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République démocratique du Congo : quel avenir pour le processus politique ?
République démocratique du Congo : quel avenir pour le processus politique ?
Congolese Catholic Church (CENCO) Bishops arrive to mediate talks between the opposition and the government of President Joseph Kabila in Kinshasa, DR Congo, on 21 December 2016. REUTERS/Thomas Mukoya
Commentary / Africa

République démocratique du Congo : quel avenir pour le processus politique ?

Les évêques catholiques de République démocratique du Congo (RDC) ont mis un terme à leurs efforts de médiation entre le président Kabila et une opposition profondément divisée. Sur fond d’insécurité croissante dans les provinces du Kasaï, la décision de Kabila de nommer un nouveau Premier ministre pourrait marquer le début d’un nouveau cycle de violences.

Ces dix derniers jours, d’importants évènements ont eu lieu en République démocratique du Congo (RDC) : la fin des efforts de l’Eglise catholique congolaise pour obtenir l’application de l’accord du 31 décembre, des violences en hausse dans les provinces du Kasaï, une nouvelle résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, et un discours du président Kabila annonçant la nomination imminente d’un nouveau Premier ministre. Dans quelle mesure ces évènements sont-ils liés ?

Le 31 décembre dernier, un accord politique inclusif, résultat de la médiation des évêques catholiques de RDC (Cenco), était signé par le gouvernement et l’opposition. Cet accord stipule que des élections doivent avoir lieu d’ici fin 2017, et qu’un gouvernement d’union nationale doit être formé en vue d’y parvenir. C’est le cadre actuel de toute réflexion au niveau national et international et il a obtenu un franc soutien via la résolution 2348 du 31 mars du Conseil de sécurité de l’ONU.

Trois mois plus tard, cependant, le nouveau gouvernement n’a pas encore été nommé. L’obstacle principal est le mode de désignation du Premier ministre – l’opposition souhaite proposer un seul candidat que le président pourra approuver, tandis que ce dernier souhaite sélectionner son Premier ministre à partir d’une liste de trois noms. Lorsque la Cenco a mis un terme à sa médiation et laissé l’initiative au président Kabila, celui-ci a organisé des consultations avec les signataires de l’accord. Le Rassemblement, principal groupe d’opposition, a refusé d’y participer.

Le 5 avril, une semaine après le renoncement de la Cenco, Kabila s’est adressé au parlement réuni en congrès. Dans un discours se voulant rassurant, il a déclaré que les élections seraient organisées selon un calendrier à paraitre sous peu. Affirmant qu’un consensus avait été trouvé sur le mode de désignation du Premier ministre, le président a donné au Rassemblement, dont doit être issu le Premier ministre, 48 heures pour lui présenter une liste de candidats. Il a assuré avoir obtenu un consensus sur « l’autorité de nomination », signe clair qu’il a l’intention de conserver la haute main sur la désignation, et le renvoi éventuel, du nouveau Premier ministre.

Le blocage politique a alimenté une agitation déjà croissante à travers le pays. Les tensions ont augmenté dans des villes comme Kinshasa, Lubumbashi et Goma, et un mouvement de protestation, l’opération « ville morte », a été largement suivi le 3 avril. Les violences se sont intensifiées au niveau provincial. En plus des conflits en cours dans les provinces orientales (Ituri, Nord et Sud-Kivu), de nouveaux affrontements ont été rapportés dans le Tanganyika, à la frontière avec le Soudan du Sud et dans la province du Kongo-Central.

De façon plus inquiétante, le conflit s’étend dans la région du Kasaï où des affrontements entre milices et forces de sécurité ont tué plusieurs centaines de personnes depuis août 2016. La découverte de charniers a déclenché une polémique internationale et pourrait entrainer la création d’une commission d’enquête sur des crimes de guerre. Cette intensification des tensions, qui prennent souvent racine dans des situations très locales, est alimentée par la perte de légitimité du gouvernement national tandis que le processus de transition politique stagne. Cela a également des conséquences humanitaires graves. Si les troubles se poursuivent en province, cela risque aussi de détourner l’attention et les ressources internationales de la question centrale de l’organisation des élections, et même de remettre en question la possibilité d’y parvenir.

Le blocage politique comme les violences en province ont eu des répercussions sur les négociations à l’ONU pour le renouvellement du mandat de la force de maintien de la paix et de stabilisation (Monusco). Le débat a été assombri par l’assassinat dans le Kasaï de deux membres du Groupe d’experts de l’ONU sur la RDC. Et alors que le Conseil de sécurité exprimait son soutien à l’accord de décembre, sur le terrain, les discussions visant à le mettre en œuvre se délitaient. La question s’est également retrouvée engloutie dans les pressions exercées à l’ONU par la nouvelle administration américaine pour obtenir des coupes budgétaires et une réduction du nombre des forces de maintien de la paix. S’il est certainement possible d’augmenter l’efficacité et la rentabilité de la Monusco, la réduction des troupes, et le moment choisi pour le faire, risquent d’occulter l’enjeu pourtant plus important qui consiste à bâtir une force plus flexible et plus réactive.

Qui sont les principaux acteurs et comment se positionnent-ils actuellement ?

