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Centrafrique : quatre priorités pour le nouveau président
Centrafrique : quatre priorités pour le nouveau président
UN peacekeeping soldiers guard school compound used as an electoral centre at the end of the presidential and legislative elections, in the predominantly Muslim PK5 neighbourhood of Bangui, Central African Republic, 14 February 2016. REUTERS/Siegfried Modola
Alert / Africa

Centrafrique : alerte de crise

En Centrafrique, le statu quo qui a suivi l'investiture du président Touadéra en mars 2016 est déjà remis en cause. Les tensions montent tandis que le blocage est total sur l’accord de désarmement, démobilisation et réinsertion, nœud gordien de la crise centrafricaine. Tout doit être mis en œuvre lors de la conférence des donateurs pour la Centrafrique, qui se déroule le 17 novembre à Bruxelles, pour éviter une nouvelle tentative de déstabilisation, voire un renversement du pouvoir.

Alors que la conférence des donateurs pour la Centrafrique se déroule le 17 novembre à Bruxelles, le statu quo postélectoral est déjà remis en cause. L’impasse des négociations sur la mise en œuvre du programme de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) conduit à une montée des tensions susceptible d’aboutir à une nouvelle tentative de déstabilisation. En effet, le mécontentement des parties prenantes de la crise centrafricaine augmente dans un contexte de vulnérabilité stratégique accrue : la saison sèche débute, le gouvernement français a officiellement mis fin à la mission militaire Sangaris le 31 octobre et la mission de maintien de la paix des Nations unies (Minusca) n’est pas suffisamment dissuasive.

La fin du statu quo sur le terrain et la mise à l’épreuve de la Minusca

Au lendemain de son investiture en mars 2016, le président Faustin-Archange Touadéra a engagé le dialogue avec les groupes armés ex-Seleka (la Seleka était une coalition de différents mouvements armés venant principalement du Nord-Est du pays) et anti-balaka (milices d’autodéfense) pour conclure un nouvel accord sur le DDR. Malheureusement, ces discussions achoppent sur la volonté des ex-Seleka d’être intégrés dans l’armée et les perspectives d’un rapprochement des positions de la partie gouvernementale et des groupes armés sont très minces. Un signe ne trompe pas : les poids lourds de l’ex-Seleka n’ont pas participé au dernier cycle de discussions sur le DDR.

Le blocage est total sur ce qui constitue le nœud gordien de la crise centrafricaine, l’accord de DDR dont l’enjeu réel est la composition de l’armée. En effet, les anti-balaka et ex-Seleka ont conservé leur capacité de nuisance et l’enlisement du dialogue accentue chaque jour un peu plus la partition de facto de la Centrafrique. A la fin de la saison des pluies, certains groupes de l’ex-Seleka se sont concertés à Bria et au Tchad et une série de violences a secoué le centre du pays (à Kaga-Bandoro mi-octobre puis à Bambari fin octobre).

Facilités par la saison sèche, les mouvements des groupes armés se traduisent par une recrudescence des attaques contre des villages et du grand banditisme sur les axes routiers. Par ailleurs, les couloirs de transhumance étant l’objet de toutes les convoitises, des regroupements d’éléments armés sont observés dans les zones de Ngaoundaye, Koui, Yelewa, Markounda, Kabo, etc. La partition de fait permet aux groupes de l’ex-Seleka de s’enraciner davantage dans certains territoires et de consolider leur rente financière en interdisant toute action effective de l’administration gouvernementale. En écho à l’agitation des éléments de l’ex-Seleka, on observe la réactivation de certains groupes anti-balaka.

Par ailleurs, malgré la fuite de Bangui de certains chefs des groupes armés au mois d’octobre, le quartier du PK5 dans la capitale continue de poser un grave problème sécuritaire. Le 4 octobre, le commandant Mokemba, ex-aide de camp de la présidente de la transition, y a été assassiné en pleine rue et plusieurs musulmans ont été tués dans des actions de représailles. Le 30 octobre, des violences entre groupes armés dans ce quartier ont coûté la vie à deux chefs de groupes, Abdoul Danda et Issa Capi, alias 50/50, et à au moins huit autres personnes. Ces affrontements ont repris sporadiquement depuis le 2 novembre.

