Boko Haram, reflet d’un profond malaise au Nigeria
Boko Haram, reflet d’un profond malaise au Nigeria
Op-Ed / Africa

Boko Haram, reflet d’un profond malaise au Nigeria

C’est un début d’année difficile pour le Nigeria. Le groupe terroriste Boko Haram continue sa série d’attentats meurtriers, particulièrement au nord du pays. Suite aux attaques contre cinq églises lors de la période de Noël, le président Goodluck Jonathan a été amené à déclarer l’état d’urgence dans quatre États du nord et à ordonner la fermeture des frontières avec le Cameroun, le Tchad et le Niger.

Le meurtre de son ancien chef, Mohammed Yusuf, alors qu’il était en garde à vue en 2009, a motivé le groupe à intensifier ses actions. En août 2011, un attentat suicide contre les bureaux des Nations unies dans la capitale, Abuja, a brusquement attiré l’attention internationale  sur ce phénomène. L’attaque du 20 janvier dernier reste la plus meurtrière : des explosions en série et des attaques armées dans la métropole de Kano, dans le nord du pays, ont entrainé 186 morts.

La secte a été fondée en 2002 à Maiduguri, capitale de l’État de Borno (Nord-Est), l’une des régions les plus pauvres du Nigeria. L’origine de son nom, qui signifie « l’éducation occidentale est un péché », reste mystérieuse. Le groupe préfère s’identifier sous le nom de « Jama’atu Ahlus Sunna Lid Da’awati wal Jihad ». Si l’identité de tous ses dirigeants actuels n’est pas connue, Yusuf a fortement influencé ses orientations. Partisan d’une interprétation fondamentaliste de l’islam, l’instauration d’un État islamique régi par la charia est au cœur de son combat politique et religieux.

L’islamisme et ses variations les plus radicales ne sont pas un phénomène nouveau au Nigeria. Boko Haram s’inscrit dans une tendance à la radicalisation religieuse, de plus en plus tentée par la violence, au sein de sectes musulmanes au nord du pays, à  l’instar du mouvement Maitatsine, fondé par le prêcheur Marwa, originaire du nord-Cameroun dans les années 1970.

Animé par un désir de venger l’exécution de Yusuf et l’arrestation de plusieurs de ses membres, Boko Haram cible principalement les forces de sécurité nigérianes. Des attaques ont aussi visé des églises et des mosquées, tuant des imams qui avaient affiché leur hostilité et suscitant la hantise du déclenchement d’un conflit religieux dans un pays de 160 millions d’habitants divisé presque à parts égales entre chrétiens et musulmans.

La complexité de ses opérations a soulevé nombre de questions quant à l’existence de liens avec des mouvements terroristes extérieurs. Boko Haram a d’ores et déjà revendiqué des affiliations, et des programmes d’entrainement conjoints avec des groupes au Yémen, en Somalie, et avec al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi).

En reconnaissant l’infiltration par le groupe des institutions étatiques et des services de sécurité, le président du Nigeria a cependant souligné la dimension d’abord nationale du problème. Il est en effet possible que l’approvisionnement en armes de Boko Haram ait été facilité par des officiers corrompus.

Les arrestations du porte-parole du mouvement et de plusieurs autres membres ont donné aux autorités nigérianes un certain répit face aux critiques sur leur manque de réactivité. Mais celles-ci n’apportent pas de réponse à la question de fond : pourquoi et comment Boko Haram a pu devenir en peu de temps un groupe terroriste aussi mortellement puissant?

C’est une illustration des tares plus profondes du système politique nigérian. La majorité des Nigérians condamnent sans ambiguïté la violence et les crimes perpétrés par le groupe, beaucoup partagent néanmoins leur colère face à la corruption des dirigeants et l’incapacité d’un État qui ne peut maintenir l’ordre public, améliorer l’accès aux services de base et créer des emplois.

C’est également une manifestation du malaise spécifique du nord du Nigeria. Le rejet de la laïcité et des autorités qui incarnent le pouvoir séculier est ancré dans l’histoire du nord du pays. Si les appels de Boko Haram à l’instauration d’un État islamique ne sont souvent pas pris au sérieux par la population nigériane, ils témoignent d’un mécontentement politique et social trouvant de son expression dans l’adhésion à un islamisme radical.

La pauvreté de masse qui sévit dans le Nord a aliéné davantage ces populations, créant un terreau fertile au recrutement des jeunes pour n’importe quelle cause, y compris celle que leur proposent les extrémistes religieux locaux. Si le gouvernement n’offre aucune réponse aux besoins des communautés de plus en plus isolées dans les régions septentrionales, toutes les formes d’extrémisme continueront à prospérer. Le président Goodluck Jonathan et son gouvernement doivent aussi rechercher le plus large soutien politique à une stratégie pour mettre un terme à la violence et répondre aux problèmes économiques, politiques et sociaux qui ont rendu possible l’émergence et le développement de Boko Haram.

Nigerian Army soldiers stand at a base in Baga on August 2, 2019. Intense fighting between a regional force and the Islamic State group in West Africa (ISWAP) has resulted in dozens of deaths. AUDU MARTE / AFP
Briefing 180 / Africa

Après Shekau : faire face aux jihadistes dans le nord-est du Nigéria

Une franchise de l’EI a renforcé sa présence dans certaines parties du nord-est du Nigéria. Pour l’endiguer, Abuja devrait faciliter la démobilisation des insurgés de la faction rivale, protéger les déplacés et collaborer avec les pays voisins pour priver les jihadistes de tout soutien matériel extérieur.

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Que se passe-t-il ? Depuis mai 2021, l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO), la faction la plus puissante du mouvement jihadiste Boko Haram, a largement décimé la faction rivale dirigée par feu Abubakar Shekau, s’emparant de nouveaux territoires. Les autorités ont intensifié les opérations militaires et autres efforts de stabilisation contre l’EIAO. 

Comment est-ce arrivé ? Le coup de force de l’EIAO intervient après des années de tensions au sein de Boko Haram, qui ont fini par diviser le mouvement. Le noyau de l’Etat islamique (EI) semble avoir intensifié son soutien aux commandants qui avaient quitté Shekau en 2016, les considérant comme des partenaires plus fiables pour combattre l’Etat nigérian.

En quoi est-ce significatif ? L’EIAO s’est renforcé depuis la mort de Shekau, malgré l’amélioration des capacités aériennes de l’armée nigériane, qui lui a permis de mieux protéger les villes de garnison. L’EIAO s’étend dans de nouvelles zones rurales du nord-est du Nigéria. La dispersion d’anciens combattants de Shekau pourrait aggraver l’insécurité ailleurs dans le nord du Nigéria. 

Comment agir ? Les autorités devraient redoubler d’efforts pour démobiliser les combattants de Shekau. Elles devraient aider les civils à ne pas se réinstaller dans les zones contrôlées par l’EIAO, où risques sécuritaires et taxation jihadiste perdurent. Abuja et ses partenaires devraient renforcer leur effort de renseignement afin d’endiguer le soutien de l’EI à l’EIAO.

I. Synthèse

La franchise locale de l’Etat islamique (EI) consolide son emprise sur les zones rurales du centre et du sud de l’Etat de Borno, au Nigéria. L’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO) a décimé la faction jihadiste rivale Jama’tu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (JAS), dont le défunt chef, Abubakar Shekau, avait dirigé le mouvement jihadiste longtemps connu sous la désignation de Boko Haram. L’armée de l’air nigériane parvient en grande mesure à repousser les grosses attaques de l’EIAO contre les villes du nord-est du pays où sont basés les militaires. En conséquence, au nom de la « stabilisation », le gouvernement de l’Etat de Borno estime qu’il peut commencer à fermer les camps qui accueillent des centaines de milliers de personnes déplacées par le conflit. Les autorités devraient cependant éviter de pousser les civils à se réinstaller là où l’EIAO est actif. Elles devraient intensifier leurs efforts pour endiguer l’EIAO en gérant mieux les transfuges jihadistes et en cherchant à obtenir la reddition des éléments dispersés du JAS. Cela permettrait de réduire le risque d’un débordement du conflit que l’EIAO pourrait exploiter. Le Nigéria et ses voisins devraient également renforcer leur coopération en matière de renseignement, notamment pour juguler ce qui semble être un afflux de conseils et d’argent en provenance du noyau dur de l’EI.

L’EIAO monte progressivement en puissance. En mai 2021, les combattants de l’EIAO ont pris d’assaut la forêt de Sambisa et ont encerclé le chef du JAS, Shekau. Ce dernier s’est alors suicidé avec une ceinture d’explosifs. L’EI aurait autorisé l’opération. Cela a intensifié les tensions qui avaient déjà divisé le mouvement Boko Haram en deux factions principales, EIAO et JAS. Depuis la mort de Shekau, l’EIAO a absorbé dans ses rangs plusieurs groupes de combattants du JAS, mais elle se heurte toujours à la résistance d’autres unités pro-JAS, notamment le groupe Bakura basé dans les marais, les îles et les rives de la partie nord du lac Tchad. Parallèlement, de nombreux éléments du JAS ont choisi de se rendre aux autorités nigérianes plutôt que de se soumettre à l’EIAO, tandis que certains auraient fui vers d’autres régions du nord du Nigéria. 

Avec un JAS qui semble résiduel, l’EIAO a encore étendu sa présence dans les zones rurales du Borno et a repris ses attaques contre l’armée nigériane, multipliant les petites opérations pour s’adapter à l’intensification des bombardements aériens. L’EIAO a revendiqué plus d’attaques en 2021 qu’en 2020, même si ces attaques ont fait moins de victimes.

La consolidation de la présence de l’EIAO dans une partie des zones rurales du Borno ... représente une menace sérieuse pour la sécurité du nord du Nigéria et des régions voisines du Tchad, du Niger et du Cameroun.

La consolidation de la présence de l’EIAO dans une partie des zones rurales du Borno au cours des dernières années représente une menace sérieuse pour la sécurité du nord du Nigéria et des régions voisines du Tchad, du Niger et du Cameroun. Alors même que l’EI avait initialement soutenu Shekau en tant que chef de Boko Haram en 2015, année où l’ensemble du mouvement s’est rebaptisé EIAO, l’EI s’est ensuite rangé derrière des responsables dissidents l’année suivante. Cette décision semble résulter de la crainte que le style de commandement erratique de Shekau et sa brutalité envers les civils n’affaiblissent et ne discréditent le mouvement. L’EI a fourni des formations, des conseils opérationnels et par moments de l’argent à sa franchise, l’EIAO. Abandonné par l’EI, Shekau est resté à la tête du reste du mouvement, revenu à son appellation antérieure, JAS. Il a cependant maintenu son allégeance à l’EI.

