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Burkina Faso : présenter les conclusions d’un rapport aux protagonistes
Burkina Faso : présenter les conclusions d’un rapport aux protagonistes
Supporters of President-elect Roch Marc Kabore watch election results at Kabore's campaign headquarters in Ouagadougou, 1 December 2015. REUTERS/Joe Penney
Briefing 116 / Africa

Burkina Faso : transition acte II

De nombreux défis attendent le nouveau gouvernement élu au Burkina Faso : désir de justice, revendications socioéconomiques et insécurité régionale. Le nouveau régime doit résister à la tentation de recréer un système marqué par l'hégémonie d'un seul parti. Les autorités doivent rapidement ouvrir un dialogue social, favoriser la réconciliation de la classe politique, engager la réforme de l'armée, et préserver de bonnes relations avec la Côte d'Ivoire.

I. Synthèse

La victoire de Roch Marc Christian Kaboré à l’élection présidentielle du 29 novembre montre que les Burkinabè aspirent autant au changement qu’à la continuité. Ancien dauphin de Blaise Compaoré, il incarne à la fois la stabilité qui caractérisait l’ancien régime et le désir de changement à travers sa rupture avec Compaoré. Des défis considérables attendent le nouveau gouvernement : fortes demandes socioéconomiques, exigence de justice, lutte contre la corruption et l’impunité, réforme de l’armée et insécurité régionale. Il lui faudra se garder de tout triomphalisme, reconnaitre que la tâche à venir est considérable et, surtout, résister à la tentation de recréer un système Compaoré bis marqué par l’hégémonie d’un seul parti, faute de quoi les Burkinabè redescendront en masse dans la rue, comme en octobre 2014 et en septembre 2015, replongeant le pays dans l’instabilité.

L’heure est pour l’instant au soulagement : la longue et fragile transition s’est achevée dans le calme. En organisant dans les règles de l’art les élections du 29 novembre, elle a rempli sa principale mission. Elle n’a toutefois pas permis de solder le contentieux des années Compaoré : la justice n’a pas été rendue pour les crimes économiques et de sang commis sous l’ancien régime. La tentative de putsch de septembre 2015 lui a au moins permis de se débarrasser du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), l’ancienne garde présidentielle. La dissolution du RSP est un pas de plus vers le démantèlement du système Compaoré, mais elle ne règle pas la difficile question de l’avenir des partisans politiques de l’ancien régime. C’est maintenant, avec l’installation des nouvelles autorités, que commence la vraie transition, celle qui devra conduire à la consolidation démocratique et à la mise en place d’une nouvelle forme de gouvernance.

L’état de grâce sera de courte durée. Le nouveau président pourra difficilement satisfaire immédiatement les immenses attentes de la population, surtout en matière socioéconomique, avec une situation budgétaire critique. La présence de groupes extrémistes violents dans les pays voisins du Burkina fait planer une menace sur sa stabilité. L’attaque d’un poste de gendarmerie dans l’Ouest en octobre 2015, la première de cette ampleur au Burkina Faso, est révélatrice de ce nouvel environnement sécuritaire dégradé. L’installation des nouvelles autorités pourrait être rapidement suivie d’une détérioration du climat social qui, combinée à ces menaces sécuritaires, pourrait créer un cocktail explosif et entraver l’action du nouveau gouvernement. En outre, le coup d’Etat de septembre 2015 a montré que les forces armées tiennent toujours une place importante dans la vie politique du pays. Le spectre d’une immixtion de l’armée dans la sphère politique, une constante dans l’histoire du Burkina depuis 1966, n’a pas disparu avec le démantèlement du RSP.

A terme, la classe politique devra régler ses contentieux. Il sera particulièrement difficile pour certains partisans de l’ancien parti au pouvoir, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), d’accepter la victoire de leurs anciens camarades devenus leurs pires ennemis depuis la démission de ces derniers en janvier 2014 pour créer leur propre parti, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP). Cette animosité pourrait créer de nouvelles tensions, surtout si le nouveau pouvoir cède à la tentation d’une chasse aux sorcières contre des membres de l’ancien régime et si certains partisans de Compaoré choisissent la déstabilisation pour montrer qu’ils pèsent toujours sur la vie de leur pays.

