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Burkina Faso : neuf mois pour achever la transition
Burkina Faso : neuf mois pour achever la transition
Burkina Faso : présenter les conclusions d’un rapport aux protagonistes
Burkina Faso : présenter les conclusions d’un rapport aux protagonistes
Lieutenant Colonel Isaac Zida presents the Burkinabe flag to interim civilian President Michel Kafando in Ouagadougou, on 21 November 2014. AFP/Sia Kambou
Report 222 / Africa

Burkina Faso : neuf mois pour achever la transition

Three months after Blaise Compaoré’s departure, Burkina Faso’s transition is moving forward in an uncertain context. The provisional government, with the help of its international partners, should initiate urgent reforms and ensure the October 2015 elections allow for peaceful, democratic change.

Synthèse

C’est en réalité sans surprise que Blaise Compaoré a démissionné le 31 octobre 2014, au lendemain d’une journée insurrectionnelle historique. Vieillissant et déconnecté de la réalité, son régime a fait place à une transition incertaine, dirigée par un pouvoir bicéphale, composé de militaires et de civils, qui s’appuie sur des institutions provisoires et fragiles. Le gouvernement actuel dispose de neuf mois pour organiser des élections générales prévues pour le 11 octobre 2015. Les partenaires internationaux du Burkina Faso doivent l’aider à atteindre cet objectif tout en maintenant le dialogue avec les militaires afin qu’ils quittent le pouvoir à la fin de la transition. Ils doivent aussi tirer les leçons du soutien qu’ils ont apporté au régime Compaoré, fermant les yeux sur sa mauvaise gouvernance en échange de la préservation de leurs intérêts stratégiques.

Les quatre acteurs qui animent la transition – l’armée, l’ancienne opposition politique, la société civile et la rue – ont pour le moment réussi à s’entendre pour stabiliser de manière pacifique et relativement inclusive le pays. C’est le lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida, un membre de l’ancienne garde présidentielle du président Com­paoré, qui détient aujourd’hui la plus grande part du pouvoir. Si les militaires ont montré d’inquiétants signes d’autoritarisme, le Burkina n’est pas pour autant sous la coupe d’une junte. Le pouvoir de l’armée est encadré par une charte qui lui impose de partager l’exécutif et le législatif avec des civils, dont le président Michel Kafando, par une société civile et une rue qui restent mobilisées, et par une communauté internationale vigilante qui fournit une aide financière indispensable à la survie du régime actuel.

Trois points de tension menacent toutefois la stabilisation du Burkina : l’antago­nisme entre aspiration à un changement radical de gouvernance et volonté réaliste ou réformiste de préserver la stabilité ; l’écart entre le temps court de la transition et l’ampleur de la tâche à accomplir ; et la difficulté de préparer des élections et des réformes dans un contexte de finances publiques dégradées. Enfin, la dissolution de l’an­cienne garde présidentielle, le Régiment de sécurité présidentielle (RSP), fait peser, si elle est mal conduite, un sérieux risque de dérapage de la transition. Sans concertation, elle pourrait conduire les éléments de cette unité d’élite, la mieux armée du pays, à réagir violement.

Les fortes attentes de la population, après 27 ans d’un régime semi-autoritaire, et le risque que celles-ci soient déçues, font également peser un risque sur la transition. La population attend que justice soit faite sur l’assassinat en 1998 du journaliste Norbert Zongo, qui enquêtait sur le meurtre non élucidé de David Ouédraogo, le chauffeur du frère cadet de Blaise Compaoré. Cette affaire est emblématique des dérives de l’ère Compaoré et sa résolution est une revendication clé de la société civile. L’amé­lioration du niveau de vie, notamment l’accès à l’emploi et à la santé, est également une revendication importante de la population dans un des pays les plus pauvres du monde.

Le gouvernement ne pourra cependant pas agir sur tous les fronts à la fois. Il semble pour l’instant tenté de satisfaire les exigences de la « rue » en multipliant les promesses. Mais plus celles-ci sont significatives, plus il sera difficile pour le gouvernement de tout entreprendre et de tout régler. Le départ de Blaise Compaoré ne signifie donc pas que le Burkina Faso est tiré d’affaire. Pour garantir la stabilité du pays jusqu’à la fin de la transition, plusieurs mesures doivent être prises.

Cynthia Ohayon donne en main propre le nouveau rapport de Crisis Group au président du Centre des maîtres coranics du Burkina Faso et à un marabout, le 10 octobre 2017. CRISISGROUP/Julie David de Lossy
Impact Note / Africa

Burkina Faso : présenter les conclusions d’un rapport aux protagonistes

Un rapport de Crisis Group est le fruit de plusieurs mois de travail de terrain, de rédaction et de débats. En outre, comme le montre ce reportage photo, le moment où l'analyste présente cette nouvelle publication à ses lecteurs est également le point de départ d'un nouveau cycle de recherche.

