Tchad : le choix de Mahamat Déby
Tchad : le choix de Mahamat Déby
Report 149 / Africa

Tchad : la poudrière de l’Est

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Synthèse

L’Est du Tchad est une poudrière dont l’explosion pourrait déstabiliser l’ensemble du pays ainsi que les pays voisins et aggraver une situation humanitaire déjà désastreuse. Les conflits locaux fondés sur la raréfaction des ressources ont été exacerbés par des manipulations politiques nationales et régionales. La population a déjà énormément souffert des conflits internes tchadiens, de la crise du Darfour et de la guerre froide tchado-soudanaise. Les deux gouvernements, avec le soutien de leurs partenaires internationaux, devraient reprendre la mise en place de l’accord de Dakar, mais une conférence spécifiquement dédiée au conflit à l’Est du Tchad devrait également être organisée afin que les acteurs locaux et nationaux trouvent des solutions aux causes internes de la crise. Elle devrait être intégrée dans les structures existantes du processus de paix tchadien.

L’incapacité des régimes successifs tchadiens à assurer la sécurité et le bien-être des populations orientales a enraciné leur méfiance vis-à-vis du pouvoir central. Afin de contrer les mouvements d’opposition armés, les régimes successifs d’Hissène Habré et maintenant d’Idriss Déby ont divisé pour mieux régner, montant les groupes ethniques les uns contre les autres. Cependant, la région n’avait pas connu de guerre ouverte depuis 2003 malgré ce climat délétère et de sanglants incidents sporadiques. Les problèmes humanitaires et sécuritaires qui la secouent depuis lors sont sans précédent, avec les effets du conflit du Darfour qui aggravent les affrontements interethniques et renforcent les solidarités intercommunautaires transfrontalières.

Les bouleversements démographiques dus à l’afflux de réfugiés soudanais et à des déplacements internes à grande échelle ont aggravé la lutte pour l’accès aux ressources. Le gouvernement tchadien et les groupes rebelles ont tous armé leurs partisans, ce qui a rendu les actes de banditisme et les disputes intercommunautaires pour l’usage de la terre entre éleveurs et agriculteurs encore plus sanglants et le travail des humanitaires de plus en plus difficile. Le gouvernement central a systématiquement coopté les mécanismes traditionnels de médiation et de gestion des conflits tels que la diyah, la compensation traditionnelle versée par l’auteur d’un crime de sang, à ses propres fins politiques.

Depuis plus de cinq ans, le régime d’Idriss Déby instrumentalise la crise dans l’Est du Tchad pour se maintenir au pouvoir. Déby est parvenu non seulement à diviser ses opposants au niveau local à l’Est, mais aussi à verrouiller l’espace politique de ses adversaires sur le plan national. Sa stratégie a connu deux étapes. Dans un premier temps, en 2004-2005, le gouvernement a cherché et a échoué à consolider le soutien de sa base ethnique zaghawa. Suite à des dissensions au sein des Zaghawa, Déby a réactivé la méfiance historique entre Zaghawa et Tama dans le Dar Tama. Il a prétendu que le Front uni pour le changement (FUC), la principale coalition rebelle à l’époque, était une alliance entre les Tama et les tristement célèbres Janjawid, armée par Khartoum pour éliminer les Zaghawa de part et d’autre de la frontière. A la communauté internationale il a également décrit les rebelles du FUC comme « le bras armé tchadien du régime islamiste soudanais ». Dans un contexte marqué par la multiplication des raids des Janjawid contre les réfugiés soudanais au Tchad, cet argument a porté.

Dans un deuxième temps, depuis 2006 jusqu’à aujourd’hui, le gouvernement a tenté, avec un succès limité, de rallier les membres du groupe ethnique Dadjo dans le Dar Sila en soutenant à la fois les groupes d’autodéfense dadjo existants et la création de nouveaux groupes, principalement des milices dadjo. Ce soutien est censé protéger les populations civiles contre les attaques janjawid, mais son objectif réel est de recruter les Dadjo pour se battre contre les groupes rebelles tchadiens. De leur côté, les dirigeants rebelles se sont servis de la crise pour justifier politiquement un combat essentiellement motivé par des griefs personnels à l’encontre de Déby. Le Soudan a exacerbé l’instabilité à l’Est en soutenant pratiquement tous les groupes rebelles, malgré de profondes divisions ethniques entre eux.

