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Anti-government demonstrators block a road in Bamenda, Cameroon, on 8 December 2016. REUTERS/Stringer
Report 250 / Africa

Cameroun : la crise anglophone à la croisée des chemins

Depuis octobre 2016, le Cameroun traverse une crise politique. La minorité anglophone, qui se sent marginalisée politiquement et économiquement, exprime sa frustration sur fond de revendications corporatistes. Bien que le gouvernement ait consenti à quelques mesures d'apaisement, il devrait reconstruire la confiance mutuelle avec la minorité anglophone afin d'éviter l’engrenage à la veille des élections générales prévues en 2018.

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Synthèse

Au Cameroun, les anglophones, qui représentent 20 pour cent de la population, se sentent marginalisés. Leurs frustrations se sont exprimées avec force fin 2016 lorsque des revendications corporatistes se sont transformées en demandes politiques, donnant lieu à des grèves et des émeutes. L’ampleur du mouvement a été telle que la politique répressive du gouvernement cette fois n’a pas suffi pour rétablir le calme, l’obligeant à négocier avec les syndicats et à faire quelques concessions. La mobilisation s’affaiblit, mais le mécontentement d’une majorité de la communauté anglophone demeure. Après avoir vécu trois mois sans Internet, six mois d’opérations « ville morte » et une année scolaire gâchée, beaucoup réclament aujourd’hui le fédéralisme ou la sécession. A un an de l’élection présidentielle, la résurgence du problème anglophone est porteuse d’instabilité. Le gouvernement camerounais, avec l’appui de la communauté internationale, devrait rapidement prendre des mesures d’apaisement afin de rétablir la confiance et le dialogue.

Souvent méconnu de la partie francophone, le problème dit anglophone existe au Cameroun depuis les indépendances. Une réunification mal conduite, fondée sur un projet centraliste et assimilationniste, a mené à un sentiment de marginalisation économique et politique de la minorité anglophone et à une prise en compte défectueuse de sa différence culturelle.

Jamais la question anglophone ne s’était auparavant manifestée avec une telle acuité.

La crise actuelle constitue une résurgence particulièrement inquiétante de ce vieux problème. Jamais la question anglophone ne s’était auparavant manifestée avec une telle acuité. La mobilisation des avocats, enseignants et étudiants à partir d’octobre 2016, ignorée puis réprimée par le gouvernement, a ravivé des mouvements identitaires datant des années 1970, qui demandent le retour au modèle fédéral existant entre 1961 et 1972. L’arrestation des figures de proue du mouvement et la coupure d’Internet en janvier ont achevé de saper la confiance entre le gouvernement et les activistes anglophones. Depuis, les deux régions anglophones vivent au rythme des villes mortes, du boycott des écoles et d’incidents violents sporadiques.

Les groupuscules sécessionnistes se multiplient depuis janvier. Ils profitent de la situation pour radicaliser la population avec l’appui d’une partie de la diaspora anglophone. Si le risque de partition du pays est très faible, celui d’une résurgence à moyen terme du problème sous forme de violence armée est élevé, car certains de ces groupuscules appellent désormais à la violence.

Les mesures gouvernementales prises depuis mars – la création d’une Commission nationale pour le bilinguisme et le multiculturalisme, de sections Common Law à la Cour suprême et à l’Ecole nationale d’administration et de magistrature, le recrutement de magistrats anglophones et de 1 000 enseignants bilingues, ou encore le rétablissement d’Internet après 92 jours d’interruption – ont eu peu d’effets. Les figures de proue de la contestation les jugent tardives et insuffisantes.

La réaction de la communauté internationale a été plutôt limitée, mais elle a néanmoins poussé le gouvernement à adopter les mesures sus-énoncées. Le régime de Yaoundé semble en effet plus sensible aux demandes internationales qu’à celles des acteurs nationaux. Sans une pression ferme, persistante et coordonnée des partenaires internationaux du Cameroun, il est peu probable que le gouvernement s’oriente vers des solutions de fond.

La crise anglophone illustre à la fois un problème classique de minorité, qui oscille entre désir d’intégration et d’autonomie, et des problèmes plus structurels de gouvernance. Elle montre les limites du centralisme national, alors que la décentralisation, engagée en 1996, est peu effective. La faible légitimité de la plupart des élites anglophones dans leurs régions, le sous-développement, la fracture générationnelle et le patrimonialisme sont des maux communs au Cameroun. Mais la combinaison d’une mauvaise gouvernance et de la question identitaire risque d’être particulièrement difficile à traiter.

La résolution du problème anglophone passe par une réponse internationale plus ferme et le rétablissement de la confiance, grâce à des mesures d’apaisement cohérentes qui répondent aux revendications des corporations en grève. Il y a urgence : les élections approchent, et la crise risque de miner le processus. Dans cette perspective, plusieurs mesures immédiates s’imposent :

  • Discours d’apaisement et de reconnaissance du problème anglophone par le président de la République ;
     
  • Libération provisoire des meneurs de la mobilisation anglophone ;
     
  • Sanctions contre les membres des forces de sécurité responsables de bavures durant la crise ;
     
  • Mise en œuvre rapide des mesures gouvernementales annoncées en mars 2017, ainsi que des 21 points qui ont fait l’objet d’un accord entre les syndicats anglophones et le gouvernement en janvier 2017 ;
     
  • Remaniement ministériel et réorganisation de la haute administration en vue de mieux refléter le poids démographique, politique et historique des anglophones, d’inclure les jeunes générations et des personnalités plus légitimes en zone anglophone ;
     
  • Restructuration de la Commission nationale pour le bilinguisme et le multiculturalisme afin d’inclure paritairement les anglophones, de la doter d’un pouvoir de sanction et de garantir l’indépendance de ses membres ;
     
  • Décriminalisation du débat politique, y compris sur le fédéralisme, notamment en cessant d’utiliser la loi antiterroriste à des fins politiques, et recours à un tiers (l’Eglise catholique ou un acteur international) comme observateur voire médiateur entre le gouvernement et les organisations anglophones.

A plus long terme, le Cameroun devra engager des réformes institutionnelles pour remédier aux problèmes profonds dont la question anglophone est le symptôme. Il s’agira notamment d’appliquer de façon rigoureuse et d’améliorer les lois sur la décentralisation en vue de réduire les pouvoirs des administrateurs nommés par Yaoundé, de créer des conseils régionaux, de mieux distribuer les ressources financières et les compétences, et enfin d’adopter des dispositions légales spécifiques aux régions anglophones dans les domaines de l’éducation, la justice et la culture.

Le Cameroun – qui fait face à Boko Haram dans l’Extrême-Nord et aux miliciens centrafricains à l’Est – doit éviter l’ouverture d’un nouveau front potentiellement déstabilisateur. Une aggravation du problème anglophone pourrait affecter l’élection présidentielle et les élections générales prévues en 2018. Surtout, elle pourrait déclencher des revendications sur l’ensemble du territoire et une crise politique de plus grande ampleur.

Nairobi/Bruxelles, 2 août 2017

I. Introduction

Depuis octobre 2016, des mobilisations sociales sur fond de revendications corporatistes ont dégénéré en crise politique dans les régions anglophones du Cameroun. Cette crise a fait réapparaitre la question anglophone et mis en lumière les limites du modèle de gouvernance camerounais, fondé sur le centralisme et la cooptation des élites.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°160, Cameroun : Etat fragile ?, 25 mai 2010 ; Piet Konings, Francis Bernard Nyamnjoh, Negotiating an Anglophone Identity (Leiden, 2003).Hide Footnote

La partie anglophone est constituée de deux des dix régions du pays, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, qui représentent 16 364 kilomètres carrés sur une superficie totale de 475 442 kilomètres carrés et environ 5 millions d’habitants sur une population camerounaise de 24 millions. Elle est le bastion du principal parti d’opposition, le Social Democratic Front (SDF) et joue un rôle important sur le plan économique, en particulier grâce à des secteurs agricole et commercial dynamiques. L’essentiel du pétrole du Cameroun, qui représente un douzième de son produit intérieur brut (PIB), est exploité au large de la partie anglophone.[fn]Le pétrole produit est off-shore, dans les eaux nationales, mais les militants anglophones soulignent que si le Cameroun anglophone était indépendant ce pétrole leur appartiendrait, et même dans un système fédéral on pourrait imaginer une distribution de la rente au bénéfice de la région. « Annuaire statistique du Cameroun », Institut national de la statistique (INS), 2015, p. 383.Hide Footnote

La politisation de la crise et la radicalisation des protagonistes résultent en grande partie de la réponse apportée par le gouvernement – déni, mépris, intimidation et répression –, de l’étiolement de la confiance entre la population anglophone et le gouvernement et de l’exploitation de la question identitaire par des acteurs politiques qui ont exacerbé les ressentiments des populations, au point qu’une probable majorité d’anglophones n’envisagent plus, comme issue viable, que le retour au fédéralisme ou même la sécession.[fn]La quasi-totalité des interlocuteurs anglophones de Crisis Group soutiennent le fédéralisme ou l’autonomie des régions, et une minorité la sécession. Entretiens de Crisis Group, élite et population anglophones, Nord-Ouest et Sud-Ouest, 2016-2017.Hide Footnote

De quoi la crise anglophone est-elle le nom ? Quels en sont les protagonistes ? Comment est-elle perçue par la partie francophone ? Quelle est la réponse du gouvernement ? Comment réagit la communauté internationale ? Quels rôles jouent la diaspora anglophone et les acteurs religieux ? Pour répondre à ces questions, ce rapport s’appuie sur des recherches documentaires et une centaine d’entretiens effectués au cours de plusieurs séjours dans les régions anglophones, à Yaoundé et à Douala, entre décembre 2016 et mai 2017. Il analyse les causes structurelles qui ont favorisé l’éclosion de la crise dans les régions anglophones, les stratégies et motivations des acteurs, et ses conséquences politiques et économiques. Il formule des recommandations pour débloquer la situation et rétablir la confiance, en vue de faciliter un véritable dialogue et de trouver des solutions durables.

II. Aux sources du problème anglophone : legs colonial et échec du projet centraliste

A. Le legs colonial

Le protectorat signé en juillet 1884 entre le gouvernement allemand et les chefs traditionnels douala crée l’entité politique du Kamerun. La défaite allemande au terme de la première guerre mondiale donne lieu à un partage de ses territoires. La Société des Nations confie à la France et au Royaume-Uni l’administration conjointe du Kamerun. Le problème anglophone et nombre d’autres faiblesses actuelles du Cameroun plongent leurs racines dans l’époque coloniale.

Durant les régimes du mandat et de la tutelle, chacun des territoires administrés est façonné selon la culture du colonisateur.[fn]Bien que le Cameroun ait été géré de fait par la France et le Royaume-Uni comme une colonie, il était plutôt, juridiquement, un territoire administré. Selon l’article 22 du pacte de la Société des Nations du 28 juin 1919, le régime international du « mandat » s’appliquait aux « colonies et territoires » qui, d’une part, à la suite de la guerre, avaient « cessé d’être sous la souveraineté des Etats qui les gouvernaient précédemment » et qui, d’autre part, « étaient habités par des peuples non encore capables de se gouverner ». Le régime de « tutelle », institué en 1945 lors de la création de l’ONU, accorde plus de droits aux anciennes colonies et territoires, et s’inscrit dans la volonté de l’ONU de mettre graduellement fin à la colonisation.Hide Footnote Il en résulte des différences majeures de culture politique. Dans la partie sous administration britannique, l’anglais est la langue officielle. La justice (Common Law), le système éducatif, la monnaie et les normes réglementant la vie sociale épousent le modèle britannique. La pratique du gouvernement indirect (indirect rule) permet le maintien des chefferies traditionnelles et favorise l’éclosion d’une forme d’autogouvernement, si bien qu’avant l’indépendance la liberté de la presse, le pluralisme politique et l’alternance démocratique existent dans la partie anglophone. Elle est gérée comme faisant partie du Nigéria et plusieurs membres de l’élite anglophone du Cameroun britannique sont ministres dans les années 1950 au sein du gouvernement nigérian.

A l’opposé, la partie francophone est directement administrée par la France suivant le modèle assimilationniste, même si là aussi une sorte de gouvernement indirect se pratique dans les rapports entre colonisateurs et élites traditionnelles, en particulier dans le Nord du pays. Le français y est parlé et les normes sociales, juridiques et politiques de la métropole façonnent le projet politique centraliste des régimes qui lui succèdent. De plus, engluée dans une guerre totale contre le mouvement nationaliste (Union des populations du Cameroun, UPC) qui conteste la présence française, la partie francophone est moins avancée sur le plan démocratique.[fn]De 1955 à 1971, la guerre d’indépendance au Cameroun et l’insurrection qui s’ensuivit ont fait entre 30 000 et 150 000 morts, selon les sources, et causé le déplacement de centaines de milliers de personnes. Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971 (Paris, 2011) ; Meredith Teretta, Nation of Outlaws, State of Violence. Nationalism, Grassfields Tradition, and State Building in Cameroon (Athens, 2013).Hide Footnote From 1955 to 1971, between 30,000 and 150,000 were killed in the war of independence in Cameroon and the insurrection that followed and hundreds of thousands of people were displaced. Thomas Deltombe, Manuel Domergue and Jacob Tatsitsa, Kamerun! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971 (Paris, 2011); Meredith Teretta, Nation of Outlaws, State of Violence. Nationalism, Grassfields Tradition, and State Building in Cameroon (Athens, 2013).Hide Footnote

B. Indépendances et réunification : deux rêves dans un même lit

Le processus ayant conduit à la réunification des deux Cameroun est le nœud du problème anglophone. La partie francophone obtient l’indépendance le 1er janvier 1960 pour devenir la République du Cameroun. La partie britannique est constituée du Cameroun méridional britannique (Southern Cameroons) et du Cameroun septentrional britannique (Northern Cameroon). Lors des référendums du 11 février 1961, le Northern Cameroon choisit de se rattacher au Nigéria et le Southern Cameroons à la République du Cameroun. Le Southern Cameroons devient indépendant le 1er octobre 1961 en se rattachant à la République du Cameroun.

Au moment du référendum de 1961, le paysage politique au Southern Cameroons est déjà dynamique.[fn]Joseph Ebune, The Growth of Political Parties in Southern Cameroons 1916-1960 (Yaoundé, 1992).Hide Footnote Selon des historiens de renom, la majorité de la population aspire à l’indépendance. Mais le Royaume-Uni et des pays du tiers-monde s’y opposent, au motif que le Southern Cameroons ne serait pas économiquement viable et qu’il faut éviter de créer des micro-Etats. Ils plaident pour le vote en faveur du rattachement au Nigéria. Ainsi, l’ONU limite le référendum à deux options : le rattachement du Southern Cameroons au Nigéria ou la réunification avec la République du Cameroun, excluant l’option de l’indépendance.

Les principales élites politiques anglophones, Emmanuel Mbella Lifafa Endeley, John Ngu Foncha, Solomon Tandeng Muna et Agustine Ngom Jua, plaident à l’ONU pour un Etat indépendant du Southern Cameroons, ou à défaut pour une indépendance temporaire pouvant leur permettre de négocier par la suite les termes du rattachement en meilleure posture. L’option de l’indépendance étant écartée par l’ONU, deux camps s’opposent durant le référendum. Endeley, le chef du Kamerun National Congress (KNC), fait campagne pour le rattachement au Nigéria. Foncha, le chef du Kamerun National Democratic Party (KNDP), qui s’était retiré du KNC en 1955, Muna et Jua font campagne pour la réunification avec la République du Cameroun. Porté par ces figures politiques de premier plan, et par une certaine peur de se voir absorber par le géant nigérian, le vote en faveur de la réunification l’emporte.[fn]Anthony Ndi, Southern West Cameroon Revisited 1950-1972 (Buea, 2014).Hide Footnote Anthony Ndi, Southern West Cameroon Revisited 1950-1972 (Buea, 2014).Hide Footnote

Aujourd’hui encore, le non-respect des promesses de la conférence de Foumban [...] fait partie des griefs des militants anglophones.

Les représentants du Southern Cameroons et le président de la République du Cameroun, Amadou Ahidjo, se retrouvent à Foumban (à l’ouest de la partie francophone) du 17 au 21 juillet 1961 pour négocier les termes de la réunification. Aujourd’hui encore, le non-respect des promesses de la conférence de Foumban, qui n’aboutit pas à un accord écrit, fait partie des griefs des militants anglophones. Alors que les représentants anglophones croient participer à une constituante devant aboutir à la rédaction d’une constitution garantissant un fédéralisme égalitaire et une large autonomie des Etats fédérés,[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires et chercheurs, Buea et Limbé, mars 2017. Piet Konings, « The Anglophone Problem in Cameroon », The Journal of Modern and African Studies, vol. 35, n0. 2 (1997), p. 207-229.Hide Footnote Ahidjo leur impose une constitution toute rédigée qui accorde de larges compétences à l’exécutif de l’Etat fédéral au détriment des deux Etats fédérés (le Cameroun occidental et le Cameroun oriental).[fn]La partie anglophone était appelée Cameroun occidental (West Cameroon) et la partie francophone Cameroun oriental (East Cameroon). Le président fédéral nommait les Premiers ministres des états fédérés. Mais dans la partie anglophone, jusqu’en 1968, cette nomination ne faisait que valider l’élection préalable du Premier ministre par le parlement du Cameroun occidental.Hide Footnote Les anglophones, en position de faiblesse, finissent par accepter le texte d’Ahidjo, n’obtenant qu’une concession sur la minorité de faveur.[fn]La minorité de faveur signifie qu’aucune loi affectant la vie des deux fédérations ne peut être adoptée par l’assemblée fédérale si elle n’est pas votée par la majorité des députés des deux états fédérés. Article 47 de la Constitution du 1er septembre 1961.Hide Footnote

L’Assemblée nationale de la République du Cameroun vote la Constitution fédérale en août 1961 et Ahidjo la promulgue le 1er septembre, alors que le Southern Cameroons est encore sous tutelle britannique. Le processus constitutionnel de réunification et l’abandon des Britanniques ont laissé aux anglophones l’impression d’avoir été dupés par les francophones, et explique aussi l’amertume des militants anglophones à l’égard du Royaume-Uni.[fn]Carlson Anyangwe, Betrayal of Too Trusting a People. The UN, the UK and the Trust Territory of the Southern Cameroons (Buea, 2009).Hide Footnote Carlson Anyangwe, Betrayal of Too Trusting a People. The UN, the UK and the Trust Territory of the Southern Cameroons (Buea, 2009).Hide Footnote

C. Le projet centraliste et l’émergence de la contestation anglophone

L’unification et le centralisme ont été depuis 1961 les dogmes politiques des régimes d’Ahidjo (1960-1982) et de Paul Biya (1982-). Après la réunification du 1er octobre 1961, le Cameroun devient une République fédérale, mais hérite en pratique d’un fédéralisme boiteux avec une répartition inégale du pouvoir entre les deux états fédérés au niveau de l’Assemblée fédérale et du gouvernement.

Amadou Ahidjo est le président fédéral et John Ngu Foncha est à la fois vice-président du pays et Premier ministre du Cameroun occidental, conformément à la disposition constitutionnelle selon laquelle si le président vient du Cameroun oriental, le vice-président doit être originaire du Cameroun occidental et vice versa. Au moment de la réunification, Ahidjo exerce déjà un quasi-monopole politique au Cameroun oriental. Pour lui, seul le Cameroun occidental constitue dès lors un véritable obstacle à son projet hégémonique. Il s’applique dès 1961 à contrôler le Cameroun occidental en usant de la répression et en exploitant les divisions entre anglophones.[fn]Jean-François Bayart, L’Etat au Cameroun (Paris, 1985) ; Nicodemus Fru Awasom, « Anglo-saxonism and Gallicism in Nation Building in Africa: The Case of Bilingual Cameroon and the Senegambia Confederation in Historical and Contemporary Perspective », Afrika Zamani, n0s. 11 et 12 (2003-2004), p. 86-118.Hide Footnote Au niveau fédéral, malgré la garantie constitutionnelle de l’anglais et du français comme langues officielles, le français est la langue administrative d’usage.

Le 20 octobre 1961, Ahidjo signe un décret réorganisant le territoire fédéral en six régions administratives, dont le Cameroun occidental, et nomme un inspecteur fédéral par région, responsable devant le président fédéral. Ceci suscite le mécontentement des anglophones, car le Cameroun occidental ne peut être à la fois un Etat fédéré selon la Constitution et une région administrative selon un décret. L’inspecteur fédéral a plus de pouvoir que le Premier ministre élu du Cameroun occidental et le démontre quotidiennement par diverses formes d’humiliation des membres du gouvernement et du parlement fédéré.[fn]Il arrivait très souvent que des gendarmes, placés sous l’autorité de l’inspecteur fédéral, procèdent à des contrôles routiers ou convoquent des membres du gouvernement et du parlement du Cameroun occidental simplement pour affirmer leur pouvoir. Konings, Nyamnjoh, Negotiating an Anglophone Identity, op. cit., p. 53. « Rectification of certain matters tending to hinder the smooth and effective functioning of the federal Republic », lettre secrète de John Ngu Foncha à Amadou Ahidjo, 4 octobre 1962.Hide Footnote Gendarmes under the authority of the federal inspector often set up road checks or summoned members of the West Cameroon government and parliament simply to affirm their power. Konings, Nyamnjoh, Negotiating an Anglophone Identity, op. cit., p. 53. “Rectification of certain matters tending to hinder the smooth and effective functioning of the federal Republic”, secret letter from John Ngu Foncha to Amadou Ahidjo, 4 October 1962.Hide Footnote

La guerre contre l’Union des populations du Cameroun faisant toujours rage au Cameroun oriental, les arrestations et détentions arbitraires des opposants et syndicalistes accusés de subversion se multiplient.

En 1962, Ahidjo signe plusieurs ordonnances limitant les libertés publiques. La guerre contre l’Union des populations du Cameroun faisant toujours rage au Cameroun oriental, les arrestations et détentions arbitraires des opposants et syndicalistes accusés de subversion se multiplient. Bien que ces arrestations aient lieu essentiellement en zone francophone, elles suscitent l’inquiétude des dirigeants anglophones sur l’orientation répressive du pouvoir fédéral.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires, Buea, mars 2017.Hide Footnote D’autres mesures telles que l’instauration de la conduite à droite, l’imposition du système métrique et du franc CFA sont introduites aux cours des années 1960. Le changement monétaire entraine une réduction du pouvoir d’achat des populations anglophones d’au moins 10 pour cent. Ahidjo exige aussi au Cameroun occidental de couper tout lien avec le Royaume-Uni, et la partie anglophone perd plusieurs avantages douaniers à l’exportation dont elle bénéficiait avec les pays du Commonwealth.[fn]Cette réduction est en partie due au taux de change imposé par Ahidjo qui décida que le pound serait échangé à 692 francs CFA, alors qu’un pound équivalait en réalité à 800 francs. Entretiens de Crisis Group, membres de la Commission pour le bilinguisme et le multiculturalisme, Yaoundé et Buea, mars 2017 ; courrier confidentiel de Foncha à Ahidjo, 14 septembre 1963, consulté par Crisis Group.Hide Footnote

Les états fédérés ne jouissent pas de l’autonomie financière et dépendent des subventions de l’Etat fédéral. Comprenant où se trouve le vrai pouvoir, les élites anglophones se livrent à une compétition interne pour s’assurer la meilleure position au niveau fédéral, se préoccupant davantage de plaire à Ahidjo que de défendre les populations anglophones. Ahidjo s’en sert, en instrumentalisant les rivalités entre élites et les clivages ethniques et culturels entre Grassfields au Nord, qui ont des liens culturels et linguistiques avec les Bamilékés de la région de l’Ouest francophone, et les Sawa au Sud, qui ont des liens culturels et linguistiques avec la côte francophone.[fn]Les rivalités entre les deux régions sont anciennes. Elles se manifestent actuellement par le fait que les autochtones du Sud-Ouest comme les Bakweris estiment être envahis, et marginalisés économiquement et politiquement par les ressortissants du Nord-Ouest qui s’y sont implantés à partir des années 1960.Hide Footnote En résulte un désordre politique au Cameroun occidental, marqué par la rupture entre Foncha et Muna qui quitte le Kamerun National Democratic Party en 1965 pour former le Cameroon United Congress (CUC).[fn]Martin Zachary Njeuma, « Reunification and Political Opportunity in the Making of Cameroon’s Independence », Paideuma, no. 41 (1995), p. 27-37.Hide Footnote

En 1965, pour affaiblir davantage Foncha, qu’il estime moins accommodant sur la question anglophone, Ahidjo tente d’user de ses prérogatives constitutionnelles pour nommer Muna Premier ministre plutôt que Ngom Jua, le dauphin de Foncha au KNDP, le parti majoritaire au parlement du Cameroun occidental. Il n’y parvient pas en raison de la forte opposition du parlement fédéré. Mais un an plus tard, tirant profit de la désunion des anglophones, Ahidjo appelle à la création d’un parti unique dans les deux Cameroun, au nom de l’unité nationale. Fort du soutien de certains dirigeants anglophones comme Endeley et Muna, qui y voient une occasion de détrôner Foncha, il réussit. L’Union nationale camerounaise (UNC) est créée en 1966 et les autres partis dissous. Foncha, Jua et Bernard Fonlon (secrétaire général adjoint de la présidence), qui s’y étaient opposés au départ, se ravisent de peur de perdre leur position au niveau fédéral. Le parti unique fait perdre aux anglophones tout levier institutionnel pour plaider leur cause. En 1968, Ahidjo peut nommer son nouvel allié Muna Premier ministre en remplacement de Jua.

Une fois le parti unique créé, Ahidjo accentue la centralisation, allant jusqu’à supprimer le fédéralisme le 20 mai 1972, lorsqu’à la suite d’un référendum le Cameroun devient la République unie du Cameroun. La légalité de cette abrogation demeure contestée par les anglophones car la Constitution de 1961 ne prévoit pas de changement de la forme de l’Etat et n’envisage la révision de la Constitution que par voie parlementaire.[fn]Article 47 de la Constitution du 1er septembre 1961. Certains estiment qu’Ahidjo a choisi la voie référendaire pour éviter un possible blocage des parlementaires anglophones par le mécanisme de la minorité de faveur. Le 20 mai est devenu la principale célébration nationale du Cameroun. Entretiens de Crisis Group, enseignants à l’université de Bamenda, Bamenda, avril 2017. Mufor Atanga, The Anglophone Cameroon Predicament (Buea, 2011); Martin Ayong Ayim (eds), Former British Southern Cameroons: Journey Towards a Complete Decolonization, Independence, and Sovereignty (Bloomington, 2008).Hide Footnote Les militants anglophones estiment aussi que le référendum n’aurait pas dû être organisé au niveau national mais seulement au Cameroun occidental qui avait le plus à perdre. Ils soulignent enfin que dans le contexte de l’époque un référendum libre et transparent n’était pas possible, et que le scrutin a été entaché de graves irrégularités.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du Southern Cameroons National Council, Bamenda, avril 2017.Hide Footnote

C’est aussi en 1972 que les anglophones commencent véritablement à contester leur marginalisation. Bernard Fonlon s’exprime publiquement au congrès national de l’UNC en 1972, critiquant le passage à la République unitaire. D’autres personnalités anglophones comme Albert Mukong et Gorji Dinka y sont farouchement opposés. Foncha et Jua, quant à eux, envoient des correspondances privées à Ahidjo et s’expriment dans la presse d’Etat pour marquer leur opposition.[fn]Konings, Nyamnjoh, Negotiating an Anglophone Identity, op. cit.Hide Footnote

Lorsque Paul Biya succède à Ahidjo en novembre 1982, il accentue encore le centralisme. Le 22 août 1983, il divise la région anglophone en deux provinces : Nord-Ouest et Sud-Ouest. En 1984, il transforme l’appellation officielle du pays en République du Cameroun (le nom de l’ancienne partie francophone) et supprime la deuxième étoile sur le drapeau, qui représentait la partie anglophone.

Les anglophones constituent des mouvements et associations pour résister à leur assimilation.

Les anglophones constituent des mouvements et associations pour résister à leur assimilation. En 1994, lorsque le gouvernement, sous la pression du Fonds monétaire international (FMI), annonce la privatisation de la Cameroon Development Corporation (CDC), qui joue un rôle économique et social majeur en zone anglophone, ils s’y opposent en vain. Lorsque le gouvernement tente la même année d’uniformiser les systèmes éducatifs anglophone et francophone, il se heurte à une forte résistance des syndicats d’enseignants et de parents d’élèves et crée par décret présidentiel un General Certificate of Education (GCE) Board indépendant.

