spécialiste de l’organisation sociale à grande échelle.[fn]Entretien de Crisis Group, Yacine Zaid, 12 août 2016.Hide Footnote

Le groupe a cherché, avec un certain succès, à développer un mouvement pacifique et inclusif, bénéficiant d’un large soutien parmi les libéraux, les islamistes et les étudiants. Ils se sont unis autour d’un certain nombre d’idées communes : le chômage pousse les populations du Sud au fatalisme, au radicalisme religieux et aux actes violents ; les subventions peuvent temporairement faire taire les griefs mais pas les éliminer ; la mauvaise gestion économique de l’Etat a créé une dépendance pour les populations du Sud, et non des perspectives ; et le Sud est un « territoire déshonoré » parce qu’extrêmement négligé par rapport au Nord.[fn]Entretien de Crisis Group, activiste du CNDDC, Ouargla, mai 2015.Hide Footnote

Le 8 juin 2011, des centaines de manifestants ont affronté les forces de sécurité à Ouargla, plusieurs mois de manifestations pacifiques, d’occupations de lieux publics, de suicides et d’immolations dans cette ville et à Hassi Messaoud n’ayant suscité aucune réaction officielle. De nouveaux affrontements ont éclaté six mois plus tard à 260 kilomètres de là, à Laghouat, entre les forces de sécurité et des résidents dénonçant le chômage, la corruption dans le secteur des logements sociaux et des procédures de recrutement favorisant selon eux les habitants du Nord. Le CNDDC a conduit les habitants du Sud, pour la première fois de mémoire d’homme, à exiger d’avoir leur mot à dire sur la distribution des ressources nationales et à appeler le gouvernement à justifier ses politiques économiques.[fn]Luis Martinez, « Algérie : le calme avant la tempête? », Le Monde, 10 janvier 2012.Hide Footnote

En 2013, la capacité de mobilisation du CNDDC avait augmenté. Le 14 mars, entre 5 000 et 10 000 manifestants se sont rassemblés devant la mairie de Ouargla pour une millioniya, munis de drapeaux et de banderoles et scandant des slogans revendiquant des emplois et le développement du Sud. Belabbes a déclaré :

Avec [la millioniya], nous nous arrogions le droit de protester et de nous exprimer publiquement … partout en Algérie, à l’exception d’Alger qui reste à conquérir. C’était aussi notre réponse aux déclarations calomnieuses et insultantes du Premier ministre Abdelmalek Sellal et de Daho Ould Kablia, alors ministre de l’In­té­rieur. Les gens du Sud se souviendront toujours de cette formule malheureuse de Sellal qui a qualifié les jeunes chômeurs de chirdhima [insignifiants] ou de groupes terroristes mineurs. Les mots scandaleux d’Ould Kablia, qui a parlé de « neutraliser » les manifestations et de contrôler la situation sécuritaire dans le Sud pour protéger les installations pétrolières, résonnent encore à mes oreilles.[fn]« Je démissionne pour couper court aux subterfuges du gouvernement », Taher Belabbes, ancien porte-parole de la Coordination nationale de défense des droits des chômeurs, El Watan, 21 février 2014.Hide Footnote