Si ces derniers utilisent la Côte d’Ivoire comme base arrière, comme cela semble avoir été le cas lors du coup d’Etat et du projet d’attaque de la prison militaire de Ouagadougou en décembre dernier, les relations ivoiro-burkinabè risquent de se détériorer rapidement. En deux mois, le contentieux entre les deux pays n’a cessé de grandir. Aux soupçons d’implication de hauts responsables ivoiriens dans le putsch de septembre est venu s’ajouter le mandat d’arrêt contre Compaoré. Lancé par la justice burkinabé le 4 décembre, ce mandat a été ignoré par les autorités ivoiriennes.

L’insurrection d’octobre 2014, qui a chassé Compaoré après 27 ans au pouvoir, a constitué un séisme majeur pour le Burkina, et le coup d’Etat de septembre 2015 en constitue une première réplique. Malgré le bon déroulement des élections, le pays n’est pas à l’abri de futures secousses à mesure que s’écrit une nouvelle page de son histoire. Plusieurs mesures, à court et à moyen terme, peuvent réduire les risques d’instabilité future.

  •  Les nouvelles autorités devraient organiser un dialogue constructif avec les syndicats et prendre rapidement des mesures d’apaisement social en se concentrant sur les jeunes et les régions les plus pauvres du pays.
  •  Les nouvelles autorités devraient engager rapidement la réforme de l’armée et développer une stratégie globale de défense et de sécurité à travers la publication d’un livre blanc. La réforme de l’armée devra s’effectuer sous contrôle parlementaire et la commission en charge de celle-ci devra intégrer des civils et des retraités des forces de sécurité.
  •  La fonction du Haut Conseil national des sages devrait être consacrée dans la Constitution, tel que recommandé par la Commission de réconciliation, afin que cet organisme au service de la résolution et de la prévention des crises politiques et sociales soit établi en tant qu’institution à part entière.
  •  La Côte d’Ivoire et le Burkina Faso devraient continuer à renforcer leurs relations dans le cadre du Traité d’amitié et de coopération signé en 2008. Les dirigeants ivoiriens doivent dépasser leurs amitiés politiques avec les dignitaires du régime Compaoré et faire de la stabilité du Burkina une priorité, si besoin en coopérant avec la justice burkinabè.
  • Les partenaires internationaux devraient rester mobilisés pour fournir un soutien financier adéquat, notamment pour aider le gouvernement à répondre aux revendications sociales, d’autant plus que le Burkina est l’un des derniers points de stabilité dans une région de plus en plus troublée.

Dakar/Bruxelles, 7 janvier 2016

Cynthia Ohayon donne en main propre le nouveau rapport de Crisis Group au président du Centre des maîtres coranics du Burkina Faso et à un marabout, le 10 octobre 2017. CRISISGROUP/Julie David de Lossy
Impact Note / Africa

Burkina Faso : présenter les conclusions d’un rapport aux protagonistes

Un rapport de Crisis Group est le fruit de plusieurs mois de travail de terrain, de rédaction et de débats. En outre, comme le montre ce reportage photo, le moment où l'analyste présente cette nouvelle publication à ses lecteurs est également le point de départ d'un nouveau cycle de recherche.

A l’occasion de la publication de son rapport Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad le 12 octobre dernier, Cynthia Ohayon, analyste pour l’Afrique de l’Ouest et Rinaldo Depagne, directeur de projet, ont présenté leurs conclusions et leurs recommandations aux différents acteurs à Ouagadougou. Cynthia s’est rendue régulièrement au Burkina Faso au cours des trois dernières années. Rinaldo a travaillé et résidé plus de sept ans dans le pays. L’objectif était de convaincre les décideurs politiques et les personnes d’influence de s’attaquer aux racines sociales de la crise qui frappe le nord du Burkina Faso, et d’éviter de plonger tête baissée dans une seule stratégie de contre-terrorisme, au moment où les attaques se multiplient dans le nord du Burkina Faso.

