Tunisie: lutter contre l’impunité, restaurer la sécurité
Tunisie: lutter contre l’impunité, restaurer la sécurité
Table of Contents
  1. Executive Summary
Tunisia’s Leap into the Unknown
Tunisia’s Leap into the Unknown

Tunisie: lutter contre l’impunité, restaurer la sécurité

Si la Tunisie, avec sa transition relativement pacifique, fait figure d’exception dans un monde arabe en proie à l’agitation politique, la justice et la sécurité doivent néanmoins être améliorées pour garantir la stabilité.

Synthèse

Dans un contexte arabe marqué par des transitions bâclées ou sanglantes, la Tunisie fait encore figure d’exception. Depuis le 14 janvier 2011, ce n’est pas seulement la tête de l’ancien régime, symbolisé par l’ancien président Zine al-Abidine Ben Ali, qui est tombée. C’est tout un système qui se trouve bouleversé, principalement dans le cadre d’un consensus relativement large. Mais les défis qui pourraient menacer ces progrès existent. Parmi ceux-ci, deux en particulier sont étroitement liés : restaurer la sécurité et mener une véritable lutte contre l’impunité. Pour le nouveau gouvernement d’union, dénommé Troïka et emmené par le mouvement islamiste An-Nahda, la clé demeure dans un dialogue large, permettant de réformer les forces de sécurité sans trop les provoquer, rendre justice aux victimes de la dictature sans céder à la chasse aux sorcières, et garantir une justice efficace tout en tenant compte des limites du système judiciaire en place.

Les signes de progrès sont réels. Des élections pour une assemblée nationale constituante se sont tenues au mois d’octobre 2011. Symboles forts, le chef du gouvernement, Hamadi Jebali, est un ancien prisonnier politique et le président de la République, Moncef Marzouki, a vécu de longues années en exil. L’ancienne opposition se retrouve aujourd’hui sur les bancs de l’Assemblée comme dans les couloirs du gouvernement. La liberté d’expression n’est plus une chimère. Une véritable société civile est en germe. Médias, mouvements associatifs et syndicaux, organisations politiques, participent au processus démocratique, même et y compris pour critiquer les orientations de la Troïka.

Pourtant, des indices inquiétants demeurent : la sécurité est fragile et une partie des forces de l’ordre est soupçonnée de loyauté envers l’ancien régime ; An-Nahda est accusé par ses adversaires politiques de fermer les yeux sur certaines violences à connotation religieuse ; les victimes du passé exigent que justice soit faite et s’insurgent contre l’impunité ; et le système judiciaire demeure incapable de faire face aux demandes du moment. La naissance d’une Assemblée nationale constituante, issue d’une élection pour la première fois transparente et pluraliste, ne s’est pour le moment pas encore accompagnée d’une plus grande stabilité.

Si, du point de vue sécuritaire, la situation s’est améliorée dans les grands centres urbains après de difficiles débuts post-révolutionnaires, il en va tout autrement ailleurs. Dans les régions centrales, berceau de l’insurrection de décembre 2010 et janvier 2011, et du Sud-Ouest du pays – notamment le gouvernorat de Gafsa, bassin minier et théâtre, en 2008, d’une insurrection réprimée dans le sang – la police reste en grande partie absente. La sécurité est souvent assurée par l’armée. Des troubles réguliers, dont les origines peuvent être tout à la fois sociales, claniques, mafieuses ou encore liées à de nouvelles formes d’extrémisme religieux, viennent ternir l’image d’une transition majoritairement pacifique.

Le retour de la sécurité exige que les forces de police bénéficient d’une certaine confiance de la part de la population et, pour cela, que le ministère de l’Intérieur opère sa réforme interne. Or, héritage des années noires de la dictature et de la répression qui a précédé le départ de Ben Ali, la méfiance vis-à-vis des forces de police reste de mise. Celles-ci sont l’objet de l’opprobre populaire, notamment dans les régions centrales, et perçues comme un appareil parfois – si ce n’est souvent – violent. Le ministère de l’Intérieur, quant à lui, a certes été soumis à de nombreux changements internes depuis un an ; des responsables étroitement liés à l’ancien régime, ou suspectés d’exactions, ont été écartés de sa direction. Mais c’est encore insuffisant : minés par des divisions internes, les policiers sont parfois tentés par la seule défense de leurs intérêts purement corporatistes et certains restent hostiles à l’idée de servir aujourd’hui ceux qu’ils emprisonnaient hier.

