Palestine: le 'pari islamiste' de Mahmoud Abbas
Palestine: le 'pari islamiste' de Mahmoud Abbas
What’s at Stake at Jerusalem’s Holy Esplanade?
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Palestine: le 'pari islamiste' de Mahmoud Abbas

LA DÉCISION du président Mahmoud Abbas de reporter les élections législatives palestiniennes ajoute un degré d'incertitude à une consultation populaire qui n'en manquait pourtant pas.

Le Fatah, organisation nationaliste créée par Yasser Arafat, exerce une domination absolue dans l'arène politique palestinienne depuis des décennies. Il jouit des avantages incontestés du pouvoir, du soutien des institutions de l'Autorité palestinienne et de celui des principaux acteurs internationaux.

Organisation islamiste radicale, le Hamas n'a, lui, jamais participé à des élections nationales, ne possède aucune expérience gouvernementale et se voit traiter de mouvement terroriste par les Etats-Unis et l'Europe. Or, c'est le Fatah qui prend peur, quand le Hamas gagne en confiance.

Comble du paradoxe, ce sont Israël et les pays occidentaux - d'habitude si prompts à encourager les avancées démocratiques palestiniennes - qui ont appelé au report du vote, espérant qu'avec le temps, l'aide internationale et le retrait israélien de Gaza, le Fatah regagnerait un peu de soutien populaire. Et c'est le Hamas - d'habitude si hostile à l'ingérence internationale - qui appelle de ses voeux l'envoi d'observateurs pour vérifier l'équité du scrutin !

On voit là les premiers résultats de l'irruption de l'islamisme dans le projet de démocratisation du monde arabe. La montée du Hamas est fonction de plusieurs facteurs, en particulier de la crise du Fatah.

Les accords d'Oslo (1993) ont introduit au sein du mouvement d'Arafat une contradiction qu'il n'a toujours pas su résoudre. Est-il un mouvement de libération nationale, dont les dirigeants sont des militants, l'objectif l'indépendance et l'instrument principal la résistance ? Ou est-il un parti, dont les dirigeants sont des hommes d'Etat, l'objectif la création d'institutions et l'instrument principal la négociation ?

La formation de l'Autorité palestinienne - Etat virtuel exerçant des pouvoirs partiels sur un espace morcelé - aura poussé la contradiction quasiment au point de rupture. Le tout fait dire à nombre de Palestiniens qu'ils ont perdu la partie le jour où ils ont gagné un sanctuaire. En plus de trois décennies, le Fatah aura écrit l'histoire du peuple palestinien ; il semble désormais en passe de perdre le fil.

L'heure du Hamas aurait-elle sonné ? L'effondrement du processus de paix et le déclenchement de la seconde intifada semblent lui avoir donné raison. Dorénavant, il peut rejoindre un processus nouveau, et non celui qu'il a longtemps combattu. Il peut donner à Mahmoud Abbas une chance sans avaliser les accords d'Oslo ; et intégrer les institutions palestiniennes sans pour autant approuver leurs politiques antérieures.

Au moment où le Fatah confronte fronde publique et dissensions internes, le Hamas, doté d'un impressionnant ensemble d'institutions religieuses et sociales, peut se prévaloir d'une organisation plus cohérente et d'une présence sur le terrain plus efficace. Jouissant d'une position de force relative, il est persuadé de pouvoir conserver son indépendance tout en pesant sur les décisions de l'OLP et de l'Autorité, ainsi que sur le caractère religieux de la société palestinienne.

Bien que la méthode et l'optique de Mahmoud Abbas diffèrent des leurs, les islamistes perçoivent des convergences possibles. Ainsi, le projet de réforme institutionnel prôné par le président palestinien - plus de transparence, de démocratie - n'est pas pour déplaire au Hamas. Il ne possède pas la capacité de dialoguer avec Washington ou Israël, mais il ne s'y oppose pas pour autant. Le cessez-le-feu agencé par Abbas (certes, partiel et incertain) tombe aussi à pic.