Longtemps épargné par les groupes armés actifs au Sahel, le Burkina Faso, et en particulier le Nord du pays, fait face depuis 2015 à une insécurité grandissante. Les nombreux entretiens menés sur le terrain par Crisis Group montrent que la crise est davantage le résultat d’une contestation sociale que de la montée d’un mouvement islamiste.

Une rue du centre de Ouagadougou, le 13 octobre 2017. CRISISGROUP/Julie David de Lossy

Le jour de la publication du rapport, Crisis Group a organisé un atelier de restitution dans un hôtel de la capitale en collaboration avec la délégation luxembourgeoise de Ouagadougou. L’affluence a largement dépassé nos attentes. Des représentants de plusieurs ministères, des officiers de l’armée burkinabè, d’anciens ministres, l’émir de Djibo, des chefs coutumiers peul, des diplomates, des universitaires et des membres de la société civile ont assisté à la présentation.

Cynthia Ohayon présente les conclusions du nouveau rapport de Crisis Group sur le Nord du Burkina lors de l'atelier de restitution à Ouagadougou, le 12 octobre 2017. CRISISGROUP/Julie David de Lossy
Rinaldo Depagne discute avec le capitaine Longpo et un parlementaire après l'atelier de restitution organisé par Crisis Group à Ouagadougou, le 12 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy

Un jeune habitant du Nord a expliqué les difficultés de son village ; un chef traditionnel a rappelé que les assaillants restaient des enfants du pays qui se sentaient délaissés par une élite obnubilée par les affaires de la capitale. « Je suis arrivé ici en pensant que les attaques étaient liées au terrorisme. Après vous avoir écouté aujourd’hui, je crois qu’il faut avoir le courage de comprendre qu’il y a des attentes sociales », a déclaré un capitaine de gendarmerie. « Nous avons beaucoup appris aujourd’hui », a conclu un ancien ministre, en remerciant Crisis Group.

Cynthia Ohayon présente les conclusions du nouveau rapport de Crisis Group sur le Nord du Burkina à des marabouts, le 10 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy

L’équipe de Crisis Group a ensuite présenté le rapport à des maitres coraniques rencontrés cinq mois plus tôt par Cynthia Ohayon. Elle a tenu à leur présenter nos conclusions et nos recommandations. Rapidement, les langues se sont déliées. Les marabouts nous ont fait part de la dégradation de la situation au Nord. En s’appuyant sur le rapport, Cynthia Ohayon leur fait part du sentiment des autres parties au conflit. Ces moments où les acteurs se sentent entendus et sont à l’écoute des points de vue divergents sont la clé de voute du travail de plaidoyer de Crisis Group. C’est à partir de là que des solutions peuvent être envisagées.

Crisis Group se distingue par sa capacité à inclure tous les acteurs d’une crise et toutes les parties susceptibles d’améliorer la situation. Notre équipe a rencontré Tanguy Denieul, directeur de l’Agence française de développement (AFD), pour parler de nos conclusions sur une crise qui dérive d’un sentiment d’abandon dont témoigne le manque crucial de développement du Nord. La réunion s’est concentrée sur la pérennité des circuits de financement dans le Nord, la formation des maires et l’électrification des chefs-lieux.

Cynthia Ohayon discute avec Tanguy Deneuil, directeur de l'AFD, du nouveau rapport de Crisis Group sur le Nord du Burkina, le 10 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy

Le général de brigade Oumarou Sadou, chef d’état-major général des armées, a accordé une audience à Crisis Group en présence de trois officiers, à qui nous avons présenté le rapport et abordé les problèmes du Nord, son ordre social figé et inégalitaire, et la distance prise par l’Etat.

Les militaires ont posé de nombreuses questions concernant le Mali et sa frontière, le sentiment des civils sur les forces de sécurité, la vitesse d’action, les exactions. L’échange était constructif – basé sur une confiance bâtie au fil des réunions passées. Les officiers burkinabè cherchent avant tout à s’assurer que la violence jihadiste au Mali ne se propage pas davantage au Burkina. Cette rencontre viendra enrichir la réflexion de Rinaldo Depagne sur la stabilité au Sahel et sur la nécessité d’une force régionale. La discussion se conclut par un proverbe burkinabè : « Si le mur de ton voisin est tombé et que tes biens sont en danger, il faut l’aider à le reconstruire ».

