Another Coup in West Africa: The Burkina Faso Military Seizes Power
Another Coup in West Africa: The Burkina Faso Military Seizes Power
Briefing 116 / Africa

Burkina Faso : transition acte II

De nombreux défis attendent le nouveau gouvernement élu au Burkina Faso : désir de justice, revendications socioéconomiques et insécurité régionale. Le nouveau régime doit résister à la tentation de recréer un système marqué par l'hégémonie d'un seul parti. Les autorités doivent rapidement ouvrir un dialogue social, favoriser la réconciliation de la classe politique, engager la réforme de l'armée, et préserver de bonnes relations avec la Côte d'Ivoire.

I. Synthèse

La victoire de Roch Marc Christian Kaboré à l’élection présidentielle du 29 novembre montre que les Burkinabè aspirent autant au changement qu’à la continuité. Ancien dauphin de Blaise Compaoré, il incarne à la fois la stabilité qui caractérisait l’ancien régime et le désir de changement à travers sa rupture avec Compaoré. Des défis considérables attendent le nouveau gouvernement : fortes demandes socioéconomiques, exigence de justice, lutte contre la corruption et l’impunité, réforme de l’armée et insécurité régionale. Il lui faudra se garder de tout triomphalisme, reconnaitre que la tâche à venir est considérable et, surtout, résister à la tentation de recréer un système Compaoré bis marqué par l’hégémonie d’un seul parti, faute de quoi les Burkinabè redescendront en masse dans la rue, comme en octobre 2014 et en septembre 2015, replongeant le pays dans l’instabilité.

L’heure est pour l’instant au soulagement : la longue et fragile transition s’est achevée dans le calme. En organisant dans les règles de l’art les élections du 29 novembre, elle a rempli sa principale mission. Elle n’a toutefois pas permis de solder le contentieux des années Compaoré : la justice n’a pas été rendue pour les crimes économiques et de sang commis sous l’ancien régime. La tentative de putsch de septembre 2015 lui a au moins permis de se débarrasser du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), l’ancienne garde présidentielle. La dissolution du RSP est un pas de plus vers le démantèlement du système Compaoré, mais elle ne règle pas la difficile question de l’avenir des partisans politiques de l’ancien régime. C’est maintenant, avec l’installation des nouvelles autorités, que commence la vraie transition, celle qui devra conduire à la consolidation démocratique et à la mise en place d’une nouvelle forme de gouvernance.

L’état de grâce sera de courte durée. Le nouveau président pourra difficilement satisfaire immédiatement les immenses attentes de la population, surtout en matière socioéconomique, avec une situation budgétaire critique. La présence de groupes extrémistes violents dans les pays voisins du Burkina fait planer une menace sur sa stabilité. L’attaque d’un poste de gendarmerie dans l’Ouest en octobre 2015, la première de cette ampleur au Burkina Faso, est révélatrice de ce nouvel environnement sécuritaire dégradé. L’installation des nouvelles autorités pourrait être rapidement suivie d’une détérioration du climat social qui, combinée à ces menaces sécuritaires, pourrait créer un cocktail explosif et entraver l’action du nouveau gouvernement. En outre, le coup d’Etat de septembre 2015 a montré que les forces armées tiennent toujours une place importante dans la vie politique du pays. Le spectre d’une immixtion de l’armée dans la sphère politique, une constante dans l’histoire du Burkina depuis 1966, n’a pas disparu avec le démantèlement du RSP.

A terme, la classe politique devra régler ses contentieux. Il sera particulièrement difficile pour certains partisans de l’ancien parti au pouvoir, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), d’accepter la victoire de leurs anciens camarades devenus leurs pires ennemis depuis la démission de ces derniers en janvier 2014 pour créer leur propre parti, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP). Cette animosité pourrait créer de nouvelles tensions, surtout si le nouveau pouvoir cède à la tentation d’une chasse aux sorcières contre des membres de l’ancien régime et si certains partisans de Compaoré choisissent la déstabilisation pour montrer qu’ils pèsent toujours sur la vie de leur pays.