Même si l’attention de la communauté internationale s’est focalisée sur l’agitation croissante, pour le président et sa coalition politique (appelée « la majorité »), les évènements de 2017 ont été très satisfaisants. Bien que la crise ait pour origine principale le refus du président Kabila de quitter ses fonctions (la Constitution limite le nombre de mandats présidentiels à deux), il a conservé l’initiative politique par sa mainmise sur un système politique clientéliste et sur l’appareil sécuritaire, et en raison de l’absence d’une opposition bien organisée. Au cours des longues négociations, la majorité n’a souffert aucune division interne (contrairement à 2015) et, en jouant la montre, elle a pu continuer à amasser des fonds, y compris grâce à des contrats miniers. D’autre part, le président Kabila, fidèle à sa stratégie habituelle consistant à rester au-dessus de la mêlée pour ensuite se présenter comme le conciliateur entre les parties en conflit, a pu garder la main haute dans les négociations en dépit de son manque de soutien populaire. Dans son discours du 5 avril, il a clairement rendu l’opposition responsable des retards et indiqué qu’il ne dépendait que d’elle de trouver une solution.

L’opposition, en particulier le Rassemblement, comptent sur l’insatisfaction populaire et la pression internationale pour maintenir leur cohérence et pousser le gouvernement à faire des concessions. L’accord du 31 décembre a ouvert la voie à leur entrée au gouvernement, où ils espèrent être en mesure de superviser la préparation des élections, renforcer leur cohérence interne, et acculer le président Kabila et sa majorité. Mais l’opposition congolaise a tendance à se diviser lorsque se profile la possibilité d’entrer au gouvernement. Sa cohésion a récemment été mise à mal par le décès du dirigeant historique Etienne Tshisekedi, le 1er février. Dirigeant incontesté de l’opposition, il devait présider le Conseil de suivi de l’accord du 31 décembre. Le principal groupe d’opposition, le Rassemblement, tente maintenant d’obtenir que son fils Félix soit nommé Premier ministre mais il ne bénéficie pas du même soutien que son père au sein de l’opposition ou auprès de la population, et il sera moins en mesure de légitimer un éventuel compromis avec le régime. L’autre grande figure de l’opposition, Moïse Katumbi, demeure en exil où il essaie de maintenir sa popularité, mais sa capacité à mobiliser du soutien politique à l’intérieur du pays reste à prouver. Le Rassemblement ne s’attendait pas à la fin de la médiation de la Cenco et a refusé de rencontrer le président Kabila, insistant pour que la Cenco continue à jouer un rôle et que l’ONU maintienne ses bons offices. Il n’accepte pas que Kabila puisse être à la fois protagoniste et médiateur, et appelle maintenant à des manifestations, une tactique potentiellement dangereuse puisqu’elle pourrait entrainer de nouvelles violences mais également révéler la capacité probablement limitée de l’opposition à mobiliser.

Avant 2016, les évêques catholiques de la Cenco ont utilisé leur légitimité et leurs réseaux nationaux uniques pour faire pression en faveur du respect de la Constitution, en dénonçant le projet du régime de rester au pouvoir. Mais en 2016, ils ont modéré leur position, et ont accepté de jouer un rôle de médiation lorsque l’accord d’octobre obtenu sous l’égide de l’Union africaine (UA) s’est révélé impossible à mettre en œuvre. L’accord du 31 décembre est une réussite importante, soutenu bien plus largement par l’opposition et la population. Mais les évènements qui ont eu lieu depuis ont montré que la force même de l’Eglise – son réseau extrêmement dense de représentation locale – est devenue sa faiblesse, à la fois parce qu’il est difficile de négocier un consensus au sein de l’Eglise nationale toute entière et parce que sa participation l’a récemment exposée aux pressions, voire aux violences de la population.

Face aux difficultés à trouver un accord sur les modalités de désignation d’un nouveau Premier ministre, première étape dans la mise en œuvre de l’accord de décembre, l’Eglise a renoncé à son rôle de médiation. Dans sa déclaration du 27 mars, le président de la Cenco a critiqué la majorité comme l’opposition pour leur incapacité à faire des compromis. L’Eglise craint clairement que ces querelles prolongées compromettent sa propre crédibilité. Face à des acteurs politiques obsédés par les gains de court terme, elle n’a pu que constater les limites de son autorité morale. Les dirigeants de l’Eglise ont rencontré le président Kabila et lui ont de fait confié la tâche de faire avancer le processus.

Comment la population congolaise réagit-elle ?

La population reste la grande inconnue. Elle est mise sous pression par la hausse des prix, et est généralement frustrée par la classe politique dans son ensemble. L’accord de décembre a apporté un peu d’espoir, qui a été progressivement déçu. La fin de la médiation de l’Eglise a provoqué manifestations et incidents dans plusieurs villes, y compris Kinshasa, Lubumbashi et Goma, même si leur portée a été limitée. La grève générale du 3 avril, largement suivie, est plus significative. Néanmoins, dans la mesure où c’était le premier jour des vacances scolaires, cela n’est pas forcément le signe d’une forte volonté de s’engager dans des protestations politiques. L’opposition a appelé à une nouvelle série, plus importante, de manifestations le 10 avril. Comme par le passé, de tels mouvements risquent de déclencher des violences.

