Report 199 / Africa

Guinée : sortir du bourbier électoral

Les élections législatives tant attendues en Guinée pourraient rapidement dégénérer et entrainer des violences en l’absence d’un consensus sur les procédures électorales.

Synthèse

Deux ans après la victoire d’Alpha Condé au terme de la première élection vraiment compétitive de l’histoire de la Guinée postcoloniale, le pays n’a toujours pas d’Assemblée nationale. Les élections législatives s’annoncent compliquées : les tensions ethniques avivées par l’élection de 2010 demeurent et le système électoral est au cœur de la controverse. Une étape a été franchie en septembre 2012, avec la création d’une nouvelle Commission électorale nationale indépendante (CENI), mais la situation s’est bloquée à nouveau en décembre autour de la question du fichier électoral. Le président Condé doit engager un dialogue franc avec l’opposition, tandis qu’il revient à la CENI d’arriver à une solution consensuelle à propos du fichier électoral. Le pouvoir et l’opposition, avec le soutien international, doivent consolider le système électoral. Des élections législatives apaisées et crédibles, sont indispensables pour doter le pays d’un parlement représentatif de sa diversité, donner sa place à l’opposition et équilibrer le dispositif institutionnel. Elles sont cruciales pour que l’espoir suscité par le remplacement de dirigeants militaires illégitimes par un président civil élu ne se transforme pas en désillusion.

Le dialogue direct, le Cadre de dialogue politique inclusif (CDPI), sur l’organisation des législatives s’est ouvert entre le pouvoir et l’opposition seulement le 27 décembre 2011, un peu plus d’un an après la prise de pouvoir d’Alpha Condé. Il s’est clos deux mois plus tard, sur un bilan limité. Entre mars 2012 et février 2013, il n’y a pas eu de dialogue direct, mais interventions, facilitations, consultations et annonces se sont succédé. Certaines questions ont été réglées ou mises de côté, mais l’opposition a maintenu son désaccord sur deux points fondamentaux : la CENI et le fichier électoral. Peu après une nouvelle manifestation interdite de l’opposition, le 27 août 2012, qui a suscité des troubles importants à Conakry, les autorités ont entrepris la création d’une nouvelle CENI, et le très controversé président sortant de la Commission a demandé à ce que son mandat ne soit pas renouvelé. Son successeur, Bakary Fofana, a présenté en décembre dernier un chronogramme fixant le scrutin au 12 mai 2013. Le temps du déblocage est-il donc venu ? S’agit-il là d’une manière particulière de dialoguer, avec des menaces, des accusations, des manœuvres et de l’agressivité, mais aussi avec des progrès ?

Les avancées des derniers mois sont en fait loin d’avoir réglé l’ensemble des controverses. La désignation des membres de la nouvelle CENI a ouvert un nouveau champ de tension, son président a été rapidement contesté et c’est à cette institution déjà controversée que la question cruciale du fichier électoral a été transférée. Le conflit a finalement éclaté sur ce point le 10 décembre, quand l’opposition a accusé Bakary Fofana d’avoir violé les règles de fonctionnement de la CENI en ne diffusant pas un rapport préparé par l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) sur ce sujet, et a envisagé d’appeler à sa démission. La tension est encore montée le lendemain, quand Fofana a annoncé les élections pour mai 2013 : l’opposition a rejeté cette date, soutenant que la plénière de la CENI n’avait pas été consultée sur ce point.

L’opposition a également protesté contre les faiblesses techniques et l’absence de transparence dans la relance de la révision des listes électorales ainsi que contre la non-prise en compte du vote des Guinéens de l’étranger. Le 29 janvier, l’opposition, élargie pour l’occasion à certains partis « centristes », a appelé à de nouvelles manifestations et a rejeté le dialogue direct soudain proposé par les autorités pour le 12 février, y voyant une simple manœuvre pour les amener à annuler leurs mobilisations. Une nouvelle réunion de la CENI, le 11 février, a vu la majorité pro-Condé de la commission valider le dispositif actuel de révision du fichier électoral, tandis que les commissaires issus de l’opposition quittaient la séance. La suspension de leur participation aux travaux de la commission est évoquée.