Les Palestiniens sont las du conflit, et sa poursuite par le Hamas risquerait de lui coûter le soutien du public. Par ailleurs, les opérations militaires israéliennes lui ont causé la disparition de la quasi-totalité de ses dirigeants historiques et la dégradation de sa capacité opérationnelle. Un répit, même provisoire, est pour le Hamas chose souhaitable.

Dans ce contexte, les efforts répétés du président palestinien pour intégrer le Hamas peuvent apparaître comme une entreprise curieuse, dans un moment inopportun. Abbas a hérité, avec le Fatah, d'une organisation flasque, fragmentée et désorientée, dont la force principale réside dans sa gloire passée et ses dirigeants disparus. Et, cent jours après son élection, il n'a toujours pas pu convaincre des bienfaits de sa politique.

Pourquoi choisit-il ce moment fragile pour tenter d'ouvrir le système politique au mouvement islamiste ? Israéliens et Américains, craignant l'impact d'une forte influence islamiste et convaincus qu'Abbas ne peut réussir sans éventuellement se confronter au Hamas, mettent en doute sa stratégie.

Ils ne sont pas seuls. Des rangs du Fatah monte un grondement sourd. Abbas mettrait le Fatah en péril, menacerait sa suprématie, préparerait la voie à un triomphe islamiste. Le report des élections législatives est l'illustration éclatante de ce désaccord. Abbas conçoit les choses différemment. Pour lui, incorporer le Hamas peut changer et l'organisation islamiste, et le Fatah, et la manière dont les Palestiniens vivent la politique. Les cadres du Fatah ont beau reprocher au président ce qu'ils craignent devoir être des résultats électoraux décevants, c'est l'accuser d'une éventualité pour laquelle ils n'ont qu'eux-mêmes à blâmer.

Le Fatah, y compris dans les efforts qu'il entreprend pour se sauver, atteste des raisons de sa défaillance. Prétextant de désaccords sur le mode de scrutin, il a obtenu son report, démontrant qu'il est prêt à exercer le pouvoir, non à le remporter. Exagérant les risques d'un triomphe islamiste, sollicitant des fonds internationaux pour contrebalancer les activités caritatives du Hamas, il semble ne pas comprendre qu'injecter de l'argent dans une organisation accusée de corruption n'est pas le meilleur moyen de redorer son image. Si, au contraire, le Fatah devait se battre pour ses votes puis composer avec une présence parlementaire islamiste forte, ses dirigeants se verraient dans l'obligation de resserrer leurs rangs, de discipliner leurs militants, d'articuler un programme politique national, d'agir de façon plus transparente et de freiner les ambitions personnelles.

Cela étant, la perspective de l'intégration politique du Hamas soulève maintes craintes. Certains redoutent qu'il prenne le contrôle de la bande de Gaza ou même de l'Autorité. D'autres, qu'il réduise la marge de manoeuvre de Mahmoud Abbas. D'autres encore, qu'il bloque toute initiative de paix.

Aucune de ces appréhensions ne peut être écartée. Mais chacune ne reflète au mieux qu'une lecture incomplète de cette organisation.

Que le Hamas croisse ne fait guère de doute, mais il bute sur un plafond défini par le nombre limité de Palestiniens qui adhèrent franchement à son programme. Les élections locales l'ont démontré : le Fatah demeure la principale organisation, malgré les progrès de son rival. La majorité des Palestiniens rejette l'approche islamiste. Le Hamas bénéficie dans l'opinion d'un soutien dérivé qui mesure moins l'attrait de son programme que la défiance populaire envers le processus de paix, l'Autorité palestinienne et les conditions de vie.

Que changent ces données, et la popularité du Hamas diminuera d'autant. Avec une réputation que n'a pas souillée l'exercice du pouvoir, le Hamas risque d'enregistrer de bons résultats lors des premières élections. Mais, si Mahmoud Abbas réussit son pari, si Israël et les Etats-Unis coopèrent pour améliorer la situation sur le terrain et offrir un espoir politique tangible, le lustre islamiste sera automatiquement terni lorsque adviendront les prochaines échéances. D'ailleurs, le Hamas ne détient ni plan de gouvernement ni réponses pratiques aux questions que ne manquerait de soulever son avènement éventuel au pouvoir.

