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Islamisme, violence et réformes en Algérie: tourner la page
Islamisme, violence et réformes en Algérie: tourner la page
L’Algérie de l’après-Bouteflika: Protestations grandissantes, signes de répression
L’Algérie de l’après-Bouteflika: Protestations grandissantes, signes de répression

Islamisme, violence et réformes en Algérie: tourner la page

L'Algérie a constitué un cas d'étude enseignant comment ne pas traiter la question de l'activisme islamiste. Son expérience dépasse de loin celle de ses voisins en termes, à la fois, de violence (plus de 100000 victimes depuis 1991) et de nombre d'organisations islamiques se disputant les champs religieux, politique et militaire.

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Synthèse

Il s'agit du troisième volet d'une série de briefings et rapports consacrés à l'islamisme en Afrique du Nord1. Le premier Briefing ICG resitue l'activisme islamique dans son contexte historique, et les suivants examinent les perspectives et stratégies des principaux mouvements et organisations islamistes en Égypte, Algérie et Maroc2, leurs rapports avec l'Etat ainsi qu'entre eux, et surtout la façon dont ils ont évolué ces dernières années. L'analyse se concentre sur la relation entre l'activisme islamique et la violence, notamment le terrorisme mais pas uniquement, et le problème des réformes politiques en général et de la démocratisation en particulier.

L'Algérie[fn]Les deux premiers Briefings s'intitulent: "Islamisme en Afrique du Nord I: Les Legs de l'Histoire" et "Islamisme en Afrique du Nord II: l'Opportunité de l'Egypte", publiés simultanément le 20 avril 2004.Hide Footnote constitue un cas d'école sur ce qu'il ne faut pas faire en matière d'activisme islamiste.[fn]Dans le champ lexical adopté par ICG, "islamisme" fait référence à l'Islam en mode politique plutôt qu'en mode religieux. "Les mouvements islamistes" sont ceux qui, avec des références idéologiques islamiques, poursuivent des objectifs principalement politiques, et les termes "islamiste" et "islamique politique" sont quasiment synonymes. Le terme "islamique" renvoie davantage à une expression d'ordre général qui fait habituellement référence à l'Islam en des termes religieux plus que politiques mais qui est susceptible, selon le contexte, d'épouser les deux sens (ex: lorsqu'il est fait référence dans le texte à "l'activisme islamique").Hide Footnote Son expérience dépasse de loin celle de ses voisins à la fois par l'ampleur des violences (plus de 100000 victimes depuis 1991) et par le nombre d'organisations islamiques qui se disputent les champs religieux, politique et militaire. Cette prolifération doit beaucoup aux autorités qui, par rapport à leurs homologues de la région, ont agi à maintes reprises avec précipitation et imprudence dans la prise de décisions politiques majeures pendant la période critique de 1989-1992 et n'ont pas réussi à éliminer tous les mouvements armés qui sont apparus depuis. Mais l'occasion de tourner cette page tragique se présente actuellement. Saisir cette opportunité exige un dosage adroit de mesures politiques, sécuritaires, juridiques et diplomatiques. Mais la classe politique algérienne doit également relancer le débat autour des questions de réformes pratiques. L'Europe doit aider davantage et les Etats-Unis doivent adopter une attitude plus sophistiquée dans leur maniement d'un facteur Al-Qaïda trop souvent agité.

Le développement de l'activisme islamique en Algérie dans les années 1980 ressembla initialement à celui observé ailleurs en Afrique du Nord et, à l'instar de l'Egypte des années 1970, les autorités ont à la fois contribué activement à sa naissance et cherché à l'instrumentaliser. Son envolée politique phénoménale au début des années 1990 n'a pourtant pas eu d'équivalent dans la région et a surpris la plupart des observateurs. L'aversion de beaucoup de jeunes algériens envers un Etat qui ne semblait plus en mesure de leur offrir de perspectives, a constitué pour la mouvance islamique, un facteur important dans l'acquisition d'une base sociale de masse. Mais le principal facteur politique provient de la manière dont l'islamisme algérien, par le biais d'un parti alors légal, le Front Islamique du Salut (FIS), a mobilisé et monopolisé la tradition populiste algérienne entre 1989 et 1991, en se posant comme l'héritier du Front de Libération Nationale (FLN) historique qui a mené la guerre d'indépendance. Similairement, l'envergure de l'insurrection déclenchée à la suite de l'interruption du processus électoral en 1992 doit beaucoup à la tradition du maquis et à la place centrale qu'il a occupé dans la révolution qui donna naissance à l'Etat. Parmi les autres facteurs essentiels, figurent les décisions prises par les autorités d'interdire le FIS et de procéder à l'arrestation de milliers de ses militants, faisant de membres ordinaires d'un parti initialement légal des hors-la-loi, ce qui les a incité à rejoindre des groupes djihadistes qui, sans cela, auraient pu rester marginaux.