Le cercle s’avère vicieux : cibles des critiques populaires et de la demande inassouvie de justice, les forces de sécurité s’absentent parfois des rues ; l’insécurité s’aggravant, l’opinion publique en veut davantage à la police, laquelle se trouve confortée dans sa décision de rester sur la touche. Dans d’autres cas, les forces de sécurité, se sentant déconnectées du public en raison de la désapprobation populaire, aggravent le climat avec leurs dérapages violents.

Au cœur de ce dilemme, se trouve la question épineuse de la justice transitionnelle et de l’impunité. Les différents gouvernements transitoires, y compris celui de l’actuel Premier ministre Hamadi Jebali, ont prôné une approche modérée vis-à-vis des restes de la dictature. Si des procès ont été menés contre certains membres de l’ancien régime, si des commissions indépendantes ont entamé des enquêtes sur la corruption et les violences et exactions commises par le passé, la chasse aux sorcières a été évitée. C’est un atout indéniable, résultat probable du caractère majoritairement pacifique de la transition.

Mais la lenteur du processus est également un handicap. Depuis la révolution, la demande de justice et de lutte contre l’impunité est devenue une revendication importante, notamment dans les régions du centre. Les familles de jeunes tués ou blessés lors des journées ayant précédé la fuite de Ben Ali en Arabie Saoudite demandent aujourd’hui des compensations morales et financières. Elles manifestent pour que les principaux responsables de l’an­cien régime, notamment ceux issus de l’appareil sécuritaire, soient jugés. Elles craignent que l’impunité, sous couvert d’une improbable réconciliation nationale, soit désormais de mise. Cette crainte est partagée par des journalistes, cadres syndicaux ou associatifs et défenseurs des droits de l’homme. Il faut y voir les séquelles du passé : ministère de l’Intérieur et magistrature constituaient en effet deux piliers du système autoritaire. Ben Ali n’avait rien inventé : il avait hérité d’appareils judiciaires et répressifs mis en place par l’ancien président Habib Bourguiba. La magistrature était aux ordres et le ministère de l’Intérieur participait d’une politique de la surveillance généralisée.

Une véritable justice transitionnelle tarde ainsi à se mettre en place. La magistrature entame à peine sa réforme ; elle manque de moyens, techniques et financiers, pour faire face aux défis du présent. Le système semble désorganisé, sans centralisation effective : commissions indépendantes contre la corruption et les exactions, ministère des Droits de l’homme et de la Justice transitionnelle, justice civile et justice militaire, initiatives éparses de la société civile : une vision commune et unifiée d’une justice transitionnelle apte à satisfaire les droits des victimes et, en même temps, à dépasser les rancœurs du passé, fait cruellement défaut. L’insatisfaction des victimes de la répression, combinée à la situation économique dégradée des régions desquelles elles sont souvent issues, pourrait renforcer leur sentiment de marginalisation, favoriser leurs rancœurs envers l’Etat central, et entraver le retour à la stabilité et à la sécurité, lesquelles sont essentielles pour que s’enracinent les gains démocratiques.

Dans un sens, le plus dur est fait : contrairement à ce que vivent d’autres pays arabes – ou en tout cas plus rapidement qu’eux – la Tunisie a pu se mettre d’accord sur certaines règles démocratiques. Mais on ne se défait pas si facilement du passé, et les divisions – entre régions périphériques et centre, entre islamistes et forces laïques, entre forces de l’ordre et société civile, entre héritiers de l’ancien régime et défenseurs de l’ordre nouveau – restent prégnantes. Tenter de concilier par la voie du dialogue et du compromis ce qui reste pour l’instant irréconciliable : telle est la tâche du nouveau gouvernement et de ses successeurs.

Tunis/Bruxelles, 9 mai 2012

Executive Summary

In an Arab world marred by stalled and bloody transitions, Tunisia still stands out as an exception. Since January 2011, not only has the former leader, President Zine al-Abidine Ben Ali, fallen from power, but an entire system has been overwhelmed, if not overhauled, relatively peacefully and with the support of a fairly broad consensus. That said, the country faces serious challenges that could threaten this progress. Of these, two in particular are closely intertwined: restoring security while combatting impunity. For the new tripartite unity government referred to as the Troïka and led by the Islamist An-Nahda party, the key to success remains broad participatory dialogue to facilitate reforming the security forces without provoking a destabilising backlash; ensuring accountability for the dictatorship’s crimes without triggering a witch hunt; and ensuring justice is done efficiently while taking into account the limits of the existing judicial system.