La millioniya de 2013, qui a eu lieu pacifiquement en présence des forces de sécurité, a poussé l’Etat à prendre les manifestations au sérieux et à mettre en œuvre une série de mesures d’urgence.[fn]Sellal a ordonné une série de mesures d’urgence : rendre disponibles des prêts bancaires sans intérêt pour le développement dans le Sud, faire pression sur les entrepreneurs étrangers et nationaux ainsi que sur les agences nationales pour recruter localement et augmenter les salaires des fonctionnaires. Belakhdar, « “L’Eveil du Sud” », op. cit. Le gouverneur a également reçu une délégation de chômeurs et leur a offert des emplois, surtout dans la gendarmerie.Hide Footnote Les chefs de file des contestations pensaient avoir établi le mouvement comme interlocuteur des autorités locales et nationales sur la distribution des ressources dans le Sud.[fn]Les manifestants ont dit qu’après le mouvement, ils avaient plus d’estime de soi et avaient l’im­pression d’avoir commencé à jouer un rôle plus fructueux dans la société en se confrontant à ceux qui les percevaient comme étant dociles, insignifiants ou criminels. Entretien de Crisis Group, Ouargla, juin 2013. Belakhdar, « “L’Eveil du Sud” », op. cit.Hide Footnote Cependant, comme avec d’autres mouvements de protestation dans le Sud, leurs espoirs ont été vite déçus. La réforme en profondeur – l’éradication de la corruption et du népotisme dans le recrutement et la mise en place de formations efficaces pour accéder à des emplois locaux lucratifs dans le secteur du pétrole et du gaz – ne s’est jamais concrétisée. Des divisions au sein de la direction ont affaibli le mouvement et ralenti son élan.[fn]Un centre de formation créé en 2014 a montré des lacunes : sur les 40 apprentis ayant achevé le premier semestre, aucun n’a été engagé par Sonatrach et seulement douze ont pu trouver un emploi. Les 30 participants du deuxième groupe étaient toujours au chômage six mois après leur formation. « Ouargla à bout de patience », El Watan, 13 mars 2015. Entretiens de Crisis Group, Ouargla, mai 2013. Belabbes a commencé à dénoncer des responsables politiques et militaires et à demander plus de changements radicaux sur le plan national. Zaid a mis l’accent sur le CNDDC lui-même et sur les objectifs locaux.Hide Footnote Mais la surveillance constante, le harcèlement et l’intimidation des organisateurs, accusés sans aucune preuve par les médias de toxicomanie ou d’alcoolisme, d’être des agents de l’étranger et de lutter secrètement pour l’autonomie du Sud, ont peut-être joué un rôle plus important.

En 2015, Belabbes avait quitté la direction du mouvement et Zaid le pays, et Belqacem était en prison.[fn]Dès 2011, Belabbes a été convoqué pour interrogatoire et battu. En janvier 2013, il a été condamné à un mois de prison pour rassemblement non autorisé et violation de la sécurité de l’Etat. « Taher Belabbes interpellé par les RG de Batna », Quotidien d’Algérie, 17 octobre 2011 ; « les policiers ont frappé Taher Belabbes », Syndicat national autonome des personnels de l’administration publique (Snapap), www.youtube.com/watch?v=LccYnGIC7jY, YouTube, 4 mai 2011 ; communiqué du Snapap, 7 janvier 2013, www.algeria-watch.org/fr/mrv/mrvrap/snapap_arrestation_belabbes.htm. En octobre 2012, Zaid a été condamné à six mois de prison avec sursis pour avoir agressé un agent de sécurité. En 2014, il a fui le pays à la suite de menaces contre lui et sa famille. « Yacine Zaid condamné à six mois de prison avec sursis », Le Matin d’Algérie, 8 octobre 2012 ; entretien de Crisis Group, Zaid, Laghouat, 2014. Belqacem a été arrêté en janvier 2015. Le tribunal de première instance de Laghouat l’a condamné ainsi que huit autres chefs de file du mouvement des chômeurs à des peines de prison allant de douze à dix-huit mois pour « rassemblement non autorisé » après leur rassemblement en faveur de l’indépendance de la justice devant le tribunal de Ouargla. Quelques mois après sa libération, il a été condamné à six autres mois pour avoir publié sur Facebook une vidéo critiquant l’emprisonnement d’un autre activiste. « Algérie: Condamné à une peine de prison pour avoir critiqué une décision de justice », Human Rights Watch, 7 juin 2016.Hide Footnote Le CNDDC s’était tellement affaibli avant la millioniya annuelle que l’opposition politique nationale, partageant la tendance du régime à ignorer les préoccupations locales, a été en mesure de coopter l’événement, atténuant ses messages contre le chômage et la fracturation hydraulique pour mettre plutôt l’accent sur la transition démocratique.[fn]L’opposition politique nationale incluait la Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique (CNLTD), qui comprend Ahmed Benbitour, ancien Premier ministre, et Sofiane Djilali, président du parti Jil Jadid (nouvelle génération), ainsi que des représentants du parti du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) et des islamistes du Mouvement de la société pour la paix (MSP) affilié aux Frères musulmans.Hide Footnote