Depuis 1992, le régime a essayé de limiter l'influence du FIS en permettant la prolifération d'autres organisations islamistes. Des partis légaux, reflétant des tendances plus prudentes au sein de l'islamisme algérien, ont canalisé une partie de l'ancien électorat du FIS dans le circuit constitutionnel, ce qui a permis au régime de reprendre en main la sphère politique. L'encouragement apporté à la multiplication de mouvements, conformément à l'adage "diviser pour mieux régner", s'est cependant accompagné d'un effet beaucoup plus délétère. Une des principales caractéristiques de la stratégie militaire de contre-insurrection a été de semer la zizanie au sein de la rébellion. La menace pesant sur l'Etat a ainsi diminué, mais la pléthore de mouvements armés qui a résulté de l'émiettement de la rébellion l'a rendue aussi difficile à éradiquer militairement qu'à supprimer par des démarches politiques.

Bien que le niveau de la violence ait été considérablement réduit, le fait que plusieurs mouvements armés demeurent actifs représente non seulement un problème sécuritaire et une contrainte pesant sur la vie politique, mais aussi un facteur qui favorise l'expansion du djihad façon Al-Qaïda. Ceci renvoie à deux aspects distincts mais liés: les mouvements armés offrent d'une part à Al-Qaïda des points d'entrée en Algérie et donc au Maghreb ainsi que dans le nord-ouest de l'Afrique (notamment les pays du Sahel), tout en constituant par ailleurs un modèle et une référence locale pour des éléments désabusés de la diaspora algérienne, attirés par l'activisme djihadiste. En même temps, la poursuite de l'insurrection signifie que la crise algérienne n'est pas complètement terminée, ce que suggère aussi l'incapacité à résoudre des questions constitutionnelles fondamentales - à savoir le rôle politique de l'armée, les prérogatives de la présidence, l'indépendance de la justice et, plus généralement, le problème de l'édification d'un Etat de droit.

Bien que ces obstacles persistants puissent laisser supposer que peu de véritables changements ont eu lieu au cours de ces dix dernières années, les islamistes algériens ont pourtant revu leur approche et leur discours à bien des égards. L'activisme islamique politique a abandonné son attirance brève, mais intense, pour la révolution et a renoué avec des stratégies essentiellement réformistes. Les partis islamistes acceptent désormais le concept d'Etat-nation et ont soit renoncé tacitement à l'idéal d'un Etat islamique, soit l'ont réconcilié avec les principes démocratiques. Ils ne préconisent plus de positions fondamentalistes sur la loi islamique et ont commencé à accepter l'égalité des sexes, notamment le droit aux femmes de travailler à l'extérieur du foyer et de participer à la vie publique. Ces changements sont le reflet d'une résurgence partielle des idées du mouvement de "modernisme islamique" datant de la fin du dix-neuvième, début vingtième siècle. Le véritable fondamentalisme (hostile à la démocratie ainsi qu'à l'idée de nation, hermétique à la pensée innovatrice et conservateur sur le statut des femmes) est désormais restreint au courant salafiste dont les partis islamistes se dissocient eux-mêmes explicitement.

La rébellion armée est aujourd'hui confinée à l'aile djihadiste de la Salafiyya. Son essor initial a beaucoup reposé sur la participation d'une variété de courants idéologiques, dont des mouvements émanant ou inspirés, du moins en partie, des traditions nationalistes et populistes algériennes. Mais aujourd'hui, seules les formations issues du courant salafiste demeurent actives et elles ne disposent d'aucune représentation dans la sphère des partis politiques. A mesure que s'est rétrécie l'assise politique et sociale des mouvements armés, leurs connections avec les "mafias" locales impliquées dans des activités économiques illégales, telles que la contrebande, sont devenues plus apparentes. Les liens avec Al-Qaïda soulignent l'étroitesse de leur assise domestique et leur dépendance vis-à-vis de sources extérieures de légitimation.