There are indicators of real progress. In October 2011, the country held successful elections for the National Constituent Assembly. Remarkably, the prime minister, Hamadi Jebali, is a former political prisoner and the president, Moncef Marzouki, lived long years in exile. The former opposition now sits on the benches of the assembly and stands in the halls of power. Freedom of expression no longer is a pipe dream. A genuine civil society is emerging. Media, civil society organisations, trade unions, and political parties participate in the democratic process, even going so far as to lambast the Troïka’s policies.

Yet disturbing signs remain. Security is fragile. Many suspect that members of the security forces still are loyal to the former regime. An-Nahda is accused by its adversaries of turning a blind eye to certain acts of violence with religious connotations. Victims of the dictatorship are growing impatient, demanding justice and protesting impunity. And the judicial system is unable to cope with mounting demands. The new National Constituent Assembly established in the wake of Tunisia’s first transparent and pluralist election has been hampered by continuing instability.

Security-wise, the situation has improved to some degree in the larger urban agglomerations after a difficult post-revolutionary period. But there are important geographic discrepancies. In the central highlands, cradle of the December 2011 and January 2011 uprisings, as well as in the south – most notably the Gafsa governorate, a mining basin and scene of a bloody 2008 crackdown against a labour insurrection – the police have been largely absent, leaving it to the army to ensure safety. The country regularly experiences episodes of violent strife of an economic, communal or criminal nature or, at times, related to newly emerging forms of religious extremism. All of which inevitably tarnish the image of a mostly peaceful transition.

Restoring security requires that the police regain the confidence of the population and, for that, the interior ministry needs to implement internal reforms. That could be a tall order: much of the public still harbours deep-seated distrust of the police, a legacy of decades of dictatorship and repression. This is particularly true in the central regions, where security forces tend to be perceived as a violent power to be opposed, not trusted. In fairness, the interior ministry has begun to take necessary steps, dismissing officials closely linked to the former regime or suspected of abuse. But these changes are insufficient. Undermined by internal divisions, the police at times seem focused on defending its narrow institutional interests while some of its members remain hostile to the idea of serving those they were putting in jail not long ago.

The end result is a vicious circle. Police – denounced by a public eager for accountability – are reluctant to patrol the streets; security suffers; in turn, the police are subject to harsher criticism, which only strengthens their resolve to stay on the sidelines. In other instances, the feeling of alienation from the public can lead security forces to violent excesses, which only make things worse.

At the heart of this dilemma are the thorny issues of transitional justice and the legacy of impunity. Successive governments, including the current one, have advocated a gradual, restrained approach towards remnants of the dictatorship. Although former regime officials have been put on trial and independent commissions have launched investigations into corruption, violence and past abuses, the authorities have been at pains to avoid a potentially destabilising witch hunt. This is an undeniable success, a likely outcome of the transition’s largely peaceful nature.

But there is a flip-side. The deliberate pace of the transitional process has left unanswered powerful demands for justice and accountability; notably in central Tunisia, the struggle against impunity has become a rallying cry. The families of those killed or injured during the days leading up to Ben Ali’s flight to Saudi Arabia insist on moral and material compensation. They have participated in demonstrations calling for senior former regime officials, particularly in the security sector, to be put on trial. They fear a reign of impunity under the guise of ineffectual national reconciliation. Journalists, civil society, union leaders and human rights activists are united in sharing these concerns, fuelled by the interior ministry’s and judiciary’s recent history as key pillars of the authoritarian system. In this respect, Ben Ali invented nothing; rather, he inherited the repressive legal and law enforcement systems established under former President Habib Bourguiba. The judiciary followed orders while the interior ministry set up an all-encompassing system of surveillance.

