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Comment sauver le Sahel
Comment sauver le Sahel
Op-Ed / Africa

Comment sauver le Sahel

Originally published in Slate Afrique

Au Sahel, l'instabilité croissante se heurte à une Afrique du Nord divisée ainsi qu'à l’absence d’une politique étrangère européenne.

Mise à jour du 26 juillet: Le ministre français des Affaires étrangères,  Laurent Fabius, est attendu aujourd’hui à Niamey, la capitale du Niger. Cette visite constitue la première étape d'une tournée africaine centrée sur le Mali, qui le mènera les 27 et 28 juillet, au Burkina Faso, au Sénégal et au Tchad.  

A l’heure où les rebelles tentent d'asseoir leur emprise sur le nord du Mali (qu’ils ont conquis à la fin du mois de mars), la communauté internationale redoute la création d’un Etat islamiste sécessionniste au cœur de l'un des «Etats défaillants» les plus pauvres de l’Afrique de l’Ouest.

Ce nouvel Etat constituerait, en effet, une base renforcée d’opérations au bénéfice des jihadis et des organisations criminelles de la région.

De son côté, le mouvement islamiste Boko Haram, partisan de la ligne dure, continue de semer la discorde, en prêchant une version radicale de l’Islam au grand dam des leaders musulmans traditionnels et de l’Etat nigérian.

Ce dernier semble dans l’incapacité de mettre un terme aux actes de violence épouvantables qui frappent la population civile et les églises chrétiennes.

L’importance stratégique de la Libye

Neuf mois ont passé depuis le meurtre de Mouammar Kadhafi. La Libye est désormais, en grande partie, contrôlée par des milices locales, et sa situation est loin d’être pleinement stabilisée.

Les trafiquants d’armes vendent du matériel issu de l’ancien arsenal du dictateur à travers le Maghreb et le Sahel — et ils en revendent aussi une partie à l’armée libyenne.

Les flux croissants de cocaïne latino-américaine, qui utilisaient jusqu’ici la Guinée Bissau comme espace de transbordement, passent désormais par le Mali et ses voisins immédiats.

A nouveau, le spectre de la sécheresse plane sur le Sahel. Selon les organismes d’aide internationaux, dix-huit millions de personnes pourraient être bientôt victimes de la malnutrition et de la famine. 

Le retour des criquets est une autre conséquence imprévue de la chute de Kadhafi: des essaims incontrôlés venus de Libye et d’Algérie progressent vers le sud, menaçant les terres cultivées du Niger et du Mali (le dispositif libyen de lutte antiacridienne a été anéanti pendant la révolution).

Le président du Niger et plusieurs hauts fonctionnaires français ont déclaré que le nord du Mali (ainsi que divers pays voisins) risquaient fort de devenir des «Afghanistan d’Afrique de l’Ouest».

L’hiver dernier, le Mali a été envahi par des combattants touareg venus de Libye. Dans le sud libyen, les combats se font encore plus violents qu’ils ne l’étaient pendant la révolte anti-Kadhafi.

Les régions du sud et de l'est ont été touchées par des conflits ethniques suivis de fragiles cessez-le-feu imposés par des milices du nord; les combats ont déjà provoqué le déplacement de dizaines de milliers de personnes.

Le sud de la Libye abrite la majeure partie des puîts d’eau et de pétrole du pays; cette zone est donc d’une grande importance stratégique pour l’ensemble de la région.

L'Algérie et le Maroc, deux frères ennemis

Face à tous ces bouleversements et à l’incertitude qui frappent la région, l’Algérie et le Maroc sont les seuls pays d’Afrique du Nord-Ouest à disposer de services de sécurité pleinement opérationnels et bien équipés, d’une politique étrangère établie et de la capacité de mettre sur pied — s’ils le désiraient — de nouveaux cadres de sécurité.

Or, ces deux frères ennemis sont malheureusement coincés depuis 1975 dans une impasse mexicaine. L'ancienne colonie espagnole du Sahara occidental faisant ici office de pomme de discorde.

Malgré quelques rapprochements intermittents au cours des derniers mois, Maroc et Algérie se tournent souvent le dos — privant par là même l'ensemble la région de plusieurs avantages non négligeables en matière d'économie et de sécurité.

Il est bon de commémorer — et de revisiter — l'histoire; toutes les histoires. Depuis l'indépendance de l'Algérie (il y a précisement cinquante ans), ses dirigeants se sont toujours méfiés des intentions de la France comme de celles de nombreux pays occidentaux.

L'Algérie a, depuis son indépendance, apporté un soutien appuyé à l'OLP (Organisation de libération la Palestine); elle a entraîné ses commandos comme elle a formé ceux de l'ANC (African National Congress), et  apporté un appui sans ambigüité à Nelson Mandela, pendant ses années de détention.  

Le nationalisme arabe a fait de ce pays un faucon de l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole). Ses revenus pétroliers et gaziers permettent de comprendre pourquoi l’Algérie ne s'est jamais complètement engagée en faveur du processus de Barcelone (dont l'impact sur l'économie de la région s'est avéré bien plus modeste que ne l'affirmaient les responsables de l'Union européenne).

L'Algérie est parvenue à contenir une insurrection menée par des islamistes après le coup d'Etat antidémocratique de 1992 — mais cette lutte lui a coûté cher, et fut une grande leçon de prudence pour ses dirigeants et son peuple.

Ce pays refuse en outre d'accepter l'ingérence des puissances étrangères dans la région; d'où sa réticence face à la campagne menée en 2011 contre le colonel Kadhafi, ce voisin pourtant honni.

Quant aux aspirations nationalistes du peuple sahraoui, elles sont soutenues par une génération d'Algériens particulièrement déterminés (et eux-mêmes nationalistes). Lorsque le président algérien Abdelaziz Bouteflika a déclaré (en 2005) que la cause des sahraouis était «sacrée pour nous», il était très sérieux.