L'abandon du fondamentalisme par les principaux partis islamistes signifie que les deux antagonismes qui ont structuré le champ politique au début des années 1990 en y polarisant et paralysant le débat - à savoir islamisme versus laïcisme et islamisme versus Etat-nation - ont été largement dépassés. Un débat inclusif et constructif sur les réformes entre les principaux courants politiques, y compris islamistes, devrait désormais être possible.

Avec l'amélioration de la situation sécuritaire, l'armée a commencé à reconnaître qu'elle devrait se retirer de sa position politique dominante et laisser plus de latitude à l'aile civile du régime, un développement bienvenu mais toujours provisoire. Il est à craindre que les liens présumés entre Al-Qaïda et les mouvements armés encore actifs ne soient utilisés dans le contexte de la "guerre contre le terrorisme" comme un prétexte pour ralentir ou inverser cette tendance. Même si certaines actions militaires demeurent nécessaires, le gouvernement devrait se voir vivement conseiller de considérer d'autres moyens - notamment politiques - pour juguler les groupes armés. Au-delà des mesures policières (y compris à travers une coopération accrue avec les partenaires régionaux et du pourtour méditerranéen), des mesures énergiques en faveur d'un rétablissement d'une régulation étatique des échanges devraient être adoptées de manière à restreindre une activité de contrebande, laquelle est vitale pour les mouvements armés.

Le gouvernement ne devrait pas uniquement avoir à compter sur le soutien américain en la matière; compte tenu de la menace terroriste qui pèse sur l'Europe, l'Union Européenne ainsi que ses Etats membres devraient faire de l'aide une priorité. L'implication d'Algériens de la diaspora au sein des réseaux terroristes en Europe a été très perceptible. Bien que des circonstances spécifiques à la diaspora peuvent s'avérer être le facteur principal, le démantèlement des mouvements armés en Algérie et la normalisation de la vie politique et économique du pays auraient un effet salutaire sur la diaspora algérienne et atténueraient d'autant l'attrait pour le djihadisme.

Le Caire/Bruxelles, 30 juillet 2004

Algerians shout slogans during a demonstration demanding the departure of all officials affiliated with the regime of President Abdelaziz Bouteflika, who stepped down last week after two decades in power in Algiers, Algeria on 12 April 2019. Farouk Batiche / Anadolu Agency

L’Algérie de l’après-Bouteflika: Protestations grandissantes, signes de répression

A groundswell of popular unrest has ended Bouteflika’s twenty-year rule and brought Algeria to a fork in the road. The regime should embark on substantive reforms and enter dialogue with protest leaders in order to prevent the cycle of mass protests and repressive counter-measures spiralling out of control.

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Que se passe-t-il ? Le 2 avril, Abdelaziz Bouteflika, le président algérien, vieillissant et malade, a démissionné sous la pression de l’armée. Cette démission est le résultat de cinq semaines de protestations de rue contre son cinquième mandat dans le cadre des élections présidentielles, initialement prévues à la mi-avril.

En quoi est-ce significatif ? La fin des vingt ans de règne de Bouteflika ouvre une période d’incertitude. Jusqu’à présent, le régime est resté en place et a intensifié ses mesures répressives pour convaincre les manifestants de rentrer chez eux et d’accepter une transition dont il fixerait les termes. Mais les protestataires se méfient des promesses du gouvernement intérimaire et réclament des changements plus fondamentaux.

Comment agir ? Le régime et les manifestants devraient s’attacher à la non-violence et lancer un dialogue visant à établir une feuille de route pour une transition que les protestataires, les dirigeants du système et les représentants des différents secteurs de la société accepteraient dans ses grandes lignes, pour éviter que la répression policière n’entraine chaos et violence.

Synthèse

Il a fallu cinq semaines de manifestations de rue pour mettre fin au règne d’Abdelaziz Bouteflika, contrecarrant ainsi son dessein de briguer un cinquième mandat de chef de l’Etat. Mais aujourd’hui, trois semaines plus tard, une impasse se profile alors que les manifestants et les forces de sécurité sont en désaccord sur le rythme et le contenu de la transition politique. Des figures clés du régime rejetées par la rue restent au pouvoir, ce qui encourage les manifestants à prôner une rupture nette avec le passé : le départ de toutes les figures de l’ère Bouteflika et l’élaboration d’une nouvelle constitution. En réponse, les autorités ont interdit toutes les manifestations, à l’exception de celles qui ont lieu le vendredi, et expriment de nouveau leur assurance. Pourtant, les protestations ne cessent de s’amplifier. Les dirigeants algériens devraient donc donner des signaux clairs que des changements réels sont en cours : renvoi de gouverneurs, dissolution du parlement et report des élections présidentielles. Ils devraient surtout engager immédiatement un dialogue avec des dirigeants de la société civile acceptés par les manifestants. L’objectif serait de parvenir à un accord sur les grandes lignes d’une transition politique qui permettrait de rétablir la confiance et de prévenir l’entrée dans un cycle de violence incontrôlée. Le changement en Algérie doit venir de l’intérieur, et non de l’extérieur : toute ingérence étrangère risque aujourd’hui de saper la légitimité de la transition en cours.

