Tunisia’s Leap into the Unknown
Tunisia’s Leap into the Unknown
Report 137 / Middle East & North Africa

Tunisie : violences et défi salafiste

Alors que l’assassinat de Chokri Belaïd a précipité la Tunisie dans la plus grave crise depuis le début de la transition, ses dirigeants doivent trouver des réponses différenciées aux multiples défis que représente la montée du salafisme.

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Synthèse

L’assassinat de Chokri Belaïd, figure de l’opposition, a plongé la Tunisie dans la crise la plus grave depuis la chute du président Ben Ali en janvier 2011. Bien que les coupables et leurs mobiles n’aient pas encore été identifiés, les soupçons ont rapidement pesé sur des individus proches de la mouvance salafiste. Fondées ou non, ces suspicions ont une fois de plus projeté ce courant sur le devant de la scène. Nombre de non-islamistes sont convaincus du danger qu’ils incarnent. Pire, certains estiment souvent que, nonobstant leur différends, salafistes et membres d’An-Nahda, le parti islamiste au pouvoir, font cause commune. Alors que le pays se polarise et que le Maghreb entre dans une période d’incertitude, l’heure est à des réponses différenciées à des problèmes disparates : réponse sociale à la marginalisation de jeunes qui trouvent dans le salafisme et, parfois, la violence, des exutoires faciles ; réponse idéologique au flou qui caractérise l’orientation d’An-Nahda et l’identité religieuse du pays ; et réponse sécuritaire aux menaces jihadistes qu’il ne faut ni ignorer ni exagérer.

Comme ailleurs dans le monde arabe, le phénomène salafiste – à la fois sa composante dite scientifique, forme d’islamisme plutôt quiétiste qui préconise l’immer­sion des fidèles dans les textes sacrés, et sa composante jihadiste, qui prône traditionnellement la résistance armée face aux forces non musulmanes – prend de l’ampleur depuis quelques temps. Il connait ses premières avancées sous le régime autoritaire de Ben Ali en réaction à la répression subie par les forces islamistes en général et An-Nahda en particulier. Une nouvelle génération de jeunes islamistes qui ne connait pas bien An-Nahda et se fascine pour l’imaginaire de la résistance tchétchène, irakienne ou afghane voit alors le jour.

Le soulèvement de 2010-2011 change la donne, ouvrant des perspectives nouvelles. Les salafistes-scientifiques plutôt discrets et loyalistes sous Ben Ali diffusent désormais avec vigueur leurs idées rigoristes à travers l’action associative et exercent une pression religieuse sur An-Nahda en préconisant notamment l’inscription de la Charia dans la constitution. Quant aux salafistes-jihadistes, ils soutiennent et recrutent parfois pour la lutte armée à l’étranger – en particulier en Syrie – mais affirment renoncer à la violence en Tunisie. Leur pays n’est plus selon eux terre de jihad, mais une terre de prédication au sein de laquelle il faut s’enraciner de manière pacifique, profitant du désordre et des zones de non-droit qui tendent à s’y développer pour promouvoir la loi islamique. Les appréhensions des non-islamistes montent, nombre d’entre eux accusant An-Nahda de connivence avec ces salafistes, le soupçonnant d’avoir un agenda religieux qui ne s’en distingue guère.

Pour l’instant, malgré la chute de l’ancien régime, le vide sécuritaire, les problèmes économiques, les grèves et mouvements de protestation de tout ordre, la libération et le retour d’exil des jihadistes, la Tunisie n’a pour l’instant connu ni conflit armé, ni violences d’ampleur, ni attentat terroriste majeur. La plupart des attaques et agressions salafistes, dont la plus marquante est l’attaque contre l’ambassade américaine le 14 septembre 2012, ont été plus spectaculaires que mortelles. Le pire a été évité en partie grâce à la réponse prudente d’An-Nahda aux expressions religieuses radicales, laquelle relève tant du dialogue, de la persuasion que de la cooptation.