Genuine transitional justice is on a slow track. Judicial reforms have barely begun, and there is a lack of technical and financial resources to address current challenges. The system appears disorganised, a maze of separate, uncoordinated institutions: independent commissions against corruption and abuse, the human rights and transitional justice ministry, civil justice and military justice bodies, as well as scattered civil society initiatives. What is missing is a shared, coherent vision of transitional justice that is capable of both addressing victims’ rights and overcoming the bitterness of the past. Instead, dissatisfaction on the part of victims of state repression combined with an economic downturn that has hit hardest in the regions from which they tend to hail, risks reinforcing their sense of marginalisation, deepening their grievances against the central state and preventing a return to levels of stability and security that are essential for democratic gains to take root.

In one sense, the hardest part is over. Unlike the experiences of other Arab countries – or at least more swiftly than them – Tunisia has begun its transition in relative harmony, with an emerging consensus on certain democratic rules of the road. But it is not so easy to get rid of the past. The disconnects between central and peripheral regions, between Islamist and secular forces, and between heirs to the old regime and supporters of the new order remains ever present. The critical task of this and future governments will be to resolve differences that for now appear irreconcilable through dialogue and compromise.

Tunis/Brussels, 9 May 2012

Supporters of Kais Saied seut up the Tunisian flag on the roof of a store in front of the riot police, during a demonstration held in front of the building of the Tunisian parliament in Bardo, in the capital Tunis, Tunisia, on July 26, 2021. Chedly Ben Ibrahim / NurPhoto via AFP

Tunisie : le saut dans l’inconnu

Le 25 juillet, le président tunisien Kaïs Saïed invoque la constitution pour se saisir de pouvoirs d’exception après des mois de crise. Dans ce Q&A, l’expert de Crisis Group Riccardo Fabiani indique qu’un compromis entre Saïed et ses opposants au parlement reste possible, mais souligne les risques de graves violences.

Que s’est-il passé en Tunisie ?

Dans la soirée du 25 juillet, après une journée de vives manifestations et de cas de pillages, le président Kaïs Saïed a invoqué l’article 80 de la constitution l’autorisant à « prendre des mesures d’exception » en cas de « péril imminent pour le pays ». Il a justifié cet acte par l’effondrement de nombreux services publics et la destruction de biens publics. Kaïs Saïed a suspendu le parlement pour 30 jours, levé l’immunité parlementaire des députés et pris la direction du parquet. Le lendemain, il a cité le même article pour démettre de leurs fonctions, par décret présidentiel, le chef de gouvernement et ministre de l’Intérieur par intérim Hichem Mechichi, dont le mandat entamé il y a un an a été marqué par une paralysie croissante à mesure que le pays s’est polarisé, ainsi que les ministres de la Défense, de la Justice et de la Fonction publique.

Ces mesures ont provoqué la pire crise politique qu’a connue la Tunisie depuis la révolution de 2011 marquant les débuts du printemps arabe et entrainant la chute du président autocrate Zine al-Abidine Ben Ali. Le principal concurrent politique du président Saïed, Rached Ghannouchi, président du parlement et chef du parti islamiste Ennahda, le plus grand parti du pays, a immédiatement rejeté cette décision, la qualifiant de « coup d’Etat contre la révolution ». D’autres formations alliées à Ennahda et qui forment la majorité parlementaire ont également protesté. Selon elles, les mesures d’exception prises par le président Saïed sont anticonstitutionnelles pour deux raisons : premièrement, elles ont déclaré que le chef de l’Etat n’avait pas respecté l’obligation d’informer le président du parlement et le Premier ministre avant d’activer l’article 80 ; et deuxièmement, elles considèrent que le président a outrepassé ses prérogatives constitutionnelles en gelant les travaux de l’Assemblée (l’article 80 prévoit que celle-ci demeure « en état de session permanente » aux côtés du président dans ces circonstances exceptionnelles), en levant l’immunité des députés et en prenant la direction du parquet.

Les risques de confrontation sont désormais sérieux. La tournure que prendront les événements reste incertaine et les mesures prises par le président semblent plonger le pays dans l’inconnu.

Au cours des premières 24 heures, la réaction de la population est passée par trois phases. Premièrement, le 25 juillet, avant l’annonce du président Saïed, des émeutes ont éclaté dans plusieurs villes. Les manifestants n’étaient pas vraiment liés à des partis politiques ; dans leurs rangs se trouvaient notamment des hooligans et d’autres éléments incontrôlables. Ces manifestations ont pris un tournant clairement anti-islamiste, les foules y scandaient des slogans accusant Ennahda d’être responsable de l’assassinat en 2013 (commis par des supposés salafistes jihadistes) de deux dirigeants de gauche, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Les manifestants ont ciblé les bureaux d’Ennahda à Monastir, Sousse, El Kef et Tozeur, et en ont saccagé certains.