Un tournant répressif

Le 2 avril, Ahmed Gaid Salah, chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense, a obtenu la démission de Bouteflika en raison de son incapacité à remplir ses fonctions de président, conformément à l’article 102 de la Constitution. Les manifestants ont crié victoire, mais ils ont vite réalisés que ce changement était cosmétique.[fn]Entretiens de Crisis Group, manifestants, membres d’organisations de la société civile, Alger, 5 avril 2019.Hide Footnote Bouteflika avait disparu mais le régime (le pouvoir) était toujours là : en la personne d’Abdelkader Bensalah, chef de l’Assemblée nationale (chambre haute du Parlement), aujourd’hui président par intérim ; de Nourredine Bedoui, nouveau Premier ministre désigné à la mi-mars à l’issue de la chute du précédent gouvernement, au sein duquel il exerçait la fonction de ministre de l’Intérieur ; de Tayeb Belaiz, président du Conseil constitutionnel (qui a démissionné le 16 avril), ancien ministre de l’Intérieur ; et de Gaid Salah lui-même, architecte de cette transition, assis sans ambages au sommet du pouvoir.

Aux yeux des manifestants, le remplacement de Bouteflika par Bensalah, lequel a rapidement annoncé une élection présidentielle pour le 4 juillet, était une insulte de plus. Si cette décision était conforme à la Constitution, laquelle prévoit des élections dans les 90 jours suivant le départ du président en exercice, les manifestants, qui tiennent les rues depuis le 22 février, y ont vu une manœuvre du régime pour dissoudre leur mouvement (hirak) et ignorer leur demande de refonte du système.[fn]Entretiens de Crisis Group, manifestants, membres d’organisations de la société civile, Alger 12 avril 2019.Hide Footnote

Entretiens de Crisis Group manifestants, membres d’organisations de la société civile, Alger 12 avril 2019.
 

Hide Footnote Le départ forcé de Bouteflika, loin de mettre fin à ces protestations, a encouragé les Algériens à réaffirmer leur objectif de rupture avec le système.

En réponse, les autorités ont interdit toutes les manifestations, à l’exception de celles du vendredi.[fn]Les autorités n’ont publié aucun communiqué officiel, mais des membres des forces de sécurité affirment avoir reçu des instructions dans ce sens. Entretiens de Crisis Group, membres des forces de l’ordre, Alger, 10 avril 2019.Hide Footnote Durant la semaine du 8 au 11 avril, la police a fait tout son possible pour réprimer les protestations dans la capitale, en particulier celles des étudiants. Elles ont agi plus fermement qu’au cours des semaines précédentes, en utilisant canons à eau, grenades lacrymogènes, balles en caoutchouc, et, pour la première fois, bombes assourdissantes, ainsi qu’en arrêtant des dirigeants de marches protestataires.[fn]Observations de Crisis Group, Alger, 10-12 avril 2019.Hide Footnote Malgré tout, les manifestants ont réussi à reprendre la Grande Place de la Poste, le lieu de rassemblement emblématique du mouvement dans la capitale, qu’ils avaient brièvement perdu face à la police.

En prévision de la huitième marche hebdomadaire, le vendredi 12 avril, la police a envoyé des renforts à Alger, tandis que des unités de la gendarmerie nationale se sont déployées à la périphérie de la capitale, notamment à ses points d’accès, pour empêcher les manifestants des villes environnantes, telles que Béjaïa, Bouira, Tizi Ouzou, Blida et Tipaza, de rejoindre leurs compatriotes.[fn]Ibid.Hide Footnote Le jour même, d’énormes manifestations se sont déroulées dans 26 des 48 provinces algériennes, y compris à Alger, où des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue.[fn]Observations de Crisis Group, Alger, 10-12 avril 2019. « Direct : 8e vendredi de manifestations populaires. Le peuple maintient la pression », Interlignes.com, 12 avril 2019.Hide Footnote Malgré des contre-mesures répressives, les protestataires n’ont montré aucun signe de faiblesse. Au contraire, une semaine plus tard, le vendredi 19 avril, de nouvelles marches aussi imposantes ont eu lieu.