Plus que la crise politique, ce sont les répercussions sociales de la crise économique qui préoccupent la population. Ses conditions de vie, déjà difficiles, se dégradent alors que le franc congolais ne cesse de perdre de sa valeur et que les prix des denrées alimentaires de base et des transports commencent à augmenter. Dans la mesure où les forces politiques et sociales sont incapables de canaliser cette frustration, il devient de plus en plus probable que la violence urbaine explose ou que certains rejoignent des insurrections aux contours flous – comme c’est le cas dans le Kasaï.

L’accord du 31 décembre peut-il être sauvé, et quels sont les défis immédiats ?

Malgré la fin de la médiation de l’Eglise, il n’y a à l’heure actuelle aucune alternative évidente à l’accord du 31 décembre, qui continue à bénéficier d’un large soutien. Dans son discours du 5 avril, le président a assuré qu’il avançait dans sa mise en œuvre, s’efforçant ainsi de démontrer qu’il continue à travailler comme si de rien n’était. Mais encouragé par les divisions d’une opposition qui manque d’approche stratégique ou de long terme, son camp politique ne manquera pas d’en déduire qu’il peut mener la danse. Ainsi, même si l’accord reste intact, il se vide de son contenu. Une fois qu’un Premier ministre est nommé, les deux camps politiques lutteront pied à pied pour obtenir les postes ministériels les plus puissants et lucratifs. Chaque once de pouvoir fera l’objet d’une lutte et la nomination d’un nouveau gouvernement, avec les 54 ministres prévus par l’accord, sera tout sauf évidente.

Une fois formé, le défi principal pour le nouveau gouvernement sera financier. Malgré les richesses du pays, le budget du gouvernement est complètement insuffisant. L’incertitude politique pèse sur l’économie et ébranle la devise. Le financement des élections sera un défi supplémentaire et les bailleurs, y compris ceux qui ont apporté leur aide par le passé, seront réticents à s’engager de crainte que celles-ci n’aient pas lieu ou qu’ils deviennent des boucs émissaires commodes si les fonds ne suffisent pas à couvrir les besoins.

Enfin, le nouveau gouvernement devra faire face à l’insécurité croissante dans tout le pays, et ce avec une autorité minimale sur les forces de sécurité, qui ont tendance à rendre compte directement au président et à s’affranchir de tout contrôle politique.

Est-il réaliste d’envisager des élections en 2017, et quelles sont les perspectives à plus long terme ?

D’un point de vue technique, des progrès ont été accomplis. L’enregistrement des électeurs a maintenant atteint 50 pour cent de l’objectif au niveau national. Même dans les provinces affectées par les violences, comme le Nord-Kivu, où Crisis Group s’est récemment rendu, les habitants sont nombreux à s’inscrire. La Commission électorale a des capacités locales importantes, développées au cours des deux élections précédentes (2006 et 2011), et la population tient vraiment à ce que les élections aient lieu.

Mais les compétences techniques ne suffisent pas en l’absence de volonté politique. La Commission électorale, à court de fonds, est à la merci du gouvernement central et rien ne porte à croire que la majorité renonce à tenter de retarder les élections autant que possible. Une opposition affaiblie aura du mal à contrecarrer ces manœuvres, même en étant au gouvernement. Des troubles sociaux en hausse, surtout s’ils s’accompagnent d’importants déplacements de population, pourraient rendre le processus encore plus compliqué.

Dans de telles conditions, il sera difficile d’organiser des élections en 2017. Une nouvelle médiation sera alors nécessaire, avec le risque accru d’une stagnation à plus long terme. Mais l’élan créé par l’enregistrement des électeurs et la volonté forte de la population sont des facteurs importants. Continuer sur cette lancée, y compris en publiant un calendrier électoral réaliste et consensuel, est plus important que de respecter la date butoir de décembre. Il faut espérer que, petit à petit, des progrès irréversibles soient accomplis de sorte que la tenue des élections devienne inévitable. Dans ses déclarations du 5 avril, le président Kabila a souligné avec fermeté qu’il ne tolèrera pas d’ingérence étrangère dans la gestion et la conduite des élections à venir. Dans son viseur se trouvent la communauté internationale et l’ONU, qui entendent jouer un important rôle de soutien.

Que peuvent maintenant faire l’ONU et les grandes puissances, y compris dans la région ?

Même si l’accord du 31 décembre a obtenu le soutien des puissances internationales, une médiation internationale a dans l’immédiat peu de chances de le faire avancer. L’UA a fait son possible en 2016 mais son offre de médiation, menée par Edem Kodjo, ancien Premier ministre togolais et membre du Groupe des sages de l’UA, a été rejetée par l’opposition. Les puissances régionales au sud de la RDC (Afrique du Sud et Angola) n’ont pas non plus la confiance de l’opposition. Le dernier sommet de la Communauté de développement d’Afrique australe (Southern African Development Community, SADC) a été perçu comme favorisant le régime. L’UA a cependant indiqué qu’elle demeurait investie et il faudra peut-être de nouveau faire appel à une médiation africaine pour débloquer le processus, sans doute après plusieurs mois de manœuvres internes. Le gouvernement fera tout son possible pour que le processus reste entre des mains sous-régionales et africaines.

