Boko Haram au Tchad : au-delà de la réponse sécuritaire
People from the Nigerian town of Malam Fatori and its area, close to the borders with Niger and Chad, pass by a car with Chadian Gendarmes (in uniform) as they flee Islamist Boko Haram attacks to take shelter in the Niger's town of Bosso secure by Niger a
People from the Nigerian town of Malam Fatori and its area pass by a car with Chadian Gendarmes (in uniform) as they flee Islamist Boko Haram attacks to take shelter in the Niger's town of Bosso secure by Niger and Chad armies, on May 25, 2015. AFP/Issouf
Report 246

Boko Haram au Tchad : au-delà de la réponse sécuritaire

Depuis 2015, le conflit entre Boko Haram et l’armée tchadienne déstabilise la région du lac Tchad, à l’Ouest du pays. Face à la résilience du mouvement insurrectionnel, le gouvernement doit aller au-delà de l’approche militaire et relancer les échanges économiques, améliorer les services publics, et élaborer des programmes de réinsertion des démobilisés.

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Synthèse

Depuis début 2015, les attaques du groupe jihadiste nigérian Boko Haram ont tué plusieurs centaines de personnes au Tchad, en ont déplacé plus de 100 000 et ont fortement affecté l’économie régionale du bassin du lac Tchad. La violence a culminé en 2015, avec des attentats-suicides dans la capitale et la région du Lac, et a décliné depuis. L’engagement militaire du pays et son rôle dans la lutte contre le terrorisme – autour du lac Tchad et ailleurs dans la région – ont apporté des gains diplomatiques significatifs, comme la toute récente nomination du ministre des Affaires étrangères Moussa Faki à la présidence de la Commission de l’Union africaine. Mais le risque sécuritaire n’a pas disparu. Pour faire face à cette menace continue tout en répondant aux besoins de la population, les autorités tchadiennes doivent s’appuyer sur le relatif succès de la coopération sécuritaire régionale, mais aussi commencer à inclure une plus grande composante civile dans leur approche, jusqu’à présent fortement militarisée, élaborer un programme de développement économique plus cohérent et mieux prendre en charge les anciens membres de Boko Haram.

L’impact de Boko Haram dans le pays s’est surtout fait sentir aux alentours du lac Tchad, dont une partie importante se trouve en territoire tchadien. Les activités agricoles, d’élevage et de pêche rendent prospère l’économie de la région, et attirent des migrants de toute la zone du Sahel, ce qui crée des tensions pour le contrôle des ressources. Boko Haram a su tirer profit de la géographie du lac, en particulier de son labyrinthe d’îles, pour y trouver refuge. L’influence culturelle et religieuse de l’état nigérian du Borno, d’où le groupe jihadiste est originaire, a facilité sa pénétration et il a pu mobiliser en manipulant des tensions communautaires qui agitent la région depuis de nombreuses années.

La présence de Boko Haram du côté tchadien du lac a tout d’abord été limitée. Mais la violence s’est rapidement intensifiée en 2015, en partie en réaction à l’intervention des forces tchadiennes dans les Etats voisins. Deux attentats-suicides dans la capitale N’Djamena et de nombreuses attaques contre des villages et des postes militaires ont suivi. La violence, qui n’a jamais atteint les niveaux enregistrés au Nigéria, au Cameroun et au Niger, a diminué début 2016. Cela s’est accompagné d’une vague de redditions de membres de Boko Haram dans la seconde moitié de l’année, mais qui n’a apparemment concerné que peu, voire aucun, des membres du noyau dur. Les attaques ont cependant continué tout au long de 2016, démontrant la résilience et l’adaptabilité du groupe jihadiste. 

La violence déclenchée par Boko Haram avait déjà fait, début 2017, plus de 100 000 déplacés internes et 7 000 réfugiés sur le sol tchadien. En 2015, cette situation a intensifié d’anciens antagonismes entre communautés et rendu plus difficile la gestion des conflits au niveau communautaire. Plusieurs chefs traditionnels ont été  pris entre deux feux. Certains ont été mis sous pression par les autorités nationales, d’autres ont été accusés de complicité ou ont été victimes d’attaque ciblées de Boko Haram et l’un d’entre eux a même été assassiné. Par ailleurs, la stigmatisation de certains membres de l’ethnie buduma, accusés d’être en collusion avec le groupe jihadiste, a été forte mais a diminué depuis que les violences ont décliné.

La réponse des autorités tchadiennes a avant tout été militaire, tant autour du lac qu’à travers des interventions dans les pays voisins. Un état d’urgence a été imposé en novembre 2015 et renouvelé plusieurs fois depuis, et l’administration a été en partie militarisée. De nombreux membres présumés de Boko Haram qui avaient été faits prisonniers sur le sol tchadien ont été emprisonnés pendant de longues périodes en l’absence de procès. Des comités d’autodéfense ont été créés et ont joué un rôle important dans la lutte contre le groupe jihadiste. Mais la réponse résolument sécuritaire a eu un coût, notamment en restreignant la liberté de mouvement d’une population traditionnellement très mobile et fortement dépendante du commerce transfrontalier.

Alors que la première phase de la nouvelle offensive militaire des armées de la région (l’opération Rawan Kada) vient d’être lancée, les risques d’infiltration et de recrudescence des attaques sur le territoire tchadien sont réels. Un attentat ou une attaque de grande envergure pourraient agir comme un déclencheur et générer, comme en 2015, des phénomènes de stigmatisation, notamment à l’encontre de la population buduma. Jusqu’ici, les autorités tchadiennes n’ont réussi ni à définir les contours d’un véritable projet pour le lac, ni à accroitre le périmètre d’actions civiles de l’Etat dans la zone. Une nouvelle stratégie de développement qui prenne en compte les besoins de la population du lac Tchad, au-delà de la lutte contre Boko Haram, doit être mise en œuvre.

La diminution de la menace que représente Boko Haram est étroitement liée aux politiques menées par les pays voisins, en premier lieu le Nigéria. Au Tchad, et en particulier dans la région du Lac, un certain nombre de mesures peuvent cependant être adoptées pour l’endiguer :

  • Les autorités tchadiennes sont mal équipées pour la prise en charge des membres présumés de Boko Haram qui se sont rendus ou ont été capturés. Un processus d’identification doit être initié pour distinguer les véritables membres de ceux qui sont restés en marge du groupe ou n’y ont pas du tout été associés. Ces derniers devront être libérés et être intégrés dans de larges projets de développement communautaires s’adressant aux jeunes. Comme récemment le ministère de l’Intérieur du Niger voisin, les autorités tchadiennes devraient mettre au point un document-cadre qui définisse les conditions de prise en charge des personnes qui se sont rendues et le communiquer à leurs partenaires internationaux.
     
  • Afin d’encourager les redditions, de contrer les messages radicaux violents, d’améliorer la communication des autorités et de permettre à la population locale d’exprimer ses préoccupations, les radios communautaires devraient être soutenues et développées. La plupart opèreront avant tout au niveau local, mais il serait utile d’envisager le développement de radios communautaires capables de couvrir toute la région du Lac afin de refléter pleinement la diversité et le degré d’intégration des populations. De telles radios, qui pourraient s’appuyer sur les initiatives existantes dans les pays voisins, devront diffuser leurs programmes dans un large éventail de langues locales et nationales, et inclure des messages de sensibilisation sur la prévention des conflits, des appels à se rendre adressés aux membres de Boko Haram et d’autres informations qui intéressent directement les habitants du lac telles que les prix du bétail.

Afin de contrebalancer cette approche sécuritaire dans la région du Lac et de répondre aux besoins d’une population affectée par la violence et les déplacements, notamment par le biais de meilleures stratégies de développement à plus long terme :

  • L’approche militaire doit être progressivement revue pour inclure une plus grande dimension civile et éviter une militarisation de la région sur le long terme, en associant davantage les autorités civiles locales aux décisions stratégiques et en développant une meilleure couverture administrative pour réactiver les services sociaux et s’assurer que les besoins de la population sont bien pris en compte. Afin d’encourager les fonctionnaires à travailler dans la région, un système temporaire de primes pourrait être envisagé. D’autres mesures de soutien aux initiatives communautaires en faveur de la cohésion sociale devraient être prises.
     
  • Les autorités tchadiennes devraient proposer des options politiques claires sur le devenir du lac. Elles devraient soumettre un plan de développement à moyen et long termes pour la région du Lac, en collaboration avec les bailleurs de fonds et en consultation avec la population locale. Ce programme devrait tenir compte des besoins d’une population particulièrement mobile.
     
  • Le risque de polarisation financière sur le lac au détriment d’autres régions ne doit pas être négligé. Le Tchad est un pays très pauvre aux multiples situations de précarité. Il convient donc de rééquilibrer le portefeuille de projets pour ne pas délaisser d’autres régions négligées.
     
  • Les efforts bienvenus des bailleurs visant à lancer de nouveaux projets de développement dans la région doivent tenir compte des risques liés à l’injection d’importantes sommes d’argent pour ne pas renforcer certains facteurs de crise. Dans un premier temps, les agences de développement devraient financer une large étude socio-anthropologique afin de comprendre les logiques de mobilité de la population, la structure des ménages et d’examiner les modes possibles de participation des communautés locales aux programmes de développement.
     
  • Les autorités tchadiennes devraient substituer aux politiques actuelles qui entravent les activités économiques autour du lac une politique d’encadrement, de protection et de relance de l’économie régionale. La réouverture d’un canal commercial sécurisé entre le Tchad et le Nigéria faciliterait les échanges entre les deux rives du lac et améliorerait ainsi les conditions de vie de la population.

Nairobi/Bruxelles, 8 mars 2017

I. Introduction

Au lendemain de l’élection présidentielle d’avril 2016 et de la reconduction d’Idriss Déby pour un cinquième mandat, le Tchad occupe aujourd’hui une place stratégique dans la lutte contre le terrorisme en Afrique. Avec l’élection à la tête de la Commission de l’Union africaine de son ministre des Affaires étrangères, Moussa Faki, le 31 janvier 2017, le régime tchadien récolte les fruits d’une diplomatie militaire active qui l’a conduit à intervenir dans de nombreux pays étrangers, y compris, depuis début 2015, contre le groupe jihadiste Boko Haram.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°233, Tchad : entre ambitions et fragilités, 30 mars 2016.Hide Footnote

Pourtant, il fait toujours face à d’importants défis : une crise économique et financière majeure résultant à la fois de la chute des cours du pétrole et de la perturbation des échanges commerciaux avec le Nigéria et le Cameroun ; une absence d’alternance démocratique et le risque d’une crise de succession à venir ; et des menaces sécuritaires renouvelées à ses frontières (anarchie dans le Sud de la Libye qui a récemment incité les autorités tchadiennes à fermer leur frontière au Nord, dégradation de la situation en République centrafricaine (RCA) et problèmes persistants au Darfour).[fn]« Le Tchad annonce la fermeture de sa frontière avec la Libye », Radio France Internationale (RFI), 6 janvier 2017.Hide Footnote

Par ailleurs, à la suite de l’intervention de son armée contre Boko Haram dans les pays voisins, le Tchad est lui-même confronté aux attaques terroristes du groupe jihadiste sur son sol, causant la mort de nombreux civils à N’Djamena et sur les îles et rives du lac Tchad et entrainant d’importants déplacements de populations. Bien que le nombre d’attaques ait très fortement baissé en 2016 au Tchad, la menace que représente Boko Haram est évolutive et s’inscrit certainement dans la durée. Le groupe terroriste a prospéré sur des problèmes structurels profonds au Nigéria. Leur traitement prendra du temps et les régions périphériques du Borno resteront longtemps vulnérables.

Dans ce rapport, Crisis Group ne propose pas une analyse de la structure, de la direction ou des moyens de Boko Haram, mais tente de décrypter les facteurs qui ont facilité la propagation des activités du groupe jihadiste au Tchad, notamment en analysant les caractéristiques historiques, culturelles et économiques de la zone du lac, et de comprendre l’impact des activités du groupe et de la réponse de l’Etat sur les communautés qui y vivent.[fn]Pour plus d’informations sur Boko Haram, voir « Comprendre Boko Haram », Afrique contemporaine, no. 255 (2015/3) ; Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « A Sectarian Jihad in Nigeria: The Case of Boko Haram », Small Wars & Insurgencies, vol. 27, no. 5 (2016), p. 878-895 ; Andrew Walker, “Eat the Heart of the Infidel”: The Harrowing of Nigeria and the Rise of Boko Haram (London, 2016) ; et les rapports Afrique de Crisis Group N°216, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, 3 avril 2014 ; et N°168, Northern Nigeria: Background to Conflict, 20 décembre 2010.Hide Footnote Enfin, il formule des recommandations pour substituer à une réponse principalement militaire une stratégie de stabilisation. Fondé sur des recherches menées lors de visites dans la région du lac Tchad et à N’Djamena en 2015 et 2016, ce rapport fait partie d’une série de publications de Crisis Group sur la menace jihadiste dans le Sahel et le bassin du lac Tchad.[fn]Voir le briefing Afrique de Crisis Group N°120, Boko Haram sur la défensive ?, 26 mai 2016 ; et les rapports Afrique de Crisis Group N°241, Cameroun : faire face à Boko Haram, 16 novembre 2016 ; N°242, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, 5 décembre 2016 ; N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 février 2017 ; et N°245, Le Niger face à Boko Haram : au-delà de la contre-insurrection, 27 février 2017.Hide Footnote

See Crisis Group Africa Briefing N°120, Boko Haram on the Back Foot?, 4 May 2016; and Crisis Group Africa Reports N°s 241, Cameroon: Confronting Boko Haram, 16 November 2016; N°s 242, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, 5 December 2016; N°s 244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 February 2017; and N°s 245, Le Niger face à Boko Haram: au-delà de la contre-insurrection, 27 February 2017.Hide Footnote

II. Le lac Tchad : un terrain fertile pour Boko Haram

Au Tchad, à l’exception des deux attentats spectaculaires perpétrés à N’Djamena en 2015, les attaques et les recrutements de Boko Haram ont principalement visé la région du Lac. Tirant profit de l’histoire, de la géographie physique et humaine et du dynamisme économique de cet univers lacustre particulier, le groupe jihadiste y a trouvé, comme d’autres avant lui, à la fois un refuge face à la pression des armées de la région et une manne financière. Boko Haram a aussi su mobiliser des soutiens, souvent occasionnels, au sein de communautés parfois en concurrence et historiquement résistantes aux tentatives d’encadrement politique extérieur.[fn]Christian Seignobos, « Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », Afrique contemporaine, no. 255 (2015/3).Hide Footnote La proximité géographique, linguistique, religieuse et culturelle avec la région nigériane du Borno, qui attire chaque année une forte immigration tchadienne, a facilité les recrutements et le déplacement du conflit sur les rives du Tchad. On verra cependant dans les prochains chapitres que la réponse militaire des Etats de la région mais surtout l’absence d’une vraie assise sociale du groupe au Tchad a limité cette expansion.

A. Une histoire de peuplement complexe

Souvent abordé sur le thème du réchauffement climatique, le lac Tchad fait face à une nouvelle menace et est devenu le théâtre d’un conflit entre Boko Haram et les Etats riverains, qui prend en étau les populations. L’histoire du peuplement de cette zone aide à comprendre l’implantation du groupe jihadiste.[fn]Ségolène Royal, ministre française de l’Environnement, a signé le 28 janvier 2017 une convention pour la réhabilitation et la restauration des écosystèmes du lac Tchad et annoncé une aide d’un million d’euros pour le reboisement des alentours du lac. « Tchad : une convention pour la sauvegarde du lac Tchad », RFI, 29 janvier 2017.Hide Footnote Au fil du temps, le lac est passé d’un espace de conquêtes à une région d’accueil des migrants économiques et climatiques et a parfois été investi par des insurrections armées.

Historiquement, le bassin du lac Tchad, au sens large et multinational, a fait l’ob­jet de multiples conquêtes qui mêlaient contrôle politique, ambitions religieuses et mainmise brutale sur l’économie locale. Dans ce contexte, les îles du lac ont servi de zone de vie et de repli à des populations insoumises aux autorités politiques comme les Kouri et les Buduma (aussi appelés Yédina), majoritaires sur les îles.[fn]Géraud Magrin, Jacques Lemoalle, Roland Pourtier, « Atlas du lac Tchad », Passages, no. 183, 2015 ; et Christian Bouquet, Insulaires et riverains du lac Tchad, thèse de doctorat d’Etat, vol. 1 & 2 (Paris, 1991).Hide Footnote Bien qu’ouverts à l’arrivée de nouvelles populations, ils ont longtemps repoussé les influences extérieures des empires précoloniaux du Kanem, du Kanem-Bornou et du Baguirmi. Pendant la colonisation, ces populations ont souvent refusé de regrouper leurs villages pour faciliter le prélèvement de l’impôt.[fn]Entretien de Crisis Group, député buduma, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Aujourd’hui encore, ce désir d’autonomie subsiste. Les insulaires ne sont soumis ni à l’autorité de l’Alifa de Mao, qui s’arrête aux rives du lac, ni à celle de l’émir de Maiduguri, la capitale de l’état fédéré nigérian du Borno, et ont un sentiment d’ap­partenance nationale peu développé.[fn]L’Alifa est le sultan de Mao, chef-lieu de la région du Kanem qui borde la région du lac, et se situe à côté de l’ancienne capitale du Royaume du Kanem, Njimi. Entretiens de Crisis Group, habitants buduma et kouri, Baga Sola, Bol, avril 2016.Hide Footnote Ayant longtemps résisté aux conversions forcées, les Buduma n’ont choisi l’islam qu’au début du vingtième siècle, huit siècles après que l’empire du Kanem a mis cette religion au centre de son projet politique. Parfois stigmatisés et accusés de complicité avec Boko Haram, ils sont pourtant vus par les communautés voisines comme ayant une pratique inauthentique de l’islam.

L’histoire récente du lac est aussi faite de brassages. Au vingtième siècle, ses ressources ont attiré de nouvelles populations, ce qui a contribué à son essor économique, tout en créant une compétition pour le contrôle des îles et des terres de décrue, exacerbée par le conflit actuel. Des migrations haoussa vers les rives nigérianes au début du vingtième siècle à l’arrivée de pêcheurs venus du Sud du Tchad ou d’Afrique de l’Ouest quelques décennies plus tard, une multitude de communautés ont afflué sur le lac pour en faire une mosaïque ethnique et culturelle.