L’évolution des tactiques de l’EIAO semble lui avoir permis ces avancées récentes. L’EIAO a consolidé un semblant de gouvernance sur le territoire rural qu’il contrôle. Les civils peuvent se déplacer librement et l’EIAO les encourage à venir vivre et à commercer dans les zones sous son contrôle, afin de les taxer et de mobiliser ainsi des ressources. S’il n’est pas maîtrisé, l’EIAO continuera probablement à se renforcer et à chercher des occasions d’étendre encore davantage son influence. Même si l’armée nigériane a récemment renforcé sa capacité aérienne pour frapper les cibles de l’EIAO et qu’elle a amélioré la coordination entre les forces aériennes et terrestres, ses efforts militaires – et ceux de ses alliés régionaux – n’ont pas encore réussi à réduire la présence de l’EIAO dans les zones rurales. 

Au-delà de l’engagement militaire, le Nigéria a exploré d’autres approches pour contenir la menace des insurgés. Il a mis en place et progressivement amélioré l’opération Safe Corridor, un programme utile qui vise à accueillir les transfuges jihadistes pour les réintégrer dans la société, malgré l’opposition de certains responsables politiques et de certaines communautés, qui considèrent que ce programme dépense des fonds publics au profit de jihadistes qui, selon eux, devraient plutôt être punis. Malgré ses lacunes, l’existence même de ce programme a beaucoup contribué à encourager les combattants du JAS à se rendre après la mort de Shekau. L’opération Safe Corridor n’a cependant pas la capacité d’accueillir les nouveaux transfuges, laissant aux autorités de l’Etat de Borno le soin de gérer plus de 30 000 personnes (dont environ 2 000 transfuges) qui ont fui les zones autrefois contrôlées par le JAS. En l’absence de ressources suffisantes pour réintégrer ces personnes, en particulier les éléments du JAS, le risque est que certains retournent au jihadisme ou se déplacent vers des zones de conflit ailleurs dans le nord du Nigéria. 

En parallèle, les autorités de l’Etat de Borno ont mobilisé les autorités fédérales et des bailleurs de fonds internationaux pour coopérer à une stratégie de « stabilisation » du Borno. Cette stratégie vise notamment à intervenir pour la fermeture des camps qui accueillent des centaines de milliers de personnes déplacées arrivées dans la région de Maiduguri après la grande offensive du JAS en 2013-2014. Le gouvernement de l’Etat de Borno souhaite que le plus grand nombre possible de personnes retournent à leur région d’origine. Même si la fermeture des camps de déplacés est adéquate dans certains cas, elle oblige souvent les déplacés à choisir entre s’installer dans des villes de garnison, où les prix des denrées alimentaires sont élevés et l’accès aux ressources agricoles limité, et retourner à des activités agricoles, de pêche ou d’élevage dans des zones rurales souvent sous contrôle de l’EIAO. Ce choix est particulièrement risqué, car les forces de sécurité peuvent considérer ceux qui font le choix d’accéder aux ressources agricoles comme des sympathisants de l’EIAO.

A court terme ... les militaires nigérians ont peu de chances de vaincre l’EIAO ou de l’affaiblir suffisamment pour l’obliger à s’engager dans des négociations sérieuses.

A court terme, malgré leurs efforts renouvelés, les militaires nigérians ont peu de chances de vaincre l’EIAO ou de l’affaiblir suffisamment pour l’obliger à s’engager dans des négociations sérieuses – qu’il ne semble guère intéressé à entamer – sans un changement de circonstances. Les autorités devraient donc pour le moment s’efforcer d’endiguer l’EIAO. Les autorités fédérales, l’armée et le gouvernement de Borno devraient élaborer ensemble un processus cohérent pour accueillir et réintégrer les transfuges du JAS. Abuja devrait collaborer avec les gouvernements des Etats du Nigéria pour encourager les éléments dispersés du JAS à se rendre, plutôt que de les laisser générer de l’instabilité ailleurs, ouvrant ainsi à l’EIAO de nouvelles possibilités d’expansion. Les autorités locales et fédérales devraient appréhender avec discernement les politiques susceptibles de renvoyer les déplacés vers des enclaves situées dans les zones contrôlées par l’EIAO, et garder les camps de Maiduguri ouverts pour ceux qui souhaitent rester. Elles pourraient également aider les déplacés à s’installer plus durablement autour de Maiduguri, où ils bénéficieront d’une plus grande sécurité et de meilleures opportunités. Enfin, Abuja et ses alliés régionaux devraient renforcer leur coopération en matière de renseignement afin de réduire le soutien matériel apporté par l’EI à sa franchise nigériane.

II. L’EIAO s'étend dans les zones rurales de l’Etat du Borno

A la mi-mai 2021, les combattants de l’EIAO ont pris d’assaut la forêt de Sambisa, dans l’Etat du Borno, au nord-est du Nigéria, le fief d’Abubakar Shekau, ancien chef suprême du mouvement jihadiste connu sous la désignation de Boko Haram. [fn]« Boko Haram », qui signifie en haoussa « l’éducation occidentale est interdite », est un terme péjoratif popularisé par les détracteurs du groupe pour moquer son hostilité envers l’enseignement moderne. Il est employé ici soit pour désigner le mouvement avant la scission, soit pour faire référence à l’ensemble de ses factions. L’appellation EIAO désigne ici uniquement la franchise de l’EI opérant dans le bassin du lac Tchad, et non celle opérant entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, que l’EI avait d’abord placée sous le drapeau de l’EIAO et que les commentateurs appellent parfois l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS). Ce groupe a officiellement été séparé de l’EIAO en mars 2022, quand l’EI a commencé à l’appeler Province de l’Etat islamique au Sahel.Hide Footnote L’opération, qui a conduit à la mort de Shekau, a été l’aboutissement d'années de frictions au sein du groupe. En 2015, Shekau avait prêté allégeance à Abu-Bakr al-Baghdadi, le calife de l’Etat islamique, et repris le nom d’EIAO. A peine un an plus tard, le mouvement s’est divisé, une franchise s’assurant de la reconnaissance de l’EI sous la bannière de l’EIAO tandis que Shekau revenait à la désignation initiale du JAS. [fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°273, Facing the Challenge of the Islamic State in West Africa Province, 16 mai 2019. Voir également Vincent Foucher, « Les franchises de l’Etat islamique en Afrique : les leçons du lac Tchad », Commentaire de Crisis Group, 29 octobre 2020.Hide Footnote Finalement, les combattants de l’EIAO, à bord de dizaines de véhicules à toit ouvert équipés d’armes lourdes, ont attaqué Shekau dans la forêt au sud de Maiduguri, la capitale du Borno. [fn]L’EIAO avait apparemment négocié son entrée dans la forêt de Sambisa auprès de certains des hommes de Shekau. Shekau lui-même en fait mention dans l’enregistrement audio qu’il a publié peu avant sa mort en mai 2021. Pour une traduction et un commentaire, voir Vincent Foucher, « Last Words of Abubakar Shekau: A Testament in the Politics of Jihadi Extraversion », Sources, Materials & Fieldwork in African Studies, no. 3, 2021.Hide Footnote L’EIAO a finalement rejoint Shekau le 19 mai 2021 et lui a proposé de se rendre, mais il s’est tué avec une ceinture d’explosifs en blessant des combattants de l’EIAO.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens membres du JAS et de l’EIAO, mai et juin 2021. Certains événements sont également détaillés dans un article publié dans le bulletin hebdomadaire de l’EI, al-Naba, le 1er juillet 2021.Hide Footnote

Entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens membres du JAS et de l’EIAO, mai et juin 2021. Certains événements sont également détaillés dans un article publié dans le bulletin hebdomadaire de l’EI, al-Naba, le 1er juillet 2021.

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Après la mort de Shekau, l’EIAO a rapidement investi de nouvelles zones de l’Etat du Borno. Il a d’abord entamé des négociations avec les anciens commandants de Shekau, ralliant à ses rangs pas moins de dix-huit groupes de combat du JAS opérant dans la forêt de Sambisa. [fn]Enregistrements audios en possession de Crisis Group. Ces enregistrements datent des 25 et 26 mai 2021.Hide Footnote A la mi-juin, l’EIAO aurait visiblement annexé une grande partie de cette forêt à son territoire, constitué de la forêt attenante d’Alagarno et des îles et rives de la partie sud du lac Tchad. Il a également commencé à mener des attaques contre les militaires nigérians et camerounais à partir de zones précédemment sous le contrôle du JAS. [fn]Parmi les attaques notables revendiquées par Amaq, la branche médias de l’EI, au nom de l’EIAO, figurent celles de Komdi (zone du gouvernement local de Damboa) le 15 juin, de Kumshe (zone du gouvernement local de Bama) et de Lawanti (zone du gouvernement local de Konduga) le 20 juin et de Mayanti (zone de gouvernement local de Bama) le 21 juin. Pour les cartes des attaques revendiquées par l’EIAO au cours de chacun des trimestres de 2021, voir l'annexe E.Hide Footnote Le 21 juin 2021, Habib Yusuf (également connu sous le nom d’Abu Musab al-Barnawi), alors chef de l’EIAO, a publié un sermon audio appelant les partisans de Shekau dans tout le nord du Nigéria à se rallier à l’EIAO. [fn]Habib Yusuf est l’un des fils survivants du fondateur de Boko Haram, Muhammad Yusuf. L’enregistrement original en haoussa est disponible à l’adresse : « ISWAP – Abu Musab al-Barnawi’s audio “To the one who calls himself al-Shekawi” », Unmasking Boko Haram (blog), 21 juin 2021.Hide Footnote Quelques jours plus tard, le 25 juin, l’EI a diffusé sur les réseaux sociaux une vidéo d’un groupe de combattants fidèles à Shekau prêtant serment d’allégeance à l’EI. [fn]Pour une traduction anglaise, voir Aymenn Jawad Al-Tamimi, « The defeat of Abu Bakr Shekau's group in Sambisa forest », Pundicity (blog), 28 juin 2021.Hide Footnote Le même jour, le porte-parole de l’EI a salué la « victoire » de l’EIAO.[fn]Pour une traduction en anglais, voir Aymenn Jawad Al-Tamimi, « And you are the supreme ones if you are believers” - New speech by Islamic State spokesman », Pundicity (blog), 27 juin 2021.Hide Footnote

L’EI semble avoir influencé la décision de l’EIAO d’agir contre le JAS. Après la scission de 2016, l’EI avait interdit à l’EIAO d’attaquer le JAS et l’EIAO avait obéi, tout en continuant à fustiger Shekau. [fn]Entretiens de Crisis Group, anciens membres de l’EIAO et du JAS, Maiduguri, février-mars 2020. Pour un exemple de la critique permanente de l’EIAO à l’égard de Shekau, voir Aymenn Jawad Al-Tamimi, « The Islamic State West Africa Province vs. Abu Bakr Shekau : Full text, translation and analysis », Pundicity (blog), 5 août 2018.Hide Footnote Dans les mois précédant l'attaque de 2021, les contacts entre l’EI et l’EIAO se sont intensifiés. [fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens membres de l’EIAO, 25 avril 2021 et 1er juillet 2021.Hide Footnote Au cours du premier semestre 2021, des dizaines de combattants locaux qui avaient séjourné avec l’EI à l’étranger, peut-être en Libye, sont revenus dans la région du lac Tchad.[fn]Ibid. Le retour de 80 combattants de Libye en avril est mentionné dans Malik Samuel, « Islamic State fortifies its position in the Lake Chad basin », ISS, 13 juillet 2021.Hide Footnote

[Habib Yusuf] a insisté pour que tous ceux qui étaient sous le commandement de l’EIAO obéissent à l’EI.