Puis, plus tard dans la journée, après l’annonce du coup de force de Saïed, la nature des manifestations a changé. Elles se sont muées en célébration de rue, en particulier dans la capitale Tunis, et on fait place à la danse et aux chants, des Tunisiens plutôt issus de la classe moyenne entonnant l’hymne national et criant : « Vive le président ! »

La troisième phase a débuté le lendemain matin, le 26 juillet, lorsque des partisans d’Ennahda souhaitant ouvrir le parlement ont été bloqués par les forces de sécurité. Les manifestants ont envoyé des pierres et des bouteilles et quelques personnes ont été blessées par des cartouches de gaz lacrymogène et autres projectiles.

Bien que les affrontements entre les partisans des deux camps aient été limités, le risque d’une escalade de la violence dans les jours à venir ne peut pas être écarté

Bien que les affrontements entre les partisans des deux camps aient été limités, le risque d’une escalade de la violence dans les jours à venir ne peut pas être écarté. Les prochaines décisions du président (qu’il s’agisse d’arrêter des membres de la classe politique ou du monde des affaires pour corruption, comme pourrait l’indiquer sa mainmise sur le parquet, ou d’ordonner aux forces de sécurité d’arrêter des responsables de l’opposition, par exemple) et les réactions de l’opposition (qui pourrait encourager ses propres réseaux à descendre dans les rues contre Saïed) joueront un rôle crucial.

S’agissait-il d’un coup d’Etat ?

Bien que les opposants au président Saïed clament que ces mesures exceptionnelles sont extraconstitutionnelles et s’apparentent donc à un coup d’Etat, ou à un « coup constitutionnel », Saïed s’est référé à la constitution elle-même, invitant ses détracteurs à prendre des cours de droit. (Avant d’être élu président, il était professeur de droit constitutionnel.)

Mais que les Tunisiens et les gouvernements étrangers estiment, ou non, que les mesures prise par Saïed le 25 juillet relèvent du coup d’Etat, il s’agit clairement d’un coup de force orchestré. Il y a quelques mois, son cercle de proches avait indirectement fait part de sa volonté d’invoquer l’article 80 de la constitution. Les manifestations qui ont servi de justification à son annonce pourraient bien avoir été planifiées, même si elles ont été alimentées par la frustration des citoyens appauvris. En effet, une controverse a récemment éclaté à propos de demandes d’indemnisation, dans le cadre de la justice transitionnelle, des militants d’Ennahda ayant souffert sous le régime de Ben Alice, ce qui a alimenté la colère populaire.

L’armée a été impliquée jusqu’à un certain point. Après l’annonce par Saïed de la mise en place des mesures d’exception, l’armée a rapidement bouclé l’entrée du parlement et s’est positionnée devant le siège de la société de radio et de télévision d’Etat. Jusqu’à présent, c’est la seule démonstration de force de l’institution militaire. Il n’y a pas encore eu de vague d’arrestations d’opposants, bien que le bruit court que des milliers de responsables politiques et de hauts fonctionnaires ne peuvent quitter le pays, ce qui laisse présager une éventuelle campagne d’arrestations.

Quelle est la principale cause de la polarisation politique en Tunisie ?  Les mesure prises par le président Saïed vont-elles l’atténuer ou l’exacerber ?

Kaïs Saïed a connu une ascension politique fulgurante. Il est arrivé au pouvoir en 2019, avec 73 pour cent des suffrages, porté par ses promesses de lutter contre la corruption et de restaurer la souveraineté de l’Etat, et soutenu à l’époque par Ennahda. Malgré cette importante légitimité populaire, il a déclaré à plusieurs reprises qu’il ne pouvait gouverner correctement car le parlement, auquel la constitution confère de larges prérogatives, était contrôlé par d’autres forces politiques. Hichem Mechichi, le chef de gouvernement, proposé par Saïed et élu à l’Assemblée en septembre 2020, s’est progressivement éloigné du président, au point qu’en janvier 2021, il a écarté le ministre de l’Intérieur, également proposé par Saïed, pour prendre sa place. Suite à cela, la polarisation et la paralysie se sont encore aggravées, notamment du fait que Saïed a refusé d’organiser la prestation de serment de nouveaux ministres proposés par le chef de gouvernement.