L’unification laisse un sentiment de régression économique dans la partie anglophone, car elle entraine la centralisation et/ou le démantèlement des structures économiques du Cameroun occidental comme le West Cameroon Marketing Board, la Cameroon Bank et Powercam, ainsi que l’abandon de projets en gestation comme le port de Limbé, les aéroports de Bamenda et de Tiko, au profit des investissements dans la partie francophone.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires, Buea et Bamenda, mars-avril 2017.Hide Footnote

Le processus d’unification laisse surtout une impression de recul démocratique, d’assimilation culturelle et de déclassement politique.[fn]Alors qu’avant 1972, la deuxième personnalité de l’Etat était anglophone, aujourd’hui le Premier ministre anglophone n’est que la quatrième, voire la cinquième personnalité, après le président du Sénat, le président de l’Assemblée nationale et le président du Conseil constitutionnel non encore créé.Hide Footnote Beaucoup d’anglophones sont persuadés que la partie francophone a suivi une stratégie de marginalisation du Southern Cameroons, et ne mesurent pas toujours combien la crise économique des années 1980 a aussi été désastreuse dans plusieurs régions francophones. Lorsque le multipartisme est restauré dans les années 1990, les anglophones saisissent l’occasion pour faire entendre leurs griefs. Le 26 mai 1990, le Social Democratic Front, un nouveau parti d’opposition prônant le fédéralisme, à vocation nationale mais avec une forte composante d’anglophones, naît à Bamenda puis gagne du terrain dans la zone anglophone, avant d’élargir son influence dans les provinces francophones. Il participe à l’élection présidentielle d’octobre 1992 et passe tout près de la victoire.[fn]En 1992, le RDPC a obtenu 39 pour cent, le SDF 37 pour cent, l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP) 19 pour cent et l’Union démocratique du Cameroun (UDC) 3,6 pour cent. Le SDF estime que sa victoire lui a été volée, et selon de nombreux observateurs, les résultats du RDPC et du SDF ont été intervertis. Entretiens de Crisis Group, Ni John Fru Ndi et universitaires, Yaoundé, Douala et Bamenda, mars-avril 2017.Hide Footnote

Dans la perspective de la révision de la Constitution pour l’adapter à l’ère multipartite, les anglophones organisent la All Anglophone Conference (AAC) en 1993 et réclament le retour au fédéralisme.[fn]Déclaration de Buea, AAC, 1993.Hide Footnote Cette orientation est rejetée par le Comité consultatif de révision de la Constitution au profit de la décentralisation. Dans la foulée, Foncha et Muna, les rivaux d’hier, après avoir démissionné du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, le nouveau nom du parti unique à partir de 1985) en 1990, démissionnent du comité consultatif en 1994 et critiquent ouvertement l’assimilation des anglophones.[fn]Foncha, « Lettre de démission du RDPC », 9 juin 1990 ; Muna, « Lettre de démission du Comité consultatif constitutionnel », mai 1994.Hide Footnote La même année, une deuxième All Anglophone Conference (AAC2) est organisée à Bamenda et une partie des participants réclament un fédéralisme à deux états ou la sécession.

Pendant ce temps, Muna et Foncha lancent des offensives diplomatiques à l’ONU pour réclamer l’indépendance du Southern Cameroons. La position du Social Democratic Front, qui rejette la sécession et propose, face à l’opposition des francophones au fédéralisme à deux états, un fédéralisme à quatre états, est jugée ambigüe par certains militants anglophones, qui créent dès 1995 des mouvements réclamant le fédéralisme à deux états ou la sécession :[fn]Les autres mouvements sont le Cameroon Anglophone Movement (CAM), le Free West Cameroon Movement (FWM), le Southern Cameroons Restoration Movement (SCRM), et l’Ambazonia Movement. En 1999, certains militants sécessionnistes ont remplacé l’appellation Southern Cameroons par Ambazonia Republic, dérivé du nom donné par les Portugais à la côte de la région, Ambas Bay, afin de supprimer toute référence au Cameroun. Entretiens de Crisis Group, militants du SCNC, Bamenda, avril 2017.Hide Footnote le plus connu est le Southern Cameroons National Council (SCNC), dont la frange jeune, Southern Cameroons Youth League (SCYL), a recours à l’action violente à petite échelle. D’autres initiatives diplomatiques ont été menées depuis 1996 par le SCNC à l’ONU, à la Cour Africaine de Banjul, au Commonwealth et auprès des ambassades.

Malgré la naissance des mouvements anglophones, la centralisation s’est poursuivie et les anglophones ont davantage perdu en poids politique à l’échelle nationale.

Après l’âge d’or des années 1990, la contestation anglophone s’affaiblit, se focalisant sur le plaidoyer de la diaspora anglophone à la communauté internationale et la formation d’une conscience anglophone à travers le système éducatif, les écrits d’intellectuels anglophones, les églises, associations et médias locaux. Les militants du SCNC continuent toutefois d’organiser des protestations dans les régions anglophones chaque 1er octobre et quelques actions spectaculaires comme la proclamation de l’indépendance de l’Ambazonia Republic sur radio Buea en 1999 et en 2009. Malgré la naissance des mouvements anglophones, la centralisation s’est poursuivie et les anglophones ont davantage perdu en poids politique à l’échelle nationale. En 2017, sur 36 ministres avec portefeuille, un seul est anglophone.

Le problème anglophone plonge ses racines dans une réunification mal conduite, fondée sur un projet centraliste et assimilationniste, et une marginalisation économique et administrative.[fn]Les anglophones estiment qu’ils sont peu représentés au sein de l’administration et des forces de sécurité, car les épreuves d’entrée dans les grandes écoles ou la police avantagent structurellement les francophones. En 2016 par exemple, seuls deux anglophones faisaient partie des 138 admis au Centre national de la jeunesse et des sports (Cenajes) de Bamenda, pourtant situé en zone anglophone. Entretiens de Crisis Group, étudiants et enseignants anglophones, Buea et Bamenda, avril-mai 2017.Hide Footnote A cela s’ajoutent les ambitions et les rivalités personnelles et ethniques d’élites qui n’ont pas toujours su faire front commun pour défendre une cause anglophone de plus en plus hétéroclite. La question anglophone est depuis les années 2000 devenue une question qui divise profondément la société. Elle se manifeste par des perceptions négatives entre populations anglophones et francophones et parfois par des stigmatisations réciproques entre citoyens.[fn]Entretiens de Crisis Group, élite et population locale, Yaoundé, Douala, Bamenda, décembre 2016 et avril 2017.Hide Footnote La crise actuelle constitue une résurgence particulièrement inquiétante de ce vieux problème, car jamais la question anglophone ne s’était manifestée avec une telle acuité.

III. Des mobilisations sectorielles à la résurgence du problème anglophone

A. De la grève à la crise

La crise actuelle a commencé le 11 octobre 2016 à Bamenda par une grève des avocats du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Leurs revendications, ignorées jusque-là par le ministère de la Justice, portent alors sur le non-respect de la Common Law dans ces deux régions. Les avocats réclament la traduction en anglais du Code de l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (Ohada) et d’autres textes de lois. Ils critiquent la francophonisation des juridictions de la Common Law, qui se traduit par l’affectation en zone anglophone de magistrats francophones ne maitrisant ni la Common Law, ni l’anglais, et par l’affectation de notaires, alors que cette fonction est exercée par les avocats dans le système de la Common Law.[fn]L’Ohada a été créée en 1993 et regroupe dix-sept Etats membres à forte dominante francophone. Le droit fait partie des rares domaines que Yaoundé s’était jusqu’à présent gardé de trop uniformiser. C’est à partir de 2002 que les premiers magistrats francophones ont été nommés dans la zone anglophone, et ce mouvement s’est amplifié en 2014. Les avocats de la Common Law avaient par le passé fait valoir les mêmes revendications auprès du ministère de la Justice sans obtenir gain de cause, au point qu’en mai 2015, 700 avocats anglophones ont appelé au fédéralisme et à la création d’un barreau anglophone autonome. Entretiens de Crisis Group, magistrat, avocats anglophones et francophones, Douala, Buea et Bamenda, mars-mai 2017 ; et courriel, président de la North West Law Association (NOWELA), 29 mai 2017.Hide Footnote Le mépris du gouvernement et la brutalité des forces de sécurité aggravent le problème et radicalisent les populations.

Le 8 novembre 2016, les avocats mobilisent des centaines de personnes pour une marche à Bamenda et réitèrent leur demande d’une restauration pleine du système de la Common Law, similaire à ce qu’elle était à l’époque du système fédéral, en y ajoutant une demande de fédéralisme.[fn]Cela inclut notamment la création d’un barreau anglophone autonome, la nomination des juges en zone anglophone par un parlement fédéré et l’adoption de l’anglais comme langue unique dans les juridictions de la Common Law. Entretiens de Crisis Group, avocats et populations anglophones, Bamenda, avril 2017.Hide Footnote Alors que la marche se déroule sans incident majeur, des gendarmes dispersent violemment la foule et molestent des avocats. Des conducteurs de motos-taxis (Okada boys) sont arrêtés. En réaction, des jeunes et des Okada boys installent des barricades à plusieurs carrefours et les affrontements entre manifestants et gendarmes font plusieurs blessés.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la Commission nationale des droits de l’Homme et des libertés (CNDHL), maires, Bamenda, avril 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, CNDHL members, mayors, Bamenda, April 2017.Hide Footnote

Au rassemblement des enseignants se joignent quelques milliers de personnes aux revendications diverses, allant de l’absence de routes dans le Nord-Ouest à la marginalisation des anglophones.

Le 21 novembre, les enseignants entrent à leur tour en grève. Ils organisent un rassemblement contre le manque d’enseignants anglophones, l’affectation d’enseignants ne maitrisant pas l’anglais et le non-respect du caractère « anglosaxon » des écoles et universités de la zone anglophone.[fn]Ces enseignants entendent par universités anglo-saxonnes des universités où l’anglais est l’unique langue d’apprentissage, où la présence d’associations d’étudiants et de syndicats d’enseignants est encouragée, et où l’autonomie de l’université vis-à-vis du pouvoir central, l’élection des recteurs et doyens de facultés, ainsi que l’autonomie des facultés pour le recrutement des enseignants sont respectées et valorisées. Entretiens de Crisis Group, président du Syndicat national des enseignants du supérieur (Synes) et de la Catholic University of Cameroon (CATUC), Buea-Bamenda, mars-avril 2017.Hide Footnote Au rassemblement des enseignants se joignent quelques milliers de personnes aux revendications diverses, allant de l’absence de routes dans le Nord-Ouest à la marginalisation des anglophones. La manifestation est violemment dispersée par la police et l’armée. Plusieurs personnes sont sévèrement battues, des dizaines d’autres arrêtées et au moins deux personnes sont tuées par balle, selon un rapport de la Commission nationale des droits de l’Homme et des libertés (CNDHL).[fn]Crisis Group a eu accès à ce rapport non publié, envoyé à la présidence de la République le 30 novembre 2016.Hide Footnote Plusieurs autres incidents ont lieu à Bamenda fin novembre et entrainent des émeutes.

Le 28 novembre, la crise jusqu’alors contenue au Nord-Ouest se propage au Sud-Ouest. Les étudiants de l’université de Buea organisent une marche pacifique sur le campus pour réclamer le versement de la prime d’excellence du chef de l’Etat, dédiée aux étudiants, dénoncer l’interdiction en 2012 de l’University of Buea Student Union (UBSU), et protester contre l’instauration d’une pénalité en cas de retard de paiement des frais de scolarité et de frais additionnels pour consulter les résultats des examens.[fn]Ils brandissent des pancartes disant non à la violence et à la politisation de leurs problèmes. Mais ils estiment que les étudiants francophones sont favorisés et que les anglophones sont discriminés aux concours d’entrée aux grandes écoles et même au cours des processus d’admission à l’université de Buea et dans les instituts supérieurs situés dans la zone anglophone. Observations de Crisis Group, Buea, novembre 2016 ; et entretiens, étudiants et responsables des associations étudiantes, Buea et Bamenda, avril-mai 2017.Hide Footnote La rectrice de l’université réagit en faisant entrer la police sur le campus, qui réprime brutalement les étudiants, en arrêtant certains à leur domicile. Des étudiantes sont battues, déshabillées, roulées dans la boue et une aurait été violée.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs humanitaires et étudiants et observateurs des droits humains, Buea, mars-mai 2017.Hide Footnote

La confrontation la plus violente a lieu le 8 décembre à Bamenda lorsque le Rassemblement démocratique du peuple camerounais tente d’organiser un rassemblement pour montrer que le gouvernement demeure populaire dans les régions anglophones. La foule en colère empêche la tenue du rassemblement et de violents affrontements avec les forces de sécurité font au moins quatre morts et plusieurs blessés par balle ; une cinquantaine de personnes sont arrêtées ; un commissariat de police, des édifices et des véhicules administratifs sont incendiés.[fn]Rapport de la CNDHL, février 2017.Hide Footnote Le Premier ministre, le secrétaire général du RDPC, le gouverneur du Nord-Ouest et le conseiller à la sécurité nationale, censés participer au rassemblement, doivent se cloîtrer toute la journée dans la résidence du gouverneur pour échapper aux violences. Le gouvernement réagit à ces manifestations en militarisant la région, dégradant encore plus le climat social.

Les violences du 28 novembre à Buea et du 8 décembre à Bamenda contribuent à l’aggravation et à la médiatisation de cette crise. Les images des bavures des forces de sécurité se propagent rapidement sur Internet et font le tour des chaînes de télévision internationales. Elles poussent les populations à bout et ouvrent la boîte de Pandore du problème anglophone.

Entre octobre 2016 et février 2017, au moins neuf personnes sont tuées

D’autres incidents ont lieu en janvier et février 2017 à Bamenda et dans d’autres villes comme Ndop. Ils entrainent des émeutes qui font au moins trois morts, tandis que des véhicules et des bâtiments administratifs sont incendiés. Entre octobre 2016 et février 2017, au moins neuf personnes sont tuées et davantage blessées par balle. Quelque 82 personnes sont arrêtées (dont des journalistes et avocats) selon le ministre de la Communication, près de 150 selon le Social Democratic Front, et jugées par un tribunal militaire selon les dispositions de la loi antiterrorisme. Des arrestations et des intimidations de personnalités anglophones ont aussi lieu, comme l’arrestation sans mandat, en mars, de Paul Abine Ayah, juge à la Cour suprême, accusé de financement de la mobilisation anglophone. Il demeure derrière les barreaux.

B. Le gouvernement et les acteurs anglophones : stratégies et motivations

Face à la crise anglophone, l’objectif du gouvernement est de maintenir le statu quo. Constatant les limites du tout répressif, il a néanmoins entamé des discussions avec les syndicats en grève. Fin novembre, le Premier ministre crée un Comité interministériel ad hoc chargé de mener les négociations. Il est constitué de quatre ministres francophones et placé sous la supervision du directeur de cabinet du Premier ministère. Les avocats et les enseignants forment à leur tour, début décembre, le Cameroon Anglophone Civil Society Consortium (CACSC, « le Consortium »). Il est initialement constitué de quatre associations d’avocats et de plusieurs syndicats d’enseignants, avec comme président Félix Khongo Agbor Balla, secrétaire général Fontem Neba et trésorier Wilfred Tassang.[fn]Le Comité ad hoc a officiellement mené les négociations avec les syndicats d’enseignants et non le Consortium, qui inclut les avocats, bien qu’il ait discuté avec ce dernier en privé. Entretiens de Crisis Group, membres du Consortium, Buea et prison de Yaoundé, mai 2017.Hide Footnote

Les 25 et 26 novembre, le Premier ministre effectue une première mission de dialogue à Bamenda, sans résultat. Il arrive sans propositions concrètes, espérant peut-être que sa promesse de dialogue et sa présence suffiraient à mettre fin à la grève. Cette visite met en lumière les premières divisions entre élites anglophones travaillant au sein des institutions à Yaoundé. Tandis que le Premier ministre reconnait à Bamenda l’existence d’un problème anglophone et invite les syndicats au dialogue pour le résoudre, d’autres élites anglophones comme le ministre et secrétaire permanent du Conseil national de sécurité déclarent dans les médias à Yaoundé qu’il n’existe pas de problème anglophone. Ces déclarations enflamment la région, rendant la mission du Premier ministre impossible et, surtout, confortant les anglophones dans leur perception du poste de Premier ministre, occupé depuis 1996 par un anglophone, comme étant sans réel pouvoir.[fn]Ces appréhensions sont en partie justifiées car l’exécutif au Cameroun est centré autour de la présidence et le secrétaire général de la présidence joue de fait le rôle de Premier ministre. Cela se manifeste au quotidien par des irrévérences des ministres à l’égard du Premier ministre. Entretiens de Crisis Group, universitaires anglophones et francophones, Yaoundé et Buea, décembre 2016, mars 2017.Hide Footnote

De décembre 2016 à janvier 2017, le Comité ad hoc effectue plusieurs missions à Bamenda. Les revendications des syndicats passent de onze à 25 entre novembre et janvier. Les protagonistes sont proches d’un accord, le gouvernement se disant prêt à satisfaire 21 des 25 revendications.[fn]Ces 21 revendications étaient exclusivement liées au secteur de l’éducation. Les quatre autres portaient sur des sujets comme la libération des personnes arrêtées durant les manifestations, l’adoption d’un plan quinquennal de développement équitable et le fédéralisme. « Grève des enseignants anglophones : le professeur Ghogomu met fin à sa mission », cameroon-info.net, 17 janvier 2017.Hide Footnote Mais le 13 janvier, des bavures policières, sur fond de rumeurs, provoquent des émeutes à Bamenda et font échouer les négociations. Le 14 janvier, le Consortium annule une réunion prévue avec le Comité, condamne les violences des forces de sécurité et déclare deux jours d’opération villes mortes (ghost towns) dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Le gouvernement réagit en coupant Internet dans ces deux régions le 17 janvier, en interdisant le Consortium et le SCNC et en arrêtant les dirigeants du Consortium, ainsi que plusieurs activistes comme Mancho Bibixy, au motif que le Consortium aurait conditionné la signature de l’accord à l’adoption du fédéralisme.

Crisis Group a rassemblé de nombreux témoignages, parfois contradictoires, sur les évènements du 13 janvier 2017, qui ont joué un rôle décisif dans la rupture du dialogue. Certains affirment que les forces de sécurité ont tiré à bout pourtant sur les motos-taxis. Selon d’autres, les plus radicaux dans la mouvance anglophone ont tenté d’introduire la question de la sécession dans le débat, durcissant ainsi les positions.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates, membres du Consortium, autorités administratives, Nord-Ouest et Sud-Ouest, 2017.Hide Footnote Si ces incidents ont contribué à l’échec des négociations, ils ne l’expliquent pas à eux seuls. En réalité, la tension dans les deux régions, la répression des forces de sécurité et la radicalisation de la population avaient fini par mettre les dirigeants du Consortium dans une position difficile. Ils ne pouvaient plus se limiter à leurs seules demandes – d’autant que les 21 points acceptés n’incluaient que les demandes des enseignants et pas celles des avocats – mais se devaient de soulever le problème anglophone de façon générale. D’après un responsable du Consortium, « la répression du régime a ouvert la boîte de Pandore et la population nous a obligés à poser la question du Southern Cameroons ».[fn]Entretien de Crisis Group, membre du Consortium, Buea, mai 2017.Hide Footnote Crisis Group interview, Consortium member, Buea, May 2017.Hide Footnote

Le Comité ad hoc inspirait peu confiance, car ses membres étaient surtout francophones.

Les négociations ont surtout pâti de la forte méfiance entre le gouvernement et les représentants de la communauté anglophone. Le Comité ad hoc inspirait peu confiance, car ses membres étaient surtout francophones. Les membres du Consortium pensaient que le gouvernement ne tiendrait pas sa promesse de satisfaire 21 des 25 réclamations. D’où l’évocation du fédéralisme pour garantir la mise en œuvre de ces réformes et résoudre plus généralement le problème anglophone. Le gouvernement, quant à lui, estimait que les syndicats avaient un agenda caché visant la sécession, et ne cessaient, pour cette raison, de rallonger leur liste de revendications.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts responsables du ministère de la Justice, maires, Yaoundé, Buea et Bamenda, 2017.Hide Footnote

Cherchant sans doute à éviter la contagion de la crise à la partie francophone, le gouvernement a brandi l’épouvantail du sécessionnisme en faisant l’amalgame entre griefs anglophones et division du pays. Certains intellectuels francophones affirment que le fédéralisme n’est pour ces derniers qu’une étape vers la sécession.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires et chercheurs à la Fondation Paul Ango Ela, Yaoundé, mars-mai 2017.Hide Footnote Certains indices, tels que les positions prises durant les négociations, confirmées lors de plusieurs entretiens, suggèrent que certains membres du régime à Yaoundé ont tenté de donner la main aux plus radicaux des anglophones dans le but de présenter leur contestation comme porteuse d’une dangereuse tentative de division du pays. Le gouvernement a aussi invoqué un possible complot, en dépeignant la grève anglophone comme une initiative financée de l’extérieur par une diaspora en intelligence avec des groupes cherchant à déstabiliser le Cameroun.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires et hauts gradés, Yaoundé, décembre 2016, mars 2017.Hide Footnote

Après l’arrestation des dirigeants du Consortium le 17 janvier, l’école ne reprenant toujours pas et les opérations ville morte s’intensifiant, le gouvernement prend des mesures d’apaisement. En décembre 2016, il avait déjà annoncé le recrutement de 1 000 enseignants bilingues, une subvention de 2 milliards de francs CFA (3 millions d’euros) pour les écoles privées et le redéploiement d’enseignants francophones hors des régions anglophones. Le 23 janvier 2017, le président de la République crée une Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme.[fn]Décret n°2017/013 du 23 janvier 2017 portant création de la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme.Hide Footnote Les militants anglophones critiquent néanmoins une mesure tardive et regrettent que neuf membres de la Commission sur quinze soient francophones, que la plupart d’entre eux soient âgés et que plusieurs fassent partie du RDPC. La Commission est surtout handicapée par son texte fondateur, qui la cantonne à la rédaction de rapports et au plaidoyer en vue du respect du bilinguisme et du multiculturalisme, sans la doter de pouvoir de sanction. Certains de ses membres reconnaissent cette faiblesse.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la Commission pour le bilinguisme, Yaoundé, Douala, Buea, 2017.Hide Footnote

Le gouvernement annonce d’autres mesures le 30 mars, notamment la création d’une section Common Law à la Cour suprême et à l’Ecole nationale d’administration et de magistrature (ENAM), l’augmentation du nombre d’enseignants en langue anglaise à l’ENAM, le recrutement de magistrats anglophones, la création de départements de Common Law dans des universités francophones et l’autorisation provisoire pour les avocats anglophones de continuer d’exercer les fonctions de notaire dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest.[fn]« Revendications des anglophones : la réponse du chef de l’Etat », Cameroon Tribune, 31 mars 2017.Hide Footnote Le 20 avril, Internet est rétabli après 92 jours d’interruption. Si ces mesures techniques constituent un premier pas appréciable, elles ne répondent pas aux préoccupations des syndicats en grève et n’apportent pas de solution au volet politique de la question anglophone.[fn]Article du Scacuf, « Biya’s common law measures: too little too late », cameroonjournal.com, 1er avril 2017. Entretiens de Crisis Group, enseignants de droit francophone et anglophone, Université de Buea, 31 mars 2017.Hide Footnote Elles surviennent surtout tardivement, la population réclamant désormais la libération des personnes détenues et l’ouverture d’un dialogue sur les réformes constitutionnelles nécessaires pour instaurer le fédéralisme.[fn]Entretiens de Crisis Group, population anglophone, Nord-Ouest et Sud-Ouest, avril-mai 2017.Hide Footnote

La mobilisation anglophone se poursuit. Depuis le rétablissement d’Internet, elle est à nouveau largement organisée via WhatsApp, tandis que les SMS et les appels téléphoniques avaient pris le relai pendant la coupure.[fn]Entretiens de Crisis Group, population anglophone, Nord-Ouest et Sud-Ouest, 2017.Hide Footnote Plus récemment, la mobilisation a néanmoins faibli, en particulier dans le Sud-Ouest, notamment à cause des conséquences économiques devenues insupportables pour les populations et des pressions du gouvernement. Les groupes radicaux qui se sont constitués ont aujourd’hui recours aux intimidations, menaces et violences pour faire en sorte qu’elle continue. Les populations, élus locaux, parlementaires et religieux reçoivent régulièrement des SMS et appels venant du Cameroun et de l’étranger, les informant sur les jours de ghost towns (rebaptisés country Sunday). Un enseignant francophone de l’université de Buea a par exemple reçu onze SMS et six appels en un seul jour pour avoir ignoré les opérations ville morte.[fn]Crisis Group a pris connaissance de nombreux messages de ce type. Entretiens de Crisis Group, policiers, Buea, mars-mai 2017.Hide Footnote Les country Sunday ont lieu chaque lundi et tous les jours de fête nationale ou d’évènement étatique. Ceux qui ne les respectent pas sont harcelés et menacés.

Ces violences alimentent la stratégie gouvernementale de diabolisation de la mobilisation anglophone.

Les menaces sont parfois mises à exécution. De janvier à juin 2017, des dizaines de boutiques dans des marchés à Bamenda, Buea et Limbé, une quinzaine de bâtiments et véhicules administratifs et une douzaine d’écoles ont été incendiés pour n’avoir pas respecté le country Sunday.[fn]Compilation faite par Crisis Group à partir d’entretiens avec des militants anglophones et des autorités administratives et du suivi des publications des chefs de file du mouvement sur les réseaux sociaux d’octobre 2016 à juin 2017.Hide Footnote Ces violences alimentent la stratégie gouvernementale de diabolisation de la mobilisation anglophone, d’autant que les représentants du Consortium en exil ne s’en sont distingués que tardivement et timidement. Pour briser la mobilisation, les autorités et forces de sécurité ont aussi usé de méthodes musclées, intimidant la population, menaçant les chefs d’établissement et les opérateurs économiques de leur retirer les licences s’ils prenaient part à la grève, et intimidant les imprimeries ayant produit des tracts. En travaillant avec les compagnies de téléphonie et les agences de transfert d’argent, les forces de sécurité ont arrêté des relais locaux des sécessionnistes en exil et bloqué les transferts d’argent de l’étranger vers les régions anglophones.

Les deux camps utilisent profusément la propagande. Les militants anglophones comme le gouvernement ont fait circuler de fausses informations via Internet, par SMS et par le biais de tracts.[fn]Le mouvement anglophone a par exemple prétendu que l’ONU serait sur le point d’accorder l’indépendance au Southern Cameroons, ou que les Southern Cameroons Defense Forces seraient en train de se former pour libérer la région. Crisis Group a eu accès à ces messages. De son côté, le gouvernement a laissé entendre que Ayah Paul Abine avait été arrêté à la frontière du Nigéria en possession d’importantes sommes d’argent ou fait croire qu’il pouvait surveiller les communications WhatsApp.Hide Footnote Le gouvernement a surtout exploité l’idée de fausses informations pour semer le doute et se dédouaner lorsqu’il était interpellé sur les violations des droits humains, même dans les cas avérés.

La diaspora anglophone n’a pas impulsé cette crise, contrairement aux précédentes contestations. Son rôle n’est devenu prépondérant qu’après l’arrestation des responsables du Consortium le 17 janvier.[fn]La direction provisoire du Consortium a été confiée à Mark Bareta en Belgique et Tapang Ivo aux Etats-Unis. D’autres membres du Consortium sont partis en exil au Nigéria, en Afrique du Sud et aux Etats-Unis. Nkhongo Felix, « Press briefing: transfert of consortium operations to Europe and month-long ghost towns », 17 janvier 2017; entretien de Crisis Group, président du Synes, Buea, mai 2017.Hide Footnote La mobilisation sur Internet a contribué à exacerber le ressentiment des anglophones et à populariser les idées sécessionnistes. La diaspora a donné à la crise une visibilité au niveau international en organisant des manifestations devant les parlements de pays occidentaux et par des initiatives diplomatiques, comme le recours au cabinet américain Foley Hoag pour revendiquer l’indépendance du Southern Cameroons. Cette crise marque aussi un renouvellement générationnel au sein du mouvement anglophone et de la diaspora. Les porte-étendards historiques de la question anglophone issus du SCNC, du Cameroon Anglophone Movement ou des AAC ont été peu entendus. Aux militants des années 1990, issus de l’université du Cameroun qui ont émigré à partir de 1995, ont succédé des jeunes issus de l’université de Buea et de l’University of Buea Student Union, qui ont quitté le Cameroun plus récemment.

Par ailleurs, si la grande majorité de la diaspora anglophone sympathise probablement avec la mobilisation actuelle, une frange s’est montrée très hostile aux appels à la sécession, voire à la mobilisation dans son ensemble, au point parfois d’écrire aux autorités des pays où résident les figures de proue du courant sécessionniste pour réclamer leur expulsion.[fn]« The role of Mr. Mark Bareta, a Belgian resident, in ongoing destabilization of Cameroon », courriel de Benjamin Akih au vice-Premier ministre et ministre de la Sécurité et de l’Intérieur de la Belgique, consulté par Crisis Group, 24 mai 2017.Hide Footnote “The role of Mr. Mark Bareta, a Belgian resident, in ongoing destabilization of Cameroon”, email from Benjamin Akih to the Belgian deputy prime minister and security and interior minister, consulted by Crisis Group, 24 May 2017.Hide Footnote

La mobilisation actuelle s’effrite aussi parce qu’elle souffre de dissensions internes portant sur la ligne idéologique, la stratégie et les actions.

La mobilisation actuelle s’effrite aussi parce qu’elle souffre de dissensions internes portant sur la ligne idéologique, la stratégie et les actions. Certains responsables du Consortium comme Wilfred Tassang et Harmony Bobga, respectivement en exil au Nigéria et aux Etats-Unis, se sont désolidarisés de la ligne officielle fédéraliste et ont formé le Southern Cameroons Ambazonia Consortium United Front (SCACUF) qui prône la sécession. Même les dirigeants intérimaires du Consortium au sein de la diaspora, comme Mark Bareta et Tapang Ivo, soutiennent aujourd’hui la sécession.