Pourtant, cette réponse connait ses limites. De plus en plus, An-Nahda se trouve dans une position délicate, sous le feu conjoint des critiques non islamistes qui l’accusent de laxisme au niveau sécuritaire et des salafistes qui l’attaquent dès qu’il s’en démarque et soutient le recours à la force. Selon la conjoncture – violences spectaculaires ou vague d’arrestations – An-Nahda essuie les récriminations du premier ou du deuxième camp. Le parti lui-même est divisé entre prédicateurs plus religieux et hommes politiques plus pragmatiques et partagé entre les positions plus flexibles de ses dirigeants et les convictions profondes de sa base militante. Tensions qui se traduisent par un dilemme politique : plus le parti accentue son côté prédicateur et religieux, plus il inquiète les non-islamistes ; plus il se conduit de manière pragmatique, plus il s’aliène une partie de sa base et crée un appel d’air profitant à la mouvance salafiste.

Que l’opposition séculariste fasse preuve d’alarmisme excessif et formule des accusations souvent injustifiées ne fait guère de doute, comme ne fait guère de doute sa difficulté à accepter que des islamistes gouvernent désormais le pays. Mais que ses peurs soient exagérées ne veut pas dire qu’elles soient sans fondement. Cela veut dire au contraire qu’il faut clairement les définir, les distinguer et y remédier. Faire un amalgame et assimiler incidents liés à la pauvreté et au désœuvrement, tentatives d’imposer un ordre moral ainsi qu’un assassinat politique ou des violences jihadistes ne ferait que pousser les salafistes à se regrouper autour de leurs tendances les plus radicales.

Premier phénomène bien réel, la présence accrue de militants salafistes dans les quartiers populaires les plus défavorisés. En effet, ils s’implantent au niveau local, palliant avant tout la faiblesse des services publics dans les zones délaissées. Par endroits, ils sont devenus des acteurs essentiels de la vie économique. Plusieurs donnent des cours de soutien scolaire et règlent des litiges de voisinage, des petits problèmes administratifs, voire des conflits conjugaux. Dans nombre de villages et agglomérations urbaines déshérités, ils s’insèrent dans l’économie informelle et souterraine.

Seconde donnée, l’affirmation d’un dogmatisme religieux, manifestation d’un bras de fer entre deux conceptions (l’une plus tolérante que l’autre) de l’islam. Au début relativement marginales, les violences à caractère vigilantiste se banalisent peu à peu ; certains ont peur de mener leurs activités sur la place publique de crainte de provoquer la colère des salafistes. L’influence de ces derniers s’exprime également par le contrôle qu’ils exercent sur des lieux de culte et de diffusion du savoir. An-Nahda fait le pari que la radicalisation du discours religieux est un phénomène passager, défoulement obligé après les années de plomb de Ben Ali, et qu’intégrer les salafistes permettra de les modérer. Mais ce pari fait craindre à ses détracteurs une islamisation progressive de la société par le bas.

Troisième et ultime réalité, l’existence de groupuscules armés. Pour le moment, ils n’ont pas entrepris d’opération de grande envergure ; certains jihadistes quittent le pays pour la Syrie, le Mali ou l’Algérie où ils ont formé une partie importante des preneurs d’otages du site gazier d’In Amenas, mais la plupart croient encore au succès de la prédication pacifique sur le sol tunisien et n’entendent pas, pour l’heure, recourir à des actions plus violentes que le vigilantisme dont ils sont coutumiers.

Mais le désordre qui agite le Maghreb, la circulation d’armes, la porosité des frontières avec la Libye et l’Algérie ainsi que le retour éventuel de ces jihadistes au pays, risquent d’accentuer le péril. Déjà, le gouvernement a dû faire preuve de davantage de fermeté, vu la multiplication des incidents violents et la radicalisation du discours jihadiste à l’égard d’An-Nahda ainsi que les pressions d’une frange de l’opinion publique, d’éléments du ministère de l’Intérieur et des Etats-Unis suite à l’attaque contre leur ambassade. Résultat, les relations entre salafistes-jihadistes et nahdaouis semblent se dégrader et le danger d’un cercle vicieux fait de durcissement sécuritaire et de radicalisation salafiste pointe.

