Arrow Down Arrow Left Arrow Right Arrow Up Camera icon set icon set Ellipsis icon set Facebook Favorite Globe Hamburger List Mail Map Marker Map Microphone Minus PDF Play Print RSS Search Share Trash Twitter Video Camera Youtube
On the Politics behind Tunisia’s Protests
On the Politics behind Tunisia’s Protests
Report 137 / Middle East & North Africa

Tunisie : violences et défi salafiste

Alors que l’assassinat de Chokri Belaïd a précipité la Tunisie dans la plus grave crise depuis le début de la transition, ses dirigeants doivent trouver des réponses différenciées aux multiples défis que représente la montée du salafisme.

  • Share
  • Save
  • Print
  • Download PDF Full Report

Synthèse

L’assassinat de Chokri Belaïd, figure de l’opposition, a plongé la Tunisie dans la crise la plus grave depuis la chute du président Ben Ali en janvier 2011. Bien que les coupables et leurs mobiles n’aient pas encore été identifiés, les soupçons ont rapidement pesé sur des individus proches de la mouvance salafiste. Fondées ou non, ces suspicions ont une fois de plus projeté ce courant sur le devant de la scène. Nombre de non-islamistes sont convaincus du danger qu’ils incarnent. Pire, certains estiment souvent que, nonobstant leur différends, salafistes et membres d’An-Nahda, le parti islamiste au pouvoir, font cause commune. Alors que le pays se polarise et que le Maghreb entre dans une période d’incertitude, l’heure est à des réponses différenciées à des problèmes disparates : réponse sociale à la marginalisation de jeunes qui trouvent dans le salafisme et, parfois, la violence, des exutoires faciles ; réponse idéologique au flou qui caractérise l’orientation d’An-Nahda et l’identité religieuse du pays ; et réponse sécuritaire aux menaces jihadistes qu’il ne faut ni ignorer ni exagérer.

Comme ailleurs dans le monde arabe, le phénomène salafiste – à la fois sa composante dite scientifique, forme d’islamisme plutôt quiétiste qui préconise l’immer­sion des fidèles dans les textes sacrés, et sa composante jihadiste, qui prône traditionnellement la résistance armée face aux forces non musulmanes – prend de l’ampleur depuis quelques temps. Il connait ses premières avancées sous le régime autoritaire de Ben Ali en réaction à la répression subie par les forces islamistes en général et An-Nahda en particulier. Une nouvelle génération de jeunes islamistes qui ne connait pas bien An-Nahda et se fascine pour l’imaginaire de la résistance tchétchène, irakienne ou afghane voit alors le jour.

Le soulèvement de 2010-2011 change la donne, ouvrant des perspectives nouvelles. Les salafistes-scientifiques plutôt discrets et loyalistes sous Ben Ali diffusent désormais avec vigueur leurs idées rigoristes à travers l’action associative et exercent une pression religieuse sur An-Nahda en préconisant notamment l’inscription de la Charia dans la constitution. Quant aux salafistes-jihadistes, ils soutiennent et recrutent parfois pour la lutte armée à l’étranger – en particulier en Syrie – mais affirment renoncer à la violence en Tunisie. Leur pays n’est plus selon eux terre de jihad, mais une terre de prédication au sein de laquelle il faut s’enraciner de manière pacifique, profitant du désordre et des zones de non-droit qui tendent à s’y développer pour promouvoir la loi islamique. Les appréhensions des non-islamistes montent, nombre d’entre eux accusant An-Nahda de connivence avec ces salafistes, le soupçonnant d’avoir un agenda religieux qui ne s’en distingue guère.

Pour l’instant, malgré la chute de l’ancien régime, le vide sécuritaire, les problèmes économiques, les grèves et mouvements de protestation de tout ordre, la libération et le retour d’exil des jihadistes, la Tunisie n’a pour l’instant connu ni conflit armé, ni violences d’ampleur, ni attentat terroriste majeur. La plupart des attaques et agressions salafistes, dont la plus marquante est l’attaque contre l’ambassade américaine le 14 septembre 2012, ont été plus spectaculaires que mortelles. Le pire a été évité en partie grâce à la réponse prudente d’An-Nahda aux expressions religieuses radicales, laquelle relève tant du dialogue, de la persuasion que de la cooptation.

Pourtant, cette réponse connait ses limites. De plus en plus, An-Nahda se trouve dans une position délicate, sous le feu conjoint des critiques non islamistes qui l’accusent de laxisme au niveau sécuritaire et des salafistes qui l’attaquent dès qu’il s’en démarque et soutient le recours à la force. Selon la conjoncture – violences spectaculaires ou vague d’arrestations – An-Nahda essuie les récriminations du premier ou du deuxième camp. Le parti lui-même est divisé entre prédicateurs plus religieux et hommes politiques plus pragmatiques et partagé entre les positions plus flexibles de ses dirigeants et les convictions profondes de sa base militante. Tensions qui se traduisent par un dilemme politique : plus le parti accentue son côté prédicateur et religieux, plus il inquiète les non-islamistes ; plus il se conduit de manière pragmatique, plus il s’aliène une partie de sa base et crée un appel d’air profitant à la mouvance salafiste.