L’enlisement du conflit centrafricain fragilise à la fois le président Touadéra et la Minusca qui cristallisent un mécontentement populaire croissant.

Les Casques bleus de la Minusca sont attaqués, leur action est publiquement critiquée tant par des membres du gouvernement que par des organisations de la société civile et la presse centrafricaine, et des pétitions circulent contre les contingents de l’ONU que la population accuse de complicité avec l’ennemi. Le mécontentement est tel qu’il se transforme désormais en hostilité ouverte : le 24 octobre, une manifestation organisée à Bangui par le Groupe de réflexion de la société civile autour du slogan « Minusca out » a dégénéré et fait quatre morts. Plus récemment, trois Casques bleus musulmans ont failli être lynchés à Bossangoa.

La fin de l’état de grâce

L’état de grâce du président Touadéra, élu à la suite du ralliement de nombreux politiciens et avec une confortable avance, aura été de courte durée. Dans le microcosme politique incestueux de Bangui, les antagonismes de la transition ressurgissent à l’identique. Les relations entre les pouvoirs législatif et exécutif sont tendues (le Premier ministre a échappé de peu à une motion de censure quelques mois après sa prise de fonction), des organisations de la société civile et des chefs religieux expriment publiquement leur déception et les principaux partis d’opposition tels que le Mouvement de libération du peuple centrafricain (MLPC) et l’Union pour le renouveau centrafricain (URCA) font aussi entendre leur désapprobation. Parallèlement, dans l’ombre, le clan Bozizé prépare son retour (Francis Bozizé, un des fils de l’ex-président Bozizé, est revenu à Bangui au mois d’août) et certains membres du gouvernement jouent double jeu, en maintenant leurs alliances avec des éléments nuisibles.

Cette ambiance est rendue encore plus délétère par ceux qui tentent d’exploiter la crédulité et le mécontentement populaires en affirmant que la sécurité sur le territoire centrafricain sera rétablie par les Forces armées centrafricaines (FACA). Cette promesse aussi fausse que démagogique joue sur le désespoir du peuple centrafricain et les demandes de formation militaire du gouvernement auprès d’armées connues pour leur brutalité ne peuvent que compliquer la réforme du secteur de la sécurité.

L’impasse des négociations et l’incapacité de l’ONU à changer la donne sur le terrain constituent une configuration idéale pour ceux qui veulent déstabiliser le tout nouveau régime. Et ce d’autant plus que le schéma de déstabilisation a déjà été testé à plusieurs reprises. A Bangui, comme cela a été démontré en octobre, une insurrection urbaine peut être le produit d’une mauvaise nouvelle bien exploitée. De nouvelles violences commises au PK5 ou en province par les ex-Seleka peuvent être instrumentalisées pour créer un mouvement de révolte dans la capitale, notamment lors d’un des très fréquents voyages du président hors du pays.

Recommandations

Pour éviter une nouvelle tentative de déstabilisation, voire un renversement du pouvoir politique en place, et débloquer les négociations relatives au DDR, il convient de :

Pour le Conseil de sécurité des Nations unies :

  • Affirmer que la Minusca réagira immédiatement pour éviter toute tentative de coup d’Etat à Bangui ;
     
  • Prendre les dispositions opérationnelles préventives qui s’imposent pour protéger Bangui, les institutions de l’Etat et le président ; et
     
  • Donner à la Minusca l’ordre et les moyens d’arrêter certains seigneurs de guerre de l’ex-Seleka conformément à la résolution du Conseil de sécurité S/RES/2301 du 26 juillet 2016.

