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Burkina Faso et Niger : des élections à l’épreuve des insurrections ?
Burkina Faso et Niger : des élections à l’épreuve des insurrections ?
President Mahamadou Issoufou of Niger and ECOWAS chairman (R) listens to president of Burkina Faso Roch Marc Christian Kabore (L) during the opening ceremony of ECOWAS G5 security summit in Ouagadougou, on 14 September 2019. ISSOUF SANOGO / AFP
Q&A / Africa

Burkina Faso et Niger : des élections à l’épreuve des insurrections ?

Le Burkina Faso et le Niger se dirigent tous deux vers des élections générales. Rinaldo Depagne et Ibrahim Yahaya Ibrahim décryptent leurs enjeux et insistent sur la nécessité pour leurs vainqueurs de se pencher sur l’insécurité croissante dans les régions rurales, provoquée en grande partie par la présence de groupes jihadistes.

Dans quel contexte politique s’inscrivent ces élections?

Le Burkina Faso et le Niger, deux pays cruciaux pour la stabilité du Sahel central, se dirigent vers des élections présidentielles et législatives, respectivement les 22 novembre et 27 décembre 2020, alors que la sous-région traverse une période d’instabilité politique – marquée notamment par le coup d’État au Mali – et de violences insurrectionnelles. Si le vote devrait avoir lieu sans trop d’accrocs dans les capitales, il sera très certainement perturbé dans certaines zones rurales où la tenue des scrutins s’inscrit dans un contexte de tensions socioéconomiques et politiques et d’insécurité chronique. Les favoris des scrutins, le président burkinabè sortant Roch Marc Christian Kaboré et l’ancien ministre nigérien de l’Intérieur Bazoum Mohamed, semblent vouloir continuer à donner la priorité aux réponses sécuritaires. Si elles sont nécessaires, elles ont toutefois largement échoué à contenir l’expansion des violences, en particulier de nature jihadiste. Il incombera aux gagnants, quels qu’ils soient, de trouver d’autres réponses à cette crise sécuritaire rurale qui risque de nourrir des tensions politiques.

Au Burkina Faso, six ans après le renversement du président Blaise Compaoré, les autorités ont ouvert l’espace politique à l’opposition. Avec treize candidatures à la présidentielle retenues par le Conseil constitutionnel, le pouvoir ne semble pas avoir exercé de pressions sur les institutions chargées d’organiser et de superviser les élections pour bloquer certaines personnalités potentiellement dérangeantes. Notables parmi celles-ci, le général de division Yacouba Isaac Zida, ancien Premier ministre de la transition et numéro deux du controversé Régiment de sécurité présidentielle de Compaoré. Son influence sur certains segments des forces armées est toujours perçue comme dangereuse par l’entourage du président Roch Marc Christian Kaboré. Sa candidature a néanmoins été retenue, cela malgré des poursuites judiciaires en cours pour “désertion en temps de paix”, qui auraient pu constituer une excuse toute trouvée pour l’écarter de la présidentielle.

Les candidatures retenues comprennent aussi des personnalités issues de la société civile ou de nouveaux segments de l’opposition, signalant un certain renouvellement des acteurs politiques. Ce phénomène est un signe à la fois de la qualité du débat public et du dynamisme de la société civile. Il permet notamment à de jeunes politiciens, comme l’ancien ministre de la Culture Tahirou Barry, 45 ans, de se positionner pour l’avenir. Ce renouvellement doit toutefois être relativisé.  Les favoris du scrutin sont tous issus du système du président Blaise Compaoré, comme le président sortant Kaboré, qui fut son ancien Premier ministre. Son principal challenger, Zéphirin Diabré, candidat de l’Union pour le progrès et le changement (UPC), a lui été ministre de l’Economie, des Finances et du Plan de 1994 à 1996.

Si la relative ouverture politique est à saluer, certaines zones rurales du pays souffrent d’une insécurité chronique.