Des frontières qui demeurent fermées

La politique étrangère du Maroc est à l'exact opposé de celle de l'Algérie. Toujours prêt, pendant la Guerre froide, à venir en aide aux pays du bloc de l'Ouest, lorsque ces derniers intervenaient en Afrique (à commencer par le Congo-Kinshasa dans les années 1960),  le Maroc a favorisé et encouragé l'ouverture de relations (discrètes) entre Israël et les Palestiniens à l'époque où les deux entités avaient officiellement rompu tout dialogue diplomatique.

On se souvient que le roi Hassan II avait, en 1987, demandé l'adhésion du royaume à l'Union européenne, et ce sans succès. Lors d'une conférence à l'université de Harvard, l'ambassadeur marocain aux Etats-Unis avait évoqué ce refus, affirmant que «la souris [le Maroc] avait effrayé l'éléphant [l'UE]».

Malgré cet épisode, le Maroc n'a rien changé à sa stratégie, et continue de cultiver des liens étroits avec l'Europe. Le plan marocain d'autonomie pour le Sahara occidental a été bien accueilli par les Etats-Unis et la France; il a par ailleurs contribué à réconcilier la dynastie alaouite (vieille de trois-cents quatre-vingt ans) avec son peuple.

Une relation altérée par deux coups d'Etat (contre le roi Hassan II, en 1972 et 1973) ainsi que par les traumatismes de la répression. Au cours des années 2000, l'«Instance équité et réconciliation» a indemnisé les victimes des violations des droits de l'homme perpétrées entre 1956 et 1999; plus de cinq mille familles étaient concernées (et au moins un quart d'entre elles étaient sahraouies).

Il y a bien eu le réchauffement des relations entre ces deux poids lourds d'Afrique du Nord dans les années 1980, réchauffement qui avait permis la construction du gazoduc Pedro Duran Farell durant la décennie suivante.

Pour autant leurs frontières demeurent fermées, et les deux pays ont tendance à s'ignorer mutuellement. Le Maroc peut toujours compter sur l'ancienne puissance coloniale pour le soutenir au sein des conseils de l'UE, au FMI et à la Banque mondiale — services que cette même puissance rend rarement à l'Algérie.  

L’impact des querelles hispano-marocaines

Le Maroc se querelle parfois avec l'Espagne au sujet des enclaves de Ceuta et Melilla (qu'il souhaite récupérer). Ceci ne facilite d'ailleurs guère les affaires des touristes européens qui essaient de franchir la frontière avec Ceuta pour renouveler leurs visas marocains — ce qui est de plus en plus difficile.

Chez les nationalistes marocains les plus engagés, la volonté de retrouver une version des frontières précoloniales — au sud comme au nord — est aussi «sacrée» que le soutien du nationalisme sahraoui chez leurs frères algériens.

De récents événements survenus en Afrique du Nord-Ouest tendent cependant à prouver qu'un changement radical (dans la façon de penser, comme dans la stratégie politique) est désormais nécessaire, non seulement au Maroc et en Algérie, mais aussi dans l'Union européenne; c'est là la seule façon d'endiguer les violences et de permettre à la région de retrouver la prospérité.

L'inquiétante situation du Sahel met à mal la stabilité de l'Algérie et du Maroc, et fragilise la Tunisie et la Libye — mais elle menace également l'Europe.

Voilà bien longtemps que l'Union européenne peine à coordonner des stratégies judicieuses et efficaces vis-à-vis de ses proches voisins (la Russie, le Moyen-Orient, la Turquie et l'Afrique du Nord), et la crise (existentielle) de l'euro a éclipsé le reste des questions inscrites à l'ordre du jour diplomatique.

Ceci a provoqué une montée de l'isolationnisme dans l'ensemble de l'Europe, notamment en Espagne et en Italie, pays «frontières» méditerranéens frappés de plein fouet par la crise.

Jusqu'à la fin de la Guerre froide, le Vieux Continent pouvait se permettre de créer ses propres institutions et de tenter de définir les contours de la culture européenne.

Dans les années 1990, l'Europe a toutefois été prise de court par la désintégration de la Yougoslavie; et à la fin de cette même décennie, elle avait abandonné l'idée d'une politique moyen-orientale européenne, pour s'aligner sur celle des Etats-Unis.

Les relations avec la Turquie ne se sont pas améliorées au cours des dernières années; la France et l'Allemagne ont fait part de leur appréhension quant à la possible admission au sein de l'Union de cet allié militaire de longue date.

La situation pourrait connaître une légère évolution sous l'impulsion du nouveau président français, François Hollande, du moins si les déplacements sans obligation de visa voient le jour.

L’UE aurait tort d’avoir une stratégie à plusieurs volets

En Afrique du Nord, la tradition veut que l'Union européenne s'incline face à la «sphère d'influence» de la France (et les Etats-Unis font souvent de même).

L'UE n'a jamais tenté de rapprocher le Maroc de l'Algérie et du Polisario, laissant cette tâche ingrate aux Nations unies — et à une succession de négociateurs de paix (américains, pour la plupart), qui ont mené des initiatives certes sincères, mais jusqu'ici infructueuses.

L’Europe aurait tort d’orchestrer — ou du moins d’autoriser — la mise en place d’une stratégie à plusieurs volets visant à diviser pour mieux régner, dans le seul but d’engendrer une stabilité illusoire: c’est là une position classique, vide de toute créativité.

Elle doit comprendre que la politique du «non-Maghreb» a un coût (tant économique que sécuritaire), et que ce sont des pays du sud comme du nord du bassin méditerranéen qui payent le prix de cette erreur. Cette situation affecte la sécurité et le potentiel économique de l’Europe.

Si l’Algérie et le Maroc choisissent de prolonger leur querelle historique — sans comprendre à quel point les facteurs sécuritaires et économiques ont changé depuis 1975, et si l’Europe (notamment la France) peinent à intégrer les leçons des guerres d’Irak et d’Afghanistan (qui tendent à prouver que l’ingérence étrangère en terre musulmane est futile et n’engendre — au mieux — que le ressentiment et la colère), les conséquences ne se feront pas attendre.

Leur incapacité à renforcer l’unité régionale — alors même que les menaces se multiplient — ne fera qu’encourager al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et Ansar Dine (les «défenseurs de la foi») dans leur conquête progressive du Sahel, à l’heure où les drones américains doublent leur patrouille dans l’est de la Libye — entre autres régions.