Le manque de leadership identifiable parmi les protestataires facilite les mobilisations de masse mais ne permet pas de formuler clairement un ensemble de re-vendications qui seraient acceptées dans leur globalité.

Le 12 avril était le premier jour depuis le début du mouvement le 22 février que les manifestants exprimaient ouvertement leur hostilité envers l’armée en lançant des slogans tels que « Gaid Salah, dégage ! », et « Nous avons dit tous ! C’est tous !» – référence au clan Bouteflika et à son entourage.[fn]Observations de Crisis Group, Alger, 12 avril 2019.Hide Footnote Selon les protestataires, le fait que Gaid Salah impose le rythme et le contenu de la transition équivaut à trahir leur cause.[fn]Entretiens de Crisis Group, manifestants, membres d’organisation de la société civile, Alger, 10-12 avril 2019.Hide Footnote Et le chef militaire a nourri activement cette perception. Dans un communiqué du 10 avril, par exemple, il déclarait que des « parties étrangères » avaient infiltré le mouvement de contestation – un constat que les manifestants considéraient comme visant à discréditer leur mouvement. Salah avait également qualifié d’« irréaliste » l’exigence des manifestants d’une rupture totale avec le système et insisté pour que la légalité constitutionnelle soit strictement respectée.[fn]« Transition : Gaid Salah accuse ‘‘des parties étrangères’’ de chercher à imposer leur solution », Tout sur l’Algérie, 10 avril 2019.Hide Footnote Jusque-là, nombreux étaient ceux qui considéraient Salah comme un partisan de leur cause, notamment après son discours du 26 mars, dans lequel il avait déclaré que Bouteflika devait démissionner.[fn]Entretiens de Crisis Group, manifestants, Alger, mars-avril 2019. « Gaid Salah annonce l’application de l’article 102 de la Constitution », HuffPost Algérie, 26 mars 2019. Hide Footnote

Crisis Group interviews, demonstrators, Algiers, March-April 2019. “Gaid Salah annonce l’application de l’article 102 de la Constitution”, HuffPost Algérie, 26 March 2019.Hide Footnote

Le point de non-retour ?

Jusqu’à présent lors des manifestations, aucune organisation ou leadership ne se démarque. Aucune personnalité politique ne s’est fait remarquer ou n’a pris la parole en public ; les seules voix qui se sont fait entendre sont celles des citoyens ordinaires. Des syndicats indépendants, des associations de défense des droits de l’homme et des groupes de jeunes – tous capables de mobiliser de leur côté – ont efficacement remplacé les partis politiques d’opposition, dont certains ont parfois fait partie du gouvernement et que les manifestants associent au pouvoir, en tant que voix politique de la dissidence algérienne. Les protestataires exigent une transmission du flambeau à une nouvelle génération, de nouveaux visages qui n’ont jamais fait partie du système ou qui n’en ont jamais été proches.[fn]Entretiens de Crisis Group, manifestants, Alger, mars-avril 2019.Hide Footnote

Le manque de leadership identifiable parmi les protestataires facilite les mobilisations de masse mais ne permet pas de formuler clairement un ensemble de revendications qui seraient acceptées dans leur globalité. Les partis politiques tentent de profiter de cette faiblesse pour opérer un retour en force. Ils se sont notamment emparés de la question des élections présidentielles du 4 juillet. Le 16 avril, plusieurs partis d’opposition, des partis de centre gauche aux islamistes – le Rassemblement pour la culture et la démocratie, le Mouvement de la société pour la paix et le Parti pour la justice et le développement – ont publié une déclaration commune appelant à un boycott des élections tant que les autorités ne conduiront pas des réformes concrètes, créant notamment une commission électorale indépendante garantissant un dépouillage électoral transparent et équitable.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants politiques, Alger, mars-avril 2019. « Les partis de l’opposition ne participeront pas à la présidentielle du 4 juillet », Algérie Presse Service, 16 avril 2019.Hide Footnote Le 18 avril, certaines personnalités politiques ont rencontré le président par intérim, Bensalah, lequel les a invités à participer à un dialogue national, dont l’objectif serait de créer une instance indépendante chargée de préparer ces élections.[fn]Entretiens de Crisis Group, Alger, et entretiens téléphoniques dans d’autres localités du pays, 19 avril 2019. Le 18 avril, Bensalah a rencontré trois personnalités politiques : Abdelaziz Ziari, ancien président de l’Assemblée nationale populaire ; Abdelaziz Belaid, président du front El Moustakbal (l’avenir) et Miloud Brahimi, un avocat. Par la suite, il a appelé à une rencontre avec des partis politiques, laquelle devait se tenir le 22 avril. Mais ces partis ont décliné l’invitation. « Elections : rencontre sur les mécanismes de création d’une instance indépendante », Algérie Presse Service, 23 avril 2019.Hide Footnote Les manifestants, soutenus par les organisations de la société civile, craignent cependant que ce dialogue ne soit une ruse – que le gouvernement ne le conduise exclusivement avec les partis et associations, qu’il a domestiqué depuis longtemps.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants politiques et de la société civile, Alger, avril 2019.Hide Footnote

