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Demonstrators carry banners as they take part in a march voicing their opposition to independence or more autonomy for the Anglophone regions, in Douala, Cameroon, on 1 October 2017. REUTERS/Joel Kouam
Briefing 130 / Africa

Cameroun : l’aggravation de la crise anglophone requiert des mesures fortes

Sur fond dattentats à la bombe, de violences sporadiques et de mesures répressives de lEtat, la crise qui touche les régions anglophones du Cameroun est entrée dans une phase nouvelle, plus violente. Pour éviter le déclenchement dun conflit armé, le président camerounais doit aller au-delà des mesures cosmétiques et mettre en œuvre durgence des réformes majeures avant dengager un dialogue inclusif de haut niveau avec lappui de lONU ou de lUnion africaine.

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I. Synthèse

La crise qui dure depuis un an dans les régions du Nord-Ouest et Sud-Ouest du Cameroun a dégénéré le 1er octobre 2017, en marge de la proclamation symbolique d’indépendance de l’Etat d’Ambazonie par des militants sécessionnistes. Les violences ont fait au moins des dizaines de morts et plus de 100 blessés parmi les manifestants. Elles sont le signe d’une forte détérioration de la situation et requièrent une réaction urgente du président camerounais Paul Biya ainsi qu’une réponse ferme des partenaires internationaux.

Les évènements du 1er octobre (date commémorant la réunification en 1961 entre le Cameroun sous mandat français et le Cameroun britannique – Southern Cameroons) sont le point culminant d’une nouvelle phase de durcissement de la crise. Celle-ci est marquée par l’échec des missions officielles du gouvernement à l’étranger en août, qui a abouti à une augmentation du nombre d’incendies criminels et des violences sporadiques de groupuscules non identifiés, à la répression violente par les forces de sécurité des manifestations de militants anglophones le 22 septembre, à l’explosion de bombes artisanales dans le Nord-Ouest et à l’imposition d’un état d’urgence de fait du 29 septembre au 3 octobre.

Le président camerounais doit aller au-delà des mesures cosmétiques et prendre ses responsabilités pour trouver des solutions politiques à la crise.

Du fait de cette répression meurtrière, les rangs des sécessionnistes augmentent de jour en jour, et certains d’entre eux évoquent plus résolument l’idée d’une lutte armée ou l’« autodéfense ». S’il veut éviter la naissance d’une insurrection armée dans les régions anglophones, qui ne manquerait pas d’avoir des répercussions en zone francophone, le président camerounais doit aller au-delà des mesures cosmétiques et prendre ses responsabilités pour trouver des solutions politiques à la crise. Les recommandations détaillées dans le rapport d’août 2017 de Crisis Group demeurent d’actualité, mais la gravité de la situation oblige à agir plus vite. Ces réformes devraient être précédées d’un dialogue inclusif au plus haut niveau afin d’envisager des solutions durables. L’aggravation de la crise qui fait suite à cette répression sanglante requiert désormais l’intervention d’un médiateur crédible, tel que le Bureau régional des Nations unies pour l’Afrique centrale ou l’Union africaine.

Les partenaires internationaux, jusqu’ici passifs, voire complaisants vis-à-vis du régime, devraient condamner fermement la violence d’Etat et la répression meurtrière. Ils devraient également exiger une enquête indépendante et des sanctions à l’encontre des auteurs de ces violences, ainsi que l’ouverture d’un dialogue inclusif sur la décentralisation et le fédéralisme. Enfin, ils devraient clairement souligner que de nouvelles violences de masse des forces de sécurité entraineraient une réévaluation de la coopération militaire avec le Cameroun.

II. 1er octobre sanglant : un embrasement prévisible

Le 1er octobre, des dizaines de milliers de personnes ont entrepris de marcher pacifiquement (arbres de la paix en main et scandant « no violence ») pour proclamer l’indépendance de l’Ambazonie (désignation que les sécessionnistes donnent à leur Etat fictif). A Bamenda, Buea et dans des dizaines de villes et localités, ils ont défilé et hissé les drapeaux de l’Ambazonie à des carrefours et sur les chefferies traditionnelles, un commissariat de police et un poste de gendarmerie. L’indépendance a été symboliquement proclamée dans les chefferies.

Les forces de défense et de sécurité ont réagi par un usage disproportionné de la force qui, du 28 septembre au 2 octobre, a fait au moins 40 morts et plus de 100 blessés parmi les manifestants.[fn]Cinq détenus de la prison de Kumbo (dans le Nord-Ouest), qui auraient tenté de s’évader, figurent parmi les personnes tuées. « Cameroun : lourd bilan humain après la proclamation symbolique d’indépendance », L’Express, 2 octobre 2017.Hide Footnote Ce lourd bilan est dû aux tirs à balles réelles et à l’usage excessif des gaz lacrymogènes, y compris dans les maisons ou contre des fidèles sortant des églises.[fn]Le nombre de personnes tuées pourrait être bien plus élevé. Le Réseau des droits de l’homme en Afrique centrale (REDHAC) estime que plus de 100 manifestants ont été tués. Le plus important parti d’opposition, le Social Democratic Front (SDF), estime à plusieurs centaines le nombre de morts et évoque un génocide. Des hauts fonctionnaires anglophones ont déclaré à Crisis Group qu’au moins 100 personnes avaient été tuées. Au sein du pouvoir, c’est la cacophonie. Les gouverneurs des deux régions évoquent dix-sept morts, tandis que le ministre de la Communication en mentionne dix. Les évêques anglophones ont également évoqué des massacres et un génocide. « Declaration of the Bishops of the Bamenda Episcopal Conference … », 4 octobre 2017. Crisis Group a établi ce bilan minimal de 40 morts en se fondant sur une dizaine de vidéos des violences contrevérifiées, sur une liste nominative de 30 victimes établie par le REDHAC et des entretiens avec les familles de ces victimes, et enfin par le décompte de nombreux corps découverts à des endroits identifiables au Sud-Ouest et Nord-Ouest et dont bon nombre présentent des impacts de balles et sont dépourvus de documents d’identité. Crisis Group a également reçu plusieurs témoignages, y compris d’un policier et d’un militaire, sur de nombreux corps emportés par des militaires. « Régions du Sud et Nord-Ouest du Cameroun : violations et crimes graves des droits humains », déclaration du REDHAC à Douala, 3 octobre 2017 ; « Déclaration du Social Democratic Front sur les tristes évènements du 1er octobre 2017 », déclaration du SDF à Bamenda, 5 octobre 2017 ; « Le Cameroun anglophone, en ébullition, compte ses morts », Le Monde, 3 octobre 2017. Courriels et entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires, habitants et policiers et gendarmes, Yaoundé, Buea, Bamenda, octobre 2017.Hide Footnote Les forces de défense et de sécurité ont arrêté des centaines de personnes sans mandat, y compris à leur domicile, et infligé des tortures et des traitements inhumains et dégradants. Des abus sexuels, des destructions de propriété et des pillages dans les maisons par des militaires et policiers, et des tirs sur les manifestants à Kumba, Bamenda et près de Buea par des hélicoptères ont été signalés par une dizaine d’habitants, des élus locaux, des hauts fonctionnaires, la presse, des organisations de droits de l’homme et les évêques catholiques des deux régions.[fn]Courriels et entretiens de Crisis Group, habitants, maires et hauts fonctionnaires, octobre 2017. « Declaration of the Bishops of the Bamenda Episcopal Conference … », op. cit. ; « Cameroun : le bilan s’alourdit dans les régions anglophones après une forte répression », Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH), 7 octobre 2017 ; « Cameroon army helicopters shot separatist protesters », Reuters, 6 octobre 2017.Hide Footnote

Les villages des chefs de file sécessionnistes tels que Ewele, Akwaya, Eyumodjock et Ekona ont été pris pour cible par les forces de défense et de sécurité, obligeant des milliers de jeunes hommes à s’enfuir en brousse par peur d’être tués ou d’être arrêtés et torturés. Selon les témoignages des habitants, d’un policier et d’un militaire déployés dans la zone, « les militaires assassinent des personnes chez elles et tirent aux pieds d’autres ».[fn]Courriels et entretiens téléphoniques de Crisis Group, habitants et fonctionnaires anglophones à Yaoundé, octobre 2017.Hide Footnote L’ancien magistrat à la Cour suprême, Ayah Paul Abine, déclare sur sa page Facebook avoir échappé à un assassinat à son domicile à Akwaya, qui aurait aussi été pillé par des militaires. Les violences, arrestations et pillages par les militaires et policiers se sont poursuivis toute la semaine suivante, notamment dans le département de Manyu. Le maire adjoint de Ndu, suspecté de sécessionnisme, aurait été tué à son domicile par des militaires, le 2 octobre.[fn]« Déclaration du Social Democratic Front sur les tristes évènements du 1er octobre 2017 », op. cit.Hide Footnote

Ces violences massives surviennent dans un contexte d’état d’urgence et de loi martiale, imposés de fait par les gouverneurs des deux régions du 29 septembre au 3 octobre : couvre-feu, interdiction de manifester, interdiction de se réunir à plus de quatre, fermeture des frontières terrestres et maritimes des régions, renforts militaires, interdiction de circuler d’un département à l’autre, interdiction de circuler à moto, coupure des réseaux sociaux, puis d’Internet et de l’électricité. Le 1er octobre, il était aussi interdit de sortir des maisons.

Certains hauts gradés et hauts fonctionnaires expliquent l’ampleur du « dérapage » par l’insuffisance des effectifs de police qu’ils ont dû pallier par des renforts militaires qui ne sont pas formés à la gestion des foules. Ils soulignent aussi le sous-équipement de la police, l’absence de balles à blanc et l’insuffisance ou le mauvais usage des gaz lacrymogènes. Les gendarmes et policiers auraient utilisé à mauvais escient leur stock – déjà insuffisant au départ – de bombes lacrymogènes dans les maisons, et se seraient retrouvés à court face aux manifestants.

Ces hauts gradés dénoncent également les provocations des manifestants qui auraient incendié des véhicules appartenant au sous-préfet et au préfet à Boyo et Fundong (dans le Nord-Ouest), auraient arraché des armes à quelques gendarmes à Kumba (dans le Sud-Ouest), saccagé les postes de gendarmerie d’Ikiliwindi, Mabanda, Teke, Kongle, et auraient lancé des cailloux sur les policiers et militaires à Buea et Bamenda. Ils soulignent enfin que certains policiers et militaires ont refusé de participer aux violences, ce qui a mis le dispositif sécuritaire en sous-effectif.[fn]Courriels et entretiens téléphoniques de Crisis Group, hauts gradés à Yaoundé, policiers et militaires à Bamenda et Buea, octobre 2017.Hide Footnote

L’embrasement de la crise et le massacre du 1er octobre étaient prévisibles.

L’embrasement de la crise et le massacre du 1er octobre étaient prévisibles, d’autant que la proclamation d’indépendance et les manifestations ont été annoncées à l’avance. Ces violences font suite à un durcissement de la crise qui s’est exacerbé au mois d’août. Le 5 août, sur ordre du président Biya, des délégations de ministres se sont rendues en mission à l’étranger. Mais ces missions ont été perturbées par des troubles parfois violents, causés par des militants sécessionnistes. En Belgique, la rencontre organisée par le ministre de la Justice a été émaillée d’incidents. Aux Etats-Unis, la délégation ministérielle a été chahutée par la diaspora. En Afrique du Sud, un membre de la délégation a échappé de peu à un lynchage et l’ambassade a été vandalisée. D’autres incidents ont eu lieu dans les ambassades du Cameroun au Royaume-Uni et au Canada, où des militants sécessionnistes ont remplacé le drapeau du Cameroun par celui de l’Ambazonie.[fn]Hans De Marie Heungoup, « Cameroun : le risque d’embrasement de la crise anglophone inquiète les francophones », Jeune Afrique, 8 septembre 2017 ; Richard Moncrieff, « Cameroon anglophone crisis is escalating. Here is how it could be resolved », African Argument, 27 septembre 2017.Hide Footnote

Ces actes de défiance des sécessionnistes de la diaspora ont ravivé les mobilisations anglophones, qui ont repris de plus belle depuis lors. Les opérations « villes mortes » sont passées de un à trois jours par semaine. Les militants sécessionnistes ont incendié un nombre croissant d’écoles et de commerces. En outre, les autorités ont annoncé, dans le courant du mois, la découverte de caches d’armes dans le Nord-Ouest.

Le gouvernement a réagi à cette remobilisation par de nouvelles mesures répressives (arrestation de sept journalistes, d’une dizaine de militants anglophones et renforcement de la présence militaire en août). Mais l’appareil répressif a semblé inefficace face à la désobéissance civile d’une partie de la population et à la violence des groupuscules sécessionnistes qui se sont formés aux marges du Southern Cameroons Ambazonia Governing Council, le plus important groupe sécessionniste à l’heure actuelle. Il semble supplanter désormais le Southern Cameroons National Council qui, depuis les années 1990, était le principal groupe sécessionniste.

Face au risque de report de la rentrée scolaire, Paul Biya a finalement consenti, le 30 août, à libérer une partie des chefs de file et militants anglophones, espérant faire cesser les opérations « villes mortes » et éviter que l’année scolaire ne soit mise en péril pour une deuxième année consécutive. Mais ces libérations n’ont pas eu d’effet. Les villes mortes ont continué de plus belle et, un mois après la rentrée, le taux d’inscription demeure très faible.

Des figures de proue du mouvement anglophone ainsi que des dizaines de manifestants arrêtés depuis huit mois sont toujours en prison.

La décision du président a été tardive et partielle. Des figures de proue du mouvement anglophone ainsi que des dizaines de manifestants arrêtés depuis huit mois sont toujours en prison. Par ailleurs, selon de nombreux anglophones et francophones, cette décision prouve une nouvelle fois que le président du Cameroun garde la mainmise sur l’appareil judiciaire. En réalité, en emprisonnant les modérés (prodécentralisation et profédéralisme), le gouvernement a indirectement renforcé les plus radicaux (les groupes sécessionnistes et les groupuscules violents). Plusieurs analystes estiment que cette approche est le résultat d’une stratégie délibérée visant à discréditer la mobilisation anglophone auprès des francophones et des partenaires internationaux en l’assimilant à un mouvement sécessionniste.

En septembre, les villes mortes étendues sur trois jours se sont poursuivies, plusieurs commerces et sept établissements scolaires ont été incendiés et la rentrée n’a pas pu se faire normalement. Tout ceci n’implique plus nécessairement l’adhésion de la population locale à ces tactiques de désobéissance civile. Bien que le soutien au fédéralisme et au sécessionnisme soit grandissant, nombreux sont ceux qui ne suivent désormais les opérations villes mortes que par crainte de la violence des groupuscules. C’est pourquoi des milliers de familles anglophones envoient leurs enfants dans les écoles bilingues en zone francophone, tandis que certains commerçants et acteurs économiques déménagent à Douala.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants, élèves et commerçants, Douala, Buea et Bamenda, juin-septembre 2017.Hide Footnote

Un nouveau cap a été franchi à la mi-septembre avec l’usage pour la première fois de bombes artisanales. Du 14 au 20 septembre, deux bombes ont explosé dans le Nord-Ouest sans faire de victimes, une troisième a explosé contre un poste de police à Bamenda, blessant trois policiers, et une quatrième a failli exploser à Douala.[fn]« Trois policiers grièvement blessés à Bamenda », BBC, 21 septembre 2017.Hide Footnote Bien que non revendiquées, le gouvernement, ainsi qu’une majorité de l’opinion publique camerounaise, ont attribué ces explosions aux sécessionnistes.[fn]Certains analystes n’excluent pas (mais sans en fournir de preuve) un montage par le gouvernement, afin d’assimiler la mobilisation anglophone au terrorisme et de justifier une réponse purement militaire. Entretiens de Crisis Group, universitaires et chercheurs, Yaoundé, Bamenda, Buea, septembre-octobre 2017.Hide Footnote

A la suite de ces explosions, le gouverneur du Nord-Ouest a pris des mesures drastiques : couvre-feu, coupure d’Internet pendant 24 heures, interdiction de se rassembler et de manifester. Mais ces mesures n’ont pas empêché entre 30 000 et 80 000 personnes de manifester dans une trentaine de villes et localités anglophones (Bamenda, Buea, Kumba, Kumbo, Limbé, etc.) le 22 septembre pour réclamer la libération des détenus politiques anglophones, le départ du président Biya, la mise en œuvre du fédéralisme et la sécession. Ces manifestations ont été organisées en parallèle du discours prononcé par le président Biya à l’Assemblée générale des Nations unies. Initialement pacifiques, les marches sont devenues violentes dans certaines localités. A Buea, certains des manifestants ont vandalisé le domicile du maire de la ville (un anglophone, mais farouche opposant à la mobilisation). A Mamfé, ils ont incendié un poste de gendarmerie. La réaction excessive des forces de défense et de sécurité à Santa, Bamenda, Ekona et Limbé a fait au moins quatre morts par balles parmi les manifestants et des dizaines de blessés.

