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Seven Ways to Steady a Tunisia under New Attack
Seven Ways to Steady a Tunisia under New Attack
Report 137 / Middle East & North Africa

Tunisie : violences et défi salafiste

Alors que l’assassinat de Chokri Belaïd a précipité la Tunisie dans la plus grave crise depuis le début de la transition, ses dirigeants doivent trouver des réponses différenciées aux multiples défis que représente la montée du salafisme.

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Synthèse

L’assassinat de Chokri Belaïd, figure de l’opposition, a plongé la Tunisie dans la crise la plus grave depuis la chute du président Ben Ali en janvier 2011. Bien que les coupables et leurs mobiles n’aient pas encore été identifiés, les soupçons ont rapidement pesé sur des individus proches de la mouvance salafiste. Fondées ou non, ces suspicions ont une fois de plus projeté ce courant sur le devant de la scène. Nombre de non-islamistes sont convaincus du danger qu’ils incarnent. Pire, certains estiment souvent que, nonobstant leur différends, salafistes et membres d’An-Nahda, le parti islamiste au pouvoir, font cause commune. Alors que le pays se polarise et que le Maghreb entre dans une période d’incertitude, l’heure est à des réponses différenciées à des problèmes disparates : réponse sociale à la marginalisation de jeunes qui trouvent dans le salafisme et, parfois, la violence, des exutoires faciles ; réponse idéologique au flou qui caractérise l’orientation d’An-Nahda et l’identité religieuse du pays ; et réponse sécuritaire aux menaces jihadistes qu’il ne faut ni ignorer ni exagérer.

Comme ailleurs dans le monde arabe, le phénomène salafiste – à la fois sa composante dite scientifique, forme d’islamisme plutôt quiétiste qui préconise l’immer­sion des fidèles dans les textes sacrés, et sa composante jihadiste, qui prône traditionnellement la résistance armée face aux forces non musulmanes – prend de l’ampleur depuis quelques temps. Il connait ses premières avancées sous le régime autoritaire de Ben Ali en réaction à la répression subie par les forces islamistes en général et An-Nahda en particulier. Une nouvelle génération de jeunes islamistes qui ne connait pas bien An-Nahda et se fascine pour l’imaginaire de la résistance tchétchène, irakienne ou afghane voit alors le jour.

Le soulèvement de 2010-2011 change la donne, ouvrant des perspectives nouvelles. Les salafistes-scientifiques plutôt discrets et loyalistes sous Ben Ali diffusent désormais avec vigueur leurs idées rigoristes à travers l’action associative et exercent une pression religieuse sur An-Nahda en préconisant notamment l’inscription de la Charia dans la constitution. Quant aux salafistes-jihadistes, ils soutiennent et recrutent parfois pour la lutte armée à l’étranger – en particulier en Syrie – mais affirment renoncer à la violence en Tunisie. Leur pays n’est plus selon eux terre de jihad, mais une terre de prédication au sein de laquelle il faut s’enraciner de manière pacifique, profitant du désordre et des zones de non-droit qui tendent à s’y développer pour promouvoir la loi islamique. Les appréhensions des non-islamistes montent, nombre d’entre eux accusant An-Nahda de connivence avec ces salafistes, le soupçonnant d’avoir un agenda religieux qui ne s’en distingue guère.

Pour l’instant, malgré la chute de l’ancien régime, le vide sécuritaire, les problèmes économiques, les grèves et mouvements de protestation de tout ordre, la libération et le retour d’exil des jihadistes, la Tunisie n’a pour l’instant connu ni conflit armé, ni violences d’ampleur, ni attentat terroriste majeur. La plupart des attaques et agressions salafistes, dont la plus marquante est l’attaque contre l’ambassade américaine le 14 septembre 2012, ont été plus spectaculaires que mortelles. Le pire a été évité en partie grâce à la réponse prudente d’An-Nahda aux expressions religieuses radicales, laquelle relève tant du dialogue, de la persuasion que de la cooptation.

Pourtant, cette réponse connait ses limites. De plus en plus, An-Nahda se trouve dans une position délicate, sous le feu conjoint des critiques non islamistes qui l’accusent de laxisme au niveau sécuritaire et des salafistes qui l’attaquent dès qu’il s’en démarque et soutient le recours à la force. Selon la conjoncture – violences spectaculaires ou vague d’arrestations – An-Nahda essuie les récriminations du premier ou du deuxième camp. Le parti lui-même est divisé entre prédicateurs plus religieux et hommes politiques plus pragmatiques et partagé entre les positions plus flexibles de ses dirigeants et les convictions profondes de sa base militante. Tensions qui se traduisent par un dilemme politique : plus le parti accentue son côté prédicateur et religieux, plus il inquiète les non-islamistes ; plus il se conduit de manière pragmatique, plus il s’aliène une partie de sa base et crée un appel d’air profitant à la mouvance salafiste.