Kaïs Saïed affirme que son coup de force permettra de sortir le pays de l’impasse politique

Ce blocage n’a fait que renforcer la colère de la population, alimentée par une série de problèmes plus ou moins anciens, ce qui a fourni le prétexte à Saïed pour son annonce du 25 juillet. Parmi les problèmes existants, on peut citer la perte de confiance croissante de la population envers les décideurs et les partis politiques ; la hausse du coût de la vie ; les conséquences socioéconomiques des fermetures répétées des frontières avec l’Algérie et la Libye ; la série de confinements et de couvre-feux visant à limiter la propagation de la Covid-19, laquelle n’a pas réussi à clairement réduire le nombre de nouveaux cas et de décès ; et l’impression généralisée que les institutions sont dysfonctionnelles. Kaïs Saïed affirme que son coup de force permettra de sortir le pays de l’impasse politique et de la crise socioéconomique dans laquelle il est plongé. Mais le prix à payer pourrait être très élevé, et aller jusqu’à sonner le glas de l’expérience démocratique parlementaire entamée après 2011.

Il n’est pas impossible que Kaïs Saïed parvienne à établir un nouveau statuquo. Dans ce qui s’apparentera sans doute à une véritable guerre de communiqués aux échelles nationale et internationale, Ennahda et le reste de la majorité parlementaire se rangeront sous la bannière de la défense de la démocratie et du parlement, alors que Kaïs Saïed insistera sur la nécessité de mettre un terme à la corruption et de redonner sa force et son efficience à l’Etat. Sa popularité persistante dans certains pans de la société tunisienne suggère que plusieurs citoyens souhaitent que le pouvoir revienne aux mains d’un homme fort qu’ils estiment en mesure d’améliorer le fonctionnement de l’Etat. En déclenchant une campagne anticorruption à l’encontre de responsables et d’hommes d’affaires liés à Ennahda, par exemple, il pourrait affaiblir pour de bon certains de ses plus grands rivaux politiques.

Au demeurant, de nombreux autres scénarios sont tout aussi plausibles, étant donné les oppositions possibles à Kaïs Saïed. Premièrement, il est encore difficile de prévoir si l’administration publique, les milieux d’affaires, les groupes professionnels, les partis politiques et les organisations de la société civile collaboreront avec le président ou résisteront à son prochain train de mesures. Deuxièmement, le profil des personnes qu’il prendra comme conseillers et choisira de placer à des postes clés jouera un rôle important, puisque ces individus contribueront à définir les priorités politiques et leur mise en application. Enfin, la réaction des institutions financières internationales, des agences de notation et des bailleurs de fonds aura un impact majeur sur la marge de manœuvre économique dont disposera Saïed.

La situation économique est désastreuse, avec une récession économique de 8,8 pour cent et un déficit budgétaire de 11,4 pour cent du PIB. La pandémie a exacerbé ce marasme, faisant des centaines de morts par jour et imposant de fortes restrictions de déplacement de la population. Le pays a cruellement besoin de soutien financier international pour équilibrer son budget, mais il est encore difficile de dire d’où celui-ci viendra. Kaïs Saïed sera inévitablement contraint d’adopter des mesures d’austérité, qui se révéleront certainement impopulaires. Tout ceci rend d’autant plus crédible le scénario d’un virage autoritaire que les évènements du 25 juillet auront initié. 

Quelles sont les dimensions régionales de la crise ?

La Tunisie est un petit pays de onze millions d’habitants, très affaibli par les problèmes économiques survenus dans le sillage des soulèvements arabes ainsi que par la mauvaise gestion de la crise de la Covid-19 et le déclin du tourisme. Le pays dépend donc de manière peu coutumière de la stratégie politique et du soutien de ses voisins d’Afrique du Nord, plus grands et souvent plus riches — notamment l’Algérie, l’Egypte et la Libye — ainsi que de celui des Etats du Golfe et de la France, ancienne puissance coloniale située sur l’autre rive de la Méditerranée. Tous ces pays poursuivent leurs propres intérêts en Tunisie.  