L’ampleur des manifestations du 22 septembre, les plus massives au Cameroun depuis celles de février 2008, semble avoir surpris les autorités qui avaient jusqu’à présent sous-estimé le mécontentement anglophone et le poids de la mouvance sécessionniste. C’est probablement ce qui a poussé le gouvernement à déployer un nouveau renfort de 1 000 soldats et à imposer un état d’urgence ainsi qu’une loi martiale de fait (arrestation de civils par les militaires, jugements dans les tribunaux militaires). Au total, depuis le début de la crise en octobre 2016, on recense au moins 55 personnes tuées, plusieurs centaines de blessées et des centaines d’arrestations dans les régions anglophones.[fn]Amnesty International estime à plus de 500 le nombre de personnes arrêtées en marge des manifestations du 1er octobre 2017 dans les régions anglophones. « Cameroun. Des détenus entassés comme des sardines dans les prisons à la suite des manifestations dans les régions anglophones », Amnesty International, 13 octobre 2017.Hide Footnote Amnesty International estimates that more than 500 people have been arrested in the Anglophone regions during demonstrations on 1 October 2017. “Cameroon. Inmates ‘packed like sardines’ in overcrowded prisons following deadly Anglophone protests”, Amnesty International, 13 October 2017.Hide Footnote

III. Les réactions du gouvernement, du parti au pouvoir et de la communauté internationale

Le président du Cameroun, en séjour en Suisse depuis le 23 septembre, n’a pas officiellement réagi aux violences de septembre et octobre, si ce n’est par un communiqué sur sa page Facebook pour « condamner les violences d’où qu’elles viennent ».[fn]« Anglophone crisis : president Paul Biya connects through social media », CRTV, 2 octobre 2017.Hide Footnote Le ministre de la Communication et des membres du gouvernement ont assimilé les dizaines de milliers de manifestants à des terroristes ou assaillants armés. Persistant dans le déni qui caractérise le discours officiel depuis le début de cette crise, les autorités accréditent également la thèse d’un complot venu de l’extérieur dans les médias officiels ou progouvernementaux ainsi que sur les réseaux sociaux.

Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), parti au pouvoir, a choisi d’organiser des rassemblements à l’improviste dans les villes francophones, le 1er octobre, au nom de l’unité nationale et en soutien à Paul Biya. Pour les anglophones, ces festivités inédites organisées au moment où les régions anglophones étaient frappées par une interdiction de manifester et en proie à la violence illustrent l’arrogance et le mépris de l’élite francophone. Paradoxalement, il a fallu attendre la proclamation d’indépendance de l’Ambazonie pour que le parti au pouvoir et le gouvernement organisent pour la première fois un simulacre de célébration de la réunification du Cameroun, 56 ans après.

En dépit de multiples alertes – y compris celles lancées par Crisis Group et par la presse internationale – seules les Nations unies ont appelé les parties à la retenue avant les évènements du 1er octobre. La plupart des puissances et organisations internationales n’ont, pour leur part, réagi qu’après les violences, et parfois de façon même complaisante vis-à-vis du gouvernement.[fn]« La francophonie préoccupée par les tensions dans les régions anglophones du Cameroun », journalducameroun.com, 2 octobre 2017.Hide Footnote Les Nations unies, l’Union européenne, l’Union africaine, le Commonwealth, l’Organisation internationale de la francophonie, les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni ont appelé les parties à éviter la violence et mener un dialogue sur les solutions durables à la crise. Seuls les Nations unies et les Etats-Unis ont signalé l’usage disproportionné de la force contre les manifestants et exigé une enquête et un dialogue sur les questions de fond « dans le respect de l’unité territoriale du Cameroun ».[fn]« Cameroon : UN chief Secretary-General urges dialogue to resolve grievances », UN News Centre, 3 octobre 2017 ; « Violence in Cameroon », Département d’Etat américain, 3 octobre 2017.Hide Footnote

Comme Crisis Group l’a expliqué dans son dernier rapport, la communauté internationale est confrontée à un dilemme. Elle est plus que prudente, car elle craint de froisser une armée qui joue un rôle crucial dans la lutte contre Boko Haram et un Etat qui est parmi les moins fragiles dans une sous-région volatile. Elle redoute surtout qu’une instabilité au Cameroun se propage à l’ensemble de la région. Toutefois, cette passivité est interprétée par le régime depuis des décennies comme une carte blanche pour perpétrer toutes sortes de déni de la démocratie et de violation des droits humains.

Le régime parvient depuis une décennie à neutraliser la capacité des acteurs internationaux à jouer un rôle politique.

En réalité, le régime parvient depuis une décennie à neutraliser la capacité des acteurs internationaux à jouer un rôle politique. Il propage la théorie d’un complot externe visant à déstabiliser la nation et joue sur la victimisation pour insuffler un élan de nationalisme auprès d’une partie de la population et se déclarer le seul garant de la stabilité. D’ailleurs, des proches du président s’en félicitent souvent en privé, se vantant d’avoir de leur côté une opinion publique qu’ils ont eu le temps de fabriquer.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires à la présidence, Yaoundé, 2016-2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, high-level officials from the president’s office, Yaoundé, 2016-2017.Hide Footnote

IV. Des violences aux lourdes conséquences politiques

Les violences de septembre et octobre sont sans précédent dans les régions anglophones du Cameroun. Elles creusent le fossé entre le gouvernement et la population, renforcent le sentiment de méfiance et rendent la population plus favorable à la sécession.[fn]Voir le rapport de Crisis Group N°250, Cameroun : la crise anglophone à la croisée des chemins, 2 août 2017.Hide Footnote La mouvance sécessionniste n’est probablement toujours pas majoritaire, mais elle n’est plus une minorité insignifiante. De plus en plus d’anglophones estiment qu’il s’agit de la meilleure solution et il sera difficile d’ignorer leur opinion dans le cadre d’un dialogue politique inclusif, d’autant que les sécessionnistes sont désormais à la tête de la contestation anglophone.

Ces violences amplifient aussi le soutien au fédéralisme, qui jouit traditionnellement de l’appui des anglophones. En juin, nombre de ces fédéralistes déclaraient à Crisis Group qu’à défaut du fédéralisme souhaité, ils se contenteraient d’une véritable décentralisation. Or depuis les violences, certains parmi eux ne considèrent plus la décentralisation comme une solution médiane acceptable.

Les violences récentes ont également amplifié les tensions sociales préexistantes entre anglophones et francophones. Depuis septembre, des discours incitant à la haine et aux violences contre les anglophones prolifèrent et ont engendré une tension sociale palpable. Dans les médias publics, le gouverneur du Sud-Ouest a qualifié les manifestants du 22 septembre de « chiens » et le ministre de la Communication les a décrits comme étant des « terroristes ». Les médias progouvernementaux et certains intellectuels francophones laissent entendre que les anglophones sont tous sécessionnistes.[fn]« Governor Okalia Bilai called Southern Cameroonians dogs. Listen excerpt of the audio », YouTube, 29 septembre 2017 ; « Issa Tchiroma traite les sécessionnistes de terroristes », YouTube, 3 octobre 2017.Hide Footnote Certains journalistes de la chaine Vision 4, financée par des barons du régime, considèrent les manifestants comme des terroristes et, en septembre, ont conseillé au gouvernement « d’instaurer l’état d’urgence dans la partie anglophone, d’organiser des arrestations massives, de fouiller les maisons y compris celles de ministres, et de surveiller de près les anglophones à Yaoundé ».[fn]Observation par Crisis Group d’une quarantaine d’émissions et de débats du weekend dans les chaines camerounaises en septembre et octobre. Les incitations à la violence et à la haine de Vison 4 ont été condamnées par une partie de l’opposition et de la société civile francophone. Au total, 43 journalistes anglophones ont également déposé une plainte au Conseil national de la communication pour demander la suspension de ces journalistes et de la chaine. L’un des journalistes a cependant déjà demandé pardon aux anglophones. « Cameroun : un journaliste accusé d’incitation à la haine contre les anglophones », Radio France Internationale (RFI), 4 octobre 2017 ; « Ernest Obama suggère l’état d’urgence dans la partie anglophone », YouTube, 23 septembre 2017.Hide Footnote Sur Facebook, certains francophones se félicitent de la répression et du nombre de morts, tout en promettant plus de morts les prochaines fois.[fn]Observation de Crisis Group dans une dizaine de groupes camerounais sur Facebook rassemblant chacun des dizaines de milliers de membres tels que le « Cameroun c’est le Cameroun », le « Cameroun c’est le Cameroun qui gagne », « English Cameroon for a United Cameroon », septembre-octobre 2017.Hide Footnote Crisis Group observations, a dozen Cameroonian Facebook groups, each one with tens of thousands of members, such as “Cameroun c’est le Cameroun”, “Cameroun c’est le Cameroun qui gagne”, “English Cameroon for a United Cameroon”, September-October 2017.Hide Footnote

Depuis le 22 septembre, les anglophones vivant en zone francophone [...] sont pris pour cible.

Depuis le 22 septembre, les anglophones vivant en zone francophone, en particulier à Yaoundé et Douala, sont pris pour cible. Des arrestations sans motif dans les taxis, des fouilles sans mandat dans les domiciles et des arrestations massives d’anglophones ont eu lieu dans les quartiers de Yaoundé ayant une forte communauté anglophone tels que Biyem-Assi, Melen, Obili, Biscuiterie, Centre administratif et Etoug-Ebe. Ces arrestations, organisées par les policiers et les gendarmes, étaient particulièrement nombreuses le 30 septembre. Certains anglophones ont déclaré être insultés par des francophones dans des marchés. Dans leurs lieux de service, des francophones leur demanderaient « ce qu’ils font encore à Yaoundé et pourquoi ils ne rentrent pas dans leur sale Bamenda ».[fn]Entretiens de Crisis Group, une trentaine d’habitants anglophones, Yaoundé, septembre-octobre 2017.Hide Footnote

Il en résulte un profond malaise parmi les anglophones qui se sentent détestés et plus que jamais marginalisés. Une fonctionnaire anglophone déclare : « Peut-être que les francophones ont raison qu’on gâche leur pays. Il faut maintenant une sécession pour qu’ils soient en paix et qu’on soit en paix. Cela permettra que la paix revienne ». Au sein de l’élite anglophone, des hauts fonctionnaires se sentent surveillés ; l’un d’eux a déclaré : « Ici au ministère c’est la suspicion totale. Il faut se faire discret, effacé ».[fn]Courriel de Crisis Group, haut fonctionnaire au ministère de l’Enseignement supérieur à Yaoundé, octobre 2017.Hide Footnote Surveillée, cette élite tend à se replier sur elle-même.

Le Social Democratic Front (SDF), parti profédéraliste et le plus grand parti d’opposition, avec 11 pour cent des voix à la dernière élection présidentielle de 2011, et dont le dirigeant est anglophone, est soumis à de fortes pressions depuis le début de cette crise. Il a tenté de maintenir un ton modéré et conciliant depuis le début pour ne pas perdre sa base nationale francophone. Mais après les violentes récentes, plusieurs députés du parti ont symboliquement annoncé leur démission du parlement camerounais, sans entamer les démarches légales. Le président national du SDF qualifie de génocide les répressions meurtrières d’octobre et appelle à une traduction de Paul Biya devant la Cour pénale internationale (CPI).

V. La route sinueuse vers un nouveau consensus camerounais

Si le gouvernement semble nier la profondeur du mécontentement auquel il fait face, certains meneurs de la contestation anglophone semblent pour leur part déconnectés des réalités du pays et des dynamiques internationales. D’où des demandes souvent irréalistes – y compris concernant la sécession.[fn]Depuis l’exemple du Soudan du Sud, les acteurs internationaux sont plus réticents à encourager des mouvements séparatistes.Hide Footnote Cependant, la radicalisation de la contestation et la montée du sentiment sécessionniste sont essentiellement le résultat du mépris initial par le régime des revendications corporatistes, de la répression sanglante des manifestations depuis octobre 2016, de la coupure d’Internet pendant trois mois (vécue par les anglophones comme une punition collective), et des arrestations de centaines de manifestants.

De fait, le régime a laissé la situation se détériorer, pariant sur un épuisement de la mobilisation, alternant répression violente et concessions cosmétiques. A l’heure actuelle, les tenants d’une ligne plus dure au sein du pouvoir parient sur une approche répressive et reprochent au président d’avoir fait libérer une cinquantaine de militants en août ; ils excluent tout dialogue sur le fédéralisme, ou même sur la décentralisation, et certains disent ne plus vouloir attendre que les anglophones forment une insurrection armée pour les « écraser ».[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires des ministères de la Justice et de l’Enseignement supérieur ; commissaires divisionnaires, Yaoundé, septembre-octobre 2017.Hide Footnote Les plus modérés estiment, quant à eux, que la solution réside dans une décentralisation effective ou même le fédéralisme à dix Etats. Néanmoins, ils n’osent pas le dire publiquement, car ils n’ont pas suffisamment d’influence et craignent d’être marginalisés et considérés comme des soutiens de la contestation.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires de la présidence et de ministères, juin-septembre 2017.Hide Footnote

Le président Biya a toutes les cartes en main pour résoudre cette crise, mais ne semble pas véritablement vouloir le faire. Il lui incombe d’éviter au Cameroun un enlisement menant à une impasse politique à un an de l’élection présidentielle. Les signes avant-coureurs d’une possible insurrection armée ne manquent pas : les groupuscules violents se multiplient, la désobéissance civile et les violences sporadiques (incendies criminels et bombes artisanales) se poursuivent. Selon certaines sources, de petits groupes de jeunes seraient allés au Nigéria pour s’entrainer à la guérilla, malgré l’opposition de principe d’Abuja à un Etat indépendant anglophone, qui risquerait de servir de base arrière aux mouvements sécessionnistes nigérians.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates occidentaux, sous-officiers des renseignements, haut fonctionnaire au ministère des Relations extérieures, Yaoundé, 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, Western diplomats, non-commissioned information officers, high-level officials from the foreign relations ministry, Yaoundé, 2017.Hide Footnote

Le Cameroun, qui lutte contre Boko Haram à l’Extrême-Nord et contre les miliciens centrafricains à l’Est, ne peut se permettre un nouveau front.

Le Cameroun, qui lutte contre Boko Haram à l’Extrême-Nord et contre les miliciens centrafricains à l’Est, ne peut se permettre un nouveau front, d’autant qu’une insurrection dans la zone anglophone aurait probablement des répercussions à Douala et Yaoundé. Le coût économique requis pour venir à bout d’une telle insurrection serait difficilement supportable pour un pays actuellement soumis à des mesures d’ajustement du Fonds Monétaire International[fn]« Cameroun : les conséquences du retour du FMI sur l’investissement et les programmes sociaux », Jeune Afrique, 29 juin 2017.Hide Footnote et qui doit organiser des élections générales et une élection présidentielle dans un an et la Coupe d’Afrique des Nations de football dans la foulée.

D’ores et déjà, les agences de notation internationales s’inquiètent du climat politique du Cameroun. De nouveaux troubles politiques pourraient conduire à une dégradation de la note souveraine du pays qui aurait alors du mal à emprunter sur les marchés financiers. Enfin, un prolongement de la crise et de nouvelles violences auraient un coût politique important, car il serait difficile d’organiser les élections dans les régions anglophones. Si les élections sont organisées, le parti au pouvoir sera très probablement battu sévèrement dans ces régions. De plus, de nouvelles violences ne feront qu’accroitre les appels à la justice internationale.[fn]Les chefs de file sécessionnistes ont saisi la CPI le 12 octobre pour réclamer l’ouverture d’une enquête pour « génocide et crime contre l’humanité », en rapport avec les violences dans les régions anglophones depuis octobre 2016. « Cameroun : les sécessionnistes traduisent Paul Biya et certains membres du gouvernement devant la CPI pour génocide et crime contre l’humanité », Cameroon-info.net, 15 octobre 2017.Hide Footnote

Secessionist leaders have seized on the idea of using the ICC on 12 October to demand the start of investigations into “genocide and crimes against humanity”, in connection to the violence in the Anglophone regions after October 2016. “Cameroun: les sécessionnistes traduisent Paul Biya et certains membres du gouvernement devant la CPI pour génocide et crime contre l’humanité”, Cameroon-info.net, 15 October 2017.Hide Footnote

A. Ce que doit faire le président camerounais

Une sortie de crise exige du président qu’il apaise la situation, prenne des mesures d’apaisement et organise un dialogue inclusif, en présence d’un médiateur, sur la décentralisation et le fédéralisme.

  • Pour ce faire, le président devrait rentrer d’urgence au Cameroun et prononcer un discours prônant le retour au calme et reconnaissant l’existence du problème anglophone. Il devrait également veiller à ce que la justice ouvre une enquête, supervisée par la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés, sur les violences perpétrées en septembre et en octobre, avec sanctions à l’appui contre les auteurs.
     
  • Le dialogue de haut niveau sur des solutions durables au problème anglophone devrait en outre s’accompagner d’une politique de main tendue à l’égard des militants anglophones exilés afin d’encourager leur retour. Sans cela, même si le fédéralisme était mis en œuvre, les exilés en colère et mis au pied du mur risqueraient de tout faire pour rendre les deux régions anglophones ingouvernables.
     
  • Enfin, le président devrait relever de leurs fonctions les membres du gouvernement et les hauts fonctionnaires des régions anglophones dont les propos irresponsables ont enflammé la crise.

B. La responsabilité de la communauté internationale

Les Nations unies, l’Union européenne, l’Union africaine et les pays partenaires du Cameroun peuvent encore essayer d’éviter que la crise ne se transforme en conflit armé. L’enjeu est d’importance dans un pays clé pour la stabilité de la sous-région et la lutte contre le terrorisme. L’attitude discrète des partenaires internationaux a montré ses limites et n’a pas suffi à dissuader le gouvernement de faire usage de balles réelles face aux manifestants, comme en février 2008.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°160, Cameroun : Etat fragile?, 25 mai 2010.Hide Footnote Désormais, la communauté internationale doit faire preuve de diplomatie tout en proposant une réponse ferme, assortie de menaces de sanctions contre l’exécutif camerounais et les groupuscules violents. Ce repositionnement diplomatique passe par un ensemble de décisions progressives :

  • Le préalable est la condamnation ferme des violences de septembre et octobre, la demande d’une enquête indépendante et de sanctions contre les hauts gradés et les autorités administratives impliqués dans les violences. Les acteurs internationaux devraient ensuite clairement souligner que de nouvelles répressions violentes entraineraient une réévaluation de la coopération militaire avec le Cameroun et des aides publiques au développement, en dehors des projets directement liés à la lutte contre la pauvreté à l’échelle nationale et des projets de développement à l’Extrême-Nord et à l’Est. Ils doivent enfin exiger que le Cameroun s’engage à ne plus impliquer les militaires dans le maintien de la paix interne.
     