Que l’opposition séculariste fasse preuve d’alarmisme excessif et formule des accusations souvent injustifiées ne fait guère de doute, comme ne fait guère de doute sa difficulté à accepter que des islamistes gouvernent désormais le pays. Mais que ses peurs soient exagérées ne veut pas dire qu’elles soient sans fondement. Cela veut dire au contraire qu’il faut clairement les définir, les distinguer et y remédier. Faire un amalgame et assimiler incidents liés à la pauvreté et au désœuvrement, tentatives d’imposer un ordre moral ainsi qu’un assassinat politique ou des violences jihadistes ne ferait que pousser les salafistes à se regrouper autour de leurs tendances les plus radicales.

Premier phénomène bien réel, la présence accrue de militants salafistes dans les quartiers populaires les plus défavorisés. En effet, ils s’implantent au niveau local, palliant avant tout la faiblesse des services publics dans les zones délaissées. Par endroits, ils sont devenus des acteurs essentiels de la vie économique. Plusieurs donnent des cours de soutien scolaire et règlent des litiges de voisinage, des petits problèmes administratifs, voire des conflits conjugaux. Dans nombre de villages et agglomérations urbaines déshérités, ils s’insèrent dans l’économie informelle et souterraine.

Seconde donnée, l’affirmation d’un dogmatisme religieux, manifestation d’un bras de fer entre deux conceptions (l’une plus tolérante que l’autre) de l’islam. Au début relativement marginales, les violences à caractère vigilantiste se banalisent peu à peu ; certains ont peur de mener leurs activités sur la place publique de crainte de provoquer la colère des salafistes. L’influence de ces derniers s’exprime également par le contrôle qu’ils exercent sur des lieux de culte et de diffusion du savoir. An-Nahda fait le pari que la radicalisation du discours religieux est un phénomène passager, défoulement obligé après les années de plomb de Ben Ali, et qu’intégrer les salafistes permettra de les modérer. Mais ce pari fait craindre à ses détracteurs une islamisation progressive de la société par le bas.

Troisième et ultime réalité, l’existence de groupuscules armés. Pour le moment, ils n’ont pas entrepris d’opération de grande envergure ; certains jihadistes quittent le pays pour la Syrie, le Mali ou l’Algérie où ils ont formé une partie importante des preneurs d’otages du site gazier d’In Amenas, mais la plupart croient encore au succès de la prédication pacifique sur le sol tunisien et n’entendent pas, pour l’heure, recourir à des actions plus violentes que le vigilantisme dont ils sont coutumiers.

Mais le désordre qui agite le Maghreb, la circulation d’armes, la porosité des frontières avec la Libye et l’Algérie ainsi que le retour éventuel de ces jihadistes au pays, risquent d’accentuer le péril. Déjà, le gouvernement a dû faire preuve de davantage de fermeté, vu la multiplication des incidents violents et la radicalisation du discours jihadiste à l’égard d’An-Nahda ainsi que les pressions d’une frange de l’opinion publique, d’éléments du ministère de l’Intérieur et des Etats-Unis suite à l’attaque contre leur ambassade. Résultat, les relations entre salafistes-jihadistes et nahdaouis semblent se dégrader et le danger d’un cercle vicieux fait de durcissement sécuritaire et de radicalisation salafiste pointe.

Pour le gouvernement et An-Nahda en particulier, les défis sont de taille et rendus d’autant plus urgents par le meurtre de Chokri Belaïd. Dans l’immédiat, il s’agit de résoudre la crise politique qui agite le pays. Au-delà, il faudra apporter des réponses adaptées à ces divers problèmes en évitant l’amalgame qui mettrait à l’index la partie la plus islamisée de la population ; limiter le caractère cacophonique du nouvel espace religieux qui se constitue tout en rassurant les plus sécularistes ; renforcer la sécurité sans tomber dans le tout-sécuritaire tout en réformant la justice et la sûreté ; enfin, renforcer la coopération avec les voisins nord-africains dans un contexte tendu et chaotique.

A défaut d’une réaction adéquate des pouvoirs publics et du parti islamiste qui donne le ton au sein de la fragile coalition gouvernementale, les violences, tout autant sociales, juvéniles et urbaines que politiques et religieuses, pourraient franchir un nouveau palier et atteindre un seuil critique.

Tunis/Bruxelles, 13 février 2013

Tunisian special forces take position during clashes with militants in the southern town of Ben Guerdane, near the Libyan border, on 7 March 2016. AFP/Fathi Nasri

Seven Ways to Steady a Tunisia under New Attack

The Islamic State (IS) attack into the heart of the south-eastern Tunisian city of Ben Guerdane opens up a new zone of conflict. This alarming spillover from Libya 30km away requires a fresh response from Tunisia’s political elite, still struggling to steady the country after three major terrorist attacks last year.

