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République démocratique du Congo : quel avenir pour le processus politique ?
République démocratique du Congo : quel avenir pour le processus politique ?
Congolese Catholic Church (CENCO) Bishops arrive to mediate talks between the opposition and the government of President Joseph Kabila in Kinshasa, DR Congo, on 21 December 2016. REUTERS/Thomas Mukoya
Commentary / Africa

République démocratique du Congo : quel avenir pour le processus politique ?

Les évêques catholiques de République démocratique du Congo (RDC) ont mis un terme à leurs efforts de médiation entre le président Kabila et une opposition profondément divisée. Sur fond d’insécurité croissante dans les provinces du Kasaï, la décision de Kabila de nommer un nouveau Premier ministre pourrait marquer le début d’un nouveau cycle de violences.

Ces dix derniers jours, d’importants évènements ont eu lieu en République démocratique du Congo (RDC) : la fin des efforts de l’Eglise catholique congolaise pour obtenir l’application de l’accord du 31 décembre, des violences en hausse dans les provinces du Kasaï, une nouvelle résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, et un discours du président Kabila annonçant la nomination imminente d’un nouveau Premier ministre. Dans quelle mesure ces évènements sont-ils liés ?

Le 31 décembre dernier, un accord politique inclusif, résultat de la médiation des évêques catholiques de RDC (Cenco), était signé par le gouvernement et l’opposition. Cet accord stipule que des élections doivent avoir lieu d’ici fin 2017, et qu’un gouvernement d’union nationale doit être formé en vue d’y parvenir. C’est le cadre actuel de toute réflexion au niveau national et international et il a obtenu un franc soutien via la résolution 2348 du 31 mars du Conseil de sécurité de l’ONU.

Trois mois plus tard, cependant, le nouveau gouvernement n’a pas encore été nommé. L’obstacle principal est le mode de désignation du Premier ministre – l’opposition souhaite proposer un seul candidat que le président pourra approuver, tandis que ce dernier souhaite sélectionner son Premier ministre à partir d’une liste de trois noms. Lorsque la Cenco a mis un terme à sa médiation et laissé l’initiative au président Kabila, celui-ci a organisé des consultations avec les signataires de l’accord. Le Rassemblement, principal groupe d’opposition, a refusé d’y participer.

Le 5 avril, une semaine après le renoncement de la Cenco, Kabila s’est adressé au parlement réuni en congrès. Dans un discours se voulant rassurant, il a déclaré que les élections seraient organisées selon un calendrier à paraitre sous peu. Affirmant qu’un consensus avait été trouvé sur le mode de désignation du Premier ministre, le président a donné au Rassemblement, dont doit être issu le Premier ministre, 48 heures pour lui présenter une liste de candidats. Il a assuré avoir obtenu un consensus sur « l’autorité de nomination », signe clair qu’il a l’intention de conserver la haute main sur la désignation, et le renvoi éventuel, du nouveau Premier ministre.

Le blocage politique a alimenté une agitation déjà croissante à travers le pays. Les tensions ont augmenté dans des villes comme Kinshasa, Lubumbashi et Goma, et un mouvement de protestation, l’opération « ville morte », a été largement suivi le 3 avril. Les violences se sont intensifiées au niveau provincial. En plus des conflits en cours dans les provinces orientales (Ituri, Nord et Sud-Kivu), de nouveaux affrontements ont été rapportés dans le Tanganyika, à la frontière avec le Soudan du Sud et dans la province du Kongo-Central.

De façon plus inquiétante, le conflit s’étend dans la région du Kasaï où des affrontements entre milices et forces de sécurité ont tué plusieurs centaines de personnes depuis août 2016. La découverte de charniers a déclenché une polémique internationale et pourrait entrainer la création d’une commission d’enquête sur des crimes de guerre. Cette intensification des tensions, qui prennent souvent racine dans des situations très locales, est alimentée par la perte de légitimité du gouvernement national tandis que le processus de transition politique stagne. Cela a également des conséquences humanitaires graves. Si les troubles se poursuivent en province, cela risque aussi de détourner l’attention et les ressources internationales de la question centrale de l’organisation des élections, et même de remettre en question la possibilité d’y parvenir.

Le blocage politique comme les violences en province ont eu des répercussions sur les négociations à l’ONU pour le renouvellement du mandat de la force de maintien de la paix et de stabilisation (Monusco). Le débat a été assombri par l’assassinat dans le Kasaï de deux membres du Groupe d’experts de l’ONU sur la RDC. Et alors que le Conseil de sécurité exprimait son soutien à l’accord de décembre, sur le terrain, les discussions visant à le mettre en œuvre se délitaient. La question s’est également retrouvée engloutie dans les pressions exercées à l’ONU par la nouvelle administration américaine pour obtenir des coupes budgétaires et une réduction du nombre des forces de maintien de la paix. S’il est certainement possible d’augmenter l’efficacité et la rentabilité de la Monusco, la réduction des troupes, et le moment choisi pour le faire, risquent d’occulter l’enjeu pourtant plus important qui consiste à bâtir une force plus flexible et plus réactive.

Qui sont les principaux acteurs et comment se positionnent-ils actuellement ?

Même si l’attention de la communauté internationale s’est focalisée sur l’agitation croissante, pour le président et sa coalition politique (appelée « la majorité »), les évènements de 2017 ont été très satisfaisants. Bien que la crise ait pour origine principale le refus du président Kabila de quitter ses fonctions (la Constitution limite le nombre de mandats présidentiels à deux), il a conservé l’initiative politique par sa mainmise sur un système politique clientéliste et sur l’appareil sécuritaire, et en raison de l’absence d’une opposition bien organisée. Au cours des longues négociations, la majorité n’a souffert aucune division interne (contrairement à 2015) et, en jouant la montre, elle a pu continuer à amasser des fonds, y compris grâce à des contrats miniers. D’autre part, le président Kabila, fidèle à sa stratégie habituelle consistant à rester au-dessus de la mêlée pour ensuite se présenter comme le conciliateur entre les parties en conflit, a pu garder la main haute dans les négociations en dépit de son manque de soutien populaire. Dans son discours du 5 avril, il a clairement rendu l’opposition responsable des retards et indiqué qu’il ne dépendait que d’elle de trouver une solution.

L’opposition, en particulier le Rassemblement, comptent sur l’insatisfaction populaire et la pression internationale pour maintenir leur cohérence et pousser le gouvernement à faire des concessions. L’accord du 31 décembre a ouvert la voie à leur entrée au gouvernement, où ils espèrent être en mesure de superviser la préparation des élections, renforcer leur cohérence interne, et acculer le président Kabila et sa majorité. Mais l’opposition congolaise a tendance à se diviser lorsque se profile la possibilité d’entrer au gouvernement. Sa cohésion a récemment été mise à mal par le décès du dirigeant historique Etienne Tshisekedi, le 1er février. Dirigeant incontesté de l’opposition, il devait présider le Conseil de suivi de l’accord du 31 décembre. Le principal groupe d’opposition, le Rassemblement, tente maintenant d’obtenir que son fils Félix soit nommé Premier ministre mais il ne bénéficie pas du même soutien que son père au sein de l’opposition ou auprès de la population, et il sera moins en mesure de légitimer un éventuel compromis avec le régime. L’autre grande figure de l’opposition, Moïse Katumbi, demeure en exil où il essaie de maintenir sa popularité, mais sa capacité à mobiliser du soutien politique à l’intérieur du pays reste à prouver. Le Rassemblement ne s’attendait pas à la fin de la médiation de la Cenco et a refusé de rencontrer le président Kabila, insistant pour que la Cenco continue à jouer un rôle et que l’ONU maintienne ses bons offices. Il n’accepte pas que Kabila puisse être à la fois protagoniste et médiateur, et appelle maintenant à des manifestations, une tactique potentiellement dangereuse puisqu’elle pourrait entrainer de nouvelles violences mais également révéler la capacité probablement limitée de l’opposition à mobiliser.

Avant 2016, les évêques catholiques de la Cenco ont utilisé leur légitimité et leurs réseaux nationaux uniques pour faire pression en faveur du respect de la Constitution, en dénonçant le projet du régime de rester au pouvoir. Mais en 2016, ils ont modéré leur position, et ont accepté de jouer un rôle de médiation lorsque l’accord d’octobre obtenu sous l’égide de l’Union africaine (UA) s’est révélé impossible à mettre en œuvre. L’accord du 31 décembre est une réussite importante, soutenu bien plus largement par l’opposition et la population. Mais les évènements qui ont eu lieu depuis ont montré que la force même de l’Eglise – son réseau extrêmement dense de représentation locale – est devenue sa faiblesse, à la fois parce qu’il est difficile de négocier un consensus au sein de l’Eglise nationale toute entière et parce que sa participation l’a récemment exposée aux pressions, voire aux violences de la population.

Face aux difficultés à trouver un accord sur les modalités de désignation d’un nouveau Premier ministre, première étape dans la mise en œuvre de l’accord de décembre, l’Eglise a renoncé à son rôle de médiation. Dans sa déclaration du 27 mars, le président de la Cenco a critiqué la majorité comme l’opposition pour leur incapacité à faire des compromis. L’Eglise craint clairement que ces querelles prolongées compromettent sa propre crédibilité. Face à des acteurs politiques obsédés par les gains de court terme, elle n’a pu que constater les limites de son autorité morale. Les dirigeants de l’Eglise ont rencontré le président Kabila et lui ont de fait confié la tâche de faire avancer le processus.

Comment la population congolaise réagit-elle ?

La population reste la grande inconnue. Elle est mise sous pression par la hausse des prix, et est généralement frustrée par la classe politique dans son ensemble. L’accord de décembre a apporté un peu d’espoir, qui a été progressivement déçu. La fin de la médiation de l’Eglise a provoqué manifestations et incidents dans plusieurs villes, y compris Kinshasa, Lubumbashi et Goma, même si leur portée a été limitée. La grève générale du 3 avril, largement suivie, est plus significative. Néanmoins, dans la mesure où c’était le premier jour des vacances scolaires, cela n’est pas forcément le signe d’une forte volonté de s’engager dans des protestations politiques. L’opposition a appelé à une nouvelle série, plus importante, de manifestations le 10 avril. Comme par le passé, de tels mouvements risquent de déclencher des violences.

Plus que la crise politique, ce sont les répercussions sociales de la crise économique qui préoccupent la population. Ses conditions de vie, déjà difficiles, se dégradent alors que le franc congolais ne cesse de perdre de sa valeur et que les prix des denrées alimentaires de base et des transports commencent à augmenter. Dans la mesure où les forces politiques et sociales sont incapables de canaliser cette frustration, il devient de plus en plus probable que la violence urbaine explose ou que certains rejoignent des insurrections aux contours flous – comme c’est le cas dans le Kasaï.

L’accord du 31 décembre peut-il être sauvé, et quels sont les défis immédiats ?

Malgré la fin de la médiation de l’Eglise, il n’y a à l’heure actuelle aucune alternative évidente à l’accord du 31 décembre, qui continue à bénéficier d’un large soutien. Dans son discours du 5 avril, le président a assuré qu’il avançait dans sa mise en œuvre, s’efforçant ainsi de démontrer qu’il continue à travailler comme si de rien n’était. Mais encouragé par les divisions d’une opposition qui manque d’approche stratégique ou de long terme, son camp politique ne manquera pas d’en déduire qu’il peut mener la danse. Ainsi, même si l’accord reste intact, il se vide de son contenu. Une fois qu’un Premier ministre est nommé, les deux camps politiques lutteront pied à pied pour obtenir les postes ministériels les plus puissants et lucratifs. Chaque once de pouvoir fera l’objet d’une lutte et la nomination d’un nouveau gouvernement, avec les 54 ministres prévus par l’accord, sera tout sauf évidente.