Pour le gouvernement et An-Nahda en particulier, les défis sont de taille et rendus d’autant plus urgents par le meurtre de Chokri Belaïd. Dans l’immédiat, il s’agit de résoudre la crise politique qui agite le pays. Au-delà, il faudra apporter des réponses adaptées à ces divers problèmes en évitant l’amalgame qui mettrait à l’index la partie la plus islamisée de la population ; limiter le caractère cacophonique du nouvel espace religieux qui se constitue tout en rassurant les plus sécularistes ; renforcer la sécurité sans tomber dans le tout-sécuritaire tout en réformant la justice et la sûreté ; enfin, renforcer la coopération avec les voisins nord-africains dans un contexte tendu et chaotique.

A défaut d’une réaction adéquate des pouvoirs publics et du parti islamiste qui donne le ton au sein de la fragile coalition gouvernementale, les violences, tout autant sociales, juvéniles et urbaines que politiques et religieuses, pourraient franchir un nouveau palier et atteindre un seuil critique.

Tunis/Bruxelles, 13 février 2013

Executive Summary

The assassination of Chokri Belaïd, a prominent opposition politician, has thrown Tunisia into its worst crisis since the January 2011 ouster of President Ben Ali. Al­though culprits have yet to be identified, suspicions swiftly turned to individuals with ties to the Salafi movements. Founded or not, such beliefs once again have brought this issue to the fore. Many non-Islamists see ample evidence of the dangers Salafis embody; worse, they suspect that, behind their ostensible differences, Salafis and An-Nahda, the ruling Islamist party, share similar designs. At a time when the country increasingly is polarised and the situation in the Maghreb increasingly shaky, Tunisia must provide differentiated social, ideological and political answers to three distinct problems: the marginalisation of young citizens for whom Salafism – and, occasionally, violence – is an easy way out; the haziness that surrounds both An-Nahda’s views and the country’s religious identity; and the jihadi threat that ought to be neither ignored, nor exaggerated.

As elsewhere throughout the region, the Salafi phenomenon has been steadily growing – both its scripturalist component, a quietist type of Islamism that promotes immersion in sacred texts, and its jihadi component, which typically advocates armed resistance against impious forces. It made initial inroads under Ben Ali’s authoritarian regime, a response to the repression inflicted on Islamists in general and An-Nahda in particular. A new generation of young Islamists, relatively unfamiliar with An-Nahda, has become fascinated by stories of the Chechen, Iraqi and Afghan resistance.

All that was changed by the 2010-2011 uprising. Scripturalist Salafis, rather discreet and loyal under Ben Ali, began to both vigorously promote their more doctrinaire ideas and pressure An-Nahda, notably on the role of Sharia (or Islamic law) in the new constitution. For their part, jihadis back armed struggle outside of Tunisia, even recruiting fighters for the cause, notably in Syria. Yet they claim to have renounced violence in their own country. Tunisia, they assert, no longer is a land of jihad. It is a land of preaching in which jihadis should take root peacefully, taking advantage of general disorder and the emergence of lawless areas in order to advance Islamic law. As a result, non-Islamists have grown more and more anxious, many among them accusing An-Nahda of conniving with the Salafis and of sharing their ultimate goals.

For now, despite the former regime’s ouster, the security vacuum, economic problems, strikes and various protest movements as well as the release and return from exile of numerous jihadis, Tunisia has experienced neither armed conflict, nor widespread violence nor major terrorist attacks. Most instances of Salafi violence – the most striking of which was the 14 September 2012 assault on the U.S. embassy – have been more dramatic than deadly. An-Nahda played no small part, helping to avert the worst thanks to its prudent management of radical religious groups through a mix of dialogue, persuasion and co-optation.