Puis, juste avant l’attaque contre Shekau, Yusuf, qui est connu dans les cercles de l’EIAO comme étant très proche de l’EI, est réapparu en tant que chef du groupe (un poste qu’il avait quitté en 2019 après que son autorité avait été contestée par plusieurs hauts dirigeants de l’EIAO). [fn]Habib Yusuf et son frère Abba (également connu sous le nom d'Ibn Abbas) avaient joué un rôle clé dans la gestion des relations de l’EIAO avec l’EI. Yusuf a démissionné en 2019, apparemment parce que des personnalités haut placées de l’EIAO estimaient qu’il était trop jeune pour être le chef de l’ensemble du groupe. L’EI n'a jamais officiellement adoubé les successeurs de Yusuf, Ba Idrissa (également connu sous le nom d'Ibn Umar) et Ba Lawan (également connu sous le nom d'Abu Hafs), bien qu'il ait maintenu des liens étroits avec le groupe. Entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens membres de l’EIAO, 26 janvier et 19 juin 2021. Entretien de Crisis Group, ancien membre de l’EIAO, Maiduguri, 2 décembre 2019. Voir également le rapport de Crisis Group, Facing the Challenge of the Islamic State in West Africa Province, op. cit. p. 20-21. Enfin, voir Jacob Zenn, Unmasking Boko Haram (Boulder, 2020), p. 308, sur le rôle de Yusuf et de son frère.Hide Footnote Dans son discours de retour publié le 9 mai 2021, il a insisté pour que tous ceux qui étaient sous le commandement de l’EIAO obéissent à l’EI, expliquant qu’il ne revenait à son poste que dans une fonction intérimaire « en attendant que le commandant des croyants [c’est-à-dire le chef de l’EI] prenne une décision concernant la direction du groupe ». [fn]Le discours de retour de Yusuf en kanuri et en haoussa est disponible à l’adresse : « ISWAP – Abu Musab al-Barnawi audio explaining Abubakar Shekau’s death », Unmasking Boko Haram (blog), 18 mai 2021.Hide Footnote Dans un enregistrement de juin, il a déclaré que l’EI avait dirigé l’opération de Sambisa.[fn]L’enregistrement audio est disponible à l'adresse : « ISWAP – Abu Musab al-Barnawi audio explaining Abubakar Shekau’s death», Unmasking Boko Haram (blog), 10 juin 2021. En l’absence de preuve définitive, on peut aussi imaginer que Yusuf ait pris l’initiative et qu’il ait ensuite prétendu qu’il avait l’aval de l’EI.Hide Footnote

Le démantèlement du JAS par l’EIAO n’a cependant pas été aussi facile que l’EI l’a prétendu publiquement. Certains groupes du JAS qui s’étaient ralliés à l’EIAO ont fait sécession après cela, tandis que d’autres groupes pro-JAS ont continué à défier l’EIAO. Le plus important des groupes sécessionnistes est le groupe Bakura, fondé par le commandant Ibrahim Bakura Doron. [fn]Bakura est connu sous le nom de Doron en raison de ses liens avec la ville de Baga Doron sur les rives sud du lac Tchad. Selon un ancien membre du groupe, Bakura Sahalaba, qui était juge islamique (qadi), a remplacé Bakura Doron à la tête du groupe peu après la mort de Shekau, car de solides références religieuses sont nécessaires à ce niveau. Bakura Doron semble rester le chef opérationnel. Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien membre du groupe JAS/Bakura, 18 octobre 2021. La déclaration vidéo de Sahalaba sur la mort de Shekau est disponible à l’adresse : « Boko Haram Lake Chad Bakura franchise's response after Abubakar Shekau's death », Unmasking Boko Haram (blog), 14 juin 2021.Hide Footnote Depuis juin 2021, date à laquelle il a attaqué l’EIAO à Tumbun Gini, un endroit stratégique du lac Tchad, le groupe Bakura s’est confronté à plusieurs reprises à son rival. [fn]Une source anonyme citée dans un rapport de presse a mentionné que plus d’une centaine de jihadistes d’affiliation non précisée ont été tués dans un combat qui a opposé l’EIAO à Bakura en septembre 2021, « Nigeria jihadist infighting kills scores in Lake Chad », France 24, 28 septembre 2021. Un expert indépendant fiable en matière de sécurité consulté par Crisis Group a néanmoins déclaré que seuls deux combattants de l’EIAO avaient été tués et deux autres blessés au cours de cet épisode. Correspondance de Crisis Group, 25 octobre 2021.Hide Footnote Un certain nombre de commandants du JAS fuyant la région de Sambisa ont rejoint le groupe.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens membres du JAS, 31 août et 4 octobre 2021.Hide Footnote

Parallèlement, de plus petits groupes pro-JAS, notamment dans les monts Mandara, le long de la frontière entre le Cameroun et le Nigéria et à la périphérie de la forêt de Sambisa, ont repris leurs opérations. Suivant le modus operandi du JAS, ils ont tendance à éviter la confrontation directe avec l’EIAO et se concentrent plutôt sur des raids contre les villages, y compris au Cameroun et dans la périphérie de Maiduguri, pour obtenir du matériel, du bétail et des motos. [fn]L’un des principaux leaders de ces dissidents est Ali Ngulle ou Ngulde, un ancien commandant d’unité ou qaid de Shekau. Correspondance de Crisis Group, chercheur camerounais et activiste de la société civile, 4 novembre 2021. Les communautés locales mentionnent un boom des vols de bétail près de Maiduguri. Entretien téléphonique de Crisis Group, chef communautaire peul, 14 février 2022.Hide Footnote De son côté, l’EIAO a lancé des attaques répétées contre ces groupes, démantelant certains d’entre eux mais ne parvenant pas à en déraciner d’autres. [fn]Correspondance de Crisis Group, spécialiste des questions de sécurité, 9-10 septembre 2021 ; entretien téléphonique de Crisis Group, militant de la société civile camerounaise, 11 janvier 2022.Hide Footnote Il a également exercé des pressions sur les membres des communautés locales qu’il soupçonne de collaborer avec eux.

Une rue de Maiduguri, la capitale de l’Etat du Borno, dans le nord-est du Nigéria. La ville a été l’épicentre des combats entre l’armée nigériane et les groupes jihadistes. CRISIS GROUP / Jorge Gutierrez Lucena

L’EIAO a été mis à mal par la résistance à laquelle il a été confronté. En août, Yusuf aurait été blessé lors d’un combat avec des combattants de Bakura dans la région du lac Tchad. [fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien membre de l’EIAO, 8 septembre 2021 ; correspondance de Crisis Group, spécialiste des questions de sécurité, 30 octobre 2021.Hide Footnote Le mois suivant, alors que des rumeurs sur la mort de Yusuf circulaient, l’EIAO a mis en ligne une vidéo de propagande montrant ses troupes engagées dans un combat, ainsi que des images de dizaines de combattants du JAS prétendument capturés. Cette vidéo visait à montrer que l’EIAO l’emportait sur les groupes du JAS récalcitrants. Dans la même vidéo, l’un des commandants de l’EIAO a appelé les éléments du JAS qui avaient prêté allégeance à l’EI à respecter leur engagement et à rester dans la forêt de Sambisa sous le commandement de l’EIAO, reconnaissant ainsi tacitement que la situation n’était pas sous contrôle. [fn]Enregistrement vidéo en possession de Crisis Group.Hide Footnote L’EIAO a aussi déployé des patrouilles et des points de contrôle pour freiner la fuite des éléments du JAS hors de la forêt.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien membre du JAS et de l’EIAO, 8 août 2021.Hide Footnote

Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien membre du JAS et de l’EIAO, 8 août 2021.

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Ces tactiques n’ont pas réussi à endiguer les sorties de combattants du JAS. Depuis la mort de Shekau, au moins 2 000 combattants qui ont fui la forêt de Sambisa en même temps que plus de 30 000 civils, se seraient rendus aux autorités du Nigéria et du Cameroun plutôt que de rester sous la coupe de l’EIAO. [fn]Entretien de Crisis Group, responsable de la sécurité nigériane, Abuja, 7 février 2022. Les comptes Twitter de l’organisation médiatique camerounaise @sembetv et de l’ONG camerounaise @APPIC6 ont suivi de près et signalé cette vague de redditions au Cameroun. Voir également Obi Anyadike, « Quit while you're ahead: Why Boko Haram fighters are surrendering », New Humanitarian, 12 août 2021.Hide Footnote Selon les autorités nigérianes, certains combattants du JAS se dirigent désormais vers d’autres Etats, principalement dans le nord du Nigéria, en proie ces dernières années à une explosion de la criminalité et de la violence, et les habitants craignent que leur arrivée n’aggrave l’instabilité. [fn]« Terrorists fleeing Sambisa forest to Kaduna, DSS tells civil defence », The Punch, 15 septembre 2021. Les services de sécurité auraient considéré que « Boko Haram » était impliqué dans l’attaque du train qui relie Abuja, la capitale fédérale, à l’Etat de Kaduna dans le centre-nord du pays, mais le terme « Boko Haram » est souvent employé de manière vague au Nigéria pour désigner tous les insurgés musulmans. Voir, par exemple, « FG confirms Abuja-Kaduna train attack, suspends operation », The Sun (Nigéria), 21 octobre 2021. Sur la situation dans le Nord-Ouest, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°288, Violence au Nord-Ouest du Nigéria : sortir du chaos, 18 mai 2020.Hide Footnote  Ces craintes ne sont pas sans fondement, car l’on sait que des éléments de Boko Haram avaient quitté le nord-est du Nigéria précédemment pour se réinstaller ailleurs dans le nord. Il s’agissait pour eux soit de s’éloigner de Shekau, soit de collecter de l’argent pour lui en procédant à des enlèvements. [fn]Shekau a mentionné le départ de partisans mécontents fin 2015 ou début 2016 pour la forêt de Falgore, à la jonction des Etats de Bauchi, Kano et Kaduna. Voir Abdulbasit Kassim et Michael Nwankpa, The Boko Haram Reader: From Nigerian Preachers to the Islamic State (Londres, 2018), chapitre 74. Entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens membres du JAS, 31 août 2021 et 8 mars 2022.Hide Footnote Shekau avait affirmé avoir l’allégeance de jihadistes basés dans les Etats de Zamfara et du Niger. [fn]Pour une carte du Nigéria et des Etats qui le composent, voir l'annexe A. Jacob Zenn, « Boko Haram’s Expansionary Project in Northwestern Nigeria: Can Shekau outflank Ansaru and Islamic State in West African Province? », The Jamestown Foundation, 28 juillet 2020.Hide Footnote Dans son message après la mort de Shekau, Yusuf a appelé les groupes du JAS dans le nord-ouest du pays à se rallier à l’EIAO.[fn]Enregistrement audio en possession de Crisis Group.Hide Footnote