A partir de la grande sécheresse des années 1970 et du passage « au petit lac », la zone accueille de nouveaux réfugiés économiques, dont des agriculteurs, des éleveurs tchadiens, arabes, peul et kréda, ou encore toubou nigériens qui dévient leurs itinéraires de transhumance en quête de pâturages.[fn]Le « grand lac » est devenu le « moyen lac » dans les années 1950, et finalement un « petit lac » en 1973 « constitué de plusieurs plans d’eau séparés par des hauts fonds dont la Grande Barrière scindant les deux cuvettes ». « Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote La baisse des eaux fait apparaitre de nouvelles îles, les campements saisonniers de pêcheurs deviennent des villages peuplés par des locaux mais aussi des agents de l’Etat et des soldats.[fn]Cela joue un rôle dans les disputes frontalières des années 1980 entre le Cameroun et le Nigéria pour l’île de Darak et entre le Nigéria et le Tchad près de Baga Kawa. Abdouraman Halirou, « Le conflit frontalier Cameroun-Nigeria dans le lac Tchad : les enjeux de l’île de Darak, disputée et partagée », Cultures & Conflits, no. 72 (2008). En 2000, des soldats tchadiens ont aussi occupé temporairement des îles camerounaises au nord de Darak.Hide Footnote Ces quarante dernières années, cette « course au lac » en a fait une région au solde migratoire fortement positif. Le petit lac qui comptait 700 000 habitants en 1976 en abrite aujourd’hui environ 2,2 millions (13 millions avec son arrière-pays) et devrait en accueillir 3 millions en 2025.[fn]« Atlas du lac Tchad », op. cit.Hide Footnote

Du côté tchadien, le lac, qui n’est pas en tant que telle une région frondeuse car assez peu politisée, a été choisi à dessein par des groupes d’opposition armés. Ainsi, en 1978, la « troisième armée » (ou « Forces armées occidentales »), une subdivision du Front de libération nationale du Tchad (Frolinat), et plus tard le Mouvement populaire pour la libération du Tchad (MPLT) s’y sont installés et ont pu bénéficier de bases arrières du côté nigérian.[fn]Marielle Debos, Le métier des armes au Tchad. Le gouvernement de l’entre-guerres (Paris, 2013).Hide Footnote Certains de leurs cadres étaient originaires de la zone et ont recruté de nombreux combattants parmi les populations du lac et de la région du Kanem. Dès l’arrivée au pouvoir de Déby en 1990, le Mouvement pour la défense de la démocratie (MDD), qui regroupait des partisans de l’ancien président Hissène Habré, a aussi tenté de s’établir dans les marécages du lac au-dessus de la Grande Barrière.[fn]Anne-Charlotte Goupil, « Etude sur le contexte social, économique, historique de la région du Lac au Tchad », Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU, février 2016. Entretien de Crisis Group, ancien cadre d’une rébellion du lac, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Ses combattants ont finalement été défaits par l’armée tchadienne au milieu des années 1990, certains intégrant l’armée tandis que d’autres fuyaient au Nigéria. Aujourd’hui, les chefs des rébellions successives ayant évolué sur le lac ne sont plus une menace pour le régime.[fn]Certains comme Moussa Medela, chef du MDD, ont obtenu des postes à responsabilité. Entretien de Crisis Group, ancien cadre d’une rébellion du lac, septembre 2016.Hide Footnote

Some figures, such as the leader of the MDD, Moussa Medela, obtained positions of responsability. Crisis Group interview, former senior figure in a rebellion in the lake area, N’Djamena, September 2016.Hide Footnote

B. Une région confrontée aux trafics et aux razzias

Boko Haram s’est appuyé en partie sur les réseaux de contrebande qui opèrent sur le lac et a multiplié les razzias contre les habitants et les commerçants. Il s’est ainsi inscrit dans la longue histoire des razzias dans la région, source pour leurs auteurs de richesse et de reconnaissance sociale.[fn]Autrefois, les chants de l’empire du Kanem-Bornou glorifiaient les pilleurs, à qui on attribuait des actes d’héroïsme. Le métier des armes au Tchad, op. cit., p. 50-51.Hide Footnote Aujourd’hui encore, cette valorisation, qui donne la possibilité de choisir une femme, favorise sans doute les logiques d’adhé­sion ou d’alliance avec Boko Haram.[fn]Briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote Ainsi, selon plusieurs sources, les combattants parlent très souvent de mariage pendant leur temps de repos.[fn]Entretiens de Crisis Group, réfugiés et ancienne otage de Boko Haram, Minawao et Yaoundé (Cameroun), mars, avril 2016. Briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote

Jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, les razzias, notamment d’esclaves, menées par les sultanats et les empires, ont poussé certaines populations à se réfugier sur les îles. Des commerçants en armes ont également mené des expéditions guerrières, parfois accompagnées de prosélytisme religieux.[fn]Ainsi, certains marchands arabes comme Awlad Suleyman sont venus de Libye pour rejoindre le Nord du lac, notamment afin d’y contrôler l’économie. Le métier des armes au Tchad, op. cit.Hide Footnote Ces dernières décennies, des raids de plus faible envergure ont été menés par des insulaires qui se cachent dans les roseaux, notamment pour voler des troupeaux ou des bateaux de pêche. L’organisation de certaines sociétés insulaires autour de chefs de guerre, les kella, pouvant s’entendre sur l’attribution des zones de razzia, a facilité ce phénomène.[fn]« Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote

Au sortir de l’ère coloniale, le dynamisme de l’économie et la très faible présence des Etats ont abouti à l’émergence de divers trafics (carburant, médicaments, stupéfiants, armes, êtres humains, papiers d’identité), parfois avec la complicité des douaniers, favorisant le développement de contre-pouvoirs illégaux sur le lac.[fn]Ibid.Hide Footnote Sa topographie, son couvert végétal particulier et les difficultés de circulation à travers son labyrinthe d’îles ont aussi contribué à l’essor des trafics.

En outre, depuis 30 ans, le phénomène des coupeurs de routes (zarginas) a pris de l’ampleur en raison de l’appauvrissement des éleveurs provoqué par la sécheresse et du déversement d’armes dans la région au cours des guerres civiles tchadiennes. De nombreux anciens rebelles tchadiens ou des militaires, parfois les deux à la fois, sont également devenus des coupeurs de route avant de mettre leurs compétences au service de Boko Haram. Parmi eux, Mustapha Chad, ancien soldat tchadien présumé, aurait selon certaines sources mené l’attaque de Boko Haram sur Gwoza dans l’état du Borno en août 2014.[fn]« A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote Des prisonniers tchadiens suspectés d’appartenir à la secte disent aussi avoir servi dans l’Armée nationale tchadienne (ANT).[fn]Entretien de Crisis Group, personnel pénitentiaire, Maroua (Cameroun), mars 2016.Hide Footnote Boko Haram a su associer et incorporer certains groupes de trafiquants et de bandits pour s’approvisionner et vendre ses prises.[fn]Briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote

Crisis Group Briefing, Boko Haram on the Back Foot?, op. cit.Hide Footnote

C. Une région attractive économiquement mais négligée politiquement

L’implantation de Boko Haram sur le lac et le recrutement de jeunes sans réelles perspectives d’insertion dans une zone pourtant dynamique sur le plan économique mettent en relief les défaillances des Etats de la région dans leurs périphéries. En effet, l’attractivité économique du lac et ses ressources en ont fait un carrefour commercial qui contraste avec l’insuffisance et l’inconstance des politiques publiques menées par les Etats riverains.

Au Nigéria, les politiques d’aménagement des années 1970 et 1980, comme les grands projets d’irrigation (ancien Baga Polder Project), ont créé de nombreux emplois, notamment pour des migrants tchadiens, mais ont connu un succès relatif.[fn]Insulaires et riverains du lac Tchad, op. cit.Hide Footnote Au Niger et surtout au Cameroun, le lac a été considéré jusqu’aux années 1990 comme une périphérie lointaine. Au Niger, malgré la construction d’une route reliant Diffa et N’Guigmi en 1975, il a fallu attendre la fin des années 1990 pour que l’Etat réinvestisse de manière significative la zone de la Komadougou sous l’effet conjugué de l’arrivée au pouvoir de Mamadou Tandja (président de la République de 1999 à 2010, et dont un des fiefs est proche de Diffa) et de la proximité des sites pétroliers d’Agadem.[fn]Jacques Lemoalle, Géraud Magrin (dir.), Le développement du lac Tchad : situation actuelle et futurs possibles (Marseille, 2014).Hide Footnote Aujourd’hui, si Diffa est bien mieux équipée et plus riche que de nombreuses autres villes du Niger, les villages nigériens du lac demeurent marginalisés. Au Cameroun, l’Extrême-Nord n’est devenu un sujet de préoccupation que tardivement, notamment à la suite du développement du phénomène des coupeurs de routes.[fn]Rapport de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote

Contrairement aux capitales voisines, pour N’Djamena, la zone du lac Tchad n’est pas une périphérie lointaine d’un point de vue géographique et plus de la moitié de la superficie du lac se trouve dans les frontières territoriales du Tchad.[fn]N’Djamena se trouve à une centaine de kilomètres du lac et à moins de 350 kilomètres de Bol, le chef-lieu de la région.Hide Footnote De surcroit, souvent appelé « le jardin de N’Djamena », le lac et ses polders (terres aménagées) approvisionnent la capitale en poisson et en produits agricoles et le siège de la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT), chargée notamment de la gestion de ses ressources, est à N’Djamena. Pourtant, il conserve des attributs d’espace périphérique, culturellement et politiquement éloigné des centres de pouvoir et de décision. Il aura d’ailleurs fallu attendre octobre 2015 et les attentats de Baga Sola, aux abords du lac, pour que le président tchadien visite le lac pour la première fois de sa vie.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Relativement épargné par les guerres civiles, peu politisé et ayant produit peu d’élites, le petit lac Tchad est demeuré largement hors des radars des régimes successifs. Si le Rassemblement pour la démocratie et le progrès (RDP) de l’ancien président Lol Mahamat Choua continue à recueillir les suffrages de nombreux Kanembou à Mao et sur les berges du lac, il n’est pas perçu par le pouvoir central comme une menace et s’est même allié au parti du président Déby, le Mouvement patriotique du Salut (MPS) lors de la dernière élection présidentielle. En outre, parmi les six députés de la région du Lac, deux sont affiliés au RDP et quatre au MPS. Les élites du lac sont également peu présentes à N’Djamena.[fn]Le ministre de la Pêche, le représentant de la Communauté économique et monétaire des Etats d’Afrique centrale (Cemac) au Tchad ainsi que le chef du parti Action pour la République, la démocratie et le développement (ARD) et ex-candidat à la présidentielle viennent de la région mais influent peu sur les décisions du régime. Le chef du canton de Bol a plusieurs fois été ministre et ambassadeur mais ses relations avec les autorités administratives ont parfois été difficiles et il aurait été démis de ses fonctions. Entretiens de Crisis Group, député buduma, N’Djamena, septembre 2016 ; autorités traditionnelles au lac et agent des renseignements militaires tchadiens, avril 2016.Hide Footnote

L’intérêt de l’Etat tchadien pour le lac a beaucoup fluctué. Dans les années 1960, il s’y est investi avec la création de la Société de développement du lac Tchad (Sodelac) et la construction de polders.[fn]La Sodelac est une entreprise publique qui intervient depuis 1967 dans le domaine de l’aménagement de surfaces agricoles et de travaux hydro-agricoles dans la région du Lac.Hide Footnote Mais les guerres civiles des années 1970 combinées aux programmes d’ajustement structurel ont considérablement réduit le financement de projets et seuls quelques bailleurs internationaux ont continué à financer la Sodelac, entre autres pour des travaux d’irrigation.[fn]Christian Bouquet, « Le lac Tchad, un indicateur plus complexe qu’il n’y paraît », The Conversation, 11 décembre 2015.Hide Footnote Dans les années 1980, Hissène Habré a lancé, avec l’aide de l’ONU, un projet intégré de développement d’infrastructures routières et d’une ferme semencière, notamment, mais les soubresauts sécuritaires ont une nouvelle fois réduit ces initiatives à néant.

L’augmentation des revenus pétroliers à partir de 2007 a légèrement changé la donne. Alors que l’Etat multiplie les investissements en infrastructures à N’Djamena, Abéché et d’autres grandes villes du pays, certaines localités du lac en bénéficient aussi, bien que modérément. Ainsi, pour accompagner les projets inaboutis de décentralisation, des infrastructures (collège, hôpital) sont construites à Ngouri, alors érigé en chef-lieu, à Bol et Guitté.[fn]Le développement du lac Tchad : situation actuelle et futurs possibles, op. cit.Hide Footnote

Malgré le dynamisme économique de la zone, l’accès aux biens publics est faible, et très largement en deçà de la moyenne nationale. Ainsi, le taux brut de scolarisation dans la partie tchadienne du lac est de moins de 30 pour cent et des « maîtres communautaires », c’est-à-dire des parents d’élèves, tiennent généralement lieu d’enseignants.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur du développement, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Il y a seulement un médecin pour 140 000 habitants, soit environ quatre fois moins que la moyenne nationale.[fn]C’est bien moins que dans l’Extrême-Nord du Cameroun (1/52 000) ou la région de Diffa au Niger (1/24 500), toutes deux situées près du lac. Le développement du lac Tchad : situation actuelle et futurs possibles, op. cit.Hide Footnote Le découpage politique du lac en quatre Etats distincts n’a pas permis de faire de cet espace frontalier une zone intégrée en matière de services pour les habitants et a contribué à ce que ces derniers tournent le dos à leurs capitales.

La relation distante, voire méfiante, des populations insulaires vis-à-vis des Etats, et les taux d’alphabétisation très faibles ont certainement favorisé les adhésions et les pratiques d’endoctrinement sur le lac. Dans ces régions en carence de services publics, Boko Haram a su se rendre attractif et parfois même proposer des alternatives. Selon une récente étude réalisée au Nigéria, de nombreux jeunes, y compris des femmes, estiment que le groupe offre des « occasions uniques » en matière d’accès à une éducation islamique et à une forme de pouvoir social.[fn]« Motivations and empty promises. Voices of former Boko Haram combatants and Nigerian youth », Mercy Corps, avril 2016. Rapport de Crisis Group, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, op. cit.Hide Footnote

“Motivations and empty promises. Voices of former Boko Haram combatants and Nigerian youth”, Mercy Corps, April 2016. Crisis Group Report, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, op. cit.Hide Footnote

D. Le lac dans l’orbite du Borno nigérian : émigration, commerce et influence

La porosité des frontières dans une région depuis longtemps dans l’orbite nigériane a facilité la propagation de la menace que représente Boko Haram aux rives tchadiennes du lac.[fn]« L’ensemble des pays d’influence française au centre africain se trouvera fatalement entraîné dans l’orbite du Bornu et de Bénoué, vraie voie de pénétration commerciale qu’emprunteront inévitablement les importations ». D’Huart, « Le Tchad et ses habitants. Notes de géographie physique et humaine », La Géographie, vol. 9, 15 mars 1904, p. 161-176.Hide Footnote Culturellement, le lac fait partie de l’ancien empire du Kanem-Bornou et l’organisation politique, la langue et les coutumes des Kanembou au Tchad sont très similaires à celles des Kanouri nigérians.[fn]« Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote L’économie sur les rives et les îles tchadiennes est très orientée vers Maiduguri, épicentre de Boko Haram au Nigéria, qui sert de plateforme commerciale mais aussi de centre religieux et culturel à de nombreux migrants tchadiens.

A. Emigration économique et relations commerciales

Les rives tchadiennes du lac sont depuis longtemps moins tournées vers N’Djamena que vers Maiduguri. Sur les îles, on utilise le naira, la monnaie nigériane. Pour beaucoup de Buduma, Kouri et Kanembou, le sentiment d’appartenance nationale est peu développé et ne s’est manifesté qu’à de rares occasions.[fn]En 1983, lors d’affrontements entre soldats tchadiens et nigérians sur le lac, les populations des îles se sont exceptionnellement réclamées d’une appartenance nationale.Hide Footnote Ils ont l’habitude de circuler librement au-delà des frontières, en fonction des aléas climatiques et des opportunités économiques, et possèdent souvent des papiers d’identité de plusieurs des pays riverains. Pour beaucoup de jeunes Tchadiens de la région, le voyage au Nigéria est une étape décisive pour amasser du capital et constituer une dot. De nombreux Buduma tchadiens ont travaillé comme bouviers du côté nigérian du lac afin d’ache­ter des bêtes avant de revenir se marier chez eux.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants du lac Tchad, Baga Sola, Bol, septembre 2015, avril 2016.Hide Footnote

Les migrations climatiques et économiques ont connu des pics pendant les périodes de grande sécheresse des années 1970. De nombreux éleveurs tchadiens ont traversé la cuvette Nord pour se rendre à la frontière entre le Nigéria et le Niger en quête de pâturages. A cette même période, des pêcheurs buduma s’installaient à Baga Kawa sur les rives nigérianes pendant plusieurs mois de l’année pour pêcher et vendre du poisson, s’adaptant ainsi aux fluctuations du lac. Enfin, de nombreux Kanembou des rives tchadiennes ont cherché du travail dans les ports ou débarcadères (baga en kanembou ou kanouri) du Nigéria : Baga Kawa, Malam-Fatori ou encore Woulgo.[fn]De nombreux jeunes hommes sont arrivés de Bol à Baga Kawa entre 1973 et 1975 à la recherche d’un emploi. Ces données étaient fournies à l’époque par les « fatoma », hôteliers d’origine tchadienne qui reçoivent les pêcheurs. Insulaires et riverains du lac Tchad, op. cit.Hide Footnote

Les affrontements entre Boko Haram et les armées de la région ont particulièrement touché ces ports qui servaient de centres de collecte de revenus mais aussi de marqueurs de territorialité pour le groupe jihadiste.[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote Son assaut sur le bourg de Baga Kawa en janvier 2015, l’un des principaux marchés du Borno lacustre qu’il contrôlait auparavant, a fait 2 000 morts et provoqué la fuite à travers le lac de nombreux Tchadiens et Nigérians.[fn]« Nigéria : un raid de Boko Haram fait plus de 2000 morts », La Dépêche (ladepeche.fr), 10 janvier 2015.Hide Footnote Plus généralement, les attaques du groupe islamiste sur les rives nigérianes et la contre-insurrection parfois violente des armées de la région ont entrainé des déplacements massifs, facilitant l’expansion du conflit sur le lac et les rives tchadiennes.

B. Le Borno, « boarding school » pour de nombreux Tchadiens

L’émigration de nombreux jeunes Tchadiens au Borno a aussi emprunté les chemins de l’école religieuse. Depuis longtemps, des enfants et jeunes hommes tchadiens vont étudier à Maiduguri, centre culturel et religieux de la région. C’est encore plus vrai pour les populations qui vivent sur les rives ou les îles du lac Tchad.