  • La communauté internationale se doit de clairement dénoncer les actes violents perpétrés par des groupuscules militants, qu’il s’agisse d’incendies criminels, d’autres actions sporadiques ou d’appels à la lutte armée.
     
  • De même, et dans l’optique d’une médiation internationale, les partenaires internationaux pourraient proposer l’envoi d’une mission d’information des Nations unies ou de l’Union africaine chargée d’enquêter sur les évènements des mois de septembre et octobre conjointement avec la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés.
     
  • Les partenaires du Cameroun pourraient aussi offrir de renforcer leur aide technique pour former la police et la gendarmerie en matière de gestion des foules et de respect des droits de l’homme. Si les auteurs des violences récentes sont sanctionnés, ces partenaires pourraient envisager de fournir des balles à blanc aux forces de sécurité camerounaises.

Les chefs de file sécessionnistes ont également leur part de responsabilité. Ils doivent permettre le bon fonctionnement des établissements scolaires et condamner fermement tout acte violent commis par des groupuscules se réclamant de leur cause, qu’il s’agisse d’incendies criminels ou de l’emploi de bombes artisanales.

VI. Conclusion

Après les violences de septembre et octobre 2017, l’heure de vérité sonne pour le Cameroun. A l’incertitude politique s’ajoutent deux poches de conflits, des tensions sociales d’ordres divers, et un contexte économique préoccupant. Jusqu’à présent, la forte résilience de la population a favorisé une stabilité toute relative. Mais l’aggravation du problème anglophone pourrait faire basculer le pays dans une crise bien plus profonde. Dans ce pays plein d’atouts et au potentiel humain considérable, il est urgent que les Camerounais (anglophones et francophones confondus) parviennent à un nouveau consensus national et social. Le chemin vers ce consensus passe par la mise en œuvre de la décentralisation effective ou du fédéralisme.

Nairobi/Bruxelles, 19 octobre 2017

Annexe A : Carte du Cameroun

Anti-government demonstrators block a road in Bamenda, Cameroon, on 8 December 2016. REUTERS/Stringer
Report 250 / Africa

Cameroun : la crise anglophone à la croisée des chemins

Since October 2016, protests and strikes related to sectoral demands have escalated into a crisis over the economic and political marginalisation of Cameroon’s Anglophone minority. Although the government has made some concessions, it must rebuild mutual trust with Anglophone actors in order to avoid instability ahead of the 2018 general elections.

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Synthèse

Au Cameroun, les anglophones, qui représentent 20 pour cent de la population, se sentent marginalisés. Leurs frustrations se sont exprimées avec force fin 2016 lorsque des revendications corporatistes se sont transformées en demandes politiques, donnant lieu à des grèves et des émeutes. L’ampleur du mouvement a été telle que la politique répressive du gouvernement cette fois n’a pas suffi pour rétablir le calme, l’obligeant à négocier avec les syndicats et à faire quelques concessions. La mobilisation s’affaiblit, mais le mécontentement d’une majorité de la communauté anglophone demeure. Après avoir vécu trois mois sans Internet, six mois d’opérations « ville morte » et une année scolaire gâchée, beaucoup réclament aujourd’hui le fédéralisme ou la sécession. A un an de l’élection présidentielle, la résurgence du problème anglophone est porteuse d’instabilité. Le gouvernement camerounais, avec l’appui de la communauté internationale, devrait rapidement prendre des mesures d’apaisement afin de rétablir la confiance et le dialogue.

Souvent méconnu de la partie francophone, le problème dit anglophone existe au Cameroun depuis les indépendances. Une réunification mal conduite, fondée sur un projet centraliste et assimilationniste, a mené à un sentiment de marginalisation économique et politique de la minorité anglophone et à une prise en compte défectueuse de sa différence culturelle.

Jamais la question anglophone ne s’était auparavant manifestée avec une telle acuité.

La crise actuelle constitue une résurgence particulièrement inquiétante de ce vieux problème. Jamais la question anglophone ne s’était auparavant manifestée avec une telle acuité. La mobilisation des avocats, enseignants et étudiants à partir d’octobre 2016, ignorée puis réprimée par le gouvernement, a ravivé des mouvements identitaires datant des années 1970, qui demandent le retour au modèle fédéral existant entre 1961 et 1972. L’arrestation des figures de proue du mouvement et la coupure d’Internet en janvier ont achevé de saper la confiance entre le gouvernement et les activistes anglophones. Depuis, les deux régions anglophones vivent au rythme des villes mortes, du boycott des écoles et d’incidents violents sporadiques.

Les groupuscules sécessionnistes se multiplient depuis janvier. Ils profitent de la situation pour radicaliser la population avec l’appui d’une partie de la diaspora anglophone. Si le risque de partition du pays est très faible, celui d’une résurgence à moyen terme du problème sous forme de violence armée est élevé, car certains de ces groupuscules appellent désormais à la violence.

Les mesures gouvernementales prises depuis mars – la création d’une Commission nationale pour le bilinguisme et le multiculturalisme, de sections Common Law à la Cour suprême et à l’Ecole nationale d’administration et de magistrature, le recrutement de magistrats anglophones et de 1 000 enseignants bilingues, ou encore le rétablissement d’Internet après 92 jours d’interruption – ont eu peu d’effets. Les figures de proue de la contestation les jugent tardives et insuffisantes.

La réaction de la communauté internationale a été plutôt limitée, mais elle a néanmoins poussé le gouvernement à adopter les mesures sus-énoncées. Le régime de Yaoundé semble en effet plus sensible aux demandes internationales qu’à celles des acteurs nationaux. Sans une pression ferme, persistante et coordonnée des partenaires internationaux du Cameroun, il est peu probable que le gouvernement s’oriente vers des solutions de fond.

La crise anglophone illustre à la fois un problème classique de minorité, qui oscille entre désir d’intégration et d’autonomie, et des problèmes plus structurels de gouvernance. Elle montre les limites du centralisme national, alors que la décentralisation, engagée en 1996, est peu effective. La faible légitimité de la plupart des élites anglophones dans leurs régions, le sous-développement, la fracture générationnelle et le patrimonialisme sont des maux communs au Cameroun. Mais la combinaison d’une mauvaise gouvernance et de la question identitaire risque d’être particulièrement difficile à traiter.

La résolution du problème anglophone passe par une réponse internationale plus ferme et le rétablissement de la confiance, grâce à des mesures d’apaisement cohérentes qui répondent aux revendications des corporations en grève. Il y a urgence : les élections approchent, et la crise risque de miner le processus. Dans cette perspective, plusieurs mesures immédiates s’imposent :

  • Discours d’apaisement et de reconnaissance du problème anglophone par le président de la République ;
     
  • Libération provisoire des meneurs de la mobilisation anglophone ;
     
  • Sanctions contre les membres des forces de sécurité responsables de bavures durant la crise ;
     
  • Mise en œuvre rapide des mesures gouvernementales annoncées en mars 2017, ainsi que des 21 points qui ont fait l’objet d’un accord entre les syndicats anglophones et le gouvernement en janvier 2017 ;
     
  • Remaniement ministériel et réorganisation de la haute administration en vue de mieux refléter le poids démographique, politique et historique des anglophones, d’inclure les jeunes générations et des personnalités plus légitimes en zone anglophone ;
     
  • Restructuration de la Commission nationale pour le bilinguisme et le multiculturalisme afin d’inclure paritairement les anglophones, de la doter d’un pouvoir de sanction et de garantir l’indépendance de ses membres ;
     
  • Décriminalisation du débat politique, y compris sur le fédéralisme, notamment en cessant d’utiliser la loi antiterroriste à des fins politiques, et recours à un tiers (l’Eglise catholique ou un acteur international) comme observateur voire médiateur entre le gouvernement et les organisations anglophones.

A plus long terme, le Cameroun devra engager des réformes institutionnelles pour remédier aux problèmes profonds dont la question anglophone est le symptôme. Il s’agira notamment d’appliquer de façon rigoureuse et d’améliorer les lois sur la décentralisation en vue de réduire les pouvoirs des administrateurs nommés par Yaoundé, de créer des conseils régionaux, de mieux distribuer les ressources financières et les compétences, et enfin d’adopter des dispositions légales spécifiques aux régions anglophones dans les domaines de l’éducation, la justice et la culture.

Le Cameroun – qui fait face à Boko Haram dans l’Extrême-Nord et aux miliciens centrafricains à l’Est – doit éviter l’ouverture d’un nouveau front potentiellement déstabilisateur. Une aggravation du problème anglophone pourrait affecter l’élection présidentielle et les élections générales prévues en 2018. Surtout, elle pourrait déclencher des revendications sur l’ensemble du territoire et une crise politique de plus grande ampleur.

Nairobi/Bruxelles, 2 août 2017

Introduction

Depuis octobre 2016, des mobilisations sociales sur fond de revendications corporatistes ont dégénéré en crise politique dans les régions anglophones du Cameroun. Cette crise a fait réapparaitre la question anglophone et mis en lumière les limites du modèle de gouvernance camerounais, fondé sur le centralisme et la cooptation des élites.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°160, Cameroun : Etat fragile ?, 25 mai 2010 ; Piet Konings, Francis Bernard Nyamnjoh, Negotiating an Anglophone Identity (Leiden, 2003).Hide Footnote

La partie anglophone est constituée de deux des dix régions du pays, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, qui représentent 16 364 kilomètres carrés sur une superficie totale de 475 442 kilomètres carrés et environ 5 millions d’habitants sur une population camerounaise de 24 millions. Elle est le bastion du principal parti d’opposition, le Social Democratic Front (SDF) et joue un rôle important sur le plan économique, en particulier grâce à des secteurs agricole et commercial dynamiques. L’essentiel du pétrole du Cameroun, qui représente un douzième de son produit intérieur brut (PIB), est exploité au large de la partie anglophone.[fn]Le pétrole produit est off-shore, dans les eaux nationales, mais les militants anglophones soulignent que si le Cameroun anglophone était indépendant ce pétrole leur appartiendrait, et même dans un système fédéral on pourrait imaginer une distribution de la rente au bénéfice de la région. « Annuaire statistique du Cameroun », Institut national de la statistique (INS), 2015, p. 383.Hide Footnote

La politisation de la crise et la radicalisation des protagonistes résultent en grande partie de la réponse apportée par le gouvernement – déni, mépris, intimidation et répression –, de l’étiolement de la confiance entre la population anglophone et le gouvernement et de l’exploitation de la question identitaire par des acteurs politiques qui ont exacerbé les ressentiments des populations, au point qu’une probable majorité d’anglophones n’envisagent plus, comme issue viable, que le retour au fédéralisme ou même la sécession.[fn]La quasi-totalité des interlocuteurs anglophones de Crisis Group soutiennent le fédéralisme ou l’autonomie des régions, et une minorité la sécession. Entretiens de Crisis Group, élite et population anglophones, Nord-Ouest et Sud-Ouest, 2016-2017.Hide Footnote

De quoi la crise anglophone est-elle le nom ? Quels en sont les protagonistes ? Comment est-elle perçue par la partie francophone ? Quelle est la réponse du gouvernement ? Comment réagit la communauté internationale ? Quels rôles jouent la diaspora anglophone et les acteurs religieux ? Pour répondre à ces questions, ce rapport s’appuie sur des recherches documentaires et une centaine d’entretiens effectués au cours de plusieurs séjours dans les régions anglophones, à Yaoundé et à Douala, entre décembre 2016 et mai 2017. Il analyse les causes structurelles qui ont favorisé l’éclosion de la crise dans les régions anglophones, les stratégies et motivations des acteurs, et ses conséquences politiques et économiques. Il formule des recommandations pour débloquer la situation et rétablir la confiance, en vue de faciliter un véritable dialogue et de trouver des solutions durables.

Aux sources du problème anglophone : legs colonial et échec du projet centraliste Le legs colonial

Le protectorat signé en juillet 1884 entre le gouvernement allemand et les chefs traditionnels douala crée l’entité politique du Kamerun. La défaite allemande au terme de la première guerre mondiale donne lieu à un partage de ses territoires. La Société des Nations confie à la France et au Royaume-Uni l’administration conjointe du Kamerun. Le problème anglophone et nombre d’autres faiblesses actuelles du Cameroun plongent leurs racines dans l’époque coloniale.

Durant les régimes du mandat et de la tutelle, chacun des territoires administrés est façonné selon la culture du colonisateur.[fn]Bien que le Cameroun ait été géré de fait par la France et le Royaume-Uni comme une colonie, il était plutôt, juridiquement, un territoire administré. Selon l’article 22 du pacte de la Société des Nations du 28 juin 1919, le régime international du « mandat » s’appliquait aux « colonies et territoires » qui, d’une part, à la suite de la guerre, avaient « cessé d’être sous la souveraineté des Etats qui les gouvernaient précédemment » et qui, d’autre part, « étaient habités par des peuples non encore capables de se gouverner ». Le régime de « tutelle », institué en 1945 lors de la création de l’ONU, accorde plus de droits aux anciennes colonies et territoires, et s’inscrit dans la volonté de l’ONU de mettre graduellement fin à la colonisation.Hide Footnote Il en résulte des différences majeures de culture politique. Dans la partie sous administration britannique, l’anglais est la langue officielle. La justice (Common Law), le système éducatif, la monnaie et les normes réglementant la vie sociale épousent le modèle britannique. La pratique du gouvernement indirect (indirect rule) permet le maintien des chefferies traditionnelles et favorise l’éclosion d’une forme d’autogouvernement, si bien qu’avant l’indépendance la liberté de la presse, le pluralisme politique et l’alternance démocratique existent dans la partie anglophone. Elle est gérée comme faisant partie du Nigéria et plusieurs membres de l’élite anglophone du Cameroun britannique sont ministres dans les années 1950 au sein du gouvernement nigérian.

A l’opposé, la partie francophone est directement administrée par la France suivant le modèle assimilationniste, même si là aussi une sorte de gouvernement indirect se pratique dans les rapports entre colonisateurs et élites traditionnelles, en particulier dans le Nord du pays. Le français y est parlé et les normes sociales, juridiques et politiques de la métropole façonnent le projet politique centraliste des régimes qui lui succèdent. De plus, engluée dans une guerre totale contre le mouvement nationaliste (Union des populations du Cameroun, UPC) qui conteste la présence française, la partie francophone est moins avancée sur le plan démocratique.[fn]De 1955 à 1971, la guerre d’indépendance au Cameroun et l’insurrection qui s’ensuivit ont fait entre 30 000 et 150 000 morts, selon les sources, et causé le déplacement de centaines de milliers de personnes. Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971 (Paris, 2011) ; Meredith Teretta, Nation of Outlaws, State of Violence. Nationalism, Grassfields Tradition, and State Building in Cameroon (Athens, 2013).Hide Footnote From 1955 to 1971, between 30,000 and 150,000 were killed in the war of independence in Cameroon and the insurrection that followed and hundreds of thousands of people were displaced. Thomas Deltombe, Manuel Domergue and Jacob Tatsitsa, Kamerun! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971 (Paris, 2011); Meredith Teretta, Nation of Outlaws, State of Violence. Nationalism, Grassfields Tradition, and State Building in Cameroon (Athens, 2013).Hide Footnote

Indépendances et réunification : deux rêves dans un même lit

Le processus ayant conduit à la réunification des deux Cameroun est le nœud du problème anglophone. La partie francophone obtient l’indépendance le 1er janvier 1960 pour devenir la République du Cameroun. La partie britannique est constituée du Cameroun méridional britannique (Southern Cameroons) et du Cameroun septentrional britannique (Northern Cameroon). Lors des référendums du 11 février 1961, le Northern Cameroon choisit de se rattacher au Nigéria et le Southern Cameroons à la République du Cameroun. Le Southern Cameroons devient indépendant le 1er octobre 1961 en se rattachant à la République du Cameroun.

Au moment du référendum de 1961, le paysage politique au Southern Cameroons est déjà dynamique.[fn]Joseph Ebune, The Growth of Political Parties in Southern Cameroons 1916-1960 (Yaoundé, 1992).Hide Footnote Selon des historiens de renom, la majorité de la population aspire à l’indépendance. Mais le Royaume-Uni et des pays du tiers-monde s’y opposent, au motif que le Southern Cameroons ne serait pas économiquement viable et qu’il faut éviter de créer des micro-Etats. Ils plaident pour le vote en faveur du rattachement au Nigéria. Ainsi, l’ONU limite le référendum à deux options : le rattachement du Southern Cameroons au Nigéria ou la réunification avec la République du Cameroun, excluant l’option de l’indépendance.

Les principales élites politiques anglophones, Emmanuel Mbella Lifafa Endeley, John Ngu Foncha, Solomon Tandeng Muna et Agustine Ngom Jua, plaident à l’ONU pour un Etat indépendant du Southern Cameroons, ou à défaut pour une indépendance temporaire pouvant leur permettre de négocier par la suite les termes du rattachement en meilleure posture. L’option de l’indépendance étant écartée par l’ONU, deux camps s’opposent durant le référendum. Endeley, le chef du Kamerun National Congress (KNC), fait campagne pour le rattachement au Nigéria. Foncha, le chef du Kamerun National Democratic Party (KNDP), qui s’était retiré du KNC en 1955, Muna et Jua font campagne pour la réunification avec la République du Cameroun. Porté par ces figures politiques de premier plan, et par une certaine peur de se voir absorber par le géant nigérian, le vote en faveur de la réunification l’emporte.[fn]Anthony Ndi, Southern West Cameroon Revisited 1950-1972 (Buea, 2014).Hide Footnote Anthony Ndi, Southern West Cameroon Revisited 1950-1972 (Buea, 2014).Hide Footnote

Aujourd’hui encore, le non-respect des promesses de la conférence de Foumban [...] fait partie des griefs des militants anglophones.