Une fois formé, le défi principal pour le nouveau gouvernement sera financier. Malgré les richesses du pays, le budget du gouvernement est complètement insuffisant. L’incertitude politique pèse sur l’économie et ébranle la devise. Le financement des élections sera un défi supplémentaire et les bailleurs, y compris ceux qui ont apporté leur aide par le passé, seront réticents à s’engager de crainte que celles-ci n’aient pas lieu ou qu’ils deviennent des boucs émissaires commodes si les fonds ne suffisent pas à couvrir les besoins.

Enfin, le nouveau gouvernement devra faire face à l’insécurité croissante dans tout le pays, et ce avec une autorité minimale sur les forces de sécurité, qui ont tendance à rendre compte directement au président et à s’affranchir de tout contrôle politique.

Est-il réaliste d’envisager des élections en 2017, et quelles sont les perspectives à plus long terme ?

D’un point de vue technique, des progrès ont été accomplis. L’enregistrement des électeurs a maintenant atteint 50 pour cent de l’objectif au niveau national. Même dans les provinces affectées par les violences, comme le Nord-Kivu, où Crisis Group s’est récemment rendu, les habitants sont nombreux à s’inscrire. La Commission électorale a des capacités locales importantes, développées au cours des deux élections précédentes (2006 et 2011), et la population tient vraiment à ce que les élections aient lieu.

Mais les compétences techniques ne suffisent pas en l’absence de volonté politique. La Commission électorale, à court de fonds, est à la merci du gouvernement central et rien ne porte à croire que la majorité renonce à tenter de retarder les élections autant que possible. Une opposition affaiblie aura du mal à contrecarrer ces manœuvres, même en étant au gouvernement. Des troubles sociaux en hausse, surtout s’ils s’accompagnent d’importants déplacements de population, pourraient rendre le processus encore plus compliqué.

Dans de telles conditions, il sera difficile d’organiser des élections en 2017. Une nouvelle médiation sera alors nécessaire, avec le risque accru d’une stagnation à plus long terme. Mais l’élan créé par l’enregistrement des électeurs et la volonté forte de la population sont des facteurs importants. Continuer sur cette lancée, y compris en publiant un calendrier électoral réaliste et consensuel, est plus important que de respecter la date butoir de décembre. Il faut espérer que, petit à petit, des progrès irréversibles soient accomplis de sorte que la tenue des élections devienne inévitable. Dans ses déclarations du 5 avril, le président Kabila a souligné avec fermeté qu’il ne tolèrera pas d’ingérence étrangère dans la gestion et la conduite des élections à venir. Dans son viseur se trouvent la communauté internationale et l’ONU, qui entendent jouer un important rôle de soutien.

Que peuvent maintenant faire l’ONU et les grandes puissances, y compris dans la région ?

Même si l’accord du 31 décembre a obtenu le soutien des puissances internationales, une médiation internationale a dans l’immédiat peu de chances de le faire avancer. L’UA a fait son possible en 2016 mais son offre de médiation, menée par Edem Kodjo, ancien Premier ministre togolais et membre du Groupe des sages de l’UA, a été rejetée par l’opposition. Les puissances régionales au sud de la RDC (Afrique du Sud et Angola) n’ont pas non plus la confiance de l’opposition. Le dernier sommet de la Communauté de développement d’Afrique australe (Southern African Development Community, SADC) a été perçu comme favorisant le régime. L’UA a cependant indiqué qu’elle demeurait investie et il faudra peut-être de nouveau faire appel à une médiation africaine pour débloquer le processus, sans doute après plusieurs mois de manœuvres internes. Le gouvernement fera tout son possible pour que le processus reste entre des mains sous-régionales et africaines.

Sur le terrain, la force de l’ONU (Monusco) fait face à d’énormes défis. Ses troupes, presque toutes stationnées dans les provinces du Kivu, sont mal placées pour réagir aux poussées de violences dans d’autres parties du pays. Le programme de « transformation de la force » de l’ONU, censé créer une force plus flexible et réactive, ne progresse que très lentement. La Monusco est parvenue à déployer des troupes et des forces de police dans le Kasaï, mais là comme ailleurs, elle doit faire face à un environnement extrêmement contraignant puisque le gouvernement ne souhaite pas voir des troupes et des unités des droits humains de l’ONU s’intéresser de trop près aux troubles en province. Les bons offices politiques du représentant spécial de l’ONU demeurent cependant importants et le soutien logistique à la Commission électorale reste indispensable.

Les négociations qui ont eu lieu en mars au Conseil de sécurité de l’ONU ont réduit le nombre de soldats de la Monusco, mais moins qu’on ne l’avait craint. La proposition de lui ajouter un nouvel élément policier a été rejetée et ce en dépit du fait qu’une telle réforme – échanger des soldats contre des policiers – aurait été logique étant donnés les nouveaux défis auxquels la Monusco doit faire face, notamment prévenir les violences contre les populations civiles dans les zones urbaines. La réduction de la force, décidée en dépit des violences dans le Kasaï, résulte d’une volonté forte de la nouvelle administration américaine de réformer le maintien de la paix de l’ONU. S’il est légitime de poser la question de l’efficacité d’une force telle que Monusco, le moment est mal choisi. A Kinshasa, cette décision a été perçue comme une concession faite au gouvernement, qui a longtemps poussé pour une telle réduction, à un moment où la pression internationale est plus que jamais nécessaire pour éviter de nouveaux retards dans l’organisation des élections. Plus globalement, depuis le changement d’administration, les Etats-Unis, qui étaient parmi les premiers à exercer une pression internationale, se sont largement repliés dans le silence.

L’Union européenne, un bailleur de fonds essentiel et une possible source de financement des élections, semble peu à même de jouer un rôle de médiation. Elle a récemment menacé de nouvelles sanctions toute personne faisant obstruction à l’organisation des élections, de sorte qu’elle est maintenant perçue comme étant plutôt hostile au gouvernement. Les positions internationales sont donc en pleine évolution à un moment où une bonne dose de fermeté serait nécessaire afin d’éviter une nouvelle dérive. La pression internationale a joué un rôle majeur dans l’adoption de l’accord du 31 décembre. Des dates doivent maintenant être fixées pour chaque étape de l’organisation des élections, et les bailleurs potentiels doivent se préparer à apporter leur soutien financier au processus électoral et à l’économie. Le Conseil de sécurité de l’ONU et le Conseil de paix et de sécurité de l’UA devront aussi faire montre d’un soutien politique sans faille à la Monusco et à la communauté onusienne des droits humains. Une diplomatie tranquille et un plus grand engagement des puissances et organisations africaines auprès des dirigeants de l’opposition sont nécessaires pour ouvrir la voie à toute nouvelle tentative de médiation.

Internally displaced Congolese push a boat out, as its sets off to escape over Lake Albert to Uganda on March 05, 2018 in Tchomia. JOHN WESSELS / AFP
Report 292 / Africa

République démocratique du Congo : en finir avec la violence cyclique en Ituri

En Ituri, depuis fin 2017, une nouvelle période de violence ravive les rivalités entre Hema et Lendu et affecte les autres communautés. Le gouvernement du président Tshisekedi devrait obtenir la reddition des milices lendu et encourager le forum quadripartite à mettre ce conflit d’ampleur régionale à son ordre du jour.

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Que se passe-t-il ? Depuis fin 2017, des groupes armés, majoritairement lendu, communauté ethnique d’agriculteurs, commettent des attaques meurtrières dans la province de l’Ituri en République démocratique du Congo (RDC). Les cibles, au départ membres de la communauté hema, leurs voisins éleveurs, et des forces armées, sont de plus en plus indifférenciées.

En quoi est-ce significatif ? L’escalade de la violence a ravivé les rivalités historiques entre les Hema et les Lendu, communautés qui se sont déjà affrontées au cours de la guerre de 1999-2003. Les interférences avec la province voisine du Nord-Kivu, voire avec les pays frontaliers, pourraient aggraver les défis pour le président Félix Tshisekedi.

Comment agir ? Kinshasa devrait privilégier une stratégie visant à négocier la reddition des milices lendu dans le cadre d’un dialogue élargi entre les Hema, les Lendu, et d’autres communautés. Le forum quadripartite réunissant la RDC et ses voisins Angolais, Ougandais et Rwandais devrait se pencher sur les aspects régionaux de la crise.

Synthèse

Depuis décembre 2017, des violences dans la province de l’Ituri, dans le Nord-Est de la République démocratique du Congo (RDC), ont fait près de 1 000 morts et un demi-million de déplacés. Initialement localisées dans le territoire de Djugu, les attaques, de faible portée, ont d’abord opposé les deux principales communautés de l’Ituri, les Hema et les Lendu. Par la suite, les milices lendu ont ciblé les Hema, puis l’armée nationale, avant de s’en prendre aux territoires voisins. Des acteurs externes, y compris de la province du Nord-Kivu et des pays avoisinants, sont également impliqués dans ce conflit. Afin d’enrayer une escalade dangereuse, le gouvernement congolais devrait privilégier une stratégie visant à négocier la reddition des milices lendu tout en soutenant un dialogue plus vaste entre les Hema, les Lendu, et d’autres communautés de l’Ituri. Le président Félix Tshisekedi devrait simultanément travailler avec les pays voisins pour qu’ils cessent tout appui aux assaillants de la région.

La crise actuelle se distingue du conflit de 1999-2003 en Ituri, au cours duquel les communautés hema et lendu avaient participé à des massacres de grande ampleur, par milices interposées. Contrairement au conflit précédent, bien que les assaillants soient recrutés essentiellement dans la communauté lendu et réunis, pour la plupart, au sein d’une association de milices, la Coopérative pour le développement du Congo (Codeco), les notables lendu n’assument pas la paternité de ces milices. Cependant, la réponse militaire du gouvernement a montré ses limites et le scénario d’une escalade intercommunautaire plus généralisée ne peut être écarté. Les milices lendu continuent de se renforcer. Les Hema n’ont, jusqu’à présent, pas organisé de représailles systématiques, mais n’excluent pas de mobiliser leurs jeunes si les attaques se poursuivent. L’organisation de jeunes hema en groupes d’autodéfense qui érigent des barrages sur les routes de l’Ituri devrait alerter sur le risque d’une plus forte communautarisation du conflit.

Le conflit en Ituri pourrait avoir de multiples répercussions.

Le conflit en Ituri pourrait avoir de multiples répercussions. Les violences qui ont frappé la province ont déjà attiré certains acteurs violents du Nord-Kivu voisin, épicentre de l’insécurité dans l’Est du Congo. Les membres d’anciens mouvements rebelles, y compris quelques cohortes du M23, basés en grande partie en Ouganda, auraient également cherché à profiter des tensions ethniques en Ituri et au Nord-Kivu pour se mêler au conflit. Cette dynamique exacerbe en outre les tensions entre l’Ouganda et le Rwanda, qui ont tous deux joué un rôle important dans la guerre de l’Ituri de 1999-2003 et s’accusent aujourd’hui mutuellement de soutenir les groupes armés dans l’Est du Congo. La flambée de la pandémie de Covid-19 en mars 2020 dans le territoire d’Irumu, à la limite du Nord-Kivu, risque de s’étendre dans toute la province – ce qui pourrait aggraver la fragilité des autorités qui font désormais face à la double menace de la violence et de la maladie.

Les recommandations suivantes pourraient contribuer à briser le cycle de la violence dans la province de l’Ituri, et à prévenir les ingérences extérieures :

  •  Le gouvernement devrait renouer le dialogue avec les milices qui ont déjà exprimé leur volonté de se rendre. Il devrait aussi poursuivre le dialogue avec les autres milices impliquées dans les violences en Ituri, dans le but de les désarmer. Afin de parvenir à un consensus large sur les modalités de désarmement (y compris sur la question de l’amnistie), le gouvernement devrait également appuyer les efforts du caucus des députés de l’Ituri à l’Assemblée nationale.
     
  • Kinshasa devrait privilégier la réintégration des miliciens dans la vie civile, notamment à travers la mise en place de structures d’encadrement et de formation visant à leur offrir des alternatives économiques.
     