Yet, such management has its limitations. An-Nahda finds itself in an increasingly uncomfortable position, caught between non-Islamists who accuse it of excessive leniency and laxity in dealing with the security threat and Salafis who denounce it whenever it takes a harder line. Based on circumstances – a flare-up in violence or a wave of arrests – the party is condemned by either the former or the latter. An-Nahda itself is divided: between religious preachers and pragmatic politicians as well as between its leadership’s more flexible positions and the core beliefs of its militant base. Politically, such tensions give rise to an acute dilemma: the more the party highlights its religious identity, the more it worries non-Islamists; the more it follows a pragmatic line, the more it alienates its constituency and creates an opening for the Salafis.

There is not much doubt that the non-Islamist opposition has displayed excessive and premature alarm and that it sometimes levels unsubstantiated accusations. Nor is there much question that it is finding it hard to accept the reality of Islamists governing their country. But the fact that they are exaggerated does not mean that these fears are baseless. Rather, it means that one must clearly define and distinguish them, and offer finely-tuned remedies. To arbitrarily lump together incidents linked to poverty and unemployment, attempts to impose a strict moral order, a political assassination and jihadi violence would only draw Salafis toward their more radical wings.

The first trend involves the growing presence of militant Salafis in poor neighbourhoods. They have stepped in to fill the vacuum created by atrophying public services in marginalised areas; in some places, they have become key economic actors. They are known to help with schooling and serve as mediators in local conflicts, administrative issues and even marital problems. In many poor villages and urban centres, they are deeply engaged in the informal economy.

The second trend has to do with the spread of a more dogmatic form of religious expression, signalling a tug of war between two conceptions of Islam, one more and the other less tolerant. Initially relatively minor, vigilante-style violence has become increasingly commonplace; some citizens are reluctant to conduct their business publicly, fearful of provoking the Salafis’ ire. The Salafis’ influence also is manifested through their control over places of worship and of learning. An-Nahda wagers that this radicalisation of religious discourse is a temporary phenomenon, the unavoidable letting-out of pent-up frustrations after years of repression. It is confident that, by integrating the Salafis into the political system, they will become more moderate. But many party critics view this as a risky gamble that will hasten society’s gradual Islamisation from below.

The third trend concerns the existence of armed groups. They have yet to conduct large-scale operations. True, many Tunisian jihadis have been departing for Syria, Mali or Algeria, where they constituted a large portion of the hostage-takers at the In Amenas gas plant. But most jihadis seem willing to focus on proselytising in Tunisia and, at least for now, are not prepared to engage in more serious violence on its soil.

Yet this could get worse. Instability in the Maghreb, porous borders with Libya and Algeria, as well as the eventual return of jihadis from abroad, could spell trouble. Already, the government has had to harden its stance given the rise in violent incidents; the jihadis’ tougher discourse vis-à-vis An-Nahda; and growing pressure from parts of public opinion, elements within the interior ministry and, in the wake of the attack on their ambassador, the U.S. As a result, relations between Salafi jihadis and An-Nahda followers have deteriorated. This could lead to a vicious cycle between intensified repression and Salafi radicalisation.

The government and An-Nahda face considerable challenges, made all the more urgent by Chokri Belaïd’s murder. The most immediate task is to resolve the current political crisis. Beyond that, it will be to devise responses calibrated to these distinct problems while avoiding a cookie-cutter approach that would stigmatise the most devout of their citizens; provide greater coherence to an increasingly cacophonous religious space while reassuring secularists; bolster law and order without embracing an exclusively security agenda and while reforming the police and judiciary; and, finally, strengthen cooperation with neighbouring countries in a tense and chaotic context.

In the absence of an appropriate answer by the authorities and the dominant Islamist party, violence in all its shades – whether tied to social, demographic, urban, political or religious causes – could well cross a perilous threshold.

