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République démocratique du Congo : quel avenir pour le processus politique ?
République démocratique du Congo : quel avenir pour le processus politique ?
Kabila dévoile son jeu dans le poker électoral en République démocratique du Congo
Kabila dévoile son jeu dans le poker électoral en République démocratique du Congo
Congolese Catholic Church (CENCO) Bishops arrive to mediate talks between the opposition and the government of President Joseph Kabila in Kinshasa, DR Congo, on 21 December 2016. REUTERS/Thomas Mukoya
Commentary / Africa

République démocratique du Congo : quel avenir pour le processus politique ?

Les évêques catholiques de République démocratique du Congo (RDC) ont mis un terme à leurs efforts de médiation entre le président Kabila et une opposition profondément divisée. Sur fond d’insécurité croissante dans les provinces du Kasaï, la décision de Kabila de nommer un nouveau Premier ministre pourrait marquer le début d’un nouveau cycle de violences.

Ces dix derniers jours, d’importants évènements ont eu lieu en République démocratique du Congo (RDC) : la fin des efforts de l’Eglise catholique congolaise pour obtenir l’application de l’accord du 31 décembre, des violences en hausse dans les provinces du Kasaï, une nouvelle résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, et un discours du président Kabila annonçant la nomination imminente d’un nouveau Premier ministre. Dans quelle mesure ces évènements sont-ils liés ?

Le 31 décembre dernier, un accord politique inclusif, résultat de la médiation des évêques catholiques de RDC (Cenco), était signé par le gouvernement et l’opposition. Cet accord stipule que des élections doivent avoir lieu d’ici fin 2017, et qu’un gouvernement d’union nationale doit être formé en vue d’y parvenir. C’est le cadre actuel de toute réflexion au niveau national et international et il a obtenu un franc soutien via la résolution 2348 du 31 mars du Conseil de sécurité de l’ONU.

Trois mois plus tard, cependant, le nouveau gouvernement n’a pas encore été nommé. L’obstacle principal est le mode de désignation du Premier ministre – l’opposition souhaite proposer un seul candidat que le président pourra approuver, tandis que ce dernier souhaite sélectionner son Premier ministre à partir d’une liste de trois noms. Lorsque la Cenco a mis un terme à sa médiation et laissé l’initiative au président Kabila, celui-ci a organisé des consultations avec les signataires de l’accord. Le Rassemblement, principal groupe d’opposition, a refusé d’y participer.

Le 5 avril, une semaine après le renoncement de la Cenco, Kabila s’est adressé au parlement réuni en congrès. Dans un discours se voulant rassurant, il a déclaré que les élections seraient organisées selon un calendrier à paraitre sous peu. Affirmant qu’un consensus avait été trouvé sur le mode de désignation du Premier ministre, le président a donné au Rassemblement, dont doit être issu le Premier ministre, 48 heures pour lui présenter une liste de candidats. Il a assuré avoir obtenu un consensus sur « l’autorité de nomination », signe clair qu’il a l’intention de conserver la haute main sur la désignation, et le renvoi éventuel, du nouveau Premier ministre.

Le blocage politique a alimenté une agitation déjà croissante à travers le pays. Les tensions ont augmenté dans des villes comme Kinshasa, Lubumbashi et Goma, et un mouvement de protestation, l’opération « ville morte », a été largement suivi le 3 avril. Les violences se sont intensifiées au niveau provincial. En plus des conflits en cours dans les provinces orientales (Ituri, Nord et Sud-Kivu), de nouveaux affrontements ont été rapportés dans le Tanganyika, à la frontière avec le Soudan du Sud et dans la province du Kongo-Central.

De façon plus inquiétante, le conflit s’étend dans la région du Kasaï où des affrontements entre milices et forces de sécurité ont tué plusieurs centaines de personnes depuis août 2016. La découverte de charniers a déclenché une polémique internationale et pourrait entrainer la création d’une commission d’enquête sur des crimes de guerre. Cette intensification des tensions, qui prennent souvent racine dans des situations très locales, est alimentée par la perte de légitimité du gouvernement national tandis que le processus de transition politique stagne. Cela a également des conséquences humanitaires graves. Si les troubles se poursuivent en province, cela risque aussi de détourner l’attention et les ressources internationales de la question centrale de l’organisation des élections, et même de remettre en question la possibilité d’y parvenir.