Pour le président Touadéra :

  • Elargir son assise politique en ouvrant son gouvernement à des formations politiques d’opposition et en consultant régulièrement les dirigeants de partis d’opposition ;
     
  • Tenir un discours de vérité sur l’état des FACA et engager une réforme structurelle des forces de sécurité qui inclut un assainissement et un renouvellement de leur personnel de façon à ce que les diverses ethnies et régions du pays soient représentées ; et
     
  • Se garder de démarcher des pays dont les armées sont connues pour leur brutalité et leur manque de professionnalisme pour obtenir des formations militaires.

Pour le président Idriss Déby qui entretient des relations bien connues avec des chefs de groupes armés en Centrafrique :

  • Utiliser son influence pour convaincre certains dirigeants de l’ex-Seleka de revoir à la baisse leurs revendications en matière de postes dans l’armée et les instances gouvernementales.

Pour le gouvernement français :

  • Mettre en garde les candidats au coup d’Etat et souligner, de concert avec d’autres partenaires tels que l’Union africaine, qu’aucun gouvernement issu d’une telle entreprise ne serait reconnu par la communauté internationale, et que ses commanditaires seraient tenus pour responsables de toute exaction commise ; et
     
  • Mettre rapidement à la disposition de la Minusca les drones annoncés par le ministère de la Défense pour lui permettre d’anticiper les mouvements hostiles.

Pour les bailleurs qui participent à la conférence de Bruxelles le 17 novembre, dont l’Union européenne :

  • Inscrire leur aide dans une logique de soutien à la stabilisation et à la sortie de crise avec une perspective temporelle d’au moins cinq ans ;
     
  • Conditionner la partie non humanitaire de cette aide à l’assainissement des finances publiques et à une réforme structurelle des forces de sécurité et faire une priorité de ces deux chantiers essentiels à la reconstruction d’un Etat fonctionnel en Centrafrique ;
     
  • Prendre une position réaliste sur la capacité du gouvernement centrafricain de mettre en œuvre des projets de plusieurs dizaines de millions d’euros et en tirer les leçons en termes de modalités de mise en œuvre ; et
     
  • Consacrer une partie importante de l’aide à des projets qui contribueront directement au redressement des communautés et au développement des compétences en leur sein.
Faustin-Archange Touadera looks on at the start of a a live television debate on 12 February 2016. REUTERS/Siegfried Modola
Commentary / Africa

Centrafrique : quatre priorités pour le nouveau président

L’entrée en fonction le 30 mars dernier du président Faustin-Archange Touadéra, vainqueur le 14 février 2016 du deuxième tour de l’élection présidentielle avec près de 63 pour cent des voix, marque la fin de trois années de transitions politiques laborieuses pour la République centrafricaine (RCA), sans pour autant constituer l’épilogue d’une crise qui s’inscrit dans la durée.

Les électeurs ont fait le déplacement, démontrant une envie forte de tourner la page.

Pour le nouveau président, fort d’un incontestable soutien populaire, la route vers la stabilisation du pays est encore longue et les défis sont considérables. Si dans certaines villes comme Bangui, les violences ont diminué, il faut se méfier des phénomènes d’amnésie générale qui accompagnent parfois une normalisation de la situation sécuritaire en RCA. La crise qui a débuté fin 2012 reste la plus grave depuis l’indépendance du pays et a mis à mal la fabrique sociale. Par ailleurs, tous les éléments de déstabilisation demeurent et le risque de rechute est bien présent. En effet, des groupes de jeunes, en zone urbaine, sont toujours mobilisables par des politiciens ou des rebelles, le grand banditisme est un fléau vécu au quotidien par les populations rurales, et les groupes armés, notamment de l’ex-Seleka, conservent leur capacité de nuisance et leur mainmise sur des territoires entiers.

Dans ce contexte, les priorités sont légion pour le nouveau président. Il devra en effet rompre avec ses prédécesseurs en mettant fin à la patrimonialisation du pouvoir qui a contribué, depuis 30 ans, au délitement de l’Etat centrafricain et du tissu économique. Il devra par ailleurs faire de la lutte contre l’impunité des crimes de sang mais aussi des crimes économiques un cheval de bataille et, avec le soutien des partenaires internationaux, remettre en état les facteurs de production, seuls capables de fournir une alternative à la violence pour une partie de la jeunesse des rues. Alors qu’une nouvelle séquence politique s’ouvre en RCA, le gouvernement et la communauté internationale doivent concentrer leurs efforts sur quatre axes essentiels : le processus de réconciliation, l’élaboration d’une stratégie globale pour le retour des réfugiés, la lutte contre l’impunité et le règlement de l’épineuse question des groupes armés.