Les représentants du Southern Cameroons et le président de la République du Cameroun, Amadou Ahidjo, se retrouvent à Foumban (à l’ouest de la partie francophone) du 17 au 21 juillet 1961 pour négocier les termes de la réunification. Aujourd’hui encore, le non-respect des promesses de la conférence de Foumban, qui n’aboutit pas à un accord écrit, fait partie des griefs des militants anglophones. Alors que les représentants anglophones croient participer à une constituante devant aboutir à la rédaction d’une constitution garantissant un fédéralisme égalitaire et une large autonomie des Etats fédérés,[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires et chercheurs, Buea et Limbé, mars 2017. Piet Konings, « The Anglophone Problem in Cameroon », The Journal of Modern and African Studies, vol. 35, n0. 2 (1997), p. 207-229.Hide Footnote Ahidjo leur impose une constitution toute rédigée qui accorde de larges compétences à l’exécutif de l’Etat fédéral au détriment des deux Etats fédérés (le Cameroun occidental et le Cameroun oriental).[fn]La partie anglophone était appelée Cameroun occidental (West Cameroon) et la partie francophone Cameroun oriental (East Cameroon). Le président fédéral nommait les Premiers ministres des états fédérés. Mais dans la partie anglophone, jusqu’en 1968, cette nomination ne faisait que valider l’élection préalable du Premier ministre par le parlement du Cameroun occidental.Hide Footnote Les anglophones, en position de faiblesse, finissent par accepter le texte d’Ahidjo, n’obtenant qu’une concession sur la minorité de faveur.[fn]La minorité de faveur signifie qu’aucune loi affectant la vie des deux fédérations ne peut être adoptée par l’assemblée fédérale si elle n’est pas votée par la majorité des députés des deux états fédérés. Article 47 de la Constitution du 1er septembre 1961.Hide Footnote

L’Assemblée nationale de la République du Cameroun vote la Constitution fédérale en août 1961 et Ahidjo la promulgue le 1er septembre, alors que le Southern Cameroons est encore sous tutelle britannique. Le processus constitutionnel de réunification et l’abandon des Britanniques ont laissé aux anglophones l’impression d’avoir été dupés par les francophones, et explique aussi l’amertume des militants anglophones à l’égard du Royaume-Uni.[fn]Carlson Anyangwe, Betrayal of Too Trusting a People. The UN, the UK and the Trust Territory of the Southern Cameroons (Buea, 2009).Hide Footnote Carlson Anyangwe, Betrayal of Too Trusting a People. The UN, the UK and the Trust Territory of the Southern Cameroons (Buea, 2009).Hide Footnote

Le projet centraliste et l’émergence de la contestation anglophone

L’unification et le centralisme ont été depuis 1961 les dogmes politiques des régimes d’Ahidjo (1960-1982) et de Paul Biya (1982-). Après la réunification du 1er octobre 1961, le Cameroun devient une République fédérale, mais hérite en pratique d’un fédéralisme boiteux avec une répartition inégale du pouvoir entre les deux états fédérés au niveau de l’Assemblée fédérale et du gouvernement.

Amadou Ahidjo est le président fédéral et John Ngu Foncha est à la fois vice-président du pays et Premier ministre du Cameroun occidental, conformément à la disposition constitutionnelle selon laquelle si le président vient du Cameroun oriental, le vice-président doit être originaire du Cameroun occidental et vice versa. Au moment de la réunification, Ahidjo exerce déjà un quasi-monopole politique au Cameroun oriental. Pour lui, seul le Cameroun occidental constitue dès lors un véritable obstacle à son projet hégémonique. Il s’applique dès 1961 à contrôler le Cameroun occidental en usant de la répression et en exploitant les divisions entre anglophones.[fn]Jean-François Bayart, L’Etat au Cameroun (Paris, 1985) ; Nicodemus Fru Awasom, « Anglo-saxonism and Gallicism in Nation Building in Africa: The Case of Bilingual Cameroon and the Senegambia Confederation in Historical and Contemporary Perspective », Afrika Zamani, n0s. 11 et 12 (2003-2004), p. 86-118.Hide Footnote Au niveau fédéral, malgré la garantie constitutionnelle de l’anglais et du français comme langues officielles, le français est la langue administrative d’usage.

Le 20 octobre 1961, Ahidjo signe un décret réorganisant le territoire fédéral en six régions administratives, dont le Cameroun occidental, et nomme un inspecteur fédéral par région, responsable devant le président fédéral. Ceci suscite le mécontentement des anglophones, car le Cameroun occidental ne peut être à la fois un Etat fédéré selon la Constitution et une région administrative selon un décret. L’inspecteur fédéral a plus de pouvoir que le Premier ministre élu du Cameroun occidental et le démontre quotidiennement par diverses formes d’humiliation des membres du gouvernement et du parlement fédéré.[fn]Il arrivait très souvent que des gendarmes, placés sous l’autorité de l’inspecteur fédéral, procèdent à des contrôles routiers ou convoquent des membres du gouvernement et du parlement du Cameroun occidental simplement pour affirmer leur pouvoir. Konings, Nyamnjoh, Negotiating an Anglophone Identity, op. cit., p. 53. « Rectification of certain matters tending to hinder the smooth and effective functioning of the federal Republic », lettre secrète de John Ngu Foncha à Amadou Ahidjo, 4 octobre 1962.Hide Footnote Gendarmes under the authority of the federal inspector often set up road checks or summoned members of the West Cameroon government and parliament simply to affirm their power. Konings, Nyamnjoh, Negotiating an Anglophone Identity, op. cit., p. 53. “Rectification of certain matters tending to hinder the smooth and effective functioning of the federal Republic”, secret letter from John Ngu Foncha to Amadou Ahidjo, 4 October 1962.Hide Footnote

La guerre contre l’Union des populations du Cameroun faisant toujours rage au Cameroun oriental, les arrestations et détentions arbitraires des opposants et syndicalistes accusés de subversion se multiplient.

En 1962, Ahidjo signe plusieurs ordonnances limitant les libertés publiques. La guerre contre l’Union des populations du Cameroun faisant toujours rage au Cameroun oriental, les arrestations et détentions arbitraires des opposants et syndicalistes accusés de subversion se multiplient. Bien que ces arrestations aient lieu essentiellement en zone francophone, elles suscitent l’inquiétude des dirigeants anglophones sur l’orientation répressive du pouvoir fédéral.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires, Buea, mars 2017.Hide Footnote D’autres mesures telles que l’instauration de la conduite à droite, l’imposition du système métrique et du franc CFA sont introduites aux cours des années 1960. Le changement monétaire entraine une réduction du pouvoir d’achat des populations anglophones d’au moins 10 pour cent. Ahidjo exige aussi au Cameroun occidental de couper tout lien avec le Royaume-Uni, et la partie anglophone perd plusieurs avantages douaniers à l’exportation dont elle bénéficiait avec les pays du Commonwealth.[fn]Cette réduction est en partie due au taux de change imposé par Ahidjo qui décida que le pound serait échangé à 692 francs CFA, alors qu’un pound équivalait en réalité à 800 francs. Entretiens de Crisis Group, membres de la Commission pour le bilinguisme et le multiculturalisme, Yaoundé et Buea, mars 2017 ; courrier confidentiel de Foncha à Ahidjo, 14 septembre 1963, consulté par Crisis Group.Hide Footnote

Les états fédérés ne jouissent pas de l’autonomie financière et dépendent des subventions de l’Etat fédéral. Comprenant où se trouve le vrai pouvoir, les élites anglophones se livrent à une compétition interne pour s’assurer la meilleure position au niveau fédéral, se préoccupant davantage de plaire à Ahidjo que de défendre les populations anglophones. Ahidjo s’en sert, en instrumentalisant les rivalités entre élites et les clivages ethniques et culturels entre Grassfields au Nord, qui ont des liens culturels et linguistiques avec les Bamilékés de la région de l’Ouest francophone, et les Sawa au Sud, qui ont des liens culturels et linguistiques avec la côte francophone.[fn]Les rivalités entre les deux régions sont anciennes. Elles se manifestent actuellement par le fait que les autochtones du Sud-Ouest comme les Bakweris estiment être envahis, et marginalisés économiquement et politiquement par les ressortissants du Nord-Ouest qui s’y sont implantés à partir des années 1960.Hide Footnote En résulte un désordre politique au Cameroun occidental, marqué par la rupture entre Foncha et Muna qui quitte le Kamerun National Democratic Party en 1965 pour former le Cameroon United Congress (CUC).[fn]Martin Zachary Njeuma, « Reunification and Political Opportunity in the Making of Cameroon’s Independence », Paideuma, no. 41 (1995), p. 27-37.Hide Footnote

En 1965, pour affaiblir davantage Foncha, qu’il estime moins accommodant sur la question anglophone, Ahidjo tente d’user de ses prérogatives constitutionnelles pour nommer Muna Premier ministre plutôt que Ngom Jua, le dauphin de Foncha au KNDP, le parti majoritaire au parlement du Cameroun occidental. Il n’y parvient pas en raison de la forte opposition du parlement fédéré. Mais un an plus tard, tirant profit de la désunion des anglophones, Ahidjo appelle à la création d’un parti unique dans les deux Cameroun, au nom de l’unité nationale. Fort du soutien de certains dirigeants anglophones comme Endeley et Muna, qui y voient une occasion de détrôner Foncha, il réussit. L’Union nationale camerounaise (UNC) est créée en 1966 et les autres partis dissous. Foncha, Jua et Bernard Fonlon (secrétaire général adjoint de la présidence), qui s’y étaient opposés au départ, se ravisent de peur de perdre leur position au niveau fédéral. Le parti unique fait perdre aux anglophones tout levier institutionnel pour plaider leur cause. En 1968, Ahidjo peut nommer son nouvel allié Muna Premier ministre en remplacement de Jua.

Une fois le parti unique créé, Ahidjo accentue la centralisation, allant jusqu’à supprimer le fédéralisme le 20 mai 1972, lorsqu’à la suite d’un référendum le Cameroun devient la République unie du Cameroun. La légalité de cette abrogation demeure contestée par les anglophones car la Constitution de 1961 ne prévoit pas de changement de la forme de l’Etat et n’envisage la révision de la Constitution que par voie parlementaire.[fn]Article 47 de la Constitution du 1er septembre 1961. Certains estiment qu’Ahidjo a choisi la voie référendaire pour éviter un possible blocage des parlementaires anglophones par le mécanisme de la minorité de faveur. Le 20 mai est devenu la principale célébration nationale du Cameroun. Entretiens de Crisis Group, enseignants à l’université de Bamenda, Bamenda, avril 2017. Mufor Atanga, The Anglophone Cameroon Predicament (Buea, 2011); Martin Ayong Ayim (eds), Former British Southern Cameroons: Journey Towards a Complete Decolonization, Independence, and Sovereignty (Bloomington, 2008).Hide Footnote Les militants anglophones estiment aussi que le référendum n’aurait pas dû être organisé au niveau national mais seulement au Cameroun occidental qui avait le plus à perdre. Ils soulignent enfin que dans le contexte de l’époque un référendum libre et transparent n’était pas possible, et que le scrutin a été entaché de graves irrégularités.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du Southern Cameroons National Council, Bamenda, avril 2017.Hide Footnote

C’est aussi en 1972 que les anglophones commencent véritablement à contester leur marginalisation. Bernard Fonlon s’exprime publiquement au congrès national de l’UNC en 1972, critiquant le passage à la République unitaire. D’autres personnalités anglophones comme Albert Mukong et Gorji Dinka y sont farouchement opposés. Foncha et Jua, quant à eux, envoient des correspondances privées à Ahidjo et s’expriment dans la presse d’Etat pour marquer leur opposition.[fn]Konings, Nyamnjoh, Negotiating an Anglophone Identity, op. cit.Hide Footnote

Lorsque Paul Biya succède à Ahidjo en novembre 1982, il accentue encore le centralisme. Le 22 août 1983, il divise la région anglophone en deux provinces : Nord-Ouest et Sud-Ouest. En 1984, il transforme l’appellation officielle du pays en République du Cameroun (le nom de l’ancienne partie francophone) et supprime la deuxième étoile sur le drapeau, qui représentait la partie anglophone.

Les anglophones constituent des mouvements et associations pour résister à leur assimilation.

Les anglophones constituent des mouvements et associations pour résister à leur assimilation. En 1994, lorsque le gouvernement, sous la pression du Fonds monétaire international (FMI), annonce la privatisation de la Cameroon Development Corporation (CDC), qui joue un rôle économique et social majeur en zone anglophone, ils s’y opposent en vain. Lorsque le gouvernement tente la même année d’uniformiser les systèmes éducatifs anglophone et francophone, il se heurte à une forte résistance des syndicats d’enseignants et de parents d’élèves et crée par décret présidentiel un General Certificate of Education (GCE) Board indépendant.

L’unification laisse un sentiment de régression économique dans la partie anglophone, car elle entraine la centralisation et/ou le démantèlement des structures économiques du Cameroun occidental comme le West Cameroon Marketing Board, la Cameroon Bank et Powercam, ainsi que l’abandon de projets en gestation comme le port de Limbé, les aéroports de Bamenda et de Tiko, au profit des investissements dans la partie francophone.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires, Buea et Bamenda, mars-avril 2017.Hide Footnote

Le processus d’unification laisse surtout une impression de recul démocratique, d’assimilation culturelle et de déclassement politique.[fn]Alors qu’avant 1972, la deuxième personnalité de l’Etat était anglophone, aujourd’hui le Premier ministre anglophone n’est que la quatrième, voire la cinquième personnalité, après le président du Sénat, le président de l’Assemblée nationale et le président du Conseil constitutionnel non encore créé.Hide Footnote Beaucoup d’anglophones sont persuadés que la partie francophone a suivi une stratégie de marginalisation du Southern Cameroons, et ne mesurent pas toujours combien la crise économique des années 1980 a aussi été désastreuse dans plusieurs régions francophones. Lorsque le multipartisme est restauré dans les années 1990, les anglophones saisissent l’occasion pour faire entendre leurs griefs. Le 26 mai 1990, le Social Democratic Front, un nouveau parti d’opposition prônant le fédéralisme, à vocation nationale mais avec une forte composante d’anglophones, naît à Bamenda puis gagne du terrain dans la zone anglophone, avant d’élargir son influence dans les provinces francophones. Il participe à l’élection présidentielle d’octobre 1992 et passe tout près de la victoire.[fn]En 1992, le RDPC a obtenu 39 pour cent, le SDF 37 pour cent, l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP) 19 pour cent et l’Union démocratique du Cameroun (UDC) 3,6 pour cent. Le SDF estime que sa victoire lui a été volée, et selon de nombreux observateurs, les résultats du RDPC et du SDF ont été intervertis. Entretiens de Crisis Group, Ni John Fru Ndi et universitaires, Yaoundé, Douala et Bamenda, mars-avril 2017.Hide Footnote

Dans la perspective de la révision de la Constitution pour l’adapter à l’ère multipartite, les anglophones organisent la All Anglophone Conference (AAC) en 1993 et réclament le retour au fédéralisme.[fn]Déclaration de Buea, AAC, 1993.Hide Footnote Cette orientation est rejetée par le Comité consultatif de révision de la Constitution au profit de la décentralisation. Dans la foulée, Foncha et Muna, les rivaux d’hier, après avoir démissionné du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, le nouveau nom du parti unique à partir de 1985) en 1990, démissionnent du comité consultatif en 1994 et critiquent ouvertement l’assimilation des anglophones.[fn]Foncha, « Lettre de démission du RDPC », 9 juin 1990 ; Muna, « Lettre de démission du Comité consultatif constitutionnel », mai 1994.Hide Footnote La même année, une deuxième All Anglophone Conference (AAC2) est organisée à Bamenda et une partie des participants réclament un fédéralisme à deux états ou la sécession.

Pendant ce temps, Muna et Foncha lancent des offensives diplomatiques à l’ONU pour réclamer l’indépendance du Southern Cameroons. La position du Social Democratic Front, qui rejette la sécession et propose, face à l’opposition des francophones au fédéralisme à deux états, un fédéralisme à quatre états, est jugée ambigüe par certains militants anglophones, qui créent dès 1995 des mouvements réclamant le fédéralisme à deux états ou la sécession :[fn]Les autres mouvements sont le Cameroon Anglophone Movement (CAM), le Free West Cameroon Movement (FWM), le Southern Cameroons Restoration Movement (SCRM), et l’Ambazonia Movement. En 1999, certains militants sécessionnistes ont remplacé l’appellation Southern Cameroons par Ambazonia Republic, dérivé du nom donné par les Portugais à la côte de la région, Ambas Bay, afin de supprimer toute référence au Cameroun. Entretiens de Crisis Group, militants du SCNC, Bamenda, avril 2017.Hide Footnote le plus connu est le Southern Cameroons National Council (SCNC), dont la frange jeune, Southern Cameroons Youth League (SCYL), a recours à l’action violente à petite échelle. D’autres initiatives diplomatiques ont été menées depuis 1996 par le SCNC à l’ONU, à la Cour Africaine de Banjul, au Commonwealth et auprès des ambassades.

Malgré la naissance des mouvements anglophones, la centralisation s’est poursuivie et les anglophones ont davantage perdu en poids politique à l’échelle nationale.