Le blocage politique comme les violences en province ont eu des répercussions sur les négociations à l’ONU pour le renouvellement du mandat de la force de maintien de la paix et de stabilisation (Monusco). Le débat a été assombri par l’assassinat dans le Kasaï de deux membres du Groupe d’experts de l’ONU sur la RDC. Et alors que le Conseil de sécurité exprimait son soutien à l’accord de décembre, sur le terrain, les discussions visant à le mettre en œuvre se délitaient. La question s’est également retrouvée engloutie dans les pressions exercées à l’ONU par la nouvelle administration américaine pour obtenir des coupes budgétaires et une réduction du nombre des forces de maintien de la paix. S’il est certainement possible d’augmenter l’efficacité et la rentabilité de la Monusco, la réduction des troupes, et le moment choisi pour le faire, risquent d’occulter l’enjeu pourtant plus important qui consiste à bâtir une force plus flexible et plus réactive.

Qui sont les principaux acteurs et comment se positionnent-ils actuellement ?

Même si l’attention de la communauté internationale s’est focalisée sur l’agitation croissante, pour le président et sa coalition politique (appelée « la majorité »), les évènements de 2017 ont été très satisfaisants. Bien que la crise ait pour origine principale le refus du président Kabila de quitter ses fonctions (la Constitution limite le nombre de mandats présidentiels à deux), il a conservé l’initiative politique par sa mainmise sur un système politique clientéliste et sur l’appareil sécuritaire, et en raison de l’absence d’une opposition bien organisée. Au cours des longues négociations, la majorité n’a souffert aucune division interne (contrairement à 2015) et, en jouant la montre, elle a pu continuer à amasser des fonds, y compris grâce à des contrats miniers. D’autre part, le président Kabila, fidèle à sa stratégie habituelle consistant à rester au-dessus de la mêlée pour ensuite se présenter comme le conciliateur entre les parties en conflit, a pu garder la main haute dans les négociations en dépit de son manque de soutien populaire. Dans son discours du 5 avril, il a clairement rendu l’opposition responsable des retards et indiqué qu’il ne dépendait que d’elle de trouver une solution.

L’opposition, en particulier le Rassemblement, comptent sur l’insatisfaction populaire et la pression internationale pour maintenir leur cohérence et pousser le gouvernement à faire des concessions. L’accord du 31 décembre a ouvert la voie à leur entrée au gouvernement, où ils espèrent être en mesure de superviser la préparation des élections, renforcer leur cohérence interne, et acculer le président Kabila et sa majorité. Mais l’opposition congolaise a tendance à se diviser lorsque se profile la possibilité d’entrer au gouvernement. Sa cohésion a récemment été mise à mal par le décès du dirigeant historique Etienne Tshisekedi, le 1er février. Dirigeant incontesté de l’opposition, il devait présider le Conseil de suivi de l’accord du 31 décembre. Le principal groupe d’opposition, le Rassemblement, tente maintenant d’obtenir que son fils Félix soit nommé Premier ministre mais il ne bénéficie pas du même soutien que son père au sein de l’opposition ou auprès de la population, et il sera moins en mesure de légitimer un éventuel compromis avec le régime. L’autre grande figure de l’opposition, Moïse Katumbi, demeure en exil où il essaie de maintenir sa popularité, mais sa capacité à mobiliser du soutien politique à l’intérieur du pays reste à prouver. Le Rassemblement ne s’attendait pas à la fin de la médiation de la Cenco et a refusé de rencontrer le président Kabila, insistant pour que la Cenco continue à jouer un rôle et que l’ONU maintienne ses bons offices. Il n’accepte pas que Kabila puisse être à la fois protagoniste et médiateur, et appelle maintenant à des manifestations, une tactique potentiellement dangereuse puisqu’elle pourrait entrainer de nouvelles violences mais également révéler la capacité probablement limitée de l’opposition à mobiliser.

Avant 2016, les évêques catholiques de la Cenco ont utilisé leur légitimité et leurs réseaux nationaux uniques pour faire pression en faveur du respect de la Constitution, en dénonçant le projet du régime de rester au pouvoir. Mais en 2016, ils ont modéré leur position, et ont accepté de jouer un rôle de médiation lorsque l’accord d’octobre obtenu sous l’égide de l’Union africaine (UA) s’est révélé impossible à mettre en œuvre. L’accord du 31 décembre est une réussite importante, soutenu bien plus largement par l’opposition et la population. Mais les évènements qui ont eu lieu depuis ont montré que la force même de l’Eglise – son réseau extrêmement dense de représentation locale – est devenue sa faiblesse, à la fois parce qu’il est difficile de négocier un consensus au sein de l’Eglise nationale toute entière et parce que sa participation l’a récemment exposée aux pressions, voire aux violences de la population.