Au sein de la mouvance sécessionniste, des divergences persistent sur la stratégie et les modes opératoires. Certains privilégient la poursuite des offensives diplomatiques, d’autres mettent l’accent sur le soutien aux villes mortes. Ces divergences portent aussi sur l’usage ou non de la violence. Des rivalités et des luttes de pouvoir les renforcent. Depuis mars, plusieurs petits groupes ont été créés et font usage de la violence. Les coordonnées des personnes et structures ne respectant pas les opérations ville morte sont diffusées sur les réseaux sociaux, ainsi que celles des autorités locales et des hauts fonctionnaires anglophones hostiles à la grève. Les populations sont appelées à incendier leurs propriétés. Ces groupes appellent aussi à la désobéissance fiscale et encouragent les attaques contre les francophones.[fn]La plupart des messages sont publics et accessibles sur Facebook et YouTube. Des messages plus violents circulent aussi dans des groupes WhatsApp auxquels Crisis Group a eu accès.Hide Footnote

Les confessions religieuses chrétiennes supervisent la majorité des institutions scolaires et universitaires dans les régions anglophones. Début décembre 2016, les évêques catholiques des deux régions ont écrit au président Biya et sont allés à Yaoundé pour le rencontrer, mais n’ont pas été reçus. Le 22 décembre, ils ont publié la lettre sous forme de mémorandum qui rappelle la plupart des griefs des anglophones.[fn]Entretien de Crisis Group, évêque de Buea, mai 2017; « Memorandum presented to the head of State on the current situation of unrest in the North West and South West regions of Cameroon », Bamenda Provincial Episcopal Conference, 22 décembre 2017.Hide Footnote Le gouvernement les a accusés d’alimenter la crise et a commencé à intimider le clergé et les chefs d’établissements scolaires, les sommant d’ouvrir leurs établissements, fermés depuis le début de la contestation. En avril, une association fictive de parents d’élèves a déposé plainte contre les évêques et des pasteurs, rendant plus impopulaire le gouvernement dans cette zone où les dirigeants religieux sont respectés. Cela dit, bien que ces derniers sympathisent avec la cause anglophone, la peur des représailles par les instigateurs des ghost towns explique davantage la non-reprise des cours dans les institutions catholiques et protestantes qu’un soutien assumé des religieux à la grève.[fn]Les chefs religieux, responsables d’établissements, enseignants et parents d’élèves reçoivent quotidiennement des menaces de personnes et groupes non identifiés et sont victimes de violences. De janvier à avril, le chancelier d’une université catholique a reçu en moyenne une centaine de SMS par jour, lui interdisant d’ouvrir son établissement ; un évêque une cinquantaine d’appels et une enseignante des SMS et des appels lui décrivant son domicile et lui demandant de ne pas se rendre aux cours. Entretiens de Crisis Group, évêques, prêtres, enseignants et chancelier d’université, 2017.Hide Footnote

La mobilisation anglophone a aussi provoqué des clivages entre francophones et anglophones au sein de la Conférence épiscopale nationale du Cameroun (CENC). En janvier 2017, lors d’une assemblée à Mamfé, les évêques francophones ont reproché à leurs homologues anglophones de ne pas ouvrir les écoles et ces derniers ont regretté la méconnaissance par le clergé francophone des racines du problème anglophone et des menaces qu’ils subissent. En avril, l’archevêque de Douala et président de la Conférence épiscopale a publié une déclaration déplorant la poursuite des évêques en justice, mais les appelant à ouvrir les établissements scolaires. Cette déclaration, critiquée par les militants anglophones, a délégitimé cet archevêque dont le nom avait pourtant circulé en janvier comme possible médiateur.[fn]« Cameroun : les évêques lancent un appel à l’unité », Radio France Internationale (RFI), 1er mai 2017 ; « Mgr. Samuel Kleda: selling ignorance and sacralization of temporal power », cameroonjournal.com, 11 mai 2017.Hide Footnote

Les élites gouvernantes de Yaoundé redoutent, à un an de l’élection présidentielle, une diffusion de la crise aux régions francophones, qui partagent nombre des difficultés socioéconomiques des anglophones et où les frustrations ont pris une tournure violente en 2008. La crise étant perçue comme un enjeu de survie, l’intimidation, la répression violente et la coupure d’Internet sont considérés comme un risque à prendre malgré d’éventuelles pressions internationales. Les conséquences économiques et l’éventuelle sanction électorale du RDPC dans les régions anglophones lors des prochains scrutins apparaissent aussi comme des coûts raisonnables, car limités au niveau national.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts gradés et hauts fonctionnaires à la présidence, Yaoundé, décembre 2016, mars 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, senior officers and senior presidency officials, Yaoundé, December 2016, March 2017.Hide Footnote

C. La réponse de la communauté internationale

La réponse internationale a été impulsée par les Etats-Unis, les organisations multilatérales et la société civile internationale. Le 28 novembre 2016, le département d’Etat américain publie un communiqué appelant au dialogue dans les régions anglophones et demandant au gouvernement camerounais de respecter les libertés fondamentales.[fn]Certains diplomates européens critiquent les Etats-Unis, citant par exemple le fait que c’est une société américaine qui aide l’Etat camerounais à surveiller et à filtrer les réseaux sociaux. Entretiens de Crisis Group, diplomates européens, Yaoundé, juillet 2017.Hide Footnote En décembre, le Centre des Nations unies pour les droits de l’Homme et la démocratie en Afrique centrale condamne les violences et invite le Cameroun au respect des minorités. Le 18 janvier 2017, la présidente de la Commission de l’Union africaine fait part de ses inquiétudes face aux actes de violence, arrestations et détentions arbitraires, et appelle le gouvernement camerounais à poursuivre le dialogue. En février et en avril, le représentant spécial des Nations unies pour l’Afrique centrale se rend à Yaoundé. Il rencontre les dirigeants du Consortium en prison et signe un communiqué appelant à la libération des prisonniers, au rétablissement d’Internet et au dialogue.

Le 23 mars, lors de la visite du président Biya au Vatican, le pape l’invite au dialogue et au respect des minorités.[fn]« Cameroun : Paul Biya confronté à la triple pression de l’ONU, des Etats-Unis et du Vatican », Jeune Afrique, 13 avril 2017.Hide Footnote Ces déclarations ont joué un rôle dans le rétablissement d’Internet en mars. Mais elles n’ont pas permis d’engager les réformes structurelles et constitutionnelles réclamées par les anglophones.

La France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, le Canada ou l’UE ne se sont pas prononcés.

Les réponses bilatérales et celle de l’Union européenne (UE) ont été les plus faibles. Excepté les Etats-Unis, les partenaires occidentaux du Cameroun, comme la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, le Canada ou l’UE ne se sont pas prononcés, déclarant exercer des pressions diplomatiques discrètes à Yaoundé.[fn]Des responsables de la commission de l’UE ont néanmoins rencontré les membres du gouvernement à Yaoundé en avril. Il y a aussi eu des rencontres en février et avril entre des ambassadeurs de pays européens et les autorités camerounaises. Ces démarches étaient formelles, bien que volontairement discrètes. Entretiens de Crisis Group, diplomates occidentaux, Yaoundé, Washington et New York, février-juillet 2017.Hide Footnote Les réactions les plus fortes sont venues de la société civile internationale, notamment du barreau du Royaume-Uni et d’organisations comme Amnesty International.[fn]« Open Letter to His Excellency Paul Biya », The Bar Council of England and Wales, 24 mars 2017; « Cameroon: arrests and civil society bans risk inflaming tensions in English-speaking regions », communiqué, Amnesty International, 20 janvier 2017.Hide Footnote

Le manque de coordination de la réponse internationale a affaibli les initiatives en gestation. Plusieurs pays européens ont envisagé de publier des déclarations mais sont finalement restés silencieux, visiblement par crainte de se retrouver isolés. D’autres partenaires ayant des intérêts économiques au Cameroun ont probablement préféré soutenir tacitement un régime qui sait les ménager face à la concurrence chinoise. En février, certains pays européens ont souhaité que l’Union européenne fasse une déclaration commune sur la question anglophone, mais l’initiative a été bloquée par d’autres pays membres soucieux de ne pas critiquer trop ouvertement le Cameroun du fait de son rôle dans la lutte contre Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates occidentaux, Yaoundé, février-mai 2017.Hide Footnote

Cette réaction relativement timide s’explique en partie par l’hésitation des diplomates à intervenir dans une crise dont les conséquences se sont limitées au pays, sans répercussions dans la sous-région, et qui reste moins aigüe que d’autres crises en Afrique. Les succès, bien que limités, des pressions discrètes les confortent dans leur stratégie de diplomatie non publique.[fn]A la question de savoir si une réaction plus publique serait appropriée, un ambassadeur à Yaoundé a répondu « on ne sait pas, mais on se pose la question tous les jours ». Entretien de Crisis Group, mai 2017.Hide Footnote Plus généralement, les pays occidentaux ont tendance à ménager le Cameroun sur ces questions au vu de sa relative stabilité par rapport à d’autres pays d’Afrique centrale et du faible risque que la crise anglophone conduise à une partition du pays. Le rôle du Cameroun dans la lutte contre Boko Haram renforce cette attitude.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates occidentaux, Yaoundé, mars 2017. Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°241, Cameroun : faire face à Boko Haram, 16 novembre 2016.Hide Footnote

Quant au gouvernement du Nigéria voisin, il ne s’implique pas dans la crise actuelle. Il se méfie d’ailleurs de la contestation anglophone, car il redoute que la partie anglophone du Cameroun puisse, si elle devenait indépendante, servir de base arrière aux mouvements séparatistes nigérians. Néanmoins, certaines populations du Sud-Est nigérian sympathisent avec les activistes anglophones camerounais, probablement sans que cela se traduise par un soutien substantiel.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates camerounais, nigérians et militants anglophones, Yaoundé-Buea, mars-mai 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, Cameroonian and Nigerian diplomats and Anglophone militants, Yaoundé, Buea, March-May 2017.Hide Footnote

IV. Une crise aux dimensions politiques, économiques et sociales

A. Les conséquences politiques

La crise en cours a amplifié l’adhésion, très probablement déjà majoritaire, des populations anglophones au fédéralisme, et a renforcé le soutien au sécessionnisme.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires et populations, Sud-Ouest et Nord-Ouest, 2017.Hide Footnote Cette nouvelle configuration illustre combien le problème anglophone est profond. Sans le consentement d’une bonne partie de la population, les opérations villes mortes et la fermeture des écoles ne pourraient se poursuivre depuis neuf mois.[fn]La mobilisation concerne presque tous les segments de la population anglophone. Seule l’élite anglophone gouvernementale semble se distancer du mouvement, mais même cette élite est accusée d’hypocrisie et de double discours par les ministres francophones. Plusieurs policiers francophones ont dit être certains que des policiers anglophones étaient solidaires de la cause anglophone. Seuls l’uniforme et la discipline du corps les dissuaderaient de s’exprimer publiquement. Entretiens de Crisis Group, commissaires de police et conseiller technique à la présidence, Yaoundé, Douala, Buea, 2017.Hide Footnote A mesure des frustrations et des déceptions subies, le désir d’une intégration plus juste et la volonté de mieux vivre avec les francophones s’éclipsent pour laisser place à une aspiration d’autonomie.

Si les anglophones souhaitent en majorité le fédéralisme, le nombre d’états de la future fédération est loin de faire consensus. Une fédération à deux états comme avant l’unification, quatre ou six états pour mieux refléter les équilibres sociologiques du pays et faire accepter l’idée de fédéralisme aux francophones, ou encore dix états pour reprendre le découpage actuel du Cameroun en dix régions ? D’autres insistent pour que, quel que soit le nombre d’états fédérés, la capitale fédérale Yaoundé ne fasse partie d’aucun d’entre eux.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires et syndicalistes, Bamenda, avril 2017.Hide Footnote Pour certains activistes anglophones, le fédéralisme apparait aussi comme une stratégie de négociation maximaliste. Ils mettent la barre haut, afin d’obtenir au moins une décentralisation effective, avec une vraie autonomie de gestion des dix régions actuelles, passant par l’amélioration et l’application intégrale des lois sur la décentralisation.[fn]Voir loi n°2004/17 du 22 juillet 2004 d’orientation de la décentralisation ; loi n°2004/18 du 22 juillet 2004 fixant les règles applicables aux communes ; loi n°2004/19 du 22 juillet 2004 fixant les règles applicables aux régions ; loi n°2009/11 du 10 juillet 2009 portant régime financier des collectivités décentralisées. Cette nouvelle décentralisation devrait, selon cette frange militante, passer par une réduction drastique de la présence de l’Etat central au niveau des régions et par un renforcement administratif et financier des pouvoirs locaux élus. Entretiens de Crisis Group, militants anglophones, étudiants et membres du Consortium, Bamenda, Buea et prison de Yaoundé, avril, mai 2017 ; courriel de Crisis Group, militant de la diaspora, juin 2017.Hide Footnote

Le débat sur les contours de la fédération est aussi révélateur des divisions minant souvent le mouvement anglophone – entre le Nord-Ouest où les ethnies des « grassfields » proches des Bamiléké sont majoritaires, et le Sud-Ouest, dominé par les groupes ethniques sawa.[fn]Les Bamiléké et les Sawa sont deux groupes ethniques importants au Cameroun, présents en zones francophone et anglophone. Les grassfields, plus connus comme les Bamiléké, sont originaires des régions de l’Ouest francophone et d’une partie du Nord-Ouest anglophone. Les Sawa sont originaires des régions côtières francophones et anglophones, dont la ville francophone de Douala et des villes anglophones du Sud-Ouest comme Limbé et Buea. Concrètement, dans le Sud-Ouest anglophone plusieurs ethnies autochtones comme les Bakweri sont strictement similaires aux Duala de la ville de Douala, et font tous partie de l’ensemble Sawa. De même, plusieurs ethnies au Nord-Ouest anglophone ressemblent en tout point aux Bamiléké de l’Ouest francophone, et font tous partie de l’ensemble grassfield.Hide Footnote La majorité des anglophones du Nord-Ouest voudraient une fédération à deux états, comme en 1961. Les élites et autochtones sudistes ont toujours dénoncé la domination démographique, politique, économique et l’accaparement de leurs terres par les migrants nordistes, et ont donc tendance à opter pour une fédération à dix états afin de conserver leur autonomie. Certains d’entre eux, notamment au sein de la minorité bakweri, préfèreraient même un état fédéré avec les Sawas du Littoral (les Douala), plutôt qu’avec les Grafis du Nord-Ouest. D’autres sudistes proposent une fédération à plusieurs états ou une fédération à deux états, mais prévoyant une décentralisation effective au sein des deux régions de l’état fédéré anglophone.[fn]Entretiens de Crisis Group, élites et élus locaux, Buea, Limbé, Kumba, mars-mai 2017.Hide Footnote

La mobilisation en cours a tenté, avec un succès partiel, de dépasser ces vieux clivages en partie parce que plusieurs membres du Consortium sont sudistes.[fn]Contrairement à une idée répandue, le mouvement anglophone n’est pas limité au Nord-Ouest. Les premiers et principaux idéologues du mouvement anglophone viennent du Sud-Ouest et c’est là que s’est tenue la première All Anglophone Conference.Hide Footnote Mais lorsque fin janvier, les chefs traditionnels du Nord-Ouest ont écrit au président de la République pour appeler à un geste d’apaisement par la libération des prisonniers, les chefs traditionnels du Sud-Ouest ont réagi en adressant une motion de soutien au gouvernement et en appelant les jeunes du Sud-Ouest à se désolidariser du désordre des nordistes.[fn]« Crise anglophone : la libération des prisonniers divise », Mutations, 17 février 2017 ; « At South West elite forum in Buea : speakers launch xenophobic attacks on North Westerners », The Guardian Post, 3 février 2017.Hide Footnote Cependant, le clivage a été moins prononcé au sein de la population ; les opérations villes mortes, bien que faiblissant, sont aussi suivies dans le Sud-Ouest, et parfois même plus intenses dans les villes comme Kumba, où les jeunes ont dénoncé la rhétorique ethnique de leurs élites.[fn]Entretiens de Crisis Group, étudiants et jeunes du Sud-Ouest, Buea, Limbé et Kumba, mars-mai 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, students and young people from the Southwest, Buea, Limbé and Kumba, March-May 2017.Hide Footnote

Cette mobilisation est révélatrice du fossé entre l’élite anglophone [...] et les préoccupations des populations anglophones.

Cette mobilisation est révélatrice du fossé entre l’élite anglophone, qui a depuis très longtemps tenté de jouer un rôle d’intermédiaire entre Yaoundé et les populations anglophones, et a parfois même soutenu une répression dure, et les préoccupations des populations anglophones.[fn]La plupart des élites anglophones gouvernementales prônaient la ligne très dure espérant plaire au président de la République. Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires, diplomates et élites anglophones, Yaoundé, mars-mai 2017.Hide Footnote En effet, le Premier ministre et les élites anglophones, qui ont essayé de jouer ce rôle de médiateur au début de la crise, ont été conspués par la foule.

Le déficit de légitimité des dirigeants anglophones concerne aussi, à un moindre degré, les chefs de l’opposition. En novembre 2016, le président du Social Democratic Front s’est fait huer à Bamenda alors qu’il tentait de calmer une foule en colère. La crise crée des tensions au sein du SDF entre une frange plus radicale qui, à l’image du député Wirba, réclame une fédération à deux états ou la sécession, et une frange plus traditionnelle réclamant le fédéralisme à quatre états ou, pour les plus modérés, une meilleure décentralisation.[fn]Le député Wirba a résolument soutenu la cause anglophone et critiqué le gouvernement lors d’une intervention au parlement. Il est ensuite parti en exil. Entretien de Crisis Group, sénateur SDF, Yaoundé, mars 2017 ; «Wirba joseph Cameroonian Parliamentarian defies speaker of the house on Anglophone problem », YouTube, 13 décembre 2016,  http://bit.ly/2f7lUTi ; « Crise anglophone : Joseph Wirba charge Fru Ndi » Le Messager, 6 avril 2017. Sur la position du SDF, entretiens de Crisis Group, militants du SDF, populations, universitaires et diplomates européens, Yaoundé, Douala, Buea et Bamenda, mars-mai 2017.Hide Footnote Pour être en phase avec son électorat, le SDF a accentué en 2017 sa revendication du fédéralisme à quatre états tout en prenant des mesures symboliques comme la non-participation au défilé du 20 mai en solidarité avec les détenus anglophones. Même au sein du RDPC au pouvoir, les députés anglophones ont fait part de leurs inquiétudes au gouvernement. En mars 2017, ils ont supplié le chef de l’Etat de rétablir au moins Internet et de libérer les détenus politiques anglophones.[fn]« Cameroun : des parlementaires du parti au pouvoir appellent Paul Biya à envisager la libération des leaders anglophones », Jeune Afrique, 16 février 2017.Hide Footnote

La crise anglophone est à la fois un problème classique de minorité et reflète des problèmes plus structurels. D’abord, elle révèle des failles majeures en matière de gouvernance, avec un manque de capacité de décision accentué par les absences prolongées du pays du tout-puissant président, une fausse décentralisation, un manque de légitimité des élites locales, un fossé générationnel important, un système de gouvernance reposant sur la cooptation des chefs traditionnels et des élites locales, et une politique d’équilibre régional détournée au profit de grandes familles liées au régime.[fn]Voir le briefing Afrique de Crisis Group N°101, Cameroun : prévenir vaut mieux que guérir, 4 septembre 2014 ; et Luc Sindjoun, L’Etat ailleurs : entre noyau dur et case vide (Paris, 2002). Voir le décret n°75/496 du 3 juillet 1975, le décret n°82/407 du 7 septembre 1982 et le décret n°2000/696/PM du 13 septembre 2000 qui institutionnalisent l’équilibre régional. Gabriel Jürg Martin, « Cameroon’s Neopatrimonial Dilemma », Journal of Contemporary African Studies, vol. 17, n0. 2 (1999).Hide Footnote

Ensuite, cette crise prolonge la restriction des libertés publiques qui s’accentue depuis 2013 : interdiction des manifestations, arrestation et brutalisation des militants de partis politiques, journalistes et chercheurs. Elle a même servi de prétexte à une répression plus importante, avec l’utilisation de la loi antiterroriste à des fins politiques, un plus grand contrôle des médias sociaux et des menaces contre les journalistes.[fn]En janvier, la ministre des Postes et Télécommunications a signé un arrêté condamnant à des amendes et à la prison ferme toute apologie du fédéralisme dans les médias et les réseaux sociaux ; cela a été suivi par des pressions exercées par le ministère des Postes et le Conseil national de la communication (CNC). « Crise anglophone : le SNJC demande aux journalistes d’ignorer les injonctions du CNC », camerpost.net, 22 janvier 2017. Des SMS sont envoyés régulièrement aux populations pour les avertir des peines encourues en cas de publication de fausses nouvelles ou d’apologie du fédéralisme. Entretiens de Crisis Group, journalistes, Yaoundé, décembre 2016, mars 2017. « Des médias camerounais dénoncent les pressions de Yaoundé sur le traitement de la crise anglophone », Le Monde, 22 février 2017.Hide Footnote Enfin, la nature autoritaire du régime actuel est mise en lumière par son refus de négocier les questions de fond et par ses réactions parfois brutales.

La crise actuelle pourrait avoir un retentissement sur les élections de 2018 et même sur la coupe d’Afrique de football prévue pour 2019.[fn]Le parti au pouvoir domine le paysage politique camerounais. A l’élection présidentielle de 2011, Paul Biya a obtenu 78 pour cent des voix, aux élections générales de 2013, le RDPC a obtenu 148 députés sur 180, 82 sénateurs sur 100 et 303 maires sur 360.Hide Footnote Si le climat actuel se prolonge, les chances d’organiser des élections pacifiques dans les deux régions anglophones semblent limitées. Mais lors des prochaines élections, les prises de position des militants anglophones qui ont gagné en popularité pendant cette crise seront cruciales. Entre boycott, soutien au SDF et création de nouveaux mouvements, tout semble à présent possible.[fn]Observations de Crisis Group, groupes anglophones WhatsApps et Facebook, 2016-2017.Hide Footnote Le SDF a nommé en 2016, pour la première fois, un secrétaire général francophone, entamant par là un processus de reconquête d’une base nationale, mais s’est ensuite radicalisé et re-anglophonisé du fait de la crise. Va-t-il modérer à nouveau son discours, en espérant rassembler les voix francophones, ce qu’il n’est plus parvenu faire depuis 1997, ou privilégier la zone anglophone, dans l’espoir d’améliorer son score des dernières élections.[fn]Le SDF n’a que dix-huit députés sur 180 (dont quatorze dans la zone anglophone), quatorze sénateurs sur 100 et 23 maires sur 360 (dont dix-huit dans la zone anglophone). A la dernière élection présidentielle de 2011, le parti n’a obtenu que 10,8 pour cent des voix. « Cameroun : SOS SDF », Jeune Afrique, 26 février 2017.Hide Footnote Quoi qu’il advienne du SDF, le RDPC et les partis francophones sont désormais en position de faiblesse dans les régions anglophones.

B. Les conséquences économiques

La marginalisation économique joue un rôle majeur dans le mécontentement des anglophones. Même si les deux régions anglophones ne souffrent pas plus que certaines régions francophones de la crise économique prolongée, les habitants ont le sentiment d’un potentiel non réalisé (ou volontairement gâché) et d’être laissés à l’abandon.[fn]Le taux de pauvreté au Cameroun en 2014 était de 37,5 pour cent selon l’INS. Il était de 74,3 et 67,9 pour cent à l’Extrême-Nord et au Nord, et dans la partie anglophone de 55,6 et 18 pour cent au Nord-Ouest et Sud-Ouest. Les populations anglophones ne sont donc pas plus pauvres que celles du Nord et de l’Est, mais elles sont de loin plus pauvres que celles de Douala et Yaoundé auxquelles elles se comparent souvent et où ce taux est, respectivement, de 4,2 et 5,4 pour cent. « Tendances, profils et déterminants de la pauvreté au Cameroun entre 2001 et 2014 », INS (Yaoundé, 2015).Hide Footnote

Aucune étude économique sérieuse n’a encore été publiée sur l’impact économique de la crise, mais l’isolement durant plusieurs mois de deux régions contribuant à environ 20 pour cent du PIB camerounais a sans aucun doute eu un impact sur ces régions et l’économie nationale.[fn]Entretiens de Crisis Group, économistes et statisticiens, Yaoundé, décembre 2016, mars 2017.Hide Footnote En 2016, les régions anglophones étaient classées parmi les plus connectées du Cameroun, juste après Douala et Yaoundé. La coupure d’Internet a paralysé plusieurs secteurs de l’économie locale, notamment ceux de la banque et de la microfinance. L’économie locale est organisée autour de la production des hydrocarbures, qui représente 9 pour cent du PIB camerounais, du bois, qui en représente 4,5 pour cent, de l’agriculture intensive avec de grandes plantations comme la Cameroon Development Corporation et d’autres plantations moyennes qui approvisionnent Douala et les pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, ainsi que des cultures de cacao, d’hévéa, etc.[fn]« Ventilation de l’économie camerounaise », rapport de l’INS, 2016. Les autres secteurs importants sont ceux du commerce, de la banque et des établissements de microcrédit, des services, des petites et moyennes industries et du transport. Le Sud-Ouest est considéré comme le poumon économique de la zone, car l’industrie du bois, la CDC et l’industrie liée à l’exploitation du pétrole sont situés dans cette région.Hide Footnote

Les anglophones et les sudistes en particulier se plaignent souvent du manque d’anglophones dans les effectifs et aux postes de décision des entreprises étatiques pétrolières comme la Société nationale de raffinage (Sonara), basée dans le Sud-Ouest, et la Société nationale des hydrocarbures (SNH).[fn]Entretiens de Crisis Group, population Anglophone, Buea et Bamenda, mars-mai 2017.Hide Footnote Tous les secteurs de l’économie locale, sauf ceux des hydrocarbures et de la foresterie, ont été significativement affectés par la crise, avec des répercussions sur certains commerces et industries de la partie francophone. Selon plusieurs estimations, la coupure d’Internet a directement coûté, à elle seule, 2 milliards de francs CFA (3 millions d’euros).[fn]Yonatan Morse, « Cameroon has been in crisis for six months. Here is what you need to know », The Washington Post, 2 juin 2017.Hide Footnote Yonatan Morse, “Cameroon has been in crisis for six months. Here is what you need to know”, The Washington Post, 2 June 2017.Hide Footnote

C. Les conséquences sociales

La crise actuelle est révélatrice des clivages francophones versus anglophones au Cameroun. Les francophones sont en général peu au courant des fondamentaux du problème anglophone et regardent à la fois avec curiosité, méfiance et souvent moquerie les anglophones réclamant le fédéralisme ou la sécession. Pour leur part, les anglophones reprochent aux francophones leur manque de solidarité ; alors que beaucoup de francophones affirment soutenir les revendications des anglophones,[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires et dirigeants syndicaux francophones, décembre 2016 et mars 2017.Hide Footnote ces derniers estiment que ce soutien ne dépasse pas l’état du discours, et que leurs problèmes en tant que minorité sont mal compris. En effet, très peu d’organisations de la société civile et de partis politiques francophones se sont rendus dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest depuis octobre 2016. Les enseignants francophones n’ont pas soutenu leurs collègues anglophones malmenés. Lorsque les avocats anglophones ont été bastonnés et arrêtés en dehors de tout cadre légal, le soutien du barreau a été tardif et limité, poussant une partie des avocats anglophones à réclamer la création de leur propre barreau.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens bâtonniers, Yaoundé, mai 2017.Hide Footnote

Autre point d’achoppement, les francophones sont majoritairement opposés au fédéralisme, prônant plutôt une décentralisation effective.[fn]Entretiens de Crisis Group, présidents d’ONGs et de partis politiques francophones, Yaoundé et Douala, 2016-2017.Hide Footnote Certains francophones reprochent aussi aux anglophones de tribaliser et particulariser des problèmes nationaux et soulignent que certaines régions francophones sont encore moins bien loties que les régions anglophones.[fn]Une des critiques les plus virulentes des francophones est celle de la conception tribale de l’anglophonie par les ressortissants du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.Hide Footnote Les enseignants francophones en zone anglophone se plaignent de discriminations dans les universités et des citoyens francophones de stigmatisations et d’appels à la violence depuis janvier 2017.[fn]Entretiens de Crisis Group, fonctionnaires, enseignants et conducteurs de taxi francophones, Buea, mars-mai 2017. Max Saintclair Mbida, « Dynamique contestataire et déviance démocratique : approche compréhensive et configurationnelle des mobilisations estudiantines à l’université de Buea », dans Jean-Emmanuel Pondi (dir.), Citoyenneté et pouvoir politique en Afrique centrale : état des lieux (Paris, 2016), p. 297-322.Hide Footnote Certains francophones moquent donc les anglophones et soutiennent la répression gouvernementale. Il y a bien sûr des exceptions, comme Abouem Atchoyi, ancien ministre de l’Enseignement supérieur et ancien gouverneur du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, qui a publié une longue tribune en janvier 2017 pour expliquer la légitimité des revendications des anglophones.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes, Yaoundé, Maroua, Douala, décembre 2016-mai 2017. David Abouem Atchoyi, « Le problème anglophone pourrait devenir le nouveau Boko Haram », Le Jour, 10 janvier 2017.Hide Footnote

Pourtant, la crise a aussi permis une certaine prise de conscience et certains anglophones évoquent un meilleur traitement dans les services publics à Yaoundé et d’un bilinguisme plus présent dans les communications officielles.[fn]Observations de Crisis Group dans plusieurs ministères, Yaoundé, mars-mai 2017.Hide Footnote La crise a également mis en lumière des stratégies de résilience économique des anglophones, reposant essentiellement sur la solidarité des anglophones résidant en zone francophone et à l’étranger.[fn]Entretiens de Crisis Group, président de parti politique et militants politiques, Douala, mars et mai 2017.Hide Footnote Cependant, elle engendre aussi des difficultés sociales non prévues par les grévistes : le boycott des écoles a entrainé par exemple une charge supplémentaire de garde des enfants, qui incombe surtout aux femmes, un accroissement de la délinquance juvénile, des grossesses précoces et du décrochage scolaire.[fn]Entretiens de Crisis Group, prêtres, jeunes filles et femmes, Buea et Bamenda, mars-juin 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, priests, girls and young women, Buea and Bamenda, March-June 2017.Hide Footnote

V. Sortir de la crise : rétablir le dialogue et aborder les questions de fond

Même si les violences, qui ont fait rage de novembre 2016 à janvier 2017, ont cessé, les éléments de crise demeurent : radicalisation de la diaspora et d’une frange de la population, rupture de confiance avec le gouvernement et violences sociales ciblées. Le procès en cours des militants anglophones comporte plusieurs failles révélatrices de problèmes persistants : sans cesse reporté, en langue française – avec des traductions approximatives quand elles ne sont pas absentes – portant sur des infractions commises par des anglophones dans les régions anglophones.