Une nouvelle séquence politique : entre risques et opportunités

Les élections présidentielle et législatives organisées fin 2015 et début 2016 ont fait naitre beaucoup d’espoir et généré des attentes fortes au sein de la population, comme l’a constaté Crisis Group à Bangui en mars dernier. Bien que le taux de participation ait chuté entre les premier et deuxième tours (et qu’une organisation chaotique des scrutins ait ouvert la voie à des résultats contestables), les électeurs ont fait le déplacement, démontrant une envie forte de tourner la page. Cette nouvelle séquence politique comporte des risques mais constitue aussi une opportunité démocratique qui ne s’était pas présentée depuis longtemps. Composé de très nombreux députés indépendants ou issus de partis politiques minoritaires, le parlement pourrait ne plus être une simple chambre d’enregistrement sous la coupe d’un parti, mais devenir une arène plus démocratique. Il faut néanmoins pouvoir gouverner et si certains parlementaires indépendants semblent s’être ralliés au nouveau président et qu’il peut également compter sur des partis l’ayant soutenu au second tour, il devra encore convaincre pour constituer une vraie majorité à l’assemblée.

Bien qu’étant un président populaire, Touadéra devra dès le début de son mandat faire face à de multiples mécontentements. Il doit s’affranchir de certains soutiens nocifs – dont des proches de l’ancien président Bozizé qui ont joué un rôle dans la mobilisation des milices anti-balaka– tout en ménageant une partie de sa base politique, elle-même issue du Kwa na Kwa, le parti de l’ancien président. La nomination au poste de chef du gouvernement de Simplice Sarandji, ancien secrétaire général de l’université de Bangui et directeur de cabinet de Touadéra lorsqu’il était Premier ministre, est certainement un signe encourageant. De même, la composition du nouveau gouvernement évite certains écueils. Touadéra a tenu à remercier des soutiens du second tour comme Jean-Serge Bokassa, devenu ainsi ministre de l’Intérieur, de la Sécurité publique et de l’Administration du territoire, et Charles Amel Doubane, devenu ministre des Affaires étrangères. Il a aussi intégré dans son gouvernement et nommé au poste de vice-président d’anciens ministres de Bozizé tout en excluant les chefs de groupes armés ou leurs soutiens politiques ; une mise à l’écart des miliciens qui lui a d’ailleurs valu d’être vivement critiqué par certains barons de l’ex-Seleka. La nomination des conseillers sera le prochain test important pour un président sous pression qui doit maintenir le cap et éviter toute cooptation politique des rebelles afin de ne pas répéter les erreurs du passé.

Carte de la République centrafricaine

La réconciliation nationale : le « Rubik’s Cube » centrafricain

La crise centrafricaine a mis en lumière des tensions communautaires très fortes, dont certaines sont le produit d’une longue histoire. Aujourd’hui, réconciliation nationale et cohésion sociale sont de véritables slogans, à tel point que même les groupes armés disent, non sans un certain cynisme, vouloir en être des acteurs. Mais ce processus prendra beaucoup de temps. Les problématiques d’identité nationale et de citoyenneté, apparues avec force au moment de la crise, n’ont pas disparu et de violents affrontements intercommunautaires ont encore lieu, comme aux mois de mars et avril derniers à Bambari, dans le centre du pays, ou dans le Nord-Ouest, entre transhumants et agriculteurs.

Aujourd’hui, réconciliation nationale et cohésion sociale sont de véritables slogans.