Si ces derniers utilisent la Côte d’Ivoire comme base arrière, comme cela semble avoir été le cas lors du coup d’Etat et du projet d’attaque de la prison militaire de Ouagadougou en décembre dernier, les relations ivoiro-burkinabè risquent de se détériorer rapidement. En deux mois, le contentieux entre les deux pays n’a cessé de grandir. Aux soupçons d’implication de hauts responsables ivoiriens dans le putsch de septembre est venu s’ajouter le mandat d’arrêt contre Compaoré. Lancé par la justice burkinabé le 4 décembre, ce mandat a été ignoré par les autorités ivoiriennes.

L’insurrection d’octobre 2014, qui a chassé Compaoré après 27 ans au pouvoir, a constitué un séisme majeur pour le Burkina, et le coup d’Etat de septembre 2015 en constitue une première réplique. Malgré le bon déroulement des élections, le pays n’est pas à l’abri de futures secousses à mesure que s’écrit une nouvelle page de son histoire. Plusieurs mesures, à court et à moyen terme, peuvent réduire les risques d’instabilité future.

  •  Les nouvelles autorités devraient organiser un dialogue constructif avec les syndicats et prendre rapidement des mesures d’apaisement social en se concentrant sur les jeunes et les régions les plus pauvres du pays.
  •  Les nouvelles autorités devraient engager rapidement la réforme de l’armée et développer une stratégie globale de défense et de sécurité à travers la publication d’un livre blanc. La réforme de l’armée devra s’effectuer sous contrôle parlementaire et la commission en charge de celle-ci devra intégrer des civils et des retraités des forces de sécurité.
  •  La fonction du Haut Conseil national des sages devrait être consacrée dans la Constitution, tel que recommandé par la Commission de réconciliation, afin que cet organisme au service de la résolution et de la prévention des crises politiques et sociales soit établi en tant qu’institution à part entière.
  •  La Côte d’Ivoire et le Burkina Faso devraient continuer à renforcer leurs relations dans le cadre du Traité d’amitié et de coopération signé en 2008. Les dirigeants ivoiriens doivent dépasser leurs amitiés politiques avec les dignitaires du régime Compaoré et faire de la stabilité du Burkina une priorité, si besoin en coopérant avec la justice burkinabè.
  • Les partenaires internationaux devraient rester mobilisés pour fournir un soutien financier adéquat, notamment pour aider le gouvernement à répondre aux revendications sociales, d’autant plus que le Burkina est l’un des derniers points de stabilité dans une région de plus en plus troublée.

Dakar/Bruxelles, 7 janvier 2016

I. Overview

Roch Marc Christian Kaboré’s victory in the 29 November presidential election shows that Burkinabes aspire as much to change as to continuity. A former heir apparent to Blaise Compaoré, Kaboré symbolises both the stability of the former regime and, given his split from Compaoré, the desire for change. The new government must deliver on many challenges: major socio-economic needs, demands for justice, the fight against corruption and impunity, army reform and growing regional threats. The government will have to refrain from triumphalism, recognise the formidable challenges ahead and, most importantly, resist the temptation to recreate a Compaoré-like system of one-party hegemony. Without this, Burkinabes will massively return to the streets, as in October 2014 and September 2015, which could plunge the country back into crisis.

For now, however, a sense of relief is in order: the long and fragile transition was completed peacefully. By organising the free and fair 29 November elections, the transition fulfilled its principal purpose. It did not, however, manage to resolve all outstanding issues of the Compaoré years: economic crimes and acts of violence committed under the former regime have gone unpunished. The September 2015 attempted coup allowed the country to rid itself of at least the presidential guard (RSP). While the RSP’s dissolution is another step toward dismantling the Compaoré system, it does not solve the thorny issue of the future of the former regime’s partisans. The real transition – the one that should lead to the consolidation of democracy and the introduction of a new form of governance – begins now, with the installation of the new authorities.

The grace period will not last. Dire budgetary realities mean the new president will struggle to meet immediately the population’s high expectations, especially their socioeconomic demands. The presence of violent extremist groups in neighbouring countries is another threat. The October 2015 attack on a gendarmerie post in the west of the country, the first of its kind in Burkina Faso, is evidence of the worsening security environment. The inauguration of new authorities could be followed by a rapid deterioration of the social climate, which, combined with regional security threats, could create an explosive cocktail and block the new government’s scope for action. Furthermore, the September coup attempt demonstrated that the armed forces remain a key actor in the country’s political life. The military’s ability to interfere in political affairs, a constant feature of Burkina Faso’s history since 1966, did not disappear with the RSP’s dissolution.