Il est trop tôt pour dire combien de combattants du JAS se sont déplacés vers d’autres régions du nord du Nigéria après la mort de Shekau ou quels seront les effets de ces déplacements sur la situation sécuritaire dans le nord. Il est difficile d’établir clairement des liens entre les jihadistes et les bandes criminelles rurales (appelées « bandits ») opérant dans le nord-ouest du Nigéria, mais une forme de collaboration pourrait exister. [fn]Pour plus de détails sur ces difficultés, voir James Barnett, Murtala Ahmed Rufa'i et Abdulaziz Abdulaziz, « Northwestern Nigeria : A Jihadization of banditry or a 'banditization' of jihad ? », CTC Sentinel, vol. 15, no. 1 (2022).Hide Footnote La dispersion des éléments du JAS pourrait éventuellement profiter à l’EIAO s’il devait décider de regarder plus loin que le nord-est du Nigéria et tenter de développer une présence vers le nord-ouest. Jusque-là, l’EIAO n’a jamais donné de signes de cette volonté, mais l’appel de Yusuf aux partisans de Shekau dans le nord-ouest, première référence publique de l’EIAO à des opérations en dehors du bassin du lac Tchad, pourrait aller dans ce sens.

Le groupe Bakura reste quant à lui confiné à la région du lac Tchad. Il a bénéficié de la relocalisation des combattants du JAS dans la forêt de Sambisa, mais il reste plus faible que l’EIAO, ne profite pas de l’aide de l’EI et vit de raids sur les populations locales, en particulier des pillages, demandes de rançon et prises d’otages. [fn]Correspondance de Crisis Group, chercheurs nigérians, février 2022 ; entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens membres de la faction Bakura, février-mars 2022.Hide Footnote Si le groupe est en force sur le lac grâce à sa flotte de pirogues motorisées équipées d’armes lourdes et mène ainsi des raids ailleurs, il a trop peu de véhicules terrestres pour défier durablement l’EIAO sur la terre ferme. [fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens membres du JAS et de l’EIAO, août et octobre 2021.Hide Footnote Bakura aurait envoyé plusieurs lettres et enregistrements audios à l’EIAO fin 2021 ou début 2022 pour demander le règlement du conflit entre les deux factions. [fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens membres de l’EIAO, 16 janvier et 17 février 2022 ; correspondance de Crisis Group, spécialiste des questions de sécurité, 17 novembre 2021.Hide Footnote Les accalmies périodiques dans les combats entre les groupes semblent confirmer qu’une forme de conversation a bien eu lieu.

Contrairement au JAS, on ne signale qu’un petit nombre de défections de l’EIAO depuis 2021, ce qui illustre bien la résilience du groupe. Ces derniers mois, les médias nigérians ont cité à plusieurs reprises des sources de sécurité faisant état de la mort de figures proéminentes de l’EIAO, dont Yusuf lui-même, qui est resté étonnamment silencieux après avoir publié plusieurs longs enregistrements audios entre mai et juillet. [fn][1] « West Africa's top ISIL leader is dead, says Nigerian army », Al Jazeera, 14 octobre 2021; « Nigerian army says Islamic State West Africa's new leader killed in military operation », Reuters, 29 octobre 2021. L’enregistrement audio d'une conversation entre des membres présumés de l’EIAO au sujet de la blessure de Yusuf est disponible à l’adresse : « ISWAP – Audio on Abu Musab al-Barnawi’s succession mentioning Bakura’s injury and Mallam Bako’s new leadership », Unmasking Boko Haram (blog), 16 novembre 2021.Hide Footnote Ces informations doivent toutefois être prises avec précaution, étant donné que les sources de sécurité ont annoncé la mort de Shekau à plusieurs reprises bien avant sa mort avérée en 2021. Des sources au fait des opérations de l’EIAO ont déclaré à Crisis Group que Yusuf avait été blessé au combat contre Bakura, mais que l’EI lui avait confié un mandat africain plus large, dont on ignore cependant la nature, après son rétablissement.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien membre de l’EIAO, 17 février 2022 ; correspondance de Crisis Group, diplomate, 20 février 2022.Hide Footnote

Dans un geste qui vise à refaire l’unité du groupe, Abul Musanna, un fils d’Abubakar Shekau, occuperait désormais un poste clé au sein de l’EIAO. [fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien membre de l’EIAO, 17 février 2022 ; correspondance de Crisis Group, diplomate, 19 février 2022.Hide Footnote La confusion règne quant à l’identité du wali (gouverneur), sans doute parce que l’EIAO semble avoir officialisé l’existence de sous-unités dotées de leur propre wali ou sous-wali (les noms de deux chefs militaires importants, Bako Gorgore et Ali Abdullahi, et d’un religieux, Sani Shuwaram, ont été mentionnés). [fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens membres de l’EIAO, 9 novembre 2021 ; correspondance de Crisis Group, responsable de la sécurité nigériane, 22 novembre 2021 ; spécialiste des questions de sécurité, 16 janvier 2022. Voir également « ISWAP appoints Sani Shuwaram as new leader… plans missions in northern Borno », PR Nigeria, 6 novembre 2021. De nombreux organes de presse nigérians ont publié des rapports contradictoires sur les sous-wali et certaines des personnes susmentionnées ont été déclarées mortes à plusieurs reprises.Hide Footnote  Il n’y a pas eu de communication officielle de l’EIAO ou de l’EI sur cette question à ce jour.

En 2021, l’EIAO a revendiqué le plus grand nombre d’attaques jamais réalisé et il a été très actif en 2022, revendiquant 44 attaques au cours du seul mois de février.

Quoi qu’il en soit, les combattants et les commandants de l’EIAO sont restés fidèles au groupe. [fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens membres du JAS et de l’EIAO, août et septembre 2021 ; responsable humanitaire, 26 novembre 2021. En mars 2022, le noyau dur de l’EI a publié plusieurs séries d’images de sous-groupes de l’EIAO prêtant allégeance au nouveau calife, Abul-Hassan al-Hashimi al-Qurayshi, afin de confirmer leur loyauté au groupe.Hide Footnote L’EIAO a également maintenu son rythme opérationnel, alors qu’il subissait le harcèlement du JAS et les frappes aériennes renforcées de l’armée nigériane. Les attaques à grande échelle exposant plus facilement les groupes d’insurgés aux attaques aériennes, l’EIAO a opté pour des opérations plus modestes, des barrages routiers, des embuscades complexes et des engins explosifs improvisés. En 2021, l’EIAO a revendiqué le plus grand nombre d’attaques jamais réalisé et il a été très actif en 2022, revendiquant 44 attaques au cours du seul mois de février, un nombre d’attaques mensuel qui n'avait été dépassé qu’une seule fois auparavant. [fn]Voir l’annexe C. L’EIAO avait revendiqué 50 attaques en mai 2019. Correspondance de Crisis Group, spécialiste des questions de sécurité, 1er mars 2022.Hide Footnote Il a étendu ses opérations au sud de l’Etat du Borno, au nord de l’Adamawa et aux régions du Mayo-Sava et du Mayo-Tsanaga au Cameroun.[fn]Voir l’annexe E.Hide Footnote Les acteurs humanitaires font état de restrictions importantes de leurs accès dans l’Etat du Borno, en dehors de Maiduguri, un nombre croissant de routes devenant trop dangereuses.[fn]Entretiens de Crisis Group, Maiduguri et Abuja, janvier et février 2022.Hide Footnote

Crisis Group interviews, Maiduguri and Abuja, January and February 2022.Hide Footnote

III. Modèle de gouvernance de l’EIAO

La campagne éclair de l’EIAO contre Shekau s’explique par la longue histoire de tensions au sein de Boko Haram, principalement à propos de la direction idéologique et opérationnelle du mouvement. [fn]Pour plus d'informations sur l’historique, voir le rapport de Crisis Group, Facing the Challenge of the Islamic State in West Africa Province, op. cit. ; et Foucher, « Les franchises de l’Etat islamique en Afrique : les leçons du lac Tchad», op. cit.Hide Footnote Sur le plan idéologique, la conviction de Shekau que tous ceux, y compris les civils musulmans, qui ne le suivaient pas ou échappaient au contrôle du groupe, étaient des « infidèles » et pouvaient être tués ou réduits en esclavage a suscité de vives critiques de la part d’autres hauts responsables de Boko Haram. Sa brutalité, ses purges internes, sa thésaurisation et son style de gestion erratique ont également suscité des tensions.[fn]Le style de gouvernance polarisant de Shekau a été un facteur clé dans la création d'Ansarou, un groupe dissident fermement aligné sur al-Qaeda, en 2012. Ansarou a tenté de se développer en dehors du nord-est du Nigéria, notamment dans le centre-nord du pays, mais les services de sécurité l’ont rapidement démantelé. Il n’a plus revendiqué d’opérations entre 2013 et 2020. Le groupe a de nouveau donné des signes de vie, notamment avec une attaque contre le convoi d’un chef traditionnel dans l’Etat de Kaduna en 2020. Caleb Weiss, « Ansaru publicly returns to Nigeria», Long War Journal, 17 janvier 2020.Hide Footnote

Dans ce contexte, la trajectoire du mouvement a commencé à changer après une série de défaites militaires face à l’armée nigériane et à ses partenaires régionaux en 2015. [fn]Briefing Afrique de Crisis Group N°120, Boko Haram sur la défensive ?, 4 mai 2016.Hide Footnote A cette époque, les détracteurs de Shekau au sein du JAS (la désignation de Boko Haram à l’époque) et un petit groupe de jihadistes arabes expérimentés, liés à l’EI et qui étaient venus dans la forêt de Sambisa pour aider le JAS, ont poussé Shekau à prêter allégeance à Abu Bakr al-Baghdadi, alors chef de l’EI. [fn]Le rôle des conseillers arabes est traité dans Foucher, « Les franchises de l’Etat islamique en Afrique : les leçons du lac Tchad », op. cit.Hide Footnote Ils espéraient qu’al-Baghdadi réfrénerait les excès de Shekau et réorganiserait le groupe. En mars 2015, Shekau a prêté allégeance à al-Baghdadi à contrecœur et le JAS est devenu l’EIAO.