L’objectif de réconciliation requiert avant tout une impulsion politique forte au niveau national. A cet égard, la visite du Pape dans la capitale centrafricaine, en novembre 2015, est riche d’enseignements. En marchant de la mosquée centrale au stade de Bangui, ce dernier a drainé derrière lui des Centrafricains nombreux, de toutes confessions, et a montré qu’il était possible d’aller au contact des populations pour recréer du lien. Les déplacements du nouveau président en mars 2016 à Obo dans le Sud-Est du pays et dans une région du Nord-Est, la Vakaga, coupée du reste du pays et dont le divorce d’une partie des populations avec l’Etat central est depuis longtemps consommé, envoient aussi un message fort de cohésion nationale.

Cependant, il en faudra certainement bien davantage pour rétablir la confiance entre la capitale et ses périphéries. D’autres mesures symboliques fortes pourraient être prises : organiser la fête nationale du 1er décembre dans le Nord-Est de la RCA, d’où sont originaires de nombreux combattants de l’ex-Seleka, reconnaitre les fêtes musulmanes comme jours fériés pour répondre à une vieille revendication, ou encore élaborer des programmes d’intégration dans la haute fonction publique de personnes originaires des différentes régions. En outre, il faut changer la relation entre le pouvoir central établi dans la macrocéphale Bangui et les provinces. Compte tenu de la faiblesse de l’Etat central et du manque de moyens pour la mettre en œuvre, la décentralisation prônée par Faustin Touadéra, qui s’inscrit dans la droite ligne des recommandations du forum de Bangui, demeure une chimère à ce stade. Pourtant, il est indispensable pour l’Etat de réinvestir son territoire, ce qui peut passer par un temps de présence beaucoup plus long des députés dans leurs circonscriptions, l’établissement de ministres-résidents (dans leurs provinces), ou encore le financement de comités de reconstruction locaux qui pourraient associer autorités locales, acteurs économiques et société civile.

Les jeunes d’aujourd’hui sont moins bien formés que leurs parents, ce qui les rend plus facilement mobilisables par les groupes armés et manipulables par les hommes politiques.

Par ailleurs, pour éviter que des épisodes de violence comme ceux qu’a récemment connus le pays ne se reproduisent, Touadéra, ancien recteur de l’université de Bangui, devra investir un domaine qu’il connait bien et qui peut être un puissant vecteur de cohésion sociale : l’éducation. Afin de préparer une sortie de crise durable, la reconstruction du secteur éducatif, y compris dans les régions reculées, devrait être érigée en priorité nationale. Les anciennes fonctions de l’actuel président et de son Premier ministre seront certainement des atouts. Le secteur de l’éducation s’est délité en RCA depuis longtemps. Les jeunes d’aujourd’hui sont moins bien formés que leurs parents, ce qui les rend plus facilement mobilisables par les groupes armés et manipulables par les hommes politiques. Même avant la crise, le budget de l’éducation était dérisoire, ne représentant en 2008 que 15 pour cent des dépenses courantes hors dette contre 28 pour cent en 1996, beaucoup d’enseignants peu qualifiés et très mal rémunérés ne rejoignaient pas leur lieu d’affectation, et les leçons étaient parfois dispensées par des parents volontaires. La crise qui a débuté fin 2012 est venue porter un coup supplémentaire au secteur et de très nombreuses écoles ont fermé sur tout le territoire.

Au moment où le Partenariat mondial pour l’éducation, un mécanisme de financement multilatéral de l’enseignement primaire et secondaire, doit procéder à une revue actualisée du secteur de l’éducation en RCA, les partenaires internationaux et le ministère de l’Education doivent travailler sur le long terme en élaborant un plan sectoriel à dix ans qui comprendrait, entre autres, la reconstruction des écoles détruites, la création d’instituts de formation pour les instituteurs, la revalorisation de leur statut et de leurs salaires et le renforcement des capacités des administrations en charge de l’enseignement. Il faut également travailler sur le contenu des programmes scolaires et miser sur l’éducation post-conflit en concevant des cours sur la tolérance et la réconciliation intercommunautaire. Des activités psychosociales devraient aussi être proposées après l’école pour les enfants ayant subi des traumatismes. Enfin, des politiques alternatives d’éducation et de formation devraient être développées pour les jeunes n’ayant jamais suivi de cursus scolaire et qui, pour certains, ont choisi la voie des armes.