Sur le terrain, la force de l’ONU (Monusco) fait face à d’énormes défis. Ses troupes, presque toutes stationnées dans les provinces du Kivu, sont mal placées pour réagir aux poussées de violences dans d’autres parties du pays. Le programme de « transformation de la force » de l’ONU, censé créer une force plus flexible et réactive, ne progresse que très lentement. La Monusco est parvenue à déployer des troupes et des forces de police dans le Kasaï, mais là comme ailleurs, elle doit faire face à un environnement extrêmement contraignant puisque le gouvernement ne souhaite pas voir des troupes et des unités des droits humains de l’ONU s’intéresser de trop près aux troubles en province. Les bons offices politiques du représentant spécial de l’ONU demeurent cependant importants et le soutien logistique à la Commission électorale reste indispensable.

Les négociations qui ont eu lieu en mars au Conseil de sécurité de l’ONU ont réduit le nombre de soldats de la Monusco, mais moins qu’on ne l’avait craint. La proposition de lui ajouter un nouvel élément policier a été rejetée et ce en dépit du fait qu’une telle réforme – échanger des soldats contre des policiers – aurait été logique étant donnés les nouveaux défis auxquels la Monusco doit faire face, notamment prévenir les violences contre les populations civiles dans les zones urbaines. La réduction de la force, décidée en dépit des violences dans le Kasaï, résulte d’une volonté forte de la nouvelle administration américaine de réformer le maintien de la paix de l’ONU. S’il est légitime de poser la question de l’efficacité d’une force telle que Monusco, le moment est mal choisi. A Kinshasa, cette décision a été perçue comme une concession faite au gouvernement, qui a longtemps poussé pour une telle réduction, à un moment où la pression internationale est plus que jamais nécessaire pour éviter de nouveaux retards dans l’organisation des élections. Plus globalement, depuis le changement d’administration, les Etats-Unis, qui étaient parmi les premiers à exercer une pression internationale, se sont largement repliés dans le silence.

L’Union européenne, un bailleur de fonds essentiel et une possible source de financement des élections, semble peu à même de jouer un rôle de médiation. Elle a récemment menacé de nouvelles sanctions toute personne faisant obstruction à l’organisation des élections, de sorte qu’elle est maintenant perçue comme étant plutôt hostile au gouvernement. Les positions internationales sont donc en pleine évolution à un moment où une bonne dose de fermeté serait nécessaire afin d’éviter une nouvelle dérive. La pression internationale a joué un rôle majeur dans l’adoption de l’accord du 31 décembre. Des dates doivent maintenant être fixées pour chaque étape de l’organisation des élections, et les bailleurs potentiels doivent se préparer à apporter leur soutien financier au processus électoral et à l’économie. Le Conseil de sécurité de l’ONU et le Conseil de paix et de sécurité de l’UA devront aussi faire montre d’un soutien politique sans faille à la Monusco et à la communauté onusienne des droits humains. Une diplomatie tranquille et un plus grand engagement des puissances et organisations africaines auprès des dirigeants de l’opposition sont nécessaires pour ouvrir la voie à toute nouvelle tentative de médiation.

Opposition supporters gather under a billboard of Movement for the Liberation of the Congo (MLC) leader Jean-Pierre Bemba Gombo before a rally organised by political opposition parties in Kinshasa on July 31, 2016. Eduardo Soteras / AFP
Briefing 140 / Africa

RDC : l’onde de choc Bemba

The ICC’s acquittal of Jean-Pierre Bemba comes at a critical point in DR Congo elections. President Kabila and his opponents will have to recalibrate strategies ahead of Bemba’s likely return. Outside powers should keep pressing Kabila to stand down and allow opposition candidates to participate.

Que se passe-t-il ? Le 8 juin, Jean-Pierre Bemba, dirigeant politique congolais charismatique condamné en 2016 pour crimes de guerre, a été acquitté par la chambre d’appel de la Cour pénale internationale. Le probable retour sur la scène politique congolaise de ce grand rival du président Joseph Kabila va bouleverser la campagne pour les élections prévues en décembre 2018.

En quoi est-ce significatif ? Bemba serait un candidat sérieux à la présidentielle. Pour le président Kabila, dont les manœuvres pour se maintenir au pouvoir se heurtent à de fortes résistances nationales et internationales, comme pour son éventuel dauphin, Bemba représente une menace. Mais son retour met également en péril les efforts de l’opposition pour s’unir derrière un candidat unique à la présidentielle.

Comment agir ? Les acteurs internationaux doivent maintenir la pression pour que des élections sans Kabila soient organisées fin 2018. S’il se retire et si les perspectives de compétition ouverte pour le pouvoir s’améliorent, il sera crucial que ces élections soient crédibles et que les candidats s’engagent à éviter tout discours de haine et à déposer les éventuels recours post-électoraux dans le calme.

Synthèse

Le 8 juin 2018, Jean-Pierre Bemba, dirigeant charismatique congolais, a été acquitté par la chambre d’appel de la Cour pénale internationale (CPI) des accusations de crimes de guerre liées aux opérations de ses troupes en République centrafricaine en 2002 et 2003. Le 12 juin, après une audience dans une affaire connexe de subornation de témoins, la CPI a ordonné sa mise en liberté provisoire. L’arrestation de Bemba à la suite d’un mandat d’arrêt de la CPI en 2008 avait écarté l’un des principaux rivaux du président Joseph Kabila. Son acquittement surprise pourrait bouleverser le paysage politique en République démocratique du Congo (RDC) à l’heure où le pays se prépare à des élections prévues en décembre 2018.