Si une solution durable n’est pas trouvée, la prochaine résurgence du problème anglophone pourrait être violente. L’attitude hautaine et le cynisme des hauts commis de l’Etat peuvent être vecteur d’instabilité, notamment lorsqu’ils affirment que « tant que les anglophones ne prennent pas les armes, la grève actuelle ne [les] gêne pas outre mesure ».[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire à la présidence, Yaoundé, décembre 2016.Hide Footnote « Les anglophones peuvent faire quoi ? S’ils ne vont pas à l’école tant pis pour eux », ajoute un haut fonctionnaire.[fn]Entretien de Crisis Group, Yaoundé, mars 2017.Hide Footnote Ils parient à tort sur l’essoufflement et les divisions des grévistes, car bien que la mobilisation ait baissé en intensité depuis mai, et même si elle finit par s’essouffler, le problème de fond et le mécontentement des populations resteront intacts.

Au sein du mouvement sécessionniste, bien que la ligne officielle demeure l’obtention de l’indépendance par la non-violence, une propension à la violence commence à naitre. Des messages appelant à la lutte armée circulent dans les groupes WhatsApp et on enregistre des violences sociales ciblées (intimidations, incendies, bastonnades). Le groupe Southern Cameroons Defense Forces annonce régulièrement sur Facebook et YouTube son arrivée imminente pour libérer l’Ambazonie. Depuis juillet 2017, un conseil de gouvernement de l’Ambazonie a été virtuellement formé et Sisiku Ayuk Tabe élu Premier ministre lors d’un vote sur Internet. Tout cela est à prendre au sérieux, d’autant que certains groupes sécessionnistes ont fait circuler des vidéos encourageant la violence, en expliquant par exemple comment fabriquer des cocktails Molotov.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts gradés de la police, Buea, mars-mai 2017 ; discussions WhatsApp, militants sécessionnistes, mars-juillet 2017 ; et « SCDF , Southern Cameroons Defense Forces updates », YouTube, 28 mars 2017,  http://bit.ly/2tYX4r3 ; et « Resistance Speech by the FAGC Leader Ayaba Cho Lucas », YouTube, 22 juin 2016,  http://bit.ly/2wl4xlo.Hide Footnote

Les partisans de la violence armée ne sont pas encore passés à l’acte parce qu’ils n’en ont pas les moyens, ne bénéficient pas de soutiens extérieurs suffisants et demeurent très minoritaires même parmi les sécessionnistes. Mais la remise en cause du leitmotiv de la non-violence, hérité du SCNC, est inquiétante. Si la crise actuelle n’a pas basculé en violence armée, c’est aussi parce que les principaux acteurs ne l’ont pas voulu. Ils n’ont pas non plus envisagé que la crise aurait une telle ampleur et une telle durée.[fn]Un membre du Consortium a déclaré : « Nous n’avons pas initialement déclenché la grève pour le fédéralisme ou la sécession et encore moins par la lutte armée. Les discussions étaient plutôt cordiales avec le gouvernement. C’est pourquoi aucun de nous ne s’est préparé à une quelconque guérilla. On n’a pas cherché des bases arrière hors du pays, car on savait qu’on est là juste pour discuter. Notre cavale au Nigéria était non préparée. Mais au moins le message est passé et on sait désormais comment se comporter pour le futur ». Entretiens de Crisis Group, membres du Consortium, Buea, mai 2017.Hide Footnote

La résolution durable du problème anglophone passe par un apaisement de la situation et le rétablissement de la confiance entre gouvernement et acteurs anglophones, des mesures cohérentes pour répondre aux revendications corporatistes, et des réformes institutionnelles pour répondre au problème national de gouvernance dont la question anglophone est le symptôme. Sans pression internationale, les chances que ces mesures soient mises en œuvre sont actuellement limitées.

A. Apaiser, rétablir la confiance et lancer un véritable dialogue avant les élections

Il est difficile d’envisager un dialogue crédible sans apaisement et sans rétablissement du lien de confiance entre les parties. Un discours de tolérance, d’ouverture au dialogue et de reconnaissance du problème anglophone par le chef de l’Etat constituerait un premier geste important. Il devrait être immédiatement suivi de plusieurs mesures d’apaisement : la libération des membres du Consortium ; l’invitation au retour des exilés ; l’arrêt des poursuites contre le clergé anglophone ; la poursuite en justice des forces de sécurité responsables de bavures ; un remaniement du gouvernement et de la haute administration afin d’accroitre la représentation politique des anglophones et de remplacer ceux des hauts commis qui cristallisent les tensions ; la restructuration et la recomposition de la Commission pour le bilinguisme et le multiculturalisme ;[fn]Il s’agirait du remplacement de son président et des membres proches du parti au pouvoir et cumulant plusieurs fonctions par une équipe plus légitime, plus jeune et paritairement composée de francophones et d’anglophones, y compris des membres du Consortium, ainsi que l’élargissement de son champ de compétences aux sanctions de départements ministériels et structures publiques ne respectant pas le bilinguisme ou discriminant des anglophones, et d’une plus grande indépendance vis-à-vis de l’exécutif.Hide Footnote et un déplacement du président de la République dans les régions anglophones.

Par la suite, le gouvernement pourrait reconstituer le Comité interministériel ad hoc, pour y intégrer de manière paritaire des hauts fonctionnaires anglophones et pour que ses compétences ne soient pas limitées au traitement des revendications corporatistes. Cela suppose de décriminaliser le débat politique, y compris sur le fédéralisme, et d’associer une tierce partie (Eglise catholique ou acteur international) comme médiateur.

B. Répondre aux préoccupations des anglophones

Une fois les négociations amorcées, il s’agira pour le gouvernement d’envisager des concessions allant dans le sens d’une meilleure représentation politique et administrative des anglophones. De même, le gouvernement devrait accroitre l’investissement public et économique en zone anglophone et s’assurer que la majorité des forces de sécurité et des autorités administratives et judiciaires qui y sont déployées soient anglophones. Enfin, il devrait appliquer les mesures qu’il a annoncées ou qui ont été décidées avec le Consortium et prendre des mesures additionnelles pour renforcer le caractère semi-autonome des systèmes éducatifs et judiciaires anglophones.

C. Réformer la gouvernance à moyen terme

La crise anglophone a montré les limites du centralisme présidentiel et d’un système de gouvernance reposant sur la cooptation. La mise en œuvre d’une décentralisation effective pourrait pallier ce problème au niveau national. Elle apparait comme la seule alternative au fédéralisme et présente l’avantage de pouvoir contenter à la fois les francophones, qui rejettent très majoritairement le fédéralisme à deux états, et les anglophones modérés, ouverts à un fédéralisme à dix états ou à la décentralisation.

A ce jour, le pouvoir exécutif et la haute administration sont les seuls à s’opposer véritablement à la décentralisation. Cela se comprend : elle déposséderait la présidence du contrôle absolu qu’elle exerce sur les régions et pourrait – en donnant lieu à des expériences démocratiques locales susceptibles d’avoir un retentissement national – menacer la toute-puissance du régime.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires, Yaoundé, 2017, préfets et sous-préfets, Nord-Cameroun et Yaoundé, 2016-2017.Hide Footnote Mais le risque que fait courir le pourrissement de la crise est sérieux, pouvant à terme déstabiliser le pays. Une décentralisation impulsée par le régime pourrait garantir un avenir plus consensuel et paisible. Une vraie décentralisation pourrait même stimuler un renouvellement sain du RDPC. Plusieurs responsables et certains hauts commis francophones y sont d’ailleurs favorables.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables du RDPC et hauts fonctionnaires, Yaoundé, Décembre 2016.Hide Footnote

La décentralisation pourrait se faire sur la base des dix régions actuelles. Elle nécessitera l’application intégrale et le perfectionnement des lois existantes. Aujourd’hui, la décentralisation est déficiente : les délégués du gouvernement jouant les rôles de super maires sont nommés à la tête des grandes villes et ne rendent compte qu’au président de la République, ce qui rend les mairies inopérantes. Ces dernières doivent attendre leurs budgets des délégués du gouvernement, ce qui suscite le mécontentement des maires de l’opposition comme du parti au pouvoir.[fn]Pour l’année 2017, ce budget a commencé à être transféré après six mois de retard. Entretiens de Crisis Group, maires RDPC et SDF, Yaoundé, Douala, Kumba, mai 2017.Hide Footnote Le transfert des ressources financières (dont le pourcentage n’est pas précisé dans les textes de loi) n’est passé en treize ans que de 4 à 7 pour cent alors qu’il est de 20 pour cent dans d’autres Etats unitaires décentralisés comme le Kenya et le Ghana. Les compétences ne sont toujours pas transférées et restent entre les mains des autorités nommées par Yaoundé.[fn]Entretiens de Crisis Group, enseignants à l’Université catholique d’Afrique centrale et chercheurs à la Fondation Paul Ango Ela, Yaoundé, décembre 2016.Hide Footnote

La nouvelle décentralisation, pour être acceptée et efficace, devra réduire les pouvoirs des administrateurs nommés par Yaoundé via la création de conseils régionaux, l’élection des présidents de régions, un transfert conséquent des ressources financières et des compétences – mesures qui sont toutes déjà prévues par la loi. Elle devra également inclure des dispositions légales spécifiques aux régions anglophones dans les domaines de l’éducation, la justice et la culture qui ne sont pas présentement dans la loi.

D. Une réponse internationale plus ferme

Une réponse plus ferme de la communauté internationale pourrait contribuer à éviter que le conflit ne s’enlise et ne menace la stabilité dans ce pays pivot d’Afrique centrale. Pour ce faire, elle pourrait commencer par souligner le droit des anglophones de discuter de leur avenir et de celui de leur pays, à une meilleure représentation politique et à une plus grande prise en compte de leurs différences culturelles et linguistiques. La condamnation publique de l’utilisation de la loi antiterroriste à des fins politiques serait un premier pas important.

Les Nations unies, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la France et l’Union africaine devraient être les porte-voix de la réponse internationale. Le Royaume-Uni et les Nations unies sont les acteurs historiques de ce processus. La France est un partenaire stratégique pour le Cameroun et le premier partenaire de développement dans la zone anglophone. Mais les anglophones estiment qu’elle freine la réponse de la communauté internationale, elle qui s’est faite le chantre du multilinguisme et du multiculturalisme dans le cadre de la francophonie. Les Etats-Unis, partenaire sécuritaire le plus important du Cameroun, sont écoutés par le régime en place, et accueillent la plus forte diaspora de Camerounais anglophones. Premier acteur international majeur à réagir à cette crise, ils devraient maintenir leur pression. Ces Etats et organisations devraient encourager le gouvernement camerounais à prendre des mesures d’apaisement, à engager un véritable dialogue et à réformer le mode de gouvernance, y compris par la décentralisation. Ils devraient aussi se rendre disponibles pour une éventuelle médiation durant les négociations, si les parties le réclament.

Les violences qui ont fait rage de novembre 2016 à janvier 2017 dans les deux régions anglophones du Cameroun et l’ampleur des opérations ville morte qui ont suivi montrent que le problème anglophone demeure profond. Il ne sera résolu ni par le déni, ni par la répression, mais par le dialogue et des réformes institutionnelles pertinentes. Face à la pression de l’Etat et aux difficultés financières à poursuivre la grève, certains habitants se sont désolidarisés du mouvement et davantage l’auraient fait s’ils n’étaient pas menacés par des sécessionnistes. Pour autant, leur mécontentement reste intact. Après avoir sacrifié une année scolaire et supporté les pressions de l’Etat et des militants sécessionnistes, leur amertume risque de s’accentuer s’ils n’obtiennent aucune avancée consistante, notamment sur le terrain des réformes éducatives et de la gouvernance.

Le gouvernement a tort de parier sur l’essoufflement de la crise. La menace d’une seconde année presque blanche plane sur la prochaine rentrée scolaire. A un an de la prochaine élection présidentielle et des élections générales, mépriser le mécontentement et la colère d’un cinquième de sa population est un mauvais calcul politique, d’autant que les francophones partagent également une partie de ces griefs. Au-delà de la question électorale, les violences sporadiques de ces derniers mois et les communications dans les réseaux sociaux ont montré que certains sécessionnistes seraient prêts à la lutte armée. L’ouverture d’un front à l’Ouest pourrait s’avérer dramatique pour le Cameroun, qui fait déjà face à Boko Haram à l’Extrême-Nord et à des miliciens centrafricains dans sa partie orientale.

Nairobi/Bruxelles, 2 août 2017

Annexe A: Carte du Cameroun

Carte du Cameroun Crisis Group

Annexe B: Chronologie

La chronologie de l’histoire du Cameroun est disponible dans la version PDF. 

Annexe C : Sigles et acronymes

AAC : All Anglophone Conference

CACSC : Cameroon Anglophone Civil Society Consortium

CAM : Cameroon Anglophone Movement

CATUC : Catholic University of Cameroon

CDC : Cameroon Development Corporation

Cemac : Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale

Cenajes : Centre national de la jeunesse et des sports

CENC : Conférence épiscopale nationale du Cameroun

CNC : Conseil national de la communication

CNDHL : Commission nationale des droits de l’Homme et des libertés

CUC : Cameroon United Congress

ENAM : Ecole nationale d’administration et de magistrature

FMI : Fonds monétaire international

FWM : Free West Cameroon Movement

GCE : General Certificate of Education

INS : Institut national de la statistique

KNC : Kamerun National Congress

KNDP : Kamerun National Democratic Party

NOWELA : North West Law Association

OHADA : Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires

ONG : Organisation non gouvernementale

RDPC : Rassemblement démocratique du peuple camerounais

SCACUF : Southern Cameroons Ambazonia Consortium United Front

SCDF : Southern Cameroons Defense Forces

SCNC : Southern Cameroons National Council

SCRM : Southern Cameroons Restoration Movement

SCYL : Southern Cameroons Youth League

SDF : Social Democratic Front

SNH : Société nationale des hydrocarbures

Sonara : Société nationale de raffinage

Synes : Syndicat national des enseignants du supérieur

UBSU : University of Buea Student Union

UDC : Union démocratique du Cameroun

UNC : Union nationale camerounaise

UNDP : Union nationale pour la démocratie et le progrès

UPC : Union des populations du Cameroun

A Cameroonian soldier walking in the town of Fotokol, on the border with Nigeria, after clashes occurred on 4 February between Cameroonian troops and Nigeria-based Boko Haram insurgents, 17 February 2015. AFP/Reinnier Kaze
Report 241 / Africa

Cameroun : faire face à Boko Haram

Cameroon’s military campaign against the Boko Haram insurgency started late but has met with partial success. To consolidate gains and bring lasting peace to the Far North, the government must now shift to long-term socio-economic development, countering religious radicalism and reinforcing public services.

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Synthèse

Depuis deux ans et demi, le Cameroun est confronté à l’insurrection du groupe Boko Haram, né au Nigéria. Les violences ont déjà fait 1 500 morts, 155 000 déplacés internes et 73 000 réfugiés. Si les premières attaques datent de mars 2014, la présence du groupe jihadiste dans l’Extrême-Nord du Cameroun remonte au moins à 2011. Il s’est appuyé sur un réseau de complicités locales et a exploité les facteurs de vulnérabilité que partage la région avec le Nord-Est du Nigéria. Alors que les dix-huit premiers mois du conflit ont été marqués par des affrontements conventionnels, Boko Haram a ensuite adopté un mode opératoire asymétrique. Le gouvernement s’est focalisé sur la réponse militaire avec un certain succès, mais les causes structurelles qui ont facilité son implantation demeurent. La lutte contre Boko Haram requiert de réadapter le dispositif sécuritaire et de mettre en place des politiques de sortie de crise durables pour éviter que la menace ne resurgisse sous d’autres formes et n’alimente l’insécurité dans la zone.

L’Extrême-Nord est à la fois la région la plus pauvre du Cameroun et celle où le taux de scolarisation est le plus bas. La combinaison d’une faible intégration nationale et de la négligence historique de l’Etat ont depuis longtemps exposé aux violences et à la circulation des contrebandiers cet espace où se sont socialisés les coupeurs de route, les trafiquants et les petits délinquants. La fluidité géographique et culturelle entre cette région et le Nord-Est du Nigéria, la présence d’un islam rigoriste et les contrecoups des guerres civiles tchadiennes la prédisposaient à une contagion de cette insurrection jihadiste.

Boko Haram a su exploiter ces vulnérabilités pour faire de l’Extrême-Nord une base logistique, une zone de repli et un vivier de recrutements. Le groupe a principalement mobilisé dans les départements frontaliers, parmi les jeunes défavorisés, en alliant endoctrinement idéologique, incitations socioéconomiques et coercition. Le démantèlement de ses caches d’armes et l’arrestation de ses cadres par les forces de sécurité camerounaises à partir de 2013 l’ont poussé à menacer, puis finalement à attaquer de front le Cameroun. En deux ans et demi, l’Extrême-Nord a enregistré au moins 460 attaques et une cinquantaine d’attentats-suicides.

Le gouvernement camerounais a réagi tardivement, à la fois en raison des tensions historiques avec le Nigéria, par souci de ne pas se mêler d’un problème perçu comme interne au voisin, et par crainte de devenir une cible du groupe. En dépit des lacunes initiales, il a ensuite mis en place une réponse militaire efficace. Celle-ci a contribué à désarticuler le groupe et a créé une émulation au sein de la Force multinationale mixte (FMM), force sous-régionale à laquelle le Cameroun était réticent à s’associer au départ. Mais le principal point faible de la réponse camerounaise demeure le manque d’ambition des initiatives de développement et l’absence de mesures de sensibilisation au radicalisme religieux, et de programmes de déradicalisation. Au contraire, certaines mesures prises après les attentats de Maroua en juillet 2015, comme l’interdiction du voile intégral, la fermeture de la frontière et la limitation des motos-taxis, mais aussi les bavures de l’armée, ont le potentiel de radicaliser une frange de la population, y compris des femmes, et ont accentué les vulnérabilités socioéconomiques de nombreux jeunes, poussant certains à rejoindre Boko Haram.

Malgré l’éloignement géographique, la guerre contre Boko Haram n’a pas été qu’un phénomène isolé de l’Extrême-Nord. Elle a renforcé politiquement le président camerounais Paul Biya tout en légitimant les forces de défense auprès d’une frange de la population. La guerre a cependant eu des effets négatifs sur l’économie du pays et a généré des clivages communautaires, comme en témoigne la stigmatisation des Kanuri à l’Extrême-Nord, souvent assimilés de façon indiscriminée au groupe jihadiste. De manière plus générale, le conflit met en évidence un déficit de représentation, sans pour autant remettre en cause l’Etat : l’élite politique gérontocratique de l’Extrême-Nord est de plus en plus contestée par une population très jeune.

La lutte contre Boko Haram est un test pour la coopération sécuritaire et la solidarité sous-régionale. L’intervention des forces armées tchadiennes au Cameroun et, avec les forces nigériennes, au Nigéria, a permis de réduire les capacités conventionnelles du groupe. En dépit de leurs appréhensions réciproques, les pays de la région sont parvenus à mettre en place la FMM et le Nigéria a fini par accepter que le Cameroun intervienne sur son territoire. Cette nouvelle architecture a permis de ralentir la spirale des attentats-suicides au Cameroun et est actuellement engagée contre une faction dissidente de Boko Haram dans la zone du lac Tchad. Toutefois, la FMM manque de financements et de moyens logistiques.

Afin de consolider ses victoires militaires sur Boko Haram et de ramener une paix durable dans l’Extrême-Nord, le gouvernement camerounais doit passer d’une approche centrée sur le sécuritaire à une approche privilégiant le développement socioéconomique et la lutte contre le radicalisme religieux. A cause d’énormes pertes subies durant les affrontements avec l’armée camerounaise, Boko Haram concentre depuis trois mois la majorité de ses opérations dans les zones camerounaises du lac Tchad (Darak et Hilé Alifa) où il contrôle une partie de l’économie halieutique et des trafics illicites, tout en poursuivant les attentats-suicides. Ce déplacement du centre de gravité du groupe requiert un renforcement du dispositif sécuritaire autour du lac Tchad, ainsi que des mesures pour y contrer ses circuits de financement. Une solution durable nécessite le retour de l’Etat, qui devrait s’appuyer sur la société civile et les jeunes, les élites locales et ses partenaires extérieurs pour reconstruire les services publics dans une zone longtemps délaissée.

Recommandations

Afin d’encourager le développement de l’Extrême-Nord, lutter contre le radicalisme religieux et renforcer la présence de l’Etat et les services publics

Au gouvernement camerounais :

  1. Elaborer un plan de développement et de relance économique de l’Extrême-Nord en faisant une priorité de :
    1. l’amélioration de la prise en charge des déplacés internes et des victimes de Boko Haram, de l’offre éducative et des infrastructures de santé ;
    2. la réouverture de la frontière entre le Cameroun et le Nigéria pour les camions de marchandises et les commerçants et leur sécurisation par des escortes militaires, la réhabilitation et le développement du réseau routier et le lancement de projets à haute intensité de main d’œuvre ; et
    3. la transparence et la bonne gestion des projets à l’Extrême-Nord, en partenariat avec les populations locales, y compris les jeunes et les représentants des différentes communautés ethniques.
       
  2. Pour financer ce plan, allouer à l’Extrême-Nord une portion du budget du Plan d’urgence triennal et du budget d’investissement public, en coordination avec les pays riverains du lac Tchad pour solliciter l’appui des bailleurs.
     
  3. Elaborer une stratégie de sensibilisation au radicalisme religieux, et adopter un programme de déradicalisation dans les prisons.
     
  4. Encourager les autorités sécuritaires et judiciaires à distinguer les membres de Boko Haram en fonction de la gravité des crimes dont ils sont accusés, et de leur degré d'implication au sein du mouvement, bien que ces distinctions ne soient pas toujours faciles à opérer ; s’assurer que les suspects et détenus sont traités de façon juste et en accord avec le droit international ; et soutenir la mise en place d’un programme de « justice réparatrice », ayant un volet de réinsertion sociale, pour les membres recrutés de force, les informateurs et petits logisticiens, non suspectés d’abus graves des droits humains.
     
  5. Organiser une visite du président de la République, des dirigeants de l’opposition et de la société civile dans les départements de l’Extrême-Nord ciblés par Boko Haram et le prochain défilé du 20 mai à Maroua. Cette visite serait l’occasion de lancer un programme de renforcement de la cohésion sociale et des liens intercommunautaires, en particulier pour lutter contre la stigmatisation de certaines communautés perçues comme proches de Boko Haram.

A la société civile, aux élus et chefs traditionnels de l’Extrême-Nord :

  1. Adopter une démarche collective et inclusive de sensibilisation au radicalisme religieux, y compris en prenant en compte les particularismes culturels, de genre et sociaux, et en mettant l’accent sur l’importance du dialogue, et des messages de tolérance et d’ouverture, au sein des familles et des espaces collectifs tels que les écoles coraniques, les mosquées, les marchés et les prisons.

Aux Etats de la sous-région :

  1. Elaborer une stratégie à moyen terme de développement du bassin du lac Tchad, en coordination avec le plan camerounais de développement de l’Extrême-Nord, et solliciter l’appui des bailleurs de fonds pour financer ces plans.

Aux bailleurs du Cameroun :

  1. Encourager, en leur garantissant un financement de moitié, les projets gouvernementaux de développement de l’Extrême-Nord et les initiatives cordonnées de la sous-région pour le développement du bassin du lac Tchad, sous réserve que des garanties suffisantes soient apportées sur l’usage approprié des fonds.

Afin d’améliorer la réponse sécuritaire face à Boko Haram

Au gouvernement camerounais :

  1. Assécher les sources de financement de Boko Haram tout en surveillant le commerce de bétail dans la région et les activités économiques autour du lac Tchad.
     
  2. Enrayer les recrutements de Boko Haram :
    1. en améliorant la coopération entre les forces armées et la population locale. Cela passe par des actions civilo-militaires et par l’enrayement des violations des droits humains commises par les forces de sécurité, notamment en sanctionnant systématiquement leurs auteurs ;
    2. en levant au cas par cas les interdictions portant sur certaines activités économiques, notamment en ce qui concerne la circulation des motos ; et
    3. en mettant en œuvre une stratégie de communication plus efficace via la mise à contribution et le soutien aux radios communautaires, par la création sur les chaînes nationales de programmes de sensibilisation diffusés à l’Extrême-Nord dans les langues locales, et par un dispositif visant à contrer la promotion du radicalisme violent sur les réseaux sociaux.
       
  3. Adapter le dispositif sécuritaire aux mutations récentes de Boko Haram et améliorer la stratégie de lutte contre les attentats-suicides, via une collaboration avec la population locale et un renseignement prévisionnel renforcés.
     
  4. Assurer une meilleure coordination entre les trois opérations militaires dans l’Extrême-Nord, y compris à travers la Force multinationale mixte, et renforcer la coopération avec le Nigéria et les autres pays du bassin du lac Tchad.
     
  5. Limiter l’usage des comités de vigilance et les démobiliser progressivement si l’affaiblissement de Boko Haram se poursuit.
     
  6. Prévoir le retour progressif des unités de police et de gendarmerie mieux équipées aux frontières, à mesure de l’affaiblissement de Boko Haram.

Aux bailleurs du Cameroun :

  1. Cofinancer l’opérationnalisation de la Force multinationale mixte, en y ajoutant un volet important de formation en droits humains en temps de guerre, et éventuellement en subordonnant ce financement au respect des droits humains par les armées de la région.

 Nairobi/Bruxelles, 16 novembre 2016

Introduction

La situation sécuritaire au Cameroun s’est dégradée depuis l’irruption sanglante de Boko Haram en 2014.[fn]Le terme « Boko Haram » est utilisé dans ce rapport pour des raisons de clarté, et étant donné son usage courant. Les sympathisants du mouvement le jugent péjoratif et ont tendance à ne pas l’utiliser. Pour plus d’informations, voir les rapports Afrique de Crisis Group N°168, Northern Nigeria : Background to Conflict, 20 décembre 2010 ; N°201, Curbing Violence in Nigeria (II) : The Boko Haram Insurgency, 3 avril 2014, et le briefing Afrique N°120, Boko Haram sur la défensive ?, 4 mai 2016.Hide Footnote Cela a créé une onde de choc dans un pays qui jusqu’alors se présentait comme un Etat stable dans une sous-région instable. L’Extrême-Nord (une des dix régions administratives du Cameroun) est le théâtre de ce conflit à dimension sous-régionale. Le présent rapport s’inscrit dans la série de publications de Crisis Group sur la menace jihadiste dans le Sahel et le bassin du lac Tchad. Il analyse l’effet de Boko Haram sur l’Extrême-Nord ; les facteurs qui ont facilité sa pénétration ; ses stratégies de recrutement, ses alliances et son influence dans le pays. Il évalue aussi les réponses du gouvernement et les répercussions de la guerre sur le pays. Le rapport est fondé sur des recherches documentaires et sur plus de 230 entretiens effectués de janvier à octobre 2016 à Yaoundé et dans dix-sept localités de l’Extrême-Nord. Un analyste de Crisis Group a également suivi les forces de défense camerounaises en mars 2016 et visité les postes avancés de l’opération Alpha et de l’opération Emergence 4 à la frontière avec le Nigéria.[fn]Hans De Marie Heungoup, « In the Tracks of Boko Haram in Cameroon », crisisgroup.org, 2 septembre 2016.Hide Footnote

Extrême-Nord : l’histoire d’une région vulnérable

Situé entre le Nord-Est du Nigéria et le Sud-Ouest du Tchad, l’Extrême-Nord est un espace historique de commerce et de transit entre les trois pays. Avec quatre millions d’habitants pour 34 263 kilomètres carrés, cette région sahélienne est la plus densément peuplée du Cameroun. La grande pauvreté en zone rurale, où vivent 85 pour cent de ses habitants, et le changement climatique ont aggravé dans les années 1990 la compétition pour l’accès aux ressources naturelles dans une région déjà en proie à des tensions communautaires et à des violences récurrentes. Boko Haram a mis en lumière et accentué les problèmes structurels.

L’Extrême-Nord : entre violences et contrebande

L’Extrême-Nord est depuis l’indépendance du Cameroun le théâtre de trafics d’armes, de pétrole et de drogue, et de diverses formes de banditisme violent. Cette insécurité permanente s’inscrit dans la longue histoire des razzias et des guerres précoloniales et coloniales dont cette région a été le terrain, et qui affectent encore les relations entre communautés. Aux tensions communautaires se sont greffés autour des années 1980 le phénomène des coupeurs de route et celui des preneurs d’otages ainsi que des conflits fonciers.