  • Les autorités provinciales et nationales devraient encourager un dialogue entre les Hema et les Lendu en impliquant les chefs coutumiers et les notables afin de discuter des dynamiques locales – telles que la question foncière – qui engendrent la violence, et des mesures requises pour mieux gérer la sécurité sur le terrain. Par la suite, le gouvernement central devrait organiser un dialogue inclusif interiturien, comprenant aussi les communautés de la province qui ne sont pas directement engagées dans la crise actuelle, pour s’assurer que ces mesures répondent aux attentes générales de la population.
     
  • Afin de contribuer au développement et à la sécurisation des communautés de l’Ituri, Kinshasa devrait mettre en place un fonds spécial pour la région et mobiliser autant que possible ses partenaires bilatéraux traditionnels, ainsi que la Banque mondiale, pour l’alimenter.
     
  • Le président congolais devrait mettre le conflit de l’Ituri à l’ordre du jour du nouveau forum quadripartite réunissant l’Angola, l’Ouganda, la RDC et le Rwanda. L’Ouganda et le Rwanda pourraient se servir de ce forum pour discuter de leurs accusations réciproques de soutien aux groupes armés dans l’Est du Congo, y compris en Ituri, et s’engager à mettre un terme à ce soutien.

Tant que ces étapes ne seront pas réalisées, on risque de déboucher sur une crise plus large dans les années à venir. Une résolution durable de la crise en Ituri contribuerait à la fois à rompre le cycle de la violence dans l’Est de la RDC et à atténuer les tensions dans la région des Grands Lacs.

Nairobi/Bruxelles/Bunia/Kinshasa/Kampala, 15 juillet 2020

I. Introduction

Dix-huit mois après l’élection du président Félix Tshisekedi en décembre 2018, l’insécurité sévit toujours dans plusieurs provinces de la République démocratique du Congo (RDC). Les violences dues aux milices armées, vestiges ou conséquences des guerres successives depuis les années 1990, perdurent dans certaines zones de l’Est. En Ituri, à l’extrême nord-est, les violences ont également resurgi, quatorze ans après la guerre interethnique qui a fait des milliers de victimes entre 1999 et 2003. Au début, elles étaient circonscrites au territoire de Djugu et réduites à des attaques de faible portée entre des Hema et des Lendu, les deux grandes communautés de la province. Mais l’arrivée au pouvoir de Tshisekedi a coïncidé avec l’intensification des attaques des miliciens majoritairement issus de la communauté lendu contre les membres d’autres communautés et contre l’armée nationale.

Le nouveau conflit en Ituri est devenu un enjeu national pour le président.

Le nouveau conflit en Ituri est devenu un enjeu national pour le président. Le 30 juin 2019, date de l’anniversaire de l’indépendance nationale, il se rend en Ituri afin de montrer sa volonté de mettre un terme à ce conflit qu’il a qualifié de « génocide » et de tentative de déstabilisation de son pouvoir.[fn]« RDC : en Ituri, Félix Tshisekedi dénonce “une tentative de génocide” », Jeune Afrique, 3 juillet 2019 ; « DR Congo president calls Ituri violence “attempted genocide" », Al Jazeera, 3 juillet 2019.Hide Footnote  Depuis lors, Kinshasa dirige des opérations militaires visant à neutraliser les miliciens, tandis que les autorités provinciales tentent d’entamer un dialogue avec les miliciens par l’intermédiaire de certains notables lendu. Entretemps, le conflit en Ituri s’est poursuivi, mettant en évidence des liens de plus en plus étroits avec les conflits du Nord-Kivu, la province voisine, marquée par de nombreuses guerres ayant impliqué les pays frontaliers par le passé. Lors de la deuxième guerre du Congo de 1998-2002, le conflit en Ituri a contribué à l’aggravation des relations entre l’Ouganda et le Rwanda, pays qui sont intervenus militairement et ont soutenu des factions armées en RDC, y compris en Ituri, et qui s’accusent mutuellement aujourd’hui de déstabiliser l’Est du Congo ainsi que l’ensemble de la région.[fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°64, Congo Crisis : Military Intervention in Ituri, 13 juin 2003. Voir « Rapport public sur les conflits en territoire de Djugu, province de l’Ituri, décembre 2017 à septembre 2019 », Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme (BCNUDH) – Mission de l’ONU pour la stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco), janvier 2020. En décembre 2019, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) évaluait à 360 000 le nombre de déplacés dus à la nouvelle crise de l’Ituri. Il reconnaissait que le flux des déplacements se poursuivait, et que seule une partie de ces déplacés (227 000) était logée dans les 72 sites tenus par le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Voir « Weekly Emergency Update, Ituri and North Kivu Provinces, Democratic Republic of the Congo (2-8 December 2019) », HCR. Voir aussi le briefing Afrique de Crisis Group N°150, Eviter les guerres par procuration dans l’est de la RDC et les Grands Lacs, 23 janvier 2020.Hide Footnote

Ce rapport présente une chronologie des événements qui ont conduit à cette récente recrudescence de la violence, analyse le caractère cyclique du conflit et ses causes sous-jacentes, et identifie ses principaux acteurs afin de comprendre pourquoi il perdure. Il formule, enfin, des recommandations pour briser le cycle de la violence. Il repose sur plusieurs dizaines d’entretiens menés à Bunia et Kinshasa, en République démocratique du Congo, et à Kampala, en Ouganda, de juillet 2019 à mai 2020, avec des responsables politiques, y compris des notables hema et lendu, des diplomates, d’anciens membres de groupes armés, des experts en sécurité et en ressources naturelles, des personnalités de la société civile, des organisations non gouvernementales, des représentants de la Mission de l’ONU pour la stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco) et des travailleurs humanitaires.

II. L’Ituri : politique d’une province tourmentée

Depuis plusieurs siècles, les Hema et les Lendu, deux principales communautés de l’Ituri, se disputent l’accès à la terre et au pouvoir local. Dans cette province très rurale, la terre constitue une ressource essentielle ; les Lendu sont majoritairement des agriculteurs et les Hema des éleveurs. A l’époque de la colonisation belge, les autorités ont contribué à la hiérarchisation des Hema, dont le chef disposait de pouvoirs importants, ce qui leur a permis d’asseoir leur domination sur les Lendu. Les colons ont également mené une politique d’éducation discriminatoire en faveur des Hema, qui ont acquis de plus en plus d’avantages, notamment en matière d’accès aux postes au sein de l’administration, de l’Eglise catholique et des structures commerciales.[fn]Thierry Vircoulon, « L’Ituri ou la guerre au pluriel », Afrique contemporaine, vol. 3 (2005), p. 129-146.Hide Footnote  Après l’indépendance, l’élite hema a continué à bénéficier de la politique de « zaïrianisation » (nationalisation des moyens de production détenus par les étrangers à partir de 1973) sous l’ancien président Joseph-Désiré Mobutu (1965-1997), qui a permis aux élites hema d’acquérir de nombreuses terres.[fn]Dès 1974, 1 920 plantations et 120 sociétés belges furent zaïrianisées. Voir « L’expérience zaïroise : la zaïrianisation », Le Blog de Charles Kabuya, 4 mai 2013.Hide Footnote

Les autorités de Kinshasa, les élites politiques et militaires d’autres provinces congolaises, et les voisins de la RDC ont également pris part, à des degrés divers, aux conflits qui ont frappé l’Ituri. Les régimes de Laurent Kabila (1997-2001) et de son fils Joseph (2001-2019) ont tenté de ramener cette région stratégique et riche en minéraux dans le giron de la République, parfois en instrumentalisant les oppositions interethniques locales.[fn]« Ituri devient la dernière poudrière du Congo », Centre d’études stratégiques de l’Afrique, 24 août 2018.Hide Footnote  Ce fut le cas au tournant des années 2000, lorsque des élites congolaises ont exploité les tensions entre Hema et Lendu, mobilisant populations et milices pour promouvoir leurs intérêts politiques ou économiques. L’implication d’Etats voisins a encore aggravé le conflit, qui est devenu une guerre par procuration entre la RDC, le Rwanda et l’Ouganda lors de la deuxième guerre du Congo.[fn]Entre 1998 et 2002, la RDC a été le théâtre d’un conflit armé impliquant neuf pays africains. Il a opposé les armées rwandaise et ougandaise, notamment, à l’armée congolaise et ses alliés. Voir « Report of the Panel of Experts on the Illegal Exploitation of Natural Resources and Other Forms of Wealth of DR Congo », Conseil de sécurité de l’ONU, 12 avril 2001 ; « Affaire des activités armées sur le territoire du Congo (République démocratique du Congo c. Ouganda) », Cour internationale de justice, arrêt du 19 décembre 2005. Voir les rapports Afrique de Crisis Group N°7, Congo at War, 17 novembre 1998 ; et N°44, Temps couvert sur Sun City : La Refondation nécessaire du Processus de Paix Congolais, 14 mai 2002.Hide Footnote

Les tensions se cristallisent autour de l’accès à la terre, aux ressources naturelles et au pouvoir politique local.

Entre 1999 et 2003, des affrontements meurtriers ont opposé les deux communautés dans la province de l’Ituri. Les tensions se cristallisent autour de l’accès à la terre, aux ressources naturelles et au pouvoir politique local. Les hostilités ont été exacerbées par l’intrusion d’acteurs extérieurs, de Kinshasa ou de pays voisins tels que le Rwanda et l’Ouganda, qui ont soutenu des milices opposées. En mai 2003, alors qu’un gouvernement de transition entre en fonction en RDC, le Conseil de sécurité de l’ONU autorise l’Union européenne à mener en Ituri l’opération militaire Artémis, qui mettra fin aux combats et parviendra à soustraire la capitale provinciale, Bunia, au contrôle des milices, qui s’étaient réparti les principaux quartiers de la ville.[fn]Voir les rapports Afrique de Crisis Group N°64, Congo Crisis: Military Intervention in Ituri, 13 juin 2003 ; et N°140, Congo : quatre priorités pour une paix durable en Ituri, 13 mai 2008. Voir aussi Onesphore Sematumba, « Ituri : la guerre dans la guerre », Regards Croisés, no. 8 (2003), p. 20-26 ; « RDC au bord du précipice : aggravation de la situation des droits humains et de la situation humanitaire en Ituri », Amnesty International, 20 mars 2003 ; et « Rapport spécial sur les événements d'Ituri, janvier 2002-décembre 2003 », Conseil de sécurité de l’ONU S/2004/573, 16 juillet 2004.Hide Footnote

Après la guerre, le gouvernement de Kinshasa a réussi à mettre en place une paix fragile. Les hostilités ont cessé, et les autorités nationales ont établi un système de partage du pouvoir visant à assurer la cohésion intercommunautaire, nommant des ressortissants des différentes communautés aux postes de l’administration intérimaire de l’Ituri – système qui persiste même après les élections de 2006.[fn]En 2006, la nouvelle constitution congolaise met en place un Etat unitaire fortement décentralisé. Le nombre de provinces passe de onze à 26, correspondant aux anciens districts, dont celui de l’Ituri ; ce découpage est effectif depuis 2015.Hide Footnote  Entre 2003 et 2006, un régime d’administration spéciale est instauré en Ituri. Cependant, les milices n’ont pas été démantelées pour autant, et certaines ont gardé leurs armes. Et, bien que Kinshasa ait étendu son autorité sur l’Ituri, les problèmes à l’origine de la guerre – les conflits fonciers et les rivalités autour du contrôle des ressources naturelles – n’ont pas été résolus durablement.

Après le passage de l’Ituri du statut de district à celui de province en 2015, Kinshasa nomme Jefferson Abdallah Pene Mbaka, un Lendu, commissaire spécial ayant les attributions de gouverneur de province. Il est épaulé par deux adjoints ainsi que par d’autres responsables de l’administration, suivant la même logique de partage de pouvoir intercommunautaire. Lors de l’élection des gouverneurs en mars 2016, Pene Mbaka est confirmé au poste de gouverneur de l’Ituri, avec comme vice-gouverneur Pacifique Keta Upar, membre de la communauté Alur, majoritaire dans le territoire de Mahagi, et des Hema à la tête de certains ministères provinciaux importants.