Bemba a le potentiel pour être un candidat sérieux à la présidence de la République. Il est resté actif politiquement pendant sa détention, autant que ses conditions d’incarcération le permettaient, et il est très probable qu’il tente de revenir sur la scène politique. Son retour en RDC pourrait forcer le président Kabila, dont les efforts pour se maintenir au pouvoir se sont heurtés à de fortes résistances nationales et internationales, à revoir ses calculs en vue de l’élection présidentielle à venir. Pour Kabila, ou pour le successeur qu’il choisira parmi ses proches ou la majorité au pouvoir, Bemba constitue une menace politique. Mais son retour offre également l’occasion de diviser les suffrages exprimés en faveur de l’opposition. De même, pour les rivaux de Kabila, la libération de Bemba ouvre de nouvelles perspectives tout en créant de nombreux défis.

Les acteurs internationaux doivent continuer de faire pression pour dissuader Kabila de se représenter et pour que les élections aient lieu comme prévu en décembre. Si Kabila se retire, le retour de Bemba pourrait augmenter les chances d’une véritable compétition pour le pouvoir. Ce serait très positif car la stabilité du pays passe par une transition politique. Cela dit, une concurrence plus forte risque aussi de susciter de la violence ; il serait alors d’autant plus important que le vote soit crédible aux yeux des citoyens et des responsables politiques congolais.

II. Who is Jean-Pierre Bemba?

Jean-Pierre Bemba (souvent appelé le « Chairman » par ses partisans en référence à son passé dans le monde des affaires) est né en 1962 près de Gemena dans la province du Sud-Ubangi (issue de l’éclatement de la province de l’Equateur) dans une famille proche du dictateur au long cours Mobutu Sese Seko. Après avoir prospéré dans les affaires familiales, il crée en 1998, à la chute de Mobutu, le Mouvement de libération du Congo (MLC). A mi-chemin entre parti politique et groupe armé, le MLC s’est allié à l’Ouganda et a occupé une grande partie du Nord du pays au cours de la guerre civile qui a suivi. Après l’accord de partage du pouvoir signé à Pretoria en 2002, il est devenu, en juillet 2003, un des quatre vice-présidents du gouvernement de transition. Lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2006, il est arrivé second avec 20 pour cent des voix, mais a perdu au deuxième tour avec 42 pour cent des voix contre 58 pour Kabila. Il a obtenu des scores élevés dans l’Ouest, le Nord, le Kasaï et à Kinshasa. Le boycott de cette élection par l’influent dirigeant de l’opposition Etienne Tshisekedi et son parti l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) a fait de Bemba le candidat incontesté de l’Ouest, tandis que Kabila a dominé à l’Est.

En janvier 2007, Bemba a été élu sénateur MLC par un vote indirect des députés provinciaux de Kinshasa. En mars de cette même année, de violents affrontements ont éclaté à Kinshasa entre les partisans de Bemba et les troupes gouvernementales. Ils n’ont cessé que lorsque l’armée angolaise est intervenue en soutien à Kabila. Bemba a trouvé refuge à l’ambassade d’Afrique du Sud et a négocié son exil au Portugal en avril. Un an plus tard, il a été arrêté en Belgique à la suite d’un mandat d’arrêt émis par la CPI.

Au cours de sa détention à La Haye, Bemba est resté président du MLC et sénateur, et a même espéré se présenter à l’élection présidentielle de 2011. Mais sans sa figure de proue, le MLC s’est effondré et a perdu 42 des 64 sièges qu’il détenait au parlement lors des élections de 2011.

En mars 2016, la CPI a condamné Bemba à dix-huit ans de prison pour deux chefs d’accusation de crimes contre l’humanité et trois chefs d’accusation de crimes de guerre. Plus tard la même année, la CPI l’a également condamné pour subornation de témoins. Avec de nombreuses années de prison devant lui et une condamnation pour crimes de guerre – cause d’inéligibilité selon la loi électorale congolaise – Bemba semblait avoir été évincé de la vie politique en RDC.

Cependant, le 8 juin, les juges de la chambre d’appel de la CPI ont estimé que l’accusation n’avait pas prouvé la responsabilité de Bemba dans les crimes commis par ses troupes, et ont donc ordonné sa libération. Bien qu’acquitté, Bemba n’a pas été libéré immédiatement car il attend encore une décision finale sur sa peine dans une affaire distincte de subornation de témoins liée à l’affaire principale. Bemba a déjà purgé 80 pour cent de la peine maximale de cinq ans d’emprisonnement qu’il encourt pour ce délit (la CPI ayant émis un mandat d’arrêt en novembre 2013 pour cette deuxième affaire). La CPI a donc tenu une conférence de mise en état le 12 juin, et a ordonné sa mise en liberté provisoire en attendant le verdict définitif sur sa peine le 4 juillet 2018.

Il semble peu probable que Bemba soit replacé en détention ; et même si c’était le cas et qu’il devait purger la peine maximale, il serait libéré à temps pour participer à la campagne électorale, qui débute le 22 novembre 2018.

[The] ICC appeals court’s unexpected decision comes at a critical juncture ahead of the Congolese elections scheduled for the end of 2018 and will at least have an important symbolic impact.