Dès les années 1960, les écoles coraniques reçoivent davantage d’élèves, parfois en plein air et à même le sol, que les écoles publiques, alors peu nombreuses et dirigées plutôt par des chrétiens venus du Sud du pays. De jeunes Kanembou apprennent le Coran auprès des mallum (maître, marabout) dans les villes-îles de Nguéléa, non loin de Baga Sola, à Liwa (Nord-Est du lac), dans beaucoup de petits villages ou même plus loin à Mao.[fn]Insulaires et riverains du lac Tchad, op. cit.Hide Footnote

Beaucoup de ces jeunes prennent alors la direction de Maiduguri ou de Monguno (au Borno) pour poursuivre des études supérieures dans des changaï (écoles coraniques supérieures).[fn]Ibid.Hide Footnote Ils passent ainsi plusieurs années au Nigéria dans un périple qui s’apparente souvent à un rite initiatique : « il faut étudier loin de la maison et revenir plus tard », dit un habitant de Baga Sola.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes Tchadiens partis étudier à Maiduguri, Baga Sola, avril 2016.Hide Footnote Ces trajectoires mêlent souvent apprentissage religieux et économie de survie, notamment avec la mendicité. Ainsi, à Baga Sola et à Bol, les récits d’enfants partis rejoindre les écoles coraniques du Borno sont légion : « quand j’étais plus jeune, un marabout tchadien nous a récupérés, on était 40 enfants tchadiens et on est parti à Maiduguri pendant trois ans pour étudier. On devait demander de l’argent et de la nourriture aux gens. Puis mon marabout a voulu rentrer donc nous sommes rentrés ».[fn]Ibid.Hide Footnote

L’explosion démographique qui s’amorce dans les années 1970 dans la région du Lac et l’absence de politiques publiques en mesure d’accompagner ces arrivées massives de populations ont alimenté ces départs vers le Nigéria. Si une grande majorité des enfants partis étudier au Borno sont rentrés sans incidences au Tchad, certains y ont cependant été exposés aux prêches d’ouléma proches de Boko Haram, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur des écoles coraniques. D’autres ont dû fuir ou ont été rapatriés lorsque l’armée nigériane est intervenue manu militari. En 2009 et 2012, des centaines d’enfants tchadiens ont fui à Ngouboua au Tchad après avoir été expulsés des écoles coraniques du Borno ou parce que les villages où ils vivaient avaient été « brûlés par les militaires nigérians ».[fn]« Des centaines de migrants tchadiens fuient le Nigéria », RFI, 29 février 2012.Hide Footnote

“Des centaines de migrants tchadiens fuient le Nigéria”, RFI, 29 February 2012.Hide Footnote

III. Evolution de la menace Boko Haram au Tchad

Pendant de longues années, Boko Haram était essentiellement actif dans l’état du Borno au Nigéria, son fief historique. Mais depuis début 2014, la menace s’est régionalisée et les attaques contre les civils ou les positions militaires se sont multipliées dans le Nord du Cameroun depuis mars 2014, le Sud du Niger et l’Ouest du Tchad depuis début 2015.

On date souvent l’arrivée du phénomène Boko Haram au Tchad au 12 février 2015, jour de la première attaque perpétrée par le groupe terroriste à Ngouboua sur les rives du lac Tchad. Ce constat est à nuancer. Certes, le Tchad n’a pas été visé avant que le pays décide d’entrer en guerre aux côtés de ses voisins en janvier 2015 (voir chapitre suivant). Ce casus belli a mis fin au pacte de non-agression tacite entre Boko Haram et le Tchad et a été très rapidement suivi de déclarations de guerre de Shekau : « les rois d’Afrique, je vous défie de m’attaquer maintenant, je suis prêt », a-t-il lancé.[fn]« Boko Haram : Shekau menace Déby, Biya et Issoufou », Jeune Afrique, 21 janvier 2015.Hide Footnote Mais la stratégie d’investissement du lac Tchad n’est pas nouvelle. Dès 2013, les combattants de Boko Haram qui utilisent Baga Kawa comme point d’appui naviguent sur le lac avec la complicité de conducteurs de hors-bords locaux autochtones qui connaissent bien le milieu lacustre.

A. Signes précurseurs

Avant 2010, le développement de Boko Haram à Maiduguri n’a pas affecté N’Dja­me­na ni les autres grandes villes du Nord et de l’Est du Tchad, marquées par des cultures très différentes et la prédominance de la langue arabe. Ainsi, ni l’opposition armée « classique » tchadienne, ni les associations fondamentalistes (ou rigoristes) qui entretiennent pourtant une relation difficile avec l’Etat, n’ont jusqu’aujourd’hui cherché à exploiter ou à politiser le phénomène.[fn]En outre, les associations dites wahhabites comme Ansar al Suna Muhamadiya, qui bien que suspendue par l’Etat conserve une antenne sur les rives tchadiennes du lac, ont pris des positions claires contre Boko Haram, faisant écho aux condamnations plus générales d’autres groupes fondamentalistes tchadiens. Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op. cit.Hide Footnote

Pourtant, dès le début des années 2000, des Kanouri et des Bornouan vivant à N’Djamena écoutaient sur cassettes audio les prêches du fondateur de Boko Haram, Mohamed Yusuf. Certains collaient même des autocollants à son effigie sur leurs voitures. Ses disciples tchadiens revenaient régulièrement prêcher dans la capitale.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs religieux, universitaires, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote Yusuf formulait une critique violente de l’Etat nigérian, incitant même parfois à la lutte armée.[fn]Elodie Apard, « Les mots de Boko Haram. Décryptages de discours de Mohammed Yusuf et d’Abubakar Shekau», Afrique contemporaine, no. 255 (2015).Hide Footnote Mais à N’Djamena, son auditoire cherchait aussi une proximité linguistique : « ça nous faisait surtout du bien d’écouter la parole de Dieu dans notre langue », note un chef religieux kanouri.[fn]Entretien de Crisis Group, chef religieux kanouri, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote Ainsi, la religion a ses greffons communautaires et linguistiques qui aident aussi à pénétrer le tissu social.

Le virage de Boko Haram vers la violence armée, qui entraine et se poursuit après la mort de Yusuf en 2009, a profondément modifié ces logiques d’adhésion. Beaucoup de Bornouan de N’Djamena ont jeté leurs cassettes par peur d’être arrêtés. « Aujourd’hui, quand on prononce le nom de Yusuf, les gens ont peur », confiait récemment un universitaire kanouri, avant d’ajouter : « quant à Shekau – devenu chef de Boko Haram –, personne ne l’a jamais écouté, c’est un sanguinaire abruti ». [fn]Ibid.Hide Footnote Après les attaques de Boko Haram en juin et juillet 2015 à N’Djamena, les fouilles et les arrestations de Kanouri, Haoussa et Bornouan se sont multipliées, créant un profond sentiment d’exclusion. Certains de ces individus sont toujours emprisonnés alors que d’autres viennent seulement d’être libérés.[fn]Bien que le climat de suspicion se soit depuis dissipé, les jeunes hommes se sentent frustrés et dénoncent un amalgame : « ce qui se passe au Nigéria ne nous regarde pas », confie l’un d’eux. En 2015, des chefs religieux ont entamé des campagnes de sensibilisation pour désamorcer ces tensions. Entretiens de Crisis Group, jeunes Kanouri, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote

Des témoignages, parfois indirects, évoquent un prosélytisme religieux, des sonneries de téléphones portables reprenant des prêches radicaux, et la vente de contenus vidéo sur les marchés des îles tchadiennes même avant 2014-2015.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs humanitaires et résidents du lac, Baga Sola, Bol, avril 2016.Hide Footnote Par ailleurs, le groupe compte depuis longtemps des Tchadiens dans ses rangs. Des Tchadiens sont suivis depuis plusieurs années par les services de renseignement des pays voisins et certains ont été emprisonnés dès 2011, notamment à la prison de Maroua.[fn]Rapport de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Plus récemment, en juin 2016, de nombreux combattants tchadiens auraient participé à l’offensive de Bosso au Niger.

B. D’un conflit vif sur le sol tchadien à une menace plus diffuse

Habitué aux rébellions à base ethnico-régionale, le Tchad fait face en 2015 à une menace sécuritaire nouvelle. Les premières attaques jihadistes sur son sol ont lieu quelques jours après l’intervention de l’armée tchadienne contre Boko Haram dans les pays voisins (voir chapitre suivant). Tout au long de l’année, le groupe mène de nombreux raids contre des villages sur les rives du lac, perpètre des attentats-sui­cides à N’Djamena en juin et juillet 2015 et à Baga Sola en octobre 2015, tuant en un an plusieurs centaines de civils. Sur les îles, de très nombreux villageois sont enlevés, comme à Litri et Kaoudjiram en septembre 2015. Une centaine de militaires sont tués lors d’embuscades ou de combats contre Boko Haram dans la région du Lac.[fn]Entretiens de Crisis Group, experts sécuritaires, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote

En 2016, la situation sécuritaire s’est très largement améliorée sur les rivages tchadiens du lac. Le pays a été moins touché par les activités de Boko Haram que ses voisins, ce qui s’explique sans doute en partie par une stratégie militaire d’endigue­ment et une emprise sociale plus tardive et moins forte du groupe. En effet, celui-ci n’y a jamais contrôlé de territoires, n’y a pas constitué de véritable base sociale et depuis les attentats de Guitté et Mittériné, début 2016, n’y a pas conduit d’actions spectaculaires.[fn]« Des attentats-suicides meurtriers attribués à Boko Haram ont frappé le Tchad et le Nigéria », France 24, 1er février 2016.Hide Footnote Le déploiement d’un dispositif militaire important du contingent tchadien de la force multinationale mixte (FMM) dans le lac près des frontières et de l’Armée nationale tchadienne (ANT) sur les rives a permis de fortement limiter l’expansion du conflit. Cependant, la fermeture de la frontière combinée à la mise en œuvre de l’état d’urgence ont aussi abouti à des restrictions sur le commerce, qui ont eu un impact important sur les populations (voir ci-dessous chapitre V.A.). En outre, les infiltrations sont fréquentes au Tchad et le groupe continue à faire des victimes.

Malgré cette amélioration, la menace Boko Haram n’est pas complètement maitrisée. Alors qu’en 2015 et début 2016, les attaques du côté tchadien touchaient davantage la cuvette Sud du lac, depuis mi-2016, elles se concentrent dans une zone reliant Kaiga Kindjiria, Bohoma et Tchoukoutalia dans la cuvette Nord et visent des civils et des militaires.[fn]Les dernières incursions armées ont été menées en janvier 2017 à Todoubia et à Djinjalla, non loin de Bohoma et de Tchoukoutalia causant plusieurs morts. Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire, septembre 2016.Hide Footnote Entre juillet et septembre 2016, elles ont même connu une légère recrudescence, conséquence notamment de l’opération Gama Aiki lancée par la FMM. Les coups de boutoir des armées de la région au Nigéria et au Niger ont entrainé le déplacement de groupes d’individus du côté tchadien. Ainsi, des personnes suspectées d’appartenir à Boko Haram et arrêtées dans la ville de Liwa en septembre 2016 ont dit avoir fui les bombardements de l’armée nigériane de l’autre côté de la frontière.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Alors qu’une suite à l’opération Gama Aiki, l’opération Rawan Kada (dance du crocodile) vient d’être lancée, on peut s’attendre à de nouvelles infiltrations de combattants et à une hausse des incidents dans les semaines à venir.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, février 2017.Hide Footnote

En 2016, les vols de bétail se sont aussi multipliés sur les rives du lac, notamment entre Liwa et Daboua. Plusieurs milliers de têtes de bétail ont été dérobées ces six derniers mois, dont une partie est peut-être écoulée dans les marchés nigérians et nigériens où les prix de vente sont plus élevés.[fn]Ibid.Hide Footnote Cela constitue un capital économique considérable. Pour lutter contre ces trafics, les autorités de Daboua auraient demandé à des commerçants tchadiens de contrôler et filtrer les arrivées de troupeaux depuis le Tchad sur les marchés frontaliers du Niger.[fn]Une initiative similaire a été lancée par les autorités nationales, cette fois, dans les marchés camerounais frontaliers de la RCA où étaient vendus de nombreux bœufs tchadiens dérobés par les milices anti-balaka.Hide Footnote Très rapidement attribués à Boko Haram, ces vols sont sans doute liés en partie à la criminalité ordinaire ou à des trajectoires confondant les deux.

La possibilité d’affrontements frontaux et conventionnels entre l’armée tchadienne et Boko Haram, comme le Niger et le Nigéria en ont connu, est aujourd’hui limitée. Néanmoins, les risques d’attentats kamikazes sur le lac et même à N’Djamena sont évidemment toujours pris au sérieux par les autorités. Ainsi, des rumeurs à propos d’attaques lors de la fête nationale et de l’investiture du président Déby le 8 août 2016 ont suscité de fortes craintes et un renforcement des dispositifs de sécurité. Enfin, si un certain nombre de cellules dormantes de Boko Haram ont été démantelées dans la capitale, des membres ou sympathisants de la secte ont pu « se mettre underground ».[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Crisis Group interview, military expert, N’Djamena, September 2016.Hide Footnote

Boko Haram conserve une capacité à mener des attaques de guérilla et des attentats.

Au lendemain de la grande offensive menée fin 2016 par les forces nigérianes dans la forêt de Sambisa, un des bastions traditionnels de Boko Haram,[fn]« Nigéria : Boko Haram délogé de Sambisa », BBC Afrique, 24 décembre 2016.Hide Footnote et alors qu’une nouvelle opération militaire conjointe vient d’être lancée par les pays de la région près du lac Tchad, le groupe jihadiste est sur le recul. Pourtant, ce dernier a jusqu’à présent su s’adapter à l’évolution de la réponse étatique en alternant combats asymétriques, attentats-suicides et attaques de plus grosse envergure comme en juin 2016 à Bosso, au Niger. Il est certes affaibli par une réponse régionale beaucoup plus cohérente mais l’expé­rience indique que Boko Haram, comme les autres mouvements jihadistes, a une forte capacité d’adaptation. Avec un réseau opérant sur un vaste territoire, il ne saurait être détruit par une ultime bataille militaire. A tout le moins, Boko Haram conserve une capacité à mener des attaques de guérilla et des attentats.

Les revers que le mouvement a subi en 2015 et 2016 ont fait éclater au grand jour des divisions internes latentes. Deux factions principales se sont formées, l’une menée par Abubakar Shekau, et l’autre rangée derrière Abu Musab al-Barnawi, le propre fils de Mohamed Yusuf, qui semble bénéficier d’un lien privilégié avec l’Etat islamique (EI). Ces deux factions se disputent, parfois les armes à la main, la fidélité et le contrôle des nœuds du réseau jihadiste. Il semble que dans la zone des trois frontières sur le lac et du côté du Tchad, al-Barnawi ait imposé son influence même si des groupes autonomisés opèrent aussi.[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, septembre 2016 et voir rapport Afrique de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Al-Barnawi bénéficierait de quelques ressources en provenance de l’EI, et il tente de transformer la manière de faire de Boko Haram. Depuis plusieurs mois, il temporise et limite les violences contre les civils ; ces derniers temps, il concentre ses attaques, de moins grande ampleur que par le passé, sur des cibles militaires, visant des convois des forces de sécurité et tentant d’acquérir des équipements et des armes.[fn]Certains groupes proches d’al-Barnawi se seraient récemment réorientés vers la forêt d’Alagarno dans l’état du Borno et non loin de la rivière Komadougou. Document sécuritaire consulté par Crisis Group, février 2016.Hide Footnote

Some groups close to al-Barnawi are reported to have recently switched their focus to the Alagarno forest in Borno state and the surroundings of the Komadougou river. Security document consulted by Crisis Group, February 2016.Hide Footnote

C. Redditions et retours sur les rives tchadiennes

Depuis 2016, les Etats de la région du lac Tchad reprennent le contrôle de certaines zones conquises par Boko Haram et on observe une augmentation des redditions. Au Tchad, entre janvier et mars 2016, quelques éléments du groupe s’étaient déjà rendus aux autorités, mais depuis fin juillet 2016, ces mouvements de redditions prennent de l’ampleur, atteignant plus d’un millier de personnes, dont une majorité de femmes et d’enfants.

Aujourd’hui, environ 300 hommes seraient toujours dans les sites d’internement aux alentours de Baga Sola et les femmes et enfants, majoritaires, ont été renvoyées sans incidents dans leurs communautés sous la supervision de leurs chefs de canton. Pour faciliter leur réinsertion, le gouverneur de la région du Lac a invité toutes les communautés à accueillir ces femmes. Plusieurs d’entre elles auraient déclaré que leurs maris étaient toujours sur la ligne de front.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Ces populations essentiellement tchadiennes se sont rendues depuis le Niger et le Nigéria dans les quatre postes de commandement avancés de la FMM tchadienne sur le lac dont Kaiga Ngouboua et Kaiga Kindjiria ainsi que Madai au Nigéria et seraient aujourd’hui en majorité rentrées dans le canton de Bol. « L’important, ici, c’est de récupérer la masse de ceux qui donnent des coups de main à Boko Haram ou qui ont été pris dans la spirale malgré eux », selon un expert militaire.[fn]Ibid.Hide Footnote

Pour expliquer de tels mouvements, plusieurs sources évoquent « une reprise de contrôle de certaines îles » par les forces armées de la région, qui aurait entrainé le recul de Boko Haram et permis à ces populations de fuir et de se rendre. D’autres suggèrent que cette pression militaire a eu un impact sur l’approvisionnement du groupe et l’a poussé à libérer des civils ou des aides devenus trop onéreux.[fn]Entretiens de Crisis Group, chercheurs, expert sécuritaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Quoiqu’il en soit, il convient de rester extrêmement prudent sur ces explications et sur les motifs de ces retours et de ces redditions. L’Unicef, la Délégation régionale de l’action sociale du lac et des ONG ont procédé à l’enregistrement de certains arrivants, ont mené des actions de sensibilisation et ont transféré certains enfants dans un centre d’orientation et de transit à Bol.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire, février 2017.Hide Footnote Cependant, dans le prochain chapitre, nous verrons que jusqu’à maintenant, les autorités tchadiennes peinent à définir une vraie stratégie pour la prise en charge de ces nouveaux arrivants et notamment des hommes.

IV. La réponse du gouvernement sur le lac

La présence de groupes armés islamistes comme Boko Haram est relativement nouvelle au Tchad, même si le Nord du pays a été un moment convoité par des membres du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC).[fn]Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op. cit.Hide Footnote Dans le rapport Tchad : entre ambitions et fragilités, Crisis Group décrivait à la fois la réponse de l’Etat à cette menace inédite (renforcement du dispositif sécuritaire, évolution des pratiques de renseignement, nouvel arsenal législatif et contrôle renforcé de l’espace religieux) et les risques associés à cette politique antiterroriste. Dans ce chapitre, Crisis Group tente d’analyser l’implication militaire assez tardive du Tchad dans la lutte contre Boko Haram, ses limites et l’utilisation de mécanismes de sécurité communautaire pour faire face à ce nouveau type de menaces.