La situation reste donc préoccupante. Aller aux élections alors que l’opposition n’est pas d’accord avec le pouvoir sur des paramètres fondamentaux présente un gros risque. Les autorités prennent l’opposition de haut, et il leur a fallu presque une année entière avant d’appeler à nouveau au dialogue direct. L’opposition, pour sa part, continue de maintenir que le chef de l’Etat est arrivé au pouvoir par la fraude et qu’il ne veut pas vraiment aller aux élections, ou qu’il ne veut pas d’élections transparentes et consensuelles, et elle accuse le régime de favoritisme ethnique. La société civile, qui, unie, avait joué un rôle décisif à la fin des années 2000, est maintenant profondément divisée selon des lignes où affiliations politiques et ethniques se superposent largement. Des élections non consensuelles sur fond de controverses ethniques posent de multiples risques au niveau local comme au niveau national.

Par ailleurs, alors même que l’armée, également travaillée par la question ethnique, n’a avancé que lentement sur la réforme du secteur de la sécurité et que le niveau de tension reste élevée entre des forces de sécurité habituées à l’impunité et une population exaspérée par les violences militaires et policières, des troubles électoraux pourraient dégénérer gravement. Ils pourraient entre autres présenter une occasion rêvée pour ceux qui, dans l’armée, acceptent encore mal leur sujétion nouvelle au pouvoir civil.

Le régime Condé ne peut pas se contenter de mettre en avant sa volonté de rigueur dans la gestion publique et ses ambitions en matière de développement, il doit savoir pacifier l’arène politique. De plus, la crédibilité des élections est plus importante encore que leur tenue rapide, même si après avoir perdu autant de temps, le régime doit évidemment aller aux élections le plus vite possible, en tout cas avant décembre 2013. Pour y arriver, un dialogue est incontournable. Si la marche aux élections sera forcément marquée par des tensions, il faut réduire au maximum les points de friction, mener un véritable dialogue et reconstruire un minimum de confiance dans le dispositif électoral. Il faut par ailleurs s’employer à renforcer la capacité du système politique – justice, administration territoriale, forces de l’ordre, CENI, partis politiques – et de la société civile à faire face de façon correcte et crédible aux conflits qui ne manqueront pas d’émerger au cours du long parcours électoral qui reste à accomplir.

Dakar/Bruxelles, 18 février 2013

Commentary / Africa

Ebola en Guinée : une épidémie « politique » ?

Alors que l’épidémie d’Ebola apparue fin 2013 en Guinée semble se terminer, il est intéressant de revenir sur l’un de ses aspects les plus troublants : l’hostilité avec laquelle les équipes impliquées dans la lutte contre la maladie ont par endroit été reçues par la population. Elle ne trouve pas une explication satisfaisante dans la « primitivité » volontiers prêtée à la population par les observateurs occidentaux et les élites urbaines guinéennes, ni même dans la faiblesse de l’information des citoyens concernés ou dans la manipulation éventuelle de rumeurs par l’opposition.

Cette hostilité est révélatrice du rapport entre les citoyens et l’Etat. Ebola aura été un puissant indicateur de la mauvaise santé de l’Etat, de la faiblesse de son système sanitaire mais aussi, plus largement, de la faiblesse de sa légitimité et de sa capacité à susciter la confiance et l’adhésion. Alors que la Guinée s’approche d’un nouveau moment de tension politique, avec l’élection présidentielle du 11 octobre prochain, dont les conditions d’organisation suscitent encore aujourd’hui un vif débat, il y a là des leçons à tirer.

La peur du médecin ?

Le 16 septembre 2014, à Womey, dans le sud-est de la Guinée, le sous-préfet, plusieurs médecins et agents de santé, des journalistes et un employé d’une organisation évangélique en mission de sensibilisation Ebola sont tués par des villageois. Quelques mois plus tard, le 23 février 2015, une équipe de Médecins Sans Frontières venue au village de Wéndébèdou, dans le sud-est guinéen, sensibiliser les habitants à l’épidémie d’Ebola est accueillie à coup de pierres. Trois membres de l’équipe sont blessés et leur véhicule est très endommagé.

A Womey comme à Wéndébèdou, les logiques des incidents se ressemblent. A chaque fois, c’est l’intervention impromptue de personnes extérieures (agents de l’Etat, agents de santé, policiers, missionnaires chrétiens ou représentants d’organisations de développement), souvent peu préparée, qui suscite une réaction dans une communauté fermée. Dans bien des cas, des gens se sont demandés ce qu’étaient vraiment venus faire ces visiteurs et ont craint que, loin de venir soigner, ils venaient en réalité diffuser Ebola, ou bien diverses substances mortelles. L’arsenal sanitaire, pulvérisations, vaccination, solutions chlorées pour les puits ou le lavage des mains, ou thermomètres infrarouges, était souvent perçu comme des instruments visant à diffuser la maladie. Dans certaines interprétations, centres de traitement et funérailles sécurisées étaient même soupçonnés de couvrir des trafics d’organes.