Il dénonce régulièrement les négociations avec Israël, mais réalise qu'elles sont indispensables si l'objectif est la récupération des territoires occupés et l'amélioration des conditions de vie.

Les Etats-Unis refusent de dialoguer avec lui, mais le Hamas comprend que bien des choses ne peuvent se faire qu'avec le concours politique et économique de Washington. S'il accédait au pouvoir, il sait que s'ensuivrait une forte réaction internationale, se traduisant par un déclin de la situation matérielle du peuple palestinien.

La responsabilité politique n'est pas, aujourd'hui, l'objectif du Hamas, pour une raison supplémentaire : aussi longtemps qu'il se trouvera en dehors du pouvoir, les Palestiniens lui seront gré de chaque service social rendu. Une fois au pouvoir, ils lui feront grief de chaque service social manquant.

Habitué aux pratiques oppositionnelles, non à la responsabilité, le Hamas ne veut pas être tenu pour responsable au cas où Abbas viendrait à échouer. Il voit bien des avantages dans la géométrie politique conçue au Liban par le Hezbollah, opérant à la fois dans et hors les institutions, refusant d'approuver leurs décisions mais acceptant implicitement de s'y soumettre, dénonçant les actions officielles tout en en tirant parti.

Tel que le voit le président palestinien, si le Hamas est déterminé à rester dans l'opposition, autant qu'il le fasse de l'intérieur. Abbas ne nourrit que peu d'illusions sur la volonté du Hamas à accepter ses conceptions sur l'usage de la force, la coexistence à long terme avec un Etat juif ou la politique d'un Etat palestinien indépendant.

Mais il estime que, une fois qu'elle aura rejoint l'OLP et le Parlement palestinien, l'organisation islamiste verra les choses d'un autre oeil et devra composer, y compris avec les décisions qu'elle désapprouverait.

A ceux qui critiquent Mahmoud Abbas ou lui reprochent sa naïveté, il répond en demandant : quelle est l'alternative ? Le statu quo permet au Hamas d'opérer hors du système, de dénoncer ses tares tout en profitant de ses résultats.

Il lui permet de maudire tout arrangement politique avec Israël sans devoir proposer de substitut. Enfin, il interdit à ceux qui n'appartiennent pas au Hamas de peser sur le débat entre partisans d'une ligne dure et militants pragmatiques, qui agite le mouvement islamiste.

Pour le président palestinien, marginaliser le Hamas, c'est aussi mettre sa propre stratégie à la merci d'une attaque armée. Une fois ce dernier devenu acteur parlementaire, il est persuadé qu'il pourra davantage compter sur son engagement à respecter la trêve et sa capacité à l'imposer à sa base. Etrange ironie : aux yeux du président Abbas, traiter avec le Hamas est, de ce point de vue, bien plus aisé que traiter avec son propre Fatah !

Une approche conflictuelle comporterait davantage de périls. Le Hamas est devenu partie intégrante de la société, avec des racines profondes et la loyauté d'une fraction importante du peuple. Tant que durera l'occupation israélienne, toute tentative de le désarmer par la force provoquerait une résistance puissante, entraînerait presque automatiquement un conflit civil, et serait largement dénoncée - et pas seulement par les sympathisants islamistes. D'ailleurs, comment demander à l'Autorité palestinienne qu'elle réussisse là où Israël, avec sa puissance de feu, a échoué en quatre ans de conflit ?

Le problème de la société palestinienne ne se situe pas dans une supposée confrontation entre jeunes réformistes et vieux caciques. Il a d'abord trait à l'identité de ses deux principales organisations. L'une, le Fatah, se cherche ; l'autre, le Hamas, hésite encore à se trouver.

Ce problème doit être résolu par l'incorporation dans le champ politique légitime des forces aujourd'hui marginalisées, plutôt que par leur exclusion au nom d'une hypothétique menace islamiste.

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