Malgré son allégeance, Shekau n’a pas réussi à apaiser ses critiques. Il a apparemment refusé d’écouter ses conseillers arabes qui lui demandaient d’améliorer ses relations avec la population et il a continué ses exactions. [fn]Entretiens de Crisis Group, anciens membres du JAS et de l’EIAO, Maiduguri, février-mars 2020.Hide Footnote Il a même chassé ses conseillers arabes. [fn]Entretiens de Crisis Group, anciens membres du JAS et de l’EIAO, Maiduguri, février-mars 2020.Hide Footnote Finalement, vers la mi-2016, alors que les forces de sécurité nigérianes intensifiaient leur contre-offensive et que les tensions au sein du mouvement étaient de plus en plus exacerbées, Yusuf et son beau-père Mamman Nur, un religieux influent, ont conduit un groupe de dissidents de la forêt de Sambisa vers les îles et les rives du lac Tchad, ralliant ainsi la majorité des jihadistes qui y étaient basés. Bakura Doron, alors chef militaire de rang moyen basé dans cette région, a refusé de désavouer Shekau et a regroupé des combattants partageant les mêmes idées sur les rives nord du lac, à la jonction entre les frontières du Tchad, du Niger et du Nigéria.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens membres de la faction Bakura et de l’EIAO, septembre-octobre 2021 et mars 2022.Hide Footnote

Crisis Group telephone interviews, former Bakura faction and ISWAP members, September-October 2021 and March 2022.Hide Footnote

L’EI a été pris au dépourvu par la scission du mouvement [Boko Haram]

Malgré ses propres réserves à l’égard de Shekau, l’EI a été pris au dépourvu par la scission du mouvement. Il a tenté de mettre en place une médiation, mais les dissensions entre les factions étaient trop importantes. L’EI a finalement estimé qu’il n’avait pas d’autre choix que de rester du côté de Yusuf et Nur, avec lesquels il entretenait de meilleures relations et qui suivaient plus fidèlement ses directives. [fn]Entretien de Crisis Group, ancien membre de l’EIAO, Maiduguri, 2 mars 2020.Hide Footnote En août 2016, l’EI a reconnu Yusuf en tant que wali de l’EIAO. Shekau quant à lui a recommencé à appeler son groupe le JAS, en insistant, probablement pour ménager ceux qui dans les rangs du JAS continuaient à idéaliser l’EI, sur le fait qu’il lui restait loyal. [fn]Foucher, « Last Words of Abubakar Shekau», op. cit.Hide Footnote Comme nous l’avons indiqué, l’EI a conseillé aux deux parties de ne pas s’attaquer mutuellement, un ordre qui a été largement respecté, avec quelques affrontements occasionnels lorsque les combattants de Shekau pillaient des civils dans les zones contrôlées par l’EIAO. [fn]Entretien de Crisis Group, éleveur, Maiduguri, 28 mars 2018, et par téléphone, 20 août 2021.Hide Footnote Les deux parties ont évité toute confrontation directe jusqu’à l’attaque éclair de Yusuf en mai 2021.

Au fil du temps, l’EIAO est devenu une organisation complètement différente du JAS, au moins en partie grâce à la formation et aux conseils prodigués par l’EI. Il semble également avoir bénéficié d’un soutien financier, parfois assez important, de la part de sources extérieures. Cette aide a été cruciale au cours des premières années de la transformation de Boko Haram en EIAO, notamment en 2015 et 2016, même si les transferts d’argent liquide ont été perturbés à certaines périodes par les arrestations d’individus impliqués dans ces transferts entre Dubaï et le Nigéria. [fn]Voir « 6 Nigerians sentenced for funding Boko Haram terrorist group », Voice of America, 10 novembre 2020. Dans l’affaire d’une série de transferts en provenance de Dubaï, l’accusé avait, paraît-il, transféré 782 000 de dollars entre 2015 et 2016. De nombreux anciens membres de l’EIAO et du JAS auxquels Crisis Group a eu accès parlent de leur connaissance, voire de leur implication, dans des systèmes de transfert venant de l’EI, via Dubaï et les plateformes commerciales nigérianes de Kaduna et Kano, et qui impliquaient dans les deux cas des sommes très importantes. Ces affirmations sont toutefois difficiles à corroborer. Entretiens de Crisis Group, Maiduguri, 29 novembre 2019 et 4 février 2022. Voir également Foucher, « Les franchises de l’Etat islamique en Afrique : les leçons du lac Tchad », op. cit.Hide Footnote On ne sait pas exactement combien d’argent l’EI envoie à l’EIAO à l’heure actuelle. Par ailleurs, l’EI a toujours continué à prodiguer des conseils, ce qui a permis à l’EIAO de développer une armée permanente plus disciplinée et mieux entraînée que les unités de type milicien de Shekau.[fn]A la suite de ces conseils, l’EIAO a notamment retiré les plus jeunes enfants soldats de ses rangs, créé des cantonnements permanents pour les combattants, demandé aux membres de choisir entre le statut de combattants à plein temps ou celui de sympathisants non-combattants, et il a allongé la durée de la formation. Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien membre de l’EIAO, 8 août 2021 ; entretiens, anciens membres de l’EIAO, Maiduguri, 29 novembre 2019, 1er et 4 mars 2020.Hide Footnote

L’EI a fortement encouragé l’EIAO à améliorer ses relations avec les civils musulmans et à mettre en place un système d’imposition stable pour remplacer le système de pillage arbitraire, brutal et contre-productif qui avaient rendu les troupes de Shekau tristement célèbres. [fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens combattants de l’EIAO, 1er et 25 juillet 2021. Les intermédiaires et les commandants ont fait fortune sous Shekau. Un ancien commandant du JAS a raconté qu’il faisait des raids sur des centaines de têtes de bétail au Cameroun, proposait de les revendre à ses victimes et n’envoyait à Shekau que le bétail qui n'avait pas été racheté par ses propriétaires. Entretien téléphonique de Crisis Group, 23 mars 2021.Hide Footnote L’EIAO n’a pas hésité à punir cruellement les personnes qu’il considérait comme contrevenant à son interprétation de la Charia, en amputant les mains des voleurs présumés et en tuant les adultères, et à plusieurs reprises, le groupe a massacré des civils, soit parce qu’il les soupçonnait de soutenir le gouvernement, soit parce qu’ils appartenaient à des communautés qui refusaient de payer des impôts ou désobéissaient aux ordres. Il s’est également montré impitoyable envers la minorité chrétienne du nord-est du Nigéria, probablement en partie pour démontrer sa loyauté envers l’EI. [fn]Pour un exemple récent, voir « Nigéria : des attaques jihadistes font 27 morts dans le nord-est », AFP, 27 février 2022.Hide Footnote En revanche, l’EIAO a généralement adopté une attitude accueillante à l’égard des musulmans et s'est abstenu de commettre le type d’abus auxquels se livrait Shekau, notamment les enlèvements et les mariages forcés de femmes et de filles, ainsi que le recrutement forcé de garçons. Le groupe a régulièrement sanctionné les combattants responsables d’abus non autorisés.

Ce changement par rapport au temps de Shekau, ainsi que le rôle de l’EIAO dans le règlement des conflits locaux par ses tribunaux islamiques et les punitions que le groupe inflige aux voleurs de bétail et autres criminels, lui a permis de se faire accepter par la population locale.[fn]Rapport de Crisis Group, Facing the Challenge of ISWAP, op. cit.Hide Footnote

Crisis Group Report, Facing the Challenge of the Islamic State in West Africa Province, op. cit.Hide Footnote

Les habitants des zones contrôlées par l’EIAO considèrent leur situation plus avantageuse que la vie sous le régime du JAS.

Les habitants des zones contrôlées par l’EIAO considèrent leur situation plus avantageuse que la vie sous le régime du JAS et l’EIAO s’efforce clairement de cultiver cette impression. [fn]Entretiens de Crisis Group, Maiduguri, février-mars 2020 et janvier 2022.Hide Footnote Un éleveur familier des zones contrôlées par l’EIAO sur les rives du lac Tchad rapporte ainsi : « Ils [les combattants de l’EIAO] passaient et ils se sont arrêtés pour nous parler du changement. Ils nous ont dit qu’il y avait un nouveau responsable [Habib Yusuf] et qu’il y aurait la paix [entre les insurgés et les civils] ». [fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, éleveur, 20 août 2021.Hide Footnote En mai 2021, Habib Yusuf a annoncé la création d’une commission chargée d’examiner les abus perpétrés par les membres de l’EIAO à l’encontre des civils, allant jusqu’à limoger certains dirigeants de l’EIAO qu’il jugeait trop durs avec les civils. [fn]Le commandant de l’EIAO le plus en vue à avoir été écarté était Mustapha Kirmima, un rival de Yusuf au sein de l’organisation. Kirmina, réputé pour sa violence, a contribué au renvoi temporaire de Yusuf de son poste de direction en 2019. Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien membre de l’EIAO, 30 août 2021.Hide Footnote Un civil qui s’était adressé à la commission a déclaré à Crisis Group qu’il avait été indemnisé pour un vol commis par des membres de l’EIAO. [fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, 11 juillet 2021.Hide Footnote L’EIAO a également largement médiatisé les aumônes qu’il avait distribuées aux civils lors de la fête religieuse de l’Aïd al-Fitr et envisagerait la création d’une branche humanitaire pour aider les plus démunis.[fn]Série de photos en possession de Crisis Group. Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien associé de l’EIAO, 17 février 2022. La distribution d’aumônes par l’EIAO a été rapportée dans un numéro d'al-Naba, le bulletin hebdomadaire de l’EI.Hide Footnote