Si la relative ouverture politique est à saluer, certaines zones rurales du pays souffrent d’une insécurité chronique. Deux dynamiques affectent les zones rurales reculées du Soum, du Centre-Nord et de l’Est : l’influence grandissante des jihadistes, ainsi que la prolifération des groupes d’autodéfense à base communautaire. De même, les centres urbains sont le théâtre de frustrations sociales, économiques et politiques récurrentes, même si les importantes manifestations organisées en 2019 dans les grandes villes pour protester contre la précarité du niveau de vie, le manque de réformes économiques, la corruption ou l’insécurité ont baissé en intensité en 2020. L’insécurité qui règne dans les périphéries pourrait à terme se conjuguer à d’autres facteurs, notamment les conditions de vie difficiles d’une frange importante des populations urbaines, pour raviver cette grogne populaire.

Au Niger, dix ans après le coup d’Etat ayant conduit à la chute du président Mamadou Tandja (2000-2010), le pays se dirige, pour la première fois de son histoire, vers un transfert de pouvoir d’un président démocratiquement élu à un autre – ceci, alors que la classe politique se renouvelle progressivement. En effet, le président Mahamadou Issoufou a effectué deux mandats, le maximum autorisé par la constitution, et ne se représentera pas. Sa décision est notable dans une partie du continent où certains dirigeants s’accrochent au pouvoir. Le scrutin nigérien suscite par ailleurs un engouement important, notamment auprès des jeunes. Plus de 40 candidats à l’élection présidentielle ont déposé leur dossier, dont de nombreux quadragénaires qui se présentent pour la première fois.

Parallèlement, les personnalités qui ont occupé le devant de la scène politique nigérienne depuis le début de l’ère démocratique dans les années 1990 se retirent progressivement. Le renouvellement de la classe politique nigérienne doit cependant, lui aussi, être relativisé. Il y a des exceptions notables : l’ancien président Mahamane Ousmane (1993-1995), et l’ancien Premier ministre Hama Amadou, qui ont fait acte de candidature à la présidentielle. Par ailleurs, Seyni Oumarou du Mouvement national pour la société et le développement (MNSD-Nassara) et Albadé Abouba du Mouvement patriotique pour la République (MPR-Jamhuriya) sont tous deux des collaborateurs de l’ancien président Tandja, et ont pris la tête de formations politiques créées après le coup d’Etat de 2010. La candidature de Hama Amadou a été rejetée par la Cour constitutionnelle le 13 novembre 2020, mais ce rejet met également en cause l’ouverture politique. Condamné à un an de prison dans une affaire de recel d’enfants, la cour l’a jugé inéligible au regard de la loi électorale. Ses partisans dénoncent une instrumentalisation de la justice, qu’ils estiment inféodée au pouvoir.

Le favori de la présidentielle, Bazoum Mohamed, est le candidat du parti au pouvoir, le Parti national pour la démocratie et le socialisme (PNDS-Tarayya). Vétéran de la politique nigérienne, il a longtemps secondé Mahamadou Issoufou à la tête du parti et a servi comme ministre des Affaires étrangères (2011 – 2015) et ministre de l’Intérieur (2016 – 2020). Il semble être en position de force.

Au Niger comme au Burkina, l’incapacité des autorités à contenir l’insécurité dans les zones rurales alimente aussi les frustrations politiques dans la capitale, au même titre que la corruption.

Au Niger comme au Burkina, l’incapacité des autorités à contenir l’insécurité dans les zones rurales alimente aussi les frustrations politiques dans la capitale, au même titre que la corruption. Les violences touchent principalement les régions du Tillabéri, où les insurgés islamistes ont exploité des conflits locaux pour asseoir leur présence, mais l’instabilité se propage de plus en plus vers la capitale, Niamey. Des manifestations se déroulent début 2020 pour protester contre le gouvernement, accusé de complicité de détournement dans l’achat d’équipements militaires, et pour soutenir l’armée dans ses efforts de lutte contre l’insécurité. Ici aussi, si les autorités ne parviennent pas à enrayer durablement l’insécurité qui affecte les périphéries, celle-ci s’ajoutera vraisemblablement aux autres motifs qui nourrissent la grogne sociale dans la capitale.