Face aux difficultés à trouver un accord sur les modalités de désignation d’un nouveau Premier ministre, première étape dans la mise en œuvre de l’accord de décembre, l’Eglise a renoncé à son rôle de médiation. Dans sa déclaration du 27 mars, le président de la Cenco a critiqué la majorité comme l’opposition pour leur incapacité à faire des compromis. L’Eglise craint clairement que ces querelles prolongées compromettent sa propre crédibilité. Face à des acteurs politiques obsédés par les gains de court terme, elle n’a pu que constater les limites de son autorité morale. Les dirigeants de l’Eglise ont rencontré le président Kabila et lui ont de fait confié la tâche de faire avancer le processus.

Comment la population congolaise réagit-elle ?

La population reste la grande inconnue. Elle est mise sous pression par la hausse des prix, et est généralement frustrée par la classe politique dans son ensemble. L’accord de décembre a apporté un peu d’espoir, qui a été progressivement déçu. La fin de la médiation de l’Eglise a provoqué manifestations et incidents dans plusieurs villes, y compris Kinshasa, Lubumbashi et Goma, même si leur portée a été limitée. La grève générale du 3 avril, largement suivie, est plus significative. Néanmoins, dans la mesure où c’était le premier jour des vacances scolaires, cela n’est pas forcément le signe d’une forte volonté de s’engager dans des protestations politiques. L’opposition a appelé à une nouvelle série, plus importante, de manifestations le 10 avril. Comme par le passé, de tels mouvements risquent de déclencher des violences.

Plus que la crise politique, ce sont les répercussions sociales de la crise économique qui préoccupent la population. Ses conditions de vie, déjà difficiles, se dégradent alors que le franc congolais ne cesse de perdre de sa valeur et que les prix des denrées alimentaires de base et des transports commencent à augmenter. Dans la mesure où les forces politiques et sociales sont incapables de canaliser cette frustration, il devient de plus en plus probable que la violence urbaine explose ou que certains rejoignent des insurrections aux contours flous – comme c’est le cas dans le Kasaï.

L’accord du 31 décembre peut-il être sauvé, et quels sont les défis immédiats ?

Malgré la fin de la médiation de l’Eglise, il n’y a à l’heure actuelle aucune alternative évidente à l’accord du 31 décembre, qui continue à bénéficier d’un large soutien. Dans son discours du 5 avril, le président a assuré qu’il avançait dans sa mise en œuvre, s’efforçant ainsi de démontrer qu’il continue à travailler comme si de rien n’était. Mais encouragé par les divisions d’une opposition qui manque d’approche stratégique ou de long terme, son camp politique ne manquera pas d’en déduire qu’il peut mener la danse. Ainsi, même si l’accord reste intact, il se vide de son contenu. Une fois qu’un Premier ministre est nommé, les deux camps politiques lutteront pied à pied pour obtenir les postes ministériels les plus puissants et lucratifs. Chaque once de pouvoir fera l’objet d’une lutte et la nomination d’un nouveau gouvernement, avec les 54 ministres prévus par l’accord, sera tout sauf évidente.

Une fois formé, le défi principal pour le nouveau gouvernement sera financier. Malgré les richesses du pays, le budget du gouvernement est complètement insuffisant. L’incertitude politique pèse sur l’économie et ébranle la devise. Le financement des élections sera un défi supplémentaire et les bailleurs, y compris ceux qui ont apporté leur aide par le passé, seront réticents à s’engager de crainte que celles-ci n’aient pas lieu ou qu’ils deviennent des boucs émissaires commodes si les fonds ne suffisent pas à couvrir les besoins.

Enfin, le nouveau gouvernement devra faire face à l’insécurité croissante dans tout le pays, et ce avec une autorité minimale sur les forces de sécurité, qui ont tendance à rendre compte directement au président et à s’affranchir de tout contrôle politique.

Est-il réaliste d’envisager des élections en 2017, et quelles sont les perspectives à plus long terme ?

D’un point de vue technique, des progrès ont été accomplis. L’enregistrement des électeurs a maintenant atteint 50 pour cent de l’objectif au niveau national. Même dans les provinces affectées par les violences, comme le Nord-Kivu, où Crisis Group s’est récemment rendu, les habitants sont nombreux à s’inscrire. La Commission électorale a des capacités locales importantes, développées au cours des deux élections précédentes (2006 et 2011), et la population tient vraiment à ce que les élections aient lieu.

Mais les compétences techniques ne suffisent pas en l’absence de volonté politique. La Commission électorale, à court de fonds, est à la merci du gouvernement central et rien ne porte à croire que la majorité renonce à tenter de retarder les élections autant que possible. Une opposition affaiblie aura du mal à contrecarrer ces manœuvres, même en étant au gouvernement. Des troubles sociaux en hausse, surtout s’ils s’accompagnent d’importants déplacements de population, pourraient rendre le processus encore plus compliqué.