Beginning at dawn on 7 March, dozens of IS fighters stormed into the city and attempted to overwhelm the city’s key security installations. They were countered by virtually all regular and specialised units of the police, National Guard and army. Several hundred troops surrounded the city, taking up positions to defend targeted buildings and scouring neighbourhoods for the assailants.

The death toll was heavy: 36 jihadis, eleven members of the security forces and seven civilians were killed. Although the attack has not been officially claimed by IS yet, it is likely linked to the 19 February U.S. airstrike on an IS camp 170km away in Sabratha, in north west Libya, that killed over 40 alleged members of the group, mostly Tunisians.

The Ben Guerdane attack was repulsed by security forces but marks a new departure. It is unprecedented since the “Gafsa coup” of 27 January 1980, when a raiding party armed by Libya and supported by Algerian military intelligence took control of the central Tunisian city of Gafsa and called for a popular revolt. Tunisia should expect further attacks and prepare to mitigate their impact by bearing in mind seven key points:

  1. This was no simple “terrorist” attack. It was a simultaneous assault on an army barracks, the local headquarters of the National Guard and the city’s police station, accompanied by three targeted assassinations of a customs officer, a police officer and a member of the counter-terrorism unit of the National Guard. It was an attempt at a local insurrection, coordinated by some 50 members of IS sleeper cells in Ben Guerdane. The term “terrorist” would obscure the political objectives of the assault: win the support a part of the city’s notoriously rebellious population by inciting an insurrection even as it takes military control of the city. IS broadcast a revolutionary jihadi message from mosque speakers at dawn and attempted to distribute weapons. In this respect, this week’s attack resembles the events of Gafsa in 1980.
     
  2. On this occasion, IS forces were insufficiently numerous and made tactical mistakes despite their knowledge of the terrain. But Tunisia’s armed forces will not always have a numerical advantage. Tunisia’s army, National Guard and police should redouble their vigilance and rapidly draw operational and strategic lessons. A few kilometres from Ben Guerdane, Zarsis, a nexus of illegal migration towards Europe, or Djerba, a touristic hub and centre of Tunisia’s Jewish community, could be targeted. In the west of the country, jihadis operating in the forested mountains along the border with Algeria could take advantage of any new crisis to attack nearby Kasserine or reach as far as central Sidi Bouzid.
     
  3. The attempted insurrection in Ben Guerdane is not just a Tunisian-Libyan affair, but a regional problem that demands a regional response – in particular a significant reinforcement of Tunisian-Algerian political and security cooperation. The mental geography espoused by IS does not adhere to the borders established in North Africa in the twentieth century. Experts on the group say IS members dream of re-establishing the historic borders of the Aghabid dynasty (800-901), which ruled a semi-independent emirate roughly based on the ancient Roman province of Africa Proconsularis, including Tripolitania (western Libya), most of modern day Tunisia and the eastern half of Algeria. In this vision, Ben Guerdane is a strategic nexus point of a “liberated” zone that would tie south-eastern Tunisia to western Libya. The city’s business life has long been dominated by a parallel economy based on an informal foreign currency exchange market and smuggling; it could become a convergence point between jihadis and regional criminal networks.
     
  4. Tunisia’s political class and its media must absolutely avoid any attempt to take advantage of the attack to settle scores or revive the Islamist-secularist divide. A calm examination of facts is necessary, not polemics.
     
  5. A new national discourse is needed to address regional and social divides, particularly a sentiment of historical exclusion in the south of the country. The attacks over the past year – on the Bardo Museum in Tunis in March, a tourist resort in Sousse in June, and the presidential guard in November – have weakened the old discourse of “national unity” advanced by the political class. Tunisia will have to do more to preserve the culture of compromise and civil society inclusion in 2013-14 that helped political activists of the Tunisian National Dialogue Quartet win the 2015 Nobel Peace Prize.
     
  6. Security forces should react in a measured manner when questioning Ben Guerdane residents who may have lent logistic or other support to the IS raiding party. The scale of the attack means they could number in the hundreds. A wave of mass and indiscriminate arrests accompanied by police brutality could polarise families, feed into residents’ frustrations, and increase support for IS in the future.
     
  7. The Tunisia-Libya border cannot be secured without the close collaboration of the local population, especially the smuggling cartels operating in the area. Trying to combat these at the same time as jihadis would dissipate energy and likely feed local resentment of the state, since so much of the local economy depends on this smuggling. In order to secure their cooperation, Crisis Group has argued that the government should consider the creation of free trade zones at the border that would legitimise at least part of the border trade.

A French version of this article was published by Al Huffington Post Maghreb.