La soudaine flambée de violence, menée pour la plupart par les milices lendu contre les Hema à partir de décembre 2017, marque une nouvelle période de forte instabilité politique dans la province. Sous la pression de la société civile qui dénonce son incapacité à gérer la situation sécuritaire, le gouvernement de Kinshasa limoge Pene Mbaka en décembre 2018 ; entretemps, plusieurs centaines de personnes ont déjà perdu la vie. Le vice-gouverneur Keta Upar exerce l’intérim jusqu’à l’élection des nouvelles autorités provinciales en avril 2019, quand Jean Bamanisa, un Hema, candidat indépendant, est élu gouverneur, et Chalo Dudu, un Lendu, vice-gouverneur.[fn]« Ituri : c’est confirmé, Abdallah Pene Mbalka n’est plus Gouverneur de province », Bunia Actualité, 26 décembre 2018.Hide Footnote

L’alternance à la tête de l’exécutif provincial ne met pas fin aux violences.

L’alternance à la tête de l’exécutif provincial ne met pas fin aux violences. Jean Bamanisa, accusé de mauvaise gestion, est destitué en novembre 2019 à la suite d’une motion des députés provinciaux. Cependant, la communauté Hema a condamné la motion de défiance.[fn]La motion de défiance contre Bamanisa a été votée le 20 novembre par 27 des 42 députés. Voir « Ituri : motion de défiance contre le gouverneur Bamanisa, qui sont les députés signataires ? », Bunia Actualité, 19 novembre 2019 ; « Ituri : crise institutionnelle, la communauté Hema dénonce un plan de déstabilisation de la province », Bunia Actualité, 31 décembre 2019.Hide Footnote  En découle une crise politique grave entre assemblée provinciale et gouvernement, qui paralyse également le processus de dialogue initié par Bamanisa avec les miliciens et entre communautés ethniques. Bamanisa est réhabilité par la justice et rentre en Ituri le 28 février 2020. Pendant son absence de trois mois, les violences se sont accrues.

III. Des attaques de plus en plus ambitieuses

Après quatorze années de paix relative en Ituri, de graves violences éclatent en décembre 2017 dans le territoire de Djugu, avant de s’étendre aux autres territoires de la province. Contrairement à la guerre de 1999-2003, où les affrontements entre les Hema et les Lendu par milices interposées étaient généralisés, les violences en cours impliquent en grande partie des milices spécifiques constituées de jeunes lendu, mais qui ne sont pas nécessairement soutenues par la majorité de leur communauté. Au début de cette nouvelle vague de violence, les assaillants lendu ciblaient des membres de la communauté hema dans le territoire de Djugu. Par la suite, les attaques se sont étendues à d’autres parties de la province, ciblant les militaires ainsi que d’autres communautés, dont les Alur dans le territoire de Mahagi, au nord de Djugu. Certains jeunes hema ont été impliqués dans des attaques ou représailles à petite échelle, mais les Hema n’ont pas pour l’instant mobilisé de milices comme lors des affrontements de 1999-2003.

A. Tensions intercommunautaires face à la mobilisation apparente des milices lendu

Dans la province de l’Ituri, les affrontements ponctuels entre les Hema et les Lendu au niveau local se sont transformés en attaques systématiques des miliciens lendu contre les Hema, principalement dans le territoire de Djugu et dans le Nord de la province.

La mort du père Florent Dhunji, prêtre lendu, pendant un séjour au presbytère des abbés Bahema de Drodro, le 5 juin 2017, est l’étincelle qui met le feu aux poudres.[fn]Entretiens de Crisis Group, personnalités de la société civile, responsables politiques et chercheur indépendant, Goma et Bunia, juillet 2019.Hide Footnote  L’Eglise catholique reste vague sur les circonstances de sa mort, laissant libre cours à toutes sortes de rumeurs. Plus tard, certains Lendu ont accusé les Hema d’avoir élaboré un plan d’extermination de leurs chefs, dont le prêtre serait la première victime.[fn]« Congo-Kinshasa : la communauté lendu de Kinshasa adresse un message de paix aux communautés de l’Ituri », AllAfrica, 21 juin 2019.Hide Footnote  Ceci favorise l’émergence d’un discours de haine, alors que le souvenir du conflit de 1999-2003 reste vif au sein des deux communautés. Après plusieurs mois marqués par un faible niveau de violence, une altercation le 17 décembre 2017 entre un militaire et un jeune lendu au poste militaire d’Uzi, près de Ladedjo, dans le territoire de Djugu, ravive les tensions.[fn]« Rapport public sur les conflits en territoire de Djugu, province de l’Ituri, décembre 2017 à septembre 2019 », op. cit.Hide Footnote  Des jeunes hema poursuivent le jeune homme et le rouent de coups. Le lendemain, des jeunes lendu ripostent en blessant à la machette trois femmes hema, dans un champ situé à Ladedjo, en territoire lendu. En guise de représailles, des jeunes hema attaquent le village de Tete, mettant le feu à plusieurs dizaines de maisons.[fn]« Résurgence des violences en Ituri ? La crise de Djugu de 2018 », PAX, février 2019, p. 15.Hide Footnote

Une initiative locale ouvre alors la voie à une accalmie.

Une initiative locale ouvre alors la voie à une accalmie. Le 22 décembre 2017, le gouverneur Pene Mbaka emmène une délégation de pacification à Blukwa-Mbi (localité lendu du groupement Ladedjo, chefferie de Walendu-Pitsi) puis à Blukwa-Etat (localité hema du groupement Buku, chefferie de Bahema-Nord) dans un climat tendu.[fn]Un groupement est la plus petite entité administrative en RDC. Le pays est divisé en 26 provinces, qui sont divisées en villes et territoires. Les territoires sont divisés en communes rurales, secteurs et chefferies, et ces secteurs et chefferies sont divisées en groupements.Hide Footnote  Au cours de rencontres publiques, il appelle les deux chefs traditionnels, Logbe (un Lendu) de Walendu-Pitsi et Pilo (un Hema) de Bahema-Nord, à échanger des messages de paix et de pardon. « Le chef de Bahema-Nord et son collègue de Walendu-Pitsi doivent nous aider à mettre la main sur les instigateurs de la crise. Ils les connaissent et je suis venu avec des autorités judiciaires civiles et militaires pour mettre la main sur eux », martèle-t-il.[fn]« Il n’y a pas de conflit entre Hema et Lendu à Djugu, juste une tension : constat du Gouverneur Abdallah après sa visite dans la région », Bunia Actualité, 23 décembre 2017.Hide Footnote  Après ce discours de fermeté, aucun incident majeur n’est rapporté pendant plus d’un mois.

Une nouvelle série d’attaques a lieu en février 2018 sur le territoire de Djugu, ciblant en premier lieu la chefferie de Bahema-Nord, majoritairement hema. Le 10 février 2018, des assaillants tuent au moins neuf personnes dans des villages hema de Bahema-Nord.[fn]« Résurgence des violences en Ituri ? La crise de Djugu de 2018 », op. cit.Hide Footnote  Le même jour, des individus armés tuent aussi cinq Hema et incendient des maisons dans le Bahema-Bajere.[fn]« Résurgence des violences en Ituri ? La crise de Djugu de 2018 », op. cit.Hide Footnote  La violence atteint son paroxysme mi-février, à Rule, lorsque 60 membres de la communauté hema meurent dans l’incendie criminel de leur village. L’identité des assaillants n’est pas clairement établie mais plusieurs témoignages convergent vers une milice qui se serait formée dans deux chefferies principalement lendu, Walendu-Pitsi et Walendu-Djatsi, dans le territoire de Djugu.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs de la société civile, Bunia, septembre 2019.Hide Footnote

B. L’armée ciblée par les milices lendu, une riposte non concluante

A partir de février 2018, les milices lendu prennent pour cible des positions des forces armées. Ces attaques servent un double intérêt pour les miliciens. Elles leur permettent, d’une part, de pousser les militaires hors de leurs positions et, d’autre part, de se procurer armes et munitions. Un chef politique lendu et des officiers congolais décrivent l’équipement moderne et les armes lourdes détenues par les miliciens comme autant de butins de guerre arrachés aux forces armées.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsable politique lendu, Bunia, juillet 2019 ; et officiers des forces armées congolaises, Bunia, janvier 2019.Hide Footnote  Le 20 février 2018, des assaillants identifiés par les autorités civiles et militaires comme lendu tuent deux militaires à Tche (Bahema-Nord) et à Bakombe (Walendu-Djatsi).[fn]« Résurgence des violences en Ituri ? La crise de Djugu de 2018 », op. cit., p. 11.Hide Footnote  Depuis, les positions des forces armées et de la police sont restées dans la ligne de mire des assaillants. Le 16 septembre, les miliciens tuent neuf membres des forces armées à Muvaramu, Songamoya et Tara.[fn]Ibid., p. 26.Hide Footnote

Alors qu’entre septembre 2018 et avril 2019 les violences, bien que continues, étaient d’intensité relativement faible, à partir de mai-juin 2019, les miliciens lendu mènent des attaques de plus grande envergure. Le 10 juin 2019, des éléments présumés hema tuent quatre commerçants lendu sur la route du village de Bembu-Nizi, zone majoritairement hema. Les Lendu déclenchent aussitôt des représailles contre des villages hema des environs. Ils les incendient systématiquement et tuent leurs habitants ; fin juin, plusieurs sources font état de 160 morts.[fn]« RDC : le PAM accroît son assistance dans l’est du pays suite à la recrudescence des conflits », communiqué de presse, Programme alimentaire mondial des Nations unies (PAM), 2 juillet 2019.Hide Footnote  Les rescapés fuient les violences. Le conflit se double désormais d’une grave crise humanitaire.[fn]En juin, l’OCHA estimait que 360 000 personnes avaient été déplacées, dont une grande majorité (215 000) hébergées dans des familles d’accueil. « Weekly Emergency Update, Ituri and North Kivu Provinces, Democratic Republic of the Congo (14-22 September 2019) », HCR.Hide Footnote  Au moins 360 000 personnes ont dû fuir pour trouver refuge dans les zones voisines encore sécurisées de Djugu, ou dans les territoires voisins de Mahagi, Aru et Irumu, ainsi que dans la capitale provinciale, Bunia. Selon les témoignages de plusieurs rescapés, les attaques contre les villages hema au début de la crise étaient menées par des jeunes qui s’exprimaient en kilendu, langue des Lendu, et la plupart d’entre elles partaient des villages lendu.[fn]« Résurgence des violences en Ituri ? La crise de Djugu de 2018 », op. cit. ; et entretiens de Crisis Group, membres de la société civile, Bunia, juillet 2019.Hide Footnote

L’armée lance l’opération Zaruba ya Ituri en juin 2019, visant à mettre les milices « hors d’état de nuire », mais elle est confrontée à plusieurs difficultés.