Alors que des élections sont prévues fin 2018 en RDC, cette décision inattendue de la chambre d’appel de la CPI arrive à un moment critique et aura tout au moins un effet symbolique majeur. Nombre de Congolais avaient interprété l’arrestation de Bemba en 2008 comme un signe du soutien international dont jouissait Kabila à l’époque. La libération du rival du président, dans un contexte de pressions internationales croissantes qui incitent Kabila au départ, leur apparait comme la confirmation de sa disgrâce dans le monde. La décision de la CPI a en effet suivi de près les déclarations très claires du président angolais Lourenço durant sa visite au président français Emmanuel Macron, rappelant que Kabila devait respecter l’accord de la Saint-Sylvestre de décembre 2016 et qu’il ne devait pas briguer un nouveau mandat.[fn]Pour plus de détails sur les pressions croissantes exercées par les puissances occidentales et africaines sur le président Kabila, voir le briefing Afrique de Crisis Group N˚139, Poker électoral en RDC : les enjeux montent, 8 juin 2018. Pour des informations sur l’accord de la Saint-Sylvestre, voir le rapport Afrique de Crisis Group N˚257, Vers une action concertée en RDC, 4 décembre 2017.Hide Footnote

Le parti de Bemba, le MLC, a été affaibli par ses dix ans d’absence. Plusieurs de ses dirigeants l’ont quitté pour rejoindre soit le gouvernement soit d’autres partis d’opposition. Néanmoins, le MLC reste l’un des principaux partis d’opposition et est l’une des quatre formations d’opposition représentées à la commission électorale nationale (CENI) – par Nadine Mishika Tshishima, questrice adjointe (directrice adjointe aux finances) au sein de la commission. Depuis sa cellule à La Haye, Bemba a gardé un étroit contrôle sur son parti, mais sans sa libération, le MLC aurait sans doute essuyé un nouveau revers lors des prochaines élections. Etant donné que les élections provinciales et sénatoriales n’ont pas eu lieu en 2011, Bemba est resté sénateur ; il jouit donc de l’immunité parlementaire et de la libre circulation. Cela le met à l’abri des tentatives des autorités congolaises d’utiliser des moyens judiciaires, comme elles l’ont fait contre Moïse Katumbi, pour l’empêcher de se présenter à l’élection. Bemba devra quand même s’inscrire sur les listes électorales en RDC pour être autorisé à participer aux élections en tant que candidat.

Un paysage politique remodelé

L’opposition en RDC est en pleine évolution alors que ses dirigeants tentent de négocier des alliances à un ou deux mois des dates limites de nomination des candidats (juin pour les élections provinciales et juillet/août pour les élections présidentielle et législatives). Les partis d’opposition sont soumis à de nombreuses contraintes : le gouvernement continue d’imposer des restrictions des libertés politiques, de réprimer leurs réunions et de harceler plusieurs dirigeants de l’opposition.

La situation n’est pas figée mais, à ce jour, deux blocs d’opposition semblent émerger de ce lent processus de négociations. Depuis mars, le MLC de Bemba, dirigé sur le terrain en RDC par sa secrétaire générale Eve Bazaiba, l’Union pour la nation congolaise (UNC), dirigée par Vital Kamerhe, et l’ancien Premier ministre Adolphe Muzito travaillent à la création d’une plateforme commune. Eve Bazaiba est actuellement la seule femme qui occupe un poste de premier plan dans l’imbroglio politique congolais. Muzito, qui s’éloigne de plus en plus de son parti, le Parti lumumbiste unifié (PALU), et Kamerhe ont des bases politiques complémentaires (respectivement à l’Ouest et dans les Kivus à l’Est), mais avant la libération de Bemba, il n’était pas certain que les trois partis s’unissent derrière une candidature unique à la présidentielle.

Le second bloc réunit Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur de la province du Katanga et Félix Tshisekedi, le nouveau dirigeant de l’UDPS, qui reste le plus grand parti d’opposition. Ensemble, l’alliance lancée récemment par Katumbi, a organisé son premier grand rassemblement à Kinshasa le 9 juin. Dernièrement, les deux dirigeants se sont entretenus avec leurs partenaires internationaux et ont évoqué la possibilité d’un pacte électoral et d’une alliance derrière un candidat commun à la présidentielle. On ignore encore si Katumbi pourra se présenter car il est sous le coup de plusieurs procédures judiciaires, notamment d’accusations selon lesquelles il aurait perdu sa citoyenneté congolaise. Tshisekedi, qui n’a encore jamais été candidat à une élection présidentielle, tente de suivre les traces de son père, Etienne, décédé en février 2017. Son parti est opérationnel mais divisé, et il manque de ressources pour faire campagne au niveau national.

If the 2006 vote is any guide, Bemba could expect to gather strong support.

Si l’on se fie aux élections de 2006, Bemba pourrait recueillir un soutien important dans les principales zones urbaines – en particulier à Kinshasa – ainsi qu’au Nord-Ouest du pays dans son bastion de l’ancienne province de l’Equateur (qui a été scindée en cinq provinces en 2015 : Equateur, Tshuapa, Mongala, Nord-Ubangi et Sud-Ubangi) et dans la province du Kongo central. Pour toucher les électeurs au-delà de sa base traditionnelle, Bemba devra très probablement entrer dans le jeu des alliances politiques.