L’EIAO a continué d’assurer aux civils qu’ils étaient en sécurité dans les territoires qu'il contrôle et les résidents de ces zones déclarent que leurs mouvements sont effectivement plus faciles que dans les zones contrôlées par le gouvernement, où les contrôles de sécurité peuvent être intrusifs et fastidieux. [fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, éleveur, 20 août 2021 ; pêcheur, 22 septembre 2021.Hide Footnote Un éleveur du nord de l’Etat du Borno a déclaré : « Les villageois et les locaux sont de retour. Tout rouvre. Il [l’EIAO] n’impose plus aucune restriction ». [fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, éleveur, 20 août 2021.Hide Footnote Un responsable communautaire peul affirme lui aussi que l’EIAO insiste pour proposer sa protection, invitant les éleveurs à emmener leurs cheptels dans les zones de Sambisa, contrôlées par l’EIAO et qu’ils avaient désertées à cause des mauvais traitements infligés par le JAS. L’EIAO a déclaré qu’avec la défaite de Shekau, les éleveurs seraient en sécurité dans cette zone tant qu’ils paieraient la taxe standard qu’il leur applique (une tête de bétail sur trente, par an) et les éleveurs confirment qu’ils sont nettement moins sujets au harcèlement dans la forêt de Sambisa, même s’ils sont parfois attaqués par ce qu’ils soupçonnent être des éléments résiduels du JAS qui rôdent aux alentours.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, 9 novembre 2021. Sur la politique de l’EIAO envers les éleveurs, voir le rapport de Crisis Group, Facing the Challenge of ISWAP, op. cit. et Florian Köhler, « Pastoralists and the State... and 'Islamic State' on Eastern Niger's Frontier : Between Evasion and Engagement », Nomadic Peoples, vol. 25, no. 1 (2021), p. 59-79.Hide Footnote

Entretien téléphonique de Crisis Group, 9 novembre 2021. Sur la politique de l’EIAO envers les éleveurs, voir le rapport de Crisis Group, Facing the Challenge of ISWAP, op. cit. et Florian Köhler, « Pastoralists and the State... and 'Islamic State' on Eastern Niger's Frontier : Between Evasion and Engagement », Nomadic Peoples, vol. 25, no. 1 (2021), p. 59-79.

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La cohabitation relativement pacifique de l’EIAO avec la population dans les zones rurales sous son contrôle est un indicateur essentiel et un facteur important de son succès au cours des dernières années. Comme l’EIAO étend son modèle de gouvernance à des zones rurales de l’Etat du Borno qui étaient auparavant sous le contrôle de Shekau, on rapporte de plus en plus d’activités de gouvernance de l’EIAO – impôts, prisons, tribunaux, postes de contrôle et patrouilles – dans le centre et le sud de l’Etat du Borno. Il reste difficile de savoir combien de civils sont gouvernés par l’EIAO, mais on peut utiliser comme approximation le décompte des civils vivant dans des zones « inaccessibles » ou « difficiles d’accès », euphémismes utilisés par le gouvernement et les organisations humanitaires pour désigner les zones rurales sous contrôle ou sous influence jihadiste où l’accès est difficile pour les représentants de l’Etat, tout comme pour le personnel humanitaire. [fn]Certaines organisations humanitaires font une distinction entre les zones entièrement contrôlées par les groupes armés et les zones disputées entre insurgés et les forces gouvernementales et dont les délimitations sont variables.Hide Footnote Selon les définitions et les sources de données, les estimations actuelles varient de 800 000 à plus de trois millions.[fn]Le décompte est toutefois controversé, les autorités insistant sur le fait que le chiffre a régulièrement baissé, une thèse que le personnel humanitaire a tendance à contester, étant donné l’expansion de l’EIAO dans les zones rurales et les relocalisations de personnes déplacées loin des villes. Entretiens de Crisis Group, personnel humanitaire, Maiduguri, janvier-février 2022 ; correspondance de Crisis Group, personnel humanitaire, mars 2022.Hide Footnote Le décompte est toutefois controversé, les autorités insistant sur le fait que le chiffre a régulièrement baissé, une thèse que le personnel humanitaire a tendance à contester, étant donné l’expansion de l’EIAO dans les zones rurales et les relocalisations de personnes déplacées loin des villes. Entretiens de Crisis Group, personnel humanitaire, Maiduguri, janvier-février 2022 ; correspondance de Crisis Group, personnel humanitaire, mars 2022.Hide Footnote

The count is controversial, however, with authorities insisting that the figure has regularly been going down, a take that humanitarian workers tend to reject, given ISWAP’s rural expansion and the relocation of displaced persons away from cities. Crisis Group interviews, humanitarian workers, Maiduguri, January-February 2022; correspondence, humanitarian workers, March 2022.Hide Footnote

Pour l’EI, l’EIAO est visiblement devenu un atout qu’il peut utiliser à des fins de propagande.

L’EIAO semble toujours bénéficier de l’attention et du soutien de l’EI, même si les relations sont difficiles à cerner, en particulier compte tenu de l’évolution de la situation pour l’EI en Syrie et en Irak. [fn]Concernant cette évolution, voir le rapport Moyen-Orient et Afrique du Nord de Crisis Group N°207, Averting an ISIS Resurgence in Iraq and Syria, 11 octobre 2019; Sam Heller, « When Measuring ISIS’s ‘Resurgence’, Use the Right Standard », commentaire de Crisis Group, 13 mai 2020; et Jerome Drevon et Dareen Khalifa, « A Death in Idlib: The Killing of the Top ISIS Leader and Its Impact », commentaire de Crisis Group, 4 février 2022.Hide Footnote Pour l’EI, l’EIAO est visiblement devenu un atout qu’il peut utiliser à des fins de propagande. Par exemple, l’EIAO figurait sur vingt des 52 couvertures du bulletin hebdomadaire de l’EI, al-Naba, en 2021, soit presque deux fois plus que la franchise de l’EI en Afghanistan ou son noyau dur en Irak-Syrie. [fn]Le décompte est disponible dans un tweet de Jihad Analytics, @Jihad_Analytics, 6:20am, 24 janvier 2022. On pourrait ajouter une couverture supplémentaire, celle dédiée au Niger, où un autre groupe pro-EI opère sous le drapeau de l’EIAO mais fonctionne différemment.Hide Footnote Le lac Tchad est l'un des rares fronts où l’EI peut prétendre avoir installé une forme de gouvernance, un exploit majeur dans sa revendication du statut de califat. Plusieurs sources font état de visites des conseillers de l’EI au cours de l’année dernière, ainsi que d’un certain soutien financier. [fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens membres de l’EIAO, 1er juillet 2021 et 16 janvier 2022.Hide Footnote Selon certains anciens membres de l’EIAO, l’EI demande plus de changements, notamment une organisation plus formelle et bureaucratique, une période plus longue de formation des nouvelles recrues, une éducation religieuse plus poussée et l’arrêt des purges internes. [fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, anciens membres de l’EIAO, 17 février 2022.Hide Footnote Si l’EIAO parvient à les mettre en œuvre, il pourrait devenir encore plus résistant et dangereux.

IV. Réponses nationales et régionales

L’armée nigériane et ses alliés n’ont pas encore trouvé un moyen fiable et efficace de relever les défis changeants posés par l’EIAO. Cela dit, ils ont modifié leur approche sur un certain nombre de points.

D’une part, ces dernières années l’armée nigériane, ébranlée par des attaques telles que le raid de l’EIAO en juillet 2018 sur une base à Jilli, qui lui a fait perdre des dizaines de soldats, a adopté une posture défensive plus efficace, regroupant ses troupes dans des « super-camps » dans plusieurs localités du nord de l’Etat du Borno. [fn]Voir « Jilli attack: Nigeria Army suffers heavy casualty, 62 soldiers killed », International Centre for Investigative Reporting, 17 juillet 2018. Sur les super-camps, voir Jacob Zenn, « The Humanitarian Dilemma Around the Military's ‘Super Camp’ Strategy in Nigeria », Council on Foreign Relations, 5 septembre 2019; Stella Wolf, « Nigeria's super-camps strategy: Early gains, disappointing outcomes », Security Praxis, 26 juin 2020. L’armée a renoncé à utiliser l'expression « super-camps » en avril 2021, mais le principe demeure. « Another look at Nigeria's super camp strategy two years after », Humangle, 3 mai 2021.Hide Footnote Cette stratégie a permis de réduire les pertes militaires, mais elle a aussi laissé à l’EIAO l’occasion de resserrer son emprise sur des zones rurales de l’Etat du Borno.

Un poste militaire à Maiduguri, la capitale de l’Etat du Borno, dans le nord-est du Nigéria. CRISIS GROUP / Jorge Gutierrez Lucena

En outre, avec la promotion d’une nouvelle génération de généraux ayant une expérience du combat dans le Borno à des postes de commandement, et des investissements massifs dans l’armement et la capacité aérienne (notamment les avions antiguérilla Super Tucano tant attendus, livrés par les Etats-Unis en septembre 2021), les autorités nigérianes ont intensifié les opérations militaires contre l’EIAO. [fn]Entretien de Crisis Group, officier militaire nigérian, Maiduguri, 31 janvier 2022 ; correspondance de Crisis Group, expert nigérian en sécurité, 14 novembre 2021.Hide Footnote Ces mesures, ainsi que le renforcement des capacités de renseignement, de surveillance et de reconnaissance aérienne, parallèlement à une meilleure coordination entre les forces aériennes et terrestres, ont permis d’intensifier la pression sur l'EIAO et d’empêcher des attaques jihadistes de grande envergure contre les villes de garnison. [fn]En 2022, le chef d’état-major des forces armées, Lucky Irabor, insiste encore sur le fait que la « rivalité entre agences » est un problème à régler. « Defence chief moves to end inter-security agency rivalry », The Guardian, 23 février 2022.Hide Footnote Ces derniers mois, les Super Tucano et d’autres aéronefs ont à plusieurs reprises frappé les combattants de l’EIAO alors qu’ils se préparaient pour des raids ou se repliaient. [fn]« Super Tucano decimates dozens of ISWAP fighters in Brono [sic] », Daily Post, 29 novembre 2021.Hide Footnote D’autre part, avec de nouvelles livraisons de véhicules blindés et d’artillerie, l’armée nigériane est passée à l’offensive dans différentes parties du Borno début 2021 et en 2022.[fn]Paradoxalement, l’offensive militaire contre le JAS début 2021 a probablement contribué à affaiblir le groupe et à rendre possible l’action de l’EIAO.Hide Footnote

Il n’est toutefois pas certain que l’armée puisse établir une présence durable dans les zones rurales. Les anciens combattants jihadistes interrogés par Crisis Group ont toujours dit qu’il leur suffisait de se déplacer pendant les offensives terrestres, et de revenir dès que les troupes avaient levé le camp.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens membres de l’EIAO et du JAS, Maiduguri, février-mars 2020.Hide Footnote

