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People attend a demonstration in Paris on July 5, 2020 in support of Algeria's Hirak key protest movement as Algeria celebrates today the anniversary of its 1962 independence from France. FRANCOIS GUILLOT / AFP

Algérie : vers le déconfinement du hirak ?

Les retombées économiques et sociales de la crise de Covid-19 et les mesures de confinement risquent de multiplier les défis auxquels l’Algérie est confrontée. Les autorités devraient desserrer leur étau sur la contestation populaire et établir un dialogue économique avec le hirak.

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Que se passe-t-il ? Les retombées économiques et sociales de la crise déclenchée par la Covid-19 et les mesures de confinement que les autorités algériennes ont mises en place multiplient les défis auxquels l’Algérie est confrontée.

En quoi est-ce significatif ? Pour y faire face, le gouvernement algérien pourrait recourir à l’endettement extérieur et renforcer les mesures d’austérité budgétaire. Ces décisions pourraient toutefois attiser les tensions sociales et aggraver le conflit entre le hirak et le pouvoir.

Comment agir ? Les autorités devraient profiter de l’union nationale générée par l’épidémie afin de desserrer leur étau sur la contestation populaire. Pouvoir et hirak devraient participer à un dialogue économique national qui proposerait des actions concrètes destinées à diminuer l’exposition du pays aux fluctuations du marché pétrolier et gazier.

Synthèse

Les retombées économiques et sociales de la crise déclenchée par la Covid-19 et les mesures de confinement que les autorités algériennes ont mises en place risquent de radicaliser le mouvement de contestation (hirak). Afin d’éviter ce scénario, le pouvoir devrait profiter de l’union nationale générée par la pandémie pour desserrer son étau sur le hirak et soutenir certaines de ses initiatives citoyennes. Si un dialogue politique est peu réaliste à court terme, pouvoir et hirak devraient à tout le moins participer à un dialogue économique national visant à lever les obstacles aux changements structurels nécessaires pour éviter une crise économique d’ampleur. Les organisations financières internationales et pays amis de l’Algérie devraient se préparer à la soutenir financièrement, notamment pour qu’elle puisse mener d’éventuelles réformes économiques, sans pour autant imposer des conditionnalités trop strictes. Si l’Algérie les acceptait, en effet, elles risqueraient – comme dans les années 1990 – de déstabiliser d’importants réseaux de clientèle qui participent à la gestion de la rente tirée des hydrocarbures et d’intensifier les violences.

Le hirak, un mouvement citoyen et largement pacifique, est né en février 2019 suite à l’annonce de la candidature du président Abdelaziz Bouteflika à un nouveau mandat. Face au danger sanitaire, le mouvement a fait preuve de sens civique et a respecté les mesures restrictives mises en œuvre par le pouvoir pour endiguer l’épidémie. Le hirak a notamment suspendu ses manifestations de rue et établi des réseaux de solidarité afin de réduire l’impact social du confinement.

Malgré les promesses de réforme constitutionnelle formulées en réponse aux revendications du hirak, le raidissement sécuritaire devient perceptible.

Si, sur le plan socioéconomique, le gouvernement algérien a été réactif, mettant en place une série de mesures d’urgence, sur le plan politique, il semble mettre un terme à la période de détente vis-à-vis du hirak qui a suivi l’élection, le 12 décembre 2019, d’Abdelmadjid Tebboune. Ainsi, malgré les promesses de réforme constitutionnelle formulées en réponse aux revendications du hirak, le raidissement sécuritaire devient perceptible. De surcroit, la paralysie économique mondiale et la chute du prix du baril de pétrole ont multiplié les défis économiques et sociaux auxquels l’Algérie est confrontée. Vu la dépendance du pays à l’exportation d’hydrocarbures et l’impact du confinement, la plupart des projections macroéconomiques sont peu optimistes.

A court terme, le gouvernement algérien pourrait devoir recourir à l’endettement extérieur et renforcer considérablement les mesures d’austérité budgétaire, avec pour conséquence possible une recrudescence des tensions sociales. Dès lors, lorsque les mesures de confinement seront levées dans l’ensemble du pays, le hirak pourrait adopter une position plus offensive. Les conditions sont réunies pour que les marches bihebdomadaires reprennent et que s’y ajoutent des grèves générales et la désobéissance civile, ce qui exacerberait le conflit avec le pouvoir. Le bras de fer auquel le pouvoir et le hirak se livrent depuis février 2019 risquerait de se durcir. A défaut, le hirak pourrait s’épuiser, et en l’absence de mesures répondant aux aspirations que le mouvement exprime, créer un vide laissant la place, dans quelques années, à des groupes minoritaires prônant un discours plus dur et des modes d’actions plus radicaux.

Pour écarter les scénarios les plus risqués et élargir le soutien au président Tebboune, le pouvoir devrait concrétiser les promesses d’ouverture politique faites par le nouveau chef de l’Etat. Ceci passerait, par exemple, par la libération des prisonniers d’opinion, la levée de la censure médiatique et la fin des arrestations arbitraires. De même, il pourrait, sans chercher à les coopter, apporter un soutien accru aux réseaux citoyens que les animateurs du hirak ont mis en place afin de lutter contre l’épidémie et son impact social.

Un dialogue politique qui mettrait fin au conflit est peu probable dans l’immédiat. En revanche, un dialogue économique national suivi et approfondi l’est davantage. Ce dernier pourrait réunir les principales forces politiques, syndicales et associatives, ainsi que des représentants du gouvernement et les entrepreneurs les plus influents du pays, y compris ceux du secteur informel. L’objectif serait d’identifier les obstacles à une réforme économique réelle et de proposer des solutions réalistes et largement acceptées pour les surmonter.

Enfin, si le gouvernement algérien les sollicite, les organisations financières internationales et les pays amis de l’Algérie devraient la soutenir financièrement, notamment son éventuelle stratégie de réformes économiques. Dans ce cas de figure, les éventuels bailleurs de fonds devraient se garder de tenter d’imposer des critères de conditionnalité trop rigides (libéralisation à outrance et austérité budgétaire). Soit les autorités les refuseraient, soit elles se sentiraient contraintes de les accepter, faute d’alternative. Dans ce dernier cas, d’importants réseaux clientélistes qui participent à la gestion de la rente pétrolière et gazière pourraient être déstabilisés, comme ce fut le cas durant les années 1990, contribuant, entre autres facteurs, à l’intensification des violences de la « décennie noire ».

Tunis/Alger/Bruxelles, 27 juillet 2020

I. Introduction

Depuis février 2019, le pouvoir algérien fait face à un mouvement de contestation populaire sans précédent par son ampleur (hirak). Le 2 avril 2019, il conduit le chef d’Etat-major et vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd Salah, à forcer la démission du président Bouteflika. Il pousse l’Etat-major de l’armée, la présidence de la République et les ministères de l’Intérieur et de la Justice à arrêter et condamner plus d’une centaine de hauts responsables politiques et sécuritaires et d’entrepreneurs disposant de liens politiques privilégiés, et à reporter par deux fois les élections présidentielles, les 18 avril et 4 juillet 2019.[fn]Voir « La liste des ex-hauts responsables et hommes d’affaires actuellement en prison », Algérie 360, 4 novembre 2019.Hide Footnote  Le 12 décembre 2019, ce scrutin s’est finalement tenu et Abdelmadjid Tebboune l’a remporté.[fn]Abdelmadjid Tebboune a recueilli 58 pour cent des voix avec un taux de participation officiel de 40 pour cent (9 pour cent de participation réelle selon plusieurs militants du hirak). Tebboune est un ancien ministre de l’Habitat, membre du Front de libération nationale (FLN), le principal parti au pouvoir, et Premier ministre furtif en 2017, déchu pour avoir dénoncé les pratiques affairistes d’entrepreneurs proches d’Abdelaziz Bouteflika et de son frère Saïd. Entretiens de Crisis Group, activistes du hirak, Alger, décembre 2019-février 2020. Voir également le rapport Moyen-Orient et Afrique du Nord de Crisis Group N°192, Surmonter la paralysie économique de l’Algérie, 19 novembre 2018.Hide Footnote

Si le régime est encore loin de l’effondrement, les retombées économiques et sociales de la crise internationale de la Covid-19 multiplient les défis auxquels il est confronté.

Ce rapport se fonde sur des entretiens conduits entre février 2019 et mai 2020 avec des hauts fonctionnaires, principalement d’anciens responsables administratifs, des universitaires algériens, des élus locaux, des responsables de partis politiques, des citoyens impliqués dans le hirak et des membres d’organisations internationales. Il est également étayé par une observation régulière des manifestations bihebdomadaires, surtout à Alger.

 

II. Le dilemme du pouvoir face au hirak

A. Le hirak : un mouvement citoyen largement pacifique

Le hirak, né en février 2019 à la suite de l’annonce « humiliante » de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat, se présente avant tout comme un mouvement citoyen et pacifique, en dehors de quelques échauffourées avec les forces de l’ordre en fin de marches.[fn]Entretien de Crisis Group, militant du hirak, Alger, mars 2019. En février 2019, beaucoup d’Algériens affirmaient que cette annonce était humiliante étant donné l’état de santé de Bouteflika (paralysie, difficulté d’élocution). Nombre de citoyens estimaient que le pays méritait un représentant plus jeune et dynamique et que sa candidature à un nouveau mandat malgré sa condition physique montrait qu’il était l’otage d’un cercle de proches, lesquels gouvernaient à sa place sans avoir été élus. Entretiens de Crisis Group, anciens hauts fonctionnaires, économistes, journalistes, militants du hirak, Alger, Tunis, Marseille, Paris, mars-octobre 2019. Observations de Crisis Group, Alger, février 2019-mars 2020.Hide Footnote  Selon ses partisans, il exprime la volonté collective de se réapproprier l’espace public, espace que le régime a verrouillé en interdisant les manifestations et en domestiquant quasiment toute forme d’opposition.[fn]Depuis le début de la contestation populaire, les partis politiques de l’opposition traditionnelle tentent également de former une coalition, mais n’ont que peu d’écho, voire de légitimité, auprès des manifestants. Entretiens de Crisis Group, journalistes, universitaires, Alger, mars 2019. Observations de Crisis Group, Alger, février 2019-mars 2020.Hide Footnote  Le mouvement prône une vision de la citoyenneté qui entend dépasser les clivages politiques et socio-régionaux qui ont provoqué des luttes violentes par le passé.[fn]C’est le cas notamment de l’identité amazigh et de l’islamisme. Voir « Socialités et humanités. La citoyenneté en mouvement », Revue des sciences sociales, no. 7 (2019).Hide Footnote

Les mobilisations de foules – des millions de personnes à l’échelle nationale durant la première moitié de 2019 et des centaines de milliers par la suite – que le mouvement suscite sécurisent ceux qui y participent.[fn]Voir « Socialités et humanités. La citoyenneté en mouvement », op. cit.Hide Footnote  Ces mobilisations leur redonnent la stature d’acteurs politiques dont ils estiment avoir été privés par le pouvoir.[fn]Comme le notait l’un des premiers animateurs du mouvement à Kheratta : « Cela a été difficile de mobiliser le 16 février car beaucoup de gens ont perdu espoir. La société a perdu confiance dans toutes les organisations. Le peuple doit construire le changement lui-même ». Entretiens de Crisis Group, activistes du hirak, Kheratta, février 2019. Voir « Socialités et humanités. La citoyenneté en mouvement », op. cit.Hide Footnote

Ces rassemblements, ritualisés sous forme bihebdomadaire les mardis et vendredis, dans les principales villes du pays, permettent, note un manifestant, de se conduire en véritable citoyen.[fn]Entretien de Crisis Group, manifestant, Alger, mars 2019.Hide Footnote  Dès les premières semaines du mouvement, les débats publics dans les espaces publics, les universités de la capitale et de grands centres urbains se sont multipliés. Des Algériens qui n’étaient pas militants avant le 22 février 2019 se sont organisés en comités locaux et lancent des initiatives dans leur quartier depuis lors. Ils sensibilisent leurs voisins aux questions démocratiques que le mouvement soulève et discutent également de ce qu’implique être citoyen (lutte contre la petite corruption, conscientisation des jeunes, etc.).[fn]Observations de Crisis Group, Alger, mars-novembre 2019. Entretiens de Crisis Group, activistes du hirak, Alger, février-novembre 2019.Hide Footnote  L’expression pacifique de cette citoyenneté permet aux Algériens et Algériennes de se défaire de l’étiquette de violents et d’incivils dont nombre d’entre eux se sont sentis souvent injustement affublés.[fn]Observations de Crisis Group, Alger, mars-novembre 2019. Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, Kheratta, mars-décembre 2019.Hide Footnote

Les militants du hirak affirment que leur mouvement est devenu un contre-pouvoir durable.