Crisis Group interviews, political and civil society activists, Algiers, April 2019.Hide Footnote

Le mouvement de protestation n’a fait que s’amplifier, d’autres forces s’étant jointes à la mêlée.

Les marches des 12 et 19 avril étaient l’occasion pour les Algériens d’exprimer leur opposition à toute forme d’initiative émanant de Bensalah ainsi que d’autres figures du régime. Bien que celui-ci ait recouru à des méthodes plus répressives et ait durci sa rhétorique (en dénonçant des ingérences étrangères au sein des manifestants et en enjoignant ces derniers à éviter d’entraver les initiatives de sortie de crise),[fn]« Gaid Salah : les tentatives ciblant la stabilité de l’Algérie ont échoué et vont encore échouer », Algérie Presse Service, 18 April 2019.Hide Footnote ce durcissement de position semble pour l’heure produire le contraire de l’effet escompté : il n’a fait que pousser les protestataires à continuer leur combat.[fn]Entretiens de Crisis Group, manifestants, personnalités politiques indépendantes, militants de la société civile, Alger, mars-avril 2019.Hide Footnote Un certain nombre d’organisations de la société civile et de personnalités politiques, dont de nombreux anciens militants de gauche qui avaient démissionné de leur formation respective à l’issue de leur cooptation par le régime au cours de la décennie précédente, ont exprimé leur indignation face à la brutalité des méthodes policières.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants de la société civile et activistes politiques, Alger, 12-13 avril 2019.Hide Footnote

Le mouvement de protestation n’a fait que s’amplifier, d’autres forces s’étant jointes à la mêlée : des généraux de l’armée envoyés à la retraite anticipée ces dernières années ; des officiers de sécurité frustrés par le démantèlement du Département du renseignement et de la sécurité en 2015 ; des hommes d’affaires empêchés de maximiser leurs profits par les membres du clan Bouteflika.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens hauts fonctionnaires, militaires à la retraite, journalistes d’investigation, militants de la société civile, hommes d’affaires algériens, Paris, Alger, mars-avril 2019.Hide Footnote Beaucoup ont décidé de peser de tout leur poids sur le mouvement de protestation, ouvertement ou en coulisse, et l’encouragent maintenant à s’étendre dans d’autres secteurs, y compris le système judiciaire et le mouvement syndical, pour exercer une plus grande pression sur le régime dans une optique de changement politique plus radical.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens hauts fonctionnaires, militaires à la retraite, journalistes d’investigation, militants de la société civile, Paris, Alger, mars-avril 2019.Hide Footnote

Des manifestations ont également lieu dans la région de Kabylie (berbérophone) du pays, mais les revendications qui y sont formulées ne sont pas différentes de celles des autres villes.[fn]Le 12 avril, des grèves ont éclaté tout autour du pays, notamment à Bejaïa (Kabylie) où les employés de la municipalité avaient déjà cessé le travail les semaines précédentes, y compris au port de Bejaïa.Hide Footnote C’est la première fois depuis l’indépendance en 1962 que le pays connait une telle unité dans la demande de changement de régime. Les manifestants entonnent en cœur : « pas de Berbères, pas d’Arabes, pas d’ethnie ou de religion ! Nous sommes tous algériens ! » [fn]Entretiens de Crisis Group, Alger, 12 avril, 2019.Hide Footnote Les médias sociaux sont saturés d’appels à la grève générale visant à paralyser les centres économiques névralgiques du pays, ce qui porterait atteinte aux intérêts vitaux des dirigeants du gouvernement, des hauts gradés de l’armée et des hommes d’affaires étroitement liés au régime.