The political class will eventually have to solve its own disputes. It will be particularly difficult for some of Compaoré affiliates to accept the accession to power of their ex-comrades-turned-enemies of the Movement of People for Progress (MPP) – founded in January 2014 as an outgrowth of the former ruling Congress for Democracy and Progress (CDP) party. This animosity could generate further tensions, especially if the new government succumbs to the temptation of a witch hunt against members of the former regime, and if some Compaoré followers choose destabilisation as their strategy to demonstrate that they remain a force to be reckoned with.

If Compaoré associates decide to use neighbouring Côte d’Ivoire as a rear base, as was allegedly the case during the September coup and the foiled attack against the Ouagadougou military prison last December, relations between Burkina Faso and Côte d’Ivoire could rapidly deteriorate. The bone of contention between the two countries has grown over the last two months. In addition to the suspected involvement of some Ivorian dignitaries in the September coup, the Ivorian authorities have so far ignored an arrest warrant against Compaoré issued on 4 December by a Burkinabè military court.

The October 2014 uprising that ousted Compaoré after 27 years in power marked a major upheaval in Burkina Faso, and the September 2015 coup was the first aftershock. Despite the peaceful elections, the country is not immune to future trouble as it opens a new chapter of its history. Many short- and long-term measures could be adopted to reduce the risk of future instability.

  • The new authorities should organise a constructive dialogue with unions, and quickly adopt social appeasement measures, focusing on youth and the country’s poorest regions.
  • The new authorities should rapidly begin to reform the army and develop a global defence and security strategy through the publication of a white paper. Army reform should be carried out under parliamentary supervision and the commission in charge of it should include civilians and retired military officers.
  • The role of the National High Council of Elders should be constitutionalised, as was recommended by the reconciliation commission, so that its function as an institution supporting the resolution and prevention of social and political crises is fully established.
  • Côte d’Ivoire and Burkina Faso should continue to strengthen their relationship as part of the 2008 Friendship and Cooperation Treaty. Ivorian leaders should move past their political ties with former Compaoré regime officials and make Burkina Faso’s stability a priority, if necessary by cooperating with Burkina Faso’s courts.
  • Burkina Faso’s international partners should stay mobilised to provide adequate financial assistance, in particular to help the government deal with social demands. This support is particularly important given Burkina Faso’s position as one of the last islands of stability in an increasingly troubled region.

Dakar/Brussels, 7 January 2016

Demonstrators gathering in Ouagadougou to show support to the military hold a picture of Lieutenant Colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba the leader of the mutiny and of the Patriotic Movement for the Protection and the Restauration (MPSR) on 25 January 2022 Olympia DE MAISMONT / AFP
Q&A / Africa

L’insécurité, facteur déterminant du putsch de Ouagadougou

Le 24 janvier, une junte militaire a renversé le président burkinabé Roch Marc Christian Kaboré. Dans ce Q&A, les experts de Crisis Group, Mathieu Pellerin et Rinaldo Depagne, expliquent en quoi ce nouveau coup d’Etat confirme l’échec des régimes démocratiquement élus en Afrique de l’Ouest.

Que sait-on de ce coup d’Etat et de celui qui l’a mené?

La journée du 22 janvier 2022 a été marquée par de violentes manifestations à Ouagadougou et à Bobo Dioulasso, les deux plus grandes agglomérations du pays, avec pour mot d’ordre le rétablissement de la sécurité. Ces mouvements de protestation ont été suivis, à l’aube du dimanche 23 janvier 2022, par des tirs dans plusieurs casernes militaires de Ouagadougou, notamment aux camps Sangoulé Lamizana et Baba Sy, ainsi que dans deux villes du nord, Kaya et Ouahigouya. Depuis le camp Sangoulé Lamizana, un groupe de soldats en colère a présenté une liste de six revendications, dont le remplacement du chef d’état-major et du directeur de l’Agence nationale de renseignement (ANR), jugés incompétents ou corrompus. D’autres revendications exprimées dans cette liste sont récurrentes depuis 2018 et n’ont jamais été vraiment satisfaites : le renforcement des moyens et des effectifs militaires adaptés à la lutte contre les groupes jihadistes, ainsi qu’une meilleure prise en charge des blessés et des familles de soldats tués au combat.