En outre, les militants du hirak affirment que leur mouvement est devenu un contre-pouvoir durable.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, Kheratta, mars-décembre 2019. Voir aussi Amel Boubekeur, « Demonstration effects: how the Hirak protest movement is reshaping Algerian politics», European Council on Foreign Relations, 27 février 2020.Hide Footnote  En son sein, si des clivages historiques sur l’identité amazigh et le conservatisme religieux apparaissent puis s’estompent régulièrement, deux tendances distinctes, qui regroupent entre autres des petits partis politiques d’opposition et des associations militantes, se font face.[fn]Voir Mohan Tilmatine, « Interdiction des emblèmes berbères et occupation des espaces symboliques : amazighité versus algérianité ? », L’Année du Maghreb, no. 21 (2019), p. 149-164. Voir également Ryad Hamadi, « Islamistes et hirak : Saïd Sadi met en garde contre les dangers de la “confusion” », Tout sur l’Algérie, 29 février 2020.Hide Footnote  La première, le « Pôle démocratique », est favorable à une négociation avec le pouvoir et à la recherche d’un consensus ; ses représentants ont notamment soutenu les travaux de la Commission du dialogue national, dirigée par le diplomate Karim Younes, qui a fait long feu.[fn]Voir Fayçal Métaoui, « Le pôle démocratique plaide pour le dialogue et dénonce les atteintes aux libertés », Tout sur l’Algérie, 26 juin 2019.Hide Footnote  La seconde, les « Forces du pacte de l’alternative démocratique », refuse toute discussion avec les autorités en place et exige le départ pur et simple du « système », l’ouverture d’une phase de transition démocratique et l’élection d’une assemblée constituante.[fn]Voir « Algérie : pacte politique pour une véritable alternative démocratique », Blog Ensemble, 1er juillet 2019. Voir également « Réunies hier au siège du RCD : les Forces de l’alternative démocratique rejettent l’agenda de la présidentielle », El Watan, 10 septembre 2019.Hide Footnote

Le hirak est organisé de manière horizontale. Il refuse à priori toute forme de hiérarchie. Il n’a pas de représentant officiel, bien qu’il compte dans ses rangs des animateurs et des leaders d’opinion ainsi que des militants associatifs, d’anciens activistes du parti historique d’opposition, le Front des forces socialistes, comme Mustapha Bouchachi ou Karim Tabbou, et des artistes engagés, dont les compositions inspirent les slogans essentiellement politiques, scandés lors des manifestations et diffusés sur les réseaux sociaux.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, Kheratta, mars 2019-mars 2020.Hide Footnote

B. Un pouvoir qui doit maintenir son équilibre

Le pouvoir, que beaucoup d’Algériens et d’Algériennes appellent « le régime » ou le « système » depuis sa consolidation après l’indépendance en 1962, a connu plusieurs crises graves. Pour l’instant, il a réussi à toutes les surmonter. Pour ce faire, il a associé réformes économiques et politiques, achat de la paix sociale, cooptation et répression de ses adversaires.[fn]Ce fut le notamment le cas en 1976, année où le capital d’espoir et de confiance né de l’indépendance s’est tari. Le régime a dissout le Conseil de la révolution créé en 1965, organisé des élections présidentielles, établi une assemblée nationale et une charte nationale suivie d’une nouvelle Constitution. Ce fut le cas également en 1988 lorsque, suite au contre-choc pétrolier et aux émeutes d’octobre, l’armée a quitté le Comité central du FLN, le parti au pouvoir, et le régime a autorisé le multipartisme. S’est ensuivie une violente confrontation entre le gouvernement militaire et les groupes islamistes. Ce fut aussi le cas en 2011 dans le sillage des soulèvements arabes. Le régime a autorisé de nouveaux partis politiques d’opposition et est parvenu à acheter la paix sociale jusqu’en 2014. Voir Miriam R. Lowi, Oil wealth and the poverty of politics (Cambridge, 2009). Voir également les chroniques annuelles sur Algérie de l’Annuaire de l’Afrique du Nord (1962-2003) et de l’Année du Maghreb (2004-2019).Hide Footnote  Il est parvenu à se maintenir en équilibre en dépassant les divisions internes et les conflits qui opposaient ses trois institutions principales : l’armée, notamment son Etat-major, les services de renseignement militaires et civils, et la présidence de la République.[fn]Voir Hugh Roberts, The Battlefield: Algeria 1988-2002, Studies in a Broken Polity (Londres et New York, 2003).Hide Footnote

Néanmoins, avec l’essoufflement grandissant du système, le marasme économique, et la crise ouverte en février 2019 par le hirak, conserver cet équilibre devient de plus en plus difficile.[fn]Voir la section III de ce rapport. Voir également l’intervention de Louiza Dris Aït Hamadouche, « La lutte de clans, Tebboune-généraux de Gaïd Salah, réalité ou intox ? », Radio M, 22 avril 2020.Hide Footnote  Les conflits entre ses principales institutions, et au sein de celle-ci, sont plus prononcés que d’ordinaire, même s’ils sont beaucoup moins violents que durant la décennie noire.[fn]Ibid. L’expression « décennie noire » désigne la période du conflit entre le gouvernement militaire et les groupes islamistes armés qui a fait entre 100 000 et 200 000 victimes entre 1991 et 2002.Hide Footnote  Le pouvoir doit gérer cette crise alors que ses deux rentes s’épuisent : la rente conférée par la légitimité révolutionnaire de la guerre de libération et celle issue de la redistribution du revenu tiré de la production et de l’exportation d’hydrocarbures.[fn]Voir Nadji Safir, « Algérie 2019 : une crise majeure », Diploweb, 3 avril 2019.Hide Footnote

Face à cette double crise de légitimité, le pouvoir doit apporter une réponse fine au défi que représente le hirak.

Face à cette double crise de légitimité, le pouvoir doit apporter une réponse fine au défi que représente le hirak. D’une part, vu l’ampleur, la durée, la popularité et la non-violence qui caractérisent ce mouvement – des centaines de milliers d’Algériens et d’Algériennes sont descendus dans la rue chaque semaine pendant plus d’un an – une répression sanglante pourrait se révéler très risquée. C’est notamment pour éviter de s’exposer à une telle répression que le hirak demeure largement pacifique et se garde de s’aventurer hors de sa tranchée (violence, grève générale de plusieurs jours voire semaines, désobéissance civile, sabotage, etc.).[fn]Voir la section II.B de ce rapport.Hide Footnote  D’autre part, le pouvoir est peu disposé à céder aux principales revendications du hirak qui mettent en péril sa survie : renouvellement total et rajeunissement de la classe politique, armée garante des institutions républicaines et absente de la scène politique, respect effectif de la liberté d’organisation politique et associative, mise en place d’une commission électorale « véritablement indépendante », création d’une Cour constitutionnelle indépendante, élection d’une assemblée constituante.[fn]Entretiens de Crisis Group, président et porte-parole de partis d’opposition, responsables d’associations, militants du hirak, Alger, mars 2019. Voir également « Is a Democratic Transition Possible in Algeria? Fourteen Experts Respond », Project on Middle East Democracy (POMED), décembre 2019 ; et « Algérie : pacte politique pour une véritable alternative démocratique », Blog Ensemble, 1er juillet 2019.Hide Footnote

Cependant, tous les citoyens ne soutiennent pas le hirak et le pouvoir peut compter sur l’appui d’une partie de la population. Certains, parmi lesquels ceux qui ont voté pour le président Tebboune, estiment que le principal acquis démocratique en Algérie est la souveraineté populaire, et voient planer sur le mouvement l’ombre de l’étranger qui encouragerait une transition risquant de consacrer les intérêts particularistes (régionaux, tribaux, corporatistes) au détriment de l’intérêt national.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres, médecins, électeurs au scrutin présidentiel du 12 décembre 2019 hostiles au hirak, Alger, octobre-décembre 2019. Voir les éditoriaux d’El Djeich, la revue mensuelle de l’armée nationale populaire, en 2019 et les discours hebdomadaires de Gaïd Salah, notamment en avril et septembre 2019 ; entretien de Crisis Group, cadre dans une entreprise publique, Alger, décembre 2019.Hide Footnote  Ceci affaiblirait l’unité du pays et donc l’Etat, alors que l’Algérie a besoin d’un Etat fort, « dans un environnement régional en proie à des violences » (Libye, Mali, Niger).[fn]Entretien de Crisis Group, cadre dans une entreprise publique, Alger, décembre 2019. Entretiens de Crisis Group, cadres, médecins, électeurs au scrutin présidentiel du 12 décembre 2019 hostiles au hirak, Alger, octobre-décembre 2019.Hide Footnote  D’autres, principalement des cadres du secteur public, craignent les effets d’une libéralisation économique poussée.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres dans le secteur public, Alger, octobre-décembre 2019.Hide Footnote  Commercer librement à l’échelle internationale, surtout, ferait perdre aux responsables de l’armée et à certains hauts fonctionnaires et responsables politiques « le monopole de la gestion de la rente tirée des hydrocarbures, ou, du moins, risquerait d’autonomiser davantage les hommes d’affaires qu’ils parrainent, comme ceci s’est produit à la fin des années 2000. Et cela, ces tenants du système ne le veulent pas », précise un universitaire.[fn]Entretien de Crisis Group, universitaire, Marseille, mars 2019. Voir également le rapport de Crisis Group, Surmonter la paralysie économique de l’Algérie, op. cit.Hide Footnote

C. Pouvoir et hirak : l’union nationale face à l’épidémie

Sur le plan sanitaire, le gouvernement algérien a plutôt fait preuve de réactivité et de flexibilité.