Au fur et à mesure que le Nigéria a intensifié sa pression militaire, l’EIAO a adapté ses tactiques en conséquence, abandonnant les attaques à grande échelle pour échapper aux raids aériens et se concentrant sur l’emploi de barrages routiers pour kidnapper et tuer des agents de l’Etat, sur les embuscades contre les convois militaires, sur l’utilisation d’engins explosifs improvisés et les tirs d’artillerie contre les garnisons. [fn]Entretiens de Crisis Group, spécialistes des questions de sécurité, Maiduguri, janvier-février 2022 ; spécialistes des questions de sécurité internationale, experts militaires et diplomates, Abuja, février 2022.Hide Footnote Il n’y a pas de données suffisamment solides sur les pertes car de nombreux incidents ne sont pas signalés et les chiffres officiels ne sont pas fiables, mais il ne fait aucun doute que si l’EIAO tue moins de soldats aujourd'hui, il fait toujours beaucoup de dégâts.[fn]Sur son compte Twitter, l’analyste Tomasz Rolbiecki (@TomaszRolbiecki) suit et tente d’enquêter sur les rapports d’incidents transmis par les médias locaux et les ONG, ainsi que par les jihadistes.Hide Footnote

La Force multinationale mixte (FMM), une coalition de troupes du Nigéria, du Cameroun, du Tchad et du Niger qui combat les jihadistes dans les zones frontalières et sur les îles du lac Tchad, n’a pas réussi à empêcher l’EIAO et le groupe Bakura de s'ancrer dans la zone qu’elle est censée contrôler.  [fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°291, What Role for the Multinational Joint Task Force in Fighting Boko Haram, 7 juillet 2020. La FMM (MNJTF en anglais) bénéficie d’un certain soutien financier de l’Union européenne, traité par l’intermédiaire de l’Union africaine, et une petite cellule d’experts militaires du Royaume-Uni, des Etats-Unis et de la France lui apporte son aide, notamment sous forme de renseignements. La force, dont le quartier général se trouve à N'Djamena, se concentre spécifiquement sur la région du lac Tchad, et non sur le reste de l’Etat du Borno. Elle est organisée en quatre secteurs, chaque secteur étant doté d’unités nationales opérant sous le drapeau de la FMM. Cependant, le commandement national semble prévaloir et la FMM est plus un mécanisme de coordination qu’une structure de commandement.Hide Footnote Au fil des ans, les deux groupes jihadistes ont infligé de lourdes pertes aux armées de ces pays, allant de la prise de la base principale de la FMM à Baga sur les rives du lac Tchad en décembre 2018, à l’attaque dévastatrice de Bakura contre les troupes tchadiennes à Bohoma en 2020. [fn]« Islamic State-linked militants seize Nigeria's Baga town », BBC, 28 décembre 2018. Voir également le commentaire de Crisis Group, « Derrière l’attaque jihadiste au Tchad », 6 avril 2020.Hide Footnote La FMM a mené peu d’opérations de grande envergure entre mi-2020 et fin 2021. Puis, en décembre 2021, elle a lancé l’opération Sharan Fage à la frontière entre le Niger et le Nigéria, tuant 30 insurgés et détruisant des camps d'entraînement.[fn]Commentaire d’un spécialiste des questions de sécurité lors d’un briefing auquel a assisté Crisis Group, 23 novembre 2021. Voir également « MNJTF: We are taking the battle to the enemy - Force commander », Montage Africa, 14 février 2022.Hide Footnote

Les résultats mitigés de la FMM s'expliquent en partie par le fait que le Nigéria et ses voisins sont occupés sur d’autres fronts. Outre les insurrections du nord-est, les forces nigérianes sont confrontées au banditisme dans le nord-ouest et à l'instabilité dans le sud-est. [fn]Rapport de Crisis Group, Violence au Nord-Ouest du Nigéria, op. cit.Hide Footnote Le Tchad, qui possède l’armée la plus puissante de la région, a commencé à réduire son engagement contre Boko Haram en 2019, peu après l’éruption de nouvelles violences dans sa région du Tibesti (nord) et avant l’attaque de Bakura. [fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°274, Tchad : sortir de la confrontation à Miski, 17 mai 2019.Hide Footnote N'Djaména a encore réduit sa participation aux opérations de la FMM après le déclenchement d’une rébellion éclair début 2021, qui a entrainé la mort du président Idriss Déby. [fn]Richard Moncrieff, Thibaud Lesueur et Claudia Gazzini, « Tchad : quels risques après la mort d’Idriss Déby ? », commentaire de Crisis Group, 22 avril 2021.Hide Footnote Les autorités nigériennes doivent quant à elles faire face à une recrudescence de la violence dans la région de Tillabéry, bastion de la franchise sahélienne de l’EI.[fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°289, Court-circuiter l’Etat islamique dans la région de Tillabéri au Niger, 3 juin 2020.Hide Footnote Si les armées du Nigéria et du Cameroun continuent à coopérer efficacement contre les jihadistes le long de leurs frontières septentrionales, les forces de Yaoundé sont également occupées à combattre les rebelles dans les régions anglophones du Cameroun.[fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°272, Crise anglophone au Cameroun : comment arriver aux pourparlers, 2 mai 2019.Hide Footnote

Crisis Group Africa Report N°272, Cameroon’s Anglophone Crisis: How to Get to Talks?, 2 May 2019.Hide Footnote

Le gouvernement nigérian est bien conscient que les opérations militaires ne suffisent pas à vaincre l’EIAO.

Le gouvernement nigérian, bien conscient que les opérations militaires ne suffisent pas à vaincre l’EIAO, a essayé d’autres tactiques, notamment en mettant en place un programme visant à encourager les défections. L’opération Safe Corridor offre aux jihadistes la possibilité de se rendre aux autorités militaires et de suivre ce que l’Etat définit comme un programme de « déradicalisation », pour être ensuite réinsérés dans la société. [fn]Briefing Afrique de Crisis Group N°170,  An Exit from Boko Haram? Assessing Nigeria’s Operation Safe Corridor, 19 mars 2021.Hide Footnote Le programme présente pourtant de sérieuses lacunes, à savoir un processus de sélection fragile qui y inclut souvent des civils, des conditions de détention désastreuses avant l'intégration au programme, des retards et peu d’accompagnement à la réintégration, de même que l’opposition des responsables politiques et des citoyens qui y voient un plan d’amnistie pour les jihadistes. Malgré tout, l’opération Safe Corridor s’est considérablement améliorée depuis sa création en 2016. A ce jour, elle a traité près de 1 000 personnes, montrant aux insurgés que la défection restait possible. Malgré les inquiétudes exprimées par les transfuges potentiels au sujet de Safe Corridor, le programme a encouragé les combattants du JAS et les civils associés à quitter le groupe après la mort de Shekau.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable de la sécurité nigériane, Abuja, 7 février 2022. Concernant les préoccupations relatives au programme Safe Corridor, voir le briefing de Crisis Group, An Exit from Boko Haram?, op. cit.Hide Footnote

Compte tenu des limites de Safe Corridor, les autorités de l’Etat du Borno sont intervenues pour faire face à l’afflux de transfuges – au moins 2 000, qui se sont ajoutés au nombre de civils qui ont fui la forêt de Sambisa. [fn]Entretien de Crisis Group, responsable de la sécurité nigériane, Abuja, 7 février 2022.Hide Footnote Le gouverneur Babagana Umara Zulum a mis en place des camps d’urgence à Maiduguri pour les accueillir, souvent avec leurs familles. [fn]A Maiduguri, les transfuges sont accueillis dans trois sites, dont l’un était le camp par lequel transitaient les détenus de Safe Corridor. Le gouverneur s’est opposé à certaines règles de Safe Corridor, notamment sa période de détention longue et quasi-militaire, au cours de laquelle les détenus sont loin des familles. Entretien téléphonique de Crisis Group, personnel humanitaire, 26 novembre 2021.Hide Footnote Malgré ces efforts louables, les camps sont débordés par le nombre de nouveaux arrivants, et les processus visant à distinguer les civils des éventuels insurgés sont souvent bâclés et restent superficiels. Il n’y a pas de date précise pour la fin du séjour dans les camps, les programmes de réintégration sont sommaires et certains observateurs affirment que le système des camps équivaut à une forme de détention, car le statut juridique des internés n’est pas clair. [fn]Dans un camp, les internés ont protesté contre ce qu’ils considéraient comme une détention contre leur gré. Correspondance de Crisis Group, expert impliqué dans les programmes de réintégration, 15 novembre 2021.Hide Footnote Les conditions d’internement seraient insatisfaisantes. [fn]Entretien de Crisis Group, responsable de la sécurité nigériane, Abuja, 7 février 2021.Hide Footnote Dans cette situation, de nombreux combattants du JAS risquent d’être simplement abandonnés à la société sans avoir été préparés correctement à leur réintégration. Certains pourraient être tentés de rejoindre l’un ou l’autre des groupes jihadistes.

Un autre problème majeur pour les autorités de l’Etat est celui des 1,6 million de personnes déplacées par le conflit dans l’Etat du Borno (le chiffre est supérieur à trois millions si l’on considère l’ensemble du bassin du lac Tchad). [fn]« Displacement Tracking Matrix (DTM) Lake Chad Basin: Monthly Dashboard», Organisation internationale pour les migrations, 28 février 2022.Hide Footnote Les autorités ont commencé à fermer certains camps qui accueillaient une partie des personnes déplacées à Maiduguri, concrétisant ainsi un engagement pris de longue date. Jusqu’à présent, environ 140 000 personnes sur plus d’un million ont dû quitter les camps de Maiduguri, et le processus est loin d’être terminé. [fn]Les camps fermés à ce jour depuis juin 2021 sont MOGCOLIS, NYSC, Farm Center, Bakassi, Stadium et Teachers Village. Correspondance de Crisis Group, personnel humanitaire, 13 janvier 2022.Hide Footnote Certains ont tenté de trouver refuge dans des campements informels à Maiduguri ou dans ses environs, perdant ainsi leur accès à l’aide humanitaire. La plupart d’entre eux ont quitté Maiduguri, mais peu ont réussi à rejoindre leurs communautés d’origine, qui se trouvent dans les zones contrôlées par l’EIAO, et ils ont dû se réinstaller dans les enclaves urbaines les plus proches tenues par l’Etat. Le gouverneur du Borno s’est également rendu au Cameroun et au Niger pour discuter de la fermeture des camps de réfugiés dans ces pays et accélérer le retour des citoyens nigérians chez eux.[fn]En octobre 2021, il a personnellement emmené des nigérians qui avaient cherché refuge dans la République du Niger visiter la ville de Mallam Fatori dans l’Etat du Borno pour les préparer à leur retour.Hide Footnote

Le camp de Bakassi, un camp de déplacés à la périphérie de Maiduguri, dans l’Etat du Borno, en décembre 2018. CRISIS GROUP / Jorge Gutierrez Lucena