Que l’opposition séculariste fasse preuve d’alarmisme excessif et formule des accusations souvent injustifiées ne fait guère de doute, comme ne fait guère de doute sa difficulté à accepter que des islamistes gouvernent désormais le pays. Mais que ses peurs soient exagérées ne veut pas dire qu’elles soient sans fondement. Cela veut dire au contraire qu’il faut clairement les définir, les distinguer et y remédier. Faire un amalgame et assimiler incidents liés à la pauvreté et au désœuvrement, tentatives d’imposer un ordre moral ainsi qu’un assassinat politique ou des violences jihadistes ne ferait que pousser les salafistes à se regrouper autour de leurs tendances les plus radicales.

Premier phénomène bien réel, la présence accrue de militants salafistes dans les quartiers populaires les plus défavorisés. En effet, ils s’implantent au niveau local, palliant avant tout la faiblesse des services publics dans les zones délaissées. Par endroits, ils sont devenus des acteurs essentiels de la vie économique. Plusieurs donnent des cours de soutien scolaire et règlent des litiges de voisinage, des petits problèmes administratifs, voire des conflits conjugaux. Dans nombre de villages et agglomérations urbaines déshérités, ils s’insèrent dans l’économie informelle et souterraine.

Seconde donnée, l’affirmation d’un dogmatisme religieux, manifestation d’un bras de fer entre deux conceptions (l’une plus tolérante que l’autre) de l’islam. Au début relativement marginales, les violences à caractère vigilantiste se banalisent peu à peu ; certains ont peur de mener leurs activités sur la place publique de crainte de provoquer la colère des salafistes. L’influence de ces derniers s’exprime également par le contrôle qu’ils exercent sur des lieux de culte et de diffusion du savoir. An-Nahda fait le pari que la radicalisation du discours religieux est un phénomène passager, défoulement obligé après les années de plomb de Ben Ali, et qu’intégrer les salafistes permettra de les modérer. Mais ce pari fait craindre à ses détracteurs une islamisation progressive de la société par le bas.

Troisième et ultime réalité, l’existence de groupuscules armés. Pour le moment, ils n’ont pas entrepris d’opération de grande envergure ; certains jihadistes quittent le pays pour la Syrie, le Mali ou l’Algérie où ils ont formé une partie importante des preneurs d’otages du site gazier d’In Amenas, mais la plupart croient encore au succès de la prédication pacifique sur le sol tunisien et n’entendent pas, pour l’heure, recourir à des actions plus violentes que le vigilantisme dont ils sont coutumiers.

Mais le désordre qui agite le Maghreb, la circulation d’armes, la porosité des frontières avec la Libye et l’Algérie ainsi que le retour éventuel de ces jihadistes au pays, risquent d’accentuer le péril. Déjà, le gouvernement a dû faire preuve de davantage de fermeté, vu la multiplication des incidents violents et la radicalisation du discours jihadiste à l’égard d’An-Nahda ainsi que les pressions d’une frange de l’opinion publique, d’éléments du ministère de l’Intérieur et des Etats-Unis suite à l’attaque contre leur ambassade. Résultat, les relations entre salafistes-jihadistes et nahdaouis semblent se dégrader et le danger d’un cercle vicieux fait de durcissement sécuritaire et de radicalisation salafiste pointe.

Pour le gouvernement et An-Nahda en particulier, les défis sont de taille et rendus d’autant plus urgents par le meurtre de Chokri Belaïd. Dans l’immédiat, il s’agit de résoudre la crise politique qui agite le pays. Au-delà, il faudra apporter des réponses adaptées à ces divers problèmes en évitant l’amalgame qui mettrait à l’index la partie la plus islamisée de la population ; limiter le caractère cacophonique du nouvel espace religieux qui se constitue tout en rassurant les plus sécularistes ; renforcer la sécurité sans tomber dans le tout-sécuritaire tout en réformant la justice et la sûreté ; enfin, renforcer la coopération avec les voisins nord-africains dans un contexte tendu et chaotique.

A défaut d’une réaction adéquate des pouvoirs publics et du parti islamiste qui donne le ton au sein de la fragile coalition gouvernementale, les violences, tout autant sociales, juvéniles et urbaines que politiques et religieuses, pourraient franchir un nouveau palier et atteindre un seuil critique.

Tunis/Bruxelles, 13 février 2013

On the Politics behind Tunisia’s Protests

Originally published in The Arabist

Analysis on the politics behind the scenes of the ongoing protests in Tunisia.

This article was reprinted by The Cairo Review.

The protests and rioting that have raged in parts of Tunisia since last week are sometimes branded, both inside the country and abroad, as signs of a new revolutionary moment similar to the 2010-2011 uprising that launched the Arab Spring. The images circulating, after all, give a sense of déjà-vu: young men burning tires at impromptu barricades, throwing stones at police; the army deploying to secure public institutions and banks, etc. This is indeed familiar: it has taken place at regular intervals, especially in winter months, for the last few years. As before, it will most likely die down: protestors are largely driven by specific socio-economic grievances, not a desire to overthrow the regime. Even if there is some continuity – frustration with social injustice and corruption – today’s Tunisia is not ruled by a dictator.