A. Une posture initiale de neutralité

En 2010, le Tchad exprimait son inquiétude face à l’expansion des activités de Boko Haram sur son territoire.[fn]« Le Nigéria exporte au Tchad beaucoup de membres de la secte Boko Haram, fuyant la répression de l’armée ». Entretien téléphonique de Crisis Group, officier de la Direction de surveillance du territoire, janvier 2011. Au début des années 2000, des prédicateurs islamistes venus du Borno, accompagnés d’un imam italien, avaient déjà suscité la méfiance des autorités tchadiennes ; ils avaient finalement été arrêtés au Tchad et extradés. Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Dja­me­na, septembre 2016.Hide Footnote Pourtant, jusqu’au début de 2015, plus préoccupé par d’autres menaces et par les conséquences du chaos libyen, le pays est resté en retrait militairement.[fn]Les premières actions d’Idriss Déby après son investiture pour un cinquième mandat en août 2016 – séjour dans le Tibesti à la frontière libyenne, réception du Général libyen Haftar et expulsion d’employés de l’ambassade libyenne – montrent que le dossier libyen est encore en haut de la liste de ses priorités. Pour en savoir plus sur le Général Haftar, lire le rapport Moyen-Orient de Crisis Group N°170, The Libyan Political Agreement: Time for a Reset, 4 novembre 2016.Hide Footnote

Même s’ils faisaient partie de la force régionale de la CBLT en 2012 lorsque le conflit prenait de l’ampleur au Nigéria, les soldats tchadiens, peu nombreux dans la zone du lac, n’étaient pas impliqués.[fn]A Yaoundé en avril 2014, les ministres de la Défense et les chefs d’état-major de la région ont décidé de mettre en place une force mixte multinationale sur le lac.Hide Footnote Absent du volet militaire, Déby a en revanche été sollicité par le président nigérian Goodluck Jonathan pour jouer les bons offices et organiser à N’Djamena, en octobre 2014, une rencontre entre des responsables nigérians et des représentants de Boko Haram.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Tout le monde en attend la libération des filles de Chibok (Chibok girls), y compris les autorités nigérianes qui l’annoncent prématurément.[fn]« Accord entre Boko Haram et le Nigéria », BBC, 17 octobre 2014.Hide Footnote Finalement, des otages chinois sont libérés dans le Nord du Cameroun, mais il n’est pas sûr qu’il s’agisse du résultat de la médiation tchadienne. La négociation est rendue publique par les médias entrainant de facto la rupture de ce canal de communication. Shekau déclare alors que ceux qui ont négocié au nom de Boko Haram ne sont pas légitimes. Déby en gardera un souvenir amer et déclarera par la suite dans la presse : « J’avais déconseillé au président Goodluck d’ouvrir des négociations avec un groupe terroriste ».[fn]« Tchad – Idriss Déby : “Il faut mettre en place la force multinationale” », Le Point, 26 mars 2015. Pourtant, des chercheurs indiquent aussi qu’un an plus tard, Déby a présenté Mahamat Daoud, perçu alors comme chef d’une faction de Boko Haram, rival de Shekau et prêt à négocier, au nouveau président nigérian Buhari. Il ne serait pas mentionné dans la « Shura » (conseil exécutif) de Boko Haram. « A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote

L’échec de ces négociations et la position initialement attentiste du Tchad à l’égard de Boko Haram ont suscité la méfiance et des accusations de complaisance de hauts gradés militaires et de responsables politiques nigérians. La construction, au centre de N’Djamena, de la maison de l’ancien gouverneur du Borno, Ali Modu Sheriff, et ses relations avec l’ancien ministre des Transports et certains dignitaires tchadiens, mal vues des pays voisins, ont nourri cette méfiance. Sheriff, gênant pour le pouvoir, sera finalement expulsé du Tchad en 2015.[fn]Pour plus d’informations sur Sheriff et ses relations avec Boko Haram, lire le rapport Afrique de Crisis Group N°216, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, 3 avril 2014. Entretien de Crisis Group, ancien conseiller à la Présidence tchadienne, septembre 2016.Hide Footnote

For more information on Sheriff and his relations with Boko Haram, see Crisis Group Report, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, op. cit. Crisis Group interview, former adviser at the Chadian presidency, September 2016.Hide Footnote

B. Une implication progressive et un appareil militaire sollicité par les voisins

En janvier 2015, une semaine après l’appel du président camerounais Paul Biya à la « solidarité internationale », un nombre important de troupes tchadiennes entrent au Cameroun, alors que d’autres passent au Niger, marquant un tournant décisif dans le positionnement du Tchad vis-à-vis de Boko Haram. Ces interventions, qui ont fortement modifié les rapports de forces dans les pays voisins, ont certainement levé les doutes des Nigérians.

Ce tournant décisif dans la posture tchadienne s’explique par plusieurs facteurs. Sur le plan sécuritaire, la prise par Boko Haram de Baga Kawa, localité nigériane frontalière, en octobre 2014, sert d’électrochoc et alerte sur la proximité du danger. Surtout, l’activité du groupe perturbe fortement les échanges économiques du pays avec le Nigéria et le Cameroun et alimente une inquiétude structurelle du Tchad : voir ses routes d’accès à la mer coupées, et donc sa capacité à exporter mais surtout à importer produits alimentaires et manufacturés.[fn]Saïbou Issa, Ethnicité, frontières et stabilité aux confins du Cameroun, du Nigéria et du Tchad (Paris, 2012).Hide Footnote Enfin, une telle intervention permet de consolider ses alliances avec les Occidentaux et d’arrimer des financements internationaux. Dans un contexte de crise économique majeure, le Tchad joue une nouvelle fois la carte de la diplomatie militaire.[fn]Le Tchad a atteint le point d’achèvement de l’Initiative des pays pauvres très endettés (PPTE) en 2015 à la suite d’une décision bien plus politique qu’économique des institutions de Bretton Woods. Le pays a également bénéficié d’annulations de dettes et d’aides budgétaires par ses principaux bailleurs multilatéraux et récemment la France. En outre, des financements saoudiens importants ont été octroyés à la suite de l’intervention du Tchad dans la coalition saoudienne au Yémen. Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, mai 2016.Hide Footnote

Basés à Fotokol, Maltam et à Mora à l’Extrême-Nord du Cameroun, les soldats tchadiens mènent à Gambaru, fin janvier 2015, une première offensive en territoire nigérian. Alors que les pays voisins ne font que contenir Boko Haram à leurs frontières, le Tchad est alors le seul à avoir un droit de poursuite au Nigéria. Quelques jours plus tard, d’autres troupes tchadiennes prennent la direction de Bosso, au Niger. Elles y affrontent Boko Haram avant de passer en territoire nigérian, cette fois avec les forces nigériennes, pour une opération « de ratissage » dans le Nord du Borno.

L’incapacité de l’armée nigériane à contrôler les zones « libérées », notamment les villes de Damasak et Malam Fatori, et l’absence d’actions militaires communes et de coopération en matière de renseignements suscitent alors des frustrations et des critiques acerbes des autorités tchadiennes vis-à-vis de leur voisin et du président Goodluck Jonathan. L’élection de Muhammadu Buhari à la présidence du Nigéria en mai 2015 change la donne politique et, par extension, la coopération militaire entre les deux pays. Selon des diplomates tchadiens, les deux présidents s’entendent bien mieux et le partage de renseignements est plus facile.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate tchadien, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Depuis qu’ils ont quitté le Niger et le Cameroun en novembre 2015, les Tchadiens ont à plusieurs reprises proposé leurs services aux pays voisins. Sollicité par le président nigérien Mahamadou Issoufou après l’attaque de Boko Haram à Bosso le 3 juin 2016, Déby accepte d’envoyer des soldats au Niger et l’opération Gama Aiki est lancée mi-juin. Comme un an plus tôt, les premières troupes tchadiennes arrivent à Bosso et mènent des offensives conjointes avec l’armée nigérienne sur les berges de la rivière Komadougou.[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Bien que parfois critiquées par les populations, certains militaires et parlementaires des pays voisins, les interventions du Tchad contre Boko Haram ont renforcé son statut de gendarme de la région. Le déplacement en 2015 du siège de la FMM à N’Djamena, où se trouve aussi le poste de commandement de l’opération française Barkhane, conforte le Tchad dans son rôle de plateforme stratégique militaire.[fn]Lancée le 1er août 2014 pour relayer l’opération Serval contre les groupes armés terroristes au Mali, la force militaire française Barkhane a pour objectif de poursuivre cette lutte dans un cadre plus régional et d’en favoriser l’appropriation par les pays du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) sur l’ensemble de la bande sahélo-saharienne.Hide Footnote La mutualisation des moyens et une menace commune permettent un rapprochement diplomatique avec les capitales voisines. Si Niamey était déjà considéré comme un allié, Biya goûtait assez peu les aventures tchadiennes en RCA et les relations entre Goodluck Jonathan et Déby étaient notoirement difficiles. L’épisode Boko Haram a changé la donne et amélioré la perception du Tchad et de son président dans la région.

Plus largement, l’interventionnisme militaire du Tchad s’est doublé de gains diplomatiques importants. L’élection, fin janvier 2017, de Moussa Faki à la tête de la Commission de l’Union africaine, n’est que la dernière illustration d’une course à la domination régionale qui, ces dernières années, a vu le Tchad obtenir des positions stratégiques dans de nombreuses instances régionales et internationales.[fn]Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op. cit.Hide Footnote

Crisis Group Report, Chad: Between Ambition and Fragility, op. cit.Hide Footnote

C. Nouvelle menace, ancienne stratégie : mécanismes de sécurité communautaire

Idriss Déby s’appuie depuis longtemps sur les autorités traditionnelles pour prévenir les troubles là où les garnisons militaires sont faibles. En l’occurrence, les militaires sont très présents dans la région du Lac depuis 2015 mais le milieu lacustre et la nature de la menace terroriste, inconnue au Tchad auparavant, réduisent l’efficacité du dispositif. Conscientes de cette réalité, les autorités, président de la République en tête, ont demandé aux chefs traditionnels et à la population de s’investir pour assurer la sécurité. Pratiquant une politique duale à l’égard des autorités traditionnelles du lac, faite de pression et d’incitation, N’Djamena a appelé à « la vigilance » et à la collaboration avec l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants de la région du lac, lac Tchad, avril 2016 ; homme politique tchadien, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Lors du voyage du président à Baga Sola en octobre 2015, les autorités nationales et locales ont également encouragé la création de comités de vigilance dans chaque village. Cette stratégie a permis de collecter des informations et d’éviter des attentats mais elle présente aussi des risques.

A. Des chefs traditionnels entre le marteau et l’enclume

En 2015, les autorités traditionnelles ont été prises en étau entre les menaces répétées des dirigeants de Boko Haram et les pressions des autorités administratives et forces de sécurité tchadiennes, même si ces dernières se sont fortement atténuées depuis. Ainsi, en février 2015, le chef de canton de Ngouboua a été pris pour cible et tué lors de l’attaque de la ville par Boko Haram.[fn]Boko Haram aurait cherché le chef de canton de Ngouboua jusque dans la gendarmerie avant de le tuer. Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote D’autres, comme le chef de canton de Bol, ont été menacés de mort au téléphone à plusieurs reprises, leurs interlocuteurs les accusant de « coopérer avec les autorités ».[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités locales du lac, lac Tchad, avril 2016.Hide Footnote

Quant aux rapports entre les autorités traditionnelles du lac et N’Djamena, ils ont souvent été teintés de suspicion.[fn]Déjà en 1991, plusieurs chefs traditionnels du Kanem et du lac avaient été accusés de payer l’im­pôt au MDD et arrêtés. Ces arrestations et la crainte d’une répression féroce avaient poussé les notables de la région, sous la houlette du sultan du Kanem, à faire allégeance au pouvoir.Hide Footnote Après les attentats de début 2015, il a été reproché aux premières de ne pas avoir contrôlé leurs communautés par incompétence ou complicité. Ainsi, les autorités militaires et l’ancien gouverneur du Lac ont mis sous pression le chef de canton de Bol, qui aurait recueilli une jeune fille enceinte soupçonnée d’avoir fait partie de Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, notables locaux, lac Tchad, avril et octobre 2016.Hide Footnote Récemment, celui-ci a même été démis de ses fonctions avant d’être réhabilité.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, chercheur tchadien, février 2017.Hide Footnote

Pour éviter d’être suspectés par les militaires, certains chefs traditionnels et religieux du lac ont même proposé aux autorités administratives locales de jurer sur le Coran leur absence de liens avec le groupe.[fn]Ibid.Hide Footnote Enfin, dans une région très militarisée, les chefs traditionnels, qui supervisent habituellement les campagnes de pêche et les questions foncières, ont à certains endroits cédé la place aux militaires. Ces derniers attribuent, avec parcimonie, les espaces utiles sur le lac. Le déploiement de colonels zaghawa (ethnie du président) en qualité de sous-préfets à Ngouboua et de Tchoukoutalia pourrait compliquer la cohabitation.[fn]De nombreux membres de l’ethnie zaghawa, parfois même du sous-groupe bideyat de Déby, les Bilia, se situent en haut de la hiérarchie militaire. Le métier des armes au Tchad, op. cit.Hide Footnote

Au cours de l’année 2016, les relations entre chefs traditionnels et autorités administratives se sont nettement améliorées. L’organisation d’un forum en novembre 2015, à l’initiative du chef de l’Etat, regroupant autorités traditionnelles, politiques et religieuses devait permettre de clarifier les rôles de chacun. Les chefs traditionnels deviennent de facto des informateurs de l’Etat, une position souvent inconfortable mais qu’ils se disent prêts à assumer.[fn]Entretien de Crisis Group, autorité traditionnelle, région du lac Tchad, octobre 2016.Hide Footnote En parallèle, l’arrivée fin 2015 d’un nouveau gouverneur (Liwa) non militaire et originaire de la région a rétabli une certaine confiance. Depuis, les chefs de cantons ont même été étroitement associés au processus de retour dans les communautés des femmes et enfants qui se sont rendus.

B. La création de comités de vigilance

Les autorités ont également encouragé la création de comités de vigilance. Dans de nombreux villages de la zone, ils pratiquent des fouilles à l’entrée des marchés, des mosquées, ou lors de distributions d’aide, et informent les autorités sur la présence de personnes suspectes. Des femmes participent aux fouilles d’autres femmes.[fn]Observations de Crisis Group, marchés dans les villages d’Andja, Lia 1 et 2, avril 2016.Hide Footnote Composés de volontaires souvent uniquement armés de fouets, de sagaies et de couteaux, ils ont plusieurs fois permis d’identifier des membres présumés de Boko Haram préparant des attentats, comme en janvier 2016 à Koulkilmé ou fin 2016 à Kaiga Kindjiria.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres des comités de vigilance, lac Tchad, avril 2016 ; acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Ils auraient également arrêté et désarmé des membres présumés du groupe dans les villages de Tchoukoudoum et Koroum en décembre 2015.[fn]Ibid.Hide Footnote

Contrairement à leurs homologues nigérians, ils ne mènent pas de patrouilles conjointes avec les forces de sécurité, ne reçoivent pas de véhicules, sont peu rémunérés et peu associés aux délibérations collectives et à la prise de décision au niveau local. Les membres de ces comités sont valorisés socialement à travers des cérémonies lors de l’arrestation de suspects, mais aussi dans des reportages des médias tchadiens. Ils reçoivent des émoluments variables en fonction des lieux, grâce à une collecte auprès des habitants et commerçants les jours de marché ou par les autorités locales. La prise de conscience de leur rôle dans le système de maillage de l’in­for­mation a parfois entrainé des revendications. Certains ont ainsi entamé une « grève », comme en 2016 à Bol, pour être payés davantage.[fn]Ibid.Hide Footnote

Cette approche communautaire de la sécurité et de la vigilance est très largement acceptée par les populations du lac Tchad mais présente des risques à long terme, notamment de milicianisation des tensions communautaires comme ce fut le cas par le passé au Nigéria et au Niger, ou de criminalisation comme observé à plusieurs reprises dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Sur les rives tchadiennes, les autorités militaires ont rapporté quelques cas de dénonciations abusives par des membres de ces comités en 2015.[fn]Au Niger, ces comités ethniquement homogènes côtoient parfois ou se confondent avec des milices tribales. Au Cameroun, certains érigent des barrières à l’entrée des villages pour lever des taxes et sont parfois suspectés de faciliter le recel de bœufs. Rapports de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit ; N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 février 2017.Hide Footnote

In Niger, these ethnically homogenous groups sometimes sit alongside or even overlap with tribal militias. In Cameroon, some set up barriers at the entrance to villages to impose levies and are sometimes suspected of facilitating the theft of stolen cattle. Crisis Group Reports, Cameroon: Confronting Boko Haram, op. cit.; N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 February 2017.Hide Footnote

D. Les faiblesses stratégiques de l’intervention tchadienne

Au vu du nombre moins élevé de victimes du côté tchadien du lac, la stratégie d’en­digue­ment semble porter ses fruits. Pourtant, ces opérations mettent aussi en relief des faiblesses et de nombreux abus. En 2015, elles ont engendré des pertes importantes au sein de l’armée, et représentent un coût considérable dans un contexte économique très dégradé. Récemment, le non-versement des primes aux soldats présents dans la zone aurait même entrainé quelques défections.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Par ailleurs, les opérations contre-insurrectionnelles des armées de la région, y compris tchadienne dans les pays voisins, ont affaibli Boko Haram mais ont parfois été accompagnées d’exécutions extrajudiciaires et de dommages collatéraux qui ont certainement poussé des civils à rejoindre le groupe pour se venger ou se protéger.[fn]« A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote

Par ailleurs, la stratégie initiale qui consistait à vider les îles du lac pour traquer les combattants a atteint ses limites car elle affecte non seulement les moyens de production mais déstructure aussi les sociétés en menaçant leur mode de vie basé sur les activités lacustres. Ces opérations dites « de déguerpissement », également menées dans les autres pays riverains comme près de la rivière Komadougou au Niger, comportent des risques.[fn]« Le Niger et ses alliés face à Boko Haram », Le Monde Afrique (lemonde.fr/afrique), 16 juin 2016.Hide Footnote En 2015 et 2016, de multiples arrestations de pêcheurs et d’éleveurs circulant dans les zones dites interdites au Tchad ont créé la confusion.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Comme l’atteste la surveillance aérienne, de nombreux civils continuent de fréquenter les îles pour s’occuper de leur bétail et de leurs cultures.[fn]Entretien de Crisis Group, militaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Alors qu’une nouvelle opération vient d’être lancée, elle doit être pensée pour éviter de faire des victimes civiles.