Après l’âge d’or des années 1990, la contestation anglophone s’affaiblit, se focalisant sur le plaidoyer de la diaspora anglophone à la communauté internationale et la formation d’une conscience anglophone à travers le système éducatif, les écrits d’intellectuels anglophones, les églises, associations et médias locaux. Les militants du SCNC continuent toutefois d’organiser des protestations dans les régions anglophones chaque 1er octobre et quelques actions spectaculaires comme la proclamation de l’indépendance de l’Ambazonia Republic sur radio Buea en 1999 et en 2009. Malgré la naissance des mouvements anglophones, la centralisation s’est poursuivie et les anglophones ont davantage perdu en poids politique à l’échelle nationale. En 2017, sur 36 ministres avec portefeuille, un seul est anglophone.

Le problème anglophone plonge ses racines dans une réunification mal conduite, fondée sur un projet centraliste et assimilationniste, et une marginalisation économique et administrative.[fn]Les anglophones estiment qu’ils sont peu représentés au sein de l’administration et des forces de sécurité, car les épreuves d’entrée dans les grandes écoles ou la police avantagent structurellement les francophones. En 2016 par exemple, seuls deux anglophones faisaient partie des 138 admis au Centre national de la jeunesse et des sports (Cenajes) de Bamenda, pourtant situé en zone anglophone. Entretiens de Crisis Group, étudiants et enseignants anglophones, Buea et Bamenda, avril-mai 2017.Hide Footnote A cela s’ajoutent les ambitions et les rivalités personnelles et ethniques d’élites qui n’ont pas toujours su faire front commun pour défendre une cause anglophone de plus en plus hétéroclite. La question anglophone est depuis les années 2000 devenue une question qui divise profondément la société. Elle se manifeste par des perceptions négatives entre populations anglophones et francophones et parfois par des stigmatisations réciproques entre citoyens.[fn]Entretiens de Crisis Group, élite et population locale, Yaoundé, Douala, Bamenda, décembre 2016 et avril 2017.Hide Footnote La crise actuelle constitue une résurgence particulièrement inquiétante de ce vieux problème, car jamais la question anglophone ne s’était manifestée avec une telle acuité.

Des mobilisations sectorielles à la résurgence du problème anglophone De la grève à la crise

La crise actuelle a commencé le 11 octobre 2016 à Bamenda par une grève des avocats du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Leurs revendications, ignorées jusque-là par le ministère de la Justice, portent alors sur le non-respect de la Common Law dans ces deux régions. Les avocats réclament la traduction en anglais du Code de l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (Ohada) et d’autres textes de lois. Ils critiquent la francophonisation des juridictions de la Common Law, qui se traduit par l’affectation en zone anglophone de magistrats francophones ne maitrisant ni la Common Law, ni l’anglais, et par l’affectation de notaires, alors que cette fonction est exercée par les avocats dans le système de la Common Law.[fn]L’Ohada a été créée en 1993 et regroupe dix-sept Etats membres à forte dominante francophone. Le droit fait partie des rares domaines que Yaoundé s’était jusqu’à présent gardé de trop uniformiser. C’est à partir de 2002 que les premiers magistrats francophones ont été nommés dans la zone anglophone, et ce mouvement s’est amplifié en 2014. Les avocats de la Common Law avaient par le passé fait valoir les mêmes revendications auprès du ministère de la Justice sans obtenir gain de cause, au point qu’en mai 2015, 700 avocats anglophones ont appelé au fédéralisme et à la création d’un barreau anglophone autonome. Entretiens de Crisis Group, magistrat, avocats anglophones et francophones, Douala, Buea et Bamenda, mars-mai 2017 ; et courriel, président de la North West Law Association (NOWELA), 29 mai 2017.Hide Footnote Le mépris du gouvernement et la brutalité des forces de sécurité aggravent le problème et radicalisent les populations.

Le 8 novembre 2016, les avocats mobilisent des centaines de personnes pour une marche à Bamenda et réitèrent leur demande d’une restauration pleine du système de la Common Law, similaire à ce qu’elle était à l’époque du système fédéral, en y ajoutant une demande de fédéralisme.[fn]Cela inclut notamment la création d’un barreau anglophone autonome, la nomination des juges en zone anglophone par un parlement fédéré et l’adoption de l’anglais comme langue unique dans les juridictions de la Common Law. Entretiens de Crisis Group, avocats et populations anglophones, Bamenda, avril 2017.Hide Footnote Alors que la marche se déroule sans incident majeur, des gendarmes dispersent violemment la foule et molestent des avocats. Des conducteurs de motos-taxis (Okada boys) sont arrêtés. En réaction, des jeunes et des Okada boys installent des barricades à plusieurs carrefours et les affrontements entre manifestants et gendarmes font plusieurs blessés.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la Commission nationale des droits de l’Homme et des libertés (CNDHL), maires, Bamenda, avril 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, CNDHL members, mayors, Bamenda, April 2017.Hide Footnote

Au rassemblement des enseignants se joignent quelques milliers de personnes aux revendications diverses, allant de l’absence de routes dans le Nord-Ouest à la marginalisation des anglophones.

Le 21 novembre, les enseignants entrent à leur tour en grève. Ils organisent un rassemblement contre le manque d’enseignants anglophones, l’affectation d’enseignants ne maitrisant pas l’anglais et le non-respect du caractère « anglosaxon » des écoles et universités de la zone anglophone.[fn]Ces enseignants entendent par universités anglo-saxonnes des universités où l’anglais est l’unique langue d’apprentissage, où la présence d’associations d’étudiants et de syndicats d’enseignants est encouragée, et où l’autonomie de l’université vis-à-vis du pouvoir central, l’élection des recteurs et doyens de facultés, ainsi que l’autonomie des facultés pour le recrutement des enseignants sont respectées et valorisées. Entretiens de Crisis Group, président du Syndicat national des enseignants du supérieur (Synes) et de la Catholic University of Cameroon (CATUC), Buea-Bamenda, mars-avril 2017.Hide Footnote Au rassemblement des enseignants se joignent quelques milliers de personnes aux revendications diverses, allant de l’absence de routes dans le Nord-Ouest à la marginalisation des anglophones. La manifestation est violemment dispersée par la police et l’armée. Plusieurs personnes sont sévèrement battues, des dizaines d’autres arrêtées et au moins deux personnes sont tuées par balle, selon un rapport de la Commission nationale des droits de l’Homme et des libertés (CNDHL).[fn]Crisis Group a eu accès à ce rapport non publié, envoyé à la présidence de la République le 30 novembre 2016.Hide Footnote Plusieurs autres incidents ont lieu à Bamenda fin novembre et entrainent des émeutes.

Le 28 novembre, la crise jusqu’alors contenue au Nord-Ouest se propage au Sud-Ouest. Les étudiants de l’université de Buea organisent une marche pacifique sur le campus pour réclamer le versement de la prime d’excellence du chef de l’Etat, dédiée aux étudiants, dénoncer l’interdiction en 2012 de l’University of Buea Student Union (UBSU), et protester contre l’instauration d’une pénalité en cas de retard de paiement des frais de scolarité et de frais additionnels pour consulter les résultats des examens.[fn]Ils brandissent des pancartes disant non à la violence et à la politisation de leurs problèmes. Mais ils estiment que les étudiants francophones sont favorisés et que les anglophones sont discriminés aux concours d’entrée aux grandes écoles et même au cours des processus d’admission à l’université de Buea et dans les instituts supérieurs situés dans la zone anglophone. Observations de Crisis Group, Buea, novembre 2016 ; et entretiens, étudiants et responsables des associations étudiantes, Buea et Bamenda, avril-mai 2017.Hide Footnote La rectrice de l’université réagit en faisant entrer la police sur le campus, qui réprime brutalement les étudiants, en arrêtant certains à leur domicile. Des étudiantes sont battues, déshabillées, roulées dans la boue et une aurait été violée.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs humanitaires et étudiants et observateurs des droits humains, Buea, mars-mai 2017.Hide Footnote

La confrontation la plus violente a lieu le 8 décembre à Bamenda lorsque le Rassemblement démocratique du peuple camerounais tente d’organiser un rassemblement pour montrer que le gouvernement demeure populaire dans les régions anglophones. La foule en colère empêche la tenue du rassemblement et de violents affrontements avec les forces de sécurité font au moins quatre morts et plusieurs blessés par balle ; une cinquantaine de personnes sont arrêtées ; un commissariat de police, des édifices et des véhicules administratifs sont incendiés.[fn]Rapport de la CNDHL, février 2017.Hide Footnote Le Premier ministre, le secrétaire général du RDPC, le gouverneur du Nord-Ouest et le conseiller à la sécurité nationale, censés participer au rassemblement, doivent se cloîtrer toute la journée dans la résidence du gouverneur pour échapper aux violences. Le gouvernement réagit à ces manifestations en militarisant la région, dégradant encore plus le climat social.

Les violences du 28 novembre à Buea et du 8 décembre à Bamenda contribuent à l’aggravation et à la médiatisation de cette crise. Les images des bavures des forces de sécurité se propagent rapidement sur Internet et font le tour des chaînes de télévision internationales. Elles poussent les populations à bout et ouvrent la boîte de Pandore du problème anglophone.

Entre octobre 2016 et février 2017, au moins neuf personnes sont tuées

D’autres incidents ont lieu en janvier et février 2017 à Bamenda et dans d’autres villes comme Ndop. Ils entrainent des émeutes qui font au moins trois morts, tandis que des véhicules et des bâtiments administratifs sont incendiés. Entre octobre 2016 et février 2017, au moins neuf personnes sont tuées et davantage blessées par balle. Quelque 82 personnes sont arrêtées (dont des journalistes et avocats) selon le ministre de la Communication, près de 150 selon le Social Democratic Front, et jugées par un tribunal militaire selon les dispositions de la loi antiterrorisme. Des arrestations et des intimidations de personnalités anglophones ont aussi lieu, comme l’arrestation sans mandat, en mars, de Paul Abine Ayah, juge à la Cour suprême, accusé de financement de la mobilisation anglophone. Il demeure derrière les barreaux.

Le gouvernement et les acteurs anglophones : stratégies et motivations

Face à la crise anglophone, l’objectif du gouvernement est de maintenir le statu quo. Constatant les limites du tout répressif, il a néanmoins entamé des discussions avec les syndicats en grève. Fin novembre, le Premier ministre crée un Comité interministériel ad hoc chargé de mener les négociations. Il est constitué de quatre ministres francophones et placé sous la supervision du directeur de cabinet du Premier ministère. Les avocats et les enseignants forment à leur tour, début décembre, le Cameroon Anglophone Civil Society Consortium (CACSC, « le Consortium »). Il est initialement constitué de quatre associations d’avocats et de plusieurs syndicats d’enseignants, avec comme président Félix Khongo Agbor Balla, secrétaire général Fontem Neba et trésorier Wilfred Tassang.[fn]Le Comité ad hoc a officiellement mené les négociations avec les syndicats d’enseignants et non le Consortium, qui inclut les avocats, bien qu’il ait discuté avec ce dernier en privé. Entretiens de Crisis Group, membres du Consortium, Buea et prison de Yaoundé, mai 2017.Hide Footnote

Les 25 et 26 novembre, le Premier ministre effectue une première mission de dialogue à Bamenda, sans résultat. Il arrive sans propositions concrètes, espérant peut-être que sa promesse de dialogue et sa présence suffiraient à mettre fin à la grève. Cette visite met en lumière les premières divisions entre élites anglophones travaillant au sein des institutions à Yaoundé. Tandis que le Premier ministre reconnait à Bamenda l’existence d’un problème anglophone et invite les syndicats au dialogue pour le résoudre, d’autres élites anglophones comme le ministre et secrétaire permanent du Conseil national de sécurité déclarent dans les médias à Yaoundé qu’il n’existe pas de problème anglophone. Ces déclarations enflamment la région, rendant la mission du Premier ministre impossible et, surtout, confortant les anglophones dans leur perception du poste de Premier ministre, occupé depuis 1996 par un anglophone, comme étant sans réel pouvoir.[fn]Ces appréhensions sont en partie justifiées car l’exécutif au Cameroun est centré autour de la présidence et le secrétaire général de la présidence joue de fait le rôle de Premier ministre. Cela se manifeste au quotidien par des irrévérences des ministres à l’égard du Premier ministre. Entretiens de Crisis Group, universitaires anglophones et francophones, Yaoundé et Buea, décembre 2016, mars 2017.Hide Footnote

De décembre 2016 à janvier 2017, le Comité ad hoc effectue plusieurs missions à Bamenda. Les revendications des syndicats passent de onze à 25 entre novembre et janvier. Les protagonistes sont proches d’un accord, le gouvernement se disant prêt à satisfaire 21 des 25 revendications.[fn]Ces 21 revendications étaient exclusivement liées au secteur de l’éducation. Les quatre autres portaient sur des sujets comme la libération des personnes arrêtées durant les manifestations, l’adoption d’un plan quinquennal de développement équitable et le fédéralisme. « Grève des enseignants anglophones : le professeur Ghogomu met fin à sa mission », cameroon-info.net, 17 janvier 2017.Hide Footnote Mais le 13 janvier, des bavures policières, sur fond de rumeurs, provoquent des émeutes à Bamenda et font échouer les négociations. Le 14 janvier, le Consortium annule une réunion prévue avec le Comité, condamne les violences des forces de sécurité et déclare deux jours d’opération villes mortes (ghost towns) dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Le gouvernement réagit en coupant Internet dans ces deux régions le 17 janvier, en interdisant le Consortium et le SCNC et en arrêtant les dirigeants du Consortium, ainsi que plusieurs activistes comme Mancho Bibixy, au motif que le Consortium aurait conditionné la signature de l’accord à l’adoption du fédéralisme.

Crisis Group a rassemblé de nombreux témoignages, parfois contradictoires, sur les évènements du 13 janvier 2017, qui ont joué un rôle décisif dans la rupture du dialogue. Certains affirment que les forces de sécurité ont tiré à bout pourtant sur les motos-taxis. Selon d’autres, les plus radicaux dans la mouvance anglophone ont tenté d’introduire la question de la sécession dans le débat, durcissant ainsi les positions.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates, membres du Consortium, autorités administratives, Nord-Ouest et Sud-Ouest, 2017.Hide Footnote Si ces incidents ont contribué à l’échec des négociations, ils ne l’expliquent pas à eux seuls. En réalité, la tension dans les deux régions, la répression des forces de sécurité et la radicalisation de la population avaient fini par mettre les dirigeants du Consortium dans une position difficile. Ils ne pouvaient plus se limiter à leurs seules demandes – d’autant que les 21 points acceptés n’incluaient que les demandes des enseignants et pas celles des avocats – mais se devaient de soulever le problème anglophone de façon générale. D’après un responsable du Consortium, « la répression du régime a ouvert la boîte de Pandore et la population nous a obligés à poser la question du Southern Cameroons ».[fn]Entretien de Crisis Group, membre du Consortium, Buea, mai 2017.Hide Footnote Crisis Group interview, Consortium member, Buea, May 2017.Hide Footnote

Le Comité ad hoc inspirait peu confiance, car ses membres étaient surtout francophones.

Les négociations ont surtout pâti de la forte méfiance entre le gouvernement et les représentants de la communauté anglophone. Le Comité ad hoc inspirait peu confiance, car ses membres étaient surtout francophones. Les membres du Consortium pensaient que le gouvernement ne tiendrait pas sa promesse de satisfaire 21 des 25 réclamations. D’où l’évocation du fédéralisme pour garantir la mise en œuvre de ces réformes et résoudre plus généralement le problème anglophone. Le gouvernement, quant à lui, estimait que les syndicats avaient un agenda caché visant la sécession, et ne cessaient, pour cette raison, de rallonger leur liste de revendications.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts responsables du ministère de la Justice, maires, Yaoundé, Buea et Bamenda, 2017.Hide Footnote

Cherchant sans doute à éviter la contagion de la crise à la partie francophone, le gouvernement a brandi l’épouvantail du sécessionnisme en faisant l’amalgame entre griefs anglophones et division du pays. Certains intellectuels francophones affirment que le fédéralisme n’est pour ces derniers qu’une étape vers la sécession.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires et chercheurs à la Fondation Paul Ango Ela, Yaoundé, mars-mai 2017.Hide Footnote Certains indices, tels que les positions prises durant les négociations, confirmées lors de plusieurs entretiens, suggèrent que certains membres du régime à Yaoundé ont tenté de donner la main aux plus radicaux des anglophones dans le but de présenter leur contestation comme porteuse d’une dangereuse tentative de division du pays. Le gouvernement a aussi invoqué un possible complot, en dépeignant la grève anglophone comme une initiative financée de l’extérieur par une diaspora en intelligence avec des groupes cherchant à déstabiliser le Cameroun.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires et hauts gradés, Yaoundé, décembre 2016, mars 2017.Hide Footnote

Après l’arrestation des dirigeants du Consortium le 17 janvier, l’école ne reprenant toujours pas et les opérations ville morte s’intensifiant, le gouvernement prend des mesures d’apaisement. En décembre 2016, il avait déjà annoncé le recrutement de 1 000 enseignants bilingues, une subvention de 2 milliards de francs CFA (3 millions d’euros) pour les écoles privées et le redéploiement d’enseignants francophones hors des régions anglophones. Le 23 janvier 2017, le président de la République crée une Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme.[fn]Décret n°2017/013 du 23 janvier 2017 portant création de la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme.Hide Footnote Les militants anglophones critiquent néanmoins une mesure tardive et regrettent que neuf membres de la Commission sur quinze soient francophones, que la plupart d’entre eux soient âgés et que plusieurs fassent partie du RDPC. La Commission est surtout handicapée par son texte fondateur, qui la cantonne à la rédaction de rapports et au plaidoyer en vue du respect du bilinguisme et du multiculturalisme, sans la doter de pouvoir de sanction. Certains de ses membres reconnaissent cette faiblesse.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la Commission pour le bilinguisme, Yaoundé, Douala, Buea, 2017.Hide Footnote