A l’occasion de la publication de son rapport Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad le 12 octobre dernier, Cynthia Ohayon, analyste pour l’Afrique de l’Ouest et Rinaldo Depagne, directeur de projet, ont présenté leurs conclusions et leurs recommandations aux différents acteurs à Ouagadougou. Cynthia s’est rendue régulièrement au Burkina Faso au cours des trois dernières années. Rinaldo a travaillé et résidé plus de sept ans dans le pays. L’objectif était de convaincre les décideurs politiques et les personnes d’influence de s’attaquer aux racines sociales de la crise qui frappe le nord du Burkina Faso, et d’éviter de plonger tête baissée dans une seule stratégie de contre-terrorisme, au moment où les attaques se multiplient dans le nord du Burkina Faso.

Longtemps épargné par les groupes armés actifs au Sahel, le Burkina Faso, et en particulier le Nord du pays, fait face depuis 2015 à une insécurité grandissante. Les nombreux entretiens menés sur le terrain par Crisis Group montrent que la crise est davantage le résultat d’une contestation sociale que de la montée d’un mouvement islamiste.

Une rue du centre de Ouagadougou, le 13 octobre 2017. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Le jour de la publication du rapport, Crisis Group a organisé un atelier de restitution dans un hôtel de la capitale en collaboration avec la délégation luxembourgeoise de Ouagadougou. L’affluence a largement dépassé nos attentes. Des représentants de plusieurs ministères, des officiers de l’armée burkinabè, d’anciens ministres, l’émir de Djibo, des chefs coutumiers peul, des diplomates, des universitaires et des membres de la société civile ont assisté à la présentation.

Cynthia Ohayon présente les conclusions du nouveau rapport de Crisis Group sur le Nord du Burkina lors de l'atelier de restitution à Ouagadougou, le 12 octobre 2017. CRISISGROUP/Julie David de Lossy
Rinaldo Depagne discute avec le capitaine Longpo et un parlementaire après l'atelier de restitution organisé par Crisis Group à Ouagadougou, le 12 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy

Un jeune habitant du Nord a expliqué les difficultés de son village ; un chef traditionnel a rappelé que les assaillants restaient des enfants du pays qui se sentaient délaissés par une élite obnubilée par les affaires de la capitale. « Je suis arrivé ici en pensant que les attaques étaient liées au terrorisme. Après vous avoir écouté aujourd’hui, je crois qu’il faut avoir le courage de comprendre qu’il y a des attentes sociales », a déclaré un capitaine de gendarmerie. « Nous avons beaucoup appris aujourd’hui », a conclu un ancien ministre, en remerciant Crisis Group.

Cynthia Ohayon présente les conclusions du nouveau rapport de Crisis Group sur le Nord du Burkina à des marabouts, le 10 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy

L’équipe de Crisis Group a ensuite présenté le rapport à des maitres coraniques rencontrés cinq mois plus tôt par Cynthia Ohayon. Elle a tenu à leur présenter nos conclusions et nos recommandations. Rapidement, les langues se sont déliées. Les marabouts nous ont fait part de la dégradation de la situation au Nord. En s’appuyant sur le rapport, Cynthia Ohayon leur fait part du sentiment des autres parties au conflit. Ces moments où les acteurs se sentent entendus et sont à l’écoute des points de vue divergents sont la clé de voute du travail de plaidoyer de Crisis Group. C’est à partir de là que des solutions peuvent être envisagées.

Crisis Group se distingue par sa capacité à inclure tous les acteurs d’une crise et toutes les parties susceptibles d’améliorer la situation. Notre équipe a rencontré Tanguy Denieul, directeur de l’Agence française de développement (AFD), pour parler de nos conclusions sur une crise qui dérive d’un sentiment d’abandon dont témoigne le manque crucial de développement du Nord. La réunion s’est concentrée sur la pérennité des circuits de financement dans le Nord, la formation des maires et l’électrification des chefs-lieux.

Cynthia Ohayon discute avec Tanguy Deneuil, directeur de l'AFD, du nouveau rapport de Crisis Group sur le Nord du Burkina, le 10 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy

Le général de brigade Oumarou Sadou, chef d’état-major général des armées, a accordé une audience à Crisis Group en présence de trois officiers, à qui nous avons présenté le rapport et abordé les problèmes du Nord, son ordre social figé et inégalitaire, et la distance prise par l’Etat.