L’autre faiblesse stratégique réside dans la difficulté du Tchad à combiner des approches militaires et civiles et à remettre en place une administration civile. Dans la région du Lac, la division du travail est problématique. Alors que plusieurs milliers de militaires y sont déployés, l’implication des autorités civiles demeure limitée. L’opacité de l’armée sur ses mouvements et sur l’identification des menaces réelles liées à Boko Haram handicape les actions humanitaires. Tandis que le lac s’est transformé en zone militarisée et que les contraintes de l’état d’urgence, bien que non prorogé mais de facto en vigueur, continuent à affecter les mouvements des habitants et les modes de production, il sera difficile pour l’Etat de nouer un réel pacte de confiance avec les populations locales, seul à même d’éliminer complètement la menace que constitue Boko Haram sur le long terme.

Face aux dynamiques de redditions et de retours décrites auparavant, les autorités tchadiennes ne sont pas préparées et peinent à déterminer le statut des hommes internés (aides, combattants, prisonniers ou simples civils), ce qui ne permet pas une prise en charge adaptée et la définition de réels programmes de réintégration. Le 17 février 2017, le ministre tchadien de la Sécurité publique et de l’immigration, Ahmat Mahamat Bachir, a rencontré le commissaire à la paix et à la sécurité de l’Union africaine afin d’élaborer une stratégie pour gérer ces retours.[fn]« Communiqué conjoint du Ministre de la Sécurité Publique et de l’Immigration du Tchad et du Commissaire à la Paix et à la Sécurité de L’Union Africaine sur la gestion des repentis de Boko Haram », 17 février 2017.Hide Footnote Mais jusqu’à présent, les autorités semblent dépassées et l’absence d’une politique claire sur les conditions de réhabilitation, de réintégration ou de jugement des anciens membres ou aides de Boko Haram constitue sans doute un obstacle à des mouvements de reddition encore plus massifs.[fn]Certains notables locaux doutent de la capacité des militaires tchadiens à traiter ces problèmes : « nos forces militaires savent combattre mais ne savent pas faire ça ». Entretiens de Crisis Group, autorités locales, lac Tchad, octobre 2016.Hide Footnote

Enfin, plus largement, la menace la plus importante pour la stabilité du Tchad sur le long terme n’est pas Boko Haram, bien qu’il faille combattre ce groupe avec détermination, mais une crise politique nationale qui créerait un terreau fertile pour l’émergence de toutes sortes d’acteurs violents, notamment dans les régions où l’Etat est quasiment absent. Dans l’immédiat, l’impact de Boko Haram se répercute essentiellement sur les populations de la région du Lac.

V. L’impact de la crise sur les populations

L’extension du phénomène Boko Haram sur le lac et les rives tchadiennes comporte toujours des risques sécuritaires et présente un potentiel de déstabilisation d’une région cosmopolite au sein de laquelle les mécanismes de cohabitation demeurent fragiles. En plus des mouvements saisonniers, les arrivées successives de civils déplacés, réfugiés ou rapatriés sur les berges du lac depuis janvier 2015 ont parfois affecté la cohésion sociale. En janvier 2017, les agences humanitaires signalent la présence de 100 765 déplacés dans la région, auxquels s’ajoutent près de 21 000 déplacés non encore enregistrés et près de 7 000 réfugiés, surtout nigérians.[fn]« Bulletin humanitaire Tchad N°01 », Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), janvier 2017 et « Tchad : impact de la crise nigériane dans la région du Lac », Rapport de situation N°18, OCHA, 10 octobre 2016. Certains déplacés originaires du lac auraient même quitté la région pour se rendre à Foyo, au Kanem.Hide Footnote Pour la plupart, ils ont fui les exactions de Boko Haram ou ont quitté les îles sous la pression des armées de la région.

Si des mécanismes de solidarité intra et intercommunautaires ont amorti ces chocs, ces stabilisateurs sont fragiles et les capacités d’absorption des communautés-hôtes limitées. La plupart des déplacés, surtout les Buduma, sont accueillis sur des sites spontanés, seule une minorité ayant trouvé refuge dans les « villages-hôtes ».[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Dans un contexte économique dégradé et alors que la région est devenue une zone militarisée, la résilience des populations est mise à dure épreuve.

A. L’économie du lac affectée

Comme au Niger, où les mesures de restriction et d’interdiction ont été encore plus draconiennes, le commerce sur les îles et rives tchadiennes du lac a été très lourdement affecté par l’activité de Boko Haram et l’état d’urgence, plusieurs fois renouvelé, est toujours officieusement en vigueur bien que non prorogé depuis octobre 2016.[fn]Les autorités du Lac ont appelé les députés à voter pour le prolongement de l’état d’urgence. Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire au Tchad, février 2017. Voir le rapport de Crisis Group, Le Niger face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Si les règles concernant la circulation des motos ou encore la pêche ont été récemment assouplies, les mouvements restent contraints, les couvre-feux sont maintenus et les activités économiques tournent au ralenti.

La frontière avec le Nigéria, principal débouché commercial, demeure fermée même si quelques échanges, notamment de bétail, semblent avoir repris officieusement.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire au Tchad, novembre 2016.Hide Footnote On assiste parfois à des phénomènes de concentration du bétail, ce qui cause des épidémies et des pertes importantes pour les éleveurs. Certains adoptent des itinéraires de contournement, passant par le Niger pour vendre leurs bêtes dans les marchés transfrontaliers nigériens où les prix sont plus élevés. L’agriculture et la pêche sont aussi affectées en dépit d’une saison agricole bien meilleure qu’en 2015 et qui s’est traduite par une légère amélioration des indicateurs de sécurité alimentaire au Tchad, en particulier dans la zone du lac.[fn]Par ailleurs, la monnaie nigériane est en chute libre depuis le début de la crise.Hide Footnote

La fragilisation de l’économie a certainement des conséquences sur la situation financière de Boko Haram, mais elle rend aussi les populations des îles, des berges et plus largement du bassin du lac Tchad plus vulnérables. Beaucoup de déplacés dépendent aujourd’hui de l’aide alimentaire et veulent reprendre leurs activités.[fn]Entretiens de Crisis Group, déplacés, lac Tchad, avril 2016.Hide Footnote A cette nouvelle pression démographique et à l’insécurité économique se greffent des rivalités anciennes et des revendications d’autochtonie.[fn]« Etude sur le contexte social », op. cit.Hide Footnote Le plus souvent, ces dernières ne posent pas de problème ; elles concernent des Buduma ou Kouri qui installent leurs camps dans la cuvette Nord, parfois loin des villages ou des services publics et déclarent : « nos ancêtres et nos parents vivaient ici ».[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Mais dans les endroits plus peuplés, la gestion du foncier est plus compliquée, et dans le sillage des attaques de Boko Haram, des incidents ont parfois opposé des communautés, notamment sur l’accès aux ressources.

L’attaque de Koulfoua, qui a fait de nombreuses victimes en décembre 2015 et qui résultait de tensions entre Kanembou et Buduma autour d’un point d’eau en est une des illustrations. Des agressions, par des habitants des rives du lac, de femmes buduma déplacées allant chercher du bois dans la périphérie de Baga Sola, ont été maintes fois rapportées.[fn]« Etude sur le contexte social », op. cit. Entretiens de Crisis Group, autorités locales du lac, région du Lac, octobre 2016.Hide Footnote L’accès aux polders n’a pas donné lieu à des affrontements directs mais a suscité des frustrations parmi certaines populations qui estiment en être exclues.[fn]Entretien de Crisis Group, agent de la Sodelac, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Enfin, des conflits entre chefs traditionnels ont provoqué l’éclatement de certains sites de déplacés.[fn]« Bulletin humanitaire Tchad N°01 », op. cit.Hide Footnote Si depuis début 2016, la diminution des attaques de Boko Haram au Tchad s’est accompagnée d’une forte réduction des tensions intercommunautaires, celles-ci demeurent palpables.

B. Risques de tensions communautaires et de stigmatisations

Boko Haram a certainement tenté de manipuler les tensions communautaires et identitaires pour mobiliser. Celles-ci ne sont pas nouvelles dans la zone et ont des causes multiples. Elles découlent en premier lieu de la compétition pour l’accès aux ressources d’un lac devenu très attractif. Les variations incessantes des niveaux de crue ont entrainé d’importants mouvements de populations et des disputes entre groupes d’intérêt et communautés pour la conquête de fronts pionniers sans cesse renouvelés. Avant la crise, ces tensions étaient interethniques mais aussi intra-ethniques. Ainsi, les différents clans buduma – les Guriya à Bol, les May Bulwa aux alentours de Kriska, les Majigojiya ou encore les Bujiya au Niger – se livraient aussi à des luttes intestines.[fn]« Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote La présence de Boko Haram a certainement participé à ethniciser ces tensions avec l’apparition d’amalgames ethniques.

La présence de Boko Haram a certainement participé à ethniciser ces tensions avec l’apparition d’amalgames ethniques.

Le contrôle des activités commerciales a également fait l’objet d’âpres rivalités. A l’ouest du lac, Arabes et Haoussa se sont longtemps disputé le commerce du bétail. Sur le lac, les zones de pêche, le transport en pirogues et en hors-bords, la propriété des terres exondées ont aussi souvent suscité des tensions.[fn]Un certain Abdel Aziz aurait tenté de manipuler les tensions entre Buduma et Haoussa afin de recruter parmi les Buduma du lac en 2014-2015. « A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote Sur les berges tchadiennes, les rivalités qui ont opposé au milieu du vingtième siècle Kanembou et Buduma, par exemple sur le statut de Bol, ont laissé des traces dans la mémoire collective. Au fil du temps, des rapports de force sociaux se sont dessinés, les Kanembou ont occupé une partie des villes de la cuvette Sud, maitrisant le foncier et le commerce avec un quasi-monopole sur certains produits vendus dans les marchés des environs : cabris, nattes, fagots, etc.

Plus récemment, les différents clans buduma, qui avec les Kouri revendiquent la propriété de nombreuses îles et imposent des taxes aux autres pêcheurs et éleveurs, ont fait part de leurs craintes de se voir disputer les îles notamment par les éleveurs peul et arabes au Niger et au Tchad. Ils se seraient ainsi organisés pour résister et contenir sur le lac les mouvements des grands transhumants : « ils bloquaient les Arabes pour ne pas qu’ils descendent », selon un chercheur.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, Paris, juillet 2016.Hide Footnote Cette compétition foncière n’est certainement pas étrangère aux incidents répétés, au cours des six derniers mois, entre ces communautés d’éleveurs au Niger, notamment dans la zone des trois frontières. Cette réalité a conduit à des messages parfois simplistes : « les Buduma se seraient alliés à Boko Haram dans le but de conserver le contrôle sur le lac ».[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants du lac, lac Tchad, mai 2016.Hide Footnote

Comme souvent dans un contexte de terrorisme, les coupables désignés portent le nom d’une communauté. Au Nigéria et au Cameroun, ce sont les Kanouri, au Tchad et au Niger, les Buduma ont à un moment servi de boucs émissaires. « Ce sont eux les Boko Haram », disait en 2015 à leur propos un réfugié dans le camp de Baga Sola.[fn]Entretiens de Crisis Group, réfugiés, Baga Sola, septembre 2015Hide Footnote A la suite de l’attaque du marché de Baga Sola en octobre 2015, dont l’une des kamikazes était la fille d’un notable connu, des femmes buduma ont été battues et pour certaines exclues du marché. D’autres se seraient vu refuser l’accès aux centres de santé. Des représentations collectives et des préjugés qui se sont développés au fil du temps ont nourri cette forte méfiance communautaire. Ainsi, la rhétorique des Buduma « naïfs et prêts à épouser n’importe quelle cause par opportunisme » est répandue aux abords du lac.[fn]Entretien de Crisis Group, habitants de Bol et Baga Sola, septembre 2015.Hide Footnote

Les autorités ont certainement participé à ces stigmatisations en 2015, avant de prendre plusieurs mesures pour rectifier le tir. Le remplacement de l’ancien gouverneur par Adoum Forteye, originaire de la région, a permis de recréer du lien avec les populations. La volonté d’intégrer des Buduma dans l’armée, qui s’est traduite par un appel à candidatures en juillet 2016, et la demande de Déby de préparer un programme d’insertion de jeunes de la région dans la fonction publique vont dans le bon sens, même si pour l’instant ce dernier projet ne se concrétise pas.[fn]D’après plusieurs sources, 300 individus originaires du lac auraient été recrutés et formés à Moussoro. Entretiens de Crisis Group, chercheur, député, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Début 2017, ces tensions semblent bien moins fortes, sans doute en raison de l’amélioration de la situation sécuritaire sur les rives tchadiennes. Il y a en effet une forte corrélation entre le nombre d’attaques perpétrées par Boko Haram et la stigmatisation communautaire. Ainsi, tout nouvel attentat dans la capitale ou sur les rives du lac pourrait agir comme un déclencheur ou un accélérateur de crise en générant de nouveaux cycles de représailles intercommunautaires.

VI. Préparer la phase de stabilisation et renouer avec le développement

A. De l’urgence au développement : miser sur la connaissance pour des politiques adaptées

Le Nord-Est du Nigéria est le théâtre d’un désastre humanitaire quasi sans précédent dans la région, devenant une des premières urgences mondiales pour l’ONU.[fn]« Boko Haram blamed in looming humanitarian crisis in Nigeria’s northeast », CNN, 26 juillet 2016.Hide Footnote La situation diffère du côté tchadien du lac, où l’impact de Boko Haram a été moindre que dans les autres pays frontaliers. Après un début de réponse très difficile en 2015, la couverture humanitaire est aujourd’hui meilleure, bien qu’insuffisante. Les niveaux de vulnérabilité des populations-hôtes et déplacées sont importants et les risques sécuritaires compliquent l’accès des ONG à des zones comme Tchoukoutalia et Kaiga Kindjiria.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote L’aide humanitaire a même parfois été acheminée par les services étatiques.[fn]Idem.Hide Footnote

Une réflexion est actuellement en cours, au Tchad, sur les moyens d’articuler cette réponse d’urgence et des projets de développement autour du lac pour favoriser la résilience des populations sur le long terme. De nombreux bailleurs comme la Banque mondiale, l’Union européenne à travers son Fonds fiduciaire, ainsi que son instrument de stabilité et le service de la Commission européenne à l’aide humanitaire (ECHO), ou encore l’Agence française de développement et la Banque africaine de développement, ont déjà défini ou fait part de leur intention d’investir dans de tels projets. Les calendriers de mise en œuvre diffèrent et les projets qui mobilisent le plus de fonds débuteront sûrement en 2018 ou 2019.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs du développement, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Affecter des sommes importantes au développement du lac, bien que nécessaire, n’est pas sans risque et impose d’évaluer en amont l’impact de chaque dollar dépensé pour éviter de renforcer certains facteurs de crise (do no harm policy). Dans cette région très particulière, marquée par une croissance démographique importante et les fluctuations incessantes du lac, seule la mobilité des acteurs a en effet permis de maintenir un équilibre entre les communautés.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur du développement, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Aujourd’hui, la mobilité est compromise et les modes traditionnels de règlement des conflits, la gestion du foncier ou encore l’organisation des campagnes de pêche ou de la transhumance sont perturbés par un déploiement militaire important et par la présence de Boko Haram. Les acteurs du développement devraient financer une étude socio-anthropologique pour comprendre ces logiques de mobilité, les phénomènes de concentration à l’œuvre, la structure des ménages et surtout définir des priorités avec les populations locales pour faciliter leur appropriation.

La question du dimensionnement des projets devrait également être abordée. Certains chercheurs proposent par exemple de privilégier de nombreux aménagements de taille réduite pour éviter de recréer des compétitions féroces entre communautés.[fn]« Etude sur le contexte social », op. cit.Hide Footnote Enfin, si ces projets sont indispensables, la relation entre sous-développement et radicalisation n’est pas toujours évidente et il faut donner aux projets de développement des objectifs bien plus larges que la « déradicalisation » ou la « prévention de la violence extrémiste », pour éviter un amalgame aux yeux des populations entre actions de développement et mesures sécuritaires.[fn]Voir le rapport spécial de Crisis Group, Exploiting Disorder: al-Qaeda and the Islamic State, 14 mars 2016 ; et le briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote

Pour réussir cette transition de l’urgence au développement, il est essentiel que l’Etat se saisisse davantage de la question de l’avenir du lac. Les 3 milliards de francs CFA d’investissements publics dans la zone promis par le président Déby début 2016 sont irréalistes et jusqu’ici, le lac sert plutôt de vitrine pour attirer des fonds internationaux. N’Djamena communique peu sur « son projet pour le lac » : va-t-il rester une zone militarisée ? L’Etat préconise-t-il un retour programmé des déplacés sur les îles ou plutôt leur installation sur les rives ? Les autorités nationales devraient proposer des options claires sur le devenir du lac, multiplier les visites sur place et soumettre, en collaboration avec les bailleurs et en consultation avec les populations locales et leurs représentants, un plan déclinant des scénarios dans le temps (à un an et à cinq ans, par exemple).

Enfin, le risque de polarisation financière sur le lac au détriment d’autres régions ne doit pas être négligé. Le Tchad est un pays très pauvre aux multiples situations de précarité. C’est aussi, au moins jusqu’en 2015, le septième pays d’accueil de réfugiés dans le monde.[fn]« L’ONU exhorte la communauté internationale à renforcer son soutien envers le Tchad », Centre d’actualités de l’ONU, 27 août 2015.Hide Footnote Les réfugiés du Darfour arrivés entre 2003 et 2005 peuplent toujours les camps situés le long de la frontière soudanaise et les Centrafricains sont massés dans le Sud. Dans les deux cas, les perspectives de retour sont limitées et l’assistance humanitaire a fortement baissé. Les taux de malnutrition demeurent très élevés dans toute la bande sahélienne, et les services publics quasi inexistants dans le Nord du Tchad. Il convient donc de rééquilibrer le portefeuille de projets afin de ne pas délaisser d’autres régions négligées et qui pourraient créer un terreau fertile pour divers acteurs violents.