The immediate trigger for the current protests was the new state budget for 2018, whose implementation began on 1 January. It introduces tax hikes on a number of consumer goods (especially imports) and services, as well as a one-percent increase in value-added tax, contributing to a pre-existing rise in the cost of living that, in a gloomy economic context for most Tunisians, is understandably unpopular. The government says it needs to raise income to balance its finances, and especially to pay for public sector salaries (which account for over half of expenditures). This budget, passed in December 2017, received the support of the Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT), the main trade union federation. In most respects it is more protectionist than liberal, and was opposed by business lobbies.

The government has not been deft in selling its policies: claims that the increases won’t affect the poor have fallen on deaf ears (perceptions of cost-of-living increases are much higher than the 6-percent official inflation rate), and the minister of finance sounded rather Marie-Antoinette-ish when he impatiently suggested in a recent interview that mobile-phone recharge cards, whose prices have increased, were not a basic necessity.

The immediate trigger for the current protests [in Tunisia] was the new state budget for 2018, whose implementation began on 1 January.

At its core, anger against the government’s austerity policies is driven by an overwhelmingly young population with few prospects, especially in the long-neglected interior part of the country. Successive governments have had little success in changing this since 2011, and the current one must reconcile pressure from the street with that coming from its international partners, including the IMF, which has called for accelerated reforms and greater fiscal responsibility.

The protests are mostly non-violent – the large protests during the day have been well-organized and peaceful, expressing the general frustration of the population about the meager returns of the 2011 revolution when it comes to living standards. At night, however, a different crowd comes out, often engaging in looting and attacks on public buildings, stealing from stores or taking advantage of localised chaos for criminal purposes. The rage against the system that periodically erupts in the most deprived areas of the country – and has done so before, during and since the 2011 uprising (indeed there have been similar protests every January for the last three years) – often targets security forces, as the arson of police stations attests.

The police, which must address the rioting, is showing signs of panic and over-reach: among the over 700 persons arrested since the unrest began are left-wing bloggers and activists who have conducted no illegal acts. This reversion to bad old habits of the era of dictatorship is dangerous, as it may encourage further escalation and shift the framing of current unrest in a more anti-state direction. It is also yet another sign of the lack of reform and capacity-building that has plagued the ministry of interior.

There are subtler political dimensions to the unrest. The protest movement is, unsurprisingly, being encouraged by the opposition, especially the far-left, some of whose activists have been arrested. Tunisia is entering a two-year electoral cycle (local in May 2018, parliamentary and presidential by the end of 2019) and the opposition has an interest in positioning itself against the current governing coalition, led by the secular nationalist Nida Tounes and Islamist An-Nahda parties. It is also supported by elements of civil society and activist groups such as the “Fech Nestannew?” (“What are we waiting for?”) campaign, which is expressing a widely-felt resentment against austerity policies.

The diffuse sense that the freedoms gained since 2011 are weakening the state and an authoritarian restoration of some sort is necessary is spreading.

Somewhat paradoxically, the anti-government protests are convenient for Nida Tounes and An-Nahda, perennial rivals who nonetheless share a common foe: Youssef Chahed, the prime minister appointed in August 2016 who must now deal with the unrest. Originally seen as subservient to Béji Caid Essebsi, the Nida Tounes leader who was elected as Tunisia’s president in 2014, Chahed has grown in stature and popularity, especially after he launched an anti-corruption campaign in summer 2017. In recent weeks, Chahed is said to have threatened to arrest senior members of both parties and their allies in the public administration – but has been blocked from doing so. More generally, he has begun to build political alliances in anticipation of 2019’s presidential election, especially with the powerful UGTT. His relationship with Essebsi and An-Nahda leader Rached Ghannouchi has now significantly soured, and they may hope to use the unrest as a pretext to justify his removal or at least dent his appeal.

Previous protests died down after political leaders mobilized to calm the situation or the government granted concessions; this may yet still happen. If not, they carry a risk of amplifying the increasingly prevalent idea that Tunisia’s democratic transition is failing, particularly if security forces over-react and political bickering allows the situation to fester, providing an opening for a wider crackdown in the name of public order. The diffuse sense that the freedoms gained since 2011 are weakening the state and an authoritarian restoration of some sort is necessary is spreading. As Crisis Group argues in its latest report, the danger is that this will encourage political adventurism by would-be saviours on horseback; the resistance any such attempt would engender would likely create far greater unrest, violence and economic misery than the ongoing, often plodding and frustrating, democratic transition.

Tunisia’s leaders, in other words, has little choice but to move forward and work harder to strike a compromise on the social contract – and especially address the historic neglect of parts of the population – as they did on their political transition. Nostalgia for the era of dictatorship or the revolutionary fervor of early 2011 will bring only problems, not solutions.

Contributors

Project Director, North Africa
boumilo
Senior Analyst, Tunisia