Risques sécuritaires d’une mauvaise gestion de la « question du Sud »

La répression à Ouargla, une constante depuis 2011, a poussé certains militants à employer des méthodes extrêmes. En février 2013, quelques jours après l’arrestation par la police de plus d’une douzaine de militants du CNDDC qui s’étaient donné rendez-vous à Laghouat pour brûler leur diplômes devant l’agence pour l’emploi, des affrontements ont éclaté entre les forces de sécurité et des manifestants rassemblés en solidarité avec leurs collègues détenus. Plus récemment, les manifestants ont adopté des tactiques nouvelles et inquiétantes, comme se coudre la bouche et se taillader les bras et la poitrine.[fn]« Violentes émeutes à Laghouat : les jeunes réclament du travail », Liberté, 24 février 2013. « Les nouvelles formes de protestation des chômeurs à Ouargla », TSA, 24 février 2016.Hide Footnote

Le parcours d’une précédente génération de dirigeants devrait donner à réfléchir au gouvernement avant d’ignorer les revendications locales. Le MSJ, fondé en 2004 par Abdesslam Tarmoune et Lamine Bencheneb pour exiger des perspectives économiques et une meilleure répartition de la richesse dans le Sud, est un avertissement. Après près d’une décennie de manifestations pacifiques infructueuses, il s’est scindé en une faction (CNDDC) qui est restée essentiellement pacifique et deux factions radicalisées qui ont pris les armes. La faction de Bencheneb a collaboré avec le groupe al-Mourabitoune de Mokhtar Belmokhtar pour planifier et mettre en œuvre l’attaque contre le complexe gazier d’In Amenas dans le Sud en janvier 2013 ; Tarmoune a pris le maquis et menacé de rétablir avec violence les « droits usurpés » des jeunes du Sud.[fn]Hannah Armstrong, « The In Amenas attack in the context of southern Algeria’s growing social unrest”, CTC Sentinel, vol. 7, no. 2, 24 février 2014. « Enquête sur la disparition des jeunes du Sud suspectés d’avoir rejoint les rangs du MSJ », Echourouk Online, 17 juin 2013. Le 2 février 2014, les résidents de la ville méridionale de Djanet, le long de la chaîne de montagnes Tassili n’Ajjer où Tarmoune était caché, ont organisé un sit-in pour le soutenir, demandant aux autorités d’arrêter les opérations militaires et d’ouvrir un dialogue pour sa reddition. « A Djanet, on veut que l’armée dialogue avec Abdessalam Tarmoune », El Watan, 7 février 2014.Hide Footnote

L’échec persistant à engager le dialogue avec les populations du Sud et à répondre à leurs demandes est particulièrement dangereux étant donné la prolifération des groupes jihadistes et les réseaux de contrebande qui les aident parfois. Au-delà de l’attaque d’In Amenas en janvier 2013, AQMI a revendiqué une attaque à la roquette contre l’usine de gaz de Krechba, exploitée par British Petroleum (BP) et Statoil, dans la province d’In Salah le 18 mars 2016. La déclaration de revendication d’AQMI affirmait qu’elle avait pour objectif non seulement de « faire la guerre aux intérêts des croisés », mais aussi de protéger l’environnement et de décourager l’exploration des gaz de schiste, preuve que les groupes jihadistes sont à l’écoute des doléances du Sud et cherchent à les exploiter.[fn]« Situation on Krechba plant in Algeria clarified », www.statoil.com/en/NewsAndMedia/ News/2016/Pages/Algerieoppdatering1803.aspx. « Algerian army kills militants behind Krechba gas plant attack : source, Reuters », 20 mars 2016. Clifford Krauss, « BP and Statoil pull employees from Algeria gas fields after attack », The New York Times, 21 mars 2016. Aucun des plus de 600 employés n’a été blessé.Hide Footnote