Elaborer une stratégie globale pour le retour des réfugiés centrafricains

Au cours de ses premières visites officielles dans les pays voisins, le nouveau président a évoqué la question des réfugiés centrafricains, une pièce capitale dans le puzzle de la réconciliation nationale. Aujourd’hui, on dénombre 466 000 réfugiés centrafricains, qui ont trouvé asile essentiellement au Cameroun, au Tchad et en République démocratique du Congo, et 421 000 déplacés internes sur tout le territoire, soit au total un cinquième de la population centrafricaine. A l’est de la ligne de front (qui se situe au centre du pays et délimite les zones d’influence anti-balaka/ex-Seleka), les mouvements de déplacés internes, notamment des musulmans originaires de l’Ouest ayant fui les exactions des anti-balaka et qui se sont installés durablement dans des villes comme Bambari, Bria ou encore Ndélé, ont parfois modifié les équilibres démographiques. La crise a aussi érigé des frontières symboliques dans les villes et figé certains quartiers comme ceux situés en bordure de PK5 à Bangui. La situation des réfugiés est encore plus problématique. Aucune stratégie globale d’accompagnement des retours volontaires n’a été élaborée jusqu’à présent, ce qui pourrait conduire à des tensions à l’avenir.

Les obstacles au retour des réfugiés résultent principalement d’un sentiment d’insécurité persistant et justifié et des expropriations de fait.

Les obstacles au retour des réfugiés résultent principalement d’un sentiment d’insécurité persistant et justifié et des expropriations de fait. On observe déjà des mouvements de retour, notamment de commerçants qui s’étaient réfugiés au Tchad, vers Bangui, mais aussi de manière plus timide, vers l’ouest du pays ou encore de certains éleveurs Peuls vers Boali. Néanmoins, dans certaines villes comme Bossangoa, l’hostilité de la population chrétienne et animiste à l’égard des musulmans rend pour l’instant ces retours impossibles. Par ailleurs, de nombreuses maisons appartenant aux musulmans à l’Ouest du pays sont aujourd’hui occupées ou ont été détruites. Or l’achat de maisons et de terrains en province est souvent un processus informel, validé par les chefs de quartiers et parfois par le maire, sans inscription au cadastre foncier. Le manque d’indépendance de certains chefs de quartiers, parfois mis sous pression, pourrait compliquer la restitution de ces propriétés. Quant à Bangui, si beaucoup de commerçants musulmans sont rentrés à PK5 et ont repris leurs activités, des problèmes de distribution de patentes apparaissent sur d’autres marchés, comme au quartier « combattant », où des jeunes Banguissois ont repris les emplacements des commerces auparavant tenus par des musulmans.

Avec le concours des ONG et des Nations unies, les autorités centrafricaines devraient proposer un programme pilote de sécurisation des propriétés des musulmans dans plusieurs villes de l’Ouest du pays où les conditions sécuritaires le permettent. Elles devraient étudier les intentions de retour des réfugiés au Cameroun et au Tchad puis, dans un second temps, échanger avec les autorités locales pour déterminer les lieux dans lesquels ces retours sont possibles et sous quelles conditions. Sur cette base, le gouvernement, avec le soutien des bailleurs, devrait proposer un plan d’accompagnement socioéconomique au retour des réfugiés qui favorise leur réinstallation et la reprise de leurs activités. En effet, en RCA, la réduction de la fracture communautaire passe nécessairement par la réactivation des complémentarités économiques qui existaient avant la crise et constituaient le socle des relations sociales entre les communautés.