Il est en effet important de former des coalitions pour atteindre les seuils électoraux aux élections législatives et provinciales (1 pour cent des votes à l’échelle nationale pour prétendre à un siège à l’Assemblée nationale et 3 pour cent des votes à l’échelle provinciale pour un siège au conseil provincial). Mais toute l’attention se tournera inévitablement vers l’éventuel rôle de Bemba dans la candidature de l’opposition à l’élection présidentielle. Le scrutin majoritaire à un tour, introduit en RDC en 2011 – selon lequel une majorité simple des votes, et non plus une majorité absolue, suffit pour l’emporter – oblige l’opposition à s’unir derrière un candidat fort si elle ne veut pas risquer un émiettement de ses voix. Alors qu’il sera relativement aisé de forger des alliances en vue des élections législatives et provinciales, il sera plus difficile, si ce n’est impossible, de transposer ces alliances à l’élection présidentielle et s’accorder sur un candidat unique ­– et le retour de Bemba complique énormément les choses.

Moïse Katumbi a déjà fait part de son intention de se présenter. S’il parvient à surmonter les obstacles juridiques et à rentrer en RDC, il est peu probable qu’il laisse sa place à quelqu’un d’autre. Une alliance entre Katumbi et Félix Tshisekedi n’est pas impossible, mais il reste difficile d’imaginer que l’un des deux candidats se retirera pour soutenir l’autre ; leurs partisans les pousseront à se présenter individuellement. Bemba jouit aussi d’une stature nationale et est aussi bien placé que Katumbi pour attirer des alliés et se poser en pilier d’une coalition nationale. Bien que les figures de l’opposition soient suffisamment jeunes pour attendre des jours meilleurs, le système politique centralisé qui prévaut en RDC, et qui fait que le gagnant rafle toute la mise, rend le fauteuil présidentiel particulièrement attrayant ; beaucoup estiment par ailleurs qu’une fois qu’un autre candidat s’y sera installé, ils risquent d’attendre de nombreuses années avant d’avoir une occasion sérieuse de le remplacer. Le fait que de nombreux chefs de file de l’opposition entretiennent leur aura de présidentiable pour avoir plus de poids dans les négociations avec les autres partis contrarie encore un peu plus les efforts en vue d’un consensus.

En outre, plusieurs responsables actuels de l’opposition sont d’anciens alliés qui se sont par la suite brouillés ou ont changé de camp. Leurs trajectoires passées, souvent opportunistes, pourraient faciliter l’émergence de nouvelles alliances, mais cela signifie aussi qu’ils pourraient d’abord avoir à surmonter leur ressentiment. Le dirigeant de l’UNC, Kamerhe, dans l’opposition depuis 2010, était un des grands stratèges de la victoire de Kabila contre Bemba en 2006. Mais il a également été celui qui, en tant que président du parlement, a négocié l’exil de Bemba en 2007. Olivier Kamitatu, actuel directeur de cabinet de Moïse Katumbi, entretenait auparavant des relations privilégiées avec Bemba – avant de devenir le numéro deux du MLC – mais a rompu avec lui avant les élections de 2006 pour former son propre parti et se rallier à Kabila. Un autre proche de Katumbi, l’ancien chef rebelle Mbusa Nyamwisi, a également une histoire mouvementée avec Bemba ; ils étaient dans des camps opposés lors de la guerre sanglante de 2002 et 2003 dans le Nord-Est.

Le retour de Bemba pourrait aussi revigorer les réseaux des anciens partisans de Mobutu sur la scène politique, dans le monde des affaires et dans les services de sécurité, auxquels Bemba était lié avant son arrestation. Menées de facto par le président du Sénat Kengo wa Dondo, ces forces n’ont jusqu’à présent jamais réussi à représenter une véritable menace pour Kabila. Mais cela pourrait changer si elles se mobilisaient derrière Bemba.

Un nouveau défi pour Kabila ?

A l’approche des dates limites pour le dépôt des candidatures, de nombreuses incertitudes demeurent en RDC. Quels candidats de l’opposition pourront se présenter ? Le gouvernement trouvera-t-il des obstacles juridiques au retour de Bemba, comme il l’a fait pour Katumbi ? Certains chefs de file de l’opposition vont-ils s’écarter pour éviter un émiettement des voix de l’opposition, et si oui, lesquels ? Et dernière incertitude, mais pas des moindres, Kabila est-il prêt à céder le pouvoir et à renoncer à se présenter ?

A ce stade pourtant avancé, les intentions du président restent floues. La déclaration du 12 juin du Premier ministre Bruno Tshibala assurant que Kabila respectera l’accord de la Saint-Sylvestre et quittera le pouvoir est certes importante, mais de hauts dirigeants ont fait des annonces similaires par le passé sans que le président ne les confirme par la suite ; et Tshibala ne fait pas partie des intimes de Kabila.[fn]« Congo President Kabila will not seek third term – DR Congo PM », Reuters, 12 juin 2018.Hide Footnote Si le président trouve un moyen de se présenter, l’opposition boycottera certainement le scrutin.[fn]Briefing de Crisis Group, Poker électoral en RD Congo: les enjeux montent, op. cit.Hide Footnote Si, en revanche, Kabila se retire au bénéfice d’un autre candidat de la majorité au pouvoir, Bemba pourrait lui faire sérieusement concurrence, malgré des conditions électorales loin d’être équitables et la mainmise du gouvernement sur les ressources étatiques.