En réponse à ces attaques, l’armée lance l’opération Zaruba ya Ituri (« Tempête de l’Ituri », en swahili) en juin 2019, visant à mettre les milices « hors d’état de nuire », mais elle est confrontée à plusieurs difficultés.[fn]« Les Fardc lancent l’opération “Zaruba ya Ituri” pour mettre fin à la violence et l’insécurité », Politico, 27 juin 2019.Hide Footnote  L’armée libère plusieurs endroits, dont la forêt de Wago, sanctuaire présumé des miliciens lendu, reprise le 26 juin 2019. Parallèlement, elle provoque l’éparpillement des miliciens dans une zone qu’ils maîtrisent et où ils bénéficient de la protection de certains membres de leur communauté lendu. Par la suite, les miliciens ont pu semer la terreur parmi les populations civiles, y compris dans les camps de déplacés, et réoccuper les localités dont ils avaient été chassés.[fn]« RDC : les déplacés des camps de l’Ituri visés par des attaques communautaires », RFI, 22 septembre 2019.Hide Footnote  Ces opérations militaires ont également ravivé les tensions entre Hema et Lendu ; ces derniers perçoivent négativement les militaires, qu’ils considèrent comme les alliés naturels des Hema.[fn]Entretien d’un analyste de Crisis Group dans une fonction antérieure, officier du renseignement des forces armées congolaises, mai 2018.Hide Footnote  Enfin, les officiers de l’armée accusent publiquement la communauté lendu d’être de connivence avec les groupes armés locaux et étrangers, ce qui détériore encore davantage les relations entre communautés.[fn]« Ituri : les Fardc et la communauté Lendu font la paix des braves », Adiac, 8 octobre 2019.Hide Footnote

Durant cette même période, les attaques s’étendent au-delà du territoire de Djugu, touchant une vaste zone géographique comprenant notamment les territoires de Mahagi et d’Irumu, voisins de Djugu, et ciblent aussi la communauté alur. Le 16 juillet, des miliciens présumés lendu tuent huit Alur dans le groupement de Babulaba en territoire d’Irumu (au sud de Djugu), à environ quinze kilomètres au nord de la ville de Bunia ; ils tuent deux autres membres de cette communauté le 17 juillet dans la même région.[fn]« Ituri : La communauté Alur décrète 3 jours de deuil en mémoire de ses 10 membres tués dans la périphérie de Bunia », 7sur7, 19 juillet 2019.Hide Footnote  Le même jour, ils font cinq autres victimes dans le village de Soloya, dans le même groupement. En septembre 2019, en l’espace de deux semaines, les miliciens tuent par balle ou décapitent des dizaines des personnes dans les territoires de Djugu et de Mahagi (au nord de Djugu) au cours de six attaques différentes.[fn]« Irumu ; cinq personnes tuées par des inconnus dans le village de Soloya 2 », Bunia Actualité, 17 juillet 2019.Hide Footnote  Le 18 septembre, une attaque vise un camp de déplacés à proximité de la base temporaire de la Monusco, à Roe.[fn]« La Monusco condamne une série d’attaques ciblées contre des déplacés en Ituri », communiqué de presse, Monusco, 19 septembre 2019.Hide Footnote  Fin décembre 2019, on dénombre au moins 700 personnes tuées et des milliers de maisons incendiées.[fn]« Rapport public sur les conflits en territoire de Djugu, province de l’Ituri, décembre 2017 à septembre 2019 », op. cit.Hide Footnote

En janvier 2020, après l’escalade de violence dans la province voisine du Nord-Kivu, l’armée dégarnit ses positions en Ituri, laissant la voie libre aux miliciens lendu qui reprennent le contrôle de 22 villages dans les chefferies de Bahema-Bajere et Bahema-Nord, dans le territoire de Djugu.[fn]« Ituri : plus de 22 villages sous contrôle des miliciens de la Codeco récupérés par l’armée à Djugu », Mediacongo, 23 janvier 2020.Hide Footnote  Ils récupèrent également deux groupements de la chefferie de Mokambo, dans le territoire de Mahagi, et la totalité de Walendu-Pitsi, en Djugu.[fn]« Ituri : deux groupements de Mahagi sous contrôle des miliciens de Codeco », Radio Okapi, 24 janvier 2020.Hide Footnote

IV. Les acteurs : entre antagonismes locaux et intrusions extérieures

Pour l’essentiel, les violences qui se sont propagées depuis le territoire de Djugu sont attribuables à des miliciens lendu, dont certains avaient évolué au sein du Front des nationalistes intégrationnistes (FNI). Le FNI est lui-même un ancien groupe armé lendu installé sur le même territoire, allié à la Force de résistance patriotique de l’Ituri (FRPI), groupe armé lendu basé en Irumu, qui a pris part à la guerre de l’Ituri de 1999-2003.

Il est ensuite apparu que plusieurs petits groupes d’assaillants étaient à l’œuvre et ne dépendaient pas d’un commandement univoque.

Initialement, les attaques n’ont pas été revendiquées, mais par la suite, une association de milices appelée « Codeco » en a assumé la responsabilité. Il est ensuite apparu que plusieurs petits groupes d’assaillants étaient à l’œuvre et ne dépendaient pas d’un commandement univoque. Certaines de ces différentes milices éparpillées en Ituri disent faire partie d’un groupe différent, l’Union des révolutionnaires pour la défense du peuple congolais (URPDC) et revendiquent cette dénomination. Mais les autorités civiles et militaires ainsi que l’opinion publique reconnaissent qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre la Codeco et l’URPDC et considèrent l’URPDC comme un prolongement de la Codeco.[fn]« Ituri : les miliciens de Codeco se dissent “prêts” à saisir la main tendue du Président Tshisekedi », Bunia Actualité, 17 mai 2020 ; entretiens téléphoniques de Crisis Group, acteur de la société civile et analyste politique, Bunia, mai 2020 ; correspondance électronique de Crisis Group, ONG basée à Bunia, juin 2020.Hide Footnote

A. La Codeco

Au début du nouveau conflit en Ituri, l’identité des assaillants était difficile à définir, même si tous les faisceaux convergeaient vers un groupe de jeunes, essentiellement lendu, basé dans le secteur de Walendu-Pitsi. Cependant, les autorités les ont par la suite identifiés comme faisant partie d’une association de milices, la Codeco. Le 12 juin 2019, soit un an et demi après le début des violences, les forces armées congolaises annoncent avoir identifié le chef de cette association, un certain Ngudjolo.[fn]« Ituri : c’est un groupe armé dirigé par un certain Ngudjolo qui tue à Bunia », Mediacongo, 13 juin 2019.Hide Footnote  Selon plusieurs témoignages, la Codeco, à travers son discours de haine anti-Hema, aurait contribué à mobiliser des jeunes lendu.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteur de la société civile, Bunia, juillet 2019 ; responsable de la Monusco qui a passé du temps à Djugu au plus fort des violences en 2018, mai 2020.Hide Footnote  De même, son sanctuaire de la forêt de Wago aurait servi de centre de formation pour les assaillants impliqués dans les attaques.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsable d’une ONG de femmes, Bunia, juillet 2019. Entretien d’un analyste de Crisis Group dans une fonction antérieure, sources de renseignements congolaises, Bunia, novembre 2018.Hide Footnote  Le gouverneur Bamanisa a lui-même désigné les milices comme lendu : « A ce stade, les auteurs de ces violences sont identifiés. Il s’agit de milices lendu installées dans la forêt de Wago et dirigées par un certain Justin Ngudjolo ».[fn]« RDC : en Ituri, nous n’avons pas réussi à asseoir l’autorité de l’Etat », Jeune Afrique, 18 juin 2019.Hide Footnote  En juin 2019, Ngudjolo lui-même déclare sur une radio locale être le chef du « groupe armé de la forêt de Wago », à la tête d’une force de 2 350 hommes organisés, armés et entraînés pour défendre la population lendu contre la communauté hema.[fn]« Rapport public sur les conflits en territoire de Djugu, province de l’Ituri, décembre 2017 à septembre 2019 », op.cit.Hide Footnote

Les liens entre la Codeco et les milices responsables des violences perpétrées pendant la guerre de l’Ituri de 1999-2003 apparaissent en effet plus clairement.

Les liens entre la Codeco et les milices responsables des violences perpétrées pendant la guerre de l’Ituri de 1999-2003 apparaissent en effet plus clairement. La Codeco, une organisation fondée dans les années 1970 par feu Bernard Kakado, avait comme objectif initial de promouvoir l’agriculture dans la chefferie de Walendu-Bindi dans le territoire d’Irumu.[fn]Elisabeth Clavere, « Vivre dans le “combattantisme”, parcours d’un chef de milice en Ituri (République démocratique du Congo) », Terrain – Anthropologie & sciences humaines, no. 65 (septembre 2015), p. 159-181.Hide Footnote  Pendant la guerre de 1999-2003, Kakado organise une opération d’autodéfense de la communauté lendu, et se rallie ensuite à la FRPI, alors que la Codeco – en tant que coopérative agricole – disparaît.[fn]« Bunia : Kakado, le chef de la milice FRPI, condamné à perpétuité pour crimes de guerre », Radio Okapi, 10 août 2010.Hide Footnote  A la fin de la guerre, les différentes milices ethniques ne se sont pas complètement dissoutes; certaines, comme la FNI et la FRPI, continuent leurs activités et dissimulent leurs armes au sein des différentes communautés.[fn]Henning Tamm, « Le FNI et la FRPI : Résistance locale et alliances régionales dans le nord-est du Congo », Institut de la Vallée du Rift – Projet Usalama, 30 juillet 2013.Hide Footnote  Lorsque les attaques des milices commencent en 2017, les civils lendu de Djugu attribuent la violence à « la Codeco », suggérant un lien avec Kakado et le FRPI. Mais, selon les forces de sécurité, certains des assaillants lendu qui tombent sous l’autorité de Ngudjolo et qui utilisent la marque de Codeco, sont plutôt liés au FNI.[fn]Entretien de Crisis Group, Bunia, juillet 2019. Entretien de Crisis Group, source militaire congolaise, septembre 2019.Hide Footnote

Bien que les miliciens portent des revendications spécifiques qui mobilisent la communauté lendu depuis des décennies, le soutien dont ils bénéficient au sein de cette communauté reste difficile à déterminer. Ces revendications s’articulent autour de deux questions majeures : la réappropriation des terres qui auraient été spoliées par les Hema, d’une part, et le refus de voir des étrangers exploiter les ressources locales, de l’autre.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs de la société civile, Bunia, juillet 2019.Hide Footnote  Cela dit, les notables lendu ne soutiennent pas les assaillants et dénoncent leur violence ; ils affirment que, loin d’être un mouvement local, les milices seraient le fruit de manipulations externes, notamment des politiciens congolais installés à Kinshasa et en Ouganda.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs de la société civile, Bunia, juillet 2019.Hide Footnote  Ils soulignent enfin qu’ils ne se sont jamais réunis dans le but de créer une quelconque milice, mais qu’ils ont au contraire tenté d’affaiblir la Codeco, notamment en dissuadant les jeunes d’y adhérer et en prônant une sortie de crise par le dialogue.[fn]Entretien de Crisis Group, notable lendu, Kinshasa, octobre 2019.Hide Footnote  Ainsi, dans un Acte d’engagement signé le 18 octobre 2019 à Réthy, les membres de la communauté lendu encouragent tous les Lendu à s’engager pour la paix.[fn]« La communauté lendu s’engage à œuvrer pour la paix dans le territoire de Djugu en Ituri », communiqué de presse, Monusco, 19 octobre 2019.Hide Footnote