Les premiers conflits postindépendance à l’Extrême-Nord ont été communautaires, entre Kotoko et Arabes Choa ; entre Kotoko et Massa ; entre Massa et Musgum dans le Logone et Chari. Ils ont souvent été déclenchés par les luttes pour l’accès aux ressources, en particulier ceux opposant Kotoko et Arabes Choa.[fn]Depuis la période coloniale, les Kotoko et les Arabes Choa ont eu des rapports conflictuels marqués par des violences périodiques et, depuis 1992, par une compétition politique aigüe pour le contrôle des terres dans le Logone et Chari, au bénéfice des Arabes Choa du fait de leur avantage démographique. Entretiens de Crisis Group, enseignants à l’université de Maroua, Sultans de Kousseri et de Goulfey, Extrême-Nord, mars 2016. Saïbou Issa, « Arithmétique ethnique et compétition politique entre Kotoko et Arabes Choa… », Africa Spectrum, vol. 40, no. 2 (2005).Hide Footnote L’insécurité dans la zone a connu un pic dans les années 1990-2010 avec l’arrivée des ex-combattants des guerres civiles au Tchad et en République centrafricaine, qui se sont associés aux bandits locaux et ont formé des groupes de coupeurs de route de l’Est à l’Extrême-Nord. Ce banditisme plus violent et sophistiqué a mis la gendarmerie en difficulté, poussant les autorités à créer en 2001 le Bataillon d’intervention rapide (BIR).[fn]Le BIR est une force d’élite créée en 2001 pour lutter contre les coupeurs de route, et qui dépend de la présidence. Initialement constitué de 1 000 hommes, le BIR en compte plus de 7 000 aujourd’hui, répartis en cinq BIRs terrestres, des composantes navales (BIR-Delta et BIR-Côte) et aéromobile (GIRAM), des unités d’observation (GOA) et de renseignement et des unités de type forces spéciales (CAT et GRS). Entretien de Crisis Group, colonel du BIR, Maroua, mars 2016.Hide Footnote Certains coupeurs de route se sont alors mués en preneurs d’otages ou se sont associés aux braconniers.[fn]Voir Saïbou Issa, Les coupeurs de route. Histoire du banditisme rural et transfrontalier dans le bassin du lac Tchad (Paris, 2010) ; et Christian Seignobos, « Le phénomène Zarguina dans le nord du Cameroun », Afrique contemporaine, no. 239 (2011). Entretiens de Crisis Group, commandant de compagnie de Tcholliré et autorités administratives, Garoua, septembre 2014. « Au Cameroun, les massacres d’éléphants continuent », RFI, 13 mars 2012.Hide Footnote

L’Extrême-Nord se situe au croisement des frontières avec le Nigéria et le Tchad, où les différentiels monétaires et les activités douanières sont importants. C’est une zone historique de trafics de tout genre : carburant frelaté (zoua-zoua), Tramol, cannabis ou chanvre indien (drogue locale), armes, médicaments, véhicules volés et pièces détachées.[fn]Le Tramol ou Tramadol est un puissant antalgique sous forme de comprimés, fabriqué légalement en Inde, mais commercialisé illégalement au Nigéria, d’où des trafiquants l’achètent pour approvisionner les pays voisins. Courriels de Crisis Group, universitaires à Maroua, juillet 2016. Cyril Musila, « L’insécurité transfrontalière dans la zone du bassin du lac Tchad », Institut français des relations internationales (IFRI), juillet 2012.Hide Footnote Des routes de commerce parfois très anciennes côtoient des sentiers de contrebande, générant un dynamisme commercial hors du commun qui va du commerce légal au trafic de produits illégaux en passant par la contrebande de produits légaux.

Dans le département du Logone et Chari, l’un des trafics les plus importants est celui des armes légères et de petit calibre, alimenté depuis le Tchad, la Centrafrique, le Soudan et la Libye. L’Extrême-Nord est à la fois un marché et une zone de transit, d’où le grand nombre d’armes en circulation, comme en attestent les saisies opérées lors des fouilles des quartiers Dougoi à Maroua, et Mawak et Kodogo à Kousseri en 2014.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, Maroua et Mokolo, mars 2016.Hide Footnote Les autres trafics – drogue, médicaments, voitures volées et pétrole – touchent tous les départements de la région. Le trafic d’essence est plus important dans les localités frontalières du Nigéria, pays où l’essence est subventionnée. Tandis que le Tramol est souvent commercialisé à partir du Nigéria à l’Extrême-Nord, le cannabis, cultivé au Sud du Cameroun, est consommé à l’Extrême-Nord et vendu au Nigéria et dans les pays voisins.[fn]Entretiens de Crisis Group, douaniers, Yaoundé, avril 2016. « Plus de 200 kg de cannabis saisis sur la route de l’Extrême-Nord », investiraucameroun.com, 13 juillet 2016.Hide Footnote

Une région vulnérable à la pénétration de Boko Haram

L’Extrême-Nord du Cameroun présente une grande proximité avec le Nord-Est du Nigéria, sur les plans historique, religieux, socioculturel, linguistique (partage de langues véhiculaires arabe, kanuri et mandara), ethnique et commercial. Les deux régions ne sont pas séparées par une frontière au sens classique, mais partagent une zone frontalière.[fn]Il y a 1 611 kilomètres de Kousseri à Douala et 1 376 kilomètres jusqu’à Yaoundé, alors que Maiduguri (capitale de l’Etat du Borno) n’est qu’à 245 kilomètres.Hide Footnote Des deux côtés, on trouve les mêmes ethnies Kanuri, Glavda, Mandara, Arabes Choa, les mêmes familles et parfois les mêmes villages. La culture islamique leur est aussi commune, d’autant que de nombreux Camerounais étudient dans les écoles coraniques nigérianes. Elles sont enfin liées par une longue histoire, y compris de conquête d’Ousman Dan Fodio venant de Sokoto au dix-huitième siècle, et de poches importantes de résistance à ces conquêtes.[fn]Entretiens de Crisis Group, chercheurs, Maroua, mars 2016. Elridge Mohammadou, Le Royaume du Wandala ou Mandara (Tokyo, 1982).Hide Footnote Ces éléments ont facilité la pénétration de Boko Haram au Cameroun.

Indicateurs socioéconomiques au plus bas, absence de l’Etat

A l’Extrême-Nord, la pauvreté, la faible scolarisation, la fracture sociale et la faible présence de l’Etat constituent des facteurs de vulnérabilité. Avec 74,3 pour cent de sa population vivant sous le seuil de pauvreté, contre un taux national de 37,5 pour cent, l’Extrême-Nord est la région la plus pauvre du Cameroun.[fn]« Tendances, profil et déterminants de la pauvreté au Cameroun entre 2001 et 2014 », Institut national de la statistique (INS), décembre 2015, p. 43.Hide Footnote Les vulnérabilités sont plus accentuées encore dans les zones rurales, notamment les localités frontalières avec le Nigéria, le taux de pauvreté dépassant 80 pour cent dans les arrondissements de Fotokol, Kolofata et le Mayo Moskota, les plus affectés par le conflit avec Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, chercheurs à l’université de Maroua et autorités administratives, Maroua et Kousseri, mars 2016.Hide Footnote Alors que le taux net de scolarisation atteint 84,1 pour cent à l’échelle nationale en 2014, il n’est que de 46 pour cent à l’Extrême-Nord (seulement 20 pour cent dans les arrondissements frontaliers susmentionnés).[fn]« Annuaire statistique du Cameroun 2015 », INS, p. 78 ; « Rapport régional de progrès des objectifs du millénaire pour le développement : région de l’Extrême-Nord », INS, 2010. « Cameroun : examen national 2015 de l’éducation pour tous », Education pour tous, 2015. Le faible taux de scolarisation à l’Extrême-Nord ne s’explique pas que par la négligence de l’Etat, car dans certaines localités les parents optent pour l’école coranique. Les activités dominantes étant le commerce, l’agriculture, la pêche et l’élevage, ils ne perçoivent pas toujours l’utilité de l’éducation laïque, d’autant plus que la région est peu intégrée au système bureaucratique de Yaoundé. Entretiens de Crisis Group, délégué à l’enseignement secondaire, Kousseri, 23 mars 2016 ; hauts fonctionnaires originaires du Nord, Yaoundé, avril 2016.Hide Footnote Les moyennes cachent aussi des différences entre communautés. Les Kanuri ont un niveau de scolarisation particulièrement bas.[fn]Certaines élites originaires de l’Extrême-Nord évoquent une forme d’automarginalisation des Kanuri, encore tournés vers l’école coranique et réticents à l’école laïque occidentale tandis que la position des autres communautés de la région a évolué. Ceci est difficile à confirmer, mais interrogées par Crisis Group sur leurs besoins prioritaires, plusieurs familles de déplacés kanuri à Kousseri n’ont cité la scolarisation de leurs enfants qu’en dernière priorité, certaines n’en voyant pas l’utilité. Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires originaires de l’Extrême-Nord et déplacés, Yaoundé et Kousseri, 2016 ; maire de Pette, Maroua, mars 2016 ; et entretien téléphonique de Crisis Group, délégué aux enseignements secondaires du Mayo Tsanaga, mai 2016.Hide Footnote

L’Etat camerounais est en partie responsable, car pendant longtemps il a délaissé l’Extrême-Nord : faiblesse des investissements publics, du tissu industriel, des infrastructures sanitaires et du réseau routier.[fn]Les élites d’autres régions estiment que l’Extrême-Nord n’est pas la seule région délaissée et que cela ne résulte pas d’une politique de marginalisation mais du modèle de gouvernance camerounais peu tourné vers les régions périphériques. Entretiens de Crisis Group, chercheurs à la Fondation Paul Ango Ela et universitaires, Yaoundé, janvier et juin 2016.Hide Footnote Ce n’est que sur le plan sécuritaire que l’Etat s’est investi, notamment en contenant puis en endiguant dans les années 2000 le phénomène des coupeurs de route qui prenait de l’ampleur, sans toutefois détruire les réseaux de contrebande qui s’appuient sur la corruption des douaniers et des forces de sécurité.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, douaniers et officiers de la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE), Maroua, Mora, Kousseri et Yaoundé, mars et avril 2016. Plusieurs témoignages soulignent que des douaniers soudoient des responsables à Yaoundé pour se faire affecter à l’Extrême-Nord. Entretiens de Crisis Group, officiers de police, douaniers et ancien contrebandier de carburant, Extrême-Nord, Yaoundé, mars et avril 2016.Hide Footnote Avant l’élection présidentielle de 2011, des élites locales ont fourni des cartes d’identité à des milliers de résidants des localités frontalières sans se soucier de leur nationalité, comptant les faire voter pour le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, le parti au pouvoir), et facilitant ainsi l’acquisition de pièces administratives par des bandits et des membres non camerounais de Boko Haram.[fn]La possession de plusieurs cartes d’identité nationale est assez courante dans la région du lac Tchad. Plusieurs membres nigérians et tchadiens de Boko Haram arrêtés détenaient des pièces officielles camerounaises. Entretiens de Crisis Group, policiers, gendarmes, autorités administratives et habitants, Mora et Kousseri, mars 2016.Hide Footnote

Ces négligences ont créé chez une frange de la population locale un sentiment d’abandon. Il n’est pas partagé par tous, car en dépit de la faible présence de l’Etat, l’Extrême-Nord n’est pas sous-représenté au sein du gouvernement et de la haute administration, le modèle d’équilibre géopolitique permettant une distribution des postes entre les élites des dix régions.[fn]Dix des 60 membres du gouvernement sont originaires de l’Extrême-Nord. Cette région est un vivier électoral pour le régime qui y réalise habituellement ses meilleurs scores. Entretiens de Crisis Group, universitaires, élites administratives et sécuritaires originaires de l’Extrême-Nord, Yaoundé et Maroua, février-avril 2016.Hide Footnote Le vice-Premier ministre, le ministre des Finances et le président de l’Assemblée nationale en sont originaires. Mais l’élite est vieillissante : la grande majorité des membres du gouvernement venant de l’Extrême-Nord ont plus de 60 ans, alors que l’âge médian est de dix-huit ans au niveau national. La fracture entre les générations est patente ; les jeunes accusent les plus âgés de « bouffer » l’argent destiné aux plans d’urgence pour la région.[fn]Entretiens de Crisis Group, étudiants et groupes de jeunes, chercheurs à l’institut supérieur du Sahel et journalistes originaires de l’Extrême-Nord, Yaoundé et Maroua, février-juillet 2016.Hide Footnote

Une tradition islamique soufie soumise à la concurrence

Boko Haram a pu exploiter la présence à l’Extrême-Nord d’un islam « rigoriste » ou « intégriste ».[fn]L’expression « islam rigoriste » est contestée par des chercheurs et islamologues locaux qui lui préfèrent celle d’« islam intégriste ». Entretiens de Crisis Group, Adamaoua et Extrême-Nord, 2014-2016. A l’Extrême-Nord, la très grande majorité des musulmans, y compris intégristes, rejettent Boko Haram. Il faut donc se garder des corrélations directes entre islam rigoriste (salafisme et wahhabisme) et terrorisme. Cependant, les principaux dirigeants de Boko Haram se revendiquent du salafisme jihadiste et ont recruté dans les localités et groupes sociaux où l’islam rigoriste prédomine. Entretiens de Crisis Group, universitaires et islamologues, Maroua et Kousseri, mars 2016. Elodie Apard, « Les mots de Boko Haram : les prêches de Mohammed Yusuf sur le jihad obligatoire », Le Monde, 29 avril 2016 ; Mohammed Youssouf, Hazihi Aqeedatun wa Minhaju Da’ awatuna (Maiduguri, 2009).Hide Footnote Musulmans et chrétiens constituent chacun environ deux cinquièmes de la population, et les animistes un cinquième.[fn]En l’absence de statistiques officielles, Crisis Group s’est appuyé sur une vingtaine d’entretiens à l’Extrême-Nord avec des autorités administratives, des chercheurs et des journalistes et à croisé les résultats pour parvenir à cette estimation.Hide Footnote Cette moyenne dissimule des aires de concentration musulmane, comme Maroua et les localités frontalières au Nigéria telles que Fotokol, Amchidé, Kerawa et Ashigashia.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, Extrême-Nord, mars 2016.Hide Footnote

L’islam au Cameroun, syncrétique et issu du soufisme, est considéré comme « tolérant ».[fn]Le soufisme, branche ésotérique du sunnisme, est arrivé en Afrique subsaharienne au treizième siècle et s’est développé sous forme de confréries. Certains islamologues contestent la présupposée tolérance du soufisme, citant les jihads menés dans l’Afrique de l’Ouest précoloniale par des chefs soufis. Mais ces 50 dernières années, aucun réveil islamique ou mouvement jihadiste ne s’en est inspiré, et les courants soufis sont devenus partie intégrante des institutions étatiques, ce qui pourrait expliquer leur non-violence. Entretiens de Crisis Group, islamologues, Ngaoundéré, Garoua et Maroua, septembre 2014 et mars 2016. Donal Cruise O’Brien, « La filière musulmane : confréries soufies et politique en Afrique noire », Politique Africaine, no. 4 (1981), p. 7-30 ; Hamadou Adama, L’islam au Cameroun : entre tradition et modernité (Paris, 2004).Hide Footnote Toutefois, des courants fondamentalistes se sont implantés depuis les années 1980. A l’Extrême-Nord, la tijaniyya (confrérie soufie) majoritaire est concurrencée à la fois par un sunnisme syncrétique, historiquement proche des pouvoirs politiques, considéré comme modéré et dominé par le rite malékite, et par une version rigoriste ou intégriste du sunnisme inspirée par le wahhabisme et le salafisme, portée par des prédicateurs et diffusées via des CD et cassettes vendus sur les marchés ou circulant par Bluetooth, Facebook ou WhatsApp.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°229, Cameroun : la menace du radicalisme religieux, 3 septembre 2015. Avec la lutte contre Boko Haram, la vente sur les marchés a diminué, mais les contenus circulent beaucoup par internet. La majorité des imams gérant les plateformes WhatsApp et Facebook seraient basés à Bertoua (Est), Maroua et Kousseri. Observations de Crisis Group, marchés de Ngaoundéré, Maroua et Kousseri, septembre 2014-mars 2016 ; et entretiens, notables peul de Garoua, Yaoundé, 2016. Il existe peu de mosquées estampillées wahhabites ou salafistes à l’Extrême-Nord, mais on y observe une modification subtile des pratiques sociales et religieuses des musulmans sous l’influence des prédicateurs nigérians et des milliers de Camerounais ayant étudié en Egypte, au Soudan, en Arabie saoudite ou au Nigéria. Entretiens de Crisis Group, chercheurs, imams, lamido (chef traditionnel de Premier degré) de Maroua, sultans de Kousseri et Goulfey, mars 2016.Hide Footnote Bien que les courants rigoristes soient faibles à l’Extrême-Nord, ils sont prégnants dans les localités frontalières précitées ainsi qu’à Maroua.[fn]Un imam dit wahhabite a été interdit de prêche en 2012 à Maroua. Rencontré par Crisis Group, il est plutôt sunnite intégriste. Entretien de Crisis Group, Maroua, mars 2016. Les différents courants islamiques présents à l’Extrême-Nord sont par ordre d’importance : le sunnisme (y compris des sous-groupes soufis comme la tijaniyya), le salafisme, le wahhabisme, les Tablighs, les Ikhwans et le chiisme. Entretiens de Crisis Group, imams, Maroua, Kousseri, 2016.Hide Footnote

Cette diffusion du rigorisme doit aussi au mouvement Ahali Suna, qui s’est attelé dans les années 2000 à la propagation d’une interprétation littérale du Coran à Yaoundé et à l’Extrême-Nord.[fn]L’éphémère mouvement Ahali Suna a été popularisé par les commerçants haoussa nigérians dans le quartier Briqueterie à Yaoundé, à Maroua, Kousseri et les localités frontalières de l’Extrême-Nord. Entretiens de Crisis Group, imams et chefs traditionnels, Maroua et Kousseri, 2016.Hide Footnote L’islam du Nord-Est nigérian, que de nombreux musulmans camerounais considèrent comme une Mecque toute proche, a une forte influence à l’Extrême-Nord : la tijaniyya locale demeure sous l’influence des confréries soufies de Yola (capitale de l’Etat de l’Adamawa au Nigéria), tandis que d’autres branches du sunnisme sont sous l’influence des grands modibo (marabouts) de Maiduguri.[fn]Les CD des prédicateurs nigérians Sheikh Jaffar Adam et Mohamed Awal Adam Albani, notamment, sont vendus dans l’Extrême-Nord. Observations de Crisis Group, 2016.Hide Footnote Les modibo nigérians ont toujours circulé dans le grand Nord du Cameroun et en 2014, on voyait encore leurs portraits dans les cars de brousse à travers la région.

Le délaissement de l’Etat aidant, les vulnérabilités socioéconomiques sont apparues : pauvreté aigüe, faible scolarisation, fracture sociale et générationnelle.

Certains jeunes ayant étudié au Nigéria, Soudan ou au Moyen-Orient entrent en conflit avec les vieux imams qu’ils surclassent dans leur connaissance du Coran et de la langue arabe. Ils accusent l’ancienne génération de pratiquer un islam teinté de traditions locales et d’innovations et réclament des responsabilités dans les mosquées importantes.[fn]Entretien de Crisis Group, lamido de Maroua, mars 2016.Hide Footnote Ces clivages comportent une base sociale. En effet, pour nombre de ces jeunes, les postes d’imams sont souvent la seule voie d’insertion sociale, car leurs diplômes islamiques ne sont pas reconnus par l’Etat. Cela génère des frustrations, les poussant à créer leurs propres mosquées et à plus de radicalité dans leurs prêches.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires originaires de l’Adamaoua, Yaoundé, février 2016 ; lamido de Maroua, imams, jeunes revenus du Soudan et d’Arabie saoudite, Extrême-Nord, mars 2016.Hide Footnote

Bien avant les attaques de Boko Haram, l’Extrême-Nord, en proie à des contrebandes et au banditisme, était déjà une préoccupation sécuritaire pour l’Etat camerounais. Les affrontements communautaires, souvent sur la base d’anciennes rivalités ethniques et luttes précoloniales, et l’instabilité du Tchad et de la Centrafrique voisins ont alimenté les circuits de contrebandes et accentué cette insécurité. Le délaissement de l’Etat aidant, les vulnérabilités socioéconomiques sont apparues : pauvreté aigüe, faible scolarisation, fracture sociale et générationnelle. L’économie régionale a ensuite été paralysée au début du conflit, favorisant le recrutement de milliers de jeunes par Boko Haram.

La pénétration de Boko Haram à l’Extrême-Nord L’implantation de Boko Haram

Si des groupes jihadistes nigérians ont pu exercer une petite influence à l’Extrême-Nord dès 2004, Boko Haram ne s’y est implanté qu’à partir de 2009. A partir de 2014, le mouvement jihadiste a attaqué de façon frontale le Cameroun, à mesure que le gouvernement démantelait ses réseaux et ses cellules.

2004-2013 : des premières traces à l’implantation

Les premières traces de Boko Haram au Cameroun remontent au moins à 2009.[fn]Selon un responsable de la Sécurité d’Etat nigériane interviewé par Radio France Internationale (RFI), Mohammed Youssouf avait affirmé durant un interrogatoire en 2009 que ses armes provenaient du Tchad, du Cameroun et du Niger. Musa Tanko, qui se présente comme le porte-parole de Boko Haram, a déclaré en 2010 que les priorités de l’organisation étaient le Nigéria, le Cameroun et le Tchad. www.rfi.fr consulté le 17 février 2014. Cet entretien n’est plus disponible sur ce site. « Le Nord-Cameroun sert-il de base arrière de Boko Haram ? », L’œil du Sahel, 25 juillet 2011.Hide Footnote Sa présence avant cette date demeure discutée et est surtout évoquée du côté nigérian.[fn]Aucune des sources administratives et sécuritaires rencontrées par Crisis Group n’a été en mesure de confirmer une présence de Boko Haram à l’Extrême-Nord avant 2009. Mais des témoignages d’anciens membres l’accréditent. « Motivations and Empty Promises: Voices of Former Boko Haram Combatants and Nigerian Youth », Mercy Corps, avril 2016 ; « Joining and Leaving Boko Haram : Perspectives from Former Members », Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), 8 juin 2015.Hide Footnote En septembre 2004, à la suite des affrontements contre la police nigériane à Bama et Gwoza, plusieurs futurs membres de Boko Haram auraient fui et trouvé refuge dans la partie camerounaise des monts Mandara, notamment à Gossi et dans le Mayo Moskota.[fn]Rapport de Crisis Group, Northern Nigeria: Background to Conflict, op. cit., p. 40. Entretiens de Crisis Group, comités de vigilance, Tourou, octobre 2016.Hide Footnote Selon la Sécurité d’Etat nigériane, l’intérêt de Boko Haram pour le Cameroun remonterait à 2006. Khaled al-Barnawi – qui dirigera par la suite le groupe jihadiste Ansaru, né en 2012 d’une scission de Boko Haram – aurait dès lors recruté des Camerounais au sein des Talibans du Nigéria et constitué en 2007 le premier réseau logistique de la secte.[fn]Barnawi a été arrêté en avril 2016 par les forces de sécurité nigérianes dans l’Etat de Kogi, loin du Cameroun. « Le Nord-Cameroun sert-il de base arrière de Boko Haram ? », op. cit. ; « Nigéria : le chef du groupe islamiste Ansaru arrêté », Le Monde, 3 avril 2016.Hide Footnote En 2009, à la suite des premiers affrontements massifs entre les partisans de Boko Haram et les forces nigérianes dans l’Etat du Borno, qui ont fait 800 morts dans les rangs du groupe, dont son fondateur Mohammed Youssouf, des rescapés ont séjourné ou transité par l’Extrême-Nord.[fn]La plupart auraient séjourné à Amchidé, Fotokol, Mora, Kousseri et Maroua en 2009-2010, tandis que d’autres sont passés par ces mêmes villes pour se rendre au Tchad et au Soudan. Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et universitaires, Maroua, Mora, Fotokol, Kousseri, mars-mai 2016. Voir les rapports de Crisis Group, Cameroun : la menace du radicalisme religieux, op. cit. ; et Curbing Violence in Nigeria (II), op. cit.Hide Footnote

A cette période, Boko Haram ne menait probablement pas d’activités de prosélytisme ni de recrutement dans les localités frontalières de l’Extrême-Nord qui constituaient principalement une zone de repli. Mais les services nigérians affirmaient déjà que le pays servait de base arrière au groupe et avaient alerté les autorités camerounaises.[fn]Entretiens de Crisis Group, officiers des renseignements, Yaoundé, avril 2016.Hide Footnote

Les premiers prêches d’imams liés à Boko Haram dans les mosquées à l’Extrême-Nord datent de 2010 et les premiers recrutements, par quelques salafistes locaux séduits par Boko Haram, sont attestés en 2011. Mahamat Abacar Saley prêchait ainsi dans les mosquées de l’arrondissement de Goulfey. Il recrutera plus tard huit jeunes radicalisés et deviendra l’émir de Boko Haram dans la zone d’Afadé.[fn]Mahamat Abacar Salay est un Kotoko originaire de Goulfey. Après des études au Tchad, au Soudan et à Maiduguri, au Nigéria, il est revenu à l’Extrême-Nord en 2010, puis a commencé à prêcher dans les mosquées en 2011. Entretiens de Crisis Group, sous-préfet, sultan et hauts fonctionnaires originaires de Goulfey, Yaoundé et Goulfey, février-mars 2016.Hide Footnote La présence de recruteurs et logisticiens du groupe dans le Mayo Tsanaga est avérée à partir de 2011.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, Extrême-Nord ; universitaires, Maroua, mars 2016.Hide Footnote Le prosélytisme du groupe s’est d’abord appuyé sur la diffusion des prêches de Mohammed Youssouf, sur des prêches d’imams locaux sympathisants de la secte, et sur la circulation de ses prêcheurs le long de la frontière.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants et commerçants, Extrême-Nord, avril 2016 ; autorité administrative, Mokolo, mars 2016. Bulletin quotidien de renseignement, 12 novembre 2011.Hide Footnote

Des Camerounais revenus de leurs études au Nigéria et au Soudan ont également joué un rôle, certains s’étant radicalisés à l’étranger.[fn]Boko Haram aurait recruté des étudiants dans certains instituts islamiques soudanais à partir de 2009. Un ancien étudiant camerounais au Soudan raconte avoir vu certains camarades nigérians et camerounais se radicaliser et les premières cellules se constituer après la mort de Yusuf. Plus tard, certains de ces jeunes ont rejoint le Nigéria pour le jihad, tandis que d’autres sont restés au Soudan comme recruteurs. Entretien de Crisis Group, Maroua, mars 2016.Hide Footnote A Kerawa et Ganse, le prosélytisme a surtout été le fait des jeunes revenus de Bama au Nigéria, qui lors des rencontres éducatives invitaient leurs amis à rejeter l’école occidentale, la Constitution et l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, comité de vigilance et habitants, Kerawa, avril 2016.Hide Footnote Durant la même période, des prédicateurs nigérians liés à Boko Haram se déplaçaient dans le Mayo Sava et le Mayo Tsanaga lors des cérémonies de baptême et certains parents leur confiaient leurs enfants.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, Maroua et Mokolo, mars 2016.Hide Footnote

En 2012, des dizaines de milliers de réfugiés nigérians sont arrivés à Zlevet, Kolofata et Fotokol. Des réfugiés ont séjourné à Kerawa jusqu’à ce qu’en 2014, leur volonté d’imposer leurs idées à la population locale provoque un affrontement, et que des caches d’armes soient découvertes.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs de quartiers et comité de vigilance, Kerawa, avril 2016.Hide Footnote Selon des sources locales, des sympathisants de Boko Haram se trouvaient parmi eux. A Kolofata, certains réfugiés étaient des recruteurs, qui s’infiltraient dans les causeries de jeunes et proposaient aux plus vulnérables d’approfondir la science islamique au Nigéria.[fn]Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et lamido de Kolofata, mars-avril 2016.Hide Footnote

En 2012 ont débuté les incursions des combattants venus du Nigéria et la création de cellules à l’Extrême-Nord. Les autorités traitaient le phénomène comme du banditisme, bien que des habitants de Goulfey et de Kousseri leur aient signalé qu’il s’agissait de Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorité administrative, ONGs locales et habitants, Extrême-Nord, mars 2016.Hide Footnote C’est aussi en 2012 que le groupe a exigé, via des tracts envoyés aux autorités et aux populations à Amchidé, Fotokol et Kousseri, la fermeture des bars et l’application de la Charia, et menacé des commerçants et transporteurs de représailles s’ils ne contribuaient pas financièrement au jihad.[fn]« Fotokol : Boko Haram exige la fermeture des bars et des auberges », L’œil du Sahel, 5 novembre 2012 ; « Boko Haram chasse les évangélistes d’Amchidé », L’œil du Sahel, 7 janvier 2013. Entretiens de Crisis Group, commerçants et transporteurs, Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote

Boko Haram a donc constitué l’essentiel de son réseau logistique à l’Extrême-Nord entre 2010 et 2014, en s’appuyant notamment sur d’anciens contrebandiers et trafiquants, des commerçants et transporteurs auxquels étaient proposées des sommes importantes pour servir de logisticiens ou ravitailleurs.[fn]Plusieurs assassinats à Kousseri en 2011 et 2012 ont visé des commerçants et transporteurs ayant accepté l’appui financier de Boko Haram sans pour autant ravitailler la secte comme prévu. Entretiens de Crisis Group, commerçants, transporteurs et agents de la surveillance du territoire, Kousseri, Fotokol, Amchidé, Mora, mars-avril 2016.Hide Footnote Kousseri, le chef-lieu du département du Logone et Chari, était la principale base logistique : logisticiens, caches d’armes, change d’argent, fabrication de fausses pièces d’identité et impression de matériel de propagande.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs traditionnels, Extrême-Nord, mars 2016.Hide Footnote Le Mayo Sava, proche des fiefs de Boko Haram dans le Borno, était le plus important foyer de recrutement entre 2012 et 2014.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs traditionnels et autorités administratives, Mora, mars 2016.Hide Footnote La fourniture en carburant et denrées alimentaires avait lieu dans le Mayo Tsanaga et le Diamaré. Boko Haram utilisait aussi les monts Mandara comme espace de repli et couloirs d’approvisionnements en denrées et carburant.[fn]Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et autorités administratives, Maroua, Mokolo, Ldamang et Mabass, mars 2016.Hide Footnote

2014-2016 : un conflit ouvert

Depuis mars 2014, l’Extrême-Nord est le théâtre d’une guerre ouverte. Boko Haram a mobilisé au cours d’une quinzaine de batailles des centaines de combattants, des véhicules blindés et des 4 x 4 équipés d’armes lourdes. Après une phase conventionnelle de mars 2014 à juin 2015, le groupe a privilégié la pause d’engins explosifs improvisés (IEDs) puis les attentats-suicides, dont la fréquence a diminué après un pic début 2016.[fn]Toutes attaques confondues, Boko Haram a fait 88 morts en janvier 2016, 79 en février, 23 en mars, seize en avril, treize en mai, 31 en juin, dix-huit en juillet et une trentaine en août et septembre.Hide Footnote

Les soldats camerounais font face à un ennemi aux tactiques multiples : partant à l’assaut à mille ou à dix, employant un large éventail de modes opératoires et ciblant parfois simultanément des villes dans différents départements. Depuis juillet 2015, le groupe armé, apparemment affaibli ou ayant perdu sa capacité à mener une guerre frontale, combine embuscades et coups de main contre des postes militaires, opérations de pillage et représailles contre les comités de vigilance, les collaborateurs de l’armée ou de l’Etat. Il multiplie aussi les attentats-suicides.[fn]Au moins vingt attentats-suicides ont été déjoués sans faire de victimes, seize ont tué uniquement les kamikazes et 52 ont fait d’autres victimes. Bilan établi par Crisis Group sur la base des sources ouvertes et des entretiens avec les forces de sécurité et les autorités administratives. Briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote Boko Haram a d’abord commis des massacres de masse dans les localités identifiées comme collaborant avec le gouvernement, évitant d’attaquer celles où il avait une base. Mais à mesure des déconvenues et du ralliement des populations aux forces camerounaises, les attaques sont devenues indiscriminées.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires et journalistes de l’Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote

Le premier affrontement date du 2 mars 2014 : un militaire camerounais et six membres de Boko Haram ont été tués à Wouri-Maro près de Fotokol.[fn]« Fotokol : le film des affrontements entre l’armée et Boko Haram », L’œil du Sahel, 7 mars 2014.Hide Footnote Sous la pression du Nigéria et face à des incursions le long de la frontière, le Cameroun a commencé à démanteler les caches d’armes de Boko Haram, ce qui a poussé le mouvement jihadiste, qui initialement n’avait probablement pas d’agenda politique et de projet d’expansion territoriale au Cameroun, à durcir sa position.[fn]Entre 2012 et 2015, une vingtaine de caches d’armes de Boko Haram ont été découvertes à Kousseri, Fotokol, Waza, Amchidé, Goulfey, Blangoua et Makary. Elles comprenaient des dizaines de fusils AK47, des munitions, des grenades, des RPG7 et dans un cas des batteries anti-aériennes. Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et officiers des renseignements, Extrême-Nord et Yaoundé, 2015-2016. « Extrême-Nord : un réseau d’approvisionnement de Boko Haram démantelé », L’œil du Sahel, 22 octobre 2012.Hide Footnote Boko Haram a alors multiplié des attaques contre les localités frontalières, tout en demandant à la population, dans des tracts, de ne pas coopérer avec l’armée.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants des localités frontalières, Extrême-Nord, avril-mai 2016.Hide Footnote L’attaque spectaculaire du camp de l’entreprise chinoise Sinohydro à Waza en mai 2014 a finalement poussé le Cameroun à déclarer la guerre à Boko Haram et à déployer un premier renfort de 700 soldats du BIR à l’Extrême-Nord.[fn]« Dix ouvriers chinois enlevés par Boko Haram au nord du Cameroun », Le Monde, 19 février 2014. Boko Haram a saisi 1 500 kilogrammes de TNT, enlevé dix chinois et tué deux soldats du BIR. Entretien de Crisis Group, autorité administrative, mars 2016.Hide Footnote En juillet 2014, l’enlèvement de l’épouse du vice-Premier ministre, des membres de sa famille et du maire de la ville de Kolofata a conduit au déploiement de 3 000 soldats additionnels.[fn]Dix-sept personnes ont été enlevées et treize tuées dont deux militaires. Entretien de Crisis Group, proche du vice-Premier ministre, Yaoundé, avril 2016.Hide Footnote

Depuis mars 2014, le conflit a fait au moins 125 morts et plus de 200 blessés au sein des forces de sécurité et au moins 1 400 morts parmi les civils. Boko Haram aurait enlevé plus de 1 000 personnes, dont une majorité de femmes et de filles, au cours de plus d’une centaine d’attaques : certaines ont été utilisées pour commettre des attentats-suicides, d’autres ont été mariées de force aux membres du groupe.[fn]Dans le seul arrondissement du Mayo Moskota, plus de 200 personnes ont été tuées (et 39 écoles fermées) ; dans celui de Kolofata plus de 350 ; et dans celui de Fotokol plus de 550. Bilan établi par Crisis Group à partir de sources ouvertes et d’entretiens.Hide Footnote Les forces de défense estiment avoir tué environ 2 000 et arrêté au moins 970 mem- bres présumés du groupe.[fn]Entretien de Crisis Group, porte-parole du ministère de la Défense, Yaoundé, juin 2016. En se fondant sur les sources ouvertes et les communiqués gouvernementaux, Crisis Group estime à environ 2 300 les membres de Boko Haram tués par l’armée camerounaise. Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et personnel pénitentiaire, Yaoundé et Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote

Les localités limitrophes des villes nigérianes contrôlées par Boko Haram et des îles du lac Tchad sont les plus touchées par les attaques du groupe jihadiste. Certaines villes nigérianes contrôlées par Boko Haram comme Banki, Dilbe, Bama, Gambaru, Ngoshi faisaient partie du Cameroun à l’époque coloniale et même après l’indépendance.[fn]Elles ont été détachées du Cameroun un an après l’indépendance à la suite du référendum de 1961. Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°160, Cameroun : Etat fragile ?, 25 mai 2010. Entretiens téléphoniques de Crisis Group, forces de sécurité camerounaises et chercheurs nigérians, juillet 2016.Hide Footnote Amchidé et Fotokol, villes commerciales importantes attaquées pour leur situation géographique qui pouvait conférer à Boko Haram un avantage opérationnel, ont été détruites et vidées des trois quarts de leurs habitants, tués ou déplacés.[fn]Du 5 au 7 février 2015 à Fotokol, Boko Haram a mobilisé environ 1 000 combattants, dont 300 ont été tués. Sept soldats camerounais, dix-sept soldats tchadiens et environ 400 civils ont été tués, dont 78 brûlés dans les mosquées. Entretiens de Crisis Group, Fotokol, avril 2016. « In the Tracks of Boko Haram in Cameroon », op. cit.Hide Footnote En 2014, Boko Haram cherchait clairement à prendre le contrôle de villes pour les rattacher au califat proclamé au Nigéria, et a même hissé son drapeau à Kerawa, Ashigashia et Balochi, sans les contrôler plus d’une journée.[fn]Hormis Amchidé et les trois villes susmentionnées, plusieurs localités dans les arrondissements de Hilé Alifa, Darak, Makary et du Mayo Moskota ont été contrôlées plusieurs jours par Boko Haram en raison de l’absence ou des difficultés d’accès des forces de sécurité. Entretiens de Crisis Group, Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote

Les attaques ont porté sur les zones majoritairement musulmanes. Des chrétiens, nombreux dans l’Extrême-Nord, ont été ciblés en 2014 et 2015 : lors du massacre de Fotokol en février 2015, les insurgés disaient chercher les chrétiens, et des incendies d’églises ont eu lieu dans le Mayo Sava et le Mayo Tsanaga.[fn]Les principaux incendies d’églises ont eu lieu à Amchidé, Gouzda-Vreket et Beljoel. Entretiens de Crisis Group, habitants et déplacés, Mokolo, Mora et Kousseri, mars 2016.Hide Footnote Mais ces cas sont limités par rapport au nombre de mosquées brûlées, d’imams et de fidèles musulmans tués au nom de la lutte contre les faux musulmans.

Les lieux ciblés évoluent avec les saisons. Si en saison sèche (novembre à mai), le département du Logone et Chari (en particulier les îles du lac Tchad, Fotokol et Dabanga) est le plus attaqué en raison de l’assèchement des rivières, en saison des pluies (juin à octobre) le Mayo Sava et le Mayo Tsanaga sont ciblés. La saison des pluies donne aussi l’occasion à Boko Haram de renforcer ses bases et camps d’en-trainement aux frontières du Logone et Chari et de s’installer pour recruter dans des îles camerounaises du Lac Tchad, à l’accès difficile. Boko Haram profite de la montée des eaux pour faire passer des armes par les îles de Tchol, Goulfey et Darak ou les micro-îles inondables du lac, non répertoriées.[fn]Certaines micro-îles portent des surnoms comme Afghanistan, Pakistan ou encore Tora Bora. Entretiens de Crisis Group, élites de Hilé Alifa et Makary, mars 2016.Hide Footnote

Lorsqu’il s’agissait des batailles (offensives importantes pouvant se dérouler sur un ou deux jours et visant à conquérir une base militaire ou une localité stratégique), Boko Haram mobilisait 250 à 800 combattants et dans quelques cas un millier, majoritairement des Nigérians, suivis de Camerounais et de Tchadiens. Des Maghrébins ont été tués durant des assauts contre les positions du BIR à Fotokol et de la Brigade d’infanterie motorisée à Ashigashia.[fn]La présence de Maghrébins comme formateurs et combattants au sein de Boko Haram est confirmé par d’anciens otages, d’anciens membres de Boko Haram et les soldats du BIR. Entretiens de Crisis Group, officiers du BIR et anciens otages, 2016 ; et entretiens d’un analyste de Crisis Group dans une fonction précédente, membres de Boko Haram détenus à Maroua, 2014.Hide Footnote Les chefs opérationnels portaient des gilets pare-balles et utilisaient des talkies walkies. Le premier assaut était donné par les combattants expérimentés (armés de RPG, mitrailleuses et AK 47) disposant de véhicules blindés, de véhicules 4 × 4 et de pick-up armés de mitrailleuses, le plus souvent conduits par des Tchadiens. Suivait l’attaque de centaines de « crieurs » (jeunes combattants criant Allahu Akbar armés d’AK47) à moto ou à pied.[fn]Entretiens de Crisis Group, soldats camerounais, Tourou, Mabass, Kolofata et Amchidé, 2016.Hide Footnote

S’agissant des attaques régulières, celles ciblant l’armée étaient conventionnelles et mobilisaient 50 à 200 insurgés, celles contre les villages en mobilisaient entre cinq et 50. Elles se sont souvent accompagnées d’enlèvements. De janvier 2014 à septembre 2016, sur environ 565 incursions de Boko Haram au Cameroun (dont 464 attaques et enlèvements identifiés par Crisis Group), l’armée a été ciblée 71 fois (dont 43 attaques conventionnelles).[fn]Bilan établi par Crisis Group à partir des sources ouvertes et des entretiens avec les autorités administratives et les forces de sécurité. « Violations and Abuses Committed by Boko Haram and the Impact on Human Rights in the Affected Countries », Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, 29 septembre 2015 ; les numéros 629, 673, 695 et 747 de l’œil du Sahel ; et « Cameroun. Boko Haram : 1200 morts depuis 2013 », BBC, 15 janvier 2016.Hide Footnote

Boko Haram a commencé à poser des IEDs lorsqu’il a subi des défaites et ressenti le besoin de contrer la mobilité et la vitesse avec laquelle réagissaient les forces de défense en cas d’attaque.[fn]Entretien de Crisis Group, haut gradé du BIR, Kolofata, mars 2016.Hide Footnote Depuis octobre 2014, 37 IEDs ont été désarmés par l’armée à l’Extrême-Nord, 24 ont explosé au passage de véhicules militaires et deux ont tué des civils.[fn]Bilan établi par Crisis Group à partir des données fournies par le BIR-Alpha, Emergence 4 et sources ouvertes.Hide Footnote Les attentats-suicides ont obéi aux mêmes constantes que les attaques régulières et ont majoritairement ciblé les localités frontalières, les marchés et les mosquées, tuant essentiellement des civils. Aucun attentat n’a touché une église. Ils ont été particulièrement nombreux en janvier et février 2016. Perpétrés en majorité par des jeunes filles, ils ont fait au moins 290 morts et plus de 800 blessés de juillet 2015 à octobre 2016.

Recrutement et financements de Boko Haram Le recrutement

Depuis 2011 au moins, entre 3 500 et 4 000 Camerounais, très majoritairement des hommes, auraient rejoint Boko Haram comme combattants, marabouts et logisticiens. Davantage auraient été sympathisants du groupe, surtout au plus fort du conflit. Peu ont néanmoins atteint les sphères dirigeantes.

Les Camerounais de Boko Haram sont très majoritairement de jeunes hommes, peu ou pas scolarisés et issus de familles pauvres. On y retrouve cependant des fils d’imams et de chefs traditionnels, des jeunes scolarisés jusqu’au lycée et des enfants de commerçants nantis.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens otages et habitants des localités frontalières, Extrême-Nord, mars-mai 2016.Hide Footnote Boko Haram a utilisé l’incitation socioéconomique, l’idéo-logie et la religion, la contrainte et/ou la persuasion. Dans quelques cas, le goût de l’aventure et la vengeance personnelle ont joué un rôle. Certaines personnes signalent également la présence de femmes ayant rejoint volontairement le mouvement et agissant dans la logistique et le renseignement. Il s’agirait souvent de femmes et sœurs de jihadistes ou de femmes en quête d’ascension sociale.[fn]Entretiens de Crisis Group, réfugiés, acteurs humanitaires et forces de sécurité, Minawao et Mora, mars-mai 2016. « Mayo Sava : 9 femmes de Boko Haram arrêtée par l’armée », L’œil du Sahel, 17 décembre 2015.Hide Footnote

Les recrutements les plus importants se sont déroulés entre 2013 et 2014. Les recrutements, bien que concentrés dans les zones frontalières et les trois départements les plus touchés, ont aussi concerné Maroua et probablement des villes plus au sud comme la capitale Yaoundé, ou Bertoua et Foumban où des agents recruteurs de Boko Haram se seraient déplacés.[fn]« L’enrôlement des jeunes dans les groupes armés au Cameroun », Dynamique mondiale des jeunes, Yaoundé, novembre 2015.Hide Footnote

Boko Haram a exploité les vulnérabilités locales susmentionnées. A des jeunes désœuvrés en quête d’identité, il a fourni un travail rémunéré, légitimé par la religion, et fait miroiter une ascension sociale. Il a su exploiter les conflits générationnels, montant les enfants contre les parents.[fn]Il a été demandé à des recrues de tuer leurs parents. Ceux qui l’ont fait sont montés plus vite en grade, ayant prouvé leur dévouement à Allah et à Boko Haram. L’imam de la mosquée centrale de Kerawa et plusieurs parents ont été tués par leurs propres enfants. Entretiens de Crisis Group, notables, Kerawa, avril 2016. Cependant, certains membres demeurent attachés à leurs familles auxquelles ils téléphonent souvent pour prendre des nouvelles. Entretiens de Crisis Group, mem-bres de Boko Haram détenus à Maroua, familles de membres de Boko Haram, Extrême-Nord, mars-juin 2016.Hide Footnote Les affinités ethniques transnationales ont joué un rôle important. La mémoire des empires du Kanem-Bornou ou du Wandala demeure très forte dans la région et constitue un terreau fertile pour faire prospérer des idéologies anti-occidentales. Dans plusieurs localités, Boko Haram a recruté parmi les communautés kanuri en passant par les liens existant entre les familles et les groupes de pairs.[fn]Des membres de Boko Haram basés au Nigéria téléphonent souvent à leurs frères et amis ou communiquent par WhatsApp pour leur proposer de rejoindre le mouvement ou leur demander de l’argent ou des denrées alimentaires. Entretiens de Crisis Group, ONGs locales et familles de membres de Boko Haram, Extrême-Nord, mars-mai 2016.Hide Footnote Toutefois, les recherches de Crisis Group n’ont pas relevé un élément ethnique fort dans les choix stratégiques de Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants et universitaires, Extrême-Nord, mars 2016. Christian Seignobos, « Boko Haram : innovation guerrière depuis les monts Mandara », Afrique contemporaine, vol. 4, no. 252 (2014), p. 149-169.Hide Footnote

Une fois recrutés, ils sont (re)endoctrinés, drogués au Tramol, et plutôt payés en fonction du succès des opérations.

La grande majorité des recrues camerounaises ont rejoint la secte pour des raisons socioéconomiques. Boko Haram leur offre une moto, une prime de recrutement (entre 300 et 2 000 dollars) et promet un salaire (entre 100 et 400 dollars) pendant les premiers mois, en plus d’une importante somme d’argent à la famille du combattant en cas de décès au combat. Une fois recrutés, ils sont (re)endoctrinés, drogués au Tramol, et plutôt payés en fonction du succès des opérations. Les promesses financières sont accompagnées de promesses sociales. Pour la majorité des jeunes hommes de la zone, le mariage est une condition sine qua non de la réussite sociale, et Boko Haram a souvent pourvu des épouses à ses combattants en enlevant des centaines de jeunes filles.[fn]D’anciens otages rapportent que des jeunes hommes de Boko Haram passent leur temps à écouter des prêches de Shekau et à parler des filles et du mariage. Entretiens de Crisis Group, Maroua, mars 2016.Hide Footnote

Les recrutements idéologiques ont commencé en 2011 et parmi les étudiants camerounais au Nigéria ou parmi les Kanuri, Arabes Choa et Mandara au Cameroun.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs traditionnels et autorités administratives, Mora et Kousseri, mars 2016.Hide Footnote D’après les témoignages d’agents des forces de sécurité ayant interrogé les membres de Boko Haram, ceux qui ont été recrutés sur des bases idéologiques sont extrêmement radicalisés et vouent presque un culte à Aboubakar Shekau, le chef supposé de Boko Haram. Des membres arrêtés il y a deux ans continuent de croire aux idéaux de la secte, qui mêlent radicalisme religieux (salafisme jihadiste, takfirisme et kadjirisme) et anti-occidentalisme.[fn]Entretiens de Crisis Group, personnel pénitentiaire, BIR-Alpha et gendarmerie, Yaoundé et Extrême-Nord, février-avril 2016.Hide Footnote En proposant un califat, Boko Haram instrumentalise la mémoire de l’ancien royaume du Kanem-Bornou.[fn]Rapport de Crisis Group, Curbing Violence in Nigeria, op. cit ; Marc Antoine Pérouse de Montclos, Islam, Politics and Security and the State in Nigeria (Leiden, 2014), p. 285.Hide Footnote Si la majorité des radicalisés ont été recrutés au tout début (2011), une autre vague de jeunes a rejoint le groupe une fois le califat proclamé en 2014, pensant que Boko Haram allait gagner la guerre.[fn]Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et autorités administratives, Mora, mars 2016.Hide Footnote

Le troisième groupe est constitué des personnes enlevées ou enrôlées de force à partir de 2012. D’autres individus ont été indirectement contraints de rejoindre Boko Haram, sous la pression d’amis radicalisés, ou ont fait ce choix dans le contexte de soupçons pesant sur eux, ou encore en réaction aux abus de l’armée et à l’indiffé-rence des autorités. D’autres ont rejoint la secte après avoir perdu leurs moyens de subsistance, comme les chauffeurs de taxis-motos empêchés d’exercer leur activité, ou des personnes qui dépendaient du commerce transfrontalier.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaire, journalistes, chefs traditionnels et ONGs locales, Maroua, Mora et Kousseri, mars 2016.Hide Footnote

Sur le plan ethnique, ce recrutement, d’abord majoritairement kanuri, s’est diversifié : des ethnies islamisées comme les Arabes Choa, Mandara, Kotoko et Haoussa, aux ethnies kirdi (largement non musulmanes) comme les Maffa, Mada et Kapsiki. La part importante des Kanuri s’explique davantage par leurs vulnérabilités multiples (tradition d’islam rigoriste, que Boko Haram a su exploiter, pauvreté et faible scolarisation) et leurs liens avec le Nord-Est nigérian (proximité de la frontière, liens d’éducation coranique[fn]C’est la communauté à l’Extrême-Nord ayant le plus grand nombre de gonis – individus ayant un degré élevé d’érudition islamique capables de réciter les 6 000 versets du Coran par cœur. Entretiens de Crisis Group, universitaire et imam kanuri, Maroua, mars 2016.Hide Footnote  et de commerce) que par une éventuelle rébellion de ceux-ci ou leur désir supposé de retrouver un empire d’antan.

Au fond, les raisons qui poussent à rejoindre le groupe sont diverses. Il n’y a pas de modèle simple pour expliquer l’affiliation à Boko Haram au Cameroun ou pour prévenir les adhésions. Contrairement aux autres pays en conflits avec les groupes jihadistes, au Cameroun, malgré la faible présence de l’Etat à l’Extrême-Nord, les populations ne contestent pas sa légitimité. Cette légitimité est aussi renforcée par l’alliance entre le régime Biya et les chefs traditionnels qui demeurent influents auprès de ces populations. Ainsi, le discours antiétatique, fort au nord-est du Nigéria, ne raisonne que très faiblement à l’Extrême-Nord. Sans cette singularité, Boko Haram aurait probablement davantage recruté à l’Extrême-Nord.

Les sources de financement

Le paiement des rançons pour la libération des otages, surtout étrangers, constitue l’une des principales sources de financement. Ce type de financement reste cependant l’objet de controverses, les autorités concernées niant généralement avoir versé des rançons aux mouvements armés. Le 19 février 2013, sept Français dont un salarié de GDF-Suez, Tanguy Moulin-Fournier, étaient enlevés dans le parc de Waza (Logone et Chari) ; le 13 novembre 2013, un prêtre français était enlevé à Nguetchewe (Mayo Tsanaga); le 19 avril 2014, deux prêtres italiens et une sœur canadienne étaient enlevés à Tchere (Diamaré) ; en mai 2014, dix ouvriers chinois étaient enlevés à Waza ; et en juillet 2014, l’épouse du vice-Premier ministre et seize de ses proches (tous camerounais) étaient enlevés à Kolofata (Mayo Sava).

La famille Moulin-Fournier a été libérée en novembre 2013 en échange de 5 à 7 millions de dollars selon des sources camerounaises et 3,15 millions de dollars selon des sources nigérianes ainsi que de la libération de seize membres de Boko Haram détenus au Cameroun, dont des logisticiens déjà jugés et condamnés.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, Yaoundé, Maroua et Mora, mars-avril 2016. « Politique : révélations sur la libération des otages français », L’œil du Sahel, 22 avril 2013 ; « Nigerian Islamists got 3.15 millions dollars to free French hostages », Reuters, 26 avril 2015. Le gouvernement français a démenti à plusieurs reprises tout versement. « La France dément avoir versé une rançon pour la libération des otages », lemonde.fr, 26 avril 2013.Hide Footnote De même, la libération du père Vandenbeusch le 31 décembre 2013 aurait donné lieu au versement d’une rançon et à la libération de membres de Boko Haram, dont l’important logisticien Djida Umar.[fn]Une autorité du Mayo Tsanaga où l’enlèvement a eu lieu a confirmé le versement d’une rançon, qui a suscité une dispute entre le président de l’Assemblée nationale et un chef local qui avait à sa demande puisé dans ses fonds personnels pour payer la rançon, contre la promesse d’être remboursé. « Libération du père Georges Vandenbeusch : le négociateur désigné de Boko Haram réclame son argent », L’œil du Sahel, 6 janvier 2014. Entretien de Crisis Group, autorité administrative, Mokolo, Maroua, mars 2016. Le gouvernement français a démenti le versement d’une rançon. « Le prêtre Georges Vandenbeusch est rentré en France », liberation.fr, 1er janvier 2014.Hide Footnote Des intermédiaires camerounais seraient intervenus pour la libération des prêtres italiens et de la religieuse canadienne le 29 mai 2014.[fn]Le montant de la rançon n’est pas connu. « Extrême-Nord : comment les trois otages ont été libérés ? », L’œil du Sahel, 2 juin 2014. Le gouvernement canadien a démenti le versement d’une rançon, tandis que le gouvernement italien a remercié les autorités camerounaises et le gouvernement canadien dans un communiqué. «Release of Canadian nun, Italian priests spurs questions about ransom payments », globeandmail.com, 1er juin 2014. Le gouvernement italien déclarait récemment être opposé au paiement des rançons. « Italy Denies Paying Ransom for Release of Aid Workers », New York Times, 16 janvier 2015.Hide Footnote

La libération de 27 otages (dix Chinois et dix-sept proches du vice-Premier ministre, tous camerounais) le 10 octobre 2014 aurait été la plus coûteuse. La préciosité des otages était telle que Boko Haram aurait obtenu le versement de 3,2 milliards de francs CFA (5,7 millions de dollars) – 1,5 milliard (2,6 millions de dollars) pour les Chinois et 1,7 (3,1 millions de dollars) pour la famille du vice-Premier ministre – et la libération de 31 de ses membres dont des cadres comme Abakar Ali.[fn]Entretiens de Crisis Group, proches du vice-Premier ministre, Yaoundé, avril 2016. « Boko Haram : les dessous de la libération des 27 otages », L’œil du Sahel, 13 octobre 2014. Les autorités camerounaises sont restées vagues sur l’éventuel versement d’une rançon. « Cameroun : libération d’otages chinois et camerounais de Boko Haram », 20minutes.fr, 11 octobre 2014.Hide Footnote

C’est durant ces négociations qu’il y a eu l’unique contact à but humanitaire entre Boko Haram et l’armée camerounaise, pour la restitution des corps de militaires. Le groupe a expliqué aux négociateurs que Shekau avait attaqué la résidence du vice-Premier ministre pour se venger des promesses non tenues sur la libération de prisonniers.[fn]Après la bataille de Bargaram et Kamouna les 24-25 juillet qui a coûté la vie à 22 soldats, l’armée a établi des contacts pour récupérer certains corps, restitués lors d’une rencontre à Greya. Les représentants de Boko Haram ont affirmé qu’Amadou Ali avait été ciblé à cause de sa promesse non tenue de libération d’une dizaine de prisonniers lors des négociations sur les prêtres italiens. Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et officiers des renseignements, 2016.Hide Footnote Pendant les négociations, un député camerounais jouant le rôle d’intermédiaire a été convoyé à Sambissa, au Nigéria, où il s’est entretenu avec Shekau.[fn]« Cameroun : les contours de la libération de 27 otages enlevés par Boko Haram », L’œil du Sahel, 16 octobre 2014 ; « Fin de séjour de l’honorable Abba Malla chez Boko Haram », L’œil du Sahel, 31 août 2014.Hide Footnote Le lamido de Kolofata et d’anciens otages affirment qu’ils étaient détenus par l’un des bastions les plus puissants de Boko Haram à Sambissa, commandé par Habib Mohammed Youssouf, le fils de Mohammed Youssouf selon le BIR.[fn]Habib Youssouf est aussi présenté comme le fils de Mohammed Youssouf par le Nigéria. En août 2016, il a été désigné par l’Etat islamique comme le nouveau chef en Afrique de l’Ouest, en remplacement d’Aboubakar Shekau. Entretien de Crisis Group, lamido de Kolofata, Yaoundé, avril 2016 ; et entretiens téléphoniques de Crisis Group, forces de sécurité à Maiduguri, juillet 2016. « Boko Haram in Nigeria: Abu Musab al-Barnawi named as new leader », BBC, 3 août 2016.Hide Footnote En tout, au moins 45 hommes de Boko Haram ont été libérés en échange de 38 otages étrangers et camerounais enlevés en 2013 et 2014. Le montant total des rançons est estimé à au moins 11 millions de dollars.[fn]Bilan établi par Crisis Group à partir des sources ouvertes et de plusieurs entretiens avec des sources impliquées dans le dossier, y compris des négociateurs, en choisissant systématiquement le montant le plus bas parmi les diverses estimations recoupées. Entretiens de Crisis Group, Yaoundé et Extrême-Nord, janvier-mai 2016.Hide Footnote Des personnalités de l’Extrême-Nord (membre du gouvernement, députés et chefs traditionnels) ont joué des rôles d’intermédiaires et mis leurs réseaux à contribution lors des négociations.