Si cette politique résulte d’un souhait légitime des autorités de l’Etat de voir les citoyens retrouver leurs moyens de subsistance et de mettre un terme à ce qui ressemble à un état d’urgence humanitaire permanent – le tout au service de la « stabilisation » – elle pourrait avoir un effet pervers. Les déplacés réinstallés dans les villes de garnison enclavées sont confrontés à des prix élevés pour les denrées alimentaires, leur accès à l’emploi est limité, et l’assistance humanitaire est réduite, voire inexistante. S’ils essaient de retourner à des activités agricoles, de pêche ou d’élevage dans les zones rurales, ils risquent d’être attaqués par des combattants de la faction de Shekau ou de devoir s’engager auprès de l’EIAO et payer des impôts, devenant ainsi une source de revenus pour les jihadistes. Ils risquent également de devenir des victimes collatérales de raids aériens ou d’attaques du gouvernement, ou encore d’être pris pour cible par l’EIAO parce qu’ils sont considérés comme des complices du gouvernement.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, femmes déplacées de Maiduguri, 4 novembre 2021.Hide Footnote

Bien avant la fermeture des camps de déplacés, le gouvernement de l’Etat du Borno avait implicitement accepté que certains civils, notamment les éleveurs, entretiennent des relations avec l’EIAO pour garder leurs moyens de subsistance, étant donné qu’il avait levé les interdictions d’activités économiques et de commerce imposées en 2015 et 2016 pour freiner la capacité de Boko Haram à générer des revenus. [fn]Le bétail élevé dans les zones de l’EIAO et taxé par l’EIAO peut désormais être négocié sur les marchés de Maiduguri ou du centre et du sud du Nigéria, avec des taxes officielles et des remises informelles versées à divers responsables de l’Etat et de la sécurité qui participent à la facilitation du commerce. Entretiens téléphoniques de Crisis Group, négociants en bétail, responsables de marché et éleveurs, mars-avril 2021. Il en sera probablement de même pour le poisson pêché dans le lac, car les autorités ont permis la reprise de l’activité dans la principale ville de pêche de Baga Doron. Correspondance de Crisis Group, chef de communauté peul, 2 octobre 2021.Hide Footnote Mais avec les réinstallations, le nombre de civils susceptibles de rétablir ces relations avec l’EIAO est sans précédent, et l’armée n’est pas aussi flexible que les autorités du Borno concernant les liens qu’entretiennent les civils avec l’EIAO. Des raids de l’armée sur les marchés ont été signalés, ainsi que sur des groupes de pêcheurs et d’éleveurs installés dans les zones rurales. [fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, chef peul, 14 février 2022 ; correspondance de Crisis Group, spécialiste des questions de sécurité, janvier 2022. Voir également « Troops kill three at Boko Haram terrorists' market in Borno », News Agency of Nigeria, 8 janvier 2022.Hide Footnote Les attaques contre des cibles civiles qui n'ont pas d'objectif militaire légitime constituent des violations du droit international.

V. Confronter l’EIAO

Compte tenu des défis sécuritaires auxquels le Nigéria et les Etats du lac Tchad sont actuellement confrontés, une victoire militaire contre l’EIAO semble peu probable à court terme. Les autorités d’Abuja devraient s’efforcer de contenir les avancées de l’EIAO et de ne pas lui donner d’opportunités de gagner du terrain, tandis que la région devrait renforcer sa coopération en matière de sécurité et de renseignement afin d’endiguer les mouvements de fonds illicites dont bénéficie l’EIAO.

Le premier problème majeur à régler est la gestion des transfuges du JAS afin d’éviter qu'ils ne rejoignent Bakura ou l’EIAO.

Le premier problème majeur à régler est la gestion des transfuges du JAS. Les autorités fédérales et celles de l’Etat du Borno doivent se concentrer sur leur démobilisation afin d’éviter qu'ils ne rejoignent Bakura ou l’EIAO ou qu’ils ne se réinstallent dans différentes régions du nord en tant que bandits ou insurgés, aggravant ainsi l’insécurité. Les autorités fédérales et militaires et le gouvernement de l’Etat du Borno doivent donc collaborer plus étroitement pour mettre en place un processus cohérent, en tenant compte de l’expérience acquise dans le cadre de l’opération Safe Corridor. Il est essentiel de séparer les transfuges du JAS de l’ensemble de ceux qui arrivent dans les camps d’urgence mis en place par le gouverneur, et de les orienter vers un processus de réintégration sérieux qui leur évite de retomber dans la violence. Les autorités fédérales devraient affecter d’urgence des ressources et du personnel supplémentaires à ces camps. Les bailleurs de fonds qui ont participé à l'opération Safe Corridor devraient également apporter leur aide.

Les transfuges qui sont considérés comme présentant peu de risques pourraient alors être réintégrés rapidement dans la société avec un certain soutien socio-économique, de préférence dans le périmètre de sécurité relative de Maiduguri, ville bien protégée par les forces de sécurité. Les partenaires internationaux et les autorités fédérales devraient soutenir les autorités du Borno dans cette tâche. Les transfuges qui ont besoin d’un accompagnement à plus long terme, que ce soit pour sortir de l’emprise du jihadisme ou pour recevoir des formations qui aident leur réinsertion économique, devraient être orientés vers Safe Corridor, ou vers un autre programme bénéficiant d’un financement fédéral approprié et capable d'accueillir décemment et de gérer correctement un grand nombre de personnes internées.

Deuxièmement, et dans le même ordre d’idées, les autorités militaires et de renseignement fédérales devraient réunir les autorités du Borno et des autres Etats du nord du Nigéria pour renforcer leurs efforts de sensibilisation des anciens combattants du JAS qui pourraient avoir quitté la région du lac Tchad. Parallèlement à leurs efforts de localisation des insurgés dans le nord, les autorités fédérales devraient commencer à élaborer une campagne d’information publique visant à encourager les transfuges potentiels dans les zones en dehors du bassin du lac Tchad à se rendre. Bien entendu, pour que ces efforts soient efficaces, il faut que les autorités se dotent de moyens leur permettant de placer les individus concernés dans des programmes de réintégration et que le fonctionnement de ces programmes renforce la confiance placée en eux.

Troisièmement, s’il est compréhensible que les autorités de l’Etat du Borno cherchent à fermer les camps de déplacés après avoir fourni une aide humanitaire pendant près de dix ans et à renvoyer les déplacés et les réfugiés chez eux, elles devraient revoir leur politique de stabilisation. Renvoyer les personnes déplacées dans des enclaves sous contrôle gouvernemental risquerait de les mettre à la merci de l’EIAO ou de les exposer aux combats. Si les retours sont possibles dans certaines zones, ils ne le sont tout simplement pas encore dans d'autres. Certains camps doivent donc rester ouverts pour les personnes déplacées qui préfèrent ne pas les quitter, afin qu’elles puissent rester à l’abri lorsque les opérations militaires, y compris les campagnes aériennes, reprennent, et pour empêcher l’EIAO de les exploiter par le biais du commerce et des taxes. Tout comme dans le cas des nouveaux transfuges, des efforts sont nécessaires pour permettre aux personnes déplacées de s’installer de manière plus permanente à Maiduguri ou dans ses environs, et elles doivent être encouragées à participer à l’économie locale. Les partenaires internationaux et les autorités fédérales devraient aider les autorités du Borno à cet égard.

Une vue globale du camp de Bakassi, un camp de déplacés à la périphérie de Maiduguri, dans le nord-est du Nigéria, en décembre 2018. CRISIS GROUP / Jorge Gutierrez Lucena

Quatrièmement, même si la frustration des militaires face aux méthodes de financement de l’EIAO est compréhensible, les civils qui entretiennent des liens avec l’EIAO afin de pouvoir travailler leurs champs, élever leurs troupeaux ou faire du commerce sur les marchés locaux, ne devraient pas être traités en criminels. Les forces de sécurité pourraient avoir à fermer temporairement des routes commerciales et des marchés si les circonstances l’exigent, mais elles ne devraient pas faire de ces lieux des cibles à éliminer. D’une manière plus générale, même si les capacités aériennes de l’armée sont une ressource cruciale, elles devraient être utilisées avec discernement – en s’appliquant à éviter les civils et les cibles civiles – d’autant plus que l’armée nigériane ne dispose pas de guetteurs formés pour guider les frappes aériennes avec précision.

Enfin, le soutien de l’EI joue un rôle crucial dans le succès de l’EIAO, en l’aidant à améliorer ses opérations et à gérer ses tensions internes. Les autorités doivent redoubler d'efforts pour juguler cette assistance sous toutes ses formes, qu’il s’agisse de conseils à distance ou de visites d’envoyés de l’EI, en passant par les transferts financiers. Dans cette optique, les pays de la FMM et leurs partenaires internationaux devront renforcer leurs efforts en matière de renseignement et mieux partager ces renseignements entre eux.

VI. Conclusion

L’année dernière, la mort d'Abubakar Shekau, un homme coupable de violences et d’abus terrifiants à l’encontre de civils, a été accueillie avec soulagement dans les milieux officiels au Nigéria et ailleurs. Mais si elle a marqué la fin du règne de Shekau, elle signale aussi le début d’un nouveau chapitre pour la franchise locale de l’EI. Même si l’autorité de l’EIAO est parfois encore contestée, principalement par le groupe Bakura, la franchise a clairement consolidé son emprise sur l’Etat du Borno et la région du lac Tchad, ce qui représente une menace croissante à la sécurité du Nigéria et des pays voisins.

S’il semble peu probable qu’Abuja et ses partenaires parviennent à inverser rapidement les récentes avancées de l’EIAO, ils devraient s’efforcer de contenir toute nouvelle expansion. Ils devraient prendre des mesures pour empêcher les anciens insurgés ralliés à Shekau de générer de l’instabilité ailleurs. Abuja devrait également proposer de meilleures alternatives aux civils susceptibles de retourner sur les territoires contrôlés par l’EIAO, où ils risqueraient d’être taxés par les jihadistes et de devenir des victimes collatérales dans les combats engagés avec les soldats nigérians. L’armée devra poursuivre sa campagne militaire, mais elle devra le faire en s’attachant à protéger les civils. Il sera difficile de prendre l’ascendant sur l’EIAO sur le plan militaire, mais la résolution de ces problèmes pourrait rendre la tâche plus facile.

Dakar/Bruxelles, 29 Mars 2022

Annexe A : Carte du Nigéria

Annexe B : Carte du bassin du lac Tchad

Annexe C : Attaques revendiquées par l’EIAO par année

Source: Jihad Analytics

Annexe D : Attaques revendiquées par l’EIAO par mois pour 2021

Source: Jihad Analytics.

Annexe E : Cartes des attaques revendiquées par l’EIAO par trimestre pour 2021

Légende: La taille des cercles reflète la fréquence des attaques pour un lieu donné.Source: Jihad Analytics.

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