A partir de mars 2020, les milices lendu ont subi une série de revers sur le terrain sans pour autant relâcher la pression exercée sur les civils. L’armée a, en effet, arrêté certains de leurs cadres et d’autres ont été tués, y compris Justin Ngudjolo lui-même, tombé le 27 mars à Mokpa, dans le groupement de Buba, en territoire de Djugu.[fn]« Djugu : la société civile confirme la mort du chef rebelle Ngudjolo de la milice Codeco », Bunia Actualité, 27 mars 2020 ; entretiens téléphoniques de Crisis Group, acteurs de la société civile de Bunia, mars 2020. Le 13 mars, M. Ndalo, chargé des ravitaillements, est abattu par l’armée à Tshele, dans le secteur de Walendu-Djatsi. Le 17 mars, les services de sécurité arrêtent Raymond Tseni, responsable des contacts avec les groupes armés en Ituri et dans les provinces voisines, et Joseph Amula, alias Kesta, conseiller de Justin Ngudjolo, à Alha, dans le secteur de Walendu-Pitsi. Les services de renseignement les transfèrent par la suite à Kinshasa. Voir « Ituri : le chargé des opérations et ravitaillement de la Codeco neutralisé par les FARDC », L’avant-Garde, 16 mars 2020 ; et « Djugu : deux grands leaders de la milice Codeco capturés par les services de sécurité », Bunia Actualité, 17 mars 2020.Hide Footnote  Cependant, en représailles au meurtre de Ngudjolo par l’armée, les milices lendu accentuent leurs attaques et reprennent le contrôle de plusieurs localités des territoires de Djugu, Mahagi et Irumu pendant le mois d’avril. Le 10 avril, des miliciens tuent dix-sept personnes dans le village de Dhalla ; le 13 avril, ils tuent 28 personnes au cours de deux attaques distinctes à Ndoki-Koli et Dzathi, dans la chefferie de Bahema-Nord.[fn]« RDC-Ituri : 17 morts dans une attaque à Djugu ce vendredi matin », Actualité.cd, 10 avril 2020. « RDC : 23 civils tués dans l’attaque de deux villages dans l’Ituri », La Libre Afrique, 15 avril 2020.Hide Footnote  Le même jour, ils attaquent des postes de l’armée et de la police dans la localité de Mwanga, à 10 kilomètres de Bunia, tuant au moins cinq personnes, dont trois soldats gouvernementaux et deux policiers.[fn]« RDC : trois soldats et deux policiers tués dans une attaque de la milice Codeco à Irumu », Actualité.cd, 13 avril 2020.Hide Footnote

Suite à la mort de Ngudjolo, l’organisation de la Codeco est devenue moins claire et le degré d’influence et de contrôle de ce groupe sur les autres milices lendu reste flou.[fn]« Mise à jour sur la situation dans les territoires de Djugu et Mahagi, province de l’Ituri, du 1er octobre 2019 au 30 avril 2020 », BCNUDH – Monusco, mai 2020, p. 5.Hide Footnote  Plusieurs factions se disputent le nouveau leadership de la Codeco, dont l’URPDC qui se positionne au premier plan. Ce mouvement politico-militaire, créé le 19 septembre 2018 et qui a revendiqué le 28 janvier 2020 les actions de « guérilla » menées dans le territoire de Djugu, récuse les appellations « Codeco » et « Groupe armé Ngudjolo » imposées par des « tierces personnes ».[fn]« Déclaration de l’URPDC face aux différentes incriminations imputées à sa charge », 28 janvier 2020.Hide Footnote  Son objectif est d’unir toutes les milices ethniques actives dans la province, pas seulement les lendu.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur de la société civile, Bunia, mai 2020.Hide Footnote

B. Notables hema

Face aux attaques de plus en plus systématiques de la part des assaillants lendu, les notables hema choisissent la retenue. Ils tentent de dissuader les jeunes de s’organiser en milices et de contre-attaquer, mais ne sont pas toujours en mesure d’éviter des incidents mineurs tels que les barrages que de jeunes hema ont érigé sur les routes de l’Ituri pour filtrer les mouvements des Lendu.[fn]Le 13 juillet 2019, le convoi du vice-gouverneur Shalo Dudu Martin a ainsi essuyé des jets de projectiles à la barrière de Lopa tenue par des jeunes hema alors qu’il se rendait à Kpandroma pour lancer la conférence sur la paix organisée par sa communauté lendu. Voir « Djugu : le cortège du vice-gouverneur de province a essuyé des projectiles jetés par des jeunes à Lopa », Bunia Actualité, 13 juillet 2019.Hide Footnote

Le retour en RDC de Yves Panga Mandro Kahwa le 20 juin 2019, après des années d’exil en Ouganda, pourrait augurer d’une menace plus sérieuse.[fn]« Yves Kahwa Panga Mandro prêche la paix en Ituri », La voix de l’Ituri, 20 juin 2019 ; voir la fiche d’information de Yves Mandro Kahwa Panga sur le site de Trial International.Hide Footnote Ancien chef de la milice hema Parti pour l’unité et la sauvegarde de l’intégrité du Congo (PUSIC), Kahwa est l’un des seigneurs de guerre les plus meurtriers de la guerre de l’Ituri. Le gouvernement semble vouloir faire de lui un interlocuteur utile, vue sa capacité de mobilisation parmi les Hema.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant de la Monusco, Kinshasa, octobre 2019.Hide Footnote  Kahwa, l’un des critiques les plus virulents de l’ancien président Joseph Kabila avant l’élection présidentielle de décembre 2018, bénéficie en effet d’un fort soutien auprès d’une partie de la communauté. Il déclare être revenu pour appuyer Tshisekedi dans la construction de la paix en Ituri. Pour le moment, il a repris son fauteuil de chef coutumier et s’est engagé dans un dialogue avec quelques chefs lendu. Mais si le conflit se prolonge, les membres de la société civile à Bunia et les représentants de la Monusco craignent qu’il puisse réactiver ses réseaux locaux de seigneurs de guerre et alimenter le conflit.[fn]« Djugu : campagne de sensibilisation sur la paix, le chef Yves Kahwa Panga Madro déplore l’insuffisance des moyens », La voix de l’Ituri, 18 septembre 2019. Entretiens de Crisis Group, membres de la société civile, Bunia, juillet 2019 ; représentant de la Monusco, Kinshasa, octobre 2019.Hide Footnote

C. Un lien inextricable avec le Nord-Kivu

Lors de la deuxième guerre du Congo de 1998-2002, les mouvements politico-militaires partis du Nord-Kivu établissent des liens avec les milices locales en Ituri. Cette dynamique continue après la guerre et se poursuit jusqu’à présent. L’escalade de la violence en Ituri pourrait de nouveau attirer des acteurs violents du Nord-Kivu, épicentre de l’insécurité dans l’Est du Congo et dans la sous-région, et avoir des répercussions plus graves pour la sécurité en RDC. Certains membres des Forces démocratiques alliées (ADF), groupe rebelle ougandais installé au Nord-Kivu, seraient déjà entrés en Ituri au cours des tensions actuelles.[fn]Entretiens de Crisis Group, haut fonctionnaire de la Monusco, spécialiste des droits de l’homme de la Monusco, Kinshasa, février 2020.Hide Footnote  Si cette tendance se confirmait, les tensions entre l’Ouganda et le Rwanda qui, historiquement, ont soutenu des groupes armés différents dans les deux provinces, risquent de s’aggraver. Les deux pays se sont en effet récemment accusés mutuellement d’entretenir l’insécurité dans le Nord-Kivu et les responsables rwandais dénoncent l’implication de l’Ouganda dans la violence en Ituri, allégation niée par Kampala.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts responsables ougandais, octobre et décembre 2019. Voir le briefing de Crisis Group, Eviter les guerres par procuration dans l’est de la RDC et les Grands Lacs, op. cit.Hide Footnote

Ces dernières années, des groupes armés se sont déplacés entre le Nord-Kivu et l’Ituri, renforçant les inquiétudes des responsables congolais aux niveaux provincial et national quant aux interactions entre les conflits en cours dans les deux provinces. Ces déplacements continuent à ce jour, par exemple avec l’arrivée dans le territoire de Mambasa, en Ituri, de membres des ADF.[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire de la Monusco, Kinshasa, février 2020.Hide Footnote  Même si Mambasa n’est pas directement lié aux conflits entre Hema et Lendu à Djugu, les responsables congolais craignent que ces mouvements de groupes armés annoncent le début d’un embrasement plus large incluant le Nord-Kivu et l’Ituri.[fn]« RDC : les ADF s’étendent en Ituri et causent 34 morts en deux jours », Radio Okapi, 5 février 2020. Entretiens d’un analyste de Crisis Group dans une fonction antérieure, sources de renseignements congolaises, Bunia et Mambasa, novembre 2018.Hide Footnote

Les mouvements de groupes armés sont accompagnés de déplacements massifs de populations du Nord-Kivu vers l’Ituri.

Les mouvements de groupes armés sont accompagnés de déplacements massifs de populations du Nord-Kivu vers l’Ituri, en particulier un exode important de migrants hutu (localement dénommés « Banyabwisha ») après 2015. Ceci attise les tensions entre les Hema et les Lendu, lesquels s’accusent mutuellement de collaborer avec eux.[fn]Entretien d’un analyste de Crisis Group dans une fonction antérieure, membres de la société civile lendu et hema, Bunia, novembre 2018.Hide Footnote  Selon un haut responsable gouvernemental congolais, les Banyabwisha seraient impliqués à la fois en tant qu’instructeurs militaires des miliciens lendu et aux côtés des Hema, qu’ils aident à protéger leurs troupeaux des miliciens.[fn]Entretien de Crisis Group, haut responsable gouvernemental, Kinshasa, février 2020.Hide Footnote  En février 2018, quelques Hutu auraient été appréhendés par les autorités congolaises parmi les assaillants lendu, et un autre lynché à Djugu par la population, qui l’assimilait aux assaillants.[fn]Document diplomatique confidentiel consulté par Crisis Group, février 2018.Hide Footnote  Le 22 juin 2019, l’évêque catholique de Bunia évoque la présence des Banyabwisha dans les territoires d’Irumu et de Djugu ainsi que dans les environs de Bunia comme un facteur susceptible d’attiser les violences en cours.[fn]Monseigneur Dieudonné Uringi, « Message aux chrétiens et à tous les hommes de bonne volonté de l’Ituri et de Djugu », Evêché de Bunia, 22 juin 2019.Hide Footnote  Le 12 juillet 2019, le gouverneur fait écho à ces accusations.[fn]Le gouverneur affirme que la présence massive des Banyabwisha dans le territoire d’Irumu contribuait aux violences. « Ituri : Jean Bamanisa appelle la population à l’unité face aux violences à Djugu », Actualité.cd, 12 juillet 2019.Hide Footnote

La migration des Hutu exacerbe également les tensions dans l’ensemble de la région et dans la province du Nord-Kivu. Certaines autorités locales soupçonnent des Banyabwisha d’appartenir à la milice Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), qui est hostile au gouvernement et que Kigali accuse d’être soutenue par l’Ouganda.[fn]Entretiens d’un analyste de Crisis Group dans une fonction antérieure, administrateurs locaux de territoires de l’Ituri, janvier 2017 ; sources de renseignements rwandaises, août-décembre 2018.Hide Footnote  La migration des Hutu et potentiellement des membres des FDLR du Nord-Kivu vers l’Ituri est aussi un sujet de discorde avec l’autre grande communauté du Nord-Kivu, les Nande, établis en grand nombre en Ituri comme commerçants et propriétaires terriens. Les Nande accusent les migrants hutu d’avoir participé aux massacres dans la zone de Beni dans le Nord-Kivu.[fn]« RDC : Tensions entre Hutus et Nandes font craindre une explosion au Nord-Kivu », La Libre Afrique, 6 juin 2017 ; entretien d’un analyste de Crisis Group dans une fonction antérieure, députés nationaux nande, décembre 2018.Hide Footnote

Ces mouvements entre les deux provinces ont aussi contribué à la propagation de l’Ebola en 2018 et, potentiellement, à celle du Covid-19 aujourd’hui, compliquant non seulement les mesures d’éradication de la violence, mais aussi la lutte contre la maladie. Le 27 mars, l’Institut national de recherche biomédicale de Kinshasa, chargé de gérer la pandémie, révèle le premier cas positif de Covid-19 dans le territoire d’Irumu, limitrophe du Nord-Kivu au sud.[fn]« Covid-19 en Ituri : la réaction de la population de Bunia après le premier cas testé positif », Actualité.cd, 30 mars 2020.Hide Footnote  Depuis lors, d’autres cas ont été enregistrés dans les territoires de Mahagi et Aru, au nord de l’Ituri.[fn]« Ituri : deux nouveaux cas positifs de Coronavirus », Radio Okapi, 25 avril 2020.Hide Footnote  La province se relève à peine de l’épidémie d’Ebola qui a sévi dans le territoire de Mambasa, frontalier de celui de Beni au Nord-Kivu, principal foyer de la maladie. A Beni comme en Ituri, la lutte contre l’Ebola a été principalement entravée par les attaques menées par les groupes armés contre le personnel de santé chargé de la riposte anti-Ebola et les centres des soins. L’épidémie est réapparue à Beni le 10 avril 2020, ce qui fait craindre une nouvelle propagation vers l’Ituri.[fn]« Confirmation d’un nouveau cas d’Ebola en République démocratique du Congo », Organisation mondiale de la santé, 10 avril 2020.Hide Footnote

Malgré la fermeture des frontières avec l’Ouganda par les autorités de Kampala et la limitation des flux interprovinciaux décrétée par le Nord-Kivu, le Covid-19 pourrait rapidement se répandre dans toute la province de l’Ituri. Les attaques menées par la Codeco pourraient priver des populations entières d’assistance, du fait de l’inaccessibilité des zones et des contraintes sécuritaires. A cela s’ajoutent les contraintes matérielles. Comme dans presque toutes les régions de la RDC, les infrastructures sanitaires sont inadaptées ou inexistantes ; en Ituri, elles ont été détruites par les vagues de violences successives. Les populations déplacées vivent dans des camps de fortune, dans des conditions de promiscuité exécrables, et se déplacent à la recherche de sécurité ou de nourriture.[fn]« Displaced by community violence, living in dire conditions in Ituri province », Médecins sans frontières, 7 février 2020.Hide Footnote  La poursuite des attaques des milices pourrait empêcher la plupart des agents humanitaires de les atteindre et de les aider à se protéger contre le Covid-19.