Dans de telles conditions, il sera difficile d’organiser des élections en 2017. Une nouvelle médiation sera alors nécessaire, avec le risque accru d’une stagnation à plus long terme. Mais l’élan créé par l’enregistrement des électeurs et la volonté forte de la population sont des facteurs importants. Continuer sur cette lancée, y compris en publiant un calendrier électoral réaliste et consensuel, est plus important que de respecter la date butoir de décembre. Il faut espérer que, petit à petit, des progrès irréversibles soient accomplis de sorte que la tenue des élections devienne inévitable. Dans ses déclarations du 5 avril, le président Kabila a souligné avec fermeté qu’il ne tolèrera pas d’ingérence étrangère dans la gestion et la conduite des élections à venir. Dans son viseur se trouvent la communauté internationale et l’ONU, qui entendent jouer un important rôle de soutien.

Que peuvent maintenant faire l’ONU et les grandes puissances, y compris dans la région ?

Même si l’accord du 31 décembre a obtenu le soutien des puissances internationales, une médiation internationale a dans l’immédiat peu de chances de le faire avancer. L’UA a fait son possible en 2016 mais son offre de médiation, menée par Edem Kodjo, ancien Premier ministre togolais et membre du Groupe des sages de l’UA, a été rejetée par l’opposition. Les puissances régionales au sud de la RDC (Afrique du Sud et Angola) n’ont pas non plus la confiance de l’opposition. Le dernier sommet de la Communauté de développement d’Afrique australe (Southern African Development Community, SADC) a été perçu comme favorisant le régime. L’UA a cependant indiqué qu’elle demeurait investie et il faudra peut-être de nouveau faire appel à une médiation africaine pour débloquer le processus, sans doute après plusieurs mois de manœuvres internes. Le gouvernement fera tout son possible pour que le processus reste entre des mains sous-régionales et africaines.

Sur le terrain, la force de l’ONU (Monusco) fait face à d’énormes défis. Ses troupes, presque toutes stationnées dans les provinces du Kivu, sont mal placées pour réagir aux poussées de violences dans d’autres parties du pays. Le programme de « transformation de la force » de l’ONU, censé créer une force plus flexible et réactive, ne progresse que très lentement. La Monusco est parvenue à déployer des troupes et des forces de police dans le Kasaï, mais là comme ailleurs, elle doit faire face à un environnement extrêmement contraignant puisque le gouvernement ne souhaite pas voir des troupes et des unités des droits humains de l’ONU s’intéresser de trop près aux troubles en province. Les bons offices politiques du représentant spécial de l’ONU demeurent cependant importants et le soutien logistique à la Commission électorale reste indispensable.

Les négociations qui ont eu lieu en mars au Conseil de sécurité de l’ONU ont réduit le nombre de soldats de la Monusco, mais moins qu’on ne l’avait craint. La proposition de lui ajouter un nouvel élément policier a été rejetée et ce en dépit du fait qu’une telle réforme – échanger des soldats contre des policiers – aurait été logique étant donnés les nouveaux défis auxquels la Monusco doit faire face, notamment prévenir les violences contre les populations civiles dans les zones urbaines. La réduction de la force, décidée en dépit des violences dans le Kasaï, résulte d’une volonté forte de la nouvelle administration américaine de réformer le maintien de la paix de l’ONU. S’il est légitime de poser la question de l’efficacité d’une force telle que Monusco, le moment est mal choisi. A Kinshasa, cette décision a été perçue comme une concession faite au gouvernement, qui a longtemps poussé pour une telle réduction, à un moment où la pression internationale est plus que jamais nécessaire pour éviter de nouveaux retards dans l’organisation des élections. Plus globalement, depuis le changement d’administration, les Etats-Unis, qui étaient parmi les premiers à exercer une pression internationale, se sont largement repliés dans le silence.

L’Union européenne, un bailleur de fonds essentiel et une possible source de financement des élections, semble peu à même de jouer un rôle de médiation. Elle a récemment menacé de nouvelles sanctions toute personne faisant obstruction à l’organisation des élections, de sorte qu’elle est maintenant perçue comme étant plutôt hostile au gouvernement. Les positions internationales sont donc en pleine évolution à un moment où une bonne dose de fermeté serait nécessaire afin d’éviter une nouvelle dérive. La pression internationale a joué un rôle majeur dans l’adoption de l’accord du 31 décembre. Des dates doivent maintenant être fixées pour chaque étape de l’organisation des élections, et les bailleurs potentiels doivent se préparer à apporter leur soutien financier au processus électoral et à l’économie. Le Conseil de sécurité de l’ONU et le Conseil de paix et de sécurité de l’UA devront aussi faire montre d’un soutien politique sans faille à la Monusco et à la communauté onusienne des droits humains. Une diplomatie tranquille et un plus grand engagement des puissances et organisations africaines auprès des dirigeants de l’opposition sont nécessaires pour ouvrir la voie à toute nouvelle tentative de médiation.