Le mouvement s’est développé de manière plutôt désordonnée, chaque localité ayant ses propres méthodes de lutte et revendications. Le 12 avril, douze syndicats autonomes se sont joints aux manifestations. Le lendemain, des groupes d’universitaires, des journalistes et d’autres activistes ont appelé la population à former des comités de citoyens pour entamer une transition démocratique.[fn]« Des universitaires appellent les Algériens à former des comités citoyens », HuffPost Algérie, 13 avril 2019.Hide Footnote Une association de magistrats a annoncé qu’elle boycotterait l’encadrement de la prochaine élection présidentielle. [fn]« Le Club des magistrats refuse de superviser les élections présidentielles du 4 juillet », Tout sur l’Algérie, 13 April 2019.Hide Footnote De même, le 16 avril, 130 maires de la région nord (sur 1 500 dans l’ensemble du pays), appartenant principalement au parti historique d’opposition Front des forces socialistes, majoritairement kabyle, ont annoncé leur refus de participer à l’organisation du scrutin présidentiel du 4 juillet dans leurs communes.[fn]Ibid.Hide Footnote Le 17 avril, des avocats ont organisé des défilés dans différentes villes, appelant à « l’indépendance de la justice » et au « respect de la souveraineté du peuple ».[fn]« Les robes noires manifestent à travers le pays pour l’indépendance de la justice », Algérie Presse Service, 17 avril 2019.Hide Footnote Le 14 avril, les travailleurs du secteur pétrolier et gazier se sont mis en grève pour soutenir le mouvement, notamment à Hassi Messaoud (cœur de l’industrie fossile du pays) et à Hassi Rmel dans la région de Laghouat.[fn]« Direct : 8e vendredi de manifestations populaires. Le peuple maintient la pression », op. cit.Hide Footnote

L’ensemble de ces développements incite les Algériens ordinaires à affirmer que le mouvement de protestation a atteint le point de non-retour. Le rythme des événements suggère qu’ils n’arrêteront pas de protester, même si la répression s’intensifie, tant que les autorités n’auront pas adressé des signaux clairs indiquant qu’elles sont prêtes à rompre avec le passé – même si les conséquences de cette rupture demeurent insaisissables.[fn]Entretiens de Crisis Group, manifestants militants de la société civile, Alger, 12-13 avril 2019.Hide Footnote

Crisis Group interviews, demonstrators, civil society activists, Algiers, 12-13 April 2019.Hide Footnote

Comment agir ?

En l’absence de signaux clairs indiquant que le régime est en train de démanteler son propre appareil, le dangereux cycle de protestations de masse entrainant des réponses répressives suscitant à leur tour des mobilisations plus importantes va probablement se poursuivre. Les revendications des manifestants demeurent mal définies, mais semblent – du moins, pourraient – viser le départ complet de tous les caciques du régime. Dans une déclaration publiée le 18 mars, un groupe de 22 organisations de la société civile a décrit les principales étapes d’une transition, incluant le départ du président par intérim, la création d’une haute commission pour la transition, composée de personnes « ayant une autorité morale » et largement acceptée par la population, la mise en place d’un gouvernement de transition, lequel organiserait un dialogue réunissant l’ensemble des secteurs de la société ainsi que des représentants du mouvement protestataire, l’élection d’une assemblée constituante, la rédaction d’une nouvelle constitution ramenant le pays vers la légalité constitutionnelle.[fn]« La société algérienne propose sa feuille de route pour l’instauration de la nouvelle république », Ligue algérienne des droits de l’homme, 18 mars 2019.Hide Footnote

Si les organisations qui portent ces revendications ne sont pas entachées de soupçons de proximité avec le régime, elles semblent représenter principalement la classe moyenne urbaine éduquée. Les revendications des autres secteurs de la société varient selon la localité et le groupe qui les formulent. Certains groupes ont mentionné la nécessité de signaux du pouvoir annonçant clairement son intention de se réformer. Parmi ces signes : le limogeage de gouverneurs, le report des élections présidentielles, la dissolution du parlement et l’établissement d’un gouvernement d’union nationale.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants de la société civile et activistes politiques, Alger, Paris, mars-avril 2019.Hide Footnote Des syndicats de travailleurs et organisations de la société civile seraient en train de rédiger des propositions quant à la composition d’un futur gouvernement de ce type.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants des droits humains, dirigeants du Rassemblement action jeunesse (organisation de la société civile), Alger, 12 avril 2019.Hide Footnote Mais excepté le désir palpable de rupture avec le passé, aucun sens de la coordination étroite ou consensus large n’émerge.