AQMI détient toujours des otages occidentaux (sans doute pour décourager les bombardements européens ou américains), et l’on a signalé la présence de combattants bien entraînés dans la région (originaires des Etats du Golfe, d’Afghanistan et du Pakistan).

Si la situation venait à dégénérer plus avant, un grand nombre de migrants iraient rejoindre les quatre cent mille personnes qui ont déjà fui le nord du Mali pour rejoindre le sud et les pays voisins.

Dans ce contexte, une intervention militaire extérieure comporterait plus de risques que d’avantages pour les pays concernés.

La stratégie diplomatique de la France est double

Certains observateurs ont fait le lien entre la «proclamation d’indépendance» des Touaregs de l’Azawad (nord du Mali) et la couverture initiale de la chaîne française d’information internationale France 24 (si tant est que cette chaîne indépendante reflète la position officielle de la France).

Selon eux, ces éléments semblaient indiquer que le précédent président de la République française privilégiait cette stratégie, qui pourrait permettre à la fois de contenir AQMI et de protéger les intérêts de la France (notamment dans les mines d’uranium du Niger voisin).

Mais une alliance s’est ensuite nouée entre Ansar Dine (proche d’AQMI) et le mouvement touareg renaissant — preuve qu’il peut être particulièrement dangereux de jouer les Machiavel dans cette partie du monde.

Au printemps dernier, Alain Juppé, alors ministre français des Affaires étrangères, a souligné le rôle important que pourrait jouer l’Algérie dans la résolution du conflit; sages paroles.

L’affaire, dans son ensemble, tend à indiquer que la stratégie diplomatique de la France est double. D’un côté, elle se joue allégrement de la fierté et des intérêts de l’Algérie (il y a un peu plus d'un an, la même chaîne France 24 — indépendante, mais qui «reflète» les positions françaises — a ainsi expliqué à plusieurs reprises que «l’Algérie aidait Kadhafi»).

Le Français Yves Bonnet, ancien directeur de la DST (Défense et Sécurité du Territoire), se fait souvent le porte-parole de la seconde politique.

Cette dernière paraît plus en phase avec les réalités géopolitiques, et semble consciente des avantages que comporterait une collaboration avec l’Algérie (visant à sécuriser et à stabiliser ses frontières du sud et de l’est, qui sont étendues et difficiles à garder).

Le conflit du Sahara occidental est resté «gelé» pendant une génération. Il est aujourd’hui rejoint par les luttes qui gagnent peu à peu l’ensemble du Sahara, ventre mou du Maghreb — et, par extension, de l’Europe. Etant donné leurs expériences afghanes et irakiennes, ainsi que l’insécurité qu’a engendrée leur intervention éclair en Libye, les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni auraient tout intérêt à adopter des stratégies plus subtiles dans la région du Sahel.

Rompre avec la stratégie de l’autruche

Toute intervention armée (qu’elle soit directe ou qu’elle passe par un pays d’Afrique de l’Ouest) ne fera qu’ajouter au chaos qui règne dans la région.

L’Europe doit rompre avec la stratégie de l’autruche — et se muer (pour la première fois de son histoire) en médiateur désintéressé au Maghreb et au Sahel.

Elle doit soutenir tous les efforts visant à mettre en lumière les coûts économiques de la politique du «non-Maghreb» d'une part et, de l'autre, les bénéfices que pourraient engendrer une sécurité renforcée et une coopération économique régionale, en Afrique comme en Europe.

L’Union européenne, la France et les Etats-Unis prouveraient alors qu’ils n’ont pas peur de faire face aux vrais défis de notre temps. Au siècle dernier, l’appel d’air provoqué par l’instabilité de la Yougoslavie a failli par deux fois (au moins) détruire l’Europe.

Si l’insécurité croissante n’est pas endiguée au plus vite dans le Sahel, et que ces troubles coïncident avec une aggravation de la crise de l'euro, alors l’appel d’air des tempêtes qui pointent à l’horizon pourrait bien avoir des conséquences tout aussi dramatiques — non seulement pour les pays du Sahara, mais aussi pour l'Europe.
 

Contributors

Former Project Director, North Africa
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Francis Ghilès
Senior Research Fellow, CIDOB
A woman watches a Cameroonian soldier from the Rapid Intervention Brigade on patrol in Kolofata, Cameroon, 16 March 2016. REUTERS/Joe Penney
Briefing 133 / Africa

Extrême-Nord du Cameroun : le casse-tête de la reconstruction en période de conflit

La lutte contre Boko Haram dans l’Extrême-Nord du Cameroun, la région la plus pauvre du pays, a exacerbé la situation économique déjà précaire et bousculé les rôles socioéconomiques. Le gouvernement et les partenaires internationaux devront mettre en œuvre des politiques de développement qui tiennent compte des stratégies d’adaptation et de résilience des populations aux nouvelles réalités économiques.

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I. Synthèse

Le Cameroun est officiellement en guerre contre Boko Haram depuis mai 2014. Bien que le conflit ait graduellement baissé en intensité, après avoir atteint son paroxysme en 2014 et 2015, les incidents et attaques récurrents, et la forte hausse des attentats-suicides de mai à août 2017 rappellent que le mouvement jihadiste est loin d’être défait. Depuis mai 2014, 2 000 civils et militaires ont été tués et plus d’un millier de personnes ont été enlevées dans la région de l’Extrême-Nord. Entre 1 500 et 2 100 combattants de Boko Haram auraient également été tués dans les combats contre les forces de défense camerounaises ou les comités de vigilance.

La lutte contre Boko Haram n’a fait qu’empirer la situation économique déjà précaire des quatre millions d’habitants de cette région. Néanmoins, les populations ont démontré une grande capacité d’adaptation et de résilience qui offre au gouvernement camerounais et aux partenaires internationaux la possibilité de mettre en place des politiques de développement intégrant la diversité et la fluidité des traditions économiques de cette région frontalière entre le Nigéria et le Tchad.