Congolese gather at a bar in Kinshasa to watch the President of the Democratic Republic of the Congo, Joseph Kabila, addressing the nation, on 19 July 2018. AFP/John Wessels
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Kabila dévoile son jeu dans le poker électoral en République démocratique du Congo

As election preparations in the Democratic Republic of Congo proceed, President Joseph Kabila has announced he will not run for re-election. He may hope this important move will relieve outside pressure for free and fair elections. International actors should keep up the scrutiny.

Le 8 août 2018, date limite de dépôt des candidatures, la coalition au pouvoir en République démocratique du Congo (RDC) a annoncé qu’Emmanuel Ramazani Shadari serait son candidat à l’élection présidentielle prévue le 23 décembre. L’annonce a mis fin, pour le moment, aux spéculations sur une candidature du président Joseph Kabila à un troisième mandat, en violation de la Constitution de 2006. Kabila a finalement choisi de désigner un fidèle dauphin à sa succession. Sa décision de se retirer de la course est un progrès majeur et le fruit d’années de pressions tant de la part des Congolais que d’acteurs étrangers.

En choisissant un nouveau candidat, le pouvoir a montré son intention de participer à l’élection sans Kabila. Il espère probablement que la pression nationale et internationale pour un scrutin libre et équitable s’atténuera maintenant que la Constitution a de fortes chances d’être respectée. Kabila va en effet être enclin à souligner qu’il a fait ce qu’il avait toujours dit qu’il ferait, respecter la Constitution, et que les acteurs internationaux devraient par conséquent s’effacer. Si la vigilance devait effectivement diminuer, cela laisserait le pouvoir en place aux commandes. Il pourrait contrôler à sa guise les procédures électorales et le calendrier. Le risque de manipulation demeurerait.

Même s’il semble probable que Kabila respecte la Constitution et quitte ses fonctions, un vote entaché d’irrégularités risquerait de provoquer une nouvelle crise politique, ce qui pourrait avoir des conséquences néfastes pour le pays et ses voisins. Pour éviter une telle situation, les acteurs internationaux, principalement l’Union africaine (UA) et la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), devraient continuer d’observer attentivement le processus électoral en RDC. En particulier, ils devraient prendre des mesures pour renforcer la crédibilité du scrutin, en encourageant une vérification du registre des électeurs et l’inspection des machines à voter, et faire pression sur le pouvoir de Kabila pour qu’il relâche la répression politique.

Pressions sur la coalition au pouvoir

L’élection présidentielle devait avoir lieu en décembre 2016. Les machinations du pouvoir pour se maintenir en place, d’abord en tentant de modifier la Constitution pour que Joseph Kabila puisse briguer un troisième mandat, puis en reportant le scrutin, ont plongé le pays dans une profonde crise politique. L’Eglise catholique, une institution centrale dans ce pays et influente depuis longtemps sur la scène politique, est intervenue comme médiateur entre le gouvernement, les partis politiques et les organisations de la société civile. Ceci a abouti à l’accord de la Saint-Sylvestre du 31 décembre 2016. Ce texte a servi de base pour gérer le retard électoral, sauvegarder la limite constitutionnelle du nombre de mandats présidentiels, et assouplir les restrictions relatives aux libertés politiques.

Malgré l’accord, le pouvoir a tout fait pour conserver la main, comme Crisis Group l’a relaté en 2017 et 2018. Il a saboté la mise en œuvre de l’accord de la Saint-Sylvestre, notamment en nommant un nouveau Premier ministre sans mener de consultations élargies, et en continuant à poursuivre des personnalités de l’opposition pour des motifs politiques. Le pouvoir a aussi ignoré les préoccupations de l’opposition et des observateurs étrangers sur les préparatifs électoraux.

Tout est en place pour que Kabila conserve une très grande influence même en dehors de la présidence.

Au cours des mois qui ont précédé l’échéance du 8 août, des acteurs africains et internationaux ont accentué la pression sur le pouvoir pour qu’il se conforme à la Constitution et à l’accord de la Saint-Sylvestre. Le président angolais João Lourenço a ainsi déclaré lors d’une conférence de presse en mai dernier, au palais de l’Elysée à Paris, que Kabila ne devait pas briguer de nouveau mandat. Des acteurs congolais ont également joué un rôle clé. Dans les jours qui ont précédé l’annonce de Kabila, des militants de la société civile congolaise, dont l’organisation laïque de l’Eglise catholique, ont menacé d’organiser de nouvelles manifestations s’il cherchait à se faire réélire.