Cynthia Ohayon et Rinaldo Depagne avec le chef d'état-major général des armées Oumarou Sadou (au centre). Ouagadougou le 13 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy
Un militaire au bureau du chef d'état-major général des armées à Ouagadougou le 13 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy

La crédibilité de Crisis Group à Ouagadougou s’est affirmée avec le rapport de juillet 2013, Burkina Faso : avec ou sans Compaoré, le temps des incertitudes, dont l’analyse des risques d’un maintien au pouvoir de Compaoré s’est avérée pertinente l’année suivante, lorsque le président a été renversé par un soulèvement populaire. Les équipes de Crisis Group sont parvenues à entretenir des relations continues, ouvertes et respectueuses avec chacun de leurs interlocuteurs. Cynthia Ohayon et Rinaldo Depagne ont notamment rencontré Maitre Sankara, le premier vice-président de l’Assemblée nationale, pour discuter de la façon dont la politique interne de la capitale détournait l’attention de l’élaboration de politiques nationales seules capables de désamorcer les tensions sociales dans le pays.

Cynthia Ohayon et Rinaldo Depagne avec Maitre Sankara, premier vice-président de l'Assemblée nationale. Ouagadougou le 13 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy

Notre équipe a rendu visite à l’historien Hamidou Diallo dans son bureau de l’université de Ouagadougou. L’historien, avec qui Crisis Group a entretenu un dialogue régulier au cours des dernières années, est inquiet. Des points de vue sont échangés, des pistes sont données, avec la promesse de se revoir rapidement.

Hamidou Diallo, historien à l'Université de Ouagadougou, le 11 Octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy

Un plaidoyer réussi dépend souvent de la flexibilité des analystes et de leur capacité à saisir les occasions qui se présentent. En apprenant que des représentants peul du Burkina, du Mali et du Niger se réunissent le jour même dans un hôtel du centre-ville, notre analyste leur a demandé si elle pouvait se joindre à eux. Les Peul venant des trois pays de la région sont à l’écoute, certains ont entendu parler de Crisis Group. Ils ont souligné la qualité de notre travail et respectent notre neutralité.

L’imam Ilboudo du Cercle d’études, de recherches et de formation islamique est un acteur incontournable. Son ancrage dans la communauté musulmane de Ouagadougou est un vecteur de plaidoyer pour l’équipe de Crisis Group. Autour d’un thé brulant, servi sous le manguier qui abrite la mosquée, il fait part de ses réflexions sur le rapport que lui présente notre équipe.

Des représentants peul lors d'une réunion à Ouagadougou le 11 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy
Cynthia Ohayon et Rinaldo Depagne présentent les conclusions du nouveau rapport de Crisis Group sur le Nord du Burkina à l'imam Ilboudou, président du CERFI (Cercle d'étude, de recherche et de formation islamique). Ouagadougou, le 11 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy

Trois mois après sa publication en français et en anglais, le rapport Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad a déjà été lu plus de 21 000 fois. La deuxième phase du travail de Crisis Group consiste à amener les acteurs à comprendre les points de vue de chacun et à engager une réflexion. C’est l’étape la plus délicate.

Rinaldo Depagne et son équipe au sein du programme Afrique de l’Ouest vont continuer de faire vivre le rapport auprès des différents protagonistes sur le terrain. A partir de ce dialogue constant, ils pourront envisager de nouvelles approches, comprendre, analyser et contourner les éventuels écueils pour ralentir la propagation d’une crise meurtrière.

Ces rencontres autour d’une nouvelle publication sont également un nouveau départ. Les points de vue, inquiétudes et idées recueillis sur place remplissent déjà les carnets de nos analystes en vue du prochain rapport sur le déploiement d’une force militaire conjointe dans le cadre du G5 Sahel.

La cantine de l'aéroport de Ouagadougou, le 9 octobre 2017. CRISISGROUP/ Julie David de Lossy
Burkina Faso : présenter les conclusions d’un rapport aux protagonistes CRISISGROUP/ Julie David de Lossy