Le gouvernement annonce d’autres mesures le 30 mars, notamment la création d’une section Common Law à la Cour suprême et à l’Ecole nationale d’administration et de magistrature (ENAM), l’augmentation du nombre d’enseignants en langue anglaise à l’ENAM, le recrutement de magistrats anglophones, la création de départements de Common Law dans des universités francophones et l’autorisation provisoire pour les avocats anglophones de continuer d’exercer les fonctions de notaire dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest.[fn]« Revendications des anglophones : la réponse du chef de l’Etat », Cameroon Tribune, 31 mars 2017.Hide Footnote Le 20 avril, Internet est rétabli après 92 jours d’interruption. Si ces mesures techniques constituent un premier pas appréciable, elles ne répondent pas aux préoccupations des syndicats en grève et n’apportent pas de solution au volet politique de la question anglophone.[fn]Article du Scacuf, « Biya’s common law measures: too little too late », cameroonjournal.com, 1er avril 2017. Entretiens de Crisis Group, enseignants de droit francophone et anglophone, Université de Buea, 31 mars 2017.Hide Footnote Elles surviennent surtout tardivement, la population réclamant désormais la libération des personnes détenues et l’ouverture d’un dialogue sur les réformes constitutionnelles nécessaires pour instaurer le fédéralisme.[fn]Entretiens de Crisis Group, population anglophone, Nord-Ouest et Sud-Ouest, avril-mai 2017.Hide Footnote

La mobilisation anglophone se poursuit. Depuis le rétablissement d’Internet, elle est à nouveau largement organisée via WhatsApp, tandis que les SMS et les appels téléphoniques avaient pris le relai pendant la coupure.[fn]Entretiens de Crisis Group, population anglophone, Nord-Ouest et Sud-Ouest, 2017.Hide Footnote Plus récemment, la mobilisation a néanmoins faibli, en particulier dans le Sud-Ouest, notamment à cause des conséquences économiques devenues insupportables pour les populations et des pressions du gouvernement. Les groupes radicaux qui se sont constitués ont aujourd’hui recours aux intimidations, menaces et violences pour faire en sorte qu’elle continue. Les populations, élus locaux, parlementaires et religieux reçoivent régulièrement des SMS et appels venant du Cameroun et de l’étranger, les informant sur les jours de ghost towns (rebaptisés country Sunday). Un enseignant francophone de l’université de Buea a par exemple reçu onze SMS et six appels en un seul jour pour avoir ignoré les opérations ville morte.[fn]Crisis Group a pris connaissance de nombreux messages de ce type. Entretiens de Crisis Group, policiers, Buea, mars-mai 2017.Hide Footnote Les country Sunday ont lieu chaque lundi et tous les jours de fête nationale ou d’évènement étatique. Ceux qui ne les respectent pas sont harcelés et menacés.

Ces violences alimentent la stratégie gouvernementale de diabolisation de la mobilisation anglophone.

Les menaces sont parfois mises à exécution. De janvier à juin 2017, des dizaines de boutiques dans des marchés à Bamenda, Buea et Limbé, une quinzaine de bâtiments et véhicules administratifs et une douzaine d’écoles ont été incendiés pour n’avoir pas respecté le country Sunday.[fn]Compilation faite par Crisis Group à partir d’entretiens avec des militants anglophones et des autorités administratives et du suivi des publications des chefs de file du mouvement sur les réseaux sociaux d’octobre 2016 à juin 2017.Hide Footnote Ces violences alimentent la stratégie gouvernementale de diabolisation de la mobilisation anglophone, d’autant que les représentants du Consortium en exil ne s’en sont distingués que tardivement et timidement. Pour briser la mobilisation, les autorités et forces de sécurité ont aussi usé de méthodes musclées, intimidant la population, menaçant les chefs d’établissement et les opérateurs économiques de leur retirer les licences s’ils prenaient part à la grève, et intimidant les imprimeries ayant produit des tracts. En travaillant avec les compagnies de téléphonie et les agences de transfert d’argent, les forces de sécurité ont arrêté des relais locaux des sécessionnistes en exil et bloqué les transferts d’argent de l’étranger vers les régions anglophones.

Les deux camps utilisent profusément la propagande. Les militants anglophones comme le gouvernement ont fait circuler de fausses informations via Internet, par SMS et par le biais de tracts.[fn]Le mouvement anglophone a par exemple prétendu que l’ONU serait sur le point d’accorder l’indépendance au Southern Cameroons, ou que les Southern Cameroons Defense Forces seraient en train de se former pour libérer la région. Crisis Group a eu accès à ces messages. De son côté, le gouvernement a laissé entendre que Ayah Paul Abine avait été arrêté à la frontière du Nigéria en possession d’importantes sommes d’argent ou fait croire qu’il pouvait surveiller les communications WhatsApp.Hide Footnote Le gouvernement a surtout exploité l’idée de fausses informations pour semer le doute et se dédouaner lorsqu’il était interpellé sur les violations des droits humains, même dans les cas avérés.

La diaspora anglophone n’a pas impulsé cette crise, contrairement aux précédentes contestations. Son rôle n’est devenu prépondérant qu’après l’arrestation des responsables du Consortium le 17 janvier.[fn]La direction provisoire du Consortium a été confiée à Mark Bareta en Belgique et Tapang Ivo aux Etats-Unis. D’autres membres du Consortium sont partis en exil au Nigéria, en Afrique du Sud et aux Etats-Unis. Nkhongo Felix, « Press briefing: transfert of consortium operations to Europe and month-long ghost towns », 17 janvier 2017; entretien de Crisis Group, président du Synes, Buea, mai 2017.Hide Footnote La mobilisation sur Internet a contribué à exacerber le ressentiment des anglophones et à populariser les idées sécessionnistes. La diaspora a donné à la crise une visibilité au niveau international en organisant des manifestations devant les parlements de pays occidentaux et par des initiatives diplomatiques, comme le recours au cabinet américain Foley Hoag pour revendiquer l’indépendance du Southern Cameroons. Cette crise marque aussi un renouvellement générationnel au sein du mouvement anglophone et de la diaspora. Les porte-étendards historiques de la question anglophone issus du SCNC, du Cameroon Anglophone Movement ou des AAC ont été peu entendus. Aux militants des années 1990, issus de l’université du Cameroun qui ont émigré à partir de 1995, ont succédé des jeunes issus de l’université de Buea et de l’University of Buea Student Union, qui ont quitté le Cameroun plus récemment.

Par ailleurs, si la grande majorité de la diaspora anglophone sympathise probablement avec la mobilisation actuelle, une frange s’est montrée très hostile aux appels à la sécession, voire à la mobilisation dans son ensemble, au point parfois d’écrire aux autorités des pays où résident les figures de proue du courant sécessionniste pour réclamer leur expulsion.[fn]« The role of Mr. Mark Bareta, a Belgian resident, in ongoing destabilization of Cameroon », courriel de Benjamin Akih au vice-Premier ministre et ministre de la Sécurité et de l’Intérieur de la Belgique, consulté par Crisis Group, 24 mai 2017.Hide Footnote “The role of Mr. Mark Bareta, a Belgian resident, in ongoing destabilization of Cameroon”, email from Benjamin Akih to the Belgian deputy prime minister and security and interior minister, consulted by Crisis Group, 24 May 2017.Hide Footnote

La mobilisation actuelle s’effrite aussi parce qu’elle souffre de dissensions internes portant sur la ligne idéologique, la stratégie et les actions.

La mobilisation actuelle s’effrite aussi parce qu’elle souffre de dissensions internes portant sur la ligne idéologique, la stratégie et les actions. Certains responsables du Consortium comme Wilfred Tassang et Harmony Bobga, respectivement en exil au Nigéria et aux Etats-Unis, se sont désolidarisés de la ligne officielle fédéraliste et ont formé le Southern Cameroons Ambazonia Consortium United Front (SCACUF) qui prône la sécession. Même les dirigeants intérimaires du Consortium au sein de la diaspora, comme Mark Bareta et Tapang Ivo, soutiennent aujourd’hui la sécession.

Au sein de la mouvance sécessionniste, des divergences persistent sur la stratégie et les modes opératoires. Certains privilégient la poursuite des offensives diplomatiques, d’autres mettent l’accent sur le soutien aux villes mortes. Ces divergences portent aussi sur l’usage ou non de la violence. Des rivalités et des luttes de pouvoir les renforcent. Depuis mars, plusieurs petits groupes ont été créés et font usage de la violence. Les coordonnées des personnes et structures ne respectant pas les opérations ville morte sont diffusées sur les réseaux sociaux, ainsi que celles des autorités locales et des hauts fonctionnaires anglophones hostiles à la grève. Les populations sont appelées à incendier leurs propriétés. Ces groupes appellent aussi à la désobéissance fiscale et encouragent les attaques contre les francophones.[fn]La plupart des messages sont publics et accessibles sur Facebook et YouTube. Des messages plus violents circulent aussi dans des groupes WhatsApp auxquels Crisis Group a eu accès.Hide Footnote

Les confessions religieuses chrétiennes supervisent la majorité des institutions scolaires et universitaires dans les régions anglophones. Début décembre 2016, les évêques catholiques des deux régions ont écrit au président Biya et sont allés à Yaoundé pour le rencontrer, mais n’ont pas été reçus. Le 22 décembre, ils ont publié la lettre sous forme de mémorandum qui rappelle la plupart des griefs des anglophones.[fn]Entretien de Crisis Group, évêque de Buea, mai 2017; « Memorandum presented to the head of State on the current situation of unrest in the North West and South West regions of Cameroon », Bamenda Provincial Episcopal Conference, 22 décembre 2017.Hide Footnote Le gouvernement les a accusés d’alimenter la crise et a commencé à intimider le clergé et les chefs d’établissements scolaires, les sommant d’ouvrir leurs établissements, fermés depuis le début de la contestation. En avril, une association fictive de parents d’élèves a déposé plainte contre les évêques et des pasteurs, rendant plus impopulaire le gouvernement dans cette zone où les dirigeants religieux sont respectés. Cela dit, bien que ces derniers sympathisent avec la cause anglophone, la peur des représailles par les instigateurs des ghost towns explique davantage la non-reprise des cours dans les institutions catholiques et protestantes qu’un soutien assumé des religieux à la grève.[fn]Les chefs religieux, responsables d’établissements, enseignants et parents d’élèves reçoivent quotidiennement des menaces de personnes et groupes non identifiés et sont victimes de violences. De janvier à avril, le chancelier d’une université catholique a reçu en moyenne une centaine de SMS par jour, lui interdisant d’ouvrir son établissement ; un évêque une cinquantaine d’appels et une enseignante des SMS et des appels lui décrivant son domicile et lui demandant de ne pas se rendre aux cours. Entretiens de Crisis Group, évêques, prêtres, enseignants et chancelier d’université, 2017.Hide Footnote

La mobilisation anglophone a aussi provoqué des clivages entre francophones et anglophones au sein de la Conférence épiscopale nationale du Cameroun (CENC). En janvier 2017, lors d’une assemblée à Mamfé, les évêques francophones ont reproché à leurs homologues anglophones de ne pas ouvrir les écoles et ces derniers ont regretté la méconnaissance par le clergé francophone des racines du problème anglophone et des menaces qu’ils subissent. En avril, l’archevêque de Douala et président de la Conférence épiscopale a publié une déclaration déplorant la poursuite des évêques en justice, mais les appelant à ouvrir les établissements scolaires. Cette déclaration, critiquée par les militants anglophones, a délégitimé cet archevêque dont le nom avait pourtant circulé en janvier comme possible médiateur.[fn]« Cameroun : les évêques lancent un appel à l’unité », Radio France Internationale (RFI), 1er mai 2017 ; « Mgr. Samuel Kleda: selling ignorance and sacralization of temporal power », cameroonjournal.com, 11 mai 2017.Hide Footnote

Les élites gouvernantes de Yaoundé redoutent, à un an de l’élection présidentielle, une diffusion de la crise aux régions francophones, qui partagent nombre des difficultés socioéconomiques des anglophones et où les frustrations ont pris une tournure violente en 2008. La crise étant perçue comme un enjeu de survie, l’intimidation, la répression violente et la coupure d’Internet sont considérés comme un risque à prendre malgré d’éventuelles pressions internationales. Les conséquences économiques et l’éventuelle sanction électorale du RDPC dans les régions anglophones lors des prochains scrutins apparaissent aussi comme des coûts raisonnables, car limités au niveau national.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts gradés et hauts fonctionnaires à la présidence, Yaoundé, décembre 2016, mars 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, senior officers and senior presidency officials, Yaoundé, December 2016, March 2017.Hide Footnote

La réponse de la communauté internationale

La réponse internationale a été impulsée par les Etats-Unis, les organisations multilatérales et la société civile internationale. Le 28 novembre 2016, le département d’Etat américain publie un communiqué appelant au dialogue dans les régions anglophones et demandant au gouvernement camerounais de respecter les libertés fondamentales.[fn]Certains diplomates européens critiquent les Etats-Unis, citant par exemple le fait que c’est une société américaine qui aide l’Etat camerounais à surveiller et à filtrer les réseaux sociaux. Entretiens de Crisis Group, diplomates européens, Yaoundé, juillet 2017.Hide Footnote En décembre, le Centre des Nations unies pour les droits de l’Homme et la démocratie en Afrique centrale condamne les violences et invite le Cameroun au respect des minorités. Le 18 janvier 2017, la présidente de la Commission de l’Union africaine fait part de ses inquiétudes face aux actes de violence, arrestations et détentions arbitraires, et appelle le gouvernement camerounais à poursuivre le dialogue. En février et en avril, le représentant spécial des Nations unies pour l’Afrique centrale se rend à Yaoundé. Il rencontre les dirigeants du Consortium en prison et signe un communiqué appelant à la libération des prisonniers, au rétablissement d’Internet et au dialogue.

Le 23 mars, lors de la visite du président Biya au Vatican, le pape l’invite au dialogue et au respect des minorités.[fn]« Cameroun : Paul Biya confronté à la triple pression de l’ONU, des Etats-Unis et du Vatican », Jeune Afrique, 13 avril 2017.Hide Footnote Ces déclarations ont joué un rôle dans le rétablissement d’Internet en mars. Mais elles n’ont pas permis d’engager les réformes structurelles et constitutionnelles réclamées par les anglophones.

La France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, le Canada ou l’UE ne se sont pas prononcés.

Les réponses bilatérales et celle de l’Union européenne (UE) ont été les plus faibles. Excepté les Etats-Unis, les partenaires occidentaux du Cameroun, comme la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, le Canada ou l’UE ne se sont pas prononcés, déclarant exercer des pressions diplomatiques discrètes à Yaoundé.[fn]Des responsables de la commission de l’UE ont néanmoins rencontré les membres du gouvernement à Yaoundé en avril. Il y a aussi eu des rencontres en février et avril entre des ambassadeurs de pays européens et les autorités camerounaises. Ces démarches étaient formelles, bien que volontairement discrètes. Entretiens de Crisis Group, diplomates occidentaux, Yaoundé, Washington et New York, février-juillet 2017.Hide Footnote Les réactions les plus fortes sont venues de la société civile internationale, notamment du barreau du Royaume-Uni et d’organisations comme Amnesty International.[fn]« Open Letter to His Excellency Paul Biya », The Bar Council of England and Wales, 24 mars 2017; « Cameroon: arrests and civil society bans risk inflaming tensions in English-speaking regions », communiqué, Amnesty International, 20 janvier 2017.Hide Footnote

Le manque de coordination de la réponse internationale a affaibli les initiatives en gestation. Plusieurs pays européens ont envisagé de publier des déclarations mais sont finalement restés silencieux, visiblement par crainte de se retrouver isolés. D’autres partenaires ayant des intérêts économiques au Cameroun ont probablement préféré soutenir tacitement un régime qui sait les ménager face à la concurrence chinoise. En février, certains pays européens ont souhaité que l’Union européenne fasse une déclaration commune sur la question anglophone, mais l’initiative a été bloquée par d’autres pays membres soucieux de ne pas critiquer trop ouvertement le Cameroun du fait de son rôle dans la lutte contre Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates occidentaux, Yaoundé, février-mai 2017.Hide Footnote

Cette réaction relativement timide s’explique en partie par l’hésitation des diplomates à intervenir dans une crise dont les conséquences se sont limitées au pays, sans répercussions dans la sous-région, et qui reste moins aigüe que d’autres crises en Afrique. Les succès, bien que limités, des pressions discrètes les confortent dans leur stratégie de diplomatie non publique.[fn]A la question de savoir si une réaction plus publique serait appropriée, un ambassadeur à Yaoundé a répondu « on ne sait pas, mais on se pose la question tous les jours ». Entretien de Crisis Group, mai 2017.Hide Footnote Plus généralement, les pays occidentaux ont tendance à ménager le Cameroun sur ces questions au vu de sa relative stabilité par rapport à d’autres pays d’Afrique centrale et du faible risque que la crise anglophone conduise à une partition du pays. Le rôle du Cameroun dans la lutte contre Boko Haram renforce cette attitude.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates occidentaux, Yaoundé, mars 2017. Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°241, Cameroun : faire face à Boko Haram, 16 novembre 2016.Hide Footnote

Quant au gouvernement du Nigéria voisin, il ne s’implique pas dans la crise actuelle. Il se méfie d’ailleurs de la contestation anglophone, car il redoute que la partie anglophone du Cameroun puisse, si elle devenait indépendante, servir de base arrière aux mouvements séparatistes nigérians. Néanmoins, certaines populations du Sud-Est nigérian sympathisent avec les activistes anglophones camerounais, probablement sans que cela se traduise par un soutien substantiel.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates camerounais, nigérians et militants anglophones, Yaoundé-Buea, mars-mai 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, Cameroonian and Nigerian diplomats and Anglophone militants, Yaoundé, Buea, March-May 2017.Hide Footnote

Une crise aux dimensions politiques, économiques et sociales Les conséquences politiques

La crise en cours a amplifié l’adhésion, très probablement déjà majoritaire, des populations anglophones au fédéralisme, et a renforcé le soutien au sécessionnisme.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires et populations, Sud-Ouest et Nord-Ouest, 2017.Hide Footnote Cette nouvelle configuration illustre combien le problème anglophone est profond. Sans le consentement d’une bonne partie de la population, les opérations villes mortes et la fermeture des écoles ne pourraient se poursuivre depuis neuf mois.[fn]La mobilisation concerne presque tous les segments de la population anglophone. Seule l’élite anglophone gouvernementale semble se distancer du mouvement, mais même cette élite est accusée d’hypocrisie et de double discours par les ministres francophones. Plusieurs policiers francophones ont dit être certains que des policiers anglophones étaient solidaires de la cause anglophone. Seuls l’uniforme et la discipline du corps les dissuaderaient de s’exprimer publiquement. Entretiens de Crisis Group, commissaires de police et conseiller technique à la présidence, Yaoundé, Douala, Buea, 2017.Hide Footnote A mesure des frustrations et des déceptions subies, le désir d’une intégration plus juste et la volonté de mieux vivre avec les francophones s’éclipsent pour laisser place à une aspiration d’autonomie.