Le pouvoir a encore une fois tenté de résister. En juillet, il a unilatéralement annulé les visites du secrétaire général de l’ONU António Guterres, du président de la Commission de l’UA Moussa Faki Mahamat et de l’ambassadrice des Etats-Unis à l’ONU Nikki Haley. Tous auraient rendu manifeste la pression internationale en faveur d’une transition. Quelques semaines plus tard, le pouvoir s’est tourné vers plusieurs voisins pour faire baisser la pression. Kabila a effectué une visite de deux jours en Angola et envoyé une large délégation au Rwanda.

Il est clair qu’en fin de compte, la pression a été efficace, puisque le pouvoir n’a pas modifié la Constitution pour permettre à Kabila d’être à nouveau candidat et a désigné Shadari comme successeur. Cependant, s’il a accédé à la demande principale, il a réussi jusqu’à présent à orienter les préparatifs électoraux en sa faveur et montré qu’il n’avait pas joué sa dernière carte.

L’avenir de Shadari et de Kabila

Comme prévu, Kabila a attendu le dernier moment pour prendre une décision sur la désignation d’un candidat à la présidentielle, laissant dans le doute sa propre alliance politique, la « majorité présidentielle ». Son choix de successeur potentiel en a surpris plus d’un. Contrairement à d’autres personnes qu’il aurait pu nommer, le député Shadari, 57 ans, ressemble plus à un soldat qu’à un général. Originaire de la province du Maniema à l’Est, où la mère de Kabila est née, il est resté résolument fidèle aux Kabila depuis que le père de Joseph, Laurent, a pris le pouvoir des mains de Mobutu Sese Seko en 1997. Shadari a pris la tête du bloc parlementaire majoritaire de Kabila en 2012, et a été vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur de décembre 2016 à février 2018. L’Union européenne l’a inscrit en mai 2017 sur une liste de sanctions pour son rôle présumé dans la violente répression contre des manifestants dans plusieurs villes et dans la région du Kasaï lorsqu’il était ministre de l’Intérieur.

À l’heure actuelle, il occupe le poste de secrétaire permanent du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD). Le parti est le plus important et le plus dynamique au sein du bloc majoritaire, qui porte maintenant le nom de Front commun pour le Congo. Il a passé les derniers mois à voyager dans plusieurs provinces à bord de l’avion de campagne du PPRD, pour mieux se faire connaitre des députés du parti, des administrations territoriales et provinciales, et des chefs traditionnels.

En l’absence de certitude sur l’identité des candidats, il est peu probable que l’opposition parvienne à se rassembler derrière un candidat unique.

En nommant Shadari, et non une personnalité plus connue disposant d’une base indépendante comme Matata Ponyo ou Aubin Minaku, Kabila se prépare à exercer son pouvoir en coulisses. En rétrospective, il semble qu’il ait fait part de son intention le 19 juillet, dans une déclaration très attendue devant les chambres rassemblées du Parlement. Il a commencé en plaisantant : « Je sens des tensions dans la pièce ». Il s’est ensuite exclamé : « Comprenez ma passion pour le Congo ! », une référence à la formule « Comprenez mon émotion » utilisée par Mobutu dans son discours d’avril 1990, dans lequel il annonçait se mettre en retrait de son parti. Kabila a exprimé son sentiment patriotique mais n’a fait aucune concession politique. Le discours était en cela une provocation : tandis que le monde attendait des annonces importantes, Kabila a fait comprendre qu’il était le seul décisionnaire.

Lorsqu’il quittera ses fonctions, il devrait devenir président du PPRD, un poste nouvellement créé. Il restera aussi chef politique du Front commun. La Constitution fait de Kabila un sénateur à vie, et une loi récemment adoptée sur les anciens présidents lui procure encore plus d’avantages, comme un important dispositif de sécurité, un passeport diplomatique et un logement permanent. Il a placé plusieurs autres fidèles à des postes clés, comme le général John Numbi au poste d’inspecteur général de l’armée et Norbert Nkulu, nommé juge à la Cour constitutionnelle. Tout est en place pour que Kabila conserve une très grande influence même en dehors de la présidence.

Les semaines à venir diront si d’autres poids lourds du pouvoir se rangeront docilement derrière Shadari. Un certain mécontentement pourrait surgir dans la région du Katanga, dans le Sud-Est. Les Katangais craignent depuis longtemps l’influence des politiciens de la province voisine du Maniema au sein du pouvoir de Kabila. Les récentes nominations de Numbi et de Nkulu, deux figures de l’ethnie luba du Katanga, pourraient avoir été annoncées dans le but de calmer les élites locales. La décision de Kabila d’attendre la dernière minute pour désigner son successeur visait probablement à empêcher de potentiels candidats dissidents de la majorité (Katangais ou autres) d’entrer dans la course. Cela dit, si Kabila semble avoir conçu ce scénario pour faire avancer ses intérêts, rien ne garantit qu’au bout du compte Shadari les protégera, lui et son cercle rapproché, s’il devient président. En Angola, pays voisin de la RDC, où le président sortant a aussi essayé de mettre en scène une transition, le nouveau président Lourenço n’a pas perdu de temps pour tourner le dos à l’entourage de son ancien mentor José Eduardo dos Santos, en particulier à sa famille.

