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Un enjeu trop important : éviter les violences électorales aux États-Unis
Un enjeu trop important : éviter les violences électorales aux États-Unis
Armed demonstrators attend a '2nd Amendment' rally at the Michigan State Capitol in Lansing, Michigan, U.S. 17 September 2020. REUTERS/Rebecca Cook
Statement / United States

Un enjeu trop important : éviter les violences électorales aux États-Unis

A l’approche des élections aux États-Unis, l’activité extrémiste, la contestation latente et le refus du président Trump de s’engager à un transfert pacifique de pouvoir laissent craindre d’éventuelles violences. Les représentants étatiques et locaux doivent garantir un processus électoral équitable, et les dirigeants étrangers appeler au respect des normes démocratiques.

Aux États-Unis, les élections présidentielles sont toujours tumultueuses, mais celles de 2020 font figure d’exception. Si les Américains sont désormais habitués à ce qu’une certaine rancœur caractérise ces campagnes quadri-annuelles, le rejet du résultat par le président sortant ou la possibilité de violences armées n’avaient jamais auparavant été sérieusement envisagées. En 2020, la situation est différente. Des facteurs de risques qui sonneraient l’alarme dans n’importe quel autre pays ont émergé : polarisation politique liée aux questions raciales et identitaires ; émergence de groupes armés motivées par des considérations politiques ; probabilité accrue d’une contestation des résultats ; et un président, Donald Trump, qui exacerbe plutôt qu’il ne diminue les tensions, afin de promouvoir ses intérêts personnels et politiques. Le risque que des troubles éclatent s’accentuera ou s’atténuera en fonction de la tournure que prendra l’élection, mais il est quasiment certain qu’il demeurera, et qu’il augmentera si l’un des deux camps laisse entendre que l’élection a été truquée. 

Les représentants nationaux à tous les niveaux, les partenaires étrangers, la société civile, ainsi que les médias traditionnels et les réseaux sociaux peuvent contribuer à diminuer ce risque. Les autorités au niveau des États et des localités, soutenus par la société civile, devraient utiliser les quelques jours restant avant l’élection du 3 novembre pour redoubler leurs efforts visant à garantir que les électeurs puissent voter, et les agents électoraux compter leur votes, sans subir d’intimidation. Les médias et les réseaux sociaux devraient, pour leur part, éviter d’annoncer des résultats partiels ou de permettre aux candidats de clamer victoire avant que le processus n’arrive à son terme. Les dirigeants étrangers devraient également attendre avant de féliciter le candidat victorieux. Idéalement, les personnalités influentes du parti républicain, les dirigeants étrangers qui communiquent directement avec le président américain ainsi qu’avec ses proches collaborateurs pourraient lui indiquer que mettre en question le transfert de pouvoir paisible est inacceptable et que s’il tentait de le faire, il ne bénéficierait pas de leur soutien.

Des facteurs de risques qui sonneraient l’alarme dans n’importe quel autre pays ont émergé.

En un sens, il n’est pas surprenant que les États-Unis soient confrontés au spectre de la violence électorale. Si le pays ne connait pas de guerre au sein de ses frontières, la paix n’y règne pas pour autant. L’esclavage, la guerre civile, les lynchages, les conflits dans le monde du travail et le nettoyage ethnique des populations indigènes font partie de son histoire, et les profondes blessures causées par ces évènements n’ont jamais complètement cicatrisé. Les armes prolifèrent, les taux d’homicides par arme à feu sont plus élevés que dans tout autre pays à revenu élevé et le mouvement suprémaciste blanc est profondément ancré. Si l’on en croit les experts du gouvernement américain, ce mouvement serait de plus en plus virulent. L’injustice raciale, les inégalités économiques et les violences policières sont des sources de tension chroniques, qui génèrent régulièrement manifestations pacifiques et troubles civils. Le 25 mai dernier, George Floyd, un homme noir non armé, a été tué par la police à Minneapolis, la plus grande ville du Minnesota. La vague de protestation qui a suivi sa mort a perdu en intensité, mais elle se poursuit encore, cinq mois plus tard. 