Si ce stratagème échoue le régime pourrait choisir d’intensifier ses mesures répressives.

Le régime a profité de l’absence de direction unifiée du mouvement pour tenter de le coopter et de le diviser – sous couvert d’une campagne anti-corruption réglant des comptes internes. En avril, les forces de sécurité ont arrêté Ali Haddad, l’ancien président du Forum des chefs d’entreprise algérien, et les quatre frères milliardaires, Kouninef, dans le cadre d’une vraisemblable croisade anti-corruption. Les cinq hommes d’affaires étaient des piliers du régime, sans être pour autant des proches de Gaid Salah.[fn]Voir « Algérie : le simulacre de justice de Gaïd Salah », Mondafrique, 24 avril 2019.Hide Footnote Les accusations de corruption qui pèsent contre eux sont identiques à celles portées par le passé contre des personnalités au sein de l’armée, dans ce que beaucoup considéraient à l’époque comme un règlement de compte et qui, comme le note un ancien haut fonctionnaire, « n’a en rien changé le système ».[fn]Crisis Group phone interview, former senior executive, Tunis, 23 avril 2019.Hide Footnote

Plus tard au cours de ce mois, les forces de l’ordre ont arrêté Issad Rebrab, un milliardaire considéré comme la personne la plus riche d’Algérie – exemple frappant d’un Etat qui poursuit des hommes d’affaires qui ont longtemps soutenu les opposants de Bouteflika.[fn]Agence France Presse, 23 April 2019. Pour une mise en contexte voir le rapport de Crisis Group Moyen-Orient et Afrique du Nord N°192, Surmonter la paralysie économique de l’Algérie, 19 novembre 2018.Hide Footnote Au lieu de rassurer les manifestants sur la disposition des autorités à combattre le fléau de la corruption, que ce soit dans le camp des partisans de Bouteflika ou dans celui de ses opposants, beaucoup pensent que cette campagne anti-corruption est un prétexte pour que le régime reprenne pied, se lance dans une purge interne ou quelque chose de similaire, sans pour autant faire quoi que ce soit de concret afin d’éradiquer la corruption en son sein même.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, militants de la société civile, Tunis, 23 avril 2019.Hide Footnote

Si ce stratagème échoue, à savoir si les citoyens continuent de s’assembler dans les rues pour réclamer une refonte complète du système, le régime pourrait choisir d’intensifier ses mesures répressives afin de décourager les Algériens, autres que les militants purs et durs, de participer aux manifestations, puis de sévir contre les récalcitrants. Mais dans le contexte actuel, de telles réponses dissuasives ne risquent pas de mettre un terme aux mobilisations de masse.

Face au risque d’un affrontement sanglant et déstabilisant, la meilleure voie à suivre devrait comporter les trois éléments suivants : un engagement mutuel en faveur de la non-violence ; un dialogue régime-citoyen qui englobe les principaux secteurs de la société ; et, à travers cette discussion, l’avancement vers la satisfaction des principales demandes des protestataires, tels que décrites plus haut, tout en garantissant au régime qu’il ne sera pas la cible de représailles l’acculant à une impasse.

Conclusion

L’Algérie de l’après-Bouteflika se trouve à une étape charnière. Elle pourrait s’engager sur la voie de réformes substantielles et de mesures originelles capables de changer le système. Sans quoi, le régime pourrait renouer avec ses tendances autocratiques et répressives. Ce dernier scénario finirait par entraîner l’effondrement du régime, mais le coût humain n’en serait que trop élevé.

L’option la plus sûre et la plus raisonnable serait l’établissement d’un dialogue ouvert entre le régime et des représentants du mouvement sur les conditions d’une transition globalement acceptable. Celle-ci prendrait en considération les préoccupations les plus immédiates des manifestants tout en garantissant au régime que des représailles ne le viseraient pas. Elaborer et mettre en œuvre une telle transition tient de l’impossible, mais maintenant que l’Algérie s’est lancée dans l’après-Bouteflika, il ne semble pas y avoir de meilleure alternative.

Alger/Bruxelles, 26 avril 2019