Dans la matinée du 23 janvier, la situation semblait encore sous contrôle et le pouvoir en place tentait de minimiser la gravité de la crise en déclarant à la télévision nationale qu’il ne s’agissait pas d’une « prise du pouvoir par l’armée ». Dans le même temps, quelques centaines de manifestants se regroupaient dans les rues de la capitale pour apporter leur soutien aux soldats qui étaient alors présentés par les autorités comme des « mutins ». Des négociations ont été engagées par le gouvernement avec ces derniers, certaines sous l’égide du Mogho Naba, l’empereur des Mossi, le principal groupe ethnique du pays, qui joue habituellement un rôle d’ultime arbitre en cas de crise aigüe. Non seulement ces pourparlers ont échoué mais certains des négociateurs dépêchés par la présidence, dont un officier de gendarmerie, auraient changé de camp et pris fait et cause pour les putschistes. Une partie de la gendarmerie fidèle jusqu’alors au président Roch Marc Christian Kaboré, aurait suivi ce mouvement de défection et fait pencher le rapport de force en faveur des putschistes. Dans la nuit de dimanche à lundi, le domicile privé du président, situé au sud de Ouagadougou, a été attaqué par des forces armées, ce qui a donné lieu à de violents combats entre ces derniers et la garde rapprochée du président, faisant au moins deux blessés graves.   

Dans la soirée du 24 janvier, le président Kaboré a signé, sous la pression des putschistes, une lettre manuscrite de démission de ses fonctions. Dans la foulée, les militaires contestataires sont apparus à la télévision nationale pour officialiser la destitution du président et la création du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR), l’organe exécutif de la junte au pouvoir. Dans cette déclaration, le MPSR a pris soin de rassurer les interlocuteurs extérieurs en exprimant sa volonté de « respecter les engagements pris », notamment en matière de respect des droits humains, et de proposer, dans un « délai raisonnable », un calendrier de retour à un ordre constitutionnel « accepté de tous ». Ces signaux positifs ne présument toutefois pas des prochains évènements. Au Mali, les mêmes signaux avaient été envoyés au lendemain du putsch d’août 2020, avant que le régime de transition n’opte finalement pour une ligne dure et un report des élections, initialement prévues pour février 2022.  

Le président du MPSR, Paul-Henri Sandaogo Damiba, est un lieutenant-colonel de 41 ans. Il a été formé dans une des plus prestigieuses écoles militaires d’Afrique de l’Ouest, le Prytanée militaire du Kadiogo. Diplômé de l’école de guerre de Paris, il a récemment publié un livre de 158 pages sur les armées ouest-africaines et le terrorisme.  Depuis 2015, il a occupé plusieurs positions au sein de l’armée dans des régions exposées aux groupes armés jihadistes. Précédemment, il a été membre du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), la garde rapprochée du président Blaise Compaoré (1987-2014), le prédécesseur de Roch Marc Christian Kaboré. Il a été assez habile pour ne pas voir sa carrière affectée par le changement de régime survenu en octobre 2014. Tout particulièrement, il a conservé de bonnes relations avec des membres clefs de l’appareil militaire de l’ère Compaoré sans pour autant être mis à l’écart par le président Kaboré (depuis 2015), qui l’a nommé, le 16 décembre dernier, à la tête de l’une des plus importantes régions militaires du pays, la « troisième région », qui englobe la capitale.  

Quelles sont les raisons de ce coup d’Etat ?

L’insécurité dans laquelle vivent des millions de Burkinabés ... a été le facteur déterminant qui a entrainé ce coup.

L’insécurité dans laquelle vivent des millions de Burkinabés, soumis à la violence de groupes armés jihadistes, de milices à base communautaire et parfois des soldats de l’armée régulière, a été le facteur déterminant qui a entrainé ce coup. L’attaque d’Inata, une localité du nord du pays, le 14 novembre 2021, a été vécue comme le point de non-retour de cette insécurité persistante par de nombreux Burkinabés, civils et militaires. Cette attaque, durant laquelle 53 gendarmes ont été tués, a été fatale au président Kaboré. Comme le souligne un journal local, son régime est « tombé symboliquement » après ce massacre dont le bilan, le plus lourd à ce jour en nombre de militaires tués en une seule attaque, et les conditions de son déroulement, ont eu un effet traumatique sur la société. Quelques jours après les faits, les médias locaux ont dévoilé que les gendarmes tués et leurs camarades étaient affamés et que, considérablement affaiblis par le manque de nourriture, ils avaient envoyé un appel à l’aide à leur hiérarchie, quelques jours avant l’attaque, qui était resté sans réponse.