Sur le plan sanitaire, le gouvernement algérien a plutôt fait preuve de réactivité et de flexibilité. Le 17 mars 2020, alors que le pays compte 80 cas diagnostiqués et huit morts, les autorités adoptent des mesures de distanciation sociale : interdiction de toute forme de rassemblement, fermeture des lieux de culte, écoles, cafés, restaurants, commerces de détail hors alimentation et produits d’hygiène et pharmaceutiques. Elles ferment les frontières terrestres et suspendent les vols aériens et la navigation maritime, sauf cas exceptionnels, parmi lesquels l’importation de matières premières indispensables, médicales et alimentaires et le rapatriement de citoyens.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-69 du 26 Rajab 1441 correspondant au 21 mars 2020 relatif aux mesures de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote  Un groupe industriel algérien lance la fabrication de masques de protection.[fn]Voir « Covid-19 : le groupe Getex lance la fabrication de masques de protection », Algérie Presse Service, 25 mars 2020. Voir également, « Soutien. La Chine à la rescousse d’une Algérie reconnaissante », Courrier international, 31 mars 2020. Mi-mai, les autorités facilitent les importations de produits médicaux. Voir le décret exécutif n° 20-109 du 12 Ramadhan 1441 correspondant au 5 mai 2020 relatif aux mesures exceptionnelles destinées à la facilitation de l'approvisionnement du marché national en produits pharmaceutiques, en dispositifs médicaux et en équipements de détection en riposte à la pandémie du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote

Le gouvernement encourage le confinement volontaire, excepté pour les Algériens rapatriés qui sont placés en quarantaine obligatoire. Le 24 mars, suite à l’augmentation du nombre de cas, 264 confirmés et dix-neuf décès, il décrète la mise en œuvre de mesures de confinement partielles ou totales selon la situation épidémiologique de chaque région et localité.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-69 du 26 Rajab 1441 correspondant au 21 mars 2020 relatif aux mesures de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote  Etant donné qu’un important foyer de contagion se trouve dans la wilaya (province) de Blida (au sud-ouest d’Alger), le Haut conseil de sécurité, présidé par le président Tebboune, y décide un confinement total assorti d’un couvre-feu, interdisant toute sortie du domicile, sauf en cas de nécessité ou sur autorisation des forces de l’ordre.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-70 du 29 Rajab 1441 correspondant au 24 mars 2020 fixant des mesures complémentaires de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote  Le 4 avril, les autorités instaurent dans le reste du pays un confinement et un couvre-feu partiels, de 15h à 7h.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-92 du 11 Chaâbane 1441 correspondant au 5 avril 2020 modifiant et complétant le décret exécutif n° 20-72 du 3 Chaâbane 1441 correspondant au 28 mars 2020 portant extension de la mesure de confinement partiel à domicile à certaines wilayas.Hide Footnote

Le 24 avril, peu avant le début du ramadan et après plusieurs messages rassurants du chef de l’Etat et du ministre de la Santé, déclarant que le pic de l’épidémie avait été atteint, le nombre de cas diagnostiqués demeurant inférieur à 2700 pour 375 morts, le gouvernement allège le couvre-feu de 2h – il passe de 17h à 7h.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-92 du 11 Chaâbane 1441 correspondant au 5 avril 2020 modifiant et complétant le décret exécutif n° 20-72 du 3 Chaâbane 1441 correspondant au 28 mars 2020 portant extension de la mesure de confinement partiel à domicile à certaines wilayas.Hide Footnote   Le 20 mai, le gouvernement décrète le port obligatoire du masque de protection dans l’espace public.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-127 du 27 Ramadhan 1441 correspondant au 20 mai 2020 modifiant et complétant le décret exécutif n° 20-70 du 29 Rajab 1441 correspondant au 24 mars 2020 fixant des mesures complémentaires de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote  Le 28 mai, il reconduit le confinement partiel jusqu’au 13 juin, excepté dans le sud du pays, peu peuplé (Saida, Tindouf, Illizi et Tamanrasset).[fn]Voir le décret exécutif n° 20-131 du 5 Chaoual 1441 correspondant au 28 mai 2020 portant prorogation de la mesure de confinement partiel à domicile avec réaménagement de ses horaires et reconduction du dispositif de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote Le 13 juin, il l’allège dans 29 régions, y compris Alger – le couvre-feu y reste en vigueur de 20h à 5h – et le lève dans le reste du pays, notamment à Tebessa, Tlemcen et Tizi Ouzou.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-159 du 21 Chaoual 1441 correspondant au 13 juin 2020 portant réaménagement du confinement à domicile et des mesures prises dans le cadre du dispositif de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote

Enfin, début juillet, suite à une augmentation des diagnostics de cas (près de 300 par jour), le gouvernement durcit ses mesures. Il prolonge de nouveau le confinement partiel et reconfine plusieurs régions où celui-ci avait été levé. Il permet également aux walis (gouverneurs) de mettre en place des mesures supplémentaires en fonction de l’évolution de la situation sanitaire dans leur région.[fn]Voir le communiqué du premier ministère du 1er juillet 2020. Voir également, Nabila Amir, « Confinement partiel prolongé au 13 juillet : nouvelles charges pour les walis », El Watan, 1er juillet 2020.Hide Footnote  C’est le cas à Sétif et à Ouergla, où les autorités régionales suspendent, dans la plupart de leurs communes, l’ensemble des activités commerciales, économiques et sociales ainsi que la circulation des piétons et des voitures.[fn]Voir communiqués du ministère de l’Intérieur et des collectivités locales, 7 et 9 juillet 2020.Hide Footnote  Nouveauté, le 9 juillet, le gouvernement interdit les déplacements entre 29 régions.[fn]Voir « Coronavirus en Algérie, durcissement du confinement dans 29 wilayas », Dzaïr Daily, 10 juillet 2020.Hide Footnote

De leur côté, les protagonistes les plus actifs du hirak ont également réagi au danger sanitaire posé par la Covid-19, ainsi qu’aux mesures de restriction mises en place par les autorités. Depuis le début de la crise sanitaire en mars, l’idée que le pouvoir instrumentalisait le coronavirus afin de « casser le mouvement populaire » était peu répandue parmi les contestataires.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, mars-avril 2020.Hide Footnote  La dernière manifestation du hirak, le 13 mars, dans le centre d’Alger, a été très critiquée par les figures du mouvement et de nombreux citoyens, lesquels appelaient à une pause et à des mesures strictes de lutte contre la pandémie, notamment le confinement total du pays.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, mars-avril 2020. Voir Rosa Djaz « L’Algérie se confine toute seule », Politis, 1er avril 2020.Hide Footnote  Peu de voix s’élèvent, y compris au sein du hirak, contre les mesures de confinement. Peu s’insurgent contre les coupes budgétaires dans le secteur de la santé ou assimilent confinement partiel à catastrophe économique et sociale.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, mars-mai 2020.Hide Footnote  La comparaison avec la décennie noire a sans doute joué un rôle, l’Algérie ayant connu bien pire en termes de limitation des déplacements, de difficultés d’approvisionnement et surtout de paralysie économique. Certains activistes du hirak soulignent que les biens de première nécessité ne sont pas en pénurie dans le pays et que la situation économique est meilleure aujourd’hui qu’elle ne l’était durant les années 1990.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, avril 2020.Hide Footnote  Le fait que le budget de l’Etat ne soit pas grevé par une dette extérieure insoutenable rassure également. Il y a « beaucoup d’argent dans les caisses. La crise de la Covid-19 ne va pas ruiner le pays », explique l’un d’eux.[fn]Entretien de Crisis Group, activiste du hirak, Alger, avril 2020.Hide Footnote  Ceci donne à ces militants l’espoir que lorsque les représentants du « système » auront cédé leur place à une nouvelle génération de décideurs élus démocratiquement, l’économie se développera de manière significative.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, avril-mai 2020.Hide Footnote

La grande majorité des manifestants ont accepté de laisser de côté leurs revendications et de ne plus manifester dans la rue.

Par ailleurs, dès mars, la grande majorité des manifestants ont accepté de laisser de côté leurs revendications et de ne plus manifester dans la rue. Les « réguliers » (ceux qui participent à toutes les marches) se contentent d’échanger sur les réseaux sociaux et de défendre les prisonniers d’opinion.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, avril-mai 2020.Hide Footnote  Il faut « mettre en pause le hirak pour mieux revenir » affirme l’un d’entre eux.[fn]Entretien de Crisis Group, militant du hirak, Alger, avril-mai 2020.Hide Footnote

Le gouvernement n’est pas à l’abri des critiques pour autant. Certains considèrent que les autorités sous-estiment le nombre de décès liés à la Covid-19, et ont créé des pages sur les réseaux sociaux afin de recenser les cas « réels ».[fn]Voir Vish Sakthivel, « Algeria’s Hirak: A political opportunity in COVID-19 ? », Middle East Institute, 1er avril 2020.Hide Footnote  D’autres dénoncent le manque d’équipement de certains hôpitaux, comme ce fut le cas, récemment, à Biskra.[fn]Voir « Rassemblement à l’hôpital de Biskra : Le personnel de la santé exprime son ras-le-bol », Algérie 360, 8 juillet 2020.Hide Footnote  D’autres encore prônent la solidarité et l’auto-organisation face à la pandémie sans « attendre quoi que ce soit de l’Etat », précise l’un d’eux : distribution de repas gratuits à la sauvette, collecte d’équipements de protection individuelle et campagnes de désinfection à Alger et à Blida.[fn]Comme le souligne un commerçant d’Alger : « J’ai commencé à préparer des repas dès que les commerces ont fermé. J’ai vu que beaucoup de gens n’avaient plus à manger. On m’a mis à disposition la cuisine d’un restaurant fermé à cause du confinement. Je prépare et distribue jusqu’à 250 repas le soir. Les autorités m’ont dit que j’avais besoin d’une autorisation mais personne ne peut me dire comment l’obtenir. Depuis, je les prépare discrètement chez moi et les distribue avant le couvre-feu. J’ai recensé jusqu’à 1000 personnes qui n’avaient pas de quoi manger dans le centre d’Alger ». Entretien de Crisis Group, Alger, avril 2020. Voir Faiza Kissi, « A Alger, les bénévoles s’organisent pour pallier les déficiences de l’Etat », Le Desk, 26 mars 2020. Voir également Vish Sakthivel, « Algeria’s Hirak: A political opportunity in Covid-19 ? », op. cit.Hide Footnote  Dans des villages de Kabylie, les habitants ont mis en place leur propre version du confinement : interdiction d’entrer ou de sortir du village sans passer par un barrage désinfectant, listes de personnes pour assurer les gardes, etc.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, personnes originaires de villages de Kabylie, Tunis, avril 2020.Hide Footnote  Il arrive que des militants coordonnent leurs actions avec les administrations centrale et régionales, comme à Alger, où celles-ci ont mis à leur disposition des entrepôts pour qu’ils puissent stocker du matériel sanitaire et le distribuer.[fn]Des activistes du hirak ont ainsi mis sur pied un réseau de solidarité composé notamment de 600 médecins bénévoles. Celui-ci a collecté et distribué plus de 10 000 masques à Alger et Blida. Comme le note l’un des animateurs de ce réseau : « Nous avons anticipé la situation depuis le début de l’épidémie à Wuhan en janvier 2020. Nous avons mis en place un plan d’action pour sensibiliser les gens et fédérer les initiatives. L’Etat a pris en considération notre plan ». Entretien de Crisis Group, animateur d’un réseau de solidarité, Alger, avril 2020.Hide Footnote

D. Revirements du pouvoir face à la contestation populaire

Le sens civique des militants du hirak qui a contribué à l’union nationale contre la crise sanitaire aurait pu encourager le pouvoir à prolonger la période de détente ouverte après l’élection du nouveau chef de l’Etat fin 2019.[fn]Le scrutin présidentiel s’est finalement tenu le 12 décembre 2019, après deux reports, malgré l’opposition de la rue et un climat de tensions sans précédent depuis le début du mouvement.Hide Footnote  Or, c’est le contraire qui se produit.

1. Une période de détente dans le sillage de l’élection de Tebboune

A la suite de l’élection du président Tebboune fin 2019, le pouvoir multiplie les gestes d’apaisement. Le soir de son élection, le 12 décembre 2019, le nouveau chef de l’Etat qualifie le hirak de « béni » et déclare lui tendre la main « pour un dialogue sérieux ».[fn]En outre, lors de sa prestation de serment, il affirme ne plus vouloir voir les termes « son excellence » précéder ses nom et prénom, expression usuelle depuis l’indépendance, consacrant d’après lui le « culte de la personnalité ». Voir Zeinab Filali, « Algérie : le président Tebboune met fin à une expression aussi vieille que l’indépendance », Financial Afrik, 23 avril 2020.Hide Footnote  Entre fin décembre et mi-janvier, il rencontre une série d’anciens chefs de gouvernement et d’opposants politiques, partisans du hirak, tels que Abdelaziz Rahabi, Ahmed Benbitour, Taleb Ibrahimi, Mouloud Hamrouche et Soufiane Djilali.[fn]Abdelaziz Rahabi est un ancien diplomate et ministre de la Culture. A l’été 2016, les autorités le chargent de coordonner une initiative de dialogue avec les représentants du hirak. Ahmed Benbitour est un ancien ministre et bref chef de gouvernement de la fin des années 1990. Il a également été candidat à l'élection présidentielle de 2014. Taleb Ibrahimi a été ministre des Affaires étrangères de 1982 à 1988 puis président d’un petit parti politique (Wafa – fidélité) et candidat au scrutin présidentiel de 1999. Mouloud Hamrouche a été chef de file de l’aile libérale du parti au pouvoir, le FLN, dans les années 1980, puis Premier ministre de septembre 1989 à juin 1991. Sofiane Djilali est président d’un parti politique d’opposition impliqué dans le hirak, Jil Jadid (« nouvelle génération »).Voir « Le président Tebboune reçoit l’ancien chef de gouvernement Ahmed Benbitour », Algérie Presse Service, 29 décembre 2019 ; « Dialogue : rencontre Tebboune et Rahabi », Le Matin d’Algérie, 10 janvier 2020 ; « Le président poursuit les consultations : Tebboune reçoit Hamrouche et se rend chez Taleb Ibrahimi », El Watan, 14 janvier 2020 ; Abdelghani Aichoun, « Soufiane Djilali revient sur sa rencontre avec Tebboune : “Les intentions semblent aller dans le bon sens” », El Watan, 18 janvier 2020.Hide Footnote  Le 2 janvier, le nouveau président supprime le poste de vice-ministre de la Défense, dernière position civile occupée par un militaire, créé en septembre 2013 pour le chef d’Etat-major de l’armée, Gaïd Salah.[fn]Salah est décédé en décembre 2019, après avoir, au cours de l’année, contraint Bouteflika à la démission et encouragé la purge au sein des milieux politiques, administratifs et économiques. Voir « Algérie : Tebboune supprime le poste de vice-ministre de la Défense », Dzair Daily, 2 janvier 2020.Hide Footnote  Le 18 janvier 2020, comme pour symboliser un certain rejet du présidentialisme, Tebboune transfère au Premier ministre fraichement désigné, Djerad, le pouvoir de nommer une série de hauts fonctionnaires au sein de l'administration.[fn]Voir « Transfert du pouvoir de nomination de certains cadres de l’Etat au Premier ministre », Algérie Presse Service, 19 janvier 2020.Hide Footnote

Par ailleurs, le 1er janvier 2020, après huit mois de prison pour « fausse déclaration concernant des mouvements de capitaux de et vers l’étranger », le parquet libère Issad Rebrab, l’un des hommes d'affaires les plus riches d'Algérie et considéré comme l'un des premiers soutiens du hirak.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants associatifs, Alger, avril 2020. Voir également « Algérie : plusieurs industriels arrêtés », Agence France Presse, 22 avril 2019.Hide Footnote  Le lendemain, 67 des 180 activistes du hirak encore en détention sont libérés sous conditions, dont Lakhdar Bouragaa, un vétéran de l’Armée de libération nationale, très populaire parmi les contestataires.[fn]Une partie de ces activistes avait été interpellée à la suite d’échauffourées avec la police à la fin de rassemblements. Une autre avait été arrêtée pour ses opinions politiques. La justice a lancé des accusations, que plusieurs journalistes jugent classiques en Algérie, telles que « atteinte à l’intégrité du territoire national », « enrôlement de volontaires ou mercenaires pour le compte d’une puissance étrangère en territoire algérien », « atteinte à la sécurité nationale », « diffusion de tracts susceptibles de porter atteinte à l’intérêt national ». Entretiens de Crisis Group, journalistes, Alger, avril 2020. Voir également Idir Nadir, « Ils ont été interpellés à la fin de la marche populaire du vendredi 1er mars […] », El Watan, 13 janvier 2020. Voir aussi « Près de cinquante détenus d’opinion dans les geôles algériennes », Algeria-Watch, 9 avril 2020. Voir page Facebook du Comité national de la libération des détenus (CNLD).Hide Footnote

D’autres gestes politiques reflètent une volonté de réforme.

D’autres gestes politiques reflètent une volonté de réforme. Le 8 janvier 2020, conformément à ses promesses de campagne, le nouveau chef de l’Etat met en place une commission de constitutionnalistes chargée de formuler des propositions pour une nouvelle constitution qui garantirait davantage que l’actuelle les libertés publiques, l’indépendance de la justice et l’équilibre entre les pouvoirs.[fn]« Algérie : le président nomme une commission pour réviser la Constitution », Reuters, 8 janvier 2020.Hide Footnote  Un mois plus tard, le 6 février 2020, le gouvernement publie un plan d’action pour mettre en œuvre le programme du président. Ce document fait écho aux revendications des principaux partis d’opposition et collectifs associatifs mobilisés au sein du hirak.[fn]C’est le cas notamment de la « refonte du dispositif législatif d’organisation des élections », de la « moralisation de la vie publique », de la « liberté de réunion et de manifestation », de « l’indépendance de la justice », de la « promotion et l’autonomisation des femmes ». Voir « Plan d’action du gouvernement pour la mise en œuvre du programme du président de la République », République algérienne démocratique et populaire, 6 février 2020.Hide Footnote  Il prône « l’instauration d’une nouvelle république répondant aux aspirations légitimes du peuple et dont les fondements seront basés sur l’enracinement des principes démocratiques et la protection des droits et des libertés ».[fn]C’est le cas notamment de la « refonte du dispositif législatif d’organisation des élections », de la « moralisation de la vie publique », de la « liberté de réunion et de manifestation », de « l’indépendance de la justice », de la « promotion et l’autonomisation des femmes ». Voir « Plan d’action du gouvernement pour la mise en œuvre du programme du président de la République », République algérienne démocratique et populaire, 6 février 2020.Hide Footnote  Enfin, en mai 2020, la présidence présente six grands axes du projet de révision constitutionnelle, notamment le droit de créer des associations et d’exercer la liberté de réunion et de rassemblement public sur simple déclaration.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, journaliste, Tunis, mai 2020. Voir également « Avant-projet de la Constitution 2020 », document PDF, 2020. Voir également « Révision de la Constitution : la mouture de l’avant-projet prête pour le débat », Algérie Presse Service, 7 mai 2020.Hide Footnote

2. Un certain resserrement sécuritaire renforcé par l’arrêt des manifestations

Cette période de détente relative commence à se fermer à l’approche du premier anniversaire du déclenchement du mouvement, le 22 février 2020, et prend fin lors de la crise de la Covid-19. Le 20 février 2020, des organisations militantes de tout le pays réunissent près de 1 400 personnes – collectifs d’étudiants, Coordination d’activistes du hirak, Collectif des journalistes unis, Coordination de collectifs de la diaspora et Collectif pour la transition démocratique – et appellent à une conférence unitaire (Initiative du 22 février) visant à coordonner les actions du mouvement. Les autorités l’interdisent, alors qu’elles toléraient des réunions de ce type quelques mois auparavant.[fn]Observations de Crisis Group, Alger, 2019-2020. Voir également Tarek Hafid, « Le pouvoir algérien interdit une conférence du Hirak », Sputnik News, 20 février 2020.Hide Footnote

C’est toutefois depuis le 17 mars 2020 et la suspension des manifestations en raison de la Covid-19 que le durcissement se ressent davantage. Aux yeux de nombreux activistes, le ministère de la Justice profite de l’absence de manifestations de rue pour « revenir en arrière » ; certains, à tort ou à raison, comparent même la situation politique à celle qui prévalait le 21 février 2019, à la veille du déclenchement de la contestation populaire.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes du hirak, membre d’une organisation internationale, Alger, avril 2020.Hide Footnote

Entre mars et juillet 2020, des séries d’arrestations et de libérations provisoires se succèdent.

Entre mars et juillet 2020, des séries d’arrestations et de libérations provisoires se succèdent : le 24 mars, le parquet alourdit la condamnation de Karim Tabbou, ancien responsable du parti d’opposition historique, le Front des forces socialistes (FFS), et « figure crédible et respectée » du hirak, lequel est libéré de manière provisoire le 2 juillet 2020.[fn]Entretien de Crisis Group, activiste du hirak, Alger, avril 2019. Voir également « Algérie, Evènements de 2019 », Rapport mondial 2020, Human Rights Watch, 2020.Hide Footnote La liste ne s’arrête pas là. Le 27 mars, le parquet place en détention provisoire le correspondant de l’organisation non gouvernementale Reporters sans frontières, Khaled Draréni, particulièrement investi au sein de la contestation.[fn]Voir la page Facebook du CNLD. Hide Footnote  Le 20 avril, le tribunal de Sidi Mhamed à Alger condamne à un an d’emprisonnement Abdelwahab Fersaoui (il sera libéré le 17 mai), président de l’association Rassemblement action jeunesse (RAJ), un collectif associatif très actif dans l’organisation de plateformes destinées à fédérer le hirak autour d’un programme de « transition démocratique », notamment l’élection d’une assemblée nationale constituante.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables du RAJ, Alger, mars 2019. Voir également « Abdelouahab Fersaoui condamné à un an de prison ferme », Algérie Eco, 6 avril 2020. Sa peine sera réduite en appel. Voir « Algérie : libération d’Abdelouahab Fersaoui, figure du hirak, en prison depuis octobre 2019 », Agence France Presse, 18 mai 2020.Hide Footnote  Le 21 juin, le tribunal de Chéraga à Alger condamne Amira Bouraoui, une opposante à Bouteflika dans les années 2010 et militante du hirak, à un an de prison ferme au titre de plusieurs chefs d’accusation dont « offense au président de la République par une expression outrageante, injurieuse ou diffamatoire » ; le tribunal de Tipaza (à l’ouest d’Alger) la libère dans l’attente d’un nouveau jugement fin septembre.[fn]Voir Arezki Benali, « Tribunal de Chéraga : les accusations retenues contre Amira Bouraoui », Algérie Eco, 21 juin 2020. Voir également « Amira Bouraoui, retrouve sa liberté », Algérie 360, 2 juillet 2020.Hide Footnote  A Alger, plusieurs journalistes observent des interpellations policières quotidiennes qui instaureraient un « climat de paranoïa », souligne l’un d’eux.[fn]Entretiens de Crisis Group, journalistes, Alger, juin 2020.Hide Footnote

Malgré des signes d’apaisement du pouvoir, comme la grâce présidentielle accordée à 6 militants du hirak à l’occasion de la fête de l’indépendance le 5 juillet, la liberté d’expression semble être mise à mal.[fn]Voir « Grâce présidentielle pour 6 détenus », 24h Algérie, 1er juillet 2020.Hide Footnote  A la mi-avril, la justice bloque l’accès à plusieurs médias en ligne, dont Maghreb Emergent et Radio M, pour avoir notamment critiqué de manière trop virulente le bilan du président Tebboune.[fn]Voir Nabila Amir, « Inaccessibilité des sites Maghreb Emergent et Radio M en Algérie : polémique entre l’éditeur et le ministre de la Communication », El Watan, 16 avril 2020.Hide Footnote  Selon des journalistes algériens, le ministère de la Communication agite l’épée de Damoclès de l’interdiction des financements étrangers de la presse algérienne afin de leur rappeler « qu’ils doivent modérer leur critique du gouvernement » sans quoi les « dossiers contre eux » seront facilement mobilisables.[fn]Entretien de Crisis Group, journaliste, Alger, mai 2020. Voir également « Tous les dossiers de financements étrangers de la presse nationale seront ouverts », Algérie Presse Service, 16 avril 2020.Hide Footnote  Autre signe de crispation potentielle du pouvoir : le projet de révision du code pénal dans le sens d’une « criminalisation de la diffusion et de la propagation de fausses informations portant atteinte à l’ordre et à la sécurité publics ».[fn]Voir « APN : présentation du projet de loi modifiant et complétant le Code pénal », Radio algérienne, 22 avril 2020. Voir également « Criminaliser les actes qui menacent la sécurité et la stabilité du pays », El Djeich, no. 682 (mai 2020). Un membre d’une organisation internationale à Alger redoute que les autorités utilisent ce renforcement de l’arsenal juridique afin « d’alourdir la répression à l’égard des associations et des individus fortement impliqués dans le hirak ». Entretien téléphonique de Crisis Group, Alger, avril 2020. Par ailleurs, le 26 mai, la diffusion d’un documentaire sur la jeunesse algérienne et le hirak sur une chaine de télévision française a suscité une vague d’indignation parmi les Algériens, y compris au sein du hirak, ainsi qu’une crise diplomatique avec la France, qui a accentué la suspicion des autorités et de nombre de citoyens envers les médias, notamment étrangers. Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, habitants d’Alger, Alger, mai 2020. Voir Lyes B, « Les démons de l’Algérie ne lâcheront pas prise », Algérie Eco, 3 juin 2020.Hide Footnote

3. Un hirak sceptique face aux discours d’ouverture démocratique

En dépit des promesses d’ouverture démocratique, toujours d’actualité au niveau constitutionnel, les militants du hirak restent méfiants quant aux intentions du pouvoir. Plusieurs contestataires estiment que les faits contredisent ces promesses et craignent que les dispositions libérales prévues dans la future constitution ne se concrétiseront pas.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, mai 2020. Comme l’affirme un activiste : « La population doit croire sur parole le gouvernement car elle n’a pas son mot à dire ». Entretien de Crisis Group, activiste, Alger, mai 2020.Hide Footnote  L’un d’eux ironise : « La Constitution actuelle est déjà la plus libérale du monde. Un texte n’est qu’un texte. De plus, il est imposé par le haut, par un comité d’experts, ce qui montre qu’il n’est pas fait pour être discuté par le peuple, même si un référendum devrait l’entériner ».[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, activiste du hirak, Tunis, mai 2020.Hide Footnote

De plus, nombre d’activistes redoutent que les autorités utilisent la Covid-19 – la peur du virus et les mesures prises pour l’endiguer – pour réaffirmer leur emprise.[fn]Entretien de Crisis Group, activistes du hirak, Alger, avril 2020. Voir « La lutte de clans, Tebboune-généraux de Gaïd Salah, réalité ou intox ? », Radio M, 22 avril 2020. Voir aussi Sarah Haidar, « Coronavirus et Hirak algérien : des effets secondaires à haut risque ! », Middle East Eye, 1er avril 2020.Hide Footnote  Un ancien haut fonctionnaire indique d’ailleurs avoir l’impression que le pouvoir renoue avec « son approche autistique » consistant à imposer sa feuille de route comme si le hirak n’existait pas.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, Alger, novembre 2019.Hide Footnote  En témoignent les déclarations martiales du chef de l’Etat, notamment celle du 2 juin 2020, prononcée au siège du ministère de la Défense, fustigeant les « lobbies et leurs ramifications » qui tentent d’affecter le moral de l’armée – référence implicite aux activistes du hirak qui rejettent le projet de réforme constitutionnelle.[fn]Voir Akli Ouali, « Tebboune et Chengriha sur la même longueur d’onde », L’Est républicain, 4 juin 2020.Hide Footnote  Au cœur de ce projet que plusieurs franges du mouvement de contestation refusent se trouve la réforme territoriale, qui vise à augmenter le nombre de communes et de régions.[fn]Voir le projet de loi modifiant et complétant la loi 84-09 du 4 février 1984 relative à l'organisation territoriale du pays. Voir Luiz Martinez, « L’armée algérienne à l’épreuve du hirak », Le Point, 20 février 2020.Hide Footnote  Y figurent également les prochains scrutins, notamment le référendum constitutionnel prévu fin 2020, lequel, d’après le porte-parole de la présidence, permettra au pays de se doter d’une constitution consensuelle l’empêchant de « tomber dans l’autoritarisme ».[fn]Voir Ali Boukhlef, « Belaïd Mohand Oussaïd : “La présidence veut une Constitution consensuelle” », Liberté Algérie, 14 mai 2020.Hide Footnote  Les élections communales et législatives prévues en 2021 ou 2022 y sont également reprises.[fn]D’après la présidence de la République, les assemblées législatives et locales pourraient être dissoutes en 2021 après le référendum constitutionnel de fin 2020. Leur mandat prend fin légalement en 2022. Voir « Tebboune : le référendum sur la nouvelle constitution aura lieu avant la fin de l’année », Algérie Eco, 23 février 2020. Voir également Mouhand Ouamar, « Algérie : pas d’élections législatives et locales cette année (Présidence) », Observ’Algérie, 14 mai 2020.Hide Footnote

III. Les retombées économiques et sociales 
de la crise de la Covid-19

A. Une série de mesures économiques et sociales d’urgence

Le gouvernement a pris une série de décisions proactives.

Afin de limiter l’impact économique et social de la pandémie, en particulier celui du confinement partiel, le gouvernement a pris une série de décisions proactives. Le 17 mars, la direction générale des impôts reporte de deux mois le paiement des revenus imposables et de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) ; un mois plus tard, elle exempte de droits de douane les associations humanitaires et caritatives. Le gouvernement décrète également le versement d’une prime aux professionnels de la santé.[fn]Voir le décret présidentiel n° 20-79 du 6 Chaâbane 1441 correspondant au 31 mars 2020 portant institution d’une prime exceptionnelle au profit des personnels de la santé.Hide Footnote  Le 22 mars, en raison de la fermeture des services publics non essentiels, la moitié des cadres et agents du secteur sont placés en congé exceptionnel rémunéré pour une période de quatorze jours renouvelable.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-69 du 26 Rajab 1441 correspondant au 21 mars 2020 relatif aux mesures de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote  A la suite de la suspension des activités de pêche, le 23 mars, les autorités régionales de la wilaya d’Alger mettent en place une cellule de crise afin d’organiser la solidarité entre opérateurs économiques et associations professionnelles et venir en aide aux marins pêcheurs.[fn]Voir « Installation d’une cellule de suivi des marins pêcheurs confrontés aux retombées de la crise sanitaire », Algérie Presse Service, 6 avril 2020.Hide Footnote

D’autres mesures de soutien aux entreprises et aux démunis suivent. Le 7 avril, la Banque d’Algérie (Banque centrale) oblige les établissements financiers à rééchelonner les créances de leurs clients.[fn]Voir Zahra Chenaoui, « Après le Hirak, le coronavirus : en Algérie les entreprises tirent la sonnette d’alarme », Le Monde Afrique, 17 avril 2020.Hide Footnote  Les 13 et 15 avril, le gouvernement annonce le versement d’une allocation de 10 000 dinars (72 euros) aux familles nécessiteuses ainsi que la suspension des pénalités de retard pour les travaux et prestations prévus dans le cadre des marchés publics.[fn]Voir « Une allocation de 10 000 DA aux familles impactées par la crise sanitaire », Tout sur l’Algérie, 13 avril 2020.Hide Footnote

Dès la fin mars, les pouvoirs publics garantissent la sécurité alimentaire du pays et cherchent à rassurer les citoyens. Pour éviter les pénuries liées aux achats de panique, le gouvernement accroit les commandes de blé sur les marchés internationaux. Le chef de l’Etat annonce que la production de semoule est multipliée par trois.[fn]Voir « L’Algérie multiplie les achats de blé sur les marchés internationaux », El Iqtisadiya, 3 avril 2020. Voir également Tarik Hafid, « Algérie : la semoule de la colère », Sputnik News, 2 avril 2020.Hide Footnote  Nombre d’Algériens et d’Algériennes reçoivent sur leur téléphone portable des messages du gouvernement et d’entreprises publiques les assurant de la disponibilité des denrées essentielles.[fn]Observations de Crisis Group, mars 2020, Alger.Hide Footnote  Le ministre de l’Agriculture déclare par ailleurs que le soutien de l’Etat aux produits alimentaires de base se poursuivra. Le ministre du Commerce effectue des visites de terrain dans des dépôts de denrées alimentaires afin de montrer que le gouvernement prévient la spéculation sur les produits de première nécessité.[fn]Voir « M. Rezig inspecte des espaces commerciaux à Alger et Tipasa : respecter les mesures de prévention », El Moudjahid, 3 mai 2020.Hide Footnote

Enfin, les autorités passent un contrat tacite avec plusieurs travailleurs du secteur informel, des grossistes aux vendeurs de détails, leur demandant de faciliter l’acheminement des denrées alimentaires et de maintenir la stabilité de leur prix, en échange de la légalisation de leur activité.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadre dans une grande entreprise, habitant d’Alger, Alger, mars 2020.Hide Footnote

B. Des projections macroéconomiques très pessimistes

Malgré ces mesures d’urgence, la plupart des projections demeurent pessimistes quant à la capacité de l’Algérie, qui tire la majorité de ses recettes fiscales de l’exportation d’hydrocarbures, à faire face à des défis macroéconomiques devenus colossaux, en raison de la paralysie économique mondiale.[fn]En Algérie, les hydrocarbures (pétrole et gaz) représentent 97 pour cent des exportations, deux tiers des revenus de l’Etat et un tiers du PIB.Hide Footnote  Les chiffres sont parlants et les scénarios à moyen terme alarmistes.[fn]Voir « Confronting the Covid-19 Pandemic in the Middle East and Central Asia », Fonds monétaire international (FMI), avril 2020. Voir également Gita Gopinath, « Le “Grand confinement” : pire récession économique depuis la Grande dépression », FMI Blogs, 14 avril 2020.Hide Footnote

Les racines de la crise remontent à plusieurs années.

Les racines de la crise remontent à plusieurs années. Depuis la chute du prix du Brent en 2014, sur lequel est indexé le prix des contrats à long terme de gaz naturel qui représentent la majorité des recettes d’exportation, les dépenses publiques augmentent par rapport aux revenus de l’Etat.[fn]Voir Abderrahmane Mebtoul, « Les six impacts de la baisse du cours des hydrocarbures sur l’économie algérienne », La Nouvelle République, 3 mai 2020.Hide Footnote  D’autant que les volumes de production et d’exportation d’hydrocarbures diminuent régulièrement.[fn]Au début des années 2000, le pays exportait 65 milliards de mètres cubes, contre seulement 51,4 milliards en 2018. Ceci s’explique notamment par l’augmentation de la consommation énergétique intérieure (le gaz est utilisé dans la production d’électricité) et la concurrence à l’échelle internationale. Dans cet environnement concurrentiel, l’Algérie éprouve des difficultés à maintenir ses contrats à long terme, dont nombre arrivent à échéance en 2024 et seront renégociés, à des conditions moins avantageuses, vu la chute du cours du Brent. Voir le rapport de Crisis Group, Surmonter la paralysie économique de l’Algérie, op. cit. Voir également « En dépit du renouvellement de ses contrats : les exportations gazières de l’Algérie en baisse », El Watan, 26 novembre 2019 ; Khelifa Litamine, « Gaz algérien : les clients européens réduisent de moitié leurs demandes », Algérie Eco, 29 janvier 2020 ; Nadija Bouaricha, « Dr Mourad Preure : “S’engager dans un véritable patriotisme économique” », El Watan, 4 avril 2020.Hide Footnote  Afin de limiter ce déficit budgétaire, qui conduit l’Etat à emprunter auprès des banques nationales, Alger adopte tantôt des mesures impopulaires, comme la diminution des dépenses, l’accroissement de la pression fiscale et la variation du taux de change, tantôt des expédients économiques moins douloureux à court terme pour les citoyens, comme l’augmentation de la masse monétaire et la limitation des importations.[fn]Voir le rapport de Crisis Group, Surmonter la paralysie économique de l’Algérie, op. cit.Hide Footnote

La crise s’accélère brutalement avec la chute historique des prix du Brent et du Sahara Blend (pétrole que le pays exporte), encore accélérée par les effets de la Covid-19, qui font plonger les cours du baril aux niveaux les plus bas de ces 40 dernières années en dollars constants. Dès lors, les déficits budgétaires et commerciaux ne pourront se résorber sans un endettement extérieur et des mesures d’austérité susceptibles d’attiser les tensions sociales.[fn]Le Brent et le Sahara Blend sont passés respectivement de 70 et 65 dollars le baril en janvier 2020 à 19 et 15 dollars en avril 2020. En juin, leurs cours sont remontés mais restent très volatils, atteignant les 42 dollars chacun, et dépendant de la prolongation de la diminution de l’offre que l’Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP+) a décidée. Voir « L’OPEP+ poursuit sa stratégie de baisse de l’offre pétrolière », Connaissance des énergies, 8 juin 2020.Hide Footnote  Même si les prix de revient du pétrole sont très compétitifs, notamment dans les champs de Hassi Messaoud où ils atteignent parfois moins de 3 dollars le baril, le prix minimum par baril dont le pays a besoin pour équilibrer son budget est l’un des plus élevés de la région ; il dépasse, en effet, les 100 dollars.[fn]Voir Breakeven Oil Prices, Data IMF, 2019.Hide Footnote  Les déficits budgétaires et commerciaux continueront donc de se creuser de manière régulière.[fn]En 2019, le premier franchissait déjà 75 milliards de dollars et le second près de quatre milliards. Voir « Les indices de valeurs unitaires du commerce extérieur de marchandises 2019 - n°888», Office national des statistiques. Voir également Karim Zeidane, « Algérie, loi de finances 2020 : financer le déficit budgétaire, un vrai casse-tête », Le 360, 7 novembre 2019.Hide Footnote  Il est donc probable que si les prix du baril de Brent et de Sahara Blend restent bas et volatils, entre 20 et 45 dollars sur cinq ans (2020-2025) pour le premier, et entre 10 et 45 dollars pour le second, les réserves de change diminueront fortement.[fn]Entretiens de Crisis Group, ancien responsable de la sécurité d’une compagnie pétrolière implantée en Algérie, ancien PDG d’une compagnie pétrolière active en Tunisie, Tunis, avril 2020. Voir les analyses et prévisions publiées sur le site oilprice.com.Hide Footnote

L’Algérie risque néanmoins d’être rapidement contrainte de laisser sa monnaie se déprécier et de recourir à l’endettement extérieur.

Pour le moment, l’absence d’endettement extérieur montre que l’Etat dispose d’une certaine marge de manœuvre financière, ce qui rend le scénario libanais d’un défaut de paiement assorti d’une chute de la valeur de la monnaie nationale peu probable à court terme. Mais l’Algérie risque néanmoins d’être rapidement contrainte de laisser sa monnaie se déprécier et de recourir à l’endettement extérieur.[fn]Voir le rapport Moyen Orient et Afrique du Nord de Crisis Group N°214, Pulling Lebanon out of the Pit, 8 juin 2020.Hide Footnote  Malgré les déclarations répétées du président Tebboune écartant cette éventualité, le pays pourrait avoir besoin de recourir au soutien du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale afin de renflouer ses réserves de change.[fn]Les autorités semblent vouloir éviter ce scénario qui rappelle l’effondrement économique de la décennie noire, « camouflé », note un ancien haut fonctionnaire, par « la violence de l’armée et des groupes islamistes ». Néanmoins, la loi des finances 2020 l’évoque. Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien haut fonctionnaire, Tunis, avril 2020. Voir également « Le président algérien exclut le recours au FMI malgré la chute des cours du pétrole », Agence France Presse, 2 mai 2020 ; « L’entretien exclusif : le président algérien Tebboune croit à un apaisement de la situation avec la France », France 24, 4 juillet 2020. Voir article 108 de la loi n° 19-14 du 14 Rabie Ethani 1441 correspondant au 11 décembre 2019 portant loi de finances pour 2020.Hide Footnote  En effet, si celles-ci s’épuisaient, hypothèse plausible à l’horizon 2023, la sécurité alimentaire et sociale minimale ne serait plus assurée, ce que le gouvernement cherchera à éviter.[fn]Entretiens de Crisis Group, analystes, Tunis, Alger, janvier-mars 2020. Les réserves de change sont passées de 179 milliards de dollars en 2014 à 62 milliards de dollars fin 2019. Le 3 mai 2020, le porte-parole du gouvernement a annoncé qu’elles chuteraient à 44 milliards de dollars, soit l’équivalent d’une seule année d’importation. Voir Ali Benouari, « Crise économique : rompre impérativement avec les méthodes de gestion du passé », Le Soir d’Algérie, 16 avril 2020.Hide Footnote

D’autres facteurs risquent de nuire à l’économie nationale. D’après la Confédération des industriels et producteurs algériens (CIPA), la purge au sein des milieux politique, administratif et économique que les autorités ont entamée fin 2019 en réponse aux revendications du hirak conduit à la liquidation de plus de 60 pour cent des entreprises de bâtiments publics, l’un des secteurs économiques les plus importants, en dehors de celui des hydrocarbures.[fn]Voir le Briefing Moyen-Orient et Afrique du Nord de Crisis Group N°68, L’Algérie de l’après-Bouteflika : Protestations grandissantes, signes de répression, 26 avril 2019. Voir également, « Crise politique en Algérie : près de 60 pour cent des entreprises BTP ont déjà mis la clef sous le paillasson », Radio algérienne, 6 octobre 2019 ; Zahra Chenaoui, « Après le Hirak, le coronavirus : en Algérie les entreprises tirent la sonnette d’alarme », Le Monde Afrique, 17 avril 2020.Hide Footnote  Ces fermetures ne concernent cependant pas uniquement ce secteur. Depuis l’apparition de l’épidémie en Algérie en mars 2020, près de 65 pour cent des entreprises opérant en Algérie sont à l’arrêt.[fn]Voir « Abdelwahab Ziani, président de la CIPA : “60% des patrons sont inquiets sur l’avenir de leurs entreprises” », Radio algérienne, 30 avril 2020.Hide Footnote  Le 7 juillet, le président de l’Association nationale des commerçants et artisans algériens (ANCAA) déclare que près de 50 000 cafés et restaurants sont menacés de faillite en raison des mesures de confinement.[fn]Voir « Plus de 50 000 restaurants et cafés au bord de la faillite », El Watan, 7 juillet 2020.Hide Footnote  Le profond ralentissement de l’économie formelle risque de réduire drastiquement les recettes fiscales.[fn]Le FMI prévoit une récession de 5,2 pour cent en 2020. Voir « Confronting the Covid-19 Pandemic in the Middle East and Central Asia », FMI, avril 2020. Voir également Younes Saadi, « L’Algérie fait face à quatre grandes crises en 2020 », Maghreb Emergent, 8 avril 2020 ; Mathilde Blayo, « Un dialogue national pour une sortie de crise en Algérie », La Croix, 26 juillet 2019.Hide Footnote

Autre difficulté : certains pays freinent les exportations de matières premières agricoles, notamment le blé, ce qui pourrait générer une flambée de leurs cours sur les marchés internationaux.[fn]Voir Ali Idir, « Blé et riz : les prix flambent sur les marchés internationaux », Tout sur l’Algérie, 6 avril 2020. Voir également « Policy Brief: The impact of Covid-19 on Food Security and Nutrition », Organisation des Nations unies, juin 2020.Hide Footnote  Ceci, pour reprendre l’expression d’un ministre des Finances du milieu des années 1970, conduirait le pays à « manger » davantage de revenus pétroliers et gaziers, étant donné sa forte dépendance alimentaire (plus de 45 pour cent).[fn]Voir Hubert Michel, « Chronique politique Algérie », Annuaire de l’Afrique du Nord, 1975. Voir également Akli Rezouali, « L’Algérie ne couvre ses besoins alimentaires qu’à 55 % », El Watan, 30 janvier 2019.Hide Footnote  Par ailleurs, une perturbation de l’approvisionnement en intrants industriels et agricoles (engrais, pesticides, pièces de rechange nécessaires à la maintenance des machines, etc.) mènerait à une baisse importante de productivité et donc à une augmentation des prix.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, homme d’affaires, fonctionnaire au sein de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, Tunis, mars 2020.Hide Footnote

Enfin, plus de 10 millions de travailleurs informels (soit environ la moitié des travailleurs), en particulier dans l’agriculture mais également la construction, le commerce, les hôtels-restaurants, les industries manufacturières, les transports, la communication et le marché de change, ont vu leurs revenus sensiblement réduits au cours du confinement partiel.[fn]Voir « L’emploi informel en Algérie : tendances et caractéristiques (2001-2010) », Les cahiers du MECAS, no. 12 (juin 2016). Voir également « Le secteur informel à Alger représente 45 pour cent du PNB », Algérie Eco, 4 mars 2017. Ces travailleurs auraient été encore plus affectés par un confinement total, comme ce fut le cas en Tunisie. D’après un fonctionnaire d’une organisation internationale à Alger, les autorités auraient opté pour un confinement partiel pour cette raison, « afin d’éviter de faire basculer dans l’extrême pauvreté ce large segment de la population ». Entretien téléphonique de Crisis Group, Tunis, avril 2020. Observations de Crisis Group, Tunis, avril-mai 2020.Hide Footnote  Le nombre de chômeurs et de familles dans le besoin risque donc d’augmenter considérablement.

C. De l’austérité budgétaire aux tensions sociales et corporatistes

Vu la conjoncture économique critique, le gouvernement semble n’avoir d’autre choix que de réduire drastiquement les dépenses publiques, ce qui devra se faire de manière graduelle.[fn]Voir Zeinab Filali, « Pétrole : l’Algérie, obligée de revoir sa loi de finance », Financial Afrik, 17 mars 2020.Hide Footnote  Les autorités devront décider du secteur à aborder en priorité, ce qui suscitera sans doute de nombreuses tensions sociales et corporatistes. Fin mars et début mai 2020, le président Tebboune avait annoncé une compression du tiers, puis de la moitié, du budget de fonctionnement de l’Etat, avant d’abandonner cette idée.[fn]Voir « Coronavirus : Alger taille dans son budget pour faire face à la chute des cours », Agence France Presse, 23 mars 2020. Voir également « La baisse du budget de fonctionnement portée à 50 pour cent, hausse du SNMG », Tout sur l’Algérie, 3 mai 2020 ; « PLFC 2020 : le gouvernement abandonne l’idée de réduire de 50 pour cent le budget de fonctionnement », Algérie Eco, 26 mai 2020.Hide Footnote  Le gouvernement prévoit également que les importations se réduiront d’un tiers et que le budget de l’entreprise pétrolière et gazière publique, la Sonatrach, diminuera de moitié, mesure que son PDG annonce effective le 2 juillet 2020.[fn]Les dépenses de fonctionnement – qui représentent plus de 60 pour cent des dépenses totales de l’Etat – couvrent en majeure partie la rémunération du personnel. Entretien téléphonique de Crisis Group, économiste, Alger, mai 2020. Voir « Coronavirus : Alger taille dans son budget pour faire face à la chute des cours », Agence France Presse, 23 mars 2020. Voir également la loi n° 19-14 du 14 Rabie Ethani 1441 correspondant au 11 décembre 2019 portant loi de finances pour 2020. Voir, « Réduction de 50 pour cent des dépenses de Sonatrach sans impacter l’activité de production », El Watan, 2 juillet 2020.Hide Footnote

La situation est complexe. La loi sur les finances complémentaires de 2020 réduit déjà les dépenses de fonctionnement de 6 pour cent et les dépenses d’équipement de 10 pour cent.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, économiste algérien, Alger, mai 2020. Voir la loi n° 19-14 du 14 Rabie Ethani 1441 correspondant au 11 décembre 2019 portant loi de finances pour 2020. Voir également la Loi n° 20-07 du 12 Chaoual 1441 correspondant au 4 juin 2020 portant loi de finances complémentaire pour 2020.Hide Footnote  Etant donné la répartition du budget de fonctionnement par département ministériel, il est plus que probable que dans les années à venir, le gouvernement devra réduire le financement du ministère de la Défense (28 pour cent du budget total) s’il veut éviter que les dépenses de l’armée ne soient disproportionnées. Un tel déséquilibre susciterait, en effet, de vives polémiques sur le coût du secteur de la sécurité, notamment de la part de corps professionnels qui se sentiraient lésés par une austérité mal partagée. Enfin, le gouvernement envisage de supprimer certains dispositifs de logements sociaux ainsi que de diminuer les crédits octroyés par l’Agence nationale de soutien à l'emploi des jeunes (ANSEJ). Peu de jeunes auraient remboursé ces derniers, qui ont permis d’acheter en partie la paix sociale dans les années 2000.[fn]Entretien de Crisis Group, analystes, ancien haut fonctionnaire algérien, Marseille, mars 2020. Certains économistes estiment que la réduction des crédits octroyés par l’ANSEJ et l’augmentation des poursuites judiciaires pour non-remboursement, suite à la diminution relative des dépenses publiques à partir de 2014, seraient entre autres à l’origine du hirak. Voir Yassine Baccouche, « Le gouvernement annonce l’abandon progressif du logement social et AADL », Tout sur l’Algérie, 10 mai 2020. Voir également « Une nouvelle formule en faveur de l’ANSEJ 2 000 milliards injectés dans un fonds spécial », Le Maghreb, 26 novembre 2019.Hide Footnote  Ces crédits pourraient être remplacés par des incitations fiscales, mais il est peu probable qu’elles suffisent à intégrer socialement la jeunesse désœuvrée.[fn]Voir Mohammed Fouzi et Sidi Mohammed Benachenhou, « La Contribution du dispositif Ansej au développement de l’entreprenariat », Les Cahiers du MECAS, vol. 4, no. 1 (2017).Hide Footnote

Le défi du pouvoir et sa grande préoccupation seront certainement d’éviter que la contestation populaire ne revête une dimension plus sociale et offensive.

Lorsque les mesures de confinement, notamment l’interdiction des rassemblements publics, seront levées dans l’ensemble du pays, une décision régulièrement reportée depuis le mois de juin, le défi du pouvoir et sa grande préoccupation seront certainement d’éviter que la contestation populaire ne revête une dimension plus sociale et offensive.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes du hirak, Alger, mars-novembre 2019.Hide Footnote  Certains indices le suggèrent déjà : d’après le Comité national pour la libération des détenus, 50 pour cent des personnes actuellement emprisonnées auraient été interpellées depuis le début du confinement. Il s’agit surtout de jeunes issus de régions plus ou moins défavorisées, touchés par l’arrêt de l’économie et qui risquent d’être parmi les premiers à se soulever durant les mois suivant la fin du confinement.[fn]Entretien de Crisis Group, universitaire, Alger, mai 2020. Voir également page Facebook du CNLD.Hide Footnote

En outre, le 15 juin, de violents heurts ont éclaté entre des jeunes de la localité limitrophe de Tinzaouatine à la frontière algéro-malienne, à la suite de l’installation d’un dispositif de fils de fer barbelés qui limite les déplacements de population de part et d’autre de la frontière, notamment ceux des petits contrebandiers.[fn]oir Arezki Benali, « Tinzaouatine : ce qui s’est passé », Algérie Eco, 16 juin 2020.Hide Footnote  Enfin, le 19 juin, plusieurs manifestations ont eu lieu dans les régions où le confinement avait été levé le 13 juin. Elles ont rassemblé quelques centaines de personnes.[fn]Voir Khelifa Litamine, « 70ème vendredi : reprise tendue du Hirak dans plusieurs villes », Algérie Eco, 19 juin 2020.Hide Footnote

IV. Relever les défis

A. Pouvoir et hirak : vers une lutte plus offensive

La levée du confinement partiel pourrait marquer le début d’une période de plus forte agitation sociale.

La levée du confinement partiel pourrait marquer le début d’une période de plus forte agitation sociale. Celle-ci mettrait potentiellement fin au statu quo entre le pouvoir et le hirak, débouchant sur une lutte plus offensive, dont les conséquences sont imprévisibles. D’une part, l’union nationale générée par la pandémie ne fera sans doute pas le poids face aux défis macroéconomiques. Plusieurs militants affirment en effet que la crise économique qui se profile peut leur offrir des opportunités politiques. Comme le note l’un d’entre eux : « Nous sommes nombreux à attendre la chute du prix du pétrole et la faillite de la Sonatrach. Ceci va hâter la fin de la rente, laquelle profite seulement à un cercle restreint et non à l’ensemble du peuple algérien ».[fn]Entretien de Crisis Group, militant du hirak, Alger, avril 2020.Hide Footnote  Un autre ajoute :

Cette crise pourrait enfin permettre à l’économie de se diversifier et aux citoyens d’entreprendre librement. Mais pour ce faire, il faut que les responsables politiques actuels, issus d’un vieux monde, cèdent la place à de nouvelles compétences nationales, notamment les jeunes.[fn]Entretien de Crisis Group, militant du hirak, Alger, avril 2020.Hide Footnote

D’autre part, le climat de durcissement sécuritaire relatif conduit de plus en plus d’activistes à envisager de passer « au stade 2 » de la contestation : compléter notamment les marches bihebdomadaires par une grève générale et la désobéissance civile.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, avril 2020.Hide Footnote

Cette stratégie s’invite dans les débats au sein du hirak lorsque la tension avec le régime est plus palpable. Ce fut notamment le cas après l’annonce, en septembre 2019, du maintien du scrutin présidentiel à la fin de l’année, et après le choc provoqué par la tenue de cette élection, malgré les résistances populaires. Pour le moment, les grèves et la désobéissance civile sont restées marginales, mais de nouveaux manifestants, heurtés de plein fouet par l’impact économique de la crise de la Covid-19 (jeunes travailleurs du commerce formel et informel surtout), pourraient encourager le hirak à y recourir davantage.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes travailleurs dans le secteur privé, Alger, mai-juin 2020.Hide Footnote  Plusieurs jeunes en situation précaire dans le secteur privé affirment en effet ne plus avoir aucun revenu depuis trois mois, ce qui alimente leur défiance à l’égard des institutions et pourrait les pousser sur la voie de la délinquance et de la petite criminalité.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes travailleurs dans le secteur privé, Alger, mai-juin 2020. Comme le note un jeune travailleur de l’informel : « Le confinement est comme une prison. Ce n’est pas facile pour tout le monde. Certains temporisent mais d'autres non. Certains jeunes font des bêtises parce que l’argent ne circule plus. Moi aussi je suis tenté par ces bêtises. Déjà qu'à la base, il n’y a pas de travail, maintenant, il n’y a pas de possibilité de faire des petits business. Des gens qui n'ont jamais volé se mettent à voler, d'autres à se battre, d'autres vendent de la drogue. Je connais pas mal d'amis qui ont été cambriolés ». Entretien de Crisis Group, travailleur de l’informel, Alger, juin 2020.Hide Footnote

Jusqu’à présent, les actions menées dans le secteur économique n’ont pas connu le succès escompté par leurs promoteurs, notamment des militants et ex-militants d’extrême gauche. Du 10 au 15 mars 2019, des animateurs du hirak en contact avec des syndicats autonomes avaient organisé une grève générale. Les secteurs de l’éducation et des transports sont à peu près les seuls à l’observer. Le 8 décembre 2019, un appel à la grève générale pour protester contre la tenue de l’élection présidentielle le 12 décembre a été peu suivi à l’échelle nationale, sauf en Kabylie, notamment à Bouira et Tizi Ouzou.[fn]Observations de Crisis Group, Alger, mars et octobre 2019.Hide Footnote

Lors de la levée des mesures de confinement dans l’ensemble du pays, les conditions économiques et sociales pourraient éventuellement être réunies et faire aboutir ces tentatives. Des animateurs du mouvement, désormais rompus à l’organisation de manifestations, en profiteraient pour faire avancer les revendications cardinales du hirak : changement de système et départ de l’ensemble du personnel politique. Le régime pourrait être contraint de dialoguer sur la défensive, ou se sentir acculé et réagir violemment. La contestation populaire pourrait alors se radicaliser, vu le nombre de jeunes travailleurs démunis venus grossir ses rangs.[fn]Comme le note un ancien responsable de la Banque centrale : « L’informel représente plus de 40 pour cent de notre économie. Depuis le confinement, la majorité des travailleurs vivent de la solidarité familiale mais beaucoup ont faim. Une fois le confinement levé, cela va bouger, c’est sûr. Sous quelle forme ? On n’en sait rien. Mais les conditions qui sont réunies actuellement peuvent autoriser tous les scénarios, une sortie violente du hirak ou un retour aux manifestations massives d’avril 2019 qui rassemblaient des millions d’Algériens dans les rues ». Entretien téléphonique de Crisis Group, Tunis, mai 2020.Hide Footnote

B. L’épuisement du hirak ?

Ni le pouvoir ni le hirak ne semblent prêts à subir les conséquences d’une offensive mal préparée.

Un autre scénario, dont les conséquences à moyen terme sont similaires au précédent, est également possible : celui d’un épuisement du hirak. En effet, ni le pouvoir ni le hirak ne semblent prêts à subir les conséquences d’une offensive mal préparée. En plus de 50 ans, le pouvoir a cumulé une vaste expérience dans la gestion des dissidences et les partisans d’un durcissement plus radical de la réponse au hirak seraient en train de perdre du terrain. En 2019, le camp de ceux que l’on dit « proches de Gaïd Salah », l’ancien chef d’Etat major de l’armée, a eu tendance à s’appuyer sur les discours d’union nationale et de fermeté « à l’égard des ennemis de la patrie », et sur la répression des manifestations par la bastonnade et par des incarcérations peu ciblées. Il serait toutefois en train de s’effacer au profit du camp adverse, désigné comme celui des « anciens du département du Renseignement et de la Sécurité (DRS) », partisan d’une gestion plus fine des contestations.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien haut fonctionnaire algérien, Alger, mai 2020. Entretiens de Crisis Group, anciens hauts fonctionnaires algériens, journalistes, militants du hirak, Alger, Tunis, Paris, mars-décembre 2019. Voir « Bengrina accuse les partisans de la transition d’être “les alliés de la bande” », Algérie Eco, 21 novembre 2019.Hide Footnote

Plusieurs éléments suggèrent ce retournement de situation. A la mi-avril, la direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA) a perquisitionné les locaux de la direction centrale de la sécurité intérieure (DCSI) et arrêté son responsable, le général Wassini Bouazza, réputé proche de Gaïd Salah. La DCSA a également arrêté le général Abdelkader Lachkham, responsable des transmissions au ministère de la Défense, au profil similaire. En outre, le général Ghernit Benouira, ancien secrétaire particulier de Gaïd Salah, aurait fui le pays.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, journalistes et analystes, Alger, Paris, avril-mai 2020. Voir Nicolas Beau, « Services algériens, les couteaux sont sortis et Bouazza écarté », Mondafrique, 14 avril 2020. Voir également Ihsane El Kadi, « Wassini Bouazza, Quel sens cache la mise sous écrou de l’héritage de Gaïd Salah ? (Analyse) », Maghreb Emergent, 17 avril 2020 ; Jean Pierre Sereni « Algérie. Grand lessivage dans l’appareil militaro-sécuritaire, Orient XXI, 4 mai 2020.Hide Footnote

Le camp des dits « anciens du DRS » se renforcerait ainsi, promouvant davantage la neutralisation des figures du hirak par la cooptation, le chantage aux dossiers, l’emprisonnement suivi de négociations sur les modalités de réhabilitation conditionnelle, la récupération des mots d’ordre démocratiques et populaires, l’infiltration d’organisations associatives, syndicales et politiques ainsi que la réorientation de leurs sources de financement.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens hauts fonctionnaires algériens, journalistes, militants du hirak, Alger, Tunis, Paris, mars-décembre 2019.Hide Footnote

Côté hirak, plusieurs militants affirment connaitre ces méthodes pour les avoir personnellement subies dans les années 2000.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens militants d’extrême gauche et de la cause amazigh, actifs dans le hirak, Alger, mars 2019.Hide Footnote  C’est notamment pour cela que la stratégie consistant à désigner des représentants officiels du hirak n’a pas été retenue et ne devrait pas l’être de sitôt. Comme l’explique un sociologue, «Comment négocier, avec qui et à partir de quelles conditions préalables ? Sachant que tout négociateur crédité par le mouvement risque d’être coopté par le système ».[fn]Entretien de Crisis Group, sociologue, Alger, avril 2019.Hide Footnote

Cette absence de leadership officiel conduit donc les animateurs les plus influents du mouvement à refuser les initiatives de dialogue politique proposées par les autorités. De fait, le hirak pourrait se maintenir encore longtemps dans sa tranchée et s’épuiser. Ceci créerait un vide qui pourrait éventuellement pousser des groupes minoritaires qui en sont issus à durcir leur discours et à radicaliser leur mode d’action.

C. Tirer profit de l’union nationale face à la Covid-19

Dans l’immédiat, il est peu probable qu’un dialogue politique sincère puisse s’amorcer pour éviter un conflit plus dur entre le hirak et le pouvoir ou empêcher l’émergence, dans un avenir plus lointain, d’une contestation plus violente.

Le gouvernement devrait, au minimum, profiter de la dynamique d’union nationale générée par l’épidémie de Covid-19.

En l’absence d’un tel dialogue, le gouvernement devrait, au minimum, profiter de la dynamique d’union nationale générée par l’épidémie de Covid-19. Celle-ci est en grande partie portée par les initiatives citoyennes d’Algériens et d’Algériennes qui, d’ordinaire, défilent chaque vendredi, en particulier pour demander la chute du système. La présidence de la République et le gouvernement devraient encourager certaines de ces initiatives sans les réduire à un simple levier de cooptation politique.[fn]Selon un haut fonctionnaire, ce serait déjà la stratégie du ministère de l’Intérieur et des collectivités locales. Entretien téléphonique de Crisis Group, haut fonctionnaire sympathisant du Front de libération national, Oran, mai 2020.Hide Footnote  Ils pourraient, par exemple, soutenir financièrement les réseaux de solidarité issus du hirak qui luttent contre l’épidémie et les conséquences sociales du confinement.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, haut fonctionnaire sympathisant du Front de libération national, Oran, mai 2020.Hide Footnote  Les autorités gagneraient également à faciliter leur institutionnalisation, même si certains militants ne seront pas prêts à collaborer avec le pouvoir, de peur d’être coopté. Cette facilitation pourrait prendre diverses formes : aides à la création d’entreprises dans les secteurs sanitaire, communautaire, caritatif, de l’économie numérique ou de la livraison à domicile de produits alimentaires et de plats préparés.

Parallèlement, bien que l’instabilité sociale puisse s’accentuer, le régime pourrait desserrer son étau sur le hirak. Certains gestes y contribueraient : libération des détenus d’opinion, levée de la censure des médias, notamment les médias en ligne, fin des arrestations arbitraires, autorisation des réunions des différentes coordinations militantes, consultation et implication des organisations contestataires dans le cadre de la rédaction de la nouvelle constitution. Ceci concrétiserait les promesses d’ouverture démocratique du président Tebboune et élargirait son soutien.

D. Surmonter les obstacles qui entravent la sortie de l’économie de rente

À moyen terme, en l’absence de réforme structurelle, le pays risque d’être confronté à un choc économique d’ampleur.

A court terme, sur le plan économique et social, les autorités devraient continuer à mettre en place des mesures d’urgence dans la lignée de celles adoptées entre mars et mai 2020 (rééchelonnement des crédits, allocations aux familles dans le besoin, réactivité commerciale pour éviter les pénuries alimentaires). Néanmoins, à moyen terme, en l’absence de réforme structurelle, le pays risque d’être confronté à un choc économique d’ampleur.

En effet, sa capacité à sortir de l’économie de rente est très limitée.[fn]Voir Miriam R. Lowi, Oil Wealth and the Poverty of Politics, op. cit.Hide Footnote  La dépendance envers l’exportation d’hydrocarbures, la faible autonomie alimentaire, l’entrepreneuriat embryonnaire, car entravé par l’absence d’accès au crédit et au marché pour les jeunes entrepreneurs algériens, grèvent les déficits budgétaire et commercial.[fn]Voir le rapport de Crisis Group, Surmonter la paralysie économique de l’Algérie, op. cit. Voir également Tin Hinane El Kadi, « Développement ou gain de temps ? », Fondation Friedrich Ebert, avril 2020.Hide Footnote  Si la demande internationale en énergies fossiles ne retrouve pas un niveau comparable à celui de l’avant-Covid-19, le pays pourrait, dans quelques années, soit être acculé à la faillite, soit être obligé de mettre en place une politique d’austérité extrêmement coûteuse socialement.

Depuis des décennies, toute initiative de réformes consensuelles visant à réduire cette vulnérabilité aux fluctuations du marché pétrolier et gazier et à stimuler la production et la compétitivité des entreprises a tendance à se résumer à des vœux pieux, en raison notamment des résistances des groupes d’intérêts qui profitent de la rente et du statu quo.[fn]Entretiens de Crisis Group, économistes, hauts fonctionnaires, Alger, Paris, Marseille, Tunis, mars-octobre 2019. Voir également le rapport de Crisis Group, Surmonter la paralysie économique de l’Algérie, op. cit. ; Tin Hinane El Kadi, « Développement ou gain de temps ? », op. cit. ; Miriam R. Lowi, Oil Wealth and the Poverty of Politics, op. cit.Hide Footnote  Il s’agit par exemple de la diversification de l’économie, de la réforme de l’agriculture, de la restructuration du système bancaire (augmentation des crédits octroyés au secteur privé, amélioration de la gouvernance des banques publiques), de la légalisation d’une partie du commerce informel, de la levée des obstacles bureaucratiques à l’entrepreneuriat des jeunes ou de l’intégration économique maghrébine.[fn]Entretiens de Crisis Group, économistes, hauts fonctionnaires, Alger, Paris, Marseille, Tunis, mars-octobre 2019. Voir également Rabah Arezki, « How to Liberate Algeria’s Economy », Project Syndicate, 9 avril 2019.Hide Footnote  Comme l’analyse un économiste :

Chaque fois que le régime est confronté à une baisse sensible de ses recettes en hydrocarbures, il semble dos au mur. Il s’engage alors dans les réformes de structure qui permettraient de diminuer la dépendance envers les matières fossiles. Puis, avant que ces réformes ne se concrétisent ou ne produisent les effets escomptés, le prix du pétrole et du gaz augmente, le pays parvient à conquérir de nouveaux marchés à l’exportation, ce qui le conduit à suspendre ces réformes.[fn]Entretien de Crisis Group, économiste, Marseille, mars 2019.Hide Footnote

Pour que ces réformes puissent devenir réalité à moyen terme, les autorités et le hirak devraient se lancer, dès cette année, dans un dialogue économique national suivi et approfondi, lequel devrait se poursuivre même si (cas extrêmement improbable) les prix du Brent et du Sahara Blend repassent la barre des 100 dollars en 2021-2022. D’après des responsables du Front de libération nationale (FLN) et du Rassemblement national démocratique (RND), les deux principaux partis au pouvoir, le hirak insisterait trop sur les questions politiques au détriment des questions économiques et sociales.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, militant du FLN et responsable du Rassemblement national démocratique (RND), Oran, mai 2020.Hide Footnote  Il refuserait en outre de se doter de représentants qui pourraient entamer un dialogue avec les autorités. Pourtant, celles-ci se disent disposées à mener des consultations y compris avec les syndicats autonomes, très impliqués au sein du hirak, mais qui, jusqu’à présent, ont refusé d’y participer.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, militant du FLN et responsable du RND, Oran, mai 2020.Hide Footnote

Bien que le hirak soit porté par un agenda politique, il pourrait éventuellement accepter un dialogue axé sur les questions économiques et sociales à condition que les autorités le présentent comme une initiative de salut national et desserrent parallèlement leur étau sur le mouvement de contestation.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, 2019-2020.Hide Footnote

L’objectif serait d’identifier les obstacles à la sortie de l’économie de rente et de proposer des pistes d’action réalistes afin de les surmonter et ainsi éviter un choc économique majeur. Ce dialogue réunirait les principales forces politiques, syndicales et associatives, notamment celles impliquées dans le hirak, des représentants du gouvernement, de la présidence, et, peut-être, de l’Etat-major, ainsi que des hauts fonctionnaires et les entrepreneurs les plus influents du pays, y compris ceux du commerce informel. Il rassemblerait ainsi, sur la base de critères précis et objectifs, les personnalités qui sabotent ces réformes tout comme celles qui ont intérêt à ce qu’elles se concrétisent.

Un dialogue national qui permettrait de dégager un compromis pour développer l’économie sans trop menacer les positions acquises, devient de plus en plus urgent. D’autant plus que le gouvernement risque de devoir recourir au palliatif de l’endettement extérieur, malgré les démentis répétés du chef de l’Etat, et aura bien du mal à le justifier auprès des Algériens. En effet, il entretient un discours profondément souverainiste et n’hésite pas à le brandir lorsqu’il s’agit de faire taire les dissidences.[fn]Voir les éditoriaux de la revue El Djeich au cours de 2019.Hide Footnote

Enfin, au cas où les autorités algériennes se trouveraient contraintes de les solliciter, les organisations financières internationales et les pays amis de l’Algérie auront un rôle à jouer. Ils devraient soutenir durablement l’Algérie, en particulier son éventuelle stratégie de réformes économiques. Ils devraient toutefois éviter d’imposer des conditionnalités trop rigides (libéralisation à outrance, austérité budgétaire notamment). Soit l’Algérie les refusera, soit elle n’aura d’autre choix que de les accepter ; dans ce second scénario, elles pourraient dans le pire des cas contribuer à déstabiliser les puissants réseaux clientélistes qui participent à la gestion de la rente, comme ce fut le cas dans les années 1990, avec pour effet d’intensifier les violences.[fn]Voir Hugh Roberts, The Battlefield: Algeria 1988-2002, Studies in a Broken Polity, op. cit. Voir également Luis Martinez, La guerre civile en Algérie, 1990-1998 (Paris, 1998).Hide Footnote

V. Conclusion

Il est nécessaire d’éviter que le pouvoir et le hirak n’entrent dans une lutte plus offensive, ou que le hirak ne s’enlise. Faute d’un dialogue politique qui puisse mettre fin aux hostilités, les autorités devraient profiter de l’union nationale face à l’épidémie pour desserrer leur étau sur la contestation populaire. Pouvoir et hirak devraient participer à un dialogue économique national qui identifierait les obstacles à la sortie de l’économie de rente, et proposerait des pistes d’action concrètes pour les surmonter. Vu les défis posés par la crise internationale de la Covid-19, une telle initiative devient de plus en plus impérative.

Tunis/Alger/Bruxelles, 27 juillet 2020

Annexe A : Carte de l’Algérie

CRISISGROUP