D. Réseaux rebelles basés à l’extérieur

Le Rwanda et l’Ouganda ont tous deux des liens historiques avec des groupes armés et des rébellions en Ituri et au Nord-Kivu.

Le Rwanda et l’Ouganda ont tous deux des liens historiques avec des groupes armés et des rébellions en Ituri et au Nord-Kivu. Pour des raisons de proximité géographique, le Rwanda a eu plus d’interactions avec le Nord-Kivu, qui borde le pays, tandis que l’Ouganda a joué un plus grand rôle en Ituri et dans le Nord du Nord-Kivu. Plusieurs acteurs congolais, actifs dans les précédentes guerres dans l’Est du Congo, sont impliqués dans le conflit en Ituri et opèrent à partir de l’Ouganda.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentants de groupes armés, Kampala, juillet 2019.Hide Footnote

Parmi ces différents acteurs, les anciens membres du Rassemblement congolais pour la démocratie-Kisangani/Mouvement de libération (RCD-K/ML), jouent un rôle prépondérant. Pendant la guerre de 1998-2002, ce groupe majoritairement Nande, dirigé par l’ancien chef rebelle Mbusa Nyamwis et soutenu par l’Ouganda, contrôlait une partie du Nord-Kivu et de l’Ituri.[fn]Voir « Uganda’s Heart of Darkness », Al Jazeera, 24 décembre 2013.Hide Footnote  Certains de ses membres sont toujours installés en Ouganda, au vu et au su des autorités, et maintiennent un contact avec des groupes armés actifs dans le Nord-Kivu et l’Ituri.[fn]Entretiens d’un analyste de Crisis Group dans une fonction antérieure, représentants de groupes armés y compris d’anciens membres du RCD-K/ML, novembre 2017, mai, juillet et novembre 2018. Avant la montée de la violence en décembre 2017, un ancien membre du RCD-K/ML a informé cet analyste que la violence allait s’intensifier ; Entretien de Crisis Group, haut responsable ougandais, décembre 2019. Hide Footnote   L’élection de Tshisekedi et le retour de Nyamwisi en RDC, après des années d’exil en Ouganda, ont permis d’améliorer les relations avec Kinshasa, mais certains anciens rebelles du RCD-K/ML expriment néanmoins leur déception face au nouveau gouvernement. Opposés à Kabila, ces anciens membres du RCD-K/ML estiment que le clan de l’ancien président domine toujours le pouvoir.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentants de groupes armés, Kampala, juillet 2019.Hide Footnote  Nyamwisi, voyant que, contrairement à ce qu’il avait espéré, il n’obtiendrait pas de poste dans le gouvernement Tshisekedi, a de nouveau quitté le pays.

Certains membres de l’ancien mouvement rebelle M23 installés en Ouganda seraient également, selon les services de sécurité congolais ainsi que des représentants de groupes armés basés en Ouganda, impliqués dans les violences actuelles en Ituri.[fn]Recherches d’un analyste de Crisis Group dans une fonction antérieure, novembre 2018. Le M23, issu d’une mutinerie d’une partie des forces armées congolaises et soutenu par l’Ouganda et le Rwanda, a occupé une partie du Nord-Kivu fin 2012, avant d’être défait par l’armée nationale et la mission de l’ONU en février 2013. Les combattants se sont enfuis en deux groupes, la majorité vers l’Ouganda et les autres vers le Rwanda, d’où ils attendent leur rapatriement aux termes de l’accord de paix signé avec Kinshasa en décembre 2013.Hide Footnote  En décembre 2017, lorsque débutent les violences dans la province, des éléments armés – que les autorités congolaises désignent comme membres de l’ancien M23 – se seraient infiltrés de la région de Kamango, dans le Nord-Kivu, jusqu’à Walendu-Bindi, territoire d’Irumu dans l’Ituri, via Tchabi, à la frontière des deux provinces.[fn]Entretiens d’un analyste de Crisis Group dans une fonction antérieure, responsable du renseignement congolais, Bunia, novembre 2018 ; membres de l’ancien M23, Goma, février 2018.Hide Footnote  Les déplacements d’anciens membres du M23 de l’Ouganda vers les territoires d’Aru et de Djugu en Ituri en 2018 par la frontière ougandaise sont confirmés par des responsables de sécurité congolais qui ont aussi appréhendé certains ex-M23 au moment de leurs infiltrations vers la forêt de Berunda, en Ituri. Selon eux, leur interrogatoire aurait confirmé l’existence d’un réseau de recrutement des anciens membres du M23 en Ouganda.[fn]« Compte rendu de l’interrogatoire des 4 éléments M23 et 1 civil, arrêtés à Kadilo/territoire Mahagi en date du 1er avril 2018 », Comité provincial de sécurité, province de l’Ituri ; entretiens de Crisis Group, ancien membre du M23, responsable de la Monusco, août et octobre 2019.Hide Footnote

Parallèlement, les services de renseignement rwandais accusent l’Ouganda d’attiser les violences en Ituri dans le cadre d’un plan plus large de déstabilisation qui toucherait le Nord-Kivu et, par extension, la sécurité du Rwanda.[fn]Entretien d’un analyste de Crisis Group dans une fonction antérieure, responsable du renseignement rwandais, Kigali, octobre 2018.Hide Footnote  Kampala a toujours nié cette allégation, accusant à son tour Kigali de soutenir les ADF au Nord-Kivu ; le Rwanda rejette également ces accusations.[fn]Entretiens de Crisis Group, haut responsable rwandais, septembre 2019 ; haut responsable ougandais, décembre 2019.Hide Footnote  S’il est difficile à ce stade de déterminer l’ampleur de ces opérations de recrutement et d’exfiltration d’anciens rebelles vers l’Ituri, au niveau local, la conviction existe parmi les responsables politiques et les membres de la société civile qu’il y a un lien entre violences en Ituri et agissements d’acteurs basés à l’extérieur du pays.[fn]Entretiens de Crisis Group, Bunia, juillet 2019 ; Kinshasa, octobre 2019.Hide Footnote

V. Briser l’engrenage de la violence

Rétablir la paix dans l’Est du Congo, y compris en Ituri, est une priorité pour le président Tshisekedi. Il s’est rendu à Bunia le 30 juin 2019, jour de l’indépendance, pour manifester sa solidarité avec les victimes de la violence et promettre d’y mettre fin. Mais la situation dans la province reste fragile. Le président devrait concentrer ses efforts sur le désarmement des milices de la Codeco et de leurs alliés, ce qui nécessiterait un dialogue plus étendu avec les communautés lendu et hema, en particulier sur les points qui sous-tendent le conflit. Il devrait également se concerter avec les pays voisins pour veiller à ce que milices et acteurs violents en Ituri soient privés d’appui matériel ou politique de l’extérieur du pays.

A. Négociations pour le désarmement

Le gouvernement devrait poursuivre le dialogue avec les milices impliquées dans les violences en Ituri afin de les démobiliser et de les persuader d’adhérer aux programmes de réintégration qui faciliteront leur retour à la vie civile.

Le gouvernement a déjà initié un dialogue avec la Codeco en 2019, mais la société civile et les notables hema le pressaient de continuer les poursuites judiciaires.[fn]« Ituri : dialogue entre le gouvernement provincial et le groupe armé CODECO à Djugu », Radio Okapi, 24 septembre 2019 ; entretiens de Crisis Group, notables Hema, Kinshasa, octobre 2019.Hide Footnote  Les contacts entre les autorités provinciales et Justin Ngudjolo ont eu lieu au cours du mois de septembre 2019 à travers une commission dite de pacification composée du chef de secteur de Walendu-Pitsi, d’un membre de l’association Libération de la race opprimée en Ituri (LORI, regroupant des membres de la communauté lendu), d’une déléguée des femmes et d’un représentant des jeunes. Ngudjolo y a présenté ses conditions pour sa reddition et la cessation des attaques, notamment une amnistie et la reconnaissance des grades des miliciens au sein de l’armée.[fn]Si, à sa création au début des années 1990, l’association LORI a contribué à propager la haine interethnique, elle s’engage aujourd’hui en faveur de la réconciliation et de la promotion de la paix en Ituri, notamment à travers des initiatives de dialogue intercommunautaire. L’équivalent côté hema est l’association ENTE. « Ituri : dialogue entre le gouvernement provincial et le groupe armé CODECO à Djugu », op. cit.Hide Footnote  Cependant, cette avancée s’est produite au moment où le gouverneur Bamanisa publiait une liste des responsables de la Codeco et appelait à leur arrestation, une demande largement soutenue par la société civile et par les Hema.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs de la société civile, Bunia, juillet 2019 ; notables hema, Kinshasa, octobre 2019.Hide Footnote

Les opérations militaires menées contre les milices à partir de juin 2019 ont montré leurs limites.

Les opérations militaires menées contre les milices à partir de juin 2019 ont montré leurs limites. Les assaillants lendu ont repris du terrain après le redéploiement de la plupart des unités de l’armée en janvier 2020. Ils ont même intensifié leurs attaques après la signature, en février 2020, de l’accord de paix entre le gouvernement national et la milice lendu FRPI.[fn]Le 1er mars, au moins vingt personnes ont perdu la vie dans des combats entre la Codeco et l’armée gouvernementale à Kparangaza ; le 14 mars, des assaillants de la Codeco ont tué cinq personnes, toutes hema, à Juna, dans le Bahema-Nord ; le 16 mars, quinze autres personnes ont été massacrées à Dhego et à Banana, dans le Bahema-Bajere.Hide Footnote  Celle-ci, longtemps active dans le territoire d’Irumu, au sud de l’Ituri, obtient finalement, après plusieurs années de négociations, les conditions qu’exigent aujourd’hui les miliciens de la Codeco – intégration au sein de l’armée et amnistie.[fn]« Accord entre le gouvernement de la République démocratique du Congo et la Force de résistance patriotique de l’Ituri (FRPI) », 28 février 2020.Hide Footnote

Après la mort de Ngudjolo fin mars 2020, son successeur à la tête de la Codeco, Olivier Ngabu Ngawi, a tenu un point de presse au bureau du gouverneur de la province le 4 mai. Il y a appelé les assaillants à mettre un terme aux combats et demandé à l’armée nationale un cessez-le-feu en vue de faciliter les négociations avec le gouvernement de Kinshasa.[fn]« Ituri : reddition du chef de la milice Codeco qui appelle à la cessation des hostilités », Bunia Actualité, 5 mai 2020 ; tweet de la province de l’Ituri, @provinceituri, compte officiel du gouvernement provincial de l’Ituri, 6:26pm, 4 mai 2020. Hide Footnote  Cependant, l’appel du tout nouveau chef rebelle n’a pas été suivi par tous les miliciens de la Codeco ; les attaques ont continué et se sont amplifiées, faisant notamment onze morts dans une attaque coordonnée le 14 mai dans les territoires de Djugu et de Mahagi.[fn]« Ituri : au moins 11 morts dans une double attaque des assaillants de Codeco à Mahagi et Djugu », Bunia Actualité, 15 mai 2020.Hide Footnote  Il est trop tôt pour dire si les négociations pourraient reprendre dans un avenir proche et à quelles conditions.