Par ailleurs, le Sahara algérien, situé au cœur d’une région de plus en plus instable et reliant la Libye et l’Afrique de l’Ouest au Mali et au Niger, est également exposé aux réseaux florissants du commerce illicite. La contrebande peut attirer de jeunes méridionaux sans emploi qui se sentent abandonnés par les autorités. Le trafic d’armes en particulier est à la hausse : l’armée a saisi plus d’armes de gros calibre entre février et avril 2016 que jamais depuis le début de la « décennie noire » en 1992.[fn]« Dans le Sud algérien, le spectre de la radicalisation des mouvements de protestation », tsa-algerie.com, 5 mars 2015. « Saisies d’armes : Du jamais vu dans l’histoire de l’Algérie », El Watan, 15 avril 2016.Hide Footnote

Réponses de l’Etat Faire face à l’agitation du Sud

Les autorités algériennes prennent des mesures pour améliorer l’administration du Sud et poursuivre le dialogue. En mai 2015, par exemple, elles ont annoncé un redécoupage administratif, créant dix nouveaux districts, chacun dirigé par un wali (gouverneur provincial) délégué, notamment Ghardaïa et Ouargla, ainsi que Tamanrasset, où se trouve In Salah. Les élus locaux saluent cette initiative qui pourrait renforcer l’administration, bien qu’il y ait une certaine méfiance sur le fait que cela va aussi étendre et affiner les structures de sécurité et le contrôle.[fn]Entretien de Crisis Group, Mohamed Hadou, député régional, Assemblée populaire de la Wilaya d’Adrar, Adrar, mai 2015. La réforme, qui a vu le jour comme une promesse de campagne de Bouteflika en 2014, vise à développer les services publics, à accroître l’emploi dans le secteur public et à améliorer les relations entre les citoyens et l’Etat dans le Sud, en tenant compte du vaste territoire géré par une seule wilaya et des frais engagés à cet effet. Il s’agit également de faciliter la surveillance des citoyens et du trafic transfrontalier.Hide Footnote Les efforts déployés depuis 2016 par la ministre de l’Education, Nouria Benghabrit, pour combler l’écart entre les indicateurs de l’éducation dans le Sud et dans le Nord ont également été bien accueillis, même si ce projet à long terme ne résoudra pas rapidement les défis du premier.[fn]« Education : Benghebrit au secours du Sud », El Watan, 27 mai 2016.Hide Footnote Le dialogue entre les parties prenantes locales et les hauts responsables a permis de répondre à certaines revendications des manifestants, comme la création d’emplois.[fn]A Ouargla, la millioniya a établi le mouvement des chômeurs comme interlocuteur des autorités locales, avec des négociations sur l’attribution des emplois. Voir section III.C ci-dessus.Hide Footnote Les troubles ont également eu des avantages intangibles, comme accroitre la visibilité des populations du Sud, ce qui les a aidées à faire avancer leur cause et à faire valoir que les solutions ne peuvent venir que de leur engagement, pas d’une imposition du sommet à la base.

Il est toutefois peu probable que cela suffise. Bien que positives, les réponses de l’Etat ont jusqu’à présent été en grande partie tactiques et hésitantes et n’abordent pas les questions qui nécessitent des changements de politique de grande envergure …

Il est toutefois peu probable que cela suffise. Bien que positives, les réponses de l’Etat ont jusqu’à présent été en grande partie tactiques et hésitantes et n’abordent pas les questions qui nécessitent des changements de politique de grande envergure, comme l’éradication de la corruption et du népotisme, et la concertation sur les techniques de forage controversées. Les activistes du Sud sont encore plus pessimistes quant au fait que l’Etat aille plus loin pour reconnaitre leur « dignité en tant que citoyens », c’est-à-dire construire une société nationale inclusive qui tienne pleinement compte de leur identité culturelle et leur assure largement le bien-être économique. Sans ça, les petits pas, bien qu’appréciés, sont perçus comme autant de moyens de faire taire la contestation.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes du CNDDC, Ouargla, mai 2013. « Elles [les autorités] réagissent comme elles le font toujours face à une crise socioéconomique : elles envoient un haut responsable de l’Etat, engagent des fonds, puis disparaissent. Il n’y a pas de sécurité quand il n’y a pas de développement. Le développement serait le tourisme, des marathons, attirer des gens ici. Ce n’est pas le cas ». Entretien de Crisis Group, diplomate occidental, Alger, mai 2015. « Quand il y a un problème qui peut avoir des conséquences politiques, il ne suffit pas de donner des consignes pour recruter les gens du Sud. Il faut faire davantage, un plan Marshall par exemple. … Le gouvernement ne s’en rend-il pas compte? … Obliger une entreprise américaine à embaucher dans le Sud ne fonctionne pas et ne résout pas le problème ». Entretien de Crisis Group, Moustapha Bouchachi, ancien parlementaire du FFS, Alger, mai 2015.Hide Footnote Dida Badi, un anthropologue de Tamanrasset, affirme :