La communauté internationale a déployé depuis février 2008 un duo de missions de maintien de la paix afin de diminuer les effets d’une contagion du conflit soudanais dans l’Est du Tchad : une force européenne (EUFOR) et la Mission des Nations unies en République centrafricaine et au Tchad (MINURCAT). Pourtant, aucune des deux n’a pu véritablement améliorer la situation sécuritaire. Le 15 mars 2009, la MINURCAT a repris les responsabilités de l’EUFOR, mais a reçu un mandat qui, comme celui de son prédécesseur, est limité à la réduction de l’insécurité dans les camps de réfugiés et de déplacés et leurs alentours, mais qui n’inclut pas, comme il le faudrait, la promotion d’un processus politique qui traite les causes tchadiennes de la crise.

La communauté internationale doit mettre fin à sa politique de l’autruche et traiter des causes profondes de la crise en poussant le gouvernement tchadien à l’organisation de la conférence sur le conflit dans l’Est du Tchad mentionnée ci-dessus. Celle-ci devrait inclure des représentants du gouvernement central, des groupes rebelles, des chefs coutumiers et des partis politiques de l’opposition. Elle devrait examiner les causes politiques fondamentales de l’instabilité dans l’Est et mettre en place le cadre adéquat pour les traiter. La MINURCAT devrait être mandatée pour organiser cette conférence et pour sélectionner ses participants de manière neutre. La France, qui a renforcé Déby sans aider les Tchadiens à trouver une solution durable à la crise, devrait faire pression sur le gouvernement pour qu’il collabore avec les communautés de l’Est à l’organisation d’une telle conférence.

Nairobi/Bruxelles, 15 avril 2009

Executive Summary

Eastern Chad is a powder keg with potential to destabilise the entire country as well as neighbouring states and worsen the already dire humanitarian situation. Local conflicts based on resource scarcity have been exacerbated by national and regional political manipulation. The population has already suffered enormously, from the domestic Chadian disputes, the Darfur crisis and the proxy war between Chad and Sudan alike. The two governments, with support from their international partners, should resume implementation of the Dakar Agreement, but a conference specifically dedicated to the conflict in eastern Chad should also be organised in order to allow local and national actors to find solutions to the domestic causes of the crisis. This conference should be integrated into the existing structures of the peace process in Chad.

Chad’s successive regimes have failed to ensure the well-being and security of the population in the East, thereby fuelling mistrust of the central government. In order to counter armed opposition groups, the regimes first of Hissène Habré and now of President Idriss Déby have used a divide-and-conquer strategy, pitting ethnic groups against one another. Nevertheless, eastern Chad was relatively stable until 2003, despite a tense political climate and sporadic bloody clashes. The humanitarian and security problems that have shaken it since then are unprecedented, with spillover from the Darfur crisis aggravating pre-existing inter-ethnic confrontations and strengthening cross-border intercommunal loyalties.

Large-scale internal displacement and a massive influx of Sudanese refugees have upset eastern Chad’s demographic balance and intensified the struggle for resources. Both the Chadian government and rebel groups have armed their supporters, leading to bloodier banditry and bloodier inter-ethnic conflicts that often pit farmers against cattle breeders and making the work of humanitarian workers increasingly difficult. The central government has systematically co-opted for its own political purposes traditional mediation and conflict management mechanisms, such as diyah, the compensation due for shedding blood.

For more than five years, the Déby regime has instrumentalised the troubles in eastern Chad in order to perpetuate itself. Déby has been able not only to divide his political opponents at the local level in the East, but also to limit the political space for his adversaries at the national level. His strategy has had two phases. During the first, in 2004-2005, the government tried and failed to consolidate the support of its Zaghawa ethnic base. Following splits among the Zaghawa, Déby stoked the historical mistrust between the Zaghawa and Tama ethnic groups in Dar Tama. He claimed that the Front uni pour le changement (United Front for Change, FUC), the main coalition of rebel groups at the time, was an alliance between the Tama and the Janjawid of Darfur ill-repute and had been armed by Khartoum to eliminate the Zaghawa on both sides of the border.  To the international community, he depicted the FUC as the “Chadian-armed right hand of the Sudanese Islamist regime”, a characterisation that was widely accepted, given the many Janjaweed attacks against Sudanese refugees in Chad.