Tunis/Brussels, 13 February 2013

Supporters of Kais Saied seut up the Tunisian flag on the roof of a store in front of the riot police, during a demonstration held in front of the building of the Tunisian parliament in Bardo, in the capital Tunis, Tunisia, on July 26, 2021. Chedly Ben Ibrahim / NurPhoto via AFP

Tunisie : le saut dans l’inconnu

Le 25 juillet, le président tunisien Kaïs Saïed invoque la constitution pour se saisir de pouvoirs d’exception après des mois de crise. Dans ce Q&A, l’expert de Crisis Group Riccardo Fabiani indique qu’un compromis entre Saïed et ses opposants au parlement reste possible, mais souligne les risques de graves violences.

Que s’est-il passé en Tunisie ?

Dans la soirée du 25 juillet, après une journée de vives manifestations et de cas de pillages, le président Kaïs Saïed a invoqué l’article 80 de la constitution l’autorisant à « prendre des mesures d’exception » en cas de « péril imminent pour le pays ». Il a justifié cet acte par l’effondrement de nombreux services publics et la destruction de biens publics. Kaïs Saïed a suspendu le parlement pour 30 jours, levé l’immunité parlementaire des députés et pris la direction du parquet. Le lendemain, il a cité le même article pour démettre de leurs fonctions, par décret présidentiel, le chef de gouvernement et ministre de l’Intérieur par intérim Hichem Mechichi, dont le mandat entamé il y a un an a été marqué par une paralysie croissante à mesure que le pays s’est polarisé, ainsi que les ministres de la Défense, de la Justice et de la Fonction publique.

Ces mesures ont provoqué la pire crise politique qu’a connue la Tunisie depuis la révolution de 2011 marquant les débuts du printemps arabe et entrainant la chute du président autocrate Zine al-Abidine Ben Ali. Le principal concurrent politique du président Saïed, Rached Ghannouchi, président du parlement et chef du parti islamiste Ennahda, le plus grand parti du pays, a immédiatement rejeté cette décision, la qualifiant de « coup d’Etat contre la révolution ». D’autres formations alliées à Ennahda et qui forment la majorité parlementaire ont également protesté. Selon elles, les mesures d’exception prises par le président Saïed sont anticonstitutionnelles pour deux raisons : premièrement, elles ont déclaré que le chef de l’Etat n’avait pas respecté l’obligation d’informer le président du parlement et le Premier ministre avant d’activer l’article 80 ; et deuxièmement, elles considèrent que le président a outrepassé ses prérogatives constitutionnelles en gelant les travaux de l’Assemblée (l’article 80 prévoit que celle-ci demeure « en état de session permanente » aux côtés du président dans ces circonstances exceptionnelles), en levant l’immunité des députés et en prenant la direction du parquet.

Les risques de confrontation sont désormais sérieux. La tournure que prendront les événements reste incertaine et les mesures prises par le président semblent plonger le pays dans l’inconnu.

Au cours des premières 24 heures, la réaction de la population est passée par trois phases. Premièrement, le 25 juillet, avant l’annonce du président Saïed, des émeutes ont éclaté dans plusieurs villes. Les manifestants n’étaient pas vraiment liés à des partis politiques ; dans leurs rangs se trouvaient notamment des hooligans et d’autres éléments incontrôlables. Ces manifestations ont pris un tournant clairement anti-islamiste, les foules y scandaient des slogans accusant Ennahda d’être responsable de l’assassinat en 2013 (commis par des supposés salafistes jihadistes) de deux dirigeants de gauche, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Les manifestants ont ciblé les bureaux d’Ennahda à Monastir, Sousse, El Kef et Tozeur, et en ont saccagé certains.

Puis, plus tard dans la journée, après l’annonce du coup de force de Saïed, la nature des manifestations a changé. Elles se sont muées en célébration de rue, en particulier dans la capitale Tunis, et on fait place à la danse et aux chants, des Tunisiens plutôt issus de la classe moyenne entonnant l’hymne national et criant : « Vive le président ! »

La troisième phase a débuté le lendemain matin, le 26 juillet, lorsque des partisans d’Ennahda souhaitant ouvrir le parlement ont été bloqués par les forces de sécurité. Les manifestants ont envoyé des pierres et des bouteilles et quelques personnes ont été blessées par des cartouches de gaz lacrymogène et autres projectiles.