Inata est venu s’ajouter à de nombreux autres massacres, dont celui de Solhan en juin 2021 dans lequel 160 villageois ont été assassinés. L’indignation soulevée au sein de la population par ces tragédies s’est, peu à peu, muée en un mouvement de protestation populaire qui a exprimé dans la rue son aspiration à un changement de régime. Une partie de la population a fini par considérer qu’un militaire serait mieux à même de régler la question prioritaire de la sécurité qu’un président civil élu. La destitution du président Kaboré n’a guère suscité de contestation dans les rues. Au contraire, le 25 janvier, un bon millier de personnes se sont réunies à Ouagadougou pour saluer la prise du pouvoir par le MPSR. La portée symbolique d’Inata couplée à cette dynamique de mobilisation populaire contre le régime de Kaboré a probablement convaincu les militaires que le moment était venu de passer à l’acte. Une première tentative dirigée par le lieutenant-colonel Emmanuel Zoungrana avait d’ailleurs été déjouée le 10 janvier.

Le coup d’Etat du MPSR s’inscrit dans une histoire marquée par l’implication des militaires dans la vie politique du Burkina Faso depuis 1960. Après l’indépendance du pays, l’armée a joué un rôle de régulateur ou d’ultime recours dans les graves crises politiques que le pays a traversées. Ce fut encore récemment le cas après l’insurrection populaire de 2014 quand Isaac Zida, membre du RSP, a été nommé chef d’Etat puis premier ministre de la transition. En 2015, une partie de l’armée a consolidé la transition démocratique en s’opposant à la tentative de coup d’Etat du RSP. Les régimes dirigés par des militaires cumulent au total 48 années d’exercice du pouvoir sur les 61 années d’indépendance.

Comment expliquer l’incapacité de l’armée à assurer la sécurité ?

Arrivé au pouvoir en 2015, le président Kaboré a hérité d’un appareil de sécurité souffrant des multiples divisions qui s’étaient accumulées tout au long des 27 années au pouvoir du président Blaise Compaoré, qui avait lui-même dû gérer le lègue des coups d’Etats des années 1970 et 1980. Au sein de l’armée, deux blocs se sont créés : d’un côté le RSP qui bénéficiait des faveurs du régime Compaoré, tant en termes de rémunération et de formations que de promotions et de matériel ; et, de l’autre, le reste de l’armée, parents pauvres de l’appareil de sécurité. D’autres divisions étaient présentes, notamment entre les couches basses et la haute hiérarchie militaire, qui se sont publiquement exprimées lors des violentes mutineries du premier semestre 2011. Les soldats reprochaient notamment aux plus hauts gradés de s’être installés dans le confort immoral d’un vaste système de corruption.

De plus, l’armée que le président Kaboré a trouvé en prenant ses fonctions en 2015 n’avait que peu été impliquée dans des combats réels, à l’exception des deux guerres éclairs contre le Mali en 1974 et 1985, de quelques opérations secrètes dans les pays du fleuve Mano et de missions de maintien de la paix au Darfour et au Mali. Cette armée relativement inexpérimentée s’est ainsi retrouvée assez soudainement, à partir de 2016 et suite à la montée en puissance de groupes jihadistes locaux et régionaux, face à un ennemi âpre et dur au combat.  

N’étant pas issu du sérail militaire, peu connaisseur de l’art de la guerre et méfiant à l’égard d’une institution dont il redoutait le potentiel déstabilisateur, Kaboré n’a pas réussi à transformer l’héritage empoisonné de son prédécesseur. En lieu et place d’une réforme profonde, il a opéré à partir de 2016 une suite ininterrompue de promotions et de limogeages à la tête des institutions de défense, changeant plusieurs fois de ministres de la défense et de chefs d’état-major. Certaines de ces nominations reposaient davantage sur la confiance qu’il accordait aux individus que sur leurs compétences. Il s’est appuyé sur la gendarmerie, suscitant une certaine méfiance des autres segments de l’armée, ce qui a accentué les divisions. Les éléments les mieux formés de l’ancien régime, dont aurait pu profiter l’armée, ont pour la plupart été mis à l’écart, payant leur fidélité au président Compaoré. La hiérarchie a poursuivi les pratiques de corruption en vigueur sous Compaoré, affaiblissant les chaines logistiques d’approvisionnement du front ou privant ceux qui y étaient engagés de matériel adapté.  