L’Extrême-Nord du Cameroun est un véritable carrefour de routes commerciales et de cultures. En plus du commerce, son économie est structurée autour de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche, du tourisme, du transport de marchandises, de l’artisanat et de la chasse. Le secteur informel est prépondérant et les activités de contrebande occupent une place considérable. L’économie locale est dominée par des riches commerçants et des chefs traditionnels, souvent membres du parti au pouvoir, et qui occupent des postes élevés au sein de l’administration.

Jusqu’aux années 1980, les différentes communautés ethniques de la région étaient spécialisées dans des activités économiques précises, le plus souvent en fonction de la géographie, du climat et des traditions. Mais avant l’arrivée de Boko Haram, cette spécialisation (la pêche pour les Kotoko, l’élevage pour les Arabes choa, l’agriculture pour les Mafa, etc.) était déjà largement érodée (à l’exception du commerce pour les Kanuri) en raison de la désertification et de la pauvreté. Cela avait poussé les communautés à se déplacer, à diffuser leurs savoir-faire et à diversifier leurs activités économiques. Désormais, dans le Logone et Chari, les Kotoko jadis pêcheurs pratiquent la riziculture et exploitent le natron et les Arabes choa, traditionnellement éleveurs nomades, s’adonnent à l’agriculture et au commerce.

Ces quatre dernières années, la lutte contre Boko Haram a encore précarisé la vie des populations et bousculé les rôles socioéconomiques. Dans ce contexte, les communautés élaborent au quotidien des stratégies de survie et de résilience dont le gouvernement et les bailleurs internationaux devraient tenir compte pour l’élaboration et la mise en œuvre des politiques de développement. Ce briefing s’appuie sur des recherches documentaires et une soixantaine d’entretiens effectués de janvier à septembre 2017 à Yaoundé et à l’Extrême-Nord. Il souligne la nécessité de passer d’une approche urgentiste à une approche de développement et préconise d’adapter les politiques de développement aux réalités socioéconomiques locales.

II. Filières économiques du conflit : réseaux de contrebande et prédation

A l’Extrême-Nord du Cameroun, Boko Haram a exploité les réseaux existants de contrebande pour faire du recel ainsi que pour ses besoins logistiques (vivres, carburant, matériel de guerre et de propagande) à partir de 2012, voire plus tôt.[fn]Sur la dynamique d’ensemble de Boko Haram à l’Extrême-Nord, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°241, Cameroun : faire face à Boko Haram, 16 novembre 2016.Hide Footnote

Le groupe jihadiste a eu recours à la force et à l’intimidation, il a recruté divers types de trafiquants (médicaments, voitures volées, chanvre indien, Tramadol, armes ou zoua-zoua – pétrole frelaté), et a proposé à certains commerçants en difficulté de faire du trafic en échange d’une aide.[fn]Le Tramadol (ou Tramol) est un antalgique puissant très prisé des combattants de Boko Haram. Il est fabriqué en Inde et largement commercialisé au Nigéria et dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Il y aurait aussi plusieurs « usines » informelles de fabrication du Tramadol au Nigéria.Hide Footnote Il s’est aussi inséré dans l’économie informelle en fournissant des prêts aux commerçants, notamment kanuri, arabes choa et mandara, en échange d’une part des bénéfices. Dans les marchés des localités frontalières, Amchidé, Fotokol, Makary, Hile-Alifa notamment, et à Kousseri, Boko Haram a taxé les commerçants qu’il n’avait pas préfinancés ou aidés.[fn]Entretiens de Crisis Group, ONG locales, universitaires et élus locaux, Maroua, Mokolo, Mora et Kousseri, janvier-septembre 2017.Hide Footnote

Dans le Mayo Sava et le Mayo Tsanaga, des centaines de personnes ont été enlevées pour cultiver des champs pour Boko Haram. Le groupe revendait une partie des récoltes sur les marchés au Cameroun et au Nigéria.[fn]Entretiens de Crisis Group, élus locaux, ONG locales et anciens membres de Boko Haram, Extrême-Nord et prison de Maroua, janvier-février 2017.Hide Footnote Cette insertion de Boko Haram dans l’économie informelle locale a en partie été facilitée par la relative sympathie de certains segments des populations frontalières pour le groupe au tout début du conflit, en 2013-2014. A cette période, Boko Haram n’attaquait pas encore frontalement le Cameroun et s’efforçait de ne pas cibler les musulmans lors de petites attaques. Certains dans le Mayo Sava auraient d’ailleurs déclaré qu’il faudrait que « Boko Haram vienne les délivrer du Kâfir (mécréant) qui est à Etoudi (la Présidence de la République du Cameroun) ».[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaire et ONG locales, Maroua et Mora, septembre 2017.Hide Footnote Ces sympathies ont aussi partie liée avec les rivalités et clivages politiques, économiques, ethniques, voire familiaux, générationnels et religieux qui caractérisent ce département et celui du Mayo Tsanaga.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires, Maroua, septembre 2017.Hide Footnote

Dans la zone du lac Tchad, le mouvement jihadiste a recruté des pêcheurs comme combattants et logisticiens dès 2013 et institué des taxes en numéraire ou en nature (zoua-zoua, vivres, eau) dans des îles comme Darak.[fn]Babette Koultchoumi, « Compétitions autour du contrôle des ressources naturelles sous la pression des changements climatiques, reconversions socioprofessionnelles et conflits communautaires aux confins du lac Tchad », Thèse de doctorat, Université de Maroua, janvier 2016.Hide Footnote Sur le pourtour du lac (Kofia, Hilé Alifa, Darak), Boko Haram menaçait de mort les cultivateurs qui refusaient de donner 10 pour cent de leurs récoltes.[fn]Entretiens de Crisis Group, maire de Hilé Alifa, déplacés de Darak, autorités administratives et forces de sécurité, Kousseri, Hilé Alifa, Makary, janvier 2017.Hide Footnote Dans le Mayo Sava et le Mayo Tsanaga, le groupe a également taxé les éleveurs, les agriculteurs et les commerçants à partir de 2012. Ces derniers devaient reverser une partie de leurs profits. Les commerçants ou éleveurs se déplaçant au Nigéria devaient quant à eux payer des droits de passage. Des Camerounais enlevés par Boko Haram déclarent que le groupe les incitait à cultiver des champs au Nigéria et récupéraient la moitié des récoltes.[fn]Entretiens de Crisis Group, ONG locales, personnes déplacées et maires, Mora, Kousseri, Fotokol, Makary et Hilé Alifa, janvier-septembre 2017.Hide Footnote

Le paiement des rançons pour la libération des otages a constitué une des principales sources de revenus [de Boko Haram].