B. Rebâtir une relation fructueuse avec l’Etat

Si la réponse à Boko Haram passe forcément par des actions de développement, la relance des moyens de production et la reprise des échanges avec les pays voisins, elle réside aussi dans la consolidation des liens entre l’Etat et une région depuis longtemps dans l’orbite du Borno. Or, une approche strictement militaire ne peut rétablir la confiance entre N’Djamena et sa périphérie. Même si l’actuel gouverneur a une certaine autorité sur son administration, le risque de l’opération militaire contre le groupe est de créer un état de crise permanent sur le lac et de le transformer en une région de facto gouvernée par les militaires sur le long terme.

Boko Haram constitue une menace de longue durée, mais il est nécessaire de quitter la phase purement militaire pour entrer dans une phase politique de stabilisation. Jusqu’ici, la décentralisation en cours et le redécoupage administratif ne suffisent pas pour rehausser réellement l’offre de services publics. La réponse doit d’abord consister à développer une meilleure couverture administrative qui, au-delà de la création de nouvelles sous-préfectures, prévoit aussi le déploiement de fonctionnaires pour réactiver les services sociaux. Dans ce cadre, des primes temporaires pourraient être versées aux fonctionnaires qui acceptent de se rendre à nouveau sur place.

La présence de colonels zaghawa parmi les nouveaux sous-préfets et les arrestations d’éleveurs et de pêcheurs n’aident pas à rétablir ce lien. De surcroit, en vertu de l’état d’urgence, les militaires ont permis l’accès aux terres là où ils considéraient que la sécurité le permettait. Un changement de stratégie s’impose, prévoyant le remplacement rapide des sous-préfets militaires par des civils et l’assouplissement des règles de l’état d’urgence pour favoriser les mouvements et la reprise des activités. De même, alors que le commerce, notamment de bétail entre le Tchad et le Nigéria, semble très lentement redémarrer, la réouverture d’un canal commercial sécurisé pourrait encourager ces échanges entre les deux rives du lac et améliorer ainsi les conditions de vie des populations.

En outre, la constitution d’une réelle composante civile au sein de l’opération en cours est nécessaire pour éviter la militarisation de la région sur le long terme. L’Etat devrait faciliter le recrutement de civils locaux et mettre en place des mécanismes stricts de sanction pour les militaires commettant des abus sur les populations civiles. Enfin, alors qu’une nouvelle opération importante des pays de la région a été lancée, il est essentiel de réduire le coût humain des manœuvres militaires en distinguant le plus possible entre insurgés et populations retournées sur les îles pour cultiver la terre, pratiquer la pêche ou faire paître leur bétail.

C. Traiter la question des prisonniers et déserteurs

Alors que les redditions se multiplient, la prise en charge des prisonniers et des déserteurs doit être organisée dans l’optique d’encourager de nouvelles désertions.

Actuellement, le système judiciaire tchadien, très imparfait, ne traite pas de la question de Boko Haram. Depuis le début du conflit, seul un procès, très critiqué, a été organisé, aboutissant à la condamnation à mort de dix membres présumés de la secte.[fn]« Le Tchad exécute dix membres présumés de Boko Haram », RFI, 29 août 2015.Hide Footnote Aujourd’hui, entre 500 et 1 000 membres suspectés de Boko Haram seraient emprisonnés à Koro Toro, une prison située dans le désert, près de Faya Largeau, et surnommée « le Guantanamo tchadien ».[fn]Entretien de Crisis Group, personnel pénitentiaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote De diverses ethnies (Kanouri, Haoussa, Buduma) et nationalités (présence de Soudanais et de Nigérians), les détenus présentent le point commun d’être écroués sans jugement préalable et pour des périodes indéterminées. Certains seraient des membres actifs de Boko Haram, d’autres des opérateurs économiques, dont un certain nombre de vendeurs de cartes SIM.[fn]Ibid.Hide Footnote Cette situation comporte des risques. Au Nigéria, le manque de transparence sur les procédures judiciaires a créé du ressentiment au sein des familles et participé au processus d’adhésion à Boko Haram.

Si l’organisation de procès équitables est aujourd’hui une chimère, la capacité des autorités de distinguer les éléments les plus durs de Boko Haram des soutiens occasionnels est cruciale. Une prise en charge appropriée constituera un premier pas vers la prévention de nouveaux recrutements. Il est donc essentiel de définir une politique claire sur les conditions de réhabilitation ou de jugement des anciens membres de Boko Haram, et les contours d’un véritable programme de réinsertion pour les déserteurs dans le cadre de programmes plus larges de relèvement communautaire destinés notamment à la jeunesse. A l’instar de ce que vient de réaliser le ministère de l’Intérieur nigérien, les autorités tchadiennes devraient élaborer un document cadre de prise en charge de la reddition des éléments de Boko Haram et le communiquer à leurs partenaires internationaux.

Enfin, en plus des campagnes de sensibilisation en cours, un effort de communication considérable est requis pour améliorer les relations entre l’Etat et la population, appeler les indécis à se rendre et les rassurer sur le sort qui leur sera réservé. Cela pourrait passer par l’envoi massif de SMS informant sur les conditions de reddition. Cela passera aussi par le soutien ou la création de radios communautaires pour diffuser dans les langues locales des messages de sensibilisation sur la prévention de conflits. Les « talkshows », vox pop et entretiens pourraient favoriser l’ex­pres­sion des populations concernées. L’effort devrait être mené à la fois au niveau très local, avec des moyens adaptés et durables, et à l’échelle du lac, au vu de la mobilité et de l’intégration des populations. Le côté tchadien du lac est particulièrement pauvre en radios communautaires.[fn]Courriel de Crisis Group, représentant d’ONG travaillant dans le secteur des radios locales, décembre 2016.Hide Footnote Mais plusieurs projets, qui se développent notamment au Nigéria, pourraient être élargis et couvrir la diversité linguistique de la région.

VII. Conclusion

Boko Haram a perdu du terrain et la situation sécuritaire est aujourd’hui bien meilleure qu’en 2015 sur les îles et rives tchadiennes du lac, mais la résilience du groupe insurrectionnel jihadiste n’est plus à démontrer. La menace qu’il fait peser sur les populations ne diminuera pas tant que les problèmes structurels de l’état du Borno au Nigéria ne seront pas traités. Partant de ce constat clair, un changement d’approche est requis. Les interventions militaires des pays de la région du Lac, certes nécessaires pour endiguer la progression de Boko Haram, et les contraintes imposées sur les mouvements et le commerce ont des répercussions sur les modes de vie des populations.

Cette situation n’est pas tenable à long terme. L’Etat tchadien, comme ses voisins, doit aujourd’hui substituer au traitement purement militaire de la crise, l’indispen­sable relance des échanges et des moyens de production, la définition de programmes clairs de réinsertion pour les anciens membres du groupe, la lutte contre toutes les formes de stigmatisation communautaire et un investissement politique fort pour recréer du lien entre N’Djamena et sa périphérie.

Nairobi/Bruxelles, 8 mars 2017

Annexe A : Carte du Tchad

Carte du Tchad

Annexe B : Carte du bassin du lac Tchad

Carte du bassin du lac Tchad

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Local hunters known as Vigilantes armed with locally made guns are seen on a pick up truck in Yola city of Adamawa State in Nigeria before they move to border region between Nigeria and Cameroon to support Nigerian army fighting with Boko Haram militants ISSOUF SANOGO / AFP
Report 244 / Africa

Gardiens du lac Tchad : les groupes d’autodéfense face à Boko Haram

Les armées régionales dans le bassin du lac Tchad utilisent des groupes d’autodéfense pour renforcer les campagnes militaires contre les insurgés de Boko Haram. Mais recourir à ces milices n’est pas sans risque, alors que les combattants se tournent vers la violence communautaire et le crime organisé. A long terme, ces groupes doivent être dissous ou réglementés.

Synthèse

Les groupes d’autodéfense au Nigéria, au Cameroun, au Niger et au Tchad jouent un rôle majeur dans la lutte contre Boko Haram, mais leur présence suscite des inquiétudes. Ils rendent les opérations militaires moins brutales et plus efficaces et ont dans une certaine mesure recréé du lien entre ces Etats et bon nombre de leurs communautés locales, mais ils ont également commis des abus et participé à l’économie de guerre. Au Nigéria en particulier, le recours au « vigilantisme » a largement contribué à transformer une insurrection contre l’Etat en une guerre civile plus sanglante, opposant Boko Haram aux communautés et conduisant à une augmentation drastique de la violence. Comme le conflit, les groupes d’autodéfense continuent d’évoluer. Ils se mêlent aux hautes sphères politiques, en particulier au Nigéria, mais également aux dynamiques intercommunautaires locales, aux opérations commerciales et aux chefferies. Leur désir de voir leurs actions récompensées devra être pris en compte, tout comme la nécessité pour les Etats du bassin du lac Tchad de combler le manque de police de proximité, principalement dans les zones rurales. Pour que les groupes d’autodéfense ne deviennent pas une source d’insécurité, chacun de ces Etats devra trouver son propre équilibre entre dissolution lente des groupes, officialisation et réglementation.

Le vigilantisme, le recours à des acteurs non étatiques pour faire respecter l’ordre public (ou tout au moins une forme d’ordre) s’inscrit dans l’histoire de la région du lac Tchad. Les puissances coloniales comptaient, dans une large mesure, sur les chefs traditionnels locaux et leur entourage. La crise aux multiples facettes de la gouvernance et le déclin des services publics dans les Etats du lac Tchad depuis les années 1980 ont ouvert la voie à de nouveaux groupes d’autodéfense. Les problèmes d’ordre public auxquels ils ont tenté de répondre ont contribué à l’émergence et l’expansion de Boko Haram, mouvement qui cherche à fixer des règles et une orientation.

La lutte des groupes d’autodéfense contre Boko Haram a commencé en 2013, à Maiduguri, capitale de l’état du Borno et épicentre de l’insurrection, sous la double pression d’une violence jihadiste croissante et des actions des forces de sécurité. La Force d’intervention conjointe (Joint Task Force, JTF), dirigée par l’armée nigériane, s’est rapidement rendu compte du potentiel des groupes d’autodéfense comme source de connaissance, de renseignements et de main d’œuvre au niveau local et a entrepris de les coordonner avec l’aide des autorités locales et traditionnelles. Opérant sous le nom officieux mais révélateur de Force d’intervention civile conjointe (Civilian Joint Task Force, CJTF), les groupes d’autodéfense ont été essentiels pour chasser Boko Haram de la ville, puis lancer des opérations dans tout l’état du Borno. L’utilisation officielle des groupes d’autodéfense pour lutter contre Boko Haram s’est étendue plus largement au Nigéria, puis au Cameroun en 2014 et enfin au Tchad en 2015, où ils sont appelés « comités de vigilance ». Le Niger a été plus réticent, en partie du fait des luttes passées avec des groupes armés et parce qu’il n’en a pas eu autant besoin.

Les groupes d’autodéfense ont joué de nombreux rôles : réseaux de surveillance plutôt discrets au Niger, auxiliaires militaires ou forces combattantes semi-autonomes au Nigéria. Pour les forces armées de la région, surmenées et sous pression, ils ont dans une certaine mesure comblé les lacunes en matière de sécurité et fourni des connaissances locales. Ils ont rendu la réponse militaire plus ciblée et plus efficace, mais leur mobilisation a aussi provoqué des représailles de Boko Haram contre leurs communautés et contribué aux niveaux élevés de victimes civiles en 2014 et 2015. Paradoxalement, cela a également favorisé la stratégie des gouvernements régionaux d’éloigner les civils des jihadistes.

… le moment est venu d’évaluer les risques posés par une mobilisation aussi importante des groupes d’autodéfense …

Alors que l’insurrection se divise et se rabat sur des opérations de guérilla plus discrètes et des attaques terroristes, néanmoins, le moment est venu d’évaluer les risques posés par une mobilisation aussi importante des groupes d’autodéfense (leurs membres prétendent être environ 26 000 dans le seul état du Borno). Leurs demandes de rémunération vont devoir être prises en compte, en particulier si les autorités envisagent de négocier avec les militants de Boko Haram pour qu’ils déposent leurs armes. À plus long terme, les membres des groupes d’autodéfense pourraient devenir des bras armés politisés, se tournant vers le crime organisé ou nourrissant la violence communautaire. Le vigilantisme peut être un puissant outil de contre-insurrection, mais il est impératif de faire face aux préoccupations immédiates qu’il suscite, notamment en matière d’impunité, et de commencer à prévoir sa transformation post-conflit sur le long terme.

Recommandations

Pour protéger les civils, limiter les risques pour les groupes d’autodéfense et renforcer les règles de droit et de transparence

Aux gouvernements du Nigéria, du Cameroun, du Tchad et du Niger :

  1. S’abstenir autant que possible de créer des unités d’autodéfense supplémentaires et se concentrer plutôt sur le développement de réseaux de renseignement et de communication par lesquels les civils peuvent obtenir la protection de l’Etat en cas de besoin.
     
  2. Veiller à ce que le plus grand nombre possible de civils aient accès à des réseaux de communication fonctionnels et puissent faire appel aux forces de sécurité régulières, en particulier là où les risques restent élevés.
     
  3. S’assurer, lorsqu’il est nécessaire de conserver des forces d’autodéfense, de leur officialisation, y compris via un processus d’enregistrement, et la mise en place de systèmes de supervision interne et vérification externe, et inclure le contrôle communautaire dans les mécanismes de contrôle.
     
  4. Fournir des fusils d’assaut uniquement à des groupes sélectionnés de la CJTF mieux formés et pour des missions spécifiques, par exemple lorsqu’ils font office d’auxiliaires, tout en veillant à ce que ces armes soient enregistrées et demeurent la propriété des services de sécurité.
     
  5. Synchroniser les mécanismes de contrôle de la CJTF avec ceux de la Force de police fédérale du Nigéria.
     
  6. Exiger des membres des groupes d’autodéfense soupçonnés d’abus, notamment en matière de violences sexuelles et sexistes, qu’ils rendent des comptes et garantir à tous les suspects des enquêtes transparentes et équitables, conformément au droit national et international tout en rendant publiques les décisions de justice.
     
  7. Proposer aux membres de groupes d’autodéfense des programmes de formation qui combinent compétences pratiques (par exemple, en matière de renseignement, de premiers secours, de manipulation de mines et d’engins explosifs improvisés) et un enseignement sur les lois nationales et internationales applicables qui associe le Comité international de la Croix-Rouge et les groupes de défense des droits humains pertinents (par exemple, au Nigéria, la Commission nationale des droits de l’homme).

Aux donateurs :

  1. Adapter les règles juridiques pour permettre une assistance dans l’établissement de mécanismes de justice et de contrôle.
     

Pour reconnaitre la contribution des groupes d’autodéfense et répondre aux attentes

Aux gouvernements du Nigéria, du Cameroun, du Tchad et du Niger :

  1. Lutter contre les stéréotypes selon lesquels certaines communautés ethniques, en particulier les Kanouri, soutiendraient Boko Haram, en mettant en évidence leurs efforts au sein de groupes d’autodéfense.
     
  2. Faire ouvertement preuve de respect à l’égard des groupes d’autodéfense et procurer à leurs membres blessés ou tués dans l’exercice de leurs fonctions et à leurs familles une assistance suffisante et standardisée.
     
  3. Répondre aux attentes en matière de rémunération de façon transparente en annonçant publiquement ce qui est offert et à qui, qui n’y a pas droit et quand ce dispositif prendra fin, afin de ne pas encourager davantage le vigilantisme.
     

Pour préparer la transformation des groupes d’autodéfense et prévenir l’émergence de mafias et de milices ethniques

Aux gouvernements du Nigéria, du Cameroun, du Tchad et du Niger :

  1. Prévoir la transformation des unités d’autodéfense lorsque la situation se stabilisera davantage, chaque pays suivant son propre rythme en fonction de sa situation sécuritaire et selon l’importance et le rôle du vigilantisme, notamment :
    1. en prévoyant des processus de démobilisation pour la majorité des membres de groupes d’autodéfense qui incluent de petites subventions pour les aider à retourner à leurs anciennes occupations, à terminer leurs études ou à créer des entreprises ;
       
    2. en créant, compte tenu de la poursuite probable d’une certaine forme d’activité jihadiste de bas niveau et d’agitation rurale, en particulier dans les états du Borno et de l’Adamawa, un corps auxiliaire temporaire sous l’égide de l’armée ou de la Force mobile de la police, en mettant à contribution les membres de groupes d’autodéfense qui ont reçu une formation sur le maniement des armes et ont directement travaillé avec les forces de sécurité ; et assurer leur potentielle intégration au sein des forces de sécurité s’ils remplissent les prérequis en matière d’éducation et autres et suivent une nouvelle formation ;
       
    3. en luttant vigoureusement contre la corruption de la police et des groupes d’autodéfense, de façon à ce qu’elle ne porte pas atteinte au professionnalisme, et en améliorant les liens avec les communautés locales ; et
       
    4. en sélectionnant, vérifiant minutieusement les parcours, en formant à nouveau, et en équipant un certain nombre de membres de groupes d’autodéfense avec l’aide d’organisations locales de la société civile afin qu’ils puissent alimenter les rapports et les alertes précoces au sein des réseaux de la police et de la société civile.
       
  2. Préparer un plan de désarmement qui se concentre exclusivement sur le retrait des armes automatiques fonctionnelles de la circulation.

Aux donateurs :

  1. Soutenir les programmes de démobilisation des groupes d’autodéfense et professionnaliser la police et sa capacité à superviser et à réguler les forces auxiliaires temporaires.

Dakar/Nairobi/Bruxelles, 23 février 2017

I. Introduction

The insurgency launched in 2009 by Boko Haram, a radical revivalist Islamist movement established earlier in Borno state, in Nigeria’s north east and adjacent to Lake Chad, is now regional, affecting the border areas of Chad, Niger and Cameroon. In 2014-2015, it gained control of large swaths of territory in north-east Nigeria. Since 2015, Nigeria and its neighbours have progressively developed a stronger military response. Boko Haram has mostly been forced into enclaves on Lake Chad, the hills along the Nigeria-Cameroon border and forested areas of Borno state. It has reverted to suicide attacks and guerrilla war. Military pressure, importantly aided by vigilantes, has aggravated its internal divisions.[fn]For background, see Crisis Group Africa Reports N°s 213, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, 3 April 2014; and 168, Northern Nigeria: Background to Conflict, 20 December 2010; on recent counter-insurgency progress and its limits, see Briefing N°120, Boko Haram on the Back Foot?, 4 May 2016. The organisation has two rival factions, Abubakar Shekau’s Jama’tu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (People Committed to the Propagation of the Prophet’s Teachings and Jihad, JAS) and Abu Musab al-Barnawi’s Wilāyat al-Islāmiyya Gharb Afrīqiyyah (Islamic State in West Africa Province, ISWAP), affiliated to the Islamic State (IS). This report uses the term “Boko Haram” (“Western education is forbidden”, in Hausa) for clarity and given its wide recognition, though supporters reject it as derogatory.Hide Footnote

This report describes how the vigilante groups were born, their connection with state agencies and institutions, how they function and their role in the conflict’s evolution. While special attention is paid to Borno, one of Nigeria’s 36 federated states and the heartland of the insurgency, it also analyses vigilantes’ operations elsewhere in the north east of the country and in Niger, Chad and Cameroon. It assesses vigilantism’s long-term impact and risks. As Boko Haram splinters and morphs into more discrete guerrilla forces, with renewed emphasis on terrorist attacks, it is timely to rethink the role of vigilantes and their governance and prepare for their transformation.