Boko Haram s’est aussi financé au Cameroun par le vol de bétail et sa vente dans des marchés à l’Extrême-Nord et au Nigéria.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives et commissaire, Maroua et Mokolo, mars 2016.Hide Footnote Le groupe a volé au moins 12 000 têtes de bétail, d’une valeur approximative de 2 milliards de francs CFA (3,4 millions de dollars), et des milliers de petits ruminants à l’Extrême-Nord depuis 2013.[fn]Les vols les plus importants ont été : 4 244 têtes de bétail en janvier 2016 à Makary, Hile Alafia et Fotokol, 500 têtes à Ashigashia le 5 novembre 2014, 350 têtes le 6 décembre 2014 à Guidi, 200 têtes le 20 janvier à Djabiré et environ 7 000 moutons et vaches de 2013 à 2015 dans le Mayo Moskota. Plus de 90 autres vols de bétail ont eu lieu entre 2014 et juin 2016. Bilan établi par Crisis Group à partir des sources ouvertes et d’entretiens à l’Extrême-Nord en 2016. Dans la région, une tête de bétail se vend en moyenne 200 000 francs CFA (332 dollars) et les receleurs de Boko Haram les vendraient à 150 000 francs CFA (249 dollars). Entretiens de Crisis Group, chercheurs à l’Insti-tut supérieur du Sahel et autorités administratives, Maroua et Mokolo, mars 2016.Hide Footnote Il s’est aussi enrichi en extorquant de l’argent aux commerçants sur place et sur les routes vers le Nigéria, ou en demandant des contributions financières pour le jihad.[fn]Ils proposaient à ceux qui ne pouvaient pas payer de transporter leur ravitaillement et munitions. Entretiens de Crisis Group, commerçants et transporteurs, Kousseri, mars 2016.Hide Footnote Enfin, il est parvenu à s’implanter à l’Extrême-Nord en nouant des alliances avec des blamas (chefs de quartiers) et des lawans (chefs de deuxième degré), des commerçants et des transporteurs, des contrebandiers et d’anciens coupeurs de route, et en établissant un directoire pour le Cameroun.

A l’Extrême-Nord, Boko Haram a été, selon l’endroit et la période, un mouvement sectaire rejetant l’Etat, un mouvement insurrectionnel d’inspiration religieuse, un groupe criminel particulièrement violent, mais surtout une entreprise s’appuyant sur des tactiques terroristes. Il semble avoir perdu aujourd’hui son attractivité auprès des jeunes. Ses défaites et les tueries indiscriminées qu’il a commises ont convaincu le plus grand nombre, y compris les tenants d’un islam intégriste, qu’il n’incarnait ni l’islam authentique, ni une alternative d’organisation politique et sociale. Le mouvement a ainsi perdu nombre de sympathisants dans les localités frontalières. Il a aussi été affaibli par le démantèlement de ses caches d’armes et de plusieurs filières d’approvisionnement.

Les autorités camerounaises estimaient en juin 2016 que moins de 1 000 Camerounais demeuraient membres actifs de Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts gradés, Yaoundé, juin 2016.Hide Footnote Depuis juillet 2015, le groupe n’a plus exercé de contrôle territorial ou mené d’attaques impliquant des centaines de combattants dans le pays, mais il garde des réseaux d’alliances et des complicités et continue de mener des attentats-suicides et des attaques par groupe de dix à 50 insurgés contre les populations et les postes militaires dans la partie camerounaise du lac Tchad et les départements du Mayo Sava et du Mayo Tsanaga.

Les conséquences de Boko Haram Conséquences politiques et sécuritaires

Les tensions entre élites politiques régionales ont marqué l’histoire du Cameroun. Dans une certaine mesure, ce conflit a exposé ces tensions à l’Extrême-Nord. Le RDPC et son allié, l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP), dominent dans la région. La guerre contre Boko Haram a ainsi renforcé la popularité du président Paul Biya. En dépit de la faiblesse des mesures socioéconomiques mises en œuvre et du fait que Biya n’ait pas visité l’Extrême-Nord depuis le début du conflit, de nombreux habitants apprécient l’attention nouvelle de l’Etat pour leur région.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants, Extrême-Nord, 2015-2016.Hide Footnote La guerre a aussi renforcé les rivalités entre personnalités politiques locales, comme en témoignent l’acrimonie entre le vice-Premier ministre Amadou Ali et le président de l’Assemblée nationale Cavaye Jibril, et les déchirements au sein du RDPC lors du renouvellement de ses organes de base en octobre 2015.[fn]Entretiens de Crisis Group, maires et élus municipaux RDPC, Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote

A l’échelle nationale et internationale, cette guerre a renforcé le président. Malgré les critiques, beaucoup de Camerounais pensent que Biya a fait face à Boko Haram de manière adéquate.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants, Extrême-Nord, Nord, Adamaoua, Foumban, Mbalmayo, Douala et Yaoundé, 2015-2016.Hide Footnote Il a aussi gagné en crédibilité dans les cercles diplomatiques, en particulier français, par son implication personnelle dans les dossiers de libération d’otages français.[fn]Considéré par la France comme infréquentable avant cette guerre et reçu à Paris en 2012 de façon jugée humiliante par les Camerounais, Paul Biya a depuis vu défiler à Yaoundé les responsables français, de Laurent Fabius (alors ministre des Affaires étrangères) au président François Hollande. Entretiens de Crisis Group, diplomates, Yaoundé et Paris, 2015-2016. Parallèlement, des campagnes de médias privés bénéficiant de la bienveillance et du soutien financier de proches du chef de l’Etat ont accentué le sentiment antifrançais préexistant.[fn]Cette démarche vise à fragiliser la France dans l’opinion publique et mettre à mal sa capacité à exiger des réformes politiques. Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires et journalistes, Yaoundé, 2015-2016. Rapport de Crisis Group, Cameroun : la menace du radicalisme religieux, op. cit. ; Marie-Emmanuelle Pommerolle, « Les violences dans l’Extrême-Nord du Cameroun : le complot comme outil d’interprétation et de luttes politiques », Politique Africaine, no. 138 (2015) ; et « Au Cameroun, la montée d’un sentiment anti-français », Le Monde, 3 juillet 2015.

La guerre a eu peu d’influence sur les perceptions Nord-Sud au Cameroun, même si au départ des observateurs au Sud pensaient qu’il s’agissait d’une rébellion des nordistes.[fn]Le Nord du Cameroun est mal connu du Sud, qui y voit généralement un ensemble homogène sur le plan politique et religieux. Depuis le passage du pouvoir du Nord au Sud en 1982 et le coup d’Etat manqué de militaires nordistes en 1984, une certaine élite sudiste a développé une hantise du retour au pouvoir des nordistes, d’autant que certains barons du Nord estiment qu’après Paul Biya le pouvoir devrait leur revenir. Ainsi, plusieurs médias bénéficiant de la complaisance de proches du chef de l’Etat ont dépeint Boko Haram comme une rébellion du Nord soutenue par la France. Les populations de l’Extrême-Nord se sont senties stigmatisées par ces accusations émanant du Sud, alors que ce sont elles qui paient le prix fort dans ce conflit. Entretiens de Crisis Group, universitaires et hauts fonctionnaires originaires de l’Extrême-Nord, Yaoundé et Maroua, 2016. Le Nord-Cameroun n’a pas perdu en représentativité au sein du gouvernement ni dans la haute administration. Mais chez les fonctionnaires, l’idée que l’Extrême-Nord est une région d’affectation à éviter s’est renforcée.[fn]Entretiens de Crisis Group, groupes de fonctionnaires, 2015-2016.Hide Footnote

L’armée est le grand gagnant de la guerre, malgré les pertes subies. Elle a obtenu le soutien de nombreux Camerounais, qui la connaissaient pour son rôle dans la répression des revendications démocratiques des années 1990 et des évènements de février 2008, et ont pour la première fois constaté son efficacité et son utilité.[fn]Contrairement à la guerre de Bakassi (1993-2002), le conflit contre Boko Haram a été largement médiatisé et suivi pratiquement en temps réel via les réseaux sociaux.Hide Footnote L’armée a aussi gagné en crédibilité auprès des acteurs internationaux, qui apprécient la coopération avec leurs confrères camerounais.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates américains et européens, Yaoundé, mars 2016.Hide Footnote

Malgré ces retombées bénéfiques pour le président et l’armée, l’attrait pour Boko Haram à l’Extrême-Nord révèle une crise plus profonde. Le dynamisme de la région, composée en majorité de jeunes aux perspectives économiques limitées, dépend fortement de la capitale. Or les liens avec cette dernière, ainsi qu’avec la partie sud « productive » du pays, sont perçus comme l’apanage d’une élite gérontocratique de plus en plus contestée, sur les plans politique, religieux, et social.

Conséquences économiques

La lutte contre Boko Haram obère les objectifs de développement du Cameroun.[fn]D’après l’INS, il faudrait un taux de croissance nettement au-dessus de 7 pour cent pour faire reculer la pauvreté. Il était de 6 pour cent en 2015. « La croissance du Cameroun à 6% en 2015, estime le FMI », Jeune Afrique, 25 septembre 2015. Entretiens de Crisis Group, chercheurs à l’INS, Yaoundé, juillet 2016.Hide Footnote Le Fonds monétaire international (FMI) évalue l’impact budgétaire de l’augmen-tation des dépenses de sécurité aux alentours de 1 à 2 pour cent du produit intérieur brut (PIB) de 2014 à 2015, soit 189 à 378 milliards de francs CFA (320 à 640 millions de dollars).[fn]« Afrique subsaharienne : un changement de cap s’impose », Perspectives économiques régionales du FMI, avril 2016, p. 24.Hide Footnote Mais l’impact économique global est plus important.

Le conflit a délité le tissu économique à l’Extrême-Nord et appauvri ou poussé à la faillite des dizaines de milliers de commerçants qui dépendaient des échanges avec le Nigéria. Certains ont pris la direction de N’Djaména en raison de l’insécurité et de la fermeture de la frontière avec le Nigéria.[fn]Entretiens de Crisis Group, marché de Kousseri, mars 2016.Hide Footnote La ville de Kousseri, qui autrefois était le deuxième contributeur aux recettes douanières camerounaises (non liées au pétrole) après Douala, a été sévèrement affectée, de même que les postes de douanes importants comme Limani, Fotokol, Blamé, Blangoua et Dabanga, qui sont actuellement fermés.[fn]Entretiens de Crisis Group, Sultan de Kousseri, douaniers et commerçants, Extrême-Nord, mars-octobre 2016.Hide Footnote

Le conflit et ses conséquences (destructions d’écoles, d’hôpitaux, de bâtiments administratifs et parfois de villages entiers, vols de bétail, coup d’arrêt au tourisme) ont entrainé la paralysie de l’économie locale, qui ne contribue plus au PIB qu’à hauteur de 5 pour cent, contre 7,3 avant le conflit.[fn]Aucune évaluation n’a encore été faite de la valeur des infrastructures détruites. Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires au ministère de l’Economie, de la Planification et de l’Aména-gement du territoire (Minepat) et statisticiens, Yaoundé, juin-octobre 2016 ; chefs des services régionaux des Douanes et des Impôts, Maroua, octobre 2016. Le PIB du Cameroun est de 32 milliards de dollars en 2014 selon la Banque mondiale.Hide Footnote Le manque à gagner au niveau national (coût économique indirect) représente environ 740 millions de dollars par an, soit 2,2 milliards de dollars depuis 2014.[fn]Estimation de Crisis Group. Le coût indirect de la guerre correspond au manque à gagner et s’évalue en combinant le ralentissement de la croissance à la diminution de la contribution de l’Ex-trême-Nord au budget national et au PIB. Ce coût représente la quasi-totalité du budget proposé dans le plan de développement de la partie septentrionale de 2014.Hide Footnote

Conséquences sociales et communautaires

Sur le plan communautaire, ce conflit a entrainé une stigmatisation des Kanuri, l’ethnie la plus représentée au sein de Boko Haram, sans pour autant générer des violences contre eux. Les Kanuri ont été harcelés par les forces de sécurité, souvent à la suite de dénonciations fantaisistes.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants et maires des localités frontalières, Extrême-Nord, 2015.Hide Footnote Les habitants de Kousseri ont donné à des déplacés kanuri fuyant les violences le surnom de « Boko Haram » et refusé de leur louer des maisons.[fn]Entretiens de Crisis Group, familles de déplacés kanuri et glavda, Kousseri et Mora, mars 2016.Hide Footnote A la prison de Maroua, les détenus kanuri subissent la méfiance des autres détenus et le harcèlement des forces de sécurité.[fn]Entretiens de Crisis Group, personnel pénitentiaire et directrice du Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (Redhac), Maroua, avril 2016; et « Prison de Maroua : 795 membres de Boko Haram en détention », L’œil du Sahel, 30 mai 2016.Hide Footnote Les femmes kanuri, suspectées d’être des kamikazes, sont particulièrement surveillées.

La situation des femmes en général est préoccupante : celles qui parviennent à s’échapper de Boko Haram sont souvent rejetées par leur société d’origine.[fn]« Beyond Chibok », Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), avril 2016 ; « Bad blood », Unicef International Alert, février 2016 ; « Dans l’intimité des victimes sexuelles de Boko Haram », Intégration, 6 juin 2016.Hide Footnote Par contre, alors que le risque était élevé, la guerre contre Boko Haram n’a pas eu d’influ-ence significative sur les relations entre chrétiens et musulmans.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, populations et dirigeants religieux, Douala, Yaoundé, Foumban et Nord-Cameroun, 2014-2016.Hide Footnote De même, en dehors des tensions entre Kanuri et Arabes Choa dans le Logone et Chari, les violences de Boko Haram ont généré peu de tensions intercommunautaires.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs traditionnels, populations et autorités administratives, Maroua, Logone et Chari, mars 2016.Hide Footnote

On recense actuellement au Cameroun plus de 155 000 déplacés internes et 73 000 réfugiés nigérians liés au conflit avec Boko Haram.[fn]« Lake Chad Basin: Crisis Update No. 9 », Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU, 1 novembre 2016.Hide Footnote L’arrivée des déplacés a créé des tensions avec les familles d’accueil, qui pour la plupart avaient aussi besoin d’assistance, mais elles ont baissé depuis le déploiement des ONGs humanitaires.[fn]Entretiens de Crisis Group, ONGs humanitaires, familles d’accueil de déplacés et autorités administratives, Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote Quant aux réfugiés nigérians, en 2014 et 2015, le Cameroun en a expulsé plus de 40 000 dont la majorité de force et souvent dans des conditions ne respectant pas le droit international, ce qui a suscité le mécontentement des autorités nigérianes, en particulier en août 2015.[fn]Entretiens de Crisis Group, ONGs humanitaires, Maroua, Kousseri, mars 2016.Hide Footnote Préoccupée, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a ébauché un accord tripartite Cameroun-HCR-Nigéria pour faciliter le retour de réfugiés volontaires. Il n’a pas encore été signé, mais depuis 2016 les rapatriements forcés ont cessé.[fn]Courriel de Crisis Group, représentant du HCR au Cameroun, septembre 2016.Hide Footnote Les 73 000 réfugiés restants résident au camp de Minawao (59 000) et dans les communautés hôtes où leur présence ne pose pas de problème particulier.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant du HCR, Yaoundé, avril 2016.Hide Footnote

Les réponses face à Boko Haram La réponse sécuritaire du gouvernement

Face à Boko Haram, le gouvernement a d’abord adopté une stratégie de déni. Par laxisme et à cause des tensions historiques avec son voisin, mais aussi pour éviter d’être pris pour cible par le groupe jihadiste, il a préféré, jusqu’en 2013, ne pas se mêler d’un problème perçu comme interne au Nigéria.[fn]Le conflit de Bakassi entre le Cameroun et le Nigéria a rendu difficile la coopération contre Boko Haram. La délimitation de la frontière entre les deux pays reste inachevée dans sa zone d’activité. Quand les Nigérians réclamaient le droit de poursuite, des hauts gradés camerounais y voyaient un stratagème pour s’implanter à l’Extrême-Nord. Entretiens de Crisis Group, Direction de la sécurité présidentielle, hauts gradés de l’armée et ministère des Relations extérieures, Yaoundé, 2016. Guy Roger Eba’a, Affaire Bakassi : 1993-2002 (Yaoundé, 2008).Hide Footnote Mais face à la posture plus agressive du mouvement, il a pris des mesures sécuritaires relativement efficaces. Cette réponse s’articule autour de l’opération Alpha conduite par le BIR (BIR-Alpha) et l’opération Emergence 4, conduite par la quatrième région militaire interarmées (RMIA4, l’armée régulière).[fn]Le BIR-Alpha est une force constituée par l’état-major du BIR pour lutter contre Boko Haram. Ses éléments proviennent des cinq BIRs terrestres et sont détachés au sein d’Alpha pour un an. Le BIR-Alpha se distingue du premier BIR terrestre situé à Maroua. Entretien de Crisis Group, sous-chef d’état-major du BIR-Alpha, Kolofata, mars 2016. Le Cameroun est divisé en quatre régions militaires interarmées (RMIA). La RMIA4 correspond à la région administrative de l’Extrême-Nord. Le concept émergence date de 2001 mais a été opérationnalisé face à la menace de Boko Haram. Entretien de Crisis Group, général de brigade, Maroua, mars 2016.Hide Footnote A cela s’est ajoutée l’opération bilatérale Logone, menée en 2015 par les forces armées camerounaises et tchadiennes. Le dispositif sécuritaire a été complété par la mise en place du secteur camerounais de la Force multinationale mixte (FMM) en octobre 2015.

La réponse du Cameroun sur le plan sécuritaire a souffert de lacunes initiales, coûteuses en vies pour les soldats : sous-équipement (gilets pare-balles non appropriés, armes non fonctionnelles, manque de lunettes de vision nocturne), matériels anciens et défaillants, dysfonctionnements de la chaîne logistique.[fn]En 2014, 67 militaires ont été tués ; en 2015, 41, et de janvier à août 2016, 17. Entretiens de Crisis Group, experts militaires internationaux, Yaoundé, mars-avril 2016.Hide Footnote Le manque d’effectifs et le faible niveau opérationnel de l’armée ont causé d’importants problèmes de rotation au sein d’Emergence 4 : en 2014 et 2015, des soldats ont parfois passé neuf mois sans relève dans des postes avancés comme Mabass, Ldamang et Tourou. La chaîne de commandement était aussi problématique : au départ, Emergence 4 et le BIR-Alpha coopéraient peu.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts gradés, Yaoundé et Maroua, février-mars 2016. Entretien d’un analyste de Crisis Group dans une fonction précédente, militaire international, Yaoundé, février 2015.Hide Footnote

De même, il y a eu au départ un manque notable de coopération avec les populations, accentué par les bavures de l’armée et le fait que la majorité des soldats dép-loyés, originaires du Sud, ne comprenaient pas les langues locales. Les capacités de renseignement humain et électronique étaient des plus limitées.[fn]La situation a été aggravée par le manque de coopération avec l’armée nigériane et par des rivalités entre les différents services de renseignement, au point que la DGRE, le service de renseignement le plus important, a eu besoin d’une intervention politique au plus haut niveau pour avoir accès aux cadres de Boko Haram arrêtés par la police et la gendarmerie. Entretiens de Crisis Group, officiers des renseignements, Yaoundé, septembre 2014-mai 2016.Hide Footnote Selon Amnesty International, un grand nombre de bavures et de violations de droits humains ont été commises par l’armée contre les populations de l’Extrême-Nord.[fn]Amnesty International a documenté des disparitions forcées, des arrestations et détentions arbitraires, des extorsions financières, des rafles de villages et des tueries, etc. L’organisation a aussi critiqué le système judiciaire, notamment les conditions carcérales (la prison de Maroua, conçue pour 350 détenus, en accueille 1 552) et une procédure judiciaire peu respectueuse des droits de la défense. « Right Cause, Wrong Means: Human Rights Violated and Justice Denied in Cameroon’s Fight against Boko Haram », Amnesty International, July 2016.Hide Footnote Le gouvernement dément et souligne que des sanctions sont prises contre « les brebis galeuses ».[fn]Les sanctions comprennent affectations disciplinaires, exclusions de l’armée et poursuites judiciaires. Entretiens de Crisis Group, ministère des Relations extérieures et ministère de la Défense, Yaoundé, avril-septembre 2016.Hide Footnote Crisis Group a observé des bavures des forces de sécurité dans la région, mais aussi un degré élevé de soutien à l’armée.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants, Extrême-Nord et Yaoundé, 2016. Les critiques nombreuses et virulentes des journalistes et de la société civile contre le récent rapport d’Amnesty International sur le Cameroun sont un indicateur de la nouvelle popularité de l’armée.Hide Footnote

Le respect des droits humains est un enjeu majeur car la multiplication des abus à l’Extrême-Nord pourrait pousser une partie des jeunes, se retrouvant entre le marteau de Boko Haram et l’enclume de l’armée, à rejoindre le groupe jihadiste.

Les sanctions prises restent toutefois insuffisantes, face à l’ampleur des cas recensés par Amnesty International. De plus, la réponse gouvernementale se limite jusqu’à présent aux sanctions, et ne comporte pas d’excuses officielles ou de mesures matérielles compensatoires aux victimes ou à leurs familles qui pourraient renforcer la cohésion sociale. Le respect des droits humains est un enjeu majeur car la multiplication des abus à l’Extrême-Nord pourrait pousser une partie des jeunes, se retrouvant entre le marteau de Boko Haram et l’enclume de l’armée, à rejoindre le groupe jihadiste. Cela risque aussi de mettre en péril la coopération militaire entre le Cameroun et les pays occidentaux ; ce fut le cas pour le Nigéria, dont l’armée a commis d’importantes violations des droits humains.[fn]« Afadé : 3 militaires accusés d’exactions interpellés », L’œil du Sahel, 25 juillet 2016.Hide Footnote

Le Cameroun a su se rattraper de manière relativement efficace. En 2013 et 2014, des petits renforts ont été envoyés sur la zone frontalière : 700 soldats supplémentaires ont été déployés en juin 2014, et 2 000 en août. Le BIR-Alpha a été créé en 2014 et l’opération Emergence 3, devenue plus tard Emergence 4, activée la même année. En août 2014, le gouvernement a procédé à une réorganisation militaire, en faisant de l’Extrême-Nord la quatrième région militaire interarmées et la quatrième région de gendarmerie (RG4). Les généraux en poste ont été remplacés par des colonels originaires de la zone, une légion de gendarmerie a été spécifiquement créée à Kousseri, plusieurs brigades d’infanterie motorisées ont été activées et le quartier général de la 41ème Brigade d’infanterie motorisée (BRIM) a été transféré de Maroua à Kousseri.

L’armée a aussi renforcé ses équipements, et la coopération s’est nettement améliorée entre Emergence 4 et le BIR-Alpha. Elle a multiplié les interventions en faveur des populations, comme la distribution de médicaments ou de vivres, des consultations médicales et des travaux routiers. Les renseignements ont progressé, en partie grâce à l’achat de drones tactiques et d’un avion de surveillance Cessna, et à une meilleure coopération avec leurs homologues nigérians.[fn]Les drones et le matériel de surveillance ont été achetés à Israël et aux Etats-Unis, les blindés, hélicoptères et avions de combat à la Chine, la Russie, l’Afrique du Sud et aux Etats-Unis. Entretiens de Crisis Group, officiers du BIR et experts militaires européens, Extrême-Nord et Yaoundé, mars-avril 2016.Hide Footnote Même la communication de l’armée a été modernisée : le ministère de la Défense a organisé 24 visites de journalistes sur le front, ce qui explique en partie la popularité actuelle de l’armée dans les médias camerounais.[fn]Observations de Crisis Group, Cameroun, 2016. « In the Tracks of Boko Haram … », op. cit.Hide Footnote

Le Cameroun dispose maintenant d’environ 8 500 militaires à l’Extrême-Nord (le septième des effectifs des forces de défense).[fn]Le BIR-Alpha compte 2 400 hommes, la FMM 2 300 – sur les 2 600 attendus – et Emergence 4 en compte 1 800. Sont aussi présents dans la RG4 des éléments de gendarmerie et le premier BIR à Maroua. Entretiens de Crisis Group, officiers supérieurs, Maroua, mars 2016, et officiers de la zone Sud du BIR, Kolofata, mars 2016.Hide Footnote Cependant, des lacunes persistent dans la réponse militaire. La prise en charge des troupes demeure insuffisante. Emergence 4 demeure en sous-effectif, ce qui entraine des difficultés de rotations.[fn]Contrairement à la rengaine officielle, le problème ne réside pas dans le manque d’effectif au sein de l’armée, qui compte plus de 60 000 militaires, mais plutôt dans les tentatives des soldats d’esquiver l’affection à l’Extrême-Nord, en trouvant des prétextes pour rester au Sud. Entretiens de Crisis Group, militaires de rang, Maroua, Maltam et Kousseri, mars 2016.Hide Footnote Les bavures continuent, bien que probablement moindres. Des soldats d’Emergence 4 ont vu leur avancement en grade de facto gelé, ne pouvant suivre les cursus nécessaires, tandis que d’autres restés à Yaoundé étaient promus.[fn]Entretiens de Crisis Group, militaires de rang d’Emergence 4, Extrême-Nord, mars 2016.Hide Footnote Depuis la mise en place de la FMM, Alpha et Emergence 4 ont pu mener officiellement des opérations au Nigéria contre Boko Haram, en collaboration avec les troupes nigérianes. Les opérations du BIR-Alpha au Nigéria sont baptisées Arrow et celles d’Emergence 4 Tentacules.[fn]Sur le détail de toutes les opérations, voir l’annexe B.Hide Footnote

Le choc provoqué par les premiers attentats au Cameroun, notamment ceux de Maroua, a poussé à l’adoption de nouvelles mesures administratives et sécuritaires telles que l’interdiction du port du voile intégral (burqa), des regroupements de personnes, de la circulation des motos, la fermeture des débits de boisson après 18 heures, la multiplication des contrôles et des fouilles, la surveillance ou la fermeture de mosquées et l’arrestation d’imams supposés radicaux, et un renfort de policiers et gendarmes pour des missions de renseignement, et ce depuis juillet 2015.[fn]« Terrorisme : les 9 mesures phares prises par le Cameroun pour se protéger de Boko Haram », Jeune Afrique, 29 juillet 2015.Hide Footnote Si ces mesures sont généralement acceptées par la population, quelques-unes, et les dérives qui s’ensuivent, suscitent des mécontentements. La loi antiterroriste adoptée bien avant, en décembre 2014, a jusqu’à présent été davantage brandie contre l’op-position et la société civile que contre Boko Haram.[fn]Des journalistes sont poursuivis pour non-dénonciation d’actes de terrorisme, et des chercheurs ont été arrêtés au Nord. En 2015 et 2016, des figures de l’opposition et de la société civile ont été plusieurs fois brièvement détenus et leurs manifestations très souvent interdites. « Cameroun : les autorités doivent abandonner les accusations de non-dénonciation portées contre trois journalistes », Amnesty International, 21 janvier 2016 ; « Cameroun : Ahmed Abba, déjà un an derrière les barreaux », RFI, 30 juillet 2016. Entretiens de Crisis Group, figures de l’opposition et de la société civile, préfet, Yaoundé, juin 2016.Hide Footnote L’interdiction de la burqa a donné lieu à de nombreux abus de la police et de la gendarmerie dans l’Extrême-Nord, y compris contre les femmes portant le niqab, le hijab ou le soudaré (voile très répandu localement, similaire au jilbab et au tchador).[fn]En 2015, les habitants de Maroua se sont plaints au gouverneur, qui a recommandé plus de retenue aux forces de sécurité dans les contrôles. A l’inverse, dans l’Adamaoua, les populations disent apprécier la souplesse dans l’application de cette mesure. Entretiens de Crisis Group, universitaires et habitants, Maroua, mars 2016.Hide Footnote

L’incarcération fait partie de la réponse sécuritaire. Depuis 2014, les forces de sécurité ont arrêté au moins 970 membres présumés de Boko Haram, majoritairement des hommes, dont environ 880 restent actuellement incarcérés : 125 ont été condamnés et environ 755 sont en attente de jugement à la prison de Maroua (environ 680) et dans les prisons secondaires de Kousseri, de Mora, à la prison principale de Yaoundé et à la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE).[fn]Une trentaine de membres présumés ont pu être innocentés et libérés, souvent après un an de détention. Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et personnel pénitentiaire, Yaoundé et Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote Parmi ces détenus figurent des cadres idéologiques et chefs opérationnels d’une part, et des informateurs, membres recrutés de force et petits logisticiens d’autre part. Les membres de Boko Haram à la prison de Maroua sont incarcérés avec les détenus de droit commun. Présenté par certaines autorités pénitentiaires comme une technique de déradicalisation, le mélange des deux catégories de détenus comporte des risques inverses d’endoctrinement des détenus de droit commun ou de radicalisation accrue de membres initialement moins radicalisés.[fn]Le mélange des catégories de détenus ne résulte pas d’une politique du ministère de la Justice, mais de l’insuffisance d’établissements pénitenciers et de la surpopulation carcérale. Certains hauts gradés de l’administration pénitentiaire affirment toutefois que cela aide à la déradicalisation de certains membres de Boko Haram. Ils expliquent que depuis quelques mois, certains cadres du groupe incarcérés à la prison principale de Yaoundé prient avec les détenus de droit commun musulmans, non sans susciter le courroux des autres membres qui les accusent de se souiller et de trahison. Quelques-uns auraient même accepté de parler avec des chrétiens, y compris le régisseur. Cependant, la majorité demeure très radicale. Entretiens de Crisis Group, régisseurs et personnel pénitentiaire, Yaoundé, janvier-avril 2016.Hide Footnote