Cela étant, il est très inhabituel que des élections américaines menacent de dérailler au point de remettre en question la capacité et la résilience des institutions démocratiques du pays ou de laisser penser que l’usage de la force pourrait influencer les résultats. En 2000, lors de la présidentielle contestée qui opposait le démocrate Al Gore au républicain George W. Bush, le recomptage des votes pour les départager a été perturbé lorsque des manifestants républicains ont envahi des bureaux de dépouillement du Comté de Miami-Dade, en Floride. Cependant, cet incident a tout au plus suscité une indignation contenue. Bush a gagné la présidentielle lorsque la Cour suprême mit fin au recomptage et qu’Al Gore a concédé sa défaite. Au-delà de cet épisode, les commentateurs doivent remonter à 1876 et la bataille électorale opposant le démocrate Samuel Tilden au républicain Rutherford B. Hayes, pour trouver une situation proche de celle d’aujourd’hui. A l’époque, quatre États avaient envoyé des listes de grands électeurs rivaux au Collège électoral, l’organe chargé par la Constitution d’élire le président. L’impasse ainsi créée n’a pu être débloquée que lorsque Tilden a accepté de se retirer, en échange d’un accord fatidique : retrait des troupes fédérales du Sud et abandon  de la protection des esclaves récemment libérés, ce qui marqua les prémices de l’ère ségrégationniste des lois dites Jim Crow. 

Les armes prolifèrent, les taux d’homicides par arme à feu sont plus élevés que dans tout autre pays à revenu élevé et le mouvement suprémaciste blanc est profondément ancré.

L’élection de 2020 diffère si profondément des autres en raison de l’accumulation des facteurs de risque. Le pays connait aujourd’hui des mouvements sociaux et politiques d’une ampleur quasi inédite depuis les années 1960. Les deux grands partis sont polarisés autour de questions liées à l’identité nationale. Beaucoup de démocrates perçoivent cette élection comme un moment où tout, y compris le respect des normes démocratiques, peut basculer, alors que beaucoup de républicains voient en Trump un rempart contre les changements démographiques et culturels qu’ils craignent voir fondamentalement modifier l’identité de la nation. Le recours massif au vote par correspondance dû à la pandémie de la Covid-19 ouvrira probablement la porte à des contestations, et au vu des enjeux perçus, les deux camps se battront probablement jusqu’au bout pour la victoire. Dans ce scénario, la complexité des lois électorales américaines pourrait mener à des mois d’indécision et de tension.

Autre facteur potentiel à prendre en compte : la menace croissante posée par les groupes, cellules et acteurs armés de droite, comme ceux qui ont été arrêtés début octobre alors qu’ils planifiaient de kidnapper la gouverneure démocrate du Michigan, Gretchen Whitmer. Ces groupes pourraient se mobiliser afin d’intimider les électeurs dans les bureaux de vote ou, si les résultats sont contestés, pour attiser le chaos dans les rues. Des acteurs violents issus d’autres parties du spectre politique, notamment des militants qui se sont parfois insinués dans des manifestations pacifiques au cours de l’année dernière, pourraient se trouver au même endroit, au même moment. Un affrontement perturbant l’élection dans un district important d’un État clé comme la Pennsylvanie, le Michigan ou le Wisconsin, dont les votes des grands électeurs pourraient déterminer l’issue électoral, pourrait vite dégénérer.

La complexité des lois électorales américaines pourrait mener à des mois d’indécision et de tension.

Autre facteur potentiel à prendre en compte : la menace croissante posée par les groupes, cellules et acteurs armés de droite, comme ceux qui ont été arrêtés début octobre alors qu’ils planifiaient de kidnapper la gouverneure démocrate du Michigan, Gretchen Whitmer. Ces groupes pourraient se mobiliser afin d’intimider les électeurs dans les bureaux de vote ou, si les résultats sont contestés, pour attiser le chaos dans les rues. Des acteurs violents issus d’autres parties du spectre politique, notamment des militants qui se sont parfois insinués dans des manifestations pacifiques au cours de l’année dernière, pourraient se trouver au même endroit, au même moment. Un affrontement perturbant l’élection dans un district important d’un État clé comme la Pennsylvanie, le Michigan ou le Wisconsin, dont les votes des grands électeurs pourraient déterminer l’issue électoral, pourrait vite dégénérer. 