Les militaires ont posé de nombreuses questions concernant le Mali et sa frontière, le sentiment des civils sur les forces de sécurité, la vitesse d’action, les exactions. L’échange était constructif – basé sur une confiance bâtie au fil des réunions passées. Les officiers burkinabè cherchent avant tout à s’assurer que la violence jihadiste au Mali ne se propage pas davantage au Burkina. Cette rencontre viendra enrichir la réflexion de Rinaldo Depagne sur la stabilité au Sahel et sur la nécessité d’une force régionale. La discussion se conclut par un proverbe burkinabè : « Si le mur de ton voisin est tombé et que tes biens sont en danger, il faut l’aider à le reconstruire ».

Cynthia Ohayon et Rinaldo Depagne avec le chef d'état-major général des armées Oumarou Sadou (au centre). Ouagadougou le 13 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy
Un militaire au bureau du chef d'état-major général des armées à Ouagadougou le 13 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy

La crédibilité de Crisis Group à Ouagadougou s’est affirmée avec le rapport de juillet 2013, Burkina Faso : avec ou sans Compaoré, le temps des incertitudes, dont l’analyse des risques d’un maintien au pouvoir de Compaoré s’est avérée pertinente l’année suivante, lorsque le président a été renversé par un soulèvement populaire. Les équipes de Crisis Group sont parvenues à entretenir des relations continues, ouvertes et respectueuses avec chacun de leurs interlocuteurs. Cynthia Ohayon et Rinaldo Depagne ont notamment rencontré Maitre Sankara, le premier vice-président de l’Assemblée nationale, pour discuter de la façon dont la politique interne de la capitale détournait l’attention de l’élaboration de politiques nationales seules capables de désamorcer les tensions sociales dans le pays.

Cynthia Ohayon et Rinaldo Depagne avec Maitre Sankara, premier vice-président de l'Assemblée nationale. Ouagadougou le 13 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy

Notre équipe a rendu visite à l’historien Hamidou Diallo dans son bureau de l’université de Ouagadougou. L’historien, avec qui Crisis Group a entretenu un dialogue régulier au cours des dernières années, est inquiet. Des points de vue sont échangés, des pistes sont données, avec la promesse de se revoir rapidement.

Hamidou Diallo, historien à l'Université de Ouagadougou, le 11 Octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy

Un plaidoyer réussi dépend souvent de la flexibilité des analystes et de leur capacité à saisir les occasions qui se présentent. En apprenant que des représentants peul du Burkina, du Mali et du Niger se réunissent le jour même dans un hôtel du centre-ville, notre analyste leur a demandé si elle pouvait se joindre à eux. Les Peul venant des trois pays de la région sont à l’écoute, certains ont entendu parler de Crisis Group. Ils ont souligné la qualité de notre travail et respectent notre neutralité.

L’imam Ilboudo du Cercle d’études, de recherches et de formation islamique est un acteur incontournable. Son ancrage dans la communauté musulmane de Ouagadougou est un vecteur de plaidoyer pour l’équipe de Crisis Group. Autour d’un thé brulant, servi sous le manguier qui abrite la mosquée, il fait part de ses réflexions sur le rapport que lui présente notre équipe.

Des représentants peul lors d'une réunion à Ouagadougou le 11 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy
Cynthia Ohayon et Rinaldo Depagne présentent les conclusions du nouveau rapport de Crisis Group sur le Nord du Burkina à l'imam Ilboudou, président du CERFI (Cercle d'étude, de recherche et de formation islamique). Ouagadougou, le 11 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy

Trois mois après sa publication en français et en anglais, le rapport Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad a déjà été lu plus de 21 000 fois. La deuxième phase du travail de Crisis Group consiste à amener les acteurs à comprendre les points de vue de chacun et à engager une réflexion. C’est l’étape la plus délicate.

Rinaldo Depagne et son équipe au sein du programme Afrique de l’Ouest vont continuer de faire vivre le rapport auprès des différents protagonistes sur le terrain. A partir de ce dialogue constant, ils pourront envisager de nouvelles approches, comprendre, analyser et contourner les éventuels écueils pour ralentir la propagation d’une crise meurtrière.

Ces rencontres autour d’une nouvelle publication sont également un nouveau départ. Les points de vue, inquiétudes et idées recueillis sur place remplissent déjà les carnets de nos analystes en vue du prochain rapport sur le déploiement d’une force militaire conjointe dans le cadre du G5 Sahel.

La cantine de l'aéroport de Ouagadougou, le 9 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy
Burkina Faso : présenter les conclusions d’un rapport aux protagonistes CRISISGROUP/ Julie David de Lossy