Le retour de Bemba pourrait néanmoins pousser la majorité au pouvoir à changer de stratégie. Plutôt que de chercher à exclure les rivaux les plus sérieux de Kabila, elle pourrait décider de relâcher la pression et permettre à tous, même à Katumbi, de se présenter. Cela augmenterait l’émiettement des voix entre les principaux candidats de l’opposition, tous comptant principalement sur les voix récoltées dans leurs bastions régionaux respectifs. Le dauphin de Kabila pourrait quant à lui mobiliser les électeurs dans l’ensemble du pays en utilisant la mainmise du gouvernement sur les ressources étatiques et la portée nationale du nouveau Front commun pour le Congo, qui regroupe la majorité et plusieurs de ses alliés dans le gouvernement du Premier ministre Bruno Tshibala.

Citizens in eastern DRC (including Katanga) may have concerns about Bemba, a strong candidate in the west, winning the presidency.

Le gouvernement pourrait même être tenté de raviver les tensions intercommunautaires dans les provinces pour diviser les candidats de l’opposition et rendre la formation d’alliances encore plus difficile. Une manœuvre particulièrement dangereuse consisterait par exemple à attiser les antagonismes déjà marqués entre Katangais « de souche » et « nouveaux venus » kasaïens dans les provinces du Haut-Katanga et du Lualaba, dans le but de dresser Tshi­se­kedi (dont la base électorale est au Kasaï) et Katumbi (katangais) l’un contre l’autre, au cas où ils formeraient une alliance électorale. Les populations de l’Est de la RDC (y compris du Katanga) pourraient s’inquiéter de ce qu’un candidat de l’Ouest comme Bemba accède à la présidence. Ils craignent en effet que les Congolais de l’Ouest prennent leur revanche sur les swahiliphones de l’Est, associés au pouvoir de Kabila depuis 1997. En d’autres termes, les possibilités ne manquent pas pour des responsables politiques peu scrupuleux de monter les communautés les unes contre les autres dans tout le pays.

Pour l’heure, il est difficile de savoir comment une candidature de Bemba serait perçue par les dirigeants de la région. D’un côté, la stature de Bemba fait de lui une alternative crédible à Kabila, à un moment où les dirigeants des pays d’Afrique centrale et australe multiplient leurs efforts diplomatiques pour convaincre le président de se retirer ; ils craignent en effet que la crise en RDC s’aggrave s’il refuse, et que l’instabilité se propage aux pays voisins.

D’un autre côté, certains dirigeants régionaux pourraient se méfier de Bemba, étant donné son bilan mitigé dans la région. Pendant la guerre civile congolaise, ses troupes ont parfois combattu les troupes rwandaises et angolaises ou leurs affidés. Or le Rwanda et l’Angola sont les fers de lance de la pression exercée à l’échelle africaine sur Kabila. Ancien allié du président ougandais Yoweri Museveni, Bemba pourrait redonner un rôle de premier plan à l’Ouganda dans la crise congolaise. Cela dit, une certaine distance vis-à-vis des puissances régionales pourrait jouer en sa faveur, étant donné que la population congolaise semble désireuse de trouver un candidat qui apparaisse plus indépendant face aux tentatives d’« ingérence » de ses voisins.

Conclusion

A six mois des élections de décembre 2018, la décision inattendue de la chambre d’appel de la CPI a provoqué une onde de choc sur la scène politique congolaise. Bemba doit maintenant lever le voile sur ses intentions, mais le 9 juin, un jour après son acquittement, le MLC a annoncé l’organisation d’un congrès du parti les 12 et 13 juillet. Il est probable qu’il y présente officiellement son projet, s’il ne l’a pas fait d’ici là, étant donné qu’il doit rapidement s’enregistrer comme candidat s’il veut se présenter à l’élection présidentielle. A ce jour, il semble très probable qu’il fasse son retour dans l’arène politique : décrocher la présidence serait l’aboutissement de son long combat pour accéder au pouvoir en RDC.

L’idéal serait bien sûr que Kabila se retire et permette aux candidats de l’opposition de se présenter. Toute tentative du président de prolonger son mandat provoquerait certainement une crise politique majeure. Mais même si Kabila se retirait et laissait les candidats de l’opposition participer aux élections, de sérieux risques persisteraient, en particulier parce que ce scénario implique une véritable compétition entre candidats. Les acteurs internationaux, en particulier les dirigeants africains dont la pression a joué un rôle clé pour faire progresser les préparatifs électoraux, devraient maintenir leurs efforts pour que Kabila se retire, que le gouvernement autorise les dirigeants de l’opposition à se présenter et que les élections soient crédibles. Si le président décide de ne pas se présenter et que la compétition est réelle entre les candidats, les puissances africaines et occidentales devraient alors exhorter les dirigeants congolais et les partis politiques à mener campagne de façon pacifique et à éviter tout discours de haine. La mission de l’ONU en RDC (Monusco) devrait quant à elle redoubler d’efforts pour réagir rapidement en cas de violences ou de troubles.

Nairobi/Bruxelles, 15 juin 2018