Comment les violences importantes qui perturbent plusieurs régions du Niger et du Burkina Faso pèsent-elles sur la tenue des élections ?

Le Burkina Faso et le Niger font tous les deux face à des insurrections, notamment jihadistes, générant une insécurité qui perturbe incontestablement le processus électoral. Des centaines de milliers d’électeurs n’ont pas pu être enrôlés, et les opérations de vote s’annoncent impossibles dans certaines régions d’où l’Etat s’est replié, sinon retiré. Cette difficulté renforce le décalage entre les capitales, où la vie politique est relativement dynamique, et les zones rurales touchées par les insurrections, et accentue en conséquence le sentiment de marginalisation de ces populations – marginalisation qui explique en partie le succès des jihadistes auprès de ces communautés.

L’insécurité rend plusieurs régions du Burkina difficilement accessibles aux agents de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), ce qui y complique, voire rend impossible, la tenue du vote. Selon cette institution, 1.619 secteurs et villages sur les 9.299 que compte le pays n’ont pas été couverts par l’opération d’enrôlement sur les listes électorales. De plus, des centaines de milliers de personnes déplacées par la violence ne pourront pas prendre part au scrutin, leurs documents d’identité ayant été perdus ou détruits pendant leur fuite. Le Burkina Faso compte un million de déplacés internes, dont 30 pour cent se trouvent dans l’impossibilité de voter faute de pièces d’identité, selon le Haut-Commissariat des Nations-unies pour les réfugiés.

Face à ce défi, les autorités burkinabè ont adopté une modification controversée du code électoral stipulant qu’en “cas de force majeure ou de circonstances exceptionnelles”, seuls les résultats des bureaux de vote ouverts seront pris en compte. Cette modification devrait favoriser les partis fortement implantés dans les zones du territoire sécurisées, notamment le plateau central autour de Ouagadougou, dont le parti présidentiel, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), et l’ancien parti au pouvoir, le Congrès pour la démocratie (CDP). En provoquant de la sorte l’exclusion des populations des zones insurrectionnelles, l’insécurité renforce davantage le décalage entre le centre et la périphérie rurale, un phénomène ayant lui-même contribué au développement des insurrections.

L’enrôlement électoral a lui aussi piétiné dans les zones du Niger frontalières avec le Mali et le Burkina Faso, où les jihadistes ont une forte présence. Dans la région de Tillabéri (nord-ouest), des agents d’enrôlement ont été pris pour cibles par des jihadistes, qui ont menacé tous ceux qui oseraient prendre part au vote. En conséquence, seules 67 pour cent des personnes en âge de voter ont été enrôlées dans cette région, contre une moyenne nationale de plus de 76 pour cent.

Cette perturbation des opérations de vote pourrait renforcer dans les régions concernées un sentiment déjà très présent de marginalisation politique, en particulier chez les Peul nomades.

Cette perturbation des opérations de vote pourrait renforcer dans les régions concernées un sentiment déjà très présent de marginalisation politique, en particulier chez les Peul nomades. La région de Tillabéri est un bastion de l’opposition, dont certains membres voient les problèmes liés à l’enrôlement électoral comme une tentative de supprimer leurs votes. Ici aussi, les élections illustrent et semblent même accentuer un réel décalage entre centre et périphérie rurale.

Ces élections vont-elles marquer un changement de cap des réponses apportées à l’insécurité ?