Il n’y a pas de stratégie. D’abord ils ont essayé d’utiliser les élites locales, parce qu’ils pensaient que c’était un problème des jeunes. Quand cela n’a pas fonctionné, ils ont utilisé la police, la force, la répression, à Ghardaïa, à Ouargla, à In Salah. Puis ils ont vu que cela ne fonctionnait pas, parce que ces mouvements devenaient nationaux, voire internationaux. Que vont-ils faire maintenant?[fn]Entretien de Crisis Group, Alger, mai 2015.Hide Footnote

La réponse récente du gouvernement indique son orientation, ainsi que la différence par rapport à il y a trois décennies : les protestations des années 1980 dans le Nord ont été brutalement réprimées ; les tactiques plus nuancées d’aujourd’hui visent les dirigeants des protestations et favorisent la cooptation.

Le Sud comme indicateur

Le gouvernement, sous le quatrième mandat de Bouteflika, a pris des mesures de grande ampleur, promises pour la première fois en 1999, au nom de la promotion de l’Etat de droit, qui ont abouti au démantèlement du puissant DRS en janvier 2016 et à l’adoption en février d’une Constitution amendée. Mais si ces mesures ont radicalement circonscrit et même éliminé l’immixtion de l’agence de sécurité dans la vie politique et pourraient augurer de nouvelles garanties pour les libertés civiles et les droits des minorités, l’avenir reste incertain.[fn]La Constitution amendée consacre le tamazight comme langue officielle (article 4) et ne fait plus mention des délits de presse. Pour le texte intégral, voir le Journal officiel de la République algérienne N°14, 7 mars 2016, at www.joradp.dz/FTP/jo-francais/2016/F2016014.pdf.Hide Footnote La présidence a été renforcée et un centre de pouvoir concurrent éliminé, mais il reste à voir si cela conduira à l’institu­tionnalisation de l’Etat de droit. En fin de compte, le gouvernement doit consolider les réformes pour convaincre les citoyens qu’il travaille pour eux, compte tenu notamment de la crise économique, la plus grave qu’a connu le pays depuis des décennies, et de l’agitation sur une grande partie de ses frontières.

Le contexte historique a conféré aux préoccupations du Sud une portée politique nationale tant pour le gouvernement que pour l’opposition. Cette dernière y voit un levier potentiel pour redorer son blason et faire pression en faveur de la démocratisation, en commençant par une transition transparente.[fn]« Nous commençons à comprendre que pour être plus efficaces, nous devons coordonner nos actions et aller dans la même direction, au bon moment ». Entretien de Crisis Group, Salah Dabbouz, président, bureau national de la LADDH, et membre, Instance de suivi et de concertation de l’opposition (ISCO), Alger, mai 2015.Hide Footnote Le bloc d’opposition CNLTD a d’abord recueilli des soutiens en unissant pour la première fois partis islamistes et laïques, contre le quatrième mandat de Bouteflika en 2014. Il a néanmoins perdu de sa pertinence, car il a fini par être considéré comme ayant été détourné par des personnalités pro-régime et fragmenté en interne. La plupart des membres de la coalition ont fait partie de gouvernements par le passé, manquent d’une plateforme pour le changement et concentrent étroitement leurs critiques sur le président plutôt que sur l’ensemble du système.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate occidental, Alger, mai 2015.Hide Footnote En rejoignant la millioniya à Ouargla et en envoyant une délégation à In Salah en 2015, le CNLTD essayait de recouvrer une part de sa crédibilité perdue.