De même, la réponse judiciaire se limite jusqu’à présent à la sanction (justice punitive), et n’inclut pas de volet réinsertion sociale. Parmi le petit millier de détenus présumés membres de Boko Haram, la plupart n’ont joué que des petits rôles logistiques ou d’informateur pour des raisons financières, sans adhérer à l’idéologie du groupe jihadiste, ou ont été arrêtés pour non-dénonciation. En leur appliquant une justice punitive, le risque de radicalisation s’accroit, en même temps que la surpopulation carcérale.[fn]Les prisons du pays accueillent un nombre de détenus trois à cinq fois supérieur aux capacités d’accueil. Entretiens de Crisis Group, dirigeante d’association de défense des droits humains et personnel pénitentiaire, Yaoundé, 2016.Hide Footnote

Les comités de vigilance : entre efficacité et risques

Au Cameroun, des groupes d’autodéfense ou comités de vigilance existent depuis les années 1960, et à l’Extrême-Nord ces comités de vigilance ont été activés ou créés en juillet 2015, après les premiers attentats-suicides. Ils ont été activés généralement par les autorités, mais parfois aussi à l’initiative des populations. Ils sont placés sous l’autorité des sous-préfets et des chefs traditionnels et jouent généralement un rôle d’informateurs auprès de l’armée, et parfois de barragistes ou de milices de protection. Ils ont permis d’éviter une quinzaine d’attentats-suicides et ont contribué à l’arrestation d’une centaine de membres de Boko Haram.[fn]Le BIR a formé plusieurs comités de vigilance à la collecte de renseignements. Entretien de Crisis Group, officier supérieur du BIR, Kolofata, mars 2016.Hide Footnote Depuis 2016, ils sont associés à certaines opérations de l’armée (y compris au Nigéria) contre le groupe jihadiste.[fn]« Limani : 70 membres des comités de vigilance attaquent Boko Haram au Nigéria », L’œil du Sahel, 3 mai 2016 ; « Au Cameroun, les soldats de l’ombre oubliés de la lutte contre Boko Haram », Le Monde, 30 mars 2016.Hide Footnote

Toutefois, le recours à ces comités n’est pas sans risque. Des règlements de comptes ont eu lieu via des dénonciations calomnieuses aux forces de sécurité.[fn]Entretiens téléphoniques, autorités administratives à Maroua, novembre 2015.Hide Footnote Malgré les enquêtes de moralité préalables, des connivences ont existé entre certains membres et Boko Haram, tandis que d’autres ont commis des extorsions sur fond religieux.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres des comités de vigilance, Fotokol, Dabanga, Makary, Hilé Alifa, avril-mai 2016. « Cameroun : des membres des comités de vigilance complices de Boko Haram », L’œil du Sahel, 7 décembre 2015.Hide Footnote Ainsi, à Amchidé, les membres chrétiens du premier comité de vigilance constitué par le BIR en 2014 ont procédé à des rackets, dénonciations calomnieuses et chantages contre les habitants musulmans. Il a été dissous au bout de six mois et reconstitué de façon paritaire.[fn]Entretiens de Crisis Group, comité de vigilance et chef traditionnel, Amchidé, mars-avril 2016.Hide Footnote

La faiblesse des initiatives de développement

Face à Boko Haram, les projets de développement annoncés par le gouvernement à l’Extrême-Nord demeurent limités et tardent à se concrétiser. En juin 2014, un plan d’urgence pour le développement de la partie septentrionale a été présenté. Mais il est doté de seulement 78,8 milliards de francs CFA (135 millions de dollars) et n’est pas encore opérationnel. Pourtant, les membres du gouvernement et hauts fonctionnaires originaires du Nord avaient évalué, les mois précédents, dans une lettre adressée à la Présidence, les besoins en développement de la partie septentrionale à au moins 1 600 milliards de francs CFA (2,8 milliards de dollars).[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires et hauts gradés originaires du Nord-Cameroun, Yaoundé, 2016. « Plan d’urgence du grand Nord : les fausses promesses du gouvernement », L’œil du Sahel, 20 décembre 2014.Hide Footnote En mars 2015, le gouvernement a annoncé un plan d’urgence de 5,3 milliards de francs CFA (9 millions de dollars) pour la construction d’écoles et d’hôpitaux à l’Extrême-Nord. Outre l’insuffisance des fonds alloués, ce projet a fait l’objet d’accusations de détournements de fonds. Pourtant, un second plan similaire est en préparation.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives et habitants, Maroua et Mora, mars 2016.Hide Footnote

Des 925 milliards de francs CFA (1,7 milliard de dollars) du Plan d’urgence triennal pour l’accélération de la croissance et de l’emploi, 42 milliards (75 millions de dollars) sont alloués à l’Extrême-Nord.[fn]« Développement : un budget de 42 milliards pour l’Extrême-Nord », cameroun24.net, 8 janvier 2016.Hide Footnote De même, en 2015, sur un budget d’inves-tissement public (BIP) de 1 150 milliards de francs CFA (2 milliards de dollars) à l’échelle nationale, 45,4 milliards (80 millions de dollars) seulement étaient dédiés à l’Extrême-Nord, une part en augmentation par rapport à 2014.[fn]Voir la Loi de finances 2016. « BIP et plan d’urgence à l’Extrême-Nord : les recommandations du gouvernement », ministère des Marchés publics, 22 juillet 2016 ; « Cameroun-BIP 2015 : inégale répartition du gâteau national », 237online.com, 1er février 2015. Courriels de Crisis Group, hauts fonctionnaires et économistes, juillet 2016.Hide Footnote Hormis les initiatives gouvernementales, le président de la République a fait des dons aux populations de l’Extrême-Nord. Le Sud du pays a aussi soutenu la région à hauteur de 2,5 milliards de francs CFA (4,2 millions de dollars), en plus des apports en denrées alimentaires. Là aussi, des accusations de détournements ont été émises.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, Yaoundé, Maroua et Mora, 2016. « Cameroun : 2,5 milliards FCFA collectés pour l’effort de guerre contre Boko Haram », camerpost.com, 17 avril 2016.Hide Footnote

La réponse régionale

Face à Boko Haram, les Etats du bassin du lac Tchad (Nigéria, Cameroun, Tchad et Niger) et le Bénin ont mis en place en 2015 une force multinationale de 8 700 militaires et policiers provenant des cinq pays.[fn]La FMM actuelle résulte de la Multinational Joint Task Force (MNJTF) créée par la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT) en 1998 pour lutter contre le banditisme dans la zone. Elle incluait le Nigéria, le Tchad et le Niger. Elle conserve la même appellation anglaise, MNJTF, mais son cadre juridique a été modifié, et son aire géographique et de compétences élargie au Cameroun, au Bénin et à la lutte contre Boko Haram.Hide Footnote Le Cameroun, réticent au début de la crise aux initiatives bilatérales ou sous-régionales, n’a pas accordé le droit de poursuite au Nigéria en 2012, ce qui n’a pas empêché ce dernier d’intervenir à deux reprises à Amchidé et Fotokol en 2013.[fn]Courriels de Crisis Group, diplomates nigérians et camerounais, juillet 2016. Entretiens de Crisis Group, sous-officiers, Extrême-Nord, mars 2016. « Fotokol : quatre membres de Boko Haram abattus par l’armée nigériane », L’œil du Sahel, 29 avril 2013.Hide Footnote Le conflit s’intensifiant, le Cameroun a réclamé un droit de poursuite au Nigéria en 2014 et lancé l’opération Logone avec le Tchad en janvier 2015. De même, les soldats camerounais ont souvent pénétré à Gambaru et Banki au Nigéria et pilonné les positions de Boko Haram dans ce pays à partir du territoire camerounais en 2014 et 2015.[fn]« L’armée camerounaise pilonne Boko Haram au Nigéria », L’œil du Sahel, 26 octobre 2015.Hide Footnote La coopération avec le Nigéria s’est nettement améliorée depuis l’arrivée au pouvoir à Abuja de Muhammadu Buhari en mai 2015, au point que le secteur camerounais de la FMM est le seul qui soit opérationnel. Les deux armées mènent des opérations coordonnées et échangent régulièrement des renseignements.[fn]Entretiens de Crisis Group, militaires et diplomates camerounais, Yaoundé, mars et juin 2016.Hide Footnote

Le Tchad a proposé d’intervenir chez son voisin une semaine après l’appel du président camerounais à la solidarité internationale et régionale, le 7 janvier 2015. Il s’est senti concerné à partir de septembre 2014, Boko Haram s’étant emparé de la route Maiduguri-Fotokol et menaçant le tronçon Mora-Kousseri, les deux principales voies d’approvisionnement de N’Djaména.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°233, Tchad : entre ambitions et fragilités, 30 mars 2016.Hide Footnote Ainsi, le Cameroun et le Tchad ont mis en place l’opération Logone, constituée de 2 500 soldats de la Force armée tchadienne d’intervention au Cameroun (Fatic) et d’unités de l’armée camerounaise.[fn]Entretiens de Crisis Group, colonels et diplomates de la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC), Yaoundé, mars-juin 2016.Hide Footnote Les soldats tchadiens stationnés à Maltam, Fotokol et Mora, et bénéficiant du droit de poursuite, ont mené des offensives contre Boko Haram au Nigéria. Dans quelques cas, ils ont combattu aux côtés des Camerounais sur leur sol, comme lors de l’attaque de la base de Fotokol par Boko Haram en février 2015.[fn]Entretien de Crisis Group, porte-parole du ministère de la Défense, Yaoundé, février 2016.Hide Footnote

Bien qu’il n’y ait pas eu d’accord officiel, l’entente entre les deux pays prévoyait que le Cameroun fournisse le carburant, les denrées alimentaires et les soins médicaux aux Tchadiens. Souhaitée par l’ancien ministre de la Défense et accueillie favorablement par la population locale, l’intervention des soldats tchadiens a été contestée par la hiérarchie militaire, et leur image auprès des soldats camerounais est mitigée à la suite d’accusations d’abus contre des civils au Nigéria.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts gradés, Yaoundé, janvier 2016 ; militaires et autorités administratives, Yaoundé et Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote Entrés par Kousseri en février 2015, les militaires tchadiens sont repartis en novembre 2015.

Au niveau sous-régional, la FMM a été organisée en trois secteurs : Cameroun, Tchad et Nigéria. Le secteur camerounais (premier secteur) couvre le Mayo Sava, bien qu’à terme il ait juridiction pour couvrir les trois départements frontaliers. Conçue originellement comme une force intégrée, la FMM est de fait une force coordonnée. Ainsi, le contingent camerounais est entièrement constitué de soldats camerounais et pris en charge au plan financier et logistique par le ministère de la Défense camerounais. Prenant ses ordres du commandant régional de la FMM à N’Djaména, le commandant du secteur camerounais est rattaché de fait au patron d’Emergence 4 dans la gestion au quotidien du premier secteur. La FMM n’a pas de juridiction sur le BIR-Alpha et Emergence 4, mais une coopération existe entre ces deux forces et le contingent de la FMM avec lequel des opérations conjointes sont menées au Nigéria.[fn]Entretien de Crisis Group, général de brigade, Maroua, mars 2016. Réticent au départ, le BIR-Alpha coopère mieux avec le contingent FMM car son commandant est l’ancien superviseur national du BIR et a intégré une dizaine d’officiers du BIR dans l’état-major de la FMM de Mora.Hide Footnote

La mise en place de la FMM a généré des attentes des troupes camerounaises espérant être payées comme une force onusienne. Cela a conduit par la suite à des frustrations et des accusations de détournement de salaires.[fn]Entretiens de Crisis Group, sous-officiers de la FMM, Yaoundé et Mora, février-mars 2016 ; haut gradé de la FMM, N’Djaména, mai 2016.Hide Footnote

Sortir de la crise

Bien qu’apparemment affaibli ou présenté comme tel depuis 2016, Boko Haram demeure un danger pour les populations de l’Extrême-Nord et une menace pour l’Etat camerounais et les forces de sécurité.[fn]Rapport de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote En août 2016, les dissensions anciennes qui minaient le groupe ont été mises en lumière avec la nomination par l’Etat islamique d’Abou Moussab al-Barnawi comme nouveau chef (Wali) en Afrique de l’Ouest. Cette nomination est contestée par Aboubakar Shekau.[fn]« Boko Haram : contesté, Aboubakar Shekau répond à nouveau à l’Etat islamique », Jeune Afrique, 9 août 2016.Hide Footnote La rupture entre Shekau et Barnawi n’implique pas que Boko Haram cessera ses activités au Cameroun.[fn]La faction dirigée par Shekau opère actuellement dans les zones du Mayo Sava et du Mayo Tsanaga. Celle dirigée par Abou Moussab al-Barnawi opère le long du Logone et Chari et dans les îles du lac Tchad. Entretiens de Crisis Group, officiers des renseignements, Yaoundé, août 2016.Hide Footnote Au contraire, le risque d’une surenchère de la violence est grand, avec une concentration autour du lac Tchad (Hilé Alifa, Darak et Makary), du Mayo Sava, du Mayo Tsanaga et de la route de Waza, comme l’atteste la recrudescence des attaques depuis juin 2016. Après deux années de conflit, il est de plus en plus difficile pour Boko Haram de recruter à l’Extrême-Nord sur une base idéologique, ce qui pourrait entrainer une multiplication des recrutements forcés.[fn]« In the Tracks of Boko Haram in Cameroon », op. cit.Hide Footnote

Peu présent à l’Extrême-Nord, l’Etat se résume souvent à ses forces de sécurité ou agents de douanes. Au-delà des causes techniques ou matérielles, ceci reflète un problème général de représentation. Le modèle d’intégration des régions périphériques par la cooptation de l’élite masculine et gérontocratique a, comme dans d’autres régions, atteint ses limites en raison de la mauvaise gestion des ressources et de l’explosion démographique. Ce divorce entre les habitudes de gouvernance et les attentes de la population a exacerbé la vulnérabilité socioéconomique des jeunes dans la région, les exposant aux incitations financières de Boko Haram.

Face aux problèmes de développement et de cohésion sociale que le conflit actuel pose à long terme, l’Etat devrait renforcer sa présence dans la région, en se concentrant sur la mise à niveau des services publics, la facilitation et le soutien aux activités économiques. Une visite du président de la République, des dirigeants de l’opposition et de la société civile dans les départements touchés de l’Extrême-Nord pourrait servir de lancement à un vaste chantier de construction d’infrastructures publiques et de projets de développement. Ces derniers devraient s’accompagner d’un programme de renforcement de la cohésion sociale et des relations intercommunautaires, s’inscrivant dans une démarche inclusive favorisant les initiatives issues de la société civile et de la population. Le prochain défilé du 20 mai pourrait avoir lieu à Maroua.

Les priorités socioéconomiques

La lutte contre Boko Haram doit passer par des mesures socioéconomiques fortes pour contrer le recrutement, et par la gestion transparente et la bonne gouvernance des projets qui verront le jour. La relance du commerce avec le Nigéria doit constituer la priorité, en autorisant à nouveau la circulation des véhicules commerciaux entre Maiduguri et l’Extrême-Nord. Ceci nécessitera la mise en place d’escortes sur les axes dangereux. L’achèvement de la route nationale N°1 entre Maroua et Kousseri, et la mise à niveau du réseau routier pour mieux relier les départements de l’Extrême-Nord et les deux autres régions de la partie septentrionale sont importants compte tenu du volume important des échanges.

Le soutien aux activités agricoles et de pêche autour du lac, et dans les terres fertiles du Mayo Danay, du Mayo Kani et du Mayo Tsanaga, devrait être la deuxième priorité. Cela devrait s’accompagner du lancement de projets à haute intensité de main d’œuvre pour soutenir la production locale du riz, du mil et du sorgho. La troisième priorité devrait être la promotion du microcrédit, dont l’obtention serait conditionnée à la scolarisation des enfants, à destination entre autres des communautés kanuri.

La quatrième priorité est la relance du secteur industriel de l’Extrême-Nord et du Nord-Cameroun à travers l’assainissement de la gestion et le soutien des partenaires du pays aux entreprises publiques et aux petites et moyennes entreprises. Pour cela, l’Etat devrait accroitre la part de l’Extrême-Nord dans le budget d’investissement public et le programme d’urgence triennal. Les pays partenaires et institutions financières devraient aussi renforcer leur soutien à l’Extrême-Nord, car cette région, qui représente le sixième de la population camerounaise, est la moins développée et la plus susceptible de s’enliser dans la trappe à conflits.

Pour lutter contre le radicalisme religieux […] le ministère des Affaires sociales devrait encourager les parents à parler en famille de Boko Haram et à lever le tabou sur le sujet.

Sur le plan social et culturel, l’Etat devrait rapidement accroitre et améliorer les services d’éducation et de santé à l’Extrême-Nord, encourager les parents à envoyer leurs enfants à l’école et à dépasser certaines réticences sociales via des mesures incitatives ou contraignantes, en faisant des communautés les plus vulnérables une priorité. A cela doivent s’ajouter le soutien aux radios communautaires locales et le déploiement des chaines nationales camerounaises avec des programmes traduits en langue kanuri, haoussa, fulfulde et arabe, dans le but de favoriser l’inclusion nationale et la diffusion de programmes de sensibilisation au radicalisme religieux compréhensibles par les locaux.

L’Etat devrait également encourager et soutenir le retour des déplacés qui le souhaitent et protéger les biens de ceux qui n’envisagent pas encore de rentrer, tout en respectant les modalités de l’accord tripartite Cameroun-Nigéria-HCR.[fn]Des chefs de villages ont annoncé qu’ils vendraient les biens des déplacés s’ils ne revenaient pas dans de brefs délais. Entretiens de Crisis Group, déplacés et autorités administratives, Kousseri, mars 2016. L’accord tripartite prévoit le retour progressif et volontaire des réfugiés nigérians et fait de la sécurité et de la réintégration socioéconomique des anciens réfugiés une responsabilité commune du HCR et du gouvernement nigérian. Entretiens de Crisis Group, responsables du HCR et ministère des Relations extérieures, Yaoundé, juin-octobre 2016.Hide Footnote Enfin, des cellules d’accompagnement des anciens otages et membres de Boko Haram doivent être créées.

Pour lutter contre le radicalisme religieux, en plus des mesures déjà préconisées dans le précédent rapport de Crisis Group sur le Cameroun, le ministère des Affaires sociales devrait encourager les parents à parler en famille de Boko Haram et à lever le tabou sur le sujet. A l’instar du Nigéria qui expérimente déjà des programmes de déradicalisation dans les prisons, l’Etat devrait, avec l’appui de ses partenaires et en accord avec les communautés locales, mettre en place des programmes de déradicalisation dans les prisons au cas par cas pour des membres de Boko Haram qui souhaiteraient se réinsérer socialement après avoir purgé une peine de prison proportionnelle à la gravité de leur crime.[fn]Un programme de déradicalisation d’anciens membres de Boko Haram au Nigéria a eu des résultats mitigés. « Road to Redemption? Unmaking Nigeria’s Boko Haram », Réseaux d’information régionaux intégrés (IRIN), 1er octobre 2015. Il n’existe pas de programme analogue au Cameroun.Hide Footnote Ces programmes devraient être ouverts en priorité aux enrôlés de force et aux déserteurs de Boko Haram, tout en distinguant les informateurs et petits logisticiens des cadres et idéologues de la secte.

Les autorités sécuritaires et judiciaires devraient de manière générale s’appliquer à distinguer les membres de Boko Haram en fonction de la gravité des crimes dont ils sont accusés et de leur degré d’implication au sein du mouvement, bien que ces distinctions ne soient pas toujours faciles à opérer, et traiter les suspects et détenus de façon juste et en accord avec le droit international. Un programme de « justice réparatrice » qui reposerait sur des confessions, des travaux communautaires, la sensibilisation au radicalisme religieux et idéologies prônant la violence, des formations professionnelles, des projets de réinsertion socioéconomique, et de courtes peines de prisons si nécessaire, pourrait être envisagé. Il s’agirait de différencier entre membres recrutés de force, informateurs et petits logisticiens (enrôlés de force ou pas), non suspectés d’être impliqués dans des crimes graves (torture, meurtres, disparitions forcées, etc.) d’une part, et les cadres, idéologues et combattants ayant rejoint le mouvement de leur plein gré et tous ceux suspectés d’avoir commis des abus graves d’autre part. Pour ce faire, la loi antiterroriste actuelle pourrait être modifiée pour prendre en compte ces mesures.

Enfin, l’Etat devrait poursuivre la mise en place de programmes de sensibilisation des communautés à la non-stigmatisation d’anciens membres réinsérés, et renforcer les échanges et les activités culturelles et sportives entre l’Extrême-Nord et le Sud. Afin de mettre en œuvre tous ces dispositifs, il devrait allouer une part importante de son budget à l’Extrême-Nord.

Sur le plan sécuritaire

Globalement, la réponse sécuritaire du Cameroun a été efficace, en partie grâce à un effort d’engagement considérable depuis 2014 et à une meilleure coordination avec les voisins. Mais le gouvernement devrait corriger certaines fragilités et erreurs stratégiques pour ramener une paix durable dans la région. Trois éléments sont primordiaux.

Les forces de sécurité, ou toute autre autorité de l’Etat, devraient en permanence avoir conscience des conséquences de leurs actions sur les populations et évaluer les risques qu’elles génèrent un rejet et une délégitimation de l’Etat, ou des tensions entre les communautés. Ceci passe obligatoirement par un meilleur respect des droits humains. Pour ce faire, il est important que les militaires et policiers coupables d’exactions soient sanctionnés et que ces sanctions soient rendues publiques.[fn]Des gendarmes ont été arrêtés pour des braquages à Mokolo. La gendarmerie a ouvert une enquête sur le sujet. Entretien de Crisis Group, commandant de gendarmerie à l’Extrême-Nord, Maroua, mars 2016. « Le Commandant de compagnie de Mokolo et deux gendarmes jetés en prison », L’œil du Sahel, 31 août 2016.Hide Footnote Cela passe aussi par l’intensification des initiatives de sensibilisation des populations aux actions sécuritaires et la prise en compte de leurs points de vue.

Ensuite, le gouvernement doit éviter que la lutte contre Boko Haram crée des tensions potentiellement dangereuses au sein des forces de sécurité, ou que celles-ci endossent un rôle incompatible avec la démocratie. Ceci passe par des mesures spéciales pour une équité dans le traitement et les avancements en grade des soldats, en particulier de ceux déployés au front. La modernisation technologique de l’armée camerounaise pose la question de son utilisation post-Boko Haram. Forte de 60 000 hommes et désormais bien équipée, elle pourrait être en sureffectif en temps de paix et le coût d’entretien des équipements militaires risque d’avoir des conséquences sur les investissements publics. Le gouvernement devrait envisager de geler les recrutements au sein de l’armée pendant une certaine période, à l’exception des membres de comités de vigilance remplissant les conditions d’âge et de niveau d’instruction, et les relancer sur le rythme d’avant-guerre, lorsque les moyens budgétaires le permettront.[fn]Les recrutements au sein des forces de défense ont nettement augmenté depuis le début du conflit (plus de 10 000 militaires en deux ans). Alors que le budget de la défense était déjà très largement consacré aux dépenses salariales auparavant, l’accroissement soudain des effectifs ainsi que les dépenses pour la mise à niveau logistique et la conduite de la guerre génèrent déjà des déficits et un risque de banqueroute. Ceci explique en partie pourquoi l’opération Alpha est actuellement financée par la Présidence et des fonds officieux et non par le ministère de la Défense. Entretiens de Crisis Group, officiers supérieurs, Yaoundé, Extrême-Nord, 2016.Hide Footnote

A mesure de l’affaiblissement de Boko Haram, le gouvernement devrait prévoir le retour progressif de la police et de la gendarmerie dans les localités frontalières, avec des unités mieux équipées, en remplacement des troupes d’élite. Ces policiers devraient être formés au respect des droits humains dans le contexte spécifique d’in-surrection, de lutte contre le terrorisme, et d’intervention auprès d’une population traumatisée.

Enfin, les comités de vigilance ont été efficaces dans la lutte contre Boko Haram, mais ils posent problème à long terme. Ils peuvent mener à une privatisation de la sécurité, à des dérives ou au renforcement excessif des pouvoirs des chefs traditionnels qui ont sur eux un certain contrôle. La dérive criminelle de certains membres, en situation de vulnérabilité économique, est un autre risque.[fn]« Cameroun : les comités de vigilance contre Boko Haram, de la défense à l’attaque », Le Monde, 21 juillet 2016.Hide Footnote Il est donc important de limiter le recours aux comités de vigilance, puis de prévoir leur démantèlement progressif et la réinsertion socioéconomique de leurs membres.

Conclusion

La violence générée par Boko Haram à l’Extrême-Nord constitue un fait inédit dans l’histoire récente du Cameroun.[fn]En dehors de la guerre de décolonisation entre 1955 et 1971, qui a fait des dizaines de milliers de morts, le conflit à l’Extrême-Nord est le plus meurtrier et destructeur que le Cameroun ait connu, devant celui de Bakassi ayant opposé le pays au Nigéria.Hide Footnote Alors que le risque d’une perte des territoires dans la région était bien réel, la réponse du gouvernement camerounais, combinée à l’intervention de l’armée tchadienne et à la réorganisation de l’armée nigériane, a permis d’empêcher l’expansion territoriale du groupe. Il a subi de lourdes pertes et a vu ses capacités conventionnelles se réduire. Mais les problèmes de fond qui ont fait de l’Extrême-Nord une région particulièrement vulnérable demeurent : pauvreté, sous-scolarisation, fracture sociale et générationnelle, tensions communautaires et faible connexion avec le reste du pays. En outre, en dépit de ses relatifs succès au plus fort du conflit, l’armée laisse entrevoir une certaine faiblesse, voire impuissance, face aux attaques de basse intensité et aux incursions, vols de bétail et pillages quotidiens.

L’Extrême-Nord risque de s’enliser durablement dans un conflit de faible intensité, alimenté par des alliances de circonstance renforcées entre jihadistes, trafiquants et divers opportunistes, dans un Sahel en proie à de multiples conflits. Cela écarterait la possibilité d’un développement substantiel de la région, accentuant mécaniquement sa vulnérabilité. Cela obligerait aussi le gouvernement à y maintenir pour longtemps un dispositif militaire coûteux, ce qui mettrait en péril les objectifs de croissance et de développement du pays, le fragilisant davantage.

Nairobi/Bruxelles, 16 novembre 2016

Annexe A : Carte du Cameroun
Carte du Cameroun CRISIS GROUP. Basé sur une carte des Nations unies no. 4227, novembre 2015.
Annexe B : Carte de l’Extrême-Nord
Map of Cameroon's Far North CRISIS GROUP
Annexe C : Opérations Arrow

Depuis la mise en place de la Force multinationale mixte, le BIR-Alpha et Emergence 4 mènent des opérations au Nigéria sous le couvert juridique de cette force. Les opérations extérieures du BIR-Alpha sont baptisées « Arrow » et « Blue Pipe » et celles d’Emergence 4 « Tentacules ». Les opérations Arrow sont menées par l’état-major et engagent toutes les composantes du BIR-Alpha. Ce sont des opérations se déroulant à plus de dix kilomètres à l’intérieur de la frontière nigériane contre des cibles jugées importantes. Les opérations Blue Pipe sont menées dans un rayon de cinq kilomètres contre des cibles plus petites et sont directement décidées par les commandants de secteurs du BIR-Alpha. Les opérations Tentacules sont menées par l’armée régulière et le contingent camerounais de la FMM. Huit opérations Arrow ont été menées de novembre 2015 à juin 2016. Arrow 5 à Ngoshié et Arrow 6 à Kumshé ont été les plus importantes, car elles ont permis de démanteler deux des principales bases d’en-trainement des kamikazes et de limiter la spirale des attentats-suicides. Toutes les opérations extérieures sont menées avec l’aval et souvent la participation des forces armées nigérianes.

OPERATIONS ARROW

Arrow 1
26 au 28 novembre 2015, objectif Mba.

Arrow 2
2 et 3 décembre 2015, objectif Nbada Koura.

Arrow 3
17 décembre 2015, objectif Djimini.

Arrow 4
25 janvier 2016, objectif Ashigashia Nigeria.

Arrow 5
11 au 14 février 2016, objectif Ngoshé, 162 membres de Boko Haram tués
selon les forces de sécurité.

Arrow 6
24 et 25 février 2016, objectif Kumshé, 107 membres de Boko Haram tués,
selon les forces de sécurité.

Arrow 7
17 au 19 avril 2016, objectif Diguime.

Arrow 8
11 mai 2016, objectif Forêt de Madawaya.

Annexe D : Sigles et abréviations

BIP : Budget d’investissement public

BIR : Bataillon d’intervention rapide

BRIM : Brigade d’infanterie motorisée

CAT : Centre antiterroriste

CBLT : Commission du bassin du lac Tchad

CEEAC : Commission économique des Etats de l’Afrique centrale

DGRE : Direction générale de la recherche extérieure

IED : Engin explosif improvisé

FMI : Fonds monétaire international

FMM : Force multinationale mixte

FATIC : Forces armées tchadiennes d’intervention au Cameroun

UNICEF : Fonds des Nations unies pour l’enfance

HCR : Haut-Commissariat des Nation unies pour les réfugiés

IFRI : Institut français des relations internationales

IRIN : Réseaux d’information régionaux intégrés

INS : Institut national de la statistique

MINEPAT : Ministère de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire

MNJTF : Multinational Joint Task Force

PIB : Produit intérieur brut

RDPC : Rassemblement démocratique du peuple camerounais

REDHAC : Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale

RG : Région de gendarmerie

RMIA : Région militaire interarmées

UNDP : Union nationale pour la démocratie et le progrès

USAID : Agence des Etats-Unis pour le développement international