Les autres formes de prédation incluent les enlèvements, vols et pillages.[fn]« Amnesty International alerte sur la recrudescence des attaques de Boko Haram », Le Monde, 5 septembre 2017. Hans De Marie Heungoup, « Boko Haram’s shifting tactics in Cameroon : what does data tell us ? », Africa Research Institute, 14 février 2017.Hide Footnote Le paiement des rançons pour la libération des otages a constitué une des principales sources de revenus du groupe. En 2013 et 2014, Boko Haram aurait obtenu au moins 11 millions de dollars de rançons, à la suite de cinq enlèvements de 38 otages occidentaux (français, canadiens, italiens), chinois, mais aussi camerounais (le maire de Kolofata, l’épouse et des membres de la famille du vice-Premier ministre).[fn]Voir le rapport de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Le vol de bétail, revendu sur les marchés au Nigéria et au Cameroun, est une autre source importante de revenus. Au Cameroun, depuis 2013, le groupe a volé au moins 17 000 têtes de bétail et des milliers de petits ruminants, pour une valeur approximative de 6 millions de dollars.[fn]Groupe d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique centrale, « Terrorist financing in West and Central Africa », octobre 2016.Hide Footnote Le montant des pillages de boutiques, de centres de santé et de domiciles privés par Boko Haram n’a pas pu être estimé.

Boko Haram a dépensé des sommes importantes pour s’approvisionner, mais aussi pour recruter des combattants, des informateurs, et pour s’assurer le soutien de chefs traditionnels ou de membres des forces de sécurité. Si le groupe s’approvisionnait sans grande difficulté avant 2014, le démantèlement de ses caches d’armes au Cameroun et le resserrement du dispositif sécuritaire ont fait augmenter le coût des approvisionnements à partir de la mi-2014, car les logisticiens se faisaient rares. Par exemple, le prix du litre de pétrole sur le marché noir était passé à 7 000 francs CFA (12,5 dollars, contre un prix moyen de 400 francs CFA, 0,7 dollars, dans la région).[fn]Entretiens de Crisis Group, sous-préfets, comités de vigilance, hauts gradés de l’armée et anciens membres de Boko Haram, Extrême-Nord et prison de Maroua, janvier-septembre 2017.Hide Footnote

III. Un impact économique multisectoriel et dévastateur

Avant l’arrivée de Boko Haram, l’Extrême-Nord était déjà la région la plus pauvre du Cameroun, avec 74 pour cent de la population vivant sous le seuil de pauvreté contre 37,5 pour cent au niveau national.[fn]Institut National de la Statistique, « Tendances, profil et déterminants de la pauvreté au Cameroun entre 2001 et 2014 », Rapport quatrième enquête camerounaise auprès des ménages, décembre 2015. Issa Saibou, « Effets économiques et sociaux des attaques de Boko Haram dans l’Extrême-Nord du Cameroun », Kaliao, volume spécial novembre 2014, p. 156 ; Machikou Nadine, Claude Mbowou, « Economie politique de la violence dans l’Extrême-Nord », Rapport national Cameroun, Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), octobre 2015.Hide Footnote Le conflit a aggravé cette situation et, plus que par le passé, l’Extrême-Nord est perçu par les autorités et les bailleurs comme une région à assister et non comme une zone d’opportunités économiques.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate occidental, Yaoundé, janvier 2017.Hide Footnote La fermeture de la frontière avec le Nigéria a ravagé l’économie tant à l’échelle locale que nationale, et ce d’autant plus que le Tchad voisin, importateur de marchandises de l’Extrême-Nord en temps normal, est également en crise.[fn]Entretiens de Crisis Group, sultan de Kousseri et autorités administratives, Kousseri et Fotokol, janvier-septembre 2017.Hide Footnote

Le conflit a affaibli le tissu commercial local, appauvrissant des milliers de commerçants qui dépendaient des échanges avec le Nigéria. Pour survivre, les grands commerçants ont pris la direction de N’Djaména, de Bertoua, de Douala ou de Yaoundé. Les petits commerçants sont les plus touchés. La frontière étant fermée, certains, dans le Mayo Sava et le Mayo Tsanaga, font un détour de 100 ou 200 kilomètres à moto ou à vélo, passant par la région du Nord, pour s’approvisionner au Nigéria. D’autres empruntent des pistes dangereuses dans le Mayo Tsanaga et passent par Muvi, Pouss et Vizik. Il en résulte une inflation du prix des produits en provenance du Nigéria, bien que la baisse du naira, la monnaie nigériane, ait atténué cette inflation depuis 2016.[fn]Entretiens de Crisis Group, sultan de Kousseri, autorités administratives, commerçants et contrebandiers de carburant, Maroua, Mokolo, Mora, Kousseri, janvier-septembre 2017.Hide Footnote

En outre, l’ouverture momentanée de la frontière à Fotokol et Bourrha de janvier à juin 2017 n’a profité qu’aux grands commerçants, car les petits n’avaient plus les capitaux pour se relancer. Ainsi, la ville de Kousseri, frontalière avec le Tchad, qui était autrefois le deuxième contributeur aux recettes douanières camerounaises (hors pétrole) après Douala, a été sévèrement affectée, de même que les postes de douanes importants comme Limani, Fotokol, Blamé, Blangoua et Dabanga.[fn]Entretiens de Crisis Group, commerçants et hauts fonctionnaires aux délégations régionales des Douanes et du ministère du Commerce, Maroua et Mokolo, janvier-septembre 2017.Hide Footnote

L’agriculture, le transport, la pêche et l’élevage, qui employaient des centaines de milliers de personnes ont également été très touchés.