L’accord avec la FRPI pourrait paradoxalement compliquer les négociations avec les membres de la Codeco et des autres milices. En effet, les autorités sont désormais plus réticentes à poursuivre l’intégration des milices de l’Ituri au sein de l’armée, déjà saturée d’anciens rebelles et de miliciens. Le défi pour Tshisekedi sera d’obtenir une reddition des milices sans leur offrir une intégration au sein de l’armée. Pour ce faire, il aura besoin du soutien de la communauté lendu de l’Ituri, qui a déjà démontré sa capacité à amener la Codeco à la table des négociations, pour faire pression sur les milices et les encourager à privilégier la seule option viable, à savoir le retour à la vie civile.

Le gouvernement devra offrir aux milices les mêmes conditions que celles accordées à la FRPI.

En revanche, s’agissant de l’amnistie, le gouvernement devra offrir aux milices les mêmes conditions que celles accordées à la FRPI, notamment la sélection au cas par cas, en excluant les éléments coupables de crimes graves, qui devront être traduits en justice.[fn]L’accord entre le gouvernement et la FRPI exclut du champ de l’amnistie « les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les graves violations des droits de l’homme, les viols, les violences sexuelles et les crimes de génocide ».Hide Footnote  Tshisekedi devra tenter de convaincre les Hema de soutenir ce processus, malgré leur opposition de principe à l’amnistie.

En vue d’accélérer ce processus, le président devrait à la fois faciliter et financer le dialogue entre les Hema et les Lendu avec l’appui et le soutien du caucus des députés de l’Ituri. L’objectif est de parvenir à un consensus large sur les modalités de désarmement et les questions d’amnistie concernant la Codeco et les autres milices. La Monusco s’était dite prête à contribuer au processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR), qu’elle perçoit comme une étape importante dans la préparation de son retrait du pays, à condition que cela ne conduise pas à l’impunité des criminels.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant de la Monusco, Nairobi, juillet 2019 ; « RDC : à Kinshasa, Guterres souligne que les Nations unies n’abandonneront pas le peuple congolais », ONU Info, 2 septembre 2019.Hide Footnote

B. Réintégration dans la vie civile

La principale raison de l’échec des programmes de DDR précédents réside dans le manque d’engagement politique des autorités congolaises et leur incapacité à résoudre les questions qui sous-tendent la violence structurelle. Les autorités étaient réticentes à engager les fonds propres de l’Etat dans ces programmes et certains responsables politiques ont continué à soutenir un nombre de groupes rebelles pour les utiliser comme supplétifs dans l’armée et les renvoyer sur le terrain. Les programmes ne se sont pas non plus attaqués aux causes profondes des violences, telles que l’inégalité d’accès à la terre et le manque de perspectives économiques pour les jeunes.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate basé à Kinshasa, mai 2020.Hide Footnote

Les programmes de DDR devront reposer sur des structures d’accueil capables d’offrir des formations adaptées aux besoins économiques des miliciens démobilisés.

Afin d’assurer une paix plus durable et de compenser les miliciens qui n’obtiendront vraisemblablement pas de postes dans l’armée, le gouvernement devra faire des propositions concrètes. Il devrait notamment leur offrir des opportunités économiques afin d’éviter le phénomène de retour circulaire, cette « navigation entre vie civile et milice » qui caractérise l’Est de la RDC depuis plusieurs années.[fn]Koen Vlassenroot, Emery Mudinga et Josaphat Musamba, « Retour circulaire : navigation entre la vie de civil et de milicien à l’est de la RDC », Groupe d’études sur les conflits et la sécurité humaine, 12 mars 2020.Hide Footnote  Les programmes de DDR devront, pour ce faire, reposer sur des structures d’accueil capables d’offrir des formations adaptées aux besoins économiques des miliciens démobilisés. S’ils avaient la certitude de pouvoir gagner leur vie de façon non violente, la plupart des miliciens adhèreraient au processus.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la société civile, Bunia, juillet 2019 ; notables de l’Ituri, Kinshasa, octobre 2019.Hide Footnote  Avant l’épidémie de Covid-19, certains bailleurs de fonds étaient disposés à financer un tel processus à condition que le gouvernement y contribue activement.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates, Kinshasa, octobre 2019.Hide Footnote

Le gouvernement pourrait aussi mettre en place des programmes spécifiques afin de prendre en charge les populations traumatisées par de longues années de violence. Des programmes d’accompagnement psychologique et de guérison, à la fois pour les auteurs de crimes et pour leurs victimes, contribueraient à atténuer les effets de la violence. Des expériences similaires semblent avoir porté leurs fruits dans d’autres pays ayant vécu des situations de traumatisme – que ce soit la Sierra Leone après la guerre civile de 1991-2002 ou le Libéria après l’épidémie d’Ebola en 2014. L’Ituri pourrait être une province pilote en RDC, mais il serait ensuite possible d’envisager d’étendre ces programmes aux autres zones touchées par la violence.[fn]Entretien de Crisis Group, notables de l’Ituri, Kinshasa, octobre 2019.Hide Footnote

C. Dialogues aux niveaux local et provincial

Les négociations engagées par le gouvernement provincial de l’Ituri avec les milices ne peuvent constituer qu’une première étape pour mettre fin aux violences. Elles devraient être aussitôt suivies d’un dialogue entre chefs et notables locaux dans les zones les plus affectées par le conflit dans le territoire de Djugu, foyer de la crise, telles que Walendu-Pitsi, Walendu-Tatsi, Bahema-Nord et Bahema-Banywagi. Le gouvernement provincial devrait en particulier les encourager à se concerter régulièrement afin d’identifier les difficultés au niveau local qui favorisent l’éruption de la violence, notamment les litiges fonciers et l’accès aux ressources naturelles, et de proposer des mesures de prévention ainsi que des recommandations concernant la gestion sécuritaire.

En outre, un dialogue interiturien inclusif, comprenant toutes les communautés de la province – y compris celles non directement engagées dans la crise actuelle – servirait à traiter les problèmes dans leur globalité au lieu de les limiter à ceux des communautés lendu et hema. Ce dialogue devrait se concentrer sur les questions de gestion et d’affectation de ressources publiques qui risquent de devenir source de conflit intercommunautaire si elles manquent de transparence et d’équité.

Les autorités nationales devraient affecter des moyens financiers importants pour que l’Ituri puisse faire face à ces nombreux défis, notamment en matière de développement et de sécurisation des communautés. Kinshasa devrait, à cette fin, mobiliser ses partenaires bilatéraux traditionnels comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France, ainsi que la Banque mondiale, pour contribuer à un fonds spécial pour l’Ituri. La lutte contre le Covid-19 concentrera sans nul doute une grande partie des fonds disponibles, mais il est à espérer que le rétablissement de la paix en Ituri demeurera une priorité à la fois nationale et internationale.

D. Un rôle constructif pour les pays frontaliers

En réponse aux accusations mutuelles entre pays voisins, notamment l’Ouganda et le Rwanda, et pour mettre un terme au soutien que ces pays fournissent aux groupes armés transfrontaliers, Tshisekedi devrait placer la diplomatie régionale au centre de sa stratégie.[fn]Voir le briefing de Crisis Group, Eviter les guerres par procuration dans l’Est de la RDC et les Grands Lacs, op. cit.Hide Footnote

Dans cette perspective, le forum quadripartite (Angola, Ouganda, RDC et Rwanda), réuni pour la première fois à Luanda le 12 juillet 2019, peut servir de cadre utile pour atténuer les tensions entre Kampala et Kigali et désamorcer la situation en Ituri. Bien qu’informel et restreint, ce sommet – initié par Tshisekedi et son homologue angolais João Lourenço – s’inscrit dans le cadre de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL). Cet organisme intergouvernemental composé d’Etats de la région est l’un des garants de l’Accord-cadre pour la paix, la sécurité et la coopération de 2013.[fn]La Conférence internationale sur la région des Grands Lacs a été établie en 2000 à la suite des nombreux conflits politiques régionaux des années 1990. Elle compte douze Etats membres : l’Angola, le Burundi, le Kenya, l’Ouganda, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, la République du Congo, la République du Soudan du Sud, le Rwanda, le Soudan, la Tanzanie et la Zambie. Le 24 février 2013, à Addis-Abeba, onze pays ont signé l’Accord-cadre pour la paix, la sécurité et la coopération pour la République démocratique du Congo et la région pour mettre fin aux cycles récurrents de conflits. Il prévoit la nomination d’un envoyé spécial des Nations unies. L’accord-cadre enjoint aux pays de la région de « ne pas tolérer ni fournir une assistance ou un soutien quelconque à des groupes armés ».Hide Footnote  Jusqu’à présent, le forum quadripartite s’est focalisé sur les tensions bilatérales entre l’Ouganda et le Rwanda et le rôle joué par certains groupes armés du Nord-Kivu dans ces tensions. Les deux présidents, Tshisekedi et Lourenço, devraient désormais mettre le conflit en Ituri à l’ordre du jour, convenant ainsi que ce conflit revêt une dimension régionale.

Ainsi que l’avait déjà recommandé Crisis Group, le forum, avec l’appui de l’ONU et des membres du Conseil de sécurité, devrait faire pression sur l’Ouganda et le Rwanda pour qu’ils détaillent leurs allégations et fournissent les preuves du soutien matériel et politique qu’ils s’accusent mutuellement de fournir aux groupes armés dans l’Est de la RDC, y compris en Ituri.[fn]Voir le briefing de Crisis Group, Eviter les guerres par procuration dans l’Est de la RDC et les Grands Lacs, op. cit.Hide Footnote  Par la suite, le Groupe d’experts de l’ONU sur la RDC, mandaté par le Conseil de sécurité pour enquêter sur les allégations de soutien à des groupes armés et rendre publiques les preuves avérées, ainsi que le Mécanisme conjoint de vérification élargie de la CIRGL, qui a le même mandat au niveau régional, pourraient enquêter sur lesdites affirmations.[fn]Ibid.Hide Footnote  Cela pourrait aider les médiateurs soutenant le forum à pousser l’Ouganda et le Rwanda à discuter ouvertement de leurs accusations réciproques de soutien aux groupes armés dans l’Est du Congo en vue de déboucher sur un engagement des deux pays à mettre un terme à cet appui. La situation de l’Ituri devrait être débattue au cours de ces discussions.

VI. Conclusion

Le conflit en Ituri, dans une zone riche en ressources naturelles où circulent armes et anciens seigneurs de guerre, risque de mener à une escalade de la violence. Depuis décembre 2017, les autorités et la population locale s’inquiètent de cette crise qui pourrait s’aggraver et faire de nombreuses victimes. En outre, les interactions avec les groupes armés du Nord-Kivu et l’implication des pays frontaliers laissent craindre une extension géographique de la crise. Tshisekedi a fait de la violence dans l’Est de la RDC et du conflit en Ituri une priorité. La résolution de ce conflit constituerait un formidable élan pour sa présidence. Pour mener à bien cet immense chantier et parvenir à le financer, il aura besoin du soutien des partenaires nationaux et internationaux de la RDC ainsi que des pays de la région.

Nairobi/Bruxelles/Bunia/Kinshasa/Kampala, 15 juillet 2020

Annexe A : Carte des principales localités de l’Ituri citées dans le rapport

CRISISGROUP
CRISISGROUP
CRISISGROUP

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