Si les élections burkinabè et nigérienne ne génèrent pas elles-mêmes de violences dans les capitales, il sera crucial pour leurs vainqueurs de chercher des solutions à l’insécurité croissante dans certaines zones rurales. En l’absence de réponse concluante, l’insécurité pourrait s’ajouter aux autres facteurs – tels que les difficultés socioéconomiques ou la corruption – pour alimenter des mouvements de protestation. L’exemple du Mali est dans tous les esprits : là aussi, l’insécurité figurait en bonne place parmi les griefs du mouvement de protestation ayant mené au coup d’Etat du 18 août. Fait notable : les évènements de Bamako ont eu lieu dans le sillage de tensions post-électorales.

Au Burkina, l’insécurité est d’ailleurs au cœur du débat électoral. Une réflexion s’amorce sur l’opportunité de dialoguer avec les insurgés, y compris jihadistes, alors qu’une logique d’affrontement a prévalu jusqu’à présent, sans succès. Plusieurs signes récents indiquent que le président Kaboré, favori de la présidentielle, explore discrètement l’option du dialogue, même s’il continue officiellement de privilégier l’approche militariste. Son principal concurrent, Zéphirin Diabré, ainsi qu’Eddie Komboïgo, dirigeant de l’ancien parti au pouvoir et actuelle troisième force politique du pays, ne rejettent pas l’option militaire mais estiment que le dialogue avec les groupes jihadistes pourrait être un outil de résolution de la crise actuelle.

Ces appels au dialogue marquent un changement sur la scène politique burkinabè. Il y a quelques mois encore, les appels publics à négocier avec les groupes armés étaient rares et perçus par une grande partie de l’opinion publique comme un acte de complicité. Le nouveau président élu, quel qu’il soit, devrait prendre en compte cette évolution et rééquilibrer la stratégie anti-insurrectionnelle en explorant de manière plus décomplexée l’option du dialogue avec les groupes armés. Compte tenu de la menace que représentent ces groupes pour la sécurité nationale, tous les partis devraient aider le président élu à engager et à faire fructifier ces négociations, notamment en mettant à disposition leurs réseaux d’élus locaux pour tenter d’établir des contacts avec les groupes d’insurgés. Plus largement, le nouveau président élu devrait s’atteler au dossier prioritaire des communautés rurales marginalisées, dans lesquels les groupes armés puisent soutiens et recrues.

Au Niger, où aucun candidat n’a encore publié de programme, les discours politiques se limitent pour l’heure à des invectives politiciennes plutôt qu’à la formulation de vrais projets de société. Tout semble cependant suggérer que le favori du scrutin, Bazoum Mohamed, compte poursuivre la stratégie du président Issoufou – une approche avant tout militariste, qui tend toutefois la main aux insurgés qui désireraient déposer les armes.

Les politiciens nigériens devraient dès à présent s’atteler à formuler des propositions concrètes, principalement pour engager une réforme de la gouvernance capable de recréer un lien de confiance entre populations rurales et autorités centrales. Plutôt que de privilégier l’outil militaire, qui peine à faire ses preuves, l’Etat devrait amorcer son retour à long terme dans les zones d’insurrection en s’attaquant aux problèmes qui tendent à rapprocher certaines communautés des jihadistes. Comme l’a suggéré Crisis group dans ses publications, cette réforme pourrait s’articuler autour d’une amélioration des services publics dans les zones rurales et s’atteler à assurer une meilleure représentativité des communautés politiquement marginalisées, telles que les Peul nomades des zones frontalières.

Dans les deux cas, le moment électoral devrait être l’occasion de lancer une réflexion approfondie sur la lutte anti-insurrectionnelle. Il ne s’agit pas d’abandonner l’option sécuritaire, mais plutôt de repenser cette dernière en appui d’une stratégie visant avant tout à recréer des liens forts entre gouvernement et communautés rurales marginalisées.

Contributors

Deputy Program Director, Africa & Project Director, West Africa
Consulting Analyst, Sahel
IbrahimYahayaIb