L’agriculture, le transport, la pêche et l’élevage, qui employaient des centaines de milliers de personnes ont également été très touchés. Depuis trois ans, les zones frontalières sont inaccessibles et les cultures de plantes hautes, mil et maïs notamment, sont interdites par l’armée, même dans certaines localités non frontalières, pour des raisons de sécurité. En conséquence, la production agricole régionale a diminué de deux tiers depuis 2014. Dans le Mayo Tsanaga et le Mayo Sava, des milliers d’agriculteurs déplacés bénéficient de la solidarité des habitants qui leur louent des terres.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires aux délégations régionales du ministère de l’Agriculture et du ministère des Transports, et journalistes locaux, Extrême-Nord, janvier-septembre 2017. Hide Footnote

Le transport intrarégional n’a pas été épargné. La route Maroua-Kousseri, principale voie entre Kousseri et le sud du pays, a fermé pendant quelques mois en 2014. Les routes vitales pour l’économie, Amchidé-Mora, Maroua-Kousseri et Fotokol-Kousseri, n’étaient praticables jusqu’en 2016 que sous escorte de l’armée. Cela a paralysé le commerce dans la région et avec le reste du pays. L’insécurité qui s’ajoute au mauvais état des routes pousse les commerçants de Kousseri à faire le détour par le Tchad pour atteindre le sud du Cameroun. Selon les responsables de la compagnie ferroviaire Camrail, le transport des oignons, du mil, du sorgho, du maïs, des arachides et des porcs sur pieds de la région vers le reste du pays a reculé de moitié depuis 2014. Les agences de voyages dans la région déclarent une baisse de moitié de leur chiffre d’affaires en moyenne depuis 2014, même si le délégué régional au transport note une amélioration depuis 2016.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires au ministère des Transports, cadres à Camrail et directeurs d’agences de voyages, Yaoundé et Maroua, janvier 2017.Hide Footnote

L’interdiction des motos a eu des incidences sur la vie de milliers de conducteurs et de personnes qui dépendaient du petit commerce à moto. De même, l’insécurité sur le lac, l’interdiction de naviguer sur le Logone imposée par les autorités tchadiennes et la fermeture de la voie fluviale reliant le Mayo Danay à N’Djaména et Kousseri ont dévasté le transport fluvial, l’économie piscicole et le commerce. Par ailleurs, les opérations de démolition et de ratissage des maisons par les forces de sécurité dans des localités autour du lac ont eu des effets dévastateurs. Les autorités du Logone et Chari affirment, en outre, que Boko Haram a enlevé des pêcheurs en échange de rançons.[fn]Entretiens de Crisis Group, préfet, commissaire de police, chauffeur d’une compagnie de voyage, conducteurs de motos et ONG locales, Extrême-Nord, janvier-septembre 2017.Hide Footnote

Le tourisme est probablement le secteur qui a le plus souffert de ce conflit. A Maroua, Waza et Kousseri, les activités touristiques sont toujours à l’arrêt. Selon le délégué régional au tourisme, 27 hôtels et des dizaines de restaurants sont fermés depuis le début du conflit.[fn]Entretiens de Crisis Group, haut fonctionnaire à la délégation régionale du ministère du Tourisme et directeurs d’hôtel, Maroua et Kousseri, janvier 2017.Hide Footnote Avant l’arrivée de Boko Haram, l’Extrême-Nord était considéré comme la plus belle région du Cameroun pour l’extraordinaire beauté de ses paysages, et était la deuxième région accueillant le plus de touristes étrangers. Waza et Rumsiki étaient des lieux très visités, ce qui avait incidemment encouragé le développement de l’artisanat local. Or depuis le conflit, la région n’est plus visitée par les touristes et, du reste, les pays européens et les Etats-Unis déconseillent fortement à leurs ressortissants de s’y rendre.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires, Maroua, septembre 2017.Hide Footnote

Ce conflit a également provoqué des destructions de biens, de maisons, d’écoles, de marchés, de routes et de centres de santé qui ont fait l’objet d’une évaluation détaillée dans un rapport ministériel de septembre 2016 auquel Crisis Group a eu accès. D’après ce rapport, dans les trois départements frontaliers plus de 40 000 habitations ont été détruites depuis 2014, des dizaines de villages, une centaine de marchés, 128 établissements scolaires sur 793, 30 centres de santé sur 217 et 246 forages sur 730 ont été détruits ou endommagés pour une valeur totale estimée à 240 milliards de francs CFA (430 millions de dollars).

Au niveau national, le Fonds monétaire international a évalué l’impact budgétaire du conflit à environ 1 à 2 pour cent du produit intérieur brut en 2015.

Au niveau national, le Fonds monétaire international (FMI) a évalué l’impact budgétaire du conflit (y compris les dépenses de guerre) à environ 1 à 2 pour cent du produit intérieur brut (PIB) en 2015, soit entre 325 et 650 millions de dollars.[fn] « Afrique subsaharienne : un changement de cap s’impose », Perspectives économiques régionales du FMI, avril 2016, p. 24.Hide Footnote Mais l’impact économique global au cours des quatre dernières années est plus important, car le conflit et ses conséquences ont entrainé la paralysie de l’économie locale et un ralentissement de l’économie nationale. Le coût indirect et le manque à gagner au niveau national n’ont pas encore fait l’objet d’une étude poussée au niveau national.[fn]Entretiens de Crisis Group, chercheurs à l’Institut National de la Statistique et à la Fondation Paul Ango Ela, Yaoundé, janvier 2017.Hide Footnote