Lutter contre l’impunité : une bataille globale

La lutte contre l’impunité était un point important du discours d’investiture du nouveau président. C’est également une revendication populaire majeure, comme l’ont rappelé avec force les très nombreux témoignages recueillis au cours des consultations populaires qui ont précédé le forum de réconciliation nationale de Bangui en mai 2015. Pourtant, bien qu’essentiel, ce chantier sera difficile à mettre en œuvre. En effet, le bilan des vingt dernières années est édifiant. A la suite des crises qui ont secoué le pays de façon récurrente, des rébellions incessantes qui ont fait de nombreuses victimes, des agissements meurtriers des gardes présidentielles successives, seulement une petite poignée des responsables ont été traduits devant la justice pour répondre de leurs actes et les groupes armés subsistent. Cette impunité quasi-totale est le résultat d’une vieille politique de prime à la violence qui substitue au traitement judiciaire un traitement politique et la conséquence d’un système judiciaire centrafricain aujourd’hui en ruines.

Avant la crise, la RCA ne comptait que 129 magistrats (dans un pays de près de cinq millions d’habitants) et le budget de la justice était dérisoire. Depuis, la situation s’est encore dégradée : beaucoup de tribunaux et de commissariats ont été détruits au cours du conflit, les prisons, locaux où ont lieu les gardes à vue et les maisons d’arrêt manquent cruellement et toute la chaîne pénale est à reconstruire. Des bailleurs (dont l’Union européenne et le Programme des Nations unies pour le développement) ont effectué un travail important pour la réhabilitation du secteur de la justice et la Mission multidimensionnelle intégrée de stabilisation des Nations unies en Centrafrique (Minusca) a arrêté quelques criminels dans le cadre des mesures temporaires d’urgence. Signe des difficultés rencontrées, néanmoins, des arrestations de miliciens bien connus se sont parfois soldées par une relaxe, faute de preuves suffisantes. Aujourd’hui, sur les trois cours d’appel que compte la RCA (Bangui, Bambari et Bouar), seules à même de prononcer des jugements pour des crimes très graves, deux sont quasiment à l’arrêt. En effet, à Bambari, une partie de la justice est toujours administrée par les groupes armés dont certains siègent à quelques pas du tribunal. A Bouar, les magistrats sont très peu présents, comme d’ailleurs dans la plupart des 24 tribunaux de province : « les magistrats préfèrent rester à Bangui soit par confort, soit car ils ont peur des représailles », nous explique un expert sur ces questions.

Cette impunité quasi-totale est le résultat d’une vieille politique de prime à la violence …

Des initiatives ont vu le jour pour pallier les déficiences du système de justice pénale. Dès septembre 2014, le bureau de la Cour pénale internationale a ouvert une enquête sur les crimes commis depuis 2012, mais aucun mandat d’arrêt n’a été émis jusqu’à présent. En outre, près d’un an après la promulgation par l’ancienne présidente par intérim Catherine Samba Panza de la loi visant à établir une Cour pénale spéciale, composée de magistrats nationaux et internationaux, cette dernière n’est toujours pas opérationnelle, en partie faute de financements suffisants.

La lutte contre l’impunité doit aller bien au-delà des crimes de sang et s’attaquer aux délits économiques et financiers et à la prédation étatique, qui ont très largement favorisé la survenue de la crise (voir le rapport de Crisis Group, Centrafrique : de la prédation à la stabilisation). Ces dernières années, seuls trois ou quatre hauts fonctionnaires ont été sanctionnés administrativement pour avoir détourné de l’argent, provenant le plus souvent des partenaires internationaux. Parmi eux, certains ont été reclassés au sein d’autres administrations. Pour briser ce système de rente qui a contribué à l’effondrement progressif de l’Etat, les nouvelles autorités devraient prévoir des sanctions administratives fortes contre les auteurs de corruption et la justice devrait se saisir de ces dossiers à l’avenir.