Pour comprendre ce qui a pu se passer, peut-être convient-il d’abord de souligner que c’est partout qu’Ebola, maladie à la létalité élevée et à la symptomatique spectaculaire et pour laquelle il n’existe encore aucun traitement curatif, a provoqué des réactions fortes. Les tensions suscitées aux Etats-Unis et en Espagne de la simple évacuation médicale, très contrôlée, d’une poignée de malades l’ont montré. Ainsi, est-ce totalement déraisonnable qu’un citoyen pense que l’ouverture dans sa communauté d’un centre de traitement pose un risque ?

En Guinée, les réactions ont été d’autant plus fortes que l’épidémie a été violente, que le système de santé n’a pas souligné tout de suite que les centres d’isolement pouvaient augmenter les chances de survie des personnes contaminées et que les conséquences sociales d’une contamination étaient incalculables. Le fort risque de mortalité du fait de l’absence de protocole thérapeutique au début de l’épidémie, ainsi que celui d’un ostracisme immédiat et de la misère socioéconomique ont poussé les gens au déni et à la recherche de boucs émissaires. Mais de l’avis des intervenants médicaux rencontrés par Crisis Group, les incidents ont été plus fréquents en Guinée qu’au Liberia et en Sierra Leone et se sont prolongés plus longtemps, pourquoi ?

Le « complotisme » guinéen

La vraie énigme est ailleurs : il s’agit de savoir comment des segments non négligeables de la population guinéenne ont pu penser que l’Etat et ses partenaires internationaux pouvaient être impliqués dans des projets d’extermination de masse.

Le premier facteur à prendre en compte est sans doute le complotisme aigu qui marque la Guinée depuis l’indépendance. On sait comment, sous son premier président, Ahmed Sékou Touré, le pays a vécu dans les complots, réels et imaginaires. Cette vision a survécu à la mort de Touré, et chaque revirement politique est en Guinée l’objet d’interprétations infinies, certaines franchement délirantes, empruntant à la numérologie islamique ou aux obsessions mondialisées du complot juif ou franc-maçon. Les luttes de la décennie passée autour des ressources minières considérables du pays ont fourni bien des occasions aux lectures complotistes. Beaucoup de citoyens guinéens considèrent que les événements politiques majeurs, interventions des militaires, assassinats ou élections contestées, ont été organisés par tel ou tel segment de l’armée ou de la classe politique aux ordres de tel ou tel grand investisseur minier. Le « complot » semble pour beaucoup de Guinéens la meilleure réponse à l’apparente énigme de l’absence de développement du pays, « scandale » géologique et agricole, selon l’expression consacrée.

Par ailleurs, l’idée que, par des moyens mystérieux et violents, un petit nombre de privilégiés prospèrent de la misère des autres est un trait caractéristique de la croyance, forte en Afrique de l’Ouest, et pas seulement dans les campagnes reculées, en la sorcellerie. Cette idée résonne d’ailleurs fortement avec l’obsession complotiste mondialisée circulant sur internet. Ainsi, des sites internet locaux ont repris un article venant d’un site italien d’extrême-droite, anti-globalisation et complotiste qui accuse les milliardaires Bill Gates et George Soros d’être responsables de l’épidémie d’Ebola, au travers d’un programme de recherche d’armes bactériologiques qu’ils auraient financé en Sierra Leone, à la frontière avec la Guinée. Ces visions nourrissent une sorte de populisme réflexe, de colère irréductible qui, compte tenu des rapports de force, ne trouve à s’exprimer que très épisodiquement, dans des émeutes et des lynchages.

Il faut également tenir compte de l’histoire longue d’une biomédecine d’origine occidentale et qui n’a pas toujours été sans ambiguïté dans son déploiement dans les pays du sud. L’historien Matthew Connelly a montré comment la biomédecine a pu être liée à des projets de contrôle des populations qui, un temps au moins, n’étaient pas exempt de réflexes coercitifs, voire d’une ingénierie démographique malthusienne franchement raciste. Mais en Guinée, à la différence de ce qui a pu se passer lors de certaines campagnes de vaccination au nord du Nigéria, c’est au moins autant l’Etat que l’Occident qui a semblé mis en doute.