Bien que les affrontements entre les partisans des deux camps aient été limités, le risque d’une escalade de la violence dans les jours à venir ne peut pas être écarté

Bien que les affrontements entre les partisans des deux camps aient été limités, le risque d’une escalade de la violence dans les jours à venir ne peut pas être écarté. Les prochaines décisions du président (qu’il s’agisse d’arrêter des membres de la classe politique ou du monde des affaires pour corruption, comme pourrait l’indiquer sa mainmise sur le parquet, ou d’ordonner aux forces de sécurité d’arrêter des responsables de l’opposition, par exemple) et les réactions de l’opposition (qui pourrait encourager ses propres réseaux à descendre dans les rues contre Saïed) joueront un rôle crucial.

S’agissait-il d’un coup d’Etat ?

Bien que les opposants au président Saïed clament que ces mesures exceptionnelles sont extraconstitutionnelles et s’apparentent donc à un coup d’Etat, ou à un « coup constitutionnel », Saïed s’est référé à la constitution elle-même, invitant ses détracteurs à prendre des cours de droit. (Avant d’être élu président, il était professeur de droit constitutionnel.)

Mais que les Tunisiens et les gouvernements étrangers estiment, ou non, que les mesures prise par Saïed le 25 juillet relèvent du coup d’Etat, il s’agit clairement d’un coup de force orchestré. Il y a quelques mois, son cercle de proches avait indirectement fait part de sa volonté d’invoquer l’article 80 de la constitution. Les manifestations qui ont servi de justification à son annonce pourraient bien avoir été planifiées, même si elles ont été alimentées par la frustration des citoyens appauvris. En effet, une controverse a récemment éclaté à propos de demandes d’indemnisation, dans le cadre de la justice transitionnelle, des militants d’Ennahda ayant souffert sous le régime de Ben Alice, ce qui a alimenté la colère populaire.

L’armée a été impliquée jusqu’à un certain point. Après l’annonce par Saïed de la mise en place des mesures d’exception, l’armée a rapidement bouclé l’entrée du parlement et s’est positionnée devant le siège de la société de radio et de télévision d’Etat. Jusqu’à présent, c’est la seule démonstration de force de l’institution militaire. Il n’y a pas encore eu de vague d’arrestations d’opposants, bien que le bruit court que des milliers de responsables politiques et de hauts fonctionnaires ne peuvent quitter le pays, ce qui laisse présager une éventuelle campagne d’arrestations.

Quelle est la principale cause de la polarisation politique en Tunisie ?  Les mesure prises par le président Saïed vont-elles l’atténuer ou l’exacerber ?

Kaïs Saïed a connu une ascension politique fulgurante. Il est arrivé au pouvoir en 2019, avec 73 pour cent des suffrages, porté par ses promesses de lutter contre la corruption et de restaurer la souveraineté de l’Etat, et soutenu à l’époque par Ennahda. Malgré cette importante légitimité populaire, il a déclaré à plusieurs reprises qu’il ne pouvait gouverner correctement car le parlement, auquel la constitution confère de larges prérogatives, était contrôlé par d’autres forces politiques. Hichem Mechichi, le chef de gouvernement, proposé par Saïed et élu à l’Assemblée en septembre 2020, s’est progressivement éloigné du président, au point qu’en janvier 2021, il a écarté le ministre de l’Intérieur, également proposé par Saïed, pour prendre sa place. Suite à cela, la polarisation et la paralysie se sont encore aggravées, notamment du fait que Saïed a refusé d’organiser la prestation de serment de nouveaux ministres proposés par le chef de gouvernement.