L’épineuse question des groupes armés

Touadéra prend les rênes du pays dans un contexte sécuritaire certes moins explosif que lors de l’entrée en fonction de Samba Panza en 2014, mais encore très préoccupant. Le problème des groupes armés est loin d’être résolu. Si les effectifs de certaines milices, notamment anti-balaka, ont diminué, beaucoup s’adonnent aujourd’hui au banditisme rural, multipliant les rackets sur les marchés locaux ; les factions de l’ex-Seleka conservent quant à elles une mainmise sur des territoires entiers et le désarmement piétine – seule une minorité de rebelles a rendu les armes dans le cadre d’un pré-programme de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR). Dans ce contexte, le retrait graduel de la force française Sangaris en 2016 (un dispositif militaire très allégé de 300 hommes devrait être maintenu) n’est pas une bonne nouvelle, et ce à plusieurs égards. Filet de sécurité pour la capitale, elle est sans doute la plus dissuasive des opérations de maintien de la paix déployées en RCA ces dernières années. La Minusca ne pourra probablement pas compenser le retrait de Sangaris et risque d’éprouver plus de difficultés à exercer une pression militaire, pourtant indispensable, sur ces groupes.

Au-delà des aspects militaires, les nouvelles autorités devraient s’inscrire en rupture avec plusieurs années de légitimation des groupes armés. Si ces derniers ont manqué le virage de la politisation, ne parvenant pas à se transformer en partis politique, ils sont tout de même devenus des acteurs incontournables. Pendant la transition politique, les partenaires internationaux et les autorités ont opté pour le compromis habituel : négocier et donner un espace politique aux groupes armés. Ainsi, l’intégration politique de certains dirigeants anti-balaka et Seleka (Djono, Hissene, Wenezaoui, Leopold Bara et d’autres ont été ministres même sous la présidence de Samba Panza), les demandes (qui n’ont pas abouti) de la communauté internationale de structurer ces groupes au sommet de Brazzaville en juillet 2014, ou encore les promesses faites dès 2013 par les partenaires internationaux, dont les Nations unies, aux chefs des groupes armés d’une incorporation massive de leurs combattants dans l’armée ont accentué les problèmes qu’on voulait juguler, en suscitant des attentes fortes et en renforçant le poids de ces groupes.

Le processus de sortie de crise s’annonce encore long et éprouvant, et les solutions sont avant tout centrafricaines.

Aujourd’hui, de nombreux chefs de milices voient le DDR comme une vaste opération de recrutement dans l’armée plutôt que comme une réinsertion économique pour les combattants. « Le DDR, c’est une visite médicale », nous confiait en mars 2016 un chef bien connu des anti-balaka à Bangui, avant d’ajouter : « celui qui est apte va dans les corps habillés et la minorité restante se verra proposer un autre travail ». Un ex-leader Seleka ayant quitté la lutte armée ajoutait quant à lui qu’« il y a un fantasme des groupes armés sur le DDR et il y aura des mécontents ». Alors que Touadéra a déjà entamé des discussions avec ces groupes, il devrait tenir un discours de vérité et leur annoncer qu’une intégration de leurs troupes dans l’armée est impossible, afin d’éviter de « milicianiser » un corps bancal, qui compte déjà parmi ses rangs d’anciens rebelles. La communauté internationale devrait appuyer une telle démarche.

Comme le soulignait le rapport Centrafrique : les racines de la violence de l’International Crisis Group, publié en septembre 2015, il convient de passer d’une logique de programme DDR à une politique de désarmement articulée autour de la lutte contre les trafics et la mise en place de grands projets de développement à même de réduire l’attractivité de l’économie de la violence. Comme les derniers affrontements près de Bouar l’ont encore montré en avril, le contrôle des ressources et notamment des chantiers miniers est au cœur du problème. Ainsi, la Minusca devrait déployer des forces internationales dans les principales mines de diamant et d’or pour permettre aux fonctionnaires centrafricains de réinvestir le terrain, et à terme elle devrait relancer les mécanismes de certification du Processus de Kimberley, même à l’Est.

Le processus de sortie de crise s’annonce encore long et éprouvant, et les solutions sont avant tout centrafricaines. Pour qu’il ait une chance d’aboutir, il faut à la fois qu’il fasse l’objet d’une appropriation nationale forte, avec l’élaboration d’une feuille de route par les autorités centrafricaines, et d’un soutien constant de la communauté internationale, qui ne doit pas confondre élections et sortie de crise, et doit inscrire son action dans le long terme.