Si les anglophones souhaitent en majorité le fédéralisme, le nombre d’états de la future fédération est loin de faire consensus. Une fédération à deux états comme avant l’unification, quatre ou six états pour mieux refléter les équilibres sociologiques du pays et faire accepter l’idée de fédéralisme aux francophones, ou encore dix états pour reprendre le découpage actuel du Cameroun en dix régions ? D’autres insistent pour que, quel que soit le nombre d’états fédérés, la capitale fédérale Yaoundé ne fasse partie d’aucun d’entre eux.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires et syndicalistes, Bamenda, avril 2017.Hide Footnote Pour certains activistes anglophones, le fédéralisme apparait aussi comme une stratégie de négociation maximaliste. Ils mettent la barre haut, afin d’obtenir au moins une décentralisation effective, avec une vraie autonomie de gestion des dix régions actuelles, passant par l’amélioration et l’application intégrale des lois sur la décentralisation.[fn]Voir loi n°2004/17 du 22 juillet 2004 d’orientation de la décentralisation ; loi n°2004/18 du 22 juillet 2004 fixant les règles applicables aux communes ; loi n°2004/19 du 22 juillet 2004 fixant les règles applicables aux régions ; loi n°2009/11 du 10 juillet 2009 portant régime financier des collectivités décentralisées. Cette nouvelle décentralisation devrait, selon cette frange militante, passer par une réduction drastique de la présence de l’Etat central au niveau des régions et par un renforcement administratif et financier des pouvoirs locaux élus. Entretiens de Crisis Group, militants anglophones, étudiants et membres du Consortium, Bamenda, Buea et prison de Yaoundé, avril, mai 2017 ; courriel de Crisis Group, militant de la diaspora, juin 2017.Hide Footnote

Le débat sur les contours de la fédération est aussi révélateur des divisions minant souvent le mouvement anglophone – entre le Nord-Ouest où les ethnies des « grassfields » proches des Bamiléké sont majoritaires, et le Sud-Ouest, dominé par les groupes ethniques sawa.[fn]Les Bamiléké et les Sawa sont deux groupes ethniques importants au Cameroun, présents en zones francophone et anglophone. Les grassfields, plus connus comme les Bamiléké, sont originaires des régions de l’Ouest francophone et d’une partie du Nord-Ouest anglophone. Les Sawa sont originaires des régions côtières francophones et anglophones, dont la ville francophone de Douala et des villes anglophones du Sud-Ouest comme Limbé et Buea. Concrètement, dans le Sud-Ouest anglophone plusieurs ethnies autochtones comme les Bakweri sont strictement similaires aux Duala de la ville de Douala, et font tous partie de l’ensemble Sawa. De même, plusieurs ethnies au Nord-Ouest anglophone ressemblent en tout point aux Bamiléké de l’Ouest francophone, et font tous partie de l’ensemble grassfield.Hide Footnote La majorité des anglophones du Nord-Ouest voudraient une fédération à deux états, comme en 1961. Les élites et autochtones sudistes ont toujours dénoncé la domination démographique, politique, économique et l’accaparement de leurs terres par les migrants nordistes, et ont donc tendance à opter pour une fédération à dix états afin de conserver leur autonomie. Certains d’entre eux, notamment au sein de la minorité bakweri, préfèreraient même un état fédéré avec les Sawas du Littoral (les Douala), plutôt qu’avec les Grafis du Nord-Ouest. D’autres sudistes proposent une fédération à plusieurs états ou une fédération à deux états, mais prévoyant une décentralisation effective au sein des deux régions de l’état fédéré anglophone.[fn]Entretiens de Crisis Group, élites et élus locaux, Buea, Limbé, Kumba, mars-mai 2017.Hide Footnote

La mobilisation en cours a tenté, avec un succès partiel, de dépasser ces vieux clivages en partie parce que plusieurs membres du Consortium sont sudistes.[fn]Contrairement à une idée répandue, le mouvement anglophone n’est pas limité au Nord-Ouest. Les premiers et principaux idéologues du mouvement anglophone viennent du Sud-Ouest et c’est là que s’est tenue la première All Anglophone Conference.Hide Footnote Mais lorsque fin janvier, les chefs traditionnels du Nord-Ouest ont écrit au président de la République pour appeler à un geste d’apaisement par la libération des prisonniers, les chefs traditionnels du Sud-Ouest ont réagi en adressant une motion de soutien au gouvernement et en appelant les jeunes du Sud-Ouest à se désolidariser du désordre des nordistes.[fn]« Crise anglophone : la libération des prisonniers divise », Mutations, 17 février 2017 ; « At South West elite forum in Buea : speakers launch xenophobic attacks on North Westerners », The Guardian Post, 3 février 2017.Hide Footnote Cependant, le clivage a été moins prononcé au sein de la population ; les opérations villes mortes, bien que faiblissant, sont aussi suivies dans le Sud-Ouest, et parfois même plus intenses dans les villes comme Kumba, où les jeunes ont dénoncé la rhétorique ethnique de leurs élites.[fn]Entretiens de Crisis Group, étudiants et jeunes du Sud-Ouest, Buea, Limbé et Kumba, mars-mai 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, students and young people from the Southwest, Buea, Limbé and Kumba, March-May 2017.Hide Footnote

Cette mobilisation est révélatrice du fossé entre l’élite anglophone [...] et les préoccupations des populations anglophones.

Cette mobilisation est révélatrice du fossé entre l’élite anglophone, qui a depuis très longtemps tenté de jouer un rôle d’intermédiaire entre Yaoundé et les populations anglophones, et a parfois même soutenu une répression dure, et les préoccupations des populations anglophones.[fn]La plupart des élites anglophones gouvernementales prônaient la ligne très dure espérant plaire au président de la République. Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires, diplomates et élites anglophones, Yaoundé, mars-mai 2017.Hide Footnote En effet, le Premier ministre et les élites anglophones, qui ont essayé de jouer ce rôle de médiateur au début de la crise, ont été conspués par la foule.

Le déficit de légitimité des dirigeants anglophones concerne aussi, à un moindre degré, les chefs de l’opposition. En novembre 2016, le président du Social Democratic Front s’est fait huer à Bamenda alors qu’il tentait de calmer une foule en colère. La crise crée des tensions au sein du SDF entre une frange plus radicale qui, à l’image du député Wirba, réclame une fédération à deux états ou la sécession, et une frange plus traditionnelle réclamant le fédéralisme à quatre états ou, pour les plus modérés, une meilleure décentralisation.[fn]Le député Wirba a résolument soutenu la cause anglophone et critiqué le gouvernement lors d’une intervention au parlement. Il est ensuite parti en exil. Entretien de Crisis Group, sénateur SDF, Yaoundé, mars 2017 ; «Wirba joseph Cameroonian Parliamentarian defies speaker of the house on Anglophone problem », YouTube, 13 décembre 2016,  http://bit.ly/2f7lUTi ; « Crise anglophone : Joseph Wirba charge Fru Ndi » Le Messager, 6 avril 2017. Sur la position du SDF, entretiens de Crisis Group, militants du SDF, populations, universitaires et diplomates européens, Yaoundé, Douala, Buea et Bamenda, mars-mai 2017.Hide Footnote Pour être en phase avec son électorat, le SDF a accentué en 2017 sa revendication du fédéralisme à quatre états tout en prenant des mesures symboliques comme la non-participation au défilé du 20 mai en solidarité avec les détenus anglophones. Même au sein du RDPC au pouvoir, les députés anglophones ont fait part de leurs inquiétudes au gouvernement. En mars 2017, ils ont supplié le chef de l’Etat de rétablir au moins Internet et de libérer les détenus politiques anglophones.[fn]« Cameroun : des parlementaires du parti au pouvoir appellent Paul Biya à envisager la libération des leaders anglophones », Jeune Afrique, 16 février 2017.Hide Footnote

La crise anglophone est à la fois un problème classique de minorité et reflète des problèmes plus structurels. D’abord, elle révèle des failles majeures en matière de gouvernance, avec un manque de capacité de décision accentué par les absences prolongées du pays du tout-puissant président, une fausse décentralisation, un manque de légitimité des élites locales, un fossé générationnel important, un système de gouvernance reposant sur la cooptation des chefs traditionnels et des élites locales, et une politique d’équilibre régional détournée au profit de grandes familles liées au régime.[fn]Voir le briefing Afrique de Crisis Group N°101, Cameroun : prévenir vaut mieux que guérir, 4 septembre 2014 ; et Luc Sindjoun, L’Etat ailleurs : entre noyau dur et case vide (Paris, 2002). Voir le décret n°75/496 du 3 juillet 1975, le décret n°82/407 du 7 septembre 1982 et le décret n°2000/696/PM du 13 septembre 2000 qui institutionnalisent l’équilibre régional. Gabriel Jürg Martin, « Cameroon’s Neopatrimonial Dilemma », Journal of Contemporary African Studies, vol. 17, n0. 2 (1999).Hide Footnote

Ensuite, cette crise prolonge la restriction des libertés publiques qui s’accentue depuis 2013 : interdiction des manifestations, arrestation et brutalisation des militants de partis politiques, journalistes et chercheurs. Elle a même servi de prétexte à une répression plus importante, avec l’utilisation de la loi antiterroriste à des fins politiques, un plus grand contrôle des médias sociaux et des menaces contre les journalistes.[fn]En janvier, la ministre des Postes et Télécommunications a signé un arrêté condamnant à des amendes et à la prison ferme toute apologie du fédéralisme dans les médias et les réseaux sociaux ; cela a été suivi par des pressions exercées par le ministère des Postes et le Conseil national de la communication (CNC). « Crise anglophone : le SNJC demande aux journalistes d’ignorer les injonctions du CNC », camerpost.net, 22 janvier 2017. Des SMS sont envoyés régulièrement aux populations pour les avertir des peines encourues en cas de publication de fausses nouvelles ou d’apologie du fédéralisme. Entretiens de Crisis Group, journalistes, Yaoundé, décembre 2016, mars 2017. « Des médias camerounais dénoncent les pressions de Yaoundé sur le traitement de la crise anglophone », Le Monde, 22 février 2017.Hide Footnote Enfin, la nature autoritaire du régime actuel est mise en lumière par son refus de négocier les questions de fond et par ses réactions parfois brutales.

La crise actuelle pourrait avoir un retentissement sur les élections de 2018 et même sur la coupe d’Afrique de football prévue pour 2019.[fn]Le parti au pouvoir domine le paysage politique camerounais. A l’élection présidentielle de 2011, Paul Biya a obtenu 78 pour cent des voix, aux élections générales de 2013, le RDPC a obtenu 148 députés sur 180, 82 sénateurs sur 100 et 303 maires sur 360.Hide Footnote Si le climat actuel se prolonge, les chances d’organiser des élections pacifiques dans les deux régions anglophones semblent limitées. Mais lors des prochaines élections, les prises de position des militants anglophones qui ont gagné en popularité pendant cette crise seront cruciales. Entre boycott, soutien au SDF et création de nouveaux mouvements, tout semble à présent possible.[fn]Observations de Crisis Group, groupes anglophones WhatsApps et Facebook, 2016-2017.Hide Footnote Le SDF a nommé en 2016, pour la première fois, un secrétaire général francophone, entamant par là un processus de reconquête d’une base nationale, mais s’est ensuite radicalisé et re-anglophonisé du fait de la crise. Va-t-il modérer à nouveau son discours, en espérant rassembler les voix francophones, ce qu’il n’est plus parvenu faire depuis 1997, ou privilégier la zone anglophone, dans l’espoir d’améliorer son score des dernières élections.[fn]Le SDF n’a que dix-huit députés sur 180 (dont quatorze dans la zone anglophone), quatorze sénateurs sur 100 et 23 maires sur 360 (dont dix-huit dans la zone anglophone). A la dernière élection présidentielle de 2011, le parti n’a obtenu que 10,8 pour cent des voix. « Cameroun : SOS SDF », Jeune Afrique, 26 février 2017.Hide Footnote Quoi qu’il advienne du SDF, le RDPC et les partis francophones sont désormais en position de faiblesse dans les régions anglophones.

Les conséquences économiques

La marginalisation économique joue un rôle majeur dans le mécontentement des anglophones. Même si les deux régions anglophones ne souffrent pas plus que certaines régions francophones de la crise économique prolongée, les habitants ont le sentiment d’un potentiel non réalisé (ou volontairement gâché) et d’être laissés à l’abandon.[fn]Le taux de pauvreté au Cameroun en 2014 était de 37,5 pour cent selon l’INS. Il était de 74,3 et 67,9 pour cent à l’Extrême-Nord et au Nord, et dans la partie anglophone de 55,6 et 18 pour cent au Nord-Ouest et Sud-Ouest. Les populations anglophones ne sont donc pas plus pauvres que celles du Nord et de l’Est, mais elles sont de loin plus pauvres que celles de Douala et Yaoundé auxquelles elles se comparent souvent et où ce taux est, respectivement, de 4,2 et 5,4 pour cent. « Tendances, profils et déterminants de la pauvreté au Cameroun entre 2001 et 2014 », INS (Yaoundé, 2015).Hide Footnote

Aucune étude économique sérieuse n’a encore été publiée sur l’impact économique de la crise, mais l’isolement durant plusieurs mois de deux régions contribuant à environ 20 pour cent du PIB camerounais a sans aucun doute eu un impact sur ces régions et l’économie nationale.[fn]Entretiens de Crisis Group, économistes et statisticiens, Yaoundé, décembre 2016, mars 2017.Hide Footnote En 2016, les régions anglophones étaient classées parmi les plus connectées du Cameroun, juste après Douala et Yaoundé. La coupure d’Internet a paralysé plusieurs secteurs de l’économie locale, notamment ceux de la banque et de la microfinance. L’économie locale est organisée autour de la production des hydrocarbures, qui représente 9 pour cent du PIB camerounais, du bois, qui en représente 4,5 pour cent, de l’agriculture intensive avec de grandes plantations comme la Cameroon Development Corporation et d’autres plantations moyennes qui approvisionnent Douala et les pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, ainsi que des cultures de cacao, d’hévéa, etc.[fn]« Ventilation de l’économie camerounaise », rapport de l’INS, 2016. Les autres secteurs importants sont ceux du commerce, de la banque et des établissements de microcrédit, des services, des petites et moyennes industries et du transport. Le Sud-Ouest est considéré comme le poumon économique de la zone, car l’industrie du bois, la CDC et l’industrie liée à l’exploitation du pétrole sont situés dans cette région.Hide Footnote

Les anglophones et les sudistes en particulier se plaignent souvent du manque d’anglophones dans les effectifs et aux postes de décision des entreprises étatiques pétrolières comme la Société nationale de raffinage (Sonara), basée dans le Sud-Ouest, et la Société nationale des hydrocarbures (SNH).[fn]Entretiens de Crisis Group, population Anglophone, Buea et Bamenda, mars-mai 2017.Hide Footnote Tous les secteurs de l’économie locale, sauf ceux des hydrocarbures et de la foresterie, ont été significativement affectés par la crise, avec des répercussions sur certains commerces et industries de la partie francophone. Selon plusieurs estimations, la coupure d’Internet a directement coûté, à elle seule, 2 milliards de francs CFA (3 millions d’euros).[fn]Yonatan Morse, « Cameroon has been in crisis for six months. Here is what you need to know », The Washington Post, 2 juin 2017.Hide Footnote Yonatan Morse, “Cameroon has been in crisis for six months. Here is what you need to know”, The Washington Post, 2 June 2017.Hide Footnote

Les conséquences sociales

La crise actuelle est révélatrice des clivages francophones versus anglophones au Cameroun. Les francophones sont en général peu au courant des fondamentaux du problème anglophone et regardent à la fois avec curiosité, méfiance et souvent moquerie les anglophones réclamant le fédéralisme ou la sécession. Pour leur part, les anglophones reprochent aux francophones leur manque de solidarité ; alors que beaucoup de francophones affirment soutenir les revendications des anglophones,[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires et dirigeants syndicaux francophones, décembre 2016 et mars 2017.Hide Footnote ces derniers estiment que ce soutien ne dépasse pas l’état du discours, et que leurs problèmes en tant que minorité sont mal compris. En effet, très peu d’organisations de la société civile et de partis politiques francophones se sont rendus dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest depuis octobre 2016. Les enseignants francophones n’ont pas soutenu leurs collègues anglophones malmenés. Lorsque les avocats anglophones ont été bastonnés et arrêtés en dehors de tout cadre légal, le soutien du barreau a été tardif et limité, poussant une partie des avocats anglophones à réclamer la création de leur propre barreau.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens bâtonniers, Yaoundé, mai 2017.Hide Footnote