Les activistes du Sud se méfient de la cooptation mais semblent prêts à risquer la coopération avec l’opposition compte tenu de ses ressources substantielles et de la visibilité qu’elle donne à leur cause.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes, Ouargla, In Salah, Alger, mai 2015.Hide Footnote L’opposition elle-même n’a pas encore recueilli beaucoup de soutien dans le Sud ; ses apparitions isolées sont insuffisantes pour susciter une large adhésion ou pour convaincre ses populations que son engagement est sincère plutôt qu’opportuniste.

Ce qui importe peut-être encore plus, c’est que le Sud est devenu un indicateur des intentions du régime. Les protestations sont une occasion de montrer à quoi ressemblerait un mouvement en faveur d’un régime civil démocratique et d’une meilleure gouvernance. Les signaux ne sont pas encourageants. La conjugaison des mesures de sécurité, du soudoiement ou de la poursuite des chefs de file des protestations sur de fragiles accusations, inspire peu de confiance quant au fait que l’Etat aborde les questions nationales plus fondamentales.

Conclusion

Les turbulences dans le Sud sont très sensibles en et pour l’Algérie, non seulement en raison des réserves en ressources qui y sont présentes, mais aussi à cause des préoccupations de longue date sur la souveraineté nationale. Les récentes reconfigurations géopolitiques, comme l’autonomie croissante du Kurdistan irakien, l’indépen­dance du Soudan du Sud et la désagrégation de la Libye, ont alimenté les inquiétudes, d’aucuns diraient la paranoïa, quant à des desseins occidentaux de partition des pays arabes pour contrôler leurs réserves énergétiques.[fn]L’Algérie favorise la préservation de l’unité nationale et des frontières de l’après-indépendance et s’est attelée à éviter les discussions de partition au Mali, en Libye et en Syrie. Rapport de Crisis Group, L’Algérie et ses voisins, op. cit. ; entretiens, diplomates algériens, responsables sécuritaires, Alger, 2015.Hide Footnote Mais les autorités imaginent des penchants séparatistes là où il n’y en a pas chez les manifestants du Sud, dont les problèmes sont l’injustice et la mauvaise gestion : que l’Etat dissimule le forage de gaz de schiste, exacerbe les tensions intercommunautaires et ne répond pas efficacement aux doléances légitimes du Sud comme le chômage. L’approche gouvernementale axée sur la sécurité traite les manifestants comme un risque pour l’ordre public plutôt que comme un acteur avec lequel il faut dialoguer.

Après que les forces armées ont fait baisser la violence à Ghardaïa sans s’occuper des facteurs sous-jacents, le calme reste fragile. Indemniser les commerçants pour les saccages et les pillages est un premier pas mais n’empêchera pas des affrontements futurs. Conformément aux demandes locales, les autorités devraient nommer un comité chargé d’enquêter sur les récentes flambées de violence et tenir pour responsable les individus impliqués au sein des communautés arabe et mozabite et des forces de sécurité.

Les revendications du Sud pour l’emploi et la protection de l’environnement, incarnées par le mouvement des chômeurs à Ouargla et les manifestants anti-gaz de schiste à In Salah et au-delà, soulèvent des défis d’intégration et de représentation que les autorités doivent relever. L’amélioration de la communication avec les chefs de file des protestations et leur base pourrait être un premier pas. L’Etat devrait entamer ces efforts de dialogue en clarifiant sa position là où une ambiguïté existe. Si la situation économique implique que le gaz de schiste est sa seule option, il devrait le dire. La Tunisie a annoncé en juin 2016 la publication « complète et immédiate » de tous ses contrats pétroliers en réponse à la campagne « Où est le pétrole? » et aux affrontements avec les forces de sécurité.[fn]« La Tunisie entame la publication des contrats pétroliers en “open data” », Jeune Afrique, 17 juin 2016.Hide Footnote De même, si l’Algérie a de bons arguments pour montrer que le gaz de schiste peut être extrait sans nuire à l’environnement, elle doit le faire dans la transparence. Il en va de même de la discussion sur la création d’emplois.