En Tunisie, beaucoup accusent des puissances étrangères d’avoir joué un rôle dans les récents évènements. Des responsables d’Ennahda ont, par exemple, eu tendance à imputer la première phase de manifestations anti-Ennahda du 25 juillet aux Emirats arabes unis (EAU), soulignant que la chaîne de télévision satellitaire émiratie Al Arabiyya diffusait à longueur de journée les images des manifestants en direct, ce qui donnait l’impression que de larges franges de la population tunisienne blâmaient le parti pour une décennie de mauvaise gestion ainsi que pour les assassinats des deux figures politiques de la gauche. Au même moment, la chaîne Al Jazeera, très suivie en Tunisie, a appelé les Tunisiens à se rassembler pour défendre « la révolution et la démocratie ». Al Jazeera est basée au Qatar, un Etat du Golfe rival des EAU qui soutient de longue date les Frères musulmans, le mouvement qui a inspiré les fondateurs d’Ennahda. Peu après l’appel lancé par Al Jazeera, la police a effectué une descente dans ses bureaux à Tunis, puis les a fermés. Certains Tunisiens ont également noté qu’en avril, Kaïs Saïed s’était rendu en Egypte, où il a exprimé son soutien à la politique du président Abdel Fattah al-Sissi, qui a éradiqué les Frères musulmans après avoir pris le pouvoir en 2013 et est souvent perçu comme un membre de l’axe régional anti-islamiste proche des EAU. Pour ces Tunisiens, l’Egypte soutient clairement le coup de force de Saïed.

La crise actuelle est davantage liée à la dégradation du niveau de vie des Tunisiens et aux blocages politiques internes qu’à l’action de forces extérieures

Pourtant, en réalité, les récents développements doivent être analysés à la lumière de facteurs internes plutôt que de dynamiques géopolitiques régionales. Si des acteurs extérieurs ont, par le passé, interféré et alimenté des tensions déjà existantes, la crise actuelle est davantage liée à la dégradation du niveau de vie des Tunisiens et aux blocages politiques internes qu’à l’action de forces extérieures.

Que peut faire la communauté internationale pour promouvoir une résolution pacifique de la situation en Tunisie ?

La situation change très vite. Les principaux acteurs économiques et sociaux du pays, dont les groupes professionnels d’avocats, de juges et de journalistes, appellent à respecter les principes fondamentaux de la constitution. L’Union générale tunisienne du travail (UGTT), puissante fédération syndicale possédant une imposante représentation, a exigé que le président précise les objectifs et la durée de ces mesures exceptionnelles.

La plupart des pays sont conscients de la complexité de la situation difficile dans laquelle se trouve la Tunisie et ne sont pas enclins à se précipiter à agir ni même à commenter. Si les responsables turcs ont condamné les mesures prises par le président, d’autres, comme la France, l’Union européenne (UE), l’Union africaine et les Etats-Unis – acteurs influents en Tunisie – ont évité de prendre une position tranchée par rapport à ces évènements, préférant encourager toutes les parties prenantes à respecter la constitution, sans émettre de jugement quant à la constitutionnalité de la prise de pouvoir de Kaïs Saïed, et à éviter la violence.

Les puissances extérieures devraient faire pression, autant que possible, sur les interlocuteurs dont elles ont l’oreille afin d’éviter que la polarisation et les risques de violences ne s’accentuent. La France, les Etats-Unis, l’UE et l’Allemagne devraient adopter une posture plus ferme, même en coulisses. Ils devraient pousser le président à s’engager publiquement à suivre une feuille de route détaillant ce qu’il a l’intention de faire pendant cette période exceptionnelle et à rétablir la normalité démocratique, comprenant le respect du rôle constitutionnel du parlement, et ce avant octobre, moment auquel ce dernier se réunira à nouveau après les vacances parlementaires. Les Etats-Unis et l’UE ont déjà publié des déclarations à cet effet. Ils devraient encourager le président à consulter régulièrement les principaux groupes politiques, sociaux et économiques du pays, à engager des négociations avec ses rivaux et à s’en tenir aux limites de la constitution. Ils devraient en outre envoyer des signaux clairs montrant que les mesures de répression à l’encontre d’opposants ou l’utilisation abusive de procès pour corruption rencontreraient une sérieuse opposition à l’étranger.

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