Autre point d’achoppement, les francophones sont majoritairement opposés au fédéralisme, prônant plutôt une décentralisation effective.[fn]Entretiens de Crisis Group, présidents d’ONGs et de partis politiques francophones, Yaoundé et Douala, 2016-2017.Hide Footnote Certains francophones reprochent aussi aux anglophones de tribaliser et particulariser des problèmes nationaux et soulignent que certaines régions francophones sont encore moins bien loties que les régions anglophones.[fn]Une des critiques les plus virulentes des francophones est celle de la conception tribale de l’anglophonie par les ressortissants du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.Hide Footnote Les enseignants francophones en zone anglophone se plaignent de discriminations dans les universités et des citoyens francophones de stigmatisations et d’appels à la violence depuis janvier 2017.[fn]Entretiens de Crisis Group, fonctionnaires, enseignants et conducteurs de taxi francophones, Buea, mars-mai 2017. Max Saintclair Mbida, « Dynamique contestataire et déviance démocratique : approche compréhensive et configurationnelle des mobilisations estudiantines à l’université de Buea », dans Jean-Emmanuel Pondi (dir.), Citoyenneté et pouvoir politique en Afrique centrale : état des lieux (Paris, 2016), p. 297-322.Hide Footnote Certains francophones moquent donc les anglophones et soutiennent la répression gouvernementale. Il y a bien sûr des exceptions, comme Abouem Atchoyi, ancien ministre de l’Enseignement supérieur et ancien gouverneur du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, qui a publié une longue tribune en janvier 2017 pour expliquer la légitimité des revendications des anglophones.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes, Yaoundé, Maroua, Douala, décembre 2016-mai 2017. David Abouem Atchoyi, « Le problème anglophone pourrait devenir le nouveau Boko Haram », Le Jour, 10 janvier 2017.Hide Footnote

Pourtant, la crise a aussi permis une certaine prise de conscience et certains anglophones évoquent un meilleur traitement dans les services publics à Yaoundé et d’un bilinguisme plus présent dans les communications officielles.[fn]Observations de Crisis Group dans plusieurs ministères, Yaoundé, mars-mai 2017.Hide Footnote La crise a également mis en lumière des stratégies de résilience économique des anglophones, reposant essentiellement sur la solidarité des anglophones résidant en zone francophone et à l’étranger.[fn]Entretiens de Crisis Group, président de parti politique et militants politiques, Douala, mars et mai 2017.Hide Footnote Cependant, elle engendre aussi des difficultés sociales non prévues par les grévistes : le boycott des écoles a entrainé par exemple une charge supplémentaire de garde des enfants, qui incombe surtout aux femmes, un accroissement de la délinquance juvénile, des grossesses précoces et du décrochage scolaire.[fn]Entretiens de Crisis Group, prêtres, jeunes filles et femmes, Buea et Bamenda, mars-juin 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, priests, girls and young women, Buea and Bamenda, March-June 2017.Hide Footnote

Sortir de la crise : rétablir le dialogue et aborder les questions de fond

Même si les violences, qui ont fait rage de novembre 2016 à janvier 2017, ont cessé, les éléments de crise demeurent : radicalisation de la diaspora et d’une frange de la population, rupture de confiance avec le gouvernement et violences sociales ciblées. Le procès en cours des militants anglophones comporte plusieurs failles révélatrices de problèmes persistants : sans cesse reporté, en langue française – avec des traductions approximatives quand elles ne sont pas absentes – portant sur des infractions commises par des anglophones dans les régions anglophones.

Si une solution durable n’est pas trouvée, la prochaine résurgence du problème anglophone pourrait être violente. L’attitude hautaine et le cynisme des hauts commis de l’Etat peuvent être vecteur d’instabilité, notamment lorsqu’ils affirment que « tant que les anglophones ne prennent pas les armes, la grève actuelle ne [les] gêne pas outre mesure ».[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire à la présidence, Yaoundé, décembre 2016.Hide Footnote « Les anglophones peuvent faire quoi ? S’ils ne vont pas à l’école tant pis pour eux », ajoute un haut fonctionnaire.[fn]Entretien de Crisis Group, Yaoundé, mars 2017.Hide Footnote Ils parient à tort sur l’essoufflement et les divisions des grévistes, car bien que la mobilisation ait baissé en intensité depuis mai, et même si elle finit par s’essouffler, le problème de fond et le mécontentement des populations resteront intacts.

Au sein du mouvement sécessionniste, bien que la ligne officielle demeure l’obtention de l’indépendance par la non-violence, une propension à la violence commence à naitre. Des messages appelant à la lutte armée circulent dans les groupes WhatsApp et on enregistre des violences sociales ciblées (intimidations, incendies, bastonnades). Le groupe Southern Cameroons Defense Forces annonce régulièrement sur Facebook et YouTube son arrivée imminente pour libérer l’Ambazonie. Depuis juillet 2017, un conseil de gouvernement de l’Ambazonie a été virtuellement formé et Sisiku Ayuk Tabe élu Premier ministre lors d’un vote sur Internet. Tout cela est à prendre au sérieux, d’autant que certains groupes sécessionnistes ont fait circuler des vidéos encourageant la violence, en expliquant par exemple comment fabriquer des cocktails Molotov.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts gradés de la police, Buea, mars-mai 2017 ; discussions WhatsApp, militants sécessionnistes, mars-juillet 2017 ; et « SCDF , Southern Cameroons Defense Forces updates », YouTube, 28 mars 2017,  http://bit.ly/2tYX4r3 ; et « Resistance Speech by the FAGC Leader Ayaba Cho Lucas », YouTube, 22 juin 2016,  http://bit.ly/2wl4xlo.Hide Footnote

Les partisans de la violence armée ne sont pas encore passés à l’acte parce qu’ils n’en ont pas les moyens, ne bénéficient pas de soutiens extérieurs suffisants et demeurent très minoritaires même parmi les sécessionnistes. Mais la remise en cause du leitmotiv de la non-violence, hérité du SCNC, est inquiétante. Si la crise actuelle n’a pas basculé en violence armée, c’est aussi parce que les principaux acteurs ne l’ont pas voulu. Ils n’ont pas non plus envisagé que la crise aurait une telle ampleur et une telle durée.[fn]Un membre du Consortium a déclaré : « Nous n’avons pas initialement déclenché la grève pour le fédéralisme ou la sécession et encore moins par la lutte armée. Les discussions étaient plutôt cordiales avec le gouvernement. C’est pourquoi aucun de nous ne s’est préparé à une quelconque guérilla. On n’a pas cherché des bases arrière hors du pays, car on savait qu’on est là juste pour discuter. Notre cavale au Nigéria était non préparée. Mais au moins le message est passé et on sait désormais comment se comporter pour le futur ». Entretiens de Crisis Group, membres du Consortium, Buea, mai 2017.Hide Footnote

La résolution durable du problème anglophone passe par un apaisement de la situation et le rétablissement de la confiance entre gouvernement et acteurs anglophones, des mesures cohérentes pour répondre aux revendications corporatistes, et des réformes institutionnelles pour répondre au problème national de gouvernance dont la question anglophone est le symptôme. Sans pression internationale, les chances que ces mesures soient mises en œuvre sont actuellement limitées.

Apaiser, rétablir la confiance et lancer un véritable dialogue avant les élections

Il est difficile d’envisager un dialogue crédible sans apaisement et sans rétablissement du lien de confiance entre les parties. Un discours de tolérance, d’ouverture au dialogue et de reconnaissance du problème anglophone par le chef de l’Etat constituerait un premier geste important. Il devrait être immédiatement suivi de plusieurs mesures d’apaisement : la libération des membres du Consortium ; l’invitation au retour des exilés ; l’arrêt des poursuites contre le clergé anglophone ; la poursuite en justice des forces de sécurité responsables de bavures ; un remaniement du gouvernement et de la haute administration afin d’accroitre la représentation politique des anglophones et de remplacer ceux des hauts commis qui cristallisent les tensions ; la restructuration et la recomposition de la Commission pour le bilinguisme et le multiculturalisme ;[fn]Il s’agirait du remplacement de son président et des membres proches du parti au pouvoir et cumulant plusieurs fonctions par une équipe plus légitime, plus jeune et paritairement composée de francophones et d’anglophones, y compris des membres du Consortium, ainsi que l’élargissement de son champ de compétences aux sanctions de départements ministériels et structures publiques ne respectant pas le bilinguisme ou discriminant des anglophones, et d’une plus grande indépendance vis-à-vis de l’exécutif.Hide Footnote et un déplacement du président de la République dans les régions anglophones.

Par la suite, le gouvernement pourrait reconstituer le Comité interministériel ad hoc, pour y intégrer de manière paritaire des hauts fonctionnaires anglophones et pour que ses compétences ne soient pas limitées au traitement des revendications corporatistes. Cela suppose de décriminaliser le débat politique, y compris sur le fédéralisme, et d’associer une tierce partie (Eglise catholique ou acteur international) comme médiateur.

Répondre aux préoccupations des anglophones

Une fois les négociations amorcées, il s’agira pour le gouvernement d’envisager des concessions allant dans le sens d’une meilleure représentation politique et administrative des anglophones. De même, le gouvernement devrait accroitre l’investissement public et économique en zone anglophone et s’assurer que la majorité des forces de sécurité et des autorités administratives et judiciaires qui y sont déployées soient anglophones. Enfin, il devrait appliquer les mesures qu’il a annoncées ou qui ont été décidées avec le Consortium et prendre des mesures additionnelles pour renforcer le caractère semi-autonome des systèmes éducatifs et judiciaires anglophones.

Réformer la gouvernance à moyen terme

La crise anglophone a montré les limites du centralisme présidentiel et d’un système de gouvernance reposant sur la cooptation. La mise en œuvre d’une décentralisation effective pourrait pallier ce problème au niveau national. Elle apparait comme la seule alternative au fédéralisme et présente l’avantage de pouvoir contenter à la fois les francophones, qui rejettent très majoritairement le fédéralisme à deux états, et les anglophones modérés, ouverts à un fédéralisme à dix états ou à la décentralisation.

A ce jour, le pouvoir exécutif et la haute administration sont les seuls à s’opposer véritablement à la décentralisation. Cela se comprend : elle déposséderait la présidence du contrôle absolu qu’elle exerce sur les régions et pourrait – en donnant lieu à des expériences démocratiques locales susceptibles d’avoir un retentissement national – menacer la toute-puissance du régime.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires, Yaoundé, 2017, préfets et sous-préfets, Nord-Cameroun et Yaoundé, 2016-2017.Hide Footnote Mais le risque que fait courir le pourrissement de la crise est sérieux, pouvant à terme déstabiliser le pays. Une décentralisation impulsée par le régime pourrait garantir un avenir plus consensuel et paisible. Une vraie décentralisation pourrait même stimuler un renouvellement sain du RDPC. Plusieurs responsables et certains hauts commis francophones y sont d’ailleurs favorables.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables du RDPC et hauts fonctionnaires, Yaoundé, Décembre 2016.Hide Footnote

La décentralisation pourrait se faire sur la base des dix régions actuelles. Elle nécessitera l’application intégrale et le perfectionnement des lois existantes. Aujourd’hui, la décentralisation est déficiente : les délégués du gouvernement jouant les rôles de super maires sont nommés à la tête des grandes villes et ne rendent compte qu’au président de la République, ce qui rend les mairies inopérantes. Ces dernières doivent attendre leurs budgets des délégués du gouvernement, ce qui suscite le mécontentement des maires de l’opposition comme du parti au pouvoir.[fn]Pour l’année 2017, ce budget a commencé à être transféré après six mois de retard. Entretiens de Crisis Group, maires RDPC et SDF, Yaoundé, Douala, Kumba, mai 2017.Hide Footnote Le transfert des ressources financières (dont le pourcentage n’est pas précisé dans les textes de loi) n’est passé en treize ans que de 4 à 7 pour cent alors qu’il est de 20 pour cent dans d’autres Etats unitaires décentralisés comme le Kenya et le Ghana. Les compétences ne sont toujours pas transférées et restent entre les mains des autorités nommées par Yaoundé.[fn]Entretiens de Crisis Group, enseignants à l’Université catholique d’Afrique centrale et chercheurs à la Fondation Paul Ango Ela, Yaoundé, décembre 2016.Hide Footnote

La nouvelle décentralisation, pour être acceptée et efficace, devra réduire les pouvoirs des administrateurs nommés par Yaoundé via la création de conseils régionaux, l’élection des présidents de régions, un transfert conséquent des ressources financières et des compétences – mesures qui sont toutes déjà prévues par la loi. Elle devra également inclure des dispositions légales spécifiques aux régions anglophones dans les domaines de l’éducation, la justice et la culture qui ne sont pas présentement dans la loi.

Une réponse internationale plus ferme

Une réponse plus ferme de la communauté internationale pourrait contribuer à éviter que le conflit ne s’enlise et ne menace la stabilité dans ce pays pivot d’Afrique centrale. Pour ce faire, elle pourrait commencer par souligner le droit des anglophones de discuter de leur avenir et de celui de leur pays, à une meilleure représentation politique et à une plus grande prise en compte de leurs différences culturelles et linguistiques. La condamnation publique de l’utilisation de la loi antiterroriste à des fins politiques serait un premier pas important.

Les Nations unies, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la France et l’Union africaine devraient être les porte-voix de la réponse internationale. Le Royaume-Uni et les Nations unies sont les acteurs historiques de ce processus. La France est un partenaire stratégique pour le Cameroun et le premier partenaire de développement dans la zone anglophone. Mais les anglophones estiment qu’elle freine la réponse de la communauté internationale, elle qui s’est faite le chantre du multilinguisme et du multiculturalisme dans le cadre de la francophonie. Les Etats-Unis, partenaire sécuritaire le plus important du Cameroun, sont écoutés par le régime en place, et accueillent la plus forte diaspora de Camerounais anglophones. Premier acteur international majeur à réagir à cette crise, ils devraient maintenir leur pression. Ces Etats et organisations devraient encourager le gouvernement camerounais à prendre des mesures d’apaisement, à engager un véritable dialogue et à réformer le mode de gouvernance, y compris par la décentralisation. Ils devraient aussi se rendre disponibles pour une éventuelle médiation durant les négociations, si les parties le réclament.

VI. Conclusion

Les violences qui ont fait rage de novembre 2016 à janvier 2017 dans les deux régions anglophones du Cameroun et l’ampleur des opérations ville morte qui ont suivi montrent que le problème anglophone demeure profond. Il ne sera résolu ni par le déni, ni par la répression, mais par le dialogue et des réformes institutionnelles pertinentes. Face à la pression de l’Etat et aux difficultés financières à poursuivre la grève, certains habitants se sont désolidarisés du mouvement et davantage l’auraient fait s’ils n’étaient pas menacés par des sécessionnistes. Pour autant, leur mécontentement reste intact. Après avoir sacrifié une année scolaire et supporté les pressions de l’Etat et des militants sécessionnistes, leur amertume risque de s’accentuer s’ils n’obtiennent aucune avancée consistante, notamment sur le terrain des réformes éducatives et de la gouvernance.

Le gouvernement a tort de parier sur l’essoufflement de la crise. La menace d’une seconde année presque blanche plane sur la prochaine rentrée scolaire. A un an de la prochaine élection présidentielle et des élections générales, mépriser le mécontentement et la colère d’un cinquième de sa population est un mauvais calcul politique, d’autant que les francophones partagent également une partie de ces griefs. Au-delà de la question électorale, les violences sporadiques de ces derniers mois et les communications dans les réseaux sociaux ont montré que certains sécessionnistes seraient prêts à la lutte armée. L’ouverture d’un front à l’Ouest pourrait s’avérer dramatique pour le Cameroun, qui fait déjà face à Boko Haram à l’Extrême-Nord et à des miliciens centrafricains dans sa partie orientale.

Nairobi/Bruxelles, 2 août 2017

Annexe A: Carte du Cameroun
Carte du Cameroun Crisis Group
Annexe B: Chronologie

La chronologie de l’histoire du Cameroun est disponible dans la version PDF. 

Annexe C : Sigles et acronymes

AAC : All Anglophone Conference

CACSC : Cameroon Anglophone Civil Society Consortium

CAM : Cameroon Anglophone Movement

CATUC : Catholic University of Cameroon

CDC : Cameroon Development Corporation

Cemac : Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale

Cenajes : Centre national de la jeunesse et des sports

CENC : Conférence épiscopale nationale du Cameroun

CNC : Conseil national de la communication

CNDHL : Commission nationale des droits de l’Homme et des libertés

CUC : Cameroon United Congress

ENAM : Ecole nationale d’administration et de magistrature

FMI : Fonds monétaire international

FWM : Free West Cameroon Movement

GCE : General Certificate of Education

INS : Institut national de la statistique

KNC : Kamerun National Congress

KNDP : Kamerun National Democratic Party

NOWELA : North West Law Association

OHADA : Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires

ONG : Organisation non gouvernementale

RDPC : Rassemblement démocratique du peuple camerounais

SCACUF : Southern Cameroons Ambazonia Consortium United Front

SCDF : Southern Cameroons Defense Forces

SCNC : Southern Cameroons National Council

SCRM : Southern Cameroons Restoration Movement

SCYL : Southern Cameroons Youth League

SDF : Social Democratic Front

SNH : Société nationale des hydrocarbures

Sonara : Société nationale de raffinage

Synes : Syndicat national des enseignants du supérieur

UBSU : University of Buea Student Union

UDC : Union démocratique du Cameroun

UNC : Union nationale camerounaise

UNDP : Union nationale pour la démocratie et le progrès

UPC : Union des populations du Cameroun