During the second phase, from 2006 to the present, the government has tried with limited success to win the allegiance of the Dadjo ethnic group in Dar Sila by providing support both for existing Dadjo self-defence groups and for the creation of new, mostly Dadjo militias. This support is supposed to protect civilians from Janjawid attacks, but its real purpose is to enlist the Dadjo in fighting Chadian rebel groups. In turn, rebel leaders have used the crisis as a convenient political justification for settling scores with Déby. Sudan has exacerbated the instability in the East by supporting virtually all the rebel groups, even though they are strongly divided along ethnic lines.

The international community has had a pair of peacekeeping missions on the scene since February 2008 to alleviate spillover effects of the Sudanese conflict into eastern Chad: a European Union force (EUFOR) and the United Nations Mission in the Central African Republic and Chad (MINURCAT). However, neither significantly improved the security situation. On 15 March 2009 MINURCAT took over the responsibilities of EUFOR but with a mandate that, like those of its predecessors, is limited to reducing insecurity in camps for refugees and internally displaced persons (IDPs) and the surrounding areas and does not include, as it needs to, promoting a political process that treats the Chadian roots of the crisis.

The international community should end its head-in-the-sand attitude and deal with the root causes of the crisis by putting pressure on the Chadian government to organise the conference on the conflict in eastern Chad cited above. That conference should include representatives of the central government, rebel groups, customary leaders and opposition political parties. It should examine the fundamental political causes of the instability in the East and put in place an adequate framework for dealing with them. MINURCAT should be mandated to organise the conference and act as a neutral body for selecting many of its participants. France, which has reinforced Déby without helping the Chadians to find a durable solution to the crisis, should pressure the government to engage with the communities in the East for the organisation of such a conference.

Nairobi/Brussels, 15 April 2009

 

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Tchad : le choix de Mahamat Déby

Originally published in Le Monde

Op-Ed / Africa

Tchad : le choix de Mahamat Déby

Originally published in Le Monde

Enrica Picco, d’International Crisis Group, appelle le président de transition à nommer une commission d’enquête indépendante pour faire la lumière sur la répression des manifestations du 20 octobre.

La journée sanglante du 20 octobre marque un tournant dans la transition tchadienne. Jusqu’à cette date, la junte militaire, qui a pris le pouvoir en avril 2021 à la mort d’Idriss Déby, avait respecté la feuille de route pour un retour à l’ordre constitutionnel. Les risques de déstabilisation du Tchad, après 30 ans de régime autoritaire, semblaient écartés. A la tête d’une transition militaire, Mahamat Déby, 38 ans et fils du président défunt, promettait une ouverture de l’espace public que les Tchadiens espéraient depuis longtemps. La tenue de négociations dès son accession au pouvoir avec les opposants historiques du régime de son père allait dans le sens de cette promesse. Mais la répression violente de la manifestation demandant, jeudi dernier, l’aboutissement de la transition a complètement changé la donne.

L’exception tchadienne

A la mort d’Idriss Déby, l’Union africaine n’a pas considéré la prise de pouvoir par une junte militaire comme un coup d’Etat, contrairement aux décisions qu’elle avait rendues ailleurs dans la région dans des situations similaires. L’organisation continentale a cependant imposé deux conditions aux militaires tchadiens : leur pouvoir devait se limiter à une période transitoire de dix-huit mois, renouvelable une seule fois, et les membres du gouvernement de transition ne pouvaient pas se présenter aux élections à venir. Ces conditions auraient dû permettre, au terme de la transition, une alternance de pouvoir à N’Djamena.

L’année 2022 a débuté avec deux évènements prometteurs : la tenue, à partir de mars, de négociations entre des représentants du gouvernement et de 52 groupes armés rebelles à Doha, au Qatar, puis des consultations à N’Djamena entre le Président Mahamat Déby et tous les représentants de la société civile et des partis d’opposition, y compris les plus réticents à négocier avec le pouvoir. Les pourparlers entamés avec l’opposition et avec les rebelles ont abouti à une même conclusion : leur participation aux étapes de la transition était conditionnée à la garantie claire que les militaires quitteraient le pouvoir à la fin de la transition.