Analysts working on all four affected countries were involved in preparation of the report, which feeds into Crisis Group’s larger research on curbing violent religious radicalism.[fn]Crisis Group Special Report N°1, Exploiting Disorder: al-Qaeda and the Islamic State, 14 March 2016.Hide Footnote Desk research was followed by interviews in the region’s capitals with state and military officials, intelligence officers, international military advisers and senior politicians. Research was also done in Maiduguri and Yola, the capitals of Nigerian Borno and Adamawa states, in Maroua, Mokolo, Makari and other localities of Cameroon’s Far North and in Niger’s Diffa region and Chad’s cities of Bol and Baga Sola, on Lake Chad. Researchers interviewed vigilantes, local state and security and non-governmental organisation officials, human rights activists, journalists, academics and citizens to investigate their understandings of the situation and their perceptions of peace, law and order.

II. From Vigilantism to the CJTF

A. State and Vigilantism: A Tale of Four Countries

Law and order in the Lake Chad basin bears the imprint of pre-colonial and colonial times, when massive disruption occurred as states formed and disappeared due to a fast-changing regional economy increasingly shaped by global connections.[fn]Bawuro Barkindo, “The early states of the Central Sudan: Kanem, Borno and some of their neighbours to c. 1500 AD”, in J. Ajayi and M. Crowder (eds.), History of West Africa (Harlow, 1985), pp. 225-254.Hide Footnote Slave-raiding, banditry and cattle rustling fed local forms of self-defence. After often violent conquest, and frequently in alliance with local warlords, colonial states maintained relative peace, but particularly in rural areas they habitually relied on decentralised forces, the retinues of chiefs.

Much has been made of the differences between colonial administrations, France’s Jacobin “direct rule” and the British tradition of “indirect rule” and reliance on pre-existing aristocracies.[fn]Nigeria was a British colony; Chad, Niger and Cameroon were part of the French empire.
Hide Footnote
They should not be overstated: the colonial state relied everywhere on a strata of chiefs and their followers to levy taxes, mobilise labour and suppress dissent. The presence of local forces that are not part of the police or the army but are involved in providing law and order thus has a history in the region.

This tradition became increasingly important as insecurity increased around Lake Chad from the 1980s, due to many factors, including population growth, the states’ budgetary problems, the resulting “structural adjustments”, urbanisation, the crisis in pastoralist societies (notably the Fulani) and the influx of automatic weapons and battle-hardened men from vanquished armies in Niger’s and Chad’s wars. Insecurity ranged from banditry (the kwanta kwanta in Nigeria and zargina in Cameroon) to all-out armed rebellion (most recently the Chad civil war, 2005-2010, and the Tuareg insurgencies in Niger in the 1990s and 2007).[fn]See notably Issa Saibou, Les coupeurs de route: Histoire du banditisme rural et transfrontalier dans le bassin du lac Tchad (Paris, 2010); Christian Seignobos, “Le phénomène zargina dans le nord du Cameroun. Coupeurs de route et prises d’otages, la crise des sociétés pastorales mbororo”, Afrique contemporaine, no. 239 (2011), pp. 35-59; Mirco Göpfert, “Security in Niamey: an anthropological perspective on policing and an act of terrorism in Niger”, Journal of Modern African Studies, vol. 50, no. 1 (2012), pp. 53-74; Mohammed J. Kuna and Jibrin Ibrahim (eds.), Rural banditry and conflicts in northern Nigeria (Abuja, 2016).Hide Footnote The situation was made worse by deterioration in the security forces.[fn]Drops in budgets, an unreformed authoritarian mindset from colonial times, growing weaknesses in training and command, their instrumentalisation in internal politics, their factionalism and clientelistic turn combined to demoralise and sap the professionalism of the various corps supposed to maintain law and order. See for instance, Samuel Decalo, “Modalities of civil-military stability in Africa”, Journal of Modern African Studies, vol. 27, no. 4 (1989); Eboe Hutchful and Abdoulaye Bathily (eds.), The military and militarism in Africa (Dakar, 1998); Herbert M. Howe, Ambiguous Order: Military Forces in African States (London, 2001). For Niger, see Kimba Idrissa (ed.), Armée et politique au Niger (Paris, 2008); for Nigeria, see Crisis Group Africa Report N°237, Nigeria: The Challenge of Military Reform, 6 June 2016.Hide Footnote

Alternative local security structures were reactivated or created. In the Lake Chad basin, they have often drawn on brotherhoods of hunters (yan baka, in Hausa, the region’s lingua franca) typical of West Africa or on the traditional chiefs’ palace guards (dogari, in Hausa).[fn]Crisis Group interview, Adamawa state hunters’ association official, Yola, 30 October 2016.Hide Footnote Some scholars argue that contemporary vigilantism has also been influenced by U.S. and European promotion of community policing.[fn]David Pratten, “The politics of protection: perspectives on vigilantism in Nigeria”, Africa: The Journal of the International African Institute, vol. 78, no. 1 (2008), pp. 1-15.Hide Footnote In many cities, night watches appeared, paid for by traders’ consortiums or the town councils.

Each country’s history of war and rebellion has marked its response to Boko Haram.

Each country’s history of war and rebellion has marked its response to Boko Haram. Chad and Niger view vigilantes with peculiar concern because of their recent revolts.[fn] Nonetheless, Chadian authorities occasionally encouraged vigilantes to fight against bandits in the past.[fn]In south-west Chad in 2007, for instance, the interior minister explicitly called on villagers to form comités d’auto-défense to combat a kidnapping epidemic. “Délégation gouvernementale à Pala en mars 2007”, on file with Crisis Group.Hide Footnote For Niger, neighbouring Mali, where the army has long abandoned its pretence of a monopoly in use of force and communal militias have gained influence, is a powerful counter-model. Nevertheless, Nigerien vigilantes, such as the dan banga, were recently patrolling the market areas in the cities of Diffa and Mainé Soroa, and the governor of Niamey tried to mobilise similar groups a few years back.[fn]Crisis Group interviews, state officials, Niamey, May 2016; NGO protection officer, Diffa, 14 October 2016; Göpfert, “Security in Niamey”, op. cit. In Diffa, the dan banga disappeared after a European Union (EU)-funded program created local police in 2015. Dan banga is Hausa pidgin for “vanguard”, initially used to designate Nigerian political parties’ youth wings. This suggests a Nigerian model spreading to Niger.Hide Footnote

Cameroon has long relied on vigilantes. Groups controlled by chiefs played a strong part in the fight against the left-wing Union des Populations du Cameroun from the 1950s to the early 1970s. In the 1990s and early 2000s, the state cooperated with comités de vigilance against bandits in northern regions. However, in 2001 it created a well-armed elite force, the Bataillon d’Intervention Rapide (BIR), now at the forefront of the fight against Boko Haram. But vigilantes have always been part of the picture, for instance to combat cotton smugglers.[fn]Cameroon cotton farmers were required to sell crops to the state firm, SODECOTON, often well below Nigerian prices, leading to big illegal exports. Crisis Group interview, Cameroon academic, Paris, 29 March 2016. On vigilantes fighting bandits, see Saibou, Les coupeurs de route, op. cit. In 2009, a Catholic official called for vigilantes to fight human trafficking. “Catholic church fights tip in Cameroon’s North West”, U.S. embassy Yaounde cable, 23 April 2009, made public by WikiLeaks.Hide Footnote  The state is confident enough to mobilise the comités de vigilance on a large scale and feels it can control them through its territorial administration and local chiefs.[fn]The Cameroon authorities insist the comités are about “vigilance” not self-defence, thus affirming the state did not default on its obligations to defend its citizens. Crisis Group interviews, Far North, October 2016.Hide Footnote

In Nigeria, history provided both precedents and cautions. As elsewhere, vigilantes have long been involved in fighting bandits, usually without state coordination or official support.[fn]Crisis Group interviews, CJTF and civilians, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote  However, they have a record of getting out of hand.[fn]See, for instance, Kate Meagher, “Hijacking Civil Society: The Inside Story of the Bakassi Boys Vigilante Group of South-Eastern Nigeria”, Journal of Modern African Studies, vol. 45, no. 1 (2007), pp. 89-115; Yvan Guichaoua, “Les mutations d’une milice ethnique sous le régime civil d’Olusegun Obasanjo. Le cas de l’Oodua People’s Congress”, Politique africaine, no. 106 (2007), pp. 92-109; Johannes Harnischfeger, “Ethnicity, Religion and the Failure of Common Law in Nigeria”, in Kirsch, T.G. and Grätz, T. (eds.), Domesticating Vigilantism in Africa (Woodbridge, 2010), pp. 51-78.
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 Some have become involved in violent local politics or have run protection rackets.[fn]Crisis Group Report, N°113, Nigeria: Want in the Midst of Plenty, 19 July 2006, pp. 27-28; Briefing N°79, Nigeria’s Elections: Reversing the Degeneration?, 24 February 2011, pp. 5-6; Daniel Jordan Smith, “The Bakassi Boys: Vigilantism, Violence, and Political Imagination in Nigeria”, Cultural Anthropology, vol. 19, no. 3 (2004), pp. 429-455; David Pratten, “The Politics of Protection”, op. cit.Hide Footnote  The massive communal violence in central Nigeria has also fed authorities’ suspicions of irregular local forces. And while the 1999 constitution makes policing a federal prerogative, many states have been forming quasi-police forces.[fn]Crisis Group interview, civil society police reform expert, Abuja, 17 January 2017. Section 214 (1) of the constitution provides that: “There shall be a police force for Nigeria, which shall be known as the Nigeria Police Force, and subject to the provisions of this section no other police force shall be established for the Federation or any part thereof”. Local police were disbanded after the 1966 military coup. On one such quasi-police force in Kano state, see Fatima L. Adamu, “Gender, Hisba and the Enforcement of Morality in Northern Nigeria”, Africa: The Journal of the International African Institute, vol. 78, no. 1 (2008), pp. 136-152.Hide Footnote

B. CJTF’s Birth: The Battle for Maiduguri

The quasi-official narrative on anti-Boko Haram vigilantism is that in early 2013 Baba Jafar Lawan, a trader from Hausari, a borough of Maiduguri, went after a Boko Haram militant with a stick, capturing and delivering him to the authorities.[fn]See, for instance, “Nigeria: Civilian JTF – Unsung Heroes of the Boko Haram War”, This Day, 4 October 2015. Variants to the story say it was another man, by the name of Modu Milo, who did the capture, and Baba Lawan, with prior ties to the security forces, possibly as an informant, put Milo in touch with them. An international NGO official suggested Lawan was the victim of a racket by Boko Haram supporters and mobilised youths to fight back, a version CJTF leaders rejected. Crisis Group interviews, Maiduguri, January 2017; Crisis Group email, human rights worker, 8 April 2016.Hide Footnote Others, the story goes, started patrolling Hausari with him. Little by little, offshoots sprung up throughout the city. Several suspected Boko Haram members were handed over to the authorities; others were brutally killed by crowds. By June 2013, some 500 vigilantes were manning city checkpoints, armed with sticks and cutlasses.[fn]“Nigeria deploys vigilantes against Boko Haram”, Deutsche Welle, 9 July 2013.Hide Footnote They became known as the Civilian Joint Task Force (CJTF), indicating they operated as a counterpart to the Joint Task Force (JTF) that coordinated the police, army and other security units fighting Boko Haram in Borno state.

There was more to this than a spontaneous, popular resistance to a bloody and fanatic jihadist insurgency. Boko Haram’s violence was certainly hard on people in Maiduguri. Security officers, Islamic clerics critical of Boko Haram and civilians otherwise associated with the Borno state or the federal government were threatened and assassinated, and the wealthier members of the communities were extorted by the jihadists. But the security forces, too, were brutal, as they implemented collective punishment strategies, especially when soldiers and police were killed, including the burning of homes and mass arrests of male youths.[fn]“Spiralling Violence. Boko Haram Attacks and Security Force Abuses in Nigeria”, Human Rights Watch, 11 October 2012.Hide Footnote Commanders’ unwillingness to curb these abuses provoked mounting tensions in Maiduguri. In addition, a state of emergency, from May to December 2013, that included a shutdown of phone services, fuelled economic problems for city traders.

Many Maiduguri inhabitants felt their community had to fight Boko Haram so as to deflect security forces’ suspicion and retaliation.

Many Maiduguri inhabitants felt their community had to fight Boko Haram so as to deflect security forces’ suspicion and retaliation. CJTF leaders confirm that many people joined because they feared both the jihadists and that if they did not isolate Boko Haram members, “they would be killed [by] soldiers who could not distinguish them from other youth and were killing indiscriminately”.[fn]Crisis Group interviews, CJTF members and leaders and civilians, Maiduguri, October 2016, January 2017. See also “Youth vigilantes set another suspected Boko Haram sect member ablaze in Maiduguri”, Information Nigeria, 27 July 2013.Hide Footnote

Professor Mohamed Kyari, a noted analyst of the insurgency, has argued that the army’s retaliations were part of “a strategy aimed at compelling residents to cooperate with troops in exposing Boko Haram insurgents”, and that the CJTF included “repentant members of Boko Haram who were recruited by the military”, a textbook counter-insurgency move. Whatever the truth, CJTF members acknowledge that the security forces, and particularly the army, which had the JTF lead, were quick to appreciate the potential of a vigilante response in Maiduguri. The JTF organised the groups along its own lines of command, with Maiduguri divided into ten sectors. JTF officers were also involved in the selection of CJTF leaders, a chairman and a secretary for each sector, with whom they worked closely. A number of JTF checkpoints were handed over to the CJTF.[fn]“Civilian vigilante groups increase dangers in northeastern Nigeria”, IRIN, 12 December 2013. Crisis Group interviews, CJTF leaders, Maiduguri, 18 October 2016, January 2017. The JTF command (and its successor, the 7th Division), based in Maiduguri, seems to have been in charge. A committee was formed in September 2014 around the Abuja-based chief of defence staff to supervise the CJTF, but it seems to have never really functioned.
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Soon after, the CJTF formed links to the state’s major leaders, the Shehu of Borno, Abubakar Ibn Umar Garbai El-Kanemi, and Governor Kashim Shettima.[fn]Crisis Group interviews, CJTF leaders, Maiduguri, January 2017. The Shehu is the traditional ruler of the Borno Emirate, which was defeated in 1893 and subsequently integrated into the British colony of Nigeria. He is the ceremonial head of the Kanuri people and retains influence over much of Borno through a network of chiefs.Hide Footnote The army and Borno state government cooperated in structuring the CJTF further. A number of mid-ranking state officials took key CJTF positions. As early as September 2013, an “orientation program”, the Borno Youths Empowerment Scheme (BOYES), selected and screened young men, who then received some military training from the army. State authorities gave them uniforms, patrol cars and identification documents (IDs), as well as a stipend. It was eventually announced that BOYES would train up to 6,000, but it stopped at around 1,850, apparently due to the army’s uncertainty about training so many potentially unreliable persons. Some recruits, suspected of association with Boko Haram and of trying to get training or intelligence, were arrested.[fn]“War against Boko: Borno holds orientation for 800 ‘BOYES’ Civilian JTF”, NewsRescue, 28 September 2013. All who demonstrated unexplained prior mastery of automatic weapons during training were arrested. Crisis Group interviews, CJTF leaders and BOYES members, Maiduguri, 18 October 2016, January 2017.Hide Footnote

CJTF-military cooperation has remained very close. The army later provided standard military training to about 200 members to create a “CJTF Special Force”, with greater weapon skills and operational capability, that could be used in front-line operations. By late 2013, Maiduguri was largely purged of Boko Haram cells, and there have been few subsequent attacks in the city, other than suicide operations, often against refugee camps on its periphery. Most intra-city checkpoints have disappeared.[fn]Crisis group interview, member of CJTF special force, Maiduguri, 15 January 2017; observations, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote

C. Spreading the CJTF Model

Nigerian security services and Borno state authorities cooperated to spread the CJTF model. First, Maiduguri CJTF elements began accompanying the army outside the city. In July 2013, they were involved in operations in neighbouring Jere Local Government Area (LGA), as well as in more distant localities like Dikwa and Dawashi. As the army defended or took back LGAs throughout Borno state, it encouraged the formation of CJTF units, and Baba Jafar Lawan toured the state to raise them. Where there was scepticism, military officers visited communities to insist this was the government’s wish.[fn]“Boko Haram hunters burn suspect alive in Maiduguri”, Daily Trust, 25 July 2013. Crisis Group interview, CJTF, Maiduguri, 14 January 2017.Hide Footnote The deputy governor publicly pressed the emir of Biu, a city in southern Borno where CJTF were not well received, to “encourage youth in his domain to form [a] vigilante group”.[fn]“Deputy governor urges Biu Emirate to form CJTF”, Daily Post, 5 July 2013.Hide Footnote Much like in Maiduguri, communities knew refusing would be suspicious.

The security services were closely involved in identifying local CJTF leaders. In a large northern Borno town, the CJTF chairman was a paid State Security Service (SSS) informant; in a small town close to Maiduguri, the appointee was a trader close to the authorities and security forces.[fn]Crisis Group interviews, Diffa region, Niger, May 2016; Maiduguri, 15 January 2017.Hide Footnote CJTF leaders claimed to have recruited up to 45,000 members in Borno state, though the current leadership now speaks only of about 26,000, covering 22 of the state’s 27 LGAs.[fn]Crisis Group interview, CJTF leaders, Maiduguri, 18 October 2016; “Nigeria- La communauté se retourne contre Boko Haram”, IRIN, 11 August 2014.Hide Footnote

Vigilante forces have also emerged in the other north-eastern Nigerian states, at a pace and intensity largely dependent on the Boko Haram threat, but always in close connection to the security services and state authorities. Boko Haram’s threat in late 2014 to march on Yola, the capital of Adamawa state south of Borno, was met with a mobilisation of hunter brotherhoods.[fn]Multi-ethnic hunter brotherhoods, found in many West African areas, are particularly strong in Adamawa, a forested region with much game. There are hunters in Borno state, and some became vigilantes, but the CJTF did not follow the brotherhoods’ organisation. This may be because the Borno state CJTF initially mobilised urban youth.Hide Footnote  In addition to state authorities, several leading local political figures were essential in that, including former Vice President Atiku Abubakar (under President Olusegun Obasanjo), who has vast local investments; the then Senate Committee on Defence Chairman Jibrilla Bindow; Adamawa State House Representative Emmanuel Tsandu; and Federal House Representative Adamu Kamale.[fn]Crisis Group interviews, Adamawa, October 2016.
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The local hunters played a major part in blocking Boko Haram and helped the army take back the cities of Gombi and Mubi in northern Adamawa.