L’Etat camerounais ne communique pas sur les fonds alloués à la guerre contre Boko Haram. Cependant, les budgets du ministère de la Défense et de la délégation à la Sureté nationale sont respectivement passés de 305 à 420 millions de dollars et de 130 à 145 millions de dollars. Ainsi sur les quatre années de conflit, les dépenses sécuritaires budgétisées ont augmenté de plus de 500 millions de dollars.[fn]Voir les lois de finances de 2013 à 2018 du Cameroun.Hide Footnote A cela s’ajoute la part non budgétisée des efforts de défense, comme ceux de l’opération Alpha à l’Extrême-Nord, conduite par le Bataillon d’intervention rapide et prise en charge sur des fonds secrets et le soutien financier de pays partenaires comme les Etats-Unis.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates occidentaux et hauts gradés, Yaoundé, janvier 2017. L’aide financière des Etats-Unis à l’armée camerounaise dans la lutte contre Boko Haram est estimée à plus de 111 millions de dollars depuis 2015, en plus des dons de matériels et de la formation des unités d’élite de l’armée. D’autres pays comme la France, l’Allemagne, la Chine et la Russie appuient aussi les efforts de l’armée à travers des formations et des dons de matériels. Robert Trafford, Nick Turse, “Cameroonian troops tortured and killed prisoners at base used for U.S. drone surveillance”, The Intercept, 20 juillet 2017.Hide Footnote

IV. Solidarité et logiques de survie des communautés

Face au marasme économique, les populations multiplient les stratégies de survie. Si l’aide humanitaire joue un rôle essentiel, la solidarité entre habitants est également très forte. A ce jour, la majorité des 220 000 personnes déplacées dans l’Extrême-Nord sont logées et prises en charge par des familles d’accueil.[fn]Hans de Marie Heungoup, « The humanitarian fallout from Cameroon’s struggle against Boko Haram », Crisis Group, 21 février 2017.Hide Footnote Les ressortissants de l’Extrême-Nord habitant Yaoundé et d’autres villes au sud ont aussi volé au secours de leurs familles. A cette solidarité s’ajoutent les « dons du chef de l’Etat » et les cotisations des populations du Sud qui s’élèvent à 2 milliards de francs CFA (3,6 millions de dollars). Mais ces mécanismes de solidarité ont rapidement montré leur limite : en effet, les populations aidantes sont à bout de souffle et deviennent aussi vulnérables que les populations déplacées.[fn]Entretiens de Crisis Group, ONG humanitaires, personnes déplacées et familles hôtes, Yaoundé et Extrême-Nord, janvier-septembre 2017.Hide Footnote

La diversification des activités économiques a également permis à beaucoup de survivre. A Maroua, d’anciens commerçants de Kerawa se sont reconvertis dans l’importation du zoua-zoua et l’élevage. A Mokolo, d’anciens commerçants de Koza s’essayent à l’agriculture.[fn]Entretiens de Crisis Group, maires, commerçants et anciens contrebandiers, Maroua, Mokolo, janvier 2017.Hide Footnote Certains habitants de la région sont recrutés par la cinquantaine d’ONG déployées dans l’Extrême-Nord. Dans le Mayo Sava, des agriculteurs et des éleveurs jouent au chat et à la souris avec Boko Haram. Boko Haram n’ayant pas de présence permanente, ils font paitre leurs troupeaux, cultivent leurs terres et récoltent au péril de leur vie, au gré des déplacements des jihadistes, qu’ils tentent d’anticiper grâce aux informations fournies par les comités de vigilance.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives et comités de villages, Mora et Kolofata, janvier-février 2017.Hide Footnote

Les Kanuri sont vraisemblablement la communauté la plus touchée économiquement et socialement par le conflit. Contrairement aux autres, ils n’avaient pas véritablement diversifié leurs activités économiques avant l’arrivée de Boko Haram. Ensuite, plutôt que d’opter pour la diversification des activités, certains développent des stratégies commerciales permettant de contourner la fermeture de la frontière et ceux d’entre eux qui étaient éleveurs migrent dans des zones plus sûres. D’autres optent pour la collaboration avec les filières économiques de Boko Haram. A Minawao, ce sont les réfugiés kanuri qui dominent le petit commerce à l’intérieur et aux alentours du camp. Ils se déplacent parfois jusqu’aux marchés de Maroua pour mener leurs activités commerciales.[fn]Entretiens de Crisis Group, réfugiés kanuri, commerçantes et ONG humanitaires, Maroua et Minawao, janvier-septembre 2017.Hide Footnote

Autres moyens de survie, à Kousseri, des femmes déplacées se sont reconverties à la vente d’arachides et de charbon. Certaines ont des machines à coudre, d’autres se prostituent. Les hommes vendent des oignons, tandis que les enfants vendent de l’eau ou mendient.[fn]Observations de chercheurs de Crisis Group, Kousseri, janvier-septembre 2017.Hide Footnote

V. Les limites du tout sécuritaire et de l’approche urgentiste

Face à Boko Haram, le gouvernement a privilégié la réponse sécuritaire et peu de mesures concrètes ont été prises pour la relance économique. En juin 2014, un plan d’urgence pour le développement de la partie septentrionale (qui comprend trois régions, dont l’Extrême-Nord) a été annoncé. Ce plan, doté de seulement 78,8 milliards de francs CFA (140 millions de dollars) est très inférieur aux besoins de développement de la zone, évalués à au moins 1 600 milliards de francs CFA (2,86 milliards de dollars) par l’élite nordiste.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires originaires du Nord, Yaoundé, août 2016. « Plan d’urgence du Grand Nord : les fausses promesses du gouvernement », L’œil du Sahel, 20 décembre 2014.Hide Footnote En mars 2015, le gouvernement a annoncé un plan d’urgence de 5,3 milliards de francs CFA (9,5 millions de dollars) pour la construction d’écoles et d’hôpitaux à l’Extrême-Nord. En avril 2016, le ministère de l’Administration territoriale et de la décentralisation a annoncé un projet à impact rapide de 4,5 milliards de francs CFA (8 millions de dollars) pour l’Extrême-Nord.[fn]« Extrême-Nord : 4,5 milliards pour des projets à impact rapide », Actu Cameroun, 28 avril 2017.Hide Footnote

Dans le Plan d’urgence triennal comme dans le budget d’investissement public, les parts dédiées à l’Extrême-Nord demeurent parmi les plus faibles du territoire. Outre l’insuffisance des fonds alloués, certains projets auraient fait l’objet de détournements de fonds.[fn]Entretiens de Crisis Group, sous-préfets, universitaires et ONG locales, Maroua, Mora et Kousseri, janvier 2017. Pour une analyse détaillée des projets gouvernementaux à l’Extrême-Nord, voir le rapport de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote

Par ailleurs, certaines des mesures prises par le gouvernement après les attentats de Maroua en juillet 2015, si elles se sont révélées efficaces sur le plan sécuritaire et dans l’immédiat, ont aussi accentué les vulnérabilités de certaines populations et facilité les recrutements de Boko Haram. Parmi ces mesures, les plus notables sont l’interdiction des motos-taxis, une activité dont dépendaient une dizaine de milliers de jeunes, la fermeture de la frontière, l’interdiction des activités de pêche, la fermeture de certains marchés et la limitation du transport des denrées alimentaires.[fn]Entretiens de Crisis Group, élus locaux, commerçants, ONG locales et population, Extrême-Nord, janvier-septembre 2017.Hide Footnote

Les acteurs internationaux, eux, se focalisent pour l’instant sur la réponse humanitaire, encore lacunaire, et très peu sur le développement de la région, à l’exception de la Banque mondiale, de l’USAID (United States Agency for International Development) et de l’Agence française de développement qui ont commencé timidement certains projets. Par ailleurs, des acteurs sociaux locaux critiquent les mesures prises par les acteurs internationaux. Ils les accusent de mobiliser des fonds à l’international sans que cela ait un effet réel visible sur la vie des habitants de l’Extrême-Nord. De plus, certaines populations, voire certains militaires, perçoivent les aides fournies par des ONG et par l’ONU aux déplacés et aux populations des localités frontalières comme des soutiens indirects à Boko Haram. En effet, ils rapportent que Boko Haram boucle toutes ces localités pendant la nuit et récupère ce que les ONG ont fait parvenir. Des sacs de riz du Programme alimentaire mondial au Cameroun se seraient retrouvés par exemple à Sambissa, au cœur du territoire de Boko Haram au Nigéria. A la décharge des partenaires internationaux, des sacs de riz estampillés comme dons du chef de l’Etat camerounais se seraient aussi retrouvés à Sambissa.[fn]Entretiens de Crisis Group, ONG locales, universitaires et militaires, Maroua et Mora, janvier 2017.Hide Footnote

VI. Les opportunités d’un contrat de développement avec l’Extrême-Nord

Le conflit à l’Extrême-Nord a eu des effets économiques préjudiciables pour les habitants et bousculé les modes de vie des communautés. Deux questions essentielles se posent au gouvernement et à la communauté du développement : comment reconstruire l’économie de l’Extrême-Nord sans faire le jeu de Boko Haram ? Comment mettre en œuvre des politiques de développement conciliant intégration à l’économie nationale et nécessaire respect des façons de faire locales, facteurs de résilience aux conflits bien que parfois à la limite de la légalité ?

  • Avant toute chose, les acteurs du développement doivent avoir une meilleure connaissance des traditions économiques locales et de leurs mutations dans le temps, des enjeux générationnels, des enjeux sociaux et de pouvoir et des clivages entre les sphères rurales et urbaines dans la région, et identifier plus clairement les aspirations et les besoins des populations. L’un des moyens d’y parvenir serait de conduire des enquêtes d’opinion dans tous les départements et d’y associer des spécialistes et des locaux, en amont et dans la mise en œuvre des projets.
     
  • Le contrat de développement devrait s’articuler autour de mesures socioéconomiques fortes tenant compte des logiques économiques locales et de la géographie transfrontière de la région, ainsi que du rétablissement du lien social et des liens entre les communautés transfrontières sans lesquels les liens économiques seraient inopérants. Cela implique pour les acteurs de développement de soutenir le secteur informel, de déterminer les secteurs économiques porteurs dans la région et d’élaborer davantage de projets à l’échelle du bassin du lac Tchad ou ciblant de plus petits espaces à fort potentiel de relance économique, indifféremment de la barrière frontalière.
     
  • Le gouvernement et les partenaires internationaux devraient également envisager des formes de soutien et de règlementation indirecte de certaines activités de trafics, comme le trafic du zoua-zoua. Bien que ces activités soient à la limite de la légalité, elles sont acceptées de la très grande majorité de la population et constituent un facteur de résilience important.
     
  • Ce contrat de développement devrait aussi faire la part belle à l’inclusion et à la participation des populations – qui ne se résument pas aux désidératas des chefs traditionnels –, et être mis en œuvre conformément aux règles de bonne gestion et de transparence. L’inclusion dont il s’agit devrait apporter un plus grand soutien aux initiatives économiques des femmes et des jeunes, ainsi qu’un appui particulier aux communautés les plus fragilisées par le conflit et aux catégories autrefois actives que le conflit a rendues vulnérables.
     
  • Pour qu’il soit optimal, le contrat de développement devra être compatible avec les plans de développement des autres Etats du bassin du lac Tchad, comme le plan Buhari pour le développement du Nord-Est du Nigéria, adopté en juin 2016.
     
  • Le gouvernement camerounais devrait enfin s’orienter vers la levée graduelle, au cas par cas et en fonction des départements et arrondissements, des mesures restrictives prises en juillet 2015, comme la fermeture des frontières, la restriction de la circulation des motos ou des marchandises.

VII. Conclusion

Dans tous les pays faisant face à des mouvements insurrectionnels, la question de la reconstruction ou des politiques de développement se pose lorsque le conflit baisse en intensité. L’Extrême-Nord du Cameroun n’échappe pas à cette tendance. Le gouvernement et les acteurs du développement doivent combiner les projets d’urgence en cours à des projets de développement à plus long terme. Ils doivent cesser de percevoir l’Extrême-Nord uniquement comme une région à assister, mais plutôt l’envisager comme une zone d’opportunités économiques qui pourrait favoriser le développement local et la relance de la croissance pour l’ensemble du Cameroun.

Nairobi/Bruxelles, 25 octobre 2017

Annexe A : Carte du Cameroun

Carte du Cameroun Crisis Group/KO/novembre 2016. Basé sur une carte des Nations unies no. 4227 (novembre 2015)