Cependant, le facteur qui change véritablement la donne cette année est le président Trump lui-même. Ses discours toxiques, dans lesquels il appelle régulièrement à emprisonner ses opposants politiques, sont sans précédent dans l’histoire des États-Unis. Sa rhétorique semble envoyer des clins d’œil aux suprémacistes blancs et est ponctuée de références martiales pouvant donner l’impression qu’il appelle ses partisans à prendre les armes. Mais si la presse et la société civile américaines se sont autant attardées sur la possibilité de violences électorales, c’est surtout parce que Trump lui-même a refusé de s’engager à quitter la présidence de manière pacifique et a suggéré qu’une défaite ne pourrait être due qu’à une fraude électorale. 

Si déroutante que soit la situation, il existe encore de bonnes raisons de croire que les États-Unis pourront traverser ce moment difficile sans connaitre une montée de violence potentiellement déstabilisatrice. Certaines sont structurelles : une armée apolitique qui résistera très certainement  à des instructions illégales et une presse et une société civile dynamiques qui assurent un contre-pouvoir. D’autres éléments sont conjoncturels, mais le plus important d’entre eux est peut-être que les dirigeants des deux partis (y compris, notons-le, les principaux dirigeants républicains) ont indiqué publiquement qu’ils envisageaient la défaite de leur candidat. Plus les électeurs pensent qu’une défaite légitime est possible, moins les accusations démagogiques de fraude électorale seront susceptibles de convaincre.

Toutefois, il ne faut pas tenter le diable. Dans les conditions actuelles, les représentants officiels à tous les niveaux de gouvernement, les partenaires étrangers, la société civile et les médias devraient anticiper les tensions et les griefs des électeurs et réagir rapidement pour y répondre. Pendant les quelques jours qui nous séparent encore des élections, les gouvernements étatiques et locaux devraient se familiariser avec les outils juridiques dont ils disposent et, avec l’appui de la société civile, les utiliser si nécessaire afin que le vote et le dépouillement puissent se dérouler correctement et sans contrainte. 

Les médias et les réseaux sociaux devraient être extrêmement prudents et ne pas annoncer de vainqueur prématurément, en particulier dans les États clés, où les marges seront probablement étroites. Ils ne doivent pas permettre aux candidats de s’en servir afin de se déclarer victorieux avant que les résultats complets ne soient connus, ou diffuser des informations erronées et pernicieuses. Certains ont pris des mesures en ce sens, mais le défi nécessitera une attention de tous les instants. Les chefs d’État étrangers devraient quant à eux éviter de féliciter qui que ce soit avant que le processus institutionnel ne soit arrivé à son terme, et faire fi d’une éventuelle pression de l’administration Trump pour qu’il en soit autrement. Si la situation dégénère, les dirigeants politiques nationaux et étrangers qui ont l’oreille du président et de ses proches collaborateurs devraient lui dire, en privé comme en public, qu’ils ne les soutiendront pas s’ils tentent de perturber les résultats ou, en cas de défaite, le transfert pacifique du pouvoir. 

Dans l’intervalle, les dirigeants politiques américains, à tous les niveaux de pouvoir, devraient suivre l’exemple de deux candidats au poste de gouverneur de l’Utah. Ceux-ci ont enregistré un message d’intérêt public dans lequel ils s’engagent à respecter le processus démocratique. Idéalement, d’autres responsables démocrates et républicains devraient prendre des engagements similaires en amont des élections. 

L’échec des institutions démocratiques à produire une élection sereine et, en fonction des résultats, un transfert pacifique de pouvoir serait délétère pour la population, la gouvernance du pays, la crédibilité de la nation, et son influence dans le monde. Il le serait également pour ses partenaires étrangers lesquels, même après quatre années de présidence Trump, considèrent toujours les États-Unis comme un élément central de stabilité et de sécurité. Avec un peu de chance, et peut-être un peu d’aide de leurs alliés, les États-Unis pourront éviter une période de troubles et en sortir prêts à se concentrer sur les fractures sociales qui ont contribué à provoquer cette position dangereuse.