Compte à rebours avant le scrutin

Plus d’une vingtaine de candidatures à l’élection présidentielle ont été déposées. Trois candidats sont d’importantes figures de l’opposition : Jean-Pierre Bemba (Mouvement de libération du Congo), finaliste de l’élection présidentielle de 2006 qui a été acquitté des accusations de crimes de guerre par la Cour pénale internationale en juin ; Félix Tshisekedi (Union pour la démocratie et le progrès social), fils d’Etienne Tshisekedi, le défunt chef de l’opposition arrivé deuxième lors du scrutin présidentiel de 2011 ; et Vital Kamerhe (Union pour la nation congolaise), un ancien allié de Kabila venu du Sud-Kivu qui a terminé troisième en 2011. Moïse Katumbi, chef d’Ensemble, une coalition de partis politiques, et l’un des plus sérieux aspirants à la présidence, est absent de la liste. En violation de l’accord de la Saint-Sylvestre, le pouvoir a interdit son retour dans le pays pendant le processus de dépôt des candidatures. Le pouvoir a plusieurs affaires judiciaires en cours contre Katumbi. Une commission mise sur pied par l’Eglise catholique a qualifié ces affaires de mascarade, et les alliés de Katumbi ont introduit un recours pour lui permettre de déposer une candidature en retard.

De toute évidence, le grand nombre de candidats sert les intérêts du pouvoir. Conformément à un amendement constitutionnel de 2011, l’élection aura lieu en un seul tour, et le candidat remportant la majorité relative des voix sortira vainqueur. Dans une déclaration conjointe après que Kabila a annoncé qu’il renonçait à une candidature, les dirigeants de l’opposition se sont engagés à s’unir derrière un candidat unique. Mais cet accord est fragile : le choix d’un dauphin relativement peu connu pourrait amener les concurrents de Shadari à penser qu’ils peuvent le battre sans avoir à former des coalitions, ce qui minerait l’indispensable unité de l’opposition.

La résistance active de plusieurs segments de la société congolaise dans l’ensemble du pays et la mobilisation des acteurs régionaux et internationaux ont aidé à contrecarrer les plans initiaux du pouvoir.

La Commission électorale nationale indépendante (CENI) pourrait encore rejeter certaines candidatures. Elle publiera une liste préliminaire le 24 août, de façon à laisser assez de temps pour des recours en cas de problème juridique. Une liste définitive sera publiée le 19 septembre, soit trois mois avant l’élection. Les commentaires des politiciens du Front commun, selon lesquels Bemba serait inéligible pour des motifs juridiques, sont particulièrement inquiétants. Alors que Bemba a été acquitté de crimes de guerre, une deuxième affaire de subordination de témoins est en instance à la Cour pénale internationale. Des avocats congolais cherchent maintenant à déterminer si cette accusation peut être considérée comme un cas de corruption en vertu de la loi congolaise. Dans l’affirmative, Bemba serait écarté. Comme le refus d’autoriser Katumbi à déposer sa candidature, de telles discussions donnent l’impression que le pouvoir cherche une élection « à la carte » lui permettant de choisir ses adversaires. En l’absence de certitude sur l’identité des candidats, il est peu probable que l’opposition parvienne à se rassembler derrière un candidat unique.

En principe, l’élection peut avoir lieu le 23 décembre, comme prévu. Mais d’importantes inquiétudes persistent quant à la transparence du scrutin et à la réelle volonté du gouvernement de poursuivre sur cette voie. Les principaux groupes d’opposition partagent plusieurs de ces préoccupations. La plus cruciale concerne le registre des électeurs. Un contrôle du registre, réalisé par l’Organisation internationale de la francophonie, a permis d’identifier un nombre considérable d’électeurs présentant des données manquantes, et a ravivé les craintes d’électeurs « fantômes ».  L’opposition demande que jusqu’à dix millions d’électeurs soient retirés du registre. De même, la décision de la CENI d’utiliser des machines à voter plutôt que des bulletins papier est particulièrement controversée puisque la technologie n’a pas été mise à l’essai et que les électeurs, surtout dans les zones rurales, sont habitués à exprimer leur choix sur papier. Certaines voix s’inquiètent d’éventuelles fraudes et de l’impact de l’utilisation de machines sur le financement du scrutin. L’Eglise catholique a demandé un contrôle indépendant de ce matériel, mais son appel n’a pas été entendu. L’opposition, quant à elle, veut le retrait des machines. Un autre enjeu concerne la composition de la CENI elle-même, en particulier le non-remplacement du représentant de l’Union pour la démocratie et le progrès social, en violation du droit du parti. Enfin, le climat politique général pose problème : plusieurs politiciens sont encore en prison et les services de sécurité restreignent considérablement la capacité des partis à organiser des rassemblements et d’autres activités de campagne.