Ces efforts devraient être menés, le cas échéant, avec Sonatrach et ses partenaires opérant dans cette zone car il s’agit d’employeurs importants qui sont en outre directement touchés par les troubles locaux. Les entreprises pétrolières et gazières étrangères se plaignent du fait que l’Etat rend la responsabilité sociale des entreprises difficile, voire impossible. Cela pose problème car l’investissement durable repose sur l’engagement social et nécessite non seulement des permis d’exploitation officiels, mais aussi un « permis social » des acteurs locaux.[fn]Entretien de Crisis Group, analyste principal d’une entreprise pétrolière étrangère, Alger, juin 2015. Le secret et la bureaucratie imposés par l’Etat garantissent un large gouffre entre les entreprises et les résidents. « En matière de responsabilité sociale des entreprises, on parle d’exploitants de permis sociaux … Vous voulez que les intervenants locaux voient votre présence et vos activités comme quelque chose de positif dont ils peuvent bénéficier. En ce qui concerne le gaz de schiste, vous avez des protestations contre la fracturation, mais pas contre les projets conventionnels, ce qui signifie qu’il sera plus difficile de recevoir ce type de permis social pour opérer. Mais les [projets] non conventionnels sont évidemment considérés comme l’avenir ». Ibid.Hide Footnote

Le défi, tant pour le gouvernement que pour l’opposition, est de traiter le Sud et ses doléances avec pondération plutôt que de les considérer comme un instrument étranger de déstabilisation ou un raz-de-marée populaire à coopter. C’est aussi, plus largement, l’occasion de repenser la gouvernance et de profiter du moment, alors que le pays aborde une transition ou du moins un renouvellement de la classe politique. Ce qui ajoute un caractère d’urgence à la situation, c’est le risque que le mécontentement du Sud ne devienne l’instrument d’une opposition cherchant à présenter le système actuel comme illégitime et inefficace, ou pire encore, à exacerber le sentiment antigouvernemental et l’impression de négligence et d’exclusion qu’exploitent les groupes radicaux.

Alger/Bruxelles, 21 novembre 2016

Annexe A : Carte de l’Algérie
Carte de l’Algérie Courtesy of the University of Texas at Austin
Annexe B : Carte des champs de pétrole et de gaz en Algérie
Map of Oil and Gas Fields in Algeria Mike Shand/Crisis Group
Annexe C : Glossaire teminologique

Ansar Dine : Groupe jihadiste dirigé par des Touaregs au Nord du Mali et ayant des liens avec AQMI

AQMI : al-Qaeda au Maghreb islamique

CNDDC : Comité national pour la défense des droits des chômeurs

CNLTD : Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique, coalition d’opposition

CRS : Compagnies républicaines de sécurité, police anti-émeutes

DRS : Département du renseignement et de la sécurité, agence militaire de renseignement autrefois puissante, dissoute en janvier 2016

FFS : Front des forces socialistes, parti d’opposition historique avec une importante base en Kabylie

FLN : Front national de libération, parti historique au pouvoir après l’indépendance

GSPC : Groupe salafiste pour la prédication et le combat, précurseur d’AQMI

ISCO : Instance de suivi et de coordination de l’opposition, coalition de l’opposition

Al-Mourabitoune : Groupe jihadiste dirigé par Mokhtar Belmokhtar, affilié à AQIM

MSJ : Mouvement des enfants du Sud pour la justice, groupe activiste du Sud

MSP : Mouvement de la société pour la paix, principale formation de la coalition islamiste de l’Alliance verte, le plus grand groupe d’opposition au Parlement

Mujao : Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique occidentale, une branche d’AQMI active en Afrique de l’Ouest

Nahda : Mouvement de renaissance islamique, membre de la coalition islamiste de l’Alliance verte

RND : Rassemblement national démocratique, partenaire du FLN dans la coalition gouvernementale

Sonatrach : Compagnie pétrolière nationale