Un Etat mal accepté

Il faut également mentionner un contexte politique extrêmement tendu qui continue de prévaloir en Guinée, l’opposition refusant toujours, plus ou moins explicitement, de reconnaitre la validité des élections de 2010 et 2013 et s’inquiétant des conditions de préparation de l’élection présidentielle, prévue pour le 11 octobre prochain. La controverse porte d’ailleurs maintenant sur la mise en œuvre de l’accord signé entre pouvoir et opposition le 20 août dernier pour tenter de renforcer la crédibilité du processus électoral.

Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est à Womey que l’incident le plus violent a eu lieu, précisément dans la région de Nzérékoré qui avait été secouée par de violentes émeutes inter-communautaires en juillet 2013 et par une controverse intense lors des législatives de septembre 2013, avec l’annulation inexpliquée des résultats de plus de 180 bureaux de vote. Rappelons aussi que l’élection présidentielle de 2010 avait été marquée par des rumeurs sur l’empoisonnement de l’eau distribuée lors d’un rassemblement organisé à Conakry par le parti de l’actuel président, Alpha Condé, rumeurs qui avaient entrainé des violences en différents points du pays. L’idée que l’action politique peut passer par la maladie ou l’empoisonnement n’est donc pas nouvelle en Guinée.

Beaucoup de Guinéens ont d’ailleurs une vision très politique de l’épidémie d’Ebola. Du côté du pouvoir, on a prêté volontiers des sources politiques aux rumeurs, on a traqué les « réseaux malveillants », et on a accusé parfois explicitement des opposants. L’opposition a démenti toute implication. Certains de ses chefs ont participé à un clip de sensibilisation préparé par la télévision publique en octobre 2014, et la justice n’a jusqu’à présent pas confirmé l’implication de responsables de l’opposition dans les incidents. Mais certains ont été plus loin : un responsable local du RPG a ainsi publiquement dénoncé dans l’épidémie d’Ebola « un complot bactériologique contre la Guinée », « une manière de bloquer les grands projets du pays ».

Pour leur part, l’opposition et la presse qui en est proche affirment que les sensibilisations à Ebola ont permis au pouvoir de faire campagne, de dynamiser ses réseaux et de recruter et rémunérer ses jeunes militants avec l’argent des partenaires internationaux alors que les opposants étaient interdits de mobilisation pour des raisons sanitaires. L’opposition affirme que le pouvoir a obtenu de ses partenaires internationaux des ressources importantes, dons et annulation de dette, et soutient que ces ressources n’auraient pas été gérées dans la transparence. Tout ceci aide à comprendre pourquoi, dans un contexte si malsain, acteurs politiques et simples citoyens peuvent avoir le sentiment que quelque chose se cache derrière Ebola, que du pouvoir et de la richesse se nourrissent du malheur et de la mort. Les soupçons sont parfois très directs. En juin dernier, lors d’une rencontre de Crisis Group avec des responsables d’un parti d’opposition influent parmi la communauté soussou de Basse Côte, ces derniers s’étonnaient que l’épidémie, qui frappait alors fort en Basse Côte, touchait les villages soussou et pas les autres. Pour eux, c’était la conséquence logique d’une malveillance – celle du pouvoir en place.

Il faut enfin prendre en compte un effet de seuil. La brutalité fondatrice de l’épisode de Womey a alimenté aussi bien les rumeurs quant à la réalité d’Ebola et aux intentions de l’Etat que l’inquiétude des agents publics. Interventions sanitaires, enquêtes sur les contacts ou visites lors des décès suspects, se sont souvent déroulées sous protection policière. Il s’agit d’une solution pour le moins ambiguë, étant donné l’impunité quasi absolue dont bénéficient les forces de l’ordre, encore assez timidement remise en cause par le régime du président Condé, et l’habitude prise par la population de répondre par la violence aux violences policières.

Quelles leçons ?

Ebola n’a donc pas été seulement un problème sanitaire. De multiples dimensions politiques en ont compliqué la gestion, et elles compliqueront la gestion de menaces sanitaires futures. Si les autorités guinéennes veulent gagner la confiance des citoyens, elles doivent renforcer la transparence dans la gestion des fonds publics et lutter contre l’impunité, y compris quand des agents de l’Etat sont impliqués dans des violences. Elles ne doivent pas non plus perdre de vue l’autre urgence guinéenne : apaiser la sphère politique. Alors que les élections sont imminentes mais que le cadre en reste contesté, une collaboration de bonne foi entre l’opposition, le pouvoir et les partenaires internationaux sur les questions électorales est indispensable.