Tout au long de ses six années au pouvoir, le régime du président Kaboré a tenté plusieurs stratégies, dont aucune n’a permis d’enrayer l’expansion, à ce jour continue, des groupes jihadistes. De 2016 jusqu’à 2019, le tout militaire a prévalu. Le recours à la force de la part de l’armée et de la gendarmerie a entrainé de nombreux cas d’exactions et même des massacres de civils qui sont restés impunis. Cette violence à l’égard des la population a poussé certains de ces civils à rejoindre les rangs des jihadistes, ce qui a eu pour effet de renforcer ces groupes plutôt que de les déloger. La menace, cantonnée au départ à la région du Sahel, s’est étendue aux régions du Centre-Nord, de l’Est, du Nord et de la Boucle du Mouhoun. A partir de la fin 2019, face à la fatigue perceptible de l’armée, à la multiplication des refus d’aller au front, mais aussi en réaction à une demande populaire grandissante pour plus de sécurité, le président Kaboré a décidé de mobiliser des civils dans la guerre contre le terrorisme. Les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), souvent composés d’anciens Koglweogo, ces unités villageoises à l’origine chargées de combattre la grande criminalité, sont devenus des auxiliaires de l’armée dans cette guerre. En dépit de succès ponctuels enregistrés par ces civils formés et armés par l’Etat, ils n’ont pas permis de renverser la tendance. Dans certaines zones, ils ont même profondément fragilisé la cohésion sociale et aggravé l’insécurité.

De septembre 2020 à mars 2021, une trêve nationale conclue entre le Burkina Faso et l’un des deux groupes jihadistes opérant dans le pays, le Groupe de soutien à l’islam et au musulmans (JNIM), a entrainé une réelle accalmie accompagnée d’une cessation quasi-totale des attaques entre ce groupe et l’armée. Des accords locaux ont ensuite été conclus entre le JNIM et les communautés locales dans plusieurs communes des provinces du Soum, du Loroum et du Yatenga, et ce avec l’assentiment des autorités locales et représentants locaux de l’Etat. La fin de cette trêve nationale fin mars 2021 a entrainé une reprise brutale des attaques de la part du JNIM, en plus de celles jamais interrompues menées par l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) contre l’armée et les VDP. Les groupes jihadistes avaient mis à profit la trêve pour consolider leur ancrage dans de nombreux territoires et même pour l’étendre plus au sud, notamment dans la région des Cascades. La reprise des attaques de grande ampleur en juin 2021 a conduit le président Kaboré à tenter un énième plan de restructuration à la tête des forces armées, avec cette fois sa propre nomination au ministère de la défense. Ce nouveau remaniement n’a pas empêché l’attaque d’Inata, pas plus que les changements opérés en décembre dernier pour empêcher le renouvellement d’une telle attaque n’ont permis d’éviter le putsch du MPSR.

La priorité du MPSR dans les prochains mois sera de consolider l’unité des forces armées.

La priorité du MPSR dans les prochains mois sera de consolider l’unité des forces armées afin d’obtenir rapidement une amélioration de la sécurité pour les populations. Une des premières actions du lieutenant-colonel Damiba a été de rencontrer, le mardi 25 janvier, la hiérarchie militaire et les corps paramilitaires, la police, les douanes et les eaux et forêts. Il a en outre affirmé dans son premier discours télévisé du 27 janvier : « Si les priorités sont nombreuses, il est clair que la priorité principale demeure la sécurité ». Pour unifier l’armée, il devra trouver des réponses à des questions urgentes : répartition des postes au sein du MPSR ; représentation équitable entre gendarmerie et armée ; ajustements à apporter dans la lutte anti-terroriste et contre la corruption au sein des forces armées. Les décisions du lieutenant-colonel Damiba vis-à-vis des militaires issus de l’ancien régime de Blaise Compaoré, de leur réintégration et de leur rôle dans un appareil de sécurité réformé seront déterminantes dans ces efforts d’unification de l’armée. Rien n’a encore filtré sur l’identité des personnalités politiques et civiles avec lesquelles le MPSR entend gouverner le pays. Sans une amélioration rapide de la situation sécuritaire, le MPSR risque de perdre rapidement le soutien d’une partie de la population qui a, pour le moment, placé dans la junte ses espoirs d’un retour à une vie normale.

