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Violence au Nord-Ouest du Nigeria : Sortir du chaos
Violence au Nord-Ouest du Nigeria : Sortir du chaos
Table of Contents
  1. Synthèse
Members of the Yansakai vigilante group bring their weapons into the Zamfara State Government house as part of efforts to accept the peace process of the state government in Gusau, 3 December 2019. AFP/Kola Sulaimon
Report 288 / Africa

Violence au Nord-Ouest du Nigeria : Sortir du chaos

L’insécurité règne dans le Nord-Ouest du Nigéria, du fait de tensions persistantes entre éleveurs et agriculteurs, de la montée de la criminalité et de l’infiltration d’insurgés islamistes. Les autorités fédérales et fédérées devraient mettre l'accent sur la résolution des conflits entre agriculteurs et éleveurs, tout en renforçant le maintien de l'ordre.

Que se passe-t-il? Un conflit meurtrier impliquant de nombreuses organisations armées – groupes alliés aux éleveurs, comités de vigilance, bandes criminelles et jihadistes – frappe le Nord-Ouest du Nigéria, faisant plus de 8 000 morts et 200 000 déplacés. Malgré de nombreuses opérations de sécurité et efforts de dialogue, une paix durable reste difficile à atteindre.

En quoi est-ce significatif? La violence repose essentiellement sur une compétition autour des ressources, principalement entre éleveurs peul et agriculteurs majoritairement haoussa. Elle s’est caractérisée par une hausse de la criminalité organisée – vols de bétail, enlèvement contre rançons, et raids dans les villages. Les groupes jihadistes tentent désormais de profiter de la crise sécuritaire.

Comment agir?  Les autorités fédérales et fédérées du Nigeria devraient apaiser les tensions entre agriculteurs et éleveurs en réformant la filière pastorale et coopérer avec le Niger pour juguler les flux transfrontaliers d’armes et de jihadistes en coordonnant leurs efforts de police. Les partenaires internationaux devraient aider à répondre aux besoins humanitaires.

Synthèse

Le Nord-Ouest aride du Nigéria est frappé par la violence entre éleveurs et agriculteurs, conjuguée à une explosion des activités criminelles et des cas d’infiltration de groupes jihadistes. Au cours des dix dernières années, des milliers de personnes ont été tuées et des centaines de milliers ont été déplacées, fuyant pour bon nombre d’entre elles, vers le Niger voisin. Les tentatives de rétablissement de la paix avec plusieurs groupes armés ont permis d’enregistrer des progrès, mais qui ne seront pas durables si l’ensemble des acteurs ne rendent pas les armes. Pour sortir du chaos, les autorités fédérales et fédérées devraient se préoccuper avant tout d’apaiser les tensions entre éleveurs et agriculteurs, y compris en accélérant la mise en œuvre du Plan national pour les éleveurs de bétail. Elles devraient également soutenir le dialogue entre les Haoussa et les Peul, les deux communautés de la région les plus impliquées dans les activités agricoles, pour les premiers, et d’élevage, pour les seconds. Abuja doit, en outre, améliorer la sécurité et l’application du droit afin de lutter contre la criminalité et de renforcer sa capacité à protéger ses citoyens, tout en consolidant son action sur les questions environnementales et économiques qui sous-tendent cette violence.

A l’origine, la crise sécuritaire de la région est le résultat d’une compétition de longue date autour des ressources foncières et hydriques.

Les causes de la violence dans le Nord-Ouest du pays sont complexes et interconnectées. A l’origine, la crise sécuritaire de la région est le résultat d’une compétition de longue date autour des ressources foncières et hydriques, principalement entre les éleveurs peul et les agriculteurs majoritairement haoussa, deux communautés qui ont, au fil du temps, mobilisé des groupes armés pour assurer leur protection (que les autorités nomment respectivement « bandits » et « comités de vigilance »). La dégradation des conditions environnementales liée au changement climatique et la croissance démographique élevée ont exacerbé cette compétition. Sur fond d’explosion du commerce d’armes légères et de petit calibre dans la région, les bandes organisées qui opèrent dans des forêts loin de la portée des autorités se sont multipliées, elles sont impliquées dans des vols de bétail, des enlèvements avec demande de rançon, et des vols à main armée, y compris de mineurs et de commerçants du secteur aurifère très peu régulé, et même dans le pillage de villages. La violence des bandes organisées, qui a commencé dans l’Etat de Zamfara, s’est depuis étendue à cinq autres Etats : Kaduna, Katsina, Sokoto, Kebbi et Niger, le dernier étant situé dans le centre-nord du Nigéria.