Des frustrations politiques et sociales

Mais en l’absence de cette garantie, de nombreux partis et groupes armés ont refusé de participer au dialogue national. Les conclusions de ce dialogue, qui s’est tenu en leur absence entre le 20 août et le 8 octobre, a mis le feu aux poudres. Encore plus que l’extension de la transition, sur laquelle il y avait un certain consensus dans le pays, c’est le fait que les membres de la transition seront désormais éligibles aux élections qui a provoqué la colère les Tchadiens. La crainte d’une succession dynastique est devenue réelle. Le gouvernement d’unité nationale, mis rapidement en place le 14 octobre, avec des opposants acquis au régime depuis le dialogue, n’a pas apaisé cette colère.

La mauvaise gouvernance et les inégalités sociales ... sont devenues insupportables pour de nombreux Tchadiens.

De plus, les frustrations débordent de la sphère politique. La mauvaise gouvernance et les inégalités sociales, héritage de 30 ans de régime Déby, sont devenues insupportables pour de nombreux Tchadiens. Aux scandales de corruption qui impliquent l’élite au pouvoir s’ajoutent le manque d’opportunités pour les jeunes, les coupures d’électricité récurrentes et des inondations qui ont laissé près 350 000 personnes sans abri dans la capitale au mois d’août.

Ces tensions, politiques et sociales, ont abouti à la journée du jeudi 20 octobre. Le dirigeant du plus important parti de l’opposition Les Transformateurs, Succès Masra, a déclaré le 19 octobre avoir créé un « gouvernement du peuple pour la justice et l’égalité », alors que la plateforme de la société civile Wakit Tama a appelé à une mobilisation permanente contre le gouvernement de transition. A la veille des manifestations, le gouvernement a dénoncé une tentative d’insurrection armée et interdit les manifestations. Mais le lendemain, des milliers de Tchadiens sont descendus dans les rues et le régime a réagi très brutalement.

Les heurts entre police et manifestants ont été d’une rare violence. Les manifestants ont saccagé et incendié le siège du parti du Premier ministre, Saleh Kebzabo, les forces de l’ordre ont ouvert le feu de façon indiscriminée sur la foule. Le bilan officiel est très élevé, plus de 50 morts et 300 blessés, et ne cesse de s’alourdir à mesure que sont relayées les informations venant des provinces. Le même jour, le Premier ministre a annoncé un couvre-feu dans les principales villes et la suspension des activités des partis impliqués dans les manifestations. La situation reste extrêmement tendue dans l’ensemble du pays.  

Moment charnière pour Mahamat Déby

Pour éviter de nouvelles violences, toutes les parties prenantes devraient prendre des mesures urgentes. Le Président Déby devrait condamner l’usage excessif de la force et nommer une commission d’enquête indépendante pour faire la lumière sur les évènements du 20 octobre. Plutôt que de réprimer toujours plus durement la société civile et l’opposition, il devrait faire appel aux médiateurs nationaux et internationaux, comme le Groupe des religieux et des sages, l’Union africaine et le Qatar, en vue d’inclure les opposants dans la dernière phase de la transition. Il devrait surtout apaiser les tensions en reconsidérant l’éligibilité aux élections des membres de la transition et en s’engageant publiquement à transférer le pouvoir aux civils à la fin de la transition.

L’Union africaine, l’Union européenne, la France et les Etats-Unis, devrait conditionner leur soutien à la poursuite de la transition.

Pour leur part, les opposants devraient également condamner toute forme de protestation violente et utiliser tous les recours légaux prévus dans la charte de transition pour garantir des élections transparentes. Finalement, l’Union africaine, l’Union européenne, la France et les Etats-Unis, devrait conditionner leur soutien à la poursuite de la transition et à la mise en place de mesures qui garantissent l’inclusion et la représentativité.  

Les évènements du 20 octobre ont sérieusement entaché les espoirs de ceux qui considéraient le Tchad comme une exception parmi les tumultueuses transitions de la région. Mahamat Déby doit faire un choix. Il peut adopter le même régime brutal que celui de son père. Mais il est aussi encore temps pour lui de corriger cette inquiétante dérive autoritaire et de ramener le Tchad sur la voie d’une réelle transition vers un régime plus démocratique.

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