Quelles sont les conséquences régionales et internationales de ce putsch ?

Ce coup confirme le retour des hommes en treillis dans la vie politique de l’Afrique de l’Ouest et marque un certain échec des gouvernements élus démocratiquement. Désormais, trois des Etats importants de la région – le Burkina Faso, la Guinée et le Mali – sont dirigés par des militaires arrivés au pouvoir par la force. La Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) semble incapable d’enrayer cette tendance profonde. L’organisation régionale a en effet prononcé, le 9 janvier dernier, des sanctions lourdes contre le Mali, notamment sa mise sous embargo, en espérant freiner l’épidémie de coups d’Etat qui frappe la région. Mais trois semaines après ces sanctions, et après ce nouveau coup d’Etat cette fois au Burkina Faso, force est de constater que ces mesures n’ont aucun effet dissuasif et que l’autorité de la Cedeao est contestée.  Plus encore, l’arrivée au pouvoir d’une junte à Ouagadougou pourrait permettre de former un axe de régimes militaires qui, en s’entraidant, pourraient résister à la pression de l’organisation régionale et des partenaires extérieurs. Le fait que la Guinée du lieutenant-colonel Mamadi Doumbouya ait décidé de ne pas fermer sa frontière avec le Mali, en dépit de l’embargo décrété par la Cedeao, est un premier signe de la constitution d’un tel axe.   

Les partenaires internationaux, tout particulièrement la France, les Etats Unis et l’Union européenne, sont tiraillés entre positions de principe et souci de composer avec une réalité qui s’impose à eux et sur laquelle ils ne peuvent pas ou peu influer. D’un côté, ils doivent veiller au respect de l’ordre constitutionnel et certains, comme l’Union européenne, suivent traditionnellement l’approche de la Cedeao, y compris pour les sanctions. De l’autre, ils cherchent à conserver des relations constructives avec les nouvelles autorités afin de ne pas mettre en péril leur propre approche sécuritaire, souvent centrée sur une coopération civile et militaire dans le pays, comme au Mali et au Burkina Faso où leurs engagements sont considérables.

La réaction des partenaires internationaux au coup d’Etat du 24 janvier pourra difficilement s’appuyer sur l’approche rigide mise en place suite au coup d’Etat au Mali. La posture de fermeté, affichée par des partenaires importants comme la France, a eu pour effet de renforcer les relations des autorités de transition avec des partenaires alternatifs, comme la Russie, et a dressé beaucoup de maliens contre Paris et la Cedeao. La population s’oppose en effet aux sanctions des partenaires internationaux, en premier lieu parce qu’elle soutient largement les autorités de transition, mais aussi parce qu’elle est la première victime des sanctions économiques.

Les partenaires internationaux gagneraient à ne pas se heurter frontalement au MPSR et à accompagner au mieux cette transition.

Une posture moins dogmatique et plus en nuance devrait donc être adoptée au Burkina Faso. Si le coup d’Etat est condamnable et ne constitue en rien une solution à ce stade, il répond à une situation sécuritaire chaotique du pays et bénéficie d’un soutien non négligeable d’une partie de l’opinion publique burkinabé qui aspirait au changement. Faute de levier d’action permettant de faire plier le MPSR, les partenaires internationaux gagneraient à ne pas se heurter frontalement au MPSR et à accompagner au mieux cette transition afin qu’elle profite à la stabilisation du pays. Tout en appelant la junte à un retour à l’ordre constitutionnel et à tenir ses promesses en matière de respect des droits humains, la Cedeao devrait entamer un dialogue avec le MPSR en envoyant, au plus vite, un émissaire à Ouagadougou, afin de prendre connaissance des projets du nouveau régime et d’explorer avec lui les voies d’une collaboration future. Les États-Unis et l’Union européenne, deux importants partenaires qui jouissent d’une réputation de neutralité au Burkina Faso, devraient appuyer cette initiative de dialogue entres les nouvelles autorités et les pays de la région et insister sur la nécessité d’un retour, dans un délai raisonnable, à l’ordre constitutionnel.

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