Avec la détérioration des conditions de sécurité, l’influence des groupes jihadistes dans la région s’est réaffirmée de façon constante, ce qui a parfois conduit à des attaques menées par ces groupes contre les forces de sécurité. Cette montée de l’activité jihadiste dans le Nord-Ouest a soulevé la crainte que la région puisse devenir une passerelle, un territoire qui relierait les insurrections islamiques dans le Sahel central et les insurrections qui durent depuis dix ans dans la région du Lac Tchad et du Nord-Est du Nigéria. Des sources liées au secteur de la sécurité signalent une résurgence du groupe dissident de Boko Haram, Jama’atu Ansarul Muslimina Fi Biladis Sudan (Les défenseurs des musulmans en Afrique noire), aussi dénommé Ansarou, actif au Nord-Ouest du Nigéria entre 2011 et 2014. Des éléments d’autres ramifications de Boko Haram, tels que le groupe Province d’Afrique de l’Ouest de l’Etat islamique, arrivent également dans la région. Parallèlement, la mauvaise sécurisation des frontières internationales favorise l’arrivée d’armes et le mouvement des jihadistes depuis et vers le Sahel, où l’Etat islamique étend son influence.

La violence a eu des répercussions humanitaires et économiques profondes sur la région, qui se sont répercutées sur les problèmes de sécurité. Au cours de la dernière décennie, plus de 8 000 personnes ont été tuées – principalement dans l’Etat de Zamfara –, plus de 200 000 personnes ont été déplacées dans le pays et 60 000 ont fui vers la République du Niger. Le bétail a été décimé et les cultures détruites, ce qui a encore aggravé les conditions de subsistance des populations qui étaient parmi les moins bonnes du Nigeria. Cette violence a également d’autres implications en matière de sécurité : elle a forcé un plus grand nombre d’éleveurs à se déplacer vers le sud dans la ceinture méridionale du pays, ce qui accroit les tensions entre éleveurs et agriculteurs dans cette région et au-delà.

L’Etat fédéral nigérian et les gouvernements des Etats concernés ont d’abord répondu à la violence par des opérations militaires et de police, et imposé des sanctions plus sévères pour les attaques armées, mais les résultats de ces mesures sont décevants. Le président Muhammadu Buhari a régulièrement chargé des troupes d’éliminer les éléments armés qui déstabilisaient le Nord-Ouest, déployant à la fois des soldats et la police dotés de moyens aériens, lors de plusieurs opérations consécutives. Mais la présence des forces de sécurité nationales reste trop limitée sur le terrain et ces forces sont trop mal équipées pour vaincre les groupes armés et protéger les communautés sur ce vaste territoire. En outre, les opérations militaires menées contre les groupes armés dans la région ont dispersé certains de ces groupes vers d’autres régions, ce qui augmente l’insécurité à l’échelle du pays tout entier.

Abuja devrait également coopérer avec Niamey sur la sécurisation des frontières afin de juguler le flux de jihadistes et d’armes vers le Nord.

Certains gouvernements fédérés ont récemment entamé des pourparlers de paix avec des groupes armés alliés aux éleveurs, en partie parce que ces groupes sont considérés comme les principaux acteurs de violence. Ils proposent des amnisties à ceux qui acceptent de déposer les armes, tout en promettant de répondre aux griefs et aux besoins des éleveurs. Ces concessions ont mené à des accords de paix qui ont permis de réduire la violence à la fin 2019. Mais les incidents meurtriers, qui ont perduré dans la région, tout comme le fait que la région soit inondée d’armes, compromettent sérieusement la durabilité de ces accords de paix.

Pour réduire durablement la violence dans le Nord-Ouest du Nigéria, il faut travailler sur plusieurs fronts et dans certains cas, mettre en œuvre des solutions à long terme. La priorité est de favoriser des résolutions de conflits négociées entre éleveurs et agriculteurs, ainsi que de désarmer, réhabiliter et réintégrer les membres des groupes armés qui les soutiennent. Le gouvernement fédéral ainsi que les gouvernements fédérés devront, pour soutenir cet effort, réformer en priorité les systèmes d’élevage afin de répondre à la fois aux besoins des éleveurs et à ceux des agriculteurs, ce qui permettrait de diminuer les tensions entre ces deux groupes.

Abuja devrait également coopérer avec Niamey sur la sécurisation des frontières afin de juguler le flux de jihadistes et d’armes vers le Nord-Ouest et sur le renforcement des services forestiers, en vue de réglementer les forêts dans lesquelles les groupes armés installent leurs campements. Les autorités fédérales devraient également mieux réglementer le secteur aurifère de la région, potentiellement lucratif, tout en travaillant de concert avec les partenaires internationaux afin de répondre aux besoins humanitaires urgents et faire ce qui est en leur pouvoir pour atténuer les effets du changement climatique dans la région.

Cet ensemble de mesures à court et à long terme est loin d’être une garantie de réussite. Mais si elles sont menées fermement et fortement soutenues par les partenaires internationaux, elles constituent la meilleure voie à suivre pour enrayer la flambée de violence et parvenir à une certaine stabilité dans une région qui a déjà connu son lot de conflits, de crises et d’urgences humanitaires.

Abuja/Bruxelles, 14 mai 2020