Kaïs Saïed affirme que son coup de force permettra de sortir le pays de l’impasse politique

Ce blocage n’a fait que renforcer la colère de la population, alimentée par une série de problèmes plus ou moins anciens, ce qui a fourni le prétexte à Saïed pour son annonce du 25 juillet. Parmi les problèmes existants, on peut citer la perte de confiance croissante de la population envers les décideurs et les partis politiques ; la hausse du coût de la vie ; les conséquences socioéconomiques des fermetures répétées des frontières avec l’Algérie et la Libye ; la série de confinements et de couvre-feux visant à limiter la propagation de la Covid-19, laquelle n’a pas réussi à clairement réduire le nombre de nouveaux cas et de décès ; et l’impression généralisée que les institutions sont dysfonctionnelles. Kaïs Saïed affirme que son coup de force permettra de sortir le pays de l’impasse politique et de la crise socioéconomique dans laquelle il est plongé. Mais le prix à payer pourrait être très élevé, et aller jusqu’à sonner le glas de l’expérience démocratique parlementaire entamée après 2011.

Il n’est pas impossible que Kaïs Saïed parvienne à établir un nouveau statuquo. Dans ce qui s’apparentera sans doute à une véritable guerre de communiqués aux échelles nationale et internationale, Ennahda et le reste de la majorité parlementaire se rangeront sous la bannière de la défense de la démocratie et du parlement, alors que Kaïs Saïed insistera sur la nécessité de mettre un terme à la corruption et de redonner sa force et son efficience à l’Etat. Sa popularité persistante dans certains pans de la société tunisienne suggère que plusieurs citoyens souhaitent que le pouvoir revienne aux mains d’un homme fort qu’ils estiment en mesure d’améliorer le fonctionnement de l’Etat. En déclenchant une campagne anticorruption à l’encontre de responsables et d’hommes d’affaires liés à Ennahda, par exemple, il pourrait affaiblir pour de bon certains de ses plus grands rivaux politiques.

Au demeurant, de nombreux autres scénarios sont tout aussi plausibles, étant donné les oppositions possibles à Kaïs Saïed. Premièrement, il est encore difficile de prévoir si l’administration publique, les milieux d’affaires, les groupes professionnels, les partis politiques et les organisations de la société civile collaboreront avec le président ou résisteront à son prochain train de mesures. Deuxièmement, le profil des personnes qu’il prendra comme conseillers et choisira de placer à des postes clés jouera un rôle important, puisque ces individus contribueront à définir les priorités politiques et leur mise en application. Enfin, la réaction des institutions financières internationales, des agences de notation et des bailleurs de fonds aura un impact majeur sur la marge de manœuvre économique dont disposera Saïed.

La situation économique est désastreuse, avec une récession économique de 8,8 pour cent et un déficit budgétaire de 11,4 pour cent du PIB. La pandémie a exacerbé ce marasme, faisant des centaines de morts par jour et imposant de fortes restrictions de déplacement de la population. Le pays a cruellement besoin de soutien financier international pour équilibrer son budget, mais il est encore difficile de dire d’où celui-ci viendra. Kaïs Saïed sera inévitablement contraint d’adopter des mesures d’austérité, qui se révéleront certainement impopulaires. Tout ceci rend d’autant plus crédible le scénario d’un virage autoritaire que les évènements du 25 juillet auront initié. 

Quelles sont les dimensions régionales de la crise ?

La Tunisie est un petit pays de onze millions d’habitants, très affaibli par les problèmes économiques survenus dans le sillage des soulèvements arabes ainsi que par la mauvaise gestion de la crise de la Covid-19 et le déclin du tourisme. Le pays dépend donc de manière peu coutumière de la stratégie politique et du soutien de ses voisins d’Afrique du Nord, plus grands et souvent plus riches — notamment l’Algérie, l’Egypte et la Libye — ainsi que de celui des Etats du Golfe et de la France, ancienne puissance coloniale située sur l’autre rive de la Méditerranée. Tous ces pays poursuivent leurs propres intérêts en Tunisie.  