Adamawa’s Kanuri minority formed its own 300-men CJTF in March 2013, in close collaboration with security forces, to help screen internally displaces persons (IDPs) fleeing Borno state. Many Boko Haram leaders and members are Kanuri, and this sought to show “both the public and security agencies … that not all Kanuri in Yola were Boko Haram” and to preserve trader livelihoods.[fn]Crisis Group interview, CJTF leader, Yola, 31 October 2016.Hide Footnote Civilian and security officials push less for organised vigilantes in Yobe and Gombe states, which were not so affected by the insurgency and where the security forces never seemed overwhelmed.[fn]Mobs reportedly lynched some Boko Haram suspects in these states. “Jungle justice meted out to man plotting to bomb bus station in Gombe”, Sahara Reporters, 18 November 2014.Hide Footnote

Community leaders from the north east based in other regions have extended the monitoring of suspected Boko Haram activities, notably in Abuja and Lagos, Nigeria’s political and economic capitals respectively. They have been reporting to security services and occasionally conducting citizen arrests, sometimes with the support of CJTF who would come from Borno state and take the prisoners to Maiduguri.[fn]Crisis Group interviews, CJTF officials, members, Maiduguri, 18 October 2016, 12 January 2017; “Wanted Boko Haram chieftain, five others arrested in Lagos”, The Guardian (Lagos), 11 July 2016.Hide Footnote

As Boko Haram stepped up activities in Cameroon and Chad, and the state and army realised their limitations, communities were called on to form self-defence groups.

The CJTF model has spread to Nigeria’s Lake Chad neighbours. As Boko Haram stepped up activities in Cameroon and Chad, and the state and army realised their limitations, communities were called on to form self-defence groups. In Cameroon, the Far North region governor, Augustine Awa Fonka, issued an arrêté regional (regional decree) creating the comités locaux de vigilance in June 2014. After suicide bombings in Maroua, the region’s capital, in July 2015, the authorities pushed even harder. All villages in the Far North now reportedly have comités; according to one source, 16,000 vigilantes are on duty.[fn]Crisis Group interviews, senior gendarmerie officer, sous-préfets, Far North, October 2016; journalist, December 2016. “Arrêté régional n° 19 portant création des comités locaux de vigilance dans la région de l’Extrême-Nord”, June 2014. “Tchad: vigilance accrue contre Boko Haram”, Xinhua, 21 February 2015.Hide Footnote Similarly, after Boko Haram’s first terror attacks in Chad’s capital, N’Djamena, in February 2015 the territorial administration minister called on local chiefs to “increase their vigilance”. During Chadian President Idriss Déby’s visit to Baga Sola in October 2015, authorities urged villages around the lake to create their own comités de vigilance.[fn]Crisis Group interviews, civilians and vigilantes, Lake Chad region, April 2016; politician from the Lake Chad region, N’Djamena, September 2016; “Tchad: vigilance accrue contre Boko Haram”, Xinhua, 21 February 2015.Hide Footnote

Niger’s case is somewhat unique. Though the mobilisation of armed civilians, based notably on the example of Algeria’s war on islamists in the 1990s, was discussed in Niamey policy circles, fears of ethnic militias, concerns about the cost of their demobilisation and their potential for political instrumentalisation and the country’s fragility led President Mahamadou Issoufou to decide otherwise. The Nigerien defeat in Bosso in June 2016 revived the debate, but the idea was rejected again. When militias were formed in 2016 among the Peul and Mohamid Arabs, deemed loyal to the state (or, more precisely, hostile to other communities, such as the Buduma, suspected of supporting Boko Haram), the authorities gave them free rein only briefly and quickly tried to resolve ethnic tensions.[fn]Crisis Group interviews, Nigerien officials, Buduma and Peul community leaders, Niamey, Diffa region, May 2016.Hide Footnote

The cautious approach may also be due to early problems with Nigerian refugees, CJTF members among them, who organised self-defence groups in fear pursuit from Boko Haram. Locals in Yébi and Bosso accused Nigerian vigilantes of abuses and disrupting profitable cross-border trade. Some were detained and sent back with the help of Nigerian authorities.[fn]Crisis Group interviews, NGO protection officer, Diffa, 14 October 2016; CJTF member, Maiduguri, 14 January 2017.Hide Footnote Instead of mobilising vigilantes, Niger has been using informant networks, though vigilante groups eventually formed in some of the more insecure areas, such as Bagara and Toumour.[fn]Crisis Group interviews, local official from Toumour, Niamey, 11 October 2016; vigilante official, Bagara, 14 October 2016. See also “Au Niger, Baouchi Dao veut vaincre Boko Haram avec ses flèches”, Voice of America (VOA) Afrique, 21 June 2016.Hide Footnote

Officials in Nigeria, Chad and Cameroon recognise the vigilantes’ services. Senior officials have met with their leaders and handed out medals and prizes. Chad’s President Idriss Déby has visited vigilantes in the field (notably in Ngouboua on 4 June 2016), and then Nigerian President Goodluck Jonathan once hailed them as “new national heroes” in July 2013.[fn]“North-east youths hunt insurgents”, Vanguard, 17 June 2013.Hide Footnote

III. Vigilantism, an Effective Counter-insurgency Tool?

A. Variations in Profiles and Structures

Depending on the country, vigilantes have been involved in a variety of missions. Nigeria has made the most intensive use of them, particularly in Borno state, where CJTFs have been carrying out intelligence, surveillance and protection missions in their communities, notably operating checkpoints and patrolling to check on newcomers in public spaces (mosques, markets and the entrances of villages and towns). As some communities were displaced, CJTF have followed, often continuing surveillance in their IDP camps or host communities. They perform arrests and deliver suspects to the security forces, and some have been closely involved as auxiliaries to those forces. They have also screened and interrogated suspects in detention centres. The army has asked them to join in long-distance operations, usually mixing CJTF familiar with the targeted terrain with groups from other areas. They have also been deployed away from their communities, to control newly captured towns or support local CJTF. In several instances, they have launched autonomous armed operations.[fn]Borno state Governor Shettima, for instance, “ordered mobilization of some 500 Civilian Joint Task Force elements to beef up security in areas Boko Haram had used as corridors to attack villages in Chibok”. “Boko Haram weakening, despite suicide bombings – Shettima”, Daily Trust, 30 November 2016. Crisis Group interviews, CJTF, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote

Niger is at the other end of the spectrum, having made the most cautious use of vigilantes. After incidents with Nigerian vigilantes who had taken refuge in Niger, it banned civilians from manning roadblocks and bearing weapons, demanding that vigilantes work as an informant network with the army’s civil-military cooperation teams. Civilians, sometimes bearing crude weapons, have guided security patrols. As the conflict hit Niger harder, some front-line communities, such as Toumour and Bagara, eventually set up or remobilised classic vigilante groups for protection, often mixing local youth and IDPs. They man roadblocks and checkpoints, patrol and perform arrests.[fn]Crisis Group interviews, local official from Toumour, Niamey, 11 October 2016; NGO protection officer, Diffa region, 14 October 2016; vigilante official, Bagara, 14 october 2016.Hide Footnote

Chad and Cameroon are between these two extremes. Chad, which has been less exposed to jihadist attacks, is closer to the Nigerien case. Cameroon, attacked early and intensely, is closer to the Nigerian response. For instance, its vigilante units have launched their own small-scale assaults against Boko Haram bands, sometimes pursuing them across the Nigerian border.[fn]Crisis Group interviews, vigilante leaders of Limani, Kerawa, Mora and Kolofata, Mora, October 2016; “Limani: 70 membres des comités de vigilance attaquent Boko Haram au Nigéria”, L’Oeil du Sahel, 3 May 2016.

Because the states pushed for formation of vigilantes, they have exerted a degree of oversight, each in conformity with its habits and capacities. In Borno state, the few CJTF selected for BOYES training went through a vetting process, with the support of state authorities and security forces, including background checks and medical screening. The CJTF, though in a somewhat piecemeal fashion, issued IDs and compiled membership lists that were made available to the authorities. All BOYES trainees and some other CJTF received uniforms. Cameroon also tried to register vigilantes, as it had done in previous instances.[fn]Crisis Group email, human rights worker who visited the CJTF vetting and registration centre in 2013, 8 April 2016. Seignobos, “Le phénomène zargina”, op. cit. Chad, with a weaker bureaucratic tradition, has relied much more on the chiefs, delegating selection, identification and control to them. In Niger, existing vigilante groups have registered their own members and given lists to the civilian and security officials.[fn]No ID cards seem to have been distributed. Crisis Group observations, Diffa region, October 2016.Hide Footnote

In all cases, oversight falls somewhere between local military commanders, the territorial administration (elected governors in Nigeria, the sous-préfets, préfets and governors appointed by the territorial administration or interior minister in Cameroon, Chad and Niger) and the local chiefs who answer to the local governments. In all four countries, vigilante leaders reported having the phone numbers of relevant military and civilian officials, and newly arrived officials quickly link up with them. In Cameroon and Chad, chiefs have played a major role in recruitment. In Cameroon, they sign IDs along with the sous-préfets and forward membership lists to the administration and security forces.

In Borno state, both governor and army seem directly involved, to the point where they appear to give orders to CJTF.[fn]“Boko Haram weakening, despite suicide bombings – Shettima”, op. cit.Hide Footnote CJTF leaders, however, now insist they are independent. Symbolically, they have removed reference on their most recent IDs to the 7th Army Division and floated new unit names, probably to avoid too explicit links to the security services and Borno state. Significantly, the designation Borno State Youth Vanguard (BSYV) has now been replaced by Borno Youth Association for Peace and Justice (BYAPJ). But “CJTF” has captured the imagination and often remains on their IDs along with the new acronym.[fn]Committees to supervise the CJTF were created by the chief of defence staff in 2014 and the Borno state governor in 2015 but do not seem to have been operational. Crisis Group interviews, CJTF leaders, Maiduguri, January 2017. For a sample of a CJTF ID, see “#FallenHero: Mustapha was the 03 Sector Chairman of CJTF in Borno RIJF”, www.insidearewa.com, 14 December 2016. CJTF has become so popular that other groups not fighting Boko Haram, for instance in Kaduna, have picked up the name.Hide Footnote

Attempts have been made to increase control over vigilantes, leading to some professionalisation.

In Borno state in particular, attempts have been made to increase control over vigilantes, leading to some professionalisation. The initial groups included many underaged youths, but CJTFs are less numerous, and leaders insist they mobilise only adults. This seems largely true, though children still act as informers or are part of crowds that occasionally rally behind vigilantes for arrests. There is also increasing use of women, who are better able to check and search women without creating too much tension in a context where women are playing a greater role in the insurgency. Women are also occasionally involved in patrol and combat roles in vigilante units.[fn]On the female part in the insurgency and female vigilantes, see Crisis Group Africa Report N° 242, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, 5 December 2016; also “Meet Aisha, a former antelope hunter who now tracks Boko Haram”, The Guardian, 8 February 2017. In a paradoxical confirmation of the patriarchal nature of societies in the Lake Chad basin, the female vigilante discussed in that piece derived her combat skills from her grandfather. In 2015, CJTF leaders reportedly admitted that children made up “nearly a quarter of the more than 10,000-strong” movement. Quoted in “The child soldiers fighting Boko Haram”, The Daily Beast, 3 July 2015.Hide Footnote

States have been cautious about weapons, equipment and training. Rather haphazardly, the civilian and military authorities, as well as non-state backers, have provided some non-lethal equipment, such as metal detectors, phones, radios and torchlights, as well as transportation ranging from four-wheel drive vehicles to bicycles. All have been wary of arming and training most vigilantes, in order to limit weapon proliferation in general and avoid creating what a Cameroonian officer called “uncontrollable militia”. That the Boko Haram-affected areas in all four countries are those with ethnic Kanuri concentrations has made the four cautious about arming that community.[fn]Crisis Group interviews, Cameroon, Chad, Niger, Nigeria authorities, September 2016-January 2017. On the states’ reluctance to arm vigilantes (and the vigilantes’ frustration), see, for instance, Ngala Killian Chimtom, “Cameroon: volunteer vigilance committees call for more help in combatting Boko Haram”, African Arguments, 23 December 2015. There is little doubt that Boko Haram has roots among the Kanuri, but it is not an exclusively Kanuri rebellion, and the movement has never claimed to fight for that community in particular, despite the assertions of some commentators. See, for example, “Fulani, Kanuri behind Boko Haram, Archbishop says in Jonathan’s presence”, Premium Times, 12 January 2015.
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In Maiduguri, the vigilantes initially used mostly sticks and cutlasses. As the CJTF expanded into rural areas, they carried traditional weapons such as bows and arrows, spears and “Dane guns” (locally manufactured rifles) or shotguns. In Borno state, only the sector commanders were permitted to own a modern weapon, though the army lent assault rifles to the CJTF for specific operations.[fn]Similarly, only the head of the Adamawa CJTF unit received a licence to buy a gun for self-defence. Crisis Group interviews, CJTF leader, Adamawa, 31 October 2016; CJTF, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote Cameroon does not officially allow vigilantes automatic weapons, though a few former soldiers who have joined the comités have kept their modern arms. In Niger, the few Peul and Arab vigilante groups reportedly have some automatic weapons, which many nomads obtain to protect their herds. The Adamawa hunters, who had their own weapons, were given ammunition and additional guns by state officials and local patrons.[fn]Crisis Group interview, official of Adamawa state hunters’ association, Yola, 30 October 2016.Hide Footnote Chad, more willing to rely on and trust traditional leaders, gave automatic weapons to chiefs and a dozen or so of their guards (the goumiers) in some threatened areas.

This reticence to provide weapons is resented. A CJTF leader, an ex-member of earlier, anti-banditry militias, complained they were only Yan Gora (people with sticks, in Hausa), a phrase Boko Haram used to mock them. A Cameroon vigilante leader similarly deplored that it would be difficult to “keep terrorists at bay” with their “rudimentary weapons”.[fn]Crisis Group interview, Diffa region, Niger, May 2016. Chimtom, “Cameroon: volunteer vigilance committees call for more help”, op. cit.Hide Footnote Throughout the region, there are indications that some vigilantes are buying weapons, taking them from defeated Boko Haram fighters and getting them from sympathisers in the security services.[fn]“Nigerian violence spawns homemade responses”, The Wall Street Journal, 25 June 2014; Crisis Group interview, official of hunters’ association, Yola, 30 October 2016.Hide Footnote

B. Resourcing for Vigilantes

The Lake Chad states struggle with a dilemma: formalising the vigilantes would enable greater oversight but also cost, money that could be applied to other pressing needs, not least the humanitarian catastrophe triggered by the insurgency. It might also raise expectations and feed a sense of entitlement that could prove unsustainable, as well as create incentives that encourage the formation of more groups. Indeed, some vigilantes have been calling for “a permanent mechanism to help [them] provide the basics for [their families]”.[fn]Cameroon vigilante leader quoted in Chimtom, “Cameroon”, op. cit.Hide Footnote Vigilantes, especially when they are high up in the hierarchy, often insist they are not paid for their service and have to spend their own money on duty.

A variety of support systems provision and compensate vigilantes. The 1,850 Nigerian CJTF members formally recruited in the BOYES program are an exception, as they receive 15,000 naira (about $50) monthly, plus some health coverage. In Adamawa, hunters received a small state salary only during the tense moments when they were most needed. Otherwise, vigilantes have received haphazard financial support, gifts in cash or kind from state officials, local authorities, politicians, businessmen and military commanders. In Borno state, CJTF members participating in intelligence meetings or going with the army on operations may get per diem or a share of spoils captured from Boko Haram suspects and camps. In IDP camps, they often get a special share of the incoming aid.

Communities used to provide for pre-Boko Haram vigilantes, sometimes raising money to pay small salaries or providing necessities in kind. This still happens, but there are reports that some vigilantes “beg” at checkpoints, where the voluntary nature of “donations” is open to debate. There also are reports of ad hoc, uneven assistance being given to the families of vigilantes killed in action. Communities have sometimes been left to fend for their own casualties.[fn]Crisis Group interviews, CJTF, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote

The same is true in the other three countries: vigilantes have been receiving some equipment and gifts of money and food from the presidency and military, as well as gifts in cash and kind from local notables and communities. Some form of “taxation” of communities has likewise been documented. In Cameroon, there have been several reports of Boko Haram’s loot being appropriated by the vigilantes, sometimes in association with the security forces.[fn]“Scandale autour du bétail saisi à Boko Haram”, L’Oeil du Sahel, 21 November 2016.Hide Footnote

C. The Vigilante Effect(s)

Assessing the vigilantes’ impact seems at first rather easy. In operational terms, there is little doubt they have been useful. Most soldiers, recruited from throughout their respective countries, often have little understanding of the local terrain (social or physical). Vigilantes have a better “sense of the normal and the abnormal” locally, which makes them apt to detect threats.[fn]Crisis Group, security expert, Maiduguri, 15 January 2017.Hide Footnote Many people insist that the military’s lack of local language skills is a big problem that has resulted in unnecessary casualties. In the Lake Chad basin’s varied geography, from the marshes of Lake Chad to the hills and caves in Gwoza and the Mandara regions, soldiers can have a hard time without local guidance. Local knowledge explains the contribution of the lightly armed hunters of Adamawa, when they faced a Boko Haram force comprised of many city dwellers.

Having witnessed the growth of Boko Haram groups in their communities, vigilantes often know some of the militants and their business partners, as well as who from their immediate environment is unexplainably absent. On many occasions, they have prevented suicide attacks or limited their impact by detecting suspicious characters early.[fn]In Cameroon, some vigilante units have a member endowed with charms and mystical preparation and tasked to run at and grab suicide bombers that have not been shot down. Crisis Group interviews, vigilante members, soldiers, local authorities, Mokolo, Tourou, Mora, Yaoundé, October 2016.Hide Footnote Overall, vigilantes have helped make the military response more likely to hit proper rather than collective targets. For all this, they have paid a price. The recent official toll for the Borno state CJTF alone was 600 dead.[fn]Crisis Group interview, CJTF officials, Maiduguri, 18 October 2016.Hide Footnote

Examining the broader impact brings more nuanced results. First, the decