Tunisie : 2019, année charnière ?
Tunisie : 2019, année charnière ?
Tunisia’s Leap into the Unknown
Tunisia’s Leap into the Unknown

Tunisie : 2019, année charnière ?

Les divisions au sein des instances dirigeantes empêchent le gouvernement tunisien de relever les défis politiques et socioéconomiques auxquels il est confronté. Dans cet extrait de notre alerte précoce 2019 à l’intention des décideurs européens (Watch List), Crisis Group appelle l’UE à soutenir certaines mesures afin d’éviter une polarisation accrue.

En Tunisie, la transition politique bat de l’aile. L’espoir de voir les dirigeants, à la suite du soulèvement de 2010-2011, relever les multiples défis politiques et socioéconomiques du pays commence à être déçu. L’économie est en plein marasme et la classe politique est de plus en plus divisée entre islamistes et non-islamistes qui se disputent le contrôle des ressources de l’Etat. Ce cumul de problèmes provoque une crise de confiance généralisée envers l’élite politique, et il y a lieu de craindre que le processus démocratique post-2011 subisse un revers avant les élections présidentielle et parlementaires de la fin de l’année.

En tant que principal partenaire commercial de la Tunisie, et dans le cadre de sa politique européenne de voisinage, l’UE devrait :

  • poursuivre son assistance macrofinancière malgré la lenteur du gouvernement à mettre en œuvre les réformes nécessaires (réforme des retraites, réduction de la masse salariale du secteur public, amélioration du climat des affaires et de la transparence budgétaire, entre autres) ;
     
  • encourager le gouvernement à donner la priorité aux réformes de l’administration publique, à introduire plus de transparence dans les nominations et les transferts dans le secteur public et à établir des règles claires concernant les relations avec les hauts fonctionnaires de l’administration – autant de mesures qui peuvent aider à prévenir une polarisation accrue entre islamistes et anti-islamistes ;
     
  • encourager le parlement à parvenir à un accord sur la création d’une Cour constitutionnelle politiquement diversifiée de manière à garantir son indépendance ;
     
  • résister aux tentatives de restauration d’un régime autoritaire, par exemple en subordonnant la poursuite du soutien financier à la Tunisie au respect de la Constitution par les pouvoirs législatif et exécutif.
     

Une économie mal en point et une polarisation au sommet

L’économie bat de l’aile. Le dinar tunisien s’est déprécié de plus de 40 pour cent par rapport à l’euro depuis 2016, réduisant le pouvoir d’achat de la population, tandis que l’inflation s’élève à 8 pour cent par an. Par conséquent, le coût de la vie a augmenté de plus de 30 pour cent depuis 2016, ce qui a conduit les ménages à s’endetter. Les disparités régionales s’accentuent et le chômage reste élevé. Ces facteurs combinés ont accéléré à la fois la fuite des cerveaux et des capitaux.

Ces problèmes économiques surviennent dans un contexte de vives tensions entre le président Béji Caïd Essebsi et le Premier ministre Youssef Chahed, tensions qui n’ont cessé de croitre au cours des deux dernières années. Leur rivalité a mis au jour un vieux clivage entre islamistes (principalement le parti An-Nahda) et anti-islamistes (représentés par Nida Tounes, le parti du président), avec Chahed, issu de Nida Tounes, s’appuyant sur la domination parlementaire du bloc islamiste pour conserver son poste.

An-Nahda fait partie de gouvernements de coalition depuis 2011, mais à partir de 2016, lorsque Chahed a pris la tête d’un gouvernement d’union nationale, le parti a tout fait pour renforcer son pouvoir en plaçant un nombre croissant de ses partisans à des postes à responsabilité dans l’administration publique, les entreprises étatiques et les bureaux et agences gouvernementaux dans la capitale et les provinces. Il influence ainsi à son avantage la composition des réseaux clientélistes qui contrôlent les ressources de l’Etat et l’accès au crédit, les monopoles privés et les oligopoles. Avec le temps, cela réduira inévitablement la prédominance économique du Nord côtier de la Tunisie sur l’arrière-pays méridional.

An-Nahda a fait des bons scores lors des élections locales de mai 2018, y compris dans les grandes villes. Il a remporté 28 pour cent des sièges dans les conseils municipaux (contre 20 pour cent pour Nida Tounes). Le mois suivant, il s’est installé à la tête de 36 pour cent des municipalités (contre 22 pour cent pour Nida Tounes). Cette victoire relative a renforcé le poids politique du parti, modifié l’équilibre du pouvoir par rapport à son principal adversaire et remis en cause l’accord tacite entre islamistes et anti-islamistes en vigueur depuis les élections législatives et présidentielle de 2014. Par cet accord tacite, An-Nahda avait accepté de renoncer à une partie du pouvoir que son poids électoral lui conférait, avec seulement trois ministères, dont aucun régalien ; le parti avait également accepté de ne pas interférer avec les réseaux clientélistes établis, par exemple en plaçant ses partisans à des postes de direction.

Sa démonstration de force dans les urnes a déclenché une réaction de la part d’une coalition mal définie de hauts responsables gouvernementaux, d’associations professionnelles et de syndicats, ainsi que d’activistes d’extrême-gauche et de nationalistes arabes. Ils ont commencé à faire pression sur les ministères de l’Intérieur et de la Justice pour qu’ils répertorient le parti islamiste comme organisation terroriste, et sur les tribunaux militaires pour qu’ils le dissolvent et emprisonnent certains de ses dirigeants. Ils se sont aussi tournés vers l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis (EAU) dans l’espoir d’obtenir leur soutien contre An-Nahda, dont le dirigeant, Rached Ghannouchi, est une figure intellectuelle de premier plan parmi les Frères musulmans de la région, leur ennemi juré. La réapparition de ce clivage ramène sur la scène politique tunisienne le bras de fer qui domine le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord depuis 2013 – entre la Turquie et le Qatar, représentant le bloc islamiste, d’un côté, et l’Egypte, l’Arabie saoudite et les EAU, de l’autre.

L’intensification de la lutte pour les ressources creuserait encore davantage le fossé entre les islamistes et les anti-islamistes. En outre, cela aggraverait considérablement les tensions politiques et sociales à l’approche des élections législatives et présidentielle prévues plus tard cette année, qui pourraient s’avérer décisives pour l’orientation politique et économique du pays pour les dix ans à venir. En raison d’une scission dans le camp laïque, de la popularité persistante d’An-Nahda auprès de larges sections de la population et de sa domination des institutions gouvernementales, le parti reste le mieux placé pour remporter au moins les élections parlementaires. Mais même si ce scénario devait se confirmer, le pouvoir des islamistes pourrait être limité. An-Nahda devra bricoler une coalition gouvernementale et, idéalement, être prêt à renoncer une fois de plus à des ministères clés et à maintenir son accord tacite avec les anti-islamistes. Son influence serait encore plus restreinte s’il présentait un candidat à l’élection présidentielle et s’inclinait.

Toutefois, d’autres scénarios sont possibles. Si les tensions culminent avant les élections, la violence pourrait entraver le processus électoral. Le président pourrait être enclin à déclarer l’état d’urgence, comme le prévoit la Constitution, mais sans contrôles constitutionnels additionnels, cela pourrait remettre la Tunisie sur la voie de l’autocratie. Pour cette raison, il est essentiel que le parlement établisse une Cour constitutionnelle, qui statuerait sur le prolongement de l’état d’urgence trente jours après son entrée en vigueur. La composition politique de cette instance devrait être diversifiée. L’absence d’une Cour constitutionnelle risque en effet, si ce scénario se confirme, de mettre la Tunisie dans une situation délicate.

Eviter un dérapage : le rôle de l’UE

L’UE est le principal partenaire commercial de la Tunisie et lui a fourni un soutien financier important (entre 2011 et 2017, l’aide de l’UE à la Tunisie s’est élevée à 2,4 milliards d’euros en subventions et assistance macrofinancière). Elle a tout intérêt à protéger la stabilité de la Tunisie, pour consolider l’une des seules – sinon la seule – réussites des soulèvements arabes, atténuer l’attrait qu’exerce le jihadisme sur les Tunisiens et limiter la migration illégale en Europe. Malgré le rythme décevant des réformes économiques et politiques (réforme des retraites, réduction de la masse salariale du secteur public, amélioration du climat des affaires, transparence fiscale accrue, avancement des négociations sur l’accord de libre-échange complet et approfondi, création de la Cour constitutionnelle et remplacement de quatre membres de la Haute autorité électorale indépendante afin que cette instance puisse progresser dans l’organisation des élections législatives et présidentielle de fin 2019), l’UE devrait continuer à apporter son soutien macroéconomique pour éviter que la situation ne se détériore davantage.

En outre, elle devrait encourager le gouvernement à donner la priorité à la réforme de l’administration publique, à améliorer la transparence des nominations et des transferts dans le secteur public, et à établir des règles claires régissant ses relations avec les hauts fonctionnaires de l’administration – autant de mesures qui peuvent aider à éviter une polarisation accrue entre islamistes et anti-islamistes en réduisant le rôle des réseaux clientélistes partisans. Elle devrait également encourager les partis politiques à trouver un accord au parlement sur la composition de la Cour constitutionnelle, ce qui permettrait sa mise en place. Elle devrait enfin faire usage de son influence pour contrebalancer tout effort intérieur ou extérieur visant à rétablir un régime autoritaire en subordonnant la poursuite du soutien financier à la Tunisie au respect de la Constitution par les pouvoirs législatif et exécutif.

An intensifying struggle over resources would further deepen the rift between Islamists and anti-Islamists.

In May 2018, An-Nahda made headway in local elections. It won 28 per cent of municipal council seats (against 20 per cent for Nida Tounes), including in all the main cities. The next month, it took charge of the administration in 36 per cent of all municipalities (compared with 22 per cent for Nida Tounes). This partial victory boosted the party’s political weight, altered the balance of power vis-à-vis its principal opponent, and raised a question mark over the tacit agreement between Islamists and anti-Islamists in place since the 2014 parliamentary and presidential elections. By this unwritten agreement, An-Nahda had accepted less power than its electoral weight would suggest it should have, with just three ministries, none a major one; it had also agreed not to interfere with the established patronage networks, for example by placing its backers in senior executive positions.

Its electoral show of strength triggered a response from an inchoate coalition of senior figures in government, business and professional associations and trade unions, as well as far-left activists and Arab nationalists. They started to pressure the interior and justice ministries to classify the Islamist party as a terrorist organisation, and on the military courts to dissolve it and imprison some of its leaders. They also began reaching out to Saudi Arabia and the United Arab Emirates (UAE) in hopes of soliciting these two countries’ support against An-Nahda, whose leader, Rached Ghannouchi, is a leading intellectual figure among the regionwide Muslim Brotherhood, their staunch enemy. The resurfacing of this rift invites a return to Tunisian politics of political competition that has dominated the Middle East and North Africa region since 2013 – between Turkey and Qatar, representing the Islamist bloc, on one side, and Egypt, Saudi Arabia and the UAE, on the other.

An intensifying struggle over resources would further deepen the rift between Islamists and anti-Islamists. It also would significantly heighten political and social tensions ahead of parliamentary and presidential elections later this year, which could well prove decisive in shaping the country’s political and economic complexion for the next decade. Because of a split in the secularist camp, An-Nahda’s enduring popularity among large sectors of the population and its dominance of governing institutions, the party remains the favourite to win at least the parliamentary elections. Even were this scenario to pass, the Islamists’ power could be circumscribed. It will need to cobble together a governing coalition, and optimally will be willing once again to forgo key ministries and maintain its tacit agreement with the anti-Islamists. An-Nahda’s influence would be further curbed were it to put up a presidential candidate and loose.

However, other scenarios are possible. If tensions come to a head before the elections, violence could get in the way of the electoral process. This could prompt the president to declare a state of emergency, as provided for under the constitution, but without additional constitutional checks, this could put Tunisia back on the path of autocratic rule. For this reason, it is critical that the parliament establish a Constitutional Court, which would adjudicate whether the state of emergency can be extended thirty days after its entry into force. The court should have a politically diverse composition that might help to prevent it from endorsing such a move. Indeed, under this scenario, the absence of a Constitutional Court could plunge Tunisia into dangerous waters.

An EU Role in Preventing a Dangerous Backsliding

The EU is Tunisia’s main trading partner and has provided important financial support to the country (between 2011 and 2017, EU assistance to Tunisia amounted to € 2.4 billion in grants and macro-financial assistance). It has a clear interest in protecting Tunisia’s stability, to fortify one of the only – if not the only – success story to emanate from the Arab uprisings, dampen the appeal of jihadism to Tunisians, and limit illegal migration to Europe. It follows that, despite the disappointing pace of economic and political reforms (pension reform, reducing the public-sector payroll, improving the business climate, greater fiscal transparency, advancing negotiations about the Deep and Comprehensive Free Trade Agreement, creating the Constitutional Court and replacing four members of the Independent High Authority for Elections so that this body can move forward with organising the legislative and presidential elections of late 2019), the EU should continue to provide macro-economic support to prevent the situation from deteriorating even further.

In addition, it should encourage the government to prioritise public-administration reform, render public-sector appointments and transfers more transparent, and introduce clear rules governing its relations with senior administrative officials – all steps that, by reducing the role of partisan patronage would help prevent further polarisation between Islamists and anti-Islamists. It should also encourage political parties to reach agreement in parliament about the composition of the Constitutional Court, thus enabling its establishment. And it should use its influence to counterbalance any domestic or externally-inspired effort to restore an authoritarian regime by making continued financial support to Tunisia conditional on the legislative and executive branches’ respect for the constitution.

Supporters of Kais Saied seut up the Tunisian flag on the roof of a store in front of the riot police, during a demonstration held in front of the building of the Tunisian parliament in Bardo, in the capital Tunis, Tunisia, on July 26, 2021. Chedly Ben Ibrahim / NurPhoto via AFP

Tunisie : le saut dans l’inconnu

Le 25 juillet, le président tunisien Kaïs Saïed invoque la constitution pour se saisir de pouvoirs d’exception après des mois de crise. Dans ce Q&A, l’expert de Crisis Group Riccardo Fabiani indique qu’un compromis entre Saïed et ses opposants au parlement reste possible, mais souligne les risques de graves violences.

Que s’est-il passé en Tunisie ?

Dans la soirée du 25 juillet, après une journée de vives manifestations et de cas de pillages, le président Kaïs Saïed a invoqué l’article 80 de la constitution l’autorisant à « prendre des mesures d’exception » en cas de « péril imminent pour le pays ». Il a justifié cet acte par l’effondrement de nombreux services publics et la destruction de biens publics. Kaïs Saïed a suspendu le parlement pour 30 jours, levé l’immunité parlementaire des députés et pris la direction du parquet. Le lendemain, il a cité le même article pour démettre de leurs fonctions, par décret présidentiel, le chef de gouvernement et ministre de l’Intérieur par intérim Hichem Mechichi, dont le mandat entamé il y a un an a été marqué par une paralysie croissante à mesure que le pays s’est polarisé, ainsi que les ministres de la Défense, de la Justice et de la Fonction publique.

Ces mesures ont provoqué la pire crise politique qu’a connue la Tunisie depuis la révolution de 2011 marquant les débuts du printemps arabe et entrainant la chute du président autocrate Zine al-Abidine Ben Ali. Le principal concurrent politique du président Saïed, Rached Ghannouchi, président du parlement et chef du parti islamiste Ennahda, le plus grand parti du pays, a immédiatement rejeté cette décision, la qualifiant de « coup d’Etat contre la révolution ». D’autres formations alliées à Ennahda et qui forment la majorité parlementaire ont également protesté. Selon elles, les mesures d’exception prises par le président Saïed sont anticonstitutionnelles pour deux raisons : premièrement, elles ont déclaré que le chef de l’Etat n’avait pas respecté l’obligation d’informer le président du parlement et le Premier ministre avant d’activer l’article 80 ; et deuxièmement, elles considèrent que le président a outrepassé ses prérogatives constitutionnelles en gelant les travaux de l’Assemblée (l’article 80 prévoit que celle-ci demeure « en état de session permanente » aux côtés du président dans ces circonstances exceptionnelles), en levant l’immunité des députés et en prenant la direction du parquet.

Les risques de confrontation sont désormais sérieux. La tournure que prendront les événements reste incertaine et les mesures prises par le président semblent plonger le pays dans l’inconnu.

Au cours des premières 24 heures, la réaction de la population est passée par trois phases. Premièrement, le 25 juillet, avant l’annonce du président Saïed, des émeutes ont éclaté dans plusieurs villes. Les manifestants n’étaient pas vraiment liés à des partis politiques ; dans leurs rangs se trouvaient notamment des hooligans et d’autres éléments incontrôlables. Ces manifestations ont pris un tournant clairement anti-islamiste, les foules y scandaient des slogans accusant Ennahda d’être responsable de l’assassinat en 2013 (commis par des supposés salafistes jihadistes) de deux dirigeants de gauche, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Les manifestants ont ciblé les bureaux d’Ennahda à Monastir, Sousse, El Kef et Tozeur, et en ont saccagé certains.

Puis, plus tard dans la journée, après l’annonce du coup de force de Saïed, la nature des manifestations a changé. Elles se sont muées en célébration de rue, en particulier dans la capitale Tunis, et on fait place à la danse et aux chants, des Tunisiens plutôt issus de la classe moyenne entonnant l’hymne national et criant : « Vive le président ! »

La troisième phase a débuté le lendemain matin, le 26 juillet, lorsque des partisans d’Ennahda souhaitant ouvrir le parlement ont été bloqués par les forces de sécurité. Les manifestants ont envoyé des pierres et des bouteilles et quelques personnes ont été blessées par des cartouches de gaz lacrymogène et autres projectiles.

Bien que les affrontements entre les partisans des deux camps aient été limités, le risque d’une escalade de la violence dans les jours à venir ne peut pas être écarté

Bien que les affrontements entre les partisans des deux camps aient été limités, le risque d’une escalade de la violence dans les jours à venir ne peut pas être écarté. Les prochaines décisions du président (qu’il s’agisse d’arrêter des membres de la classe politique ou du monde des affaires pour corruption, comme pourrait l’indiquer sa mainmise sur le parquet, ou d’ordonner aux forces de sécurité d’arrêter des responsables de l’opposition, par exemple) et les réactions de l’opposition (qui pourrait encourager ses propres réseaux à descendre dans les rues contre Saïed) joueront un rôle crucial.

S’agissait-il d’un coup d’Etat ?

Bien que les opposants au président Saïed clament que ces mesures exceptionnelles sont extraconstitutionnelles et s’apparentent donc à un coup d’Etat, ou à un « coup constitutionnel », Saïed s’est référé à la constitution elle-même, invitant ses détracteurs à prendre des cours de droit. (Avant d’être élu président, il était professeur de droit constitutionnel.)

Mais que les Tunisiens et les gouvernements étrangers estiment, ou non, que les mesures prise par Saïed le 25 juillet relèvent du coup d’Etat, il s’agit clairement d’un coup de force orchestré. Il y a quelques mois, son cercle de proches avait indirectement fait part de sa volonté d’invoquer l’article 80 de la constitution. Les manifestations qui ont servi de justification à son annonce pourraient bien avoir été planifiées, même si elles ont été alimentées par la frustration des citoyens appauvris. En effet, une controverse a récemment éclaté à propos de demandes d’indemnisation, dans le cadre de la justice transitionnelle, des militants d’Ennahda ayant souffert sous le régime de Ben Alice, ce qui a alimenté la colère populaire.

L’armée a été impliquée jusqu’à un certain point. Après l’annonce par Saïed de la mise en place des mesures d’exception, l’armée a rapidement bouclé l’entrée du parlement et s’est positionnée devant le siège de la société de radio et de télévision d’Etat. Jusqu’à présent, c’est la seule démonstration de force de l’institution militaire. Il n’y a pas encore eu de vague d’arrestations d’opposants, bien que le bruit court que des milliers de responsables politiques et de hauts fonctionnaires ne peuvent quitter le pays, ce qui laisse présager une éventuelle campagne d’arrestations.

Quelle est la principale cause de la polarisation politique en Tunisie ?  Les mesure prises par le président Saïed vont-elles l’atténuer ou l’exacerber ?

Kaïs Saïed a connu une ascension politique fulgurante. Il est arrivé au pouvoir en 2019, avec 73 pour cent des suffrages, porté par ses promesses de lutter contre la corruption et de restaurer la souveraineté de l’Etat, et soutenu à l’époque par Ennahda. Malgré cette importante légitimité populaire, il a déclaré à plusieurs reprises qu’il ne pouvait gouverner correctement car le parlement, auquel la constitution confère de larges prérogatives, était contrôlé par d’autres forces politiques. Hichem Mechichi, le chef de gouvernement, proposé par Saïed et élu à l’Assemblée en septembre 2020, s’est progressivement éloigné du président, au point qu’en janvier 2021, il a écarté le ministre de l’Intérieur, également proposé par Saïed, pour prendre sa place. Suite à cela, la polarisation et la paralysie se sont encore aggravées, notamment du fait que Saïed a refusé d’organiser la prestation de serment de nouveaux ministres proposés par le chef de gouvernement.

Kaïs Saïed affirme que son coup de force permettra de sortir le pays de l’impasse politique

Ce blocage n’a fait que renforcer la colère de la population, alimentée par une série de problèmes plus ou moins anciens, ce qui a fourni le prétexte à Saïed pour son annonce du 25 juillet. Parmi les problèmes existants, on peut citer la perte de confiance croissante de la population envers les décideurs et les partis politiques ; la hausse du coût de la vie ; les conséquences socioéconomiques des fermetures répétées des frontières avec l’Algérie et la Libye ; la série de confinements et de couvre-feux visant à limiter la propagation de la Covid-19, laquelle n’a pas réussi à clairement réduire le nombre de nouveaux cas et de décès ; et l’impression généralisée que les institutions sont dysfonctionnelles. Kaïs Saïed affirme que son coup de force permettra de sortir le pays de l’impasse politique et de la crise socioéconomique dans laquelle il est plongé. Mais le prix à payer pourrait être très élevé, et aller jusqu’à sonner le glas de l’expérience démocratique parlementaire entamée après 2011.

Il n’est pas impossible que Kaïs Saïed parvienne à établir un nouveau statuquo. Dans ce qui s’apparentera sans doute à une véritable guerre de communiqués aux échelles nationale et internationale, Ennahda et le reste de la majorité parlementaire se rangeront sous la bannière de la défense de la démocratie et du parlement, alors que Kaïs Saïed insistera sur la nécessité de mettre un terme à la corruption et de redonner sa force et son efficience à l’Etat. Sa popularité persistante dans certains pans de la société tunisienne suggère que plusieurs citoyens souhaitent que le pouvoir revienne aux mains d’un homme fort qu’ils estiment en mesure d’améliorer le fonctionnement de l’Etat. En déclenchant une campagne anticorruption à l’encontre de responsables et d’hommes d’affaires liés à Ennahda, par exemple, il pourrait affaiblir pour de bon certains de ses plus grands rivaux politiques.

Au demeurant, de nombreux autres scénarios sont tout aussi plausibles, étant donné les oppositions possibles à Kaïs Saïed. Premièrement, il est encore difficile de prévoir si l’administration publique, les milieux d’affaires, les groupes professionnels, les partis politiques et les organisations de la société civile collaboreront avec le président ou résisteront à son prochain train de mesures. Deuxièmement, le profil des personnes qu’il prendra comme conseillers et choisira de placer à des postes clés jouera un rôle important, puisque ces individus contribueront à définir les priorités politiques et leur mise en application. Enfin, la réaction des institutions financières internationales, des agences de notation et des bailleurs de fonds aura un impact majeur sur la marge de manœuvre économique dont disposera Saïed.

La situation économique est désastreuse, avec une récession économique de 8,8 pour cent et un déficit budgétaire de 11,4 pour cent du PIB. La pandémie a exacerbé ce marasme, faisant des centaines de morts par jour et imposant de fortes restrictions de déplacement de la population. Le pays a cruellement besoin de soutien financier international pour équilibrer son budget, mais il est encore difficile de dire d’où celui-ci viendra. Kaïs Saïed sera inévitablement contraint d’adopter des mesures d’austérité, qui se révéleront certainement impopulaires. Tout ceci rend d’autant plus crédible le scénario d’un virage autoritaire que les évènements du 25 juillet auront initié. 

Quelles sont les dimensions régionales de la crise ?

La Tunisie est un petit pays de onze millions d’habitants, très affaibli par les problèmes économiques survenus dans le sillage des soulèvements arabes ainsi que par la mauvaise gestion de la crise de la Covid-19 et le déclin du tourisme. Le pays dépend donc de manière peu coutumière de la stratégie politique et du soutien de ses voisins d’Afrique du Nord, plus grands et souvent plus riches — notamment l’Algérie, l’Egypte et la Libye — ainsi que de celui des Etats du Golfe et de la France, ancienne puissance coloniale située sur l’autre rive de la Méditerranée. Tous ces pays poursuivent leurs propres intérêts en Tunisie.  

En Tunisie, beaucoup accusent des puissances étrangères d’avoir joué un rôle dans les récents évènements. Des responsables d’Ennahda ont, par exemple, eu tendance à imputer la première phase de manifestations anti-Ennahda du 25 juillet aux Emirats arabes unis (EAU), soulignant que la chaîne de télévision satellitaire émiratie Al Arabiyya diffusait à longueur de journée les images des manifestants en direct, ce qui donnait l’impression que de larges franges de la population tunisienne blâmaient le parti pour une décennie de mauvaise gestion ainsi que pour les assassinats des deux figures politiques de la gauche. Au même moment, la chaîne Al Jazeera, très suivie en Tunisie, a appelé les Tunisiens à se rassembler pour défendre « la révolution et la démocratie ». Al Jazeera est basée au Qatar, un Etat du Golfe rival des EAU qui soutient de longue date les Frères musulmans, le mouvement qui a inspiré les fondateurs d’Ennahda. Peu après l’appel lancé par Al Jazeera, la police a effectué une descente dans ses bureaux à Tunis, puis les a fermés. Certains Tunisiens ont également noté qu’en avril, Kaïs Saïed s’était rendu en Egypte, où il a exprimé son soutien à la politique du président Abdel Fattah al-Sissi, qui a éradiqué les Frères musulmans après avoir pris le pouvoir en 2013 et est souvent perçu comme un membre de l’axe régional anti-islamiste proche des EAU. Pour ces Tunisiens, l’Egypte soutient clairement le coup de force de Saïed.

La crise actuelle est davantage liée à la dégradation du niveau de vie des Tunisiens et aux blocages politiques internes qu’à l’action de forces extérieures

Pourtant, en réalité, les récents développements doivent être analysés à la lumière de facteurs internes plutôt que de dynamiques géopolitiques régionales. Si des acteurs extérieurs ont, par le passé, interféré et alimenté des tensions déjà existantes, la crise actuelle est davantage liée à la dégradation du niveau de vie des Tunisiens et aux blocages politiques internes qu’à l’action de forces extérieures.

Que peut faire la communauté internationale pour promouvoir une résolution pacifique de la situation en Tunisie ?

La situation change très vite. Les principaux acteurs économiques et sociaux du pays, dont les groupes professionnels d’avocats, de juges et de journalistes, appellent à respecter les principes fondamentaux de la constitution. L’Union générale tunisienne du travail (UGTT), puissante fédération syndicale possédant une imposante représentation, a exigé que le président précise les objectifs et la durée de ces mesures exceptionnelles.

La plupart des pays sont conscients de la complexité de la situation difficile dans laquelle se trouve la Tunisie et ne sont pas enclins à se précipiter à agir ni même à commenter. Si les responsables turcs ont condamné les mesures prises par le président, d’autres, comme la France, l’Union européenne (UE), l’Union africaine et les Etats-Unis – acteurs influents en Tunisie – ont évité de prendre une position tranchée par rapport à ces évènements, préférant encourager toutes les parties prenantes à respecter la constitution, sans émettre de jugement quant à la constitutionnalité de la prise de pouvoir de Kaïs Saïed, et à éviter la violence.

Les puissances extérieures devraient faire pression, autant que possible, sur les interlocuteurs dont elles ont l’oreille afin d’éviter que la polarisation et les risques de violences ne s’accentuent. La France, les Etats-Unis, l’UE et l’Allemagne devraient adopter une posture plus ferme, même en coulisses. Ils devraient pousser le président à s’engager publiquement à suivre une feuille de route détaillant ce qu’il a l’intention de faire pendant cette période exceptionnelle et à rétablir la normalité démocratique, comprenant le respect du rôle constitutionnel du parlement, et ce avant octobre, moment auquel ce dernier se réunira à nouveau après les vacances parlementaires. Les Etats-Unis et l’UE ont déjà publié des déclarations à cet effet. Ils devraient encourager le président à consulter régulièrement les principaux groupes politiques, sociaux et économiques du pays, à engager des négociations avec ses rivaux et à s’en tenir aux limites de la constitution. Ils devraient en outre envoyer des signaux clairs montrant que les mesures de répression à l’encontre d’opposants ou l’utilisation abusive de procès pour corruption rencontreraient une sérieuse opposition à l’étranger.

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