Les acteurs internationaux, particulièrement ceux de la région, ont encore le temps de pousser la CENI et le gouvernement congolais à répondre à ces préoccupations. Cependant, tout changement majeur (par exemple, revenir au bulletin de vote papier ou procéder à un examen approfondi du registre des électeurs) pourrait nécessiter beaucoup de temps et de ressources. La RDC ne peut pas non plus compter sur une aide importante de l’ONU ou des acteurs occidentaux en la matière, puisque le gouvernement et la CENI ont décidé de limiter la participation extérieure aux préparatifs électoraux.

Une surveillance nécessaire

Kabila n’étant officiellement plus dans la course, le pouvoir pourrait penser qu’il peut maintenant manœuvrer librement pour rester aux commandes. Il pourrait choisir parmi plusieurs options : aller à l’élection, en comptant sur la baisse d’attention au niveau international, et utiliser un ou plusieurs de ses divers avantages pour gagner ; ou encore, surtout si l’opposition s’unit derrière un candidat unique, invoquer la nécessité d’engager des réformes électorales pour reporter le vote. Tout retard important pourrait porter préjudice au processus de la Saint-Sylvestre et donner lieu à de nouvelles tentatives de modification de la Constitution afin que Kabila reste au pouvoir. L’insécurité dans certaines régions du pays pourrait également être invoquée pour reporter une nouvelle fois l’élection.

Pour rester sur la voie d’une élection crédible, les acteurs internationaux, surtout l’UA et la SADC, devraient observer attentivement le processus électoral et continuer de faire pression au plus haut niveau. Le 14 août, les acteurs régionaux se sont réunis en sommet, à l’initiative de l’Angola, et ont réitéré leur volonté de rester mobilisés jusqu’au bout du processus électoral. Par le biais de leurs experts électoraux et d’autres représentants sur le terrain, les acteurs régionaux peuvent contribuer à améliorer la qualité et la transparence des préparatifs électoraux. L’UA et la SADC devraient :

  • Aider à accroître la confiance du public à l’égard du registre des électeurs, en particulier en faisant pression sur la CENI pour qu’elle publie de façon rapide et transparente les listes provisoires d’électeurs pour permettre à ces derniers, à la société civile et aux partis de l’opposition de procéder à un minimum de vérifications et de corrections ;
     
  • Pousser la CENI à s’assurer que, tandis qu’elle déploie des machines à voter dans l’ensemble du pays, elle autorise les experts nationaux et internationaux à les inspecter pour que le public puisse prendre confiance. Dans les zones où les machines pourraient causer des problèmes logistiques spécifiques, la CENI devrait se préparer à la possibilité d’utiliser des bulletins papier classiques ;
     
  • Inciter le bureau de l’Assemblée nationale à faire en sorte que l’Assemblée agisse vite pour permettre à l’Union pour la démocratie et le progrès social de remplacer son représentant à la CENI ; et
     
  • Amener le gouvernement à ouvrir l’espace politique, notamment en autorisant les manifestations publiques, en libérant les prisonniers politiques et en cessant les poursuites motivées par des considérations politiques.


Etant données la fragilité du climat sociopolitique et la crise de légitimité en cours, suscitée par le maintien en fonction du président au-delà de la fin officielle de son second mandat, la décision de Kabila de ne pas se représenter est un progrès indéniable. La résistance active de plusieurs segments de la société congolaise dans l’ensemble du pays et la mobilisation des acteurs régionaux et internationaux ont aidé à contrecarrer les plans initiaux du pouvoir. Cependant, il faut en faire davantage pour améliorer la qualité et la légitimité du vote car une élection controversée et entachée d’irrégularités au mieux perpétuerait les tensions actuelles et, dans le pire des cas, déstabiliserait encore plus le pays (voire la région).  

L’élection du 23 décembre ne constitue qu’une première étape vers la stabilisation d’un pays qui a peu avancé depuis la fin des guerres meurtrières qui ont fait rage entre 1998 et 2003. Mais elle pourrait être cruciale. Alors que les préparatifs se poursuivent, les voisins de la RDC et les institutions régionales devraient faire tout ce qui est en leur pouvoir pour que cette élection constitue un pas en avant, et non en arrière.