En Tunisie, beaucoup accusent des puissances étrangères d’avoir joué un rôle dans les récents évènements. Des responsables d’Ennahda ont, par exemple, eu tendance à imputer la première phase de manifestations anti-Ennahda du 25 juillet aux Emirats arabes unis (EAU), soulignant que la chaîne de télévision satellitaire émiratie Al Arabiyya diffusait à longueur de journée les images des manifestants en direct, ce qui donnait l’impression que de larges franges de la population tunisienne blâmaient le parti pour une décennie de mauvaise gestion ainsi que pour les assassinats des deux figures politiques de la gauche. Au même moment, la chaîne Al Jazeera, très suivie en Tunisie, a appelé les Tunisiens à se rassembler pour défendre « la révolution et la démocratie ». Al Jazeera est basée au Qatar, un Etat du Golfe rival des EAU qui soutient de longue date les Frères musulmans, le mouvement qui a inspiré les fondateurs d’Ennahda. Peu après l’appel lancé par Al Jazeera, la police a effectué une descente dans ses bureaux à Tunis, puis les a fermés. Certains Tunisiens ont également noté qu’en avril, Kaïs Saïed s’était rendu en Egypte, où il a exprimé son soutien à la politique du président Abdel Fattah al-Sissi, qui a éradiqué les Frères musulmans après avoir pris le pouvoir en 2013 et est souvent perçu comme un membre de l’axe régional anti-islamiste proche des EAU. Pour ces Tunisiens, l’Egypte soutient clairement le coup de force de Saïed.

La crise actuelle est davantage liée à la dégradation du niveau de vie des Tunisiens et aux blocages politiques internes qu’à l’action de forces extérieures

Pourtant, en réalité, les récents développements doivent être analysés à la lumière de facteurs internes plutôt que de dynamiques géopolitiques régionales. Si des acteurs extérieurs ont, par le passé, interféré et alimenté des tensions déjà existantes, la crise actuelle est davantage liée à la dégradation du niveau de vie des Tunisiens et aux blocages politiques internes qu’à l’action de forces extérieures.

Que peut faire la communauté internationale pour promouvoir une résolution pacifique de la situation en Tunisie ?

La situation change très vite. Les principaux acteurs économiques et sociaux du pays, dont les groupes professionnels d’avocats, de juges et de journalistes, appellent à respecter les principes fondamentaux de la constitution. L’Union générale tunisienne du travail (UGTT), puissante fédération syndicale possédant une imposante représentation, a exigé que le président précise les objectifs et la durée de ces mesures exceptionnelles.

La plupart des pays sont conscients de la complexité de la situation difficile dans laquelle se trouve la Tunisie et ne sont pas enclins à se précipiter à agir ni même à commenter. Si les responsables turcs ont condamné les mesures prises par le président, d’autres, comme la France, l’Union européenne (UE), l’Union africaine et les Etats-Unis – acteurs influents en Tunisie – ont évité de prendre une position tranchée par rapport à ces évènements, préférant encourager toutes les parties prenantes à respecter la constitution, sans émettre de jugement quant à la constitutionnalité de la prise de pouvoir de Kaïs Saïed, et à éviter la violence.

Les puissances extérieures devraient faire pression, autant que possible, sur les interlocuteurs dont elles ont l’oreille afin d’éviter que la polarisation et les risques de violences ne s’accentuent. La France, les Etats-Unis, l’UE et l’Allemagne devraient adopter une posture plus ferme, même en coulisses. Ils devraient pousser le président à s’engager publiquement à suivre une feuille de route détaillant ce qu’il a l’intention de faire pendant cette période exceptionnelle et à rétablir la normalité démocratique, comprenant le respect du rôle constitutionnel du parlement, et ce avant octobre, moment auquel ce dernier se réunira à nouveau après les vacances parlementaires. Les Etats-Unis et l’UE ont déjà publié des déclarations à cet effet. Ils devraient encourager le président à consulter régulièrement les principaux groupes politiques, sociaux et économiques du pays, à engager des négociations avec ses rivaux et à s’en tenir aux limites de la constitution. Ils devraient en outre envoyer des signaux clairs montrant que les mesures de répression à l’encontre d’opposants ou l’utilisation abusive de procès pour corruption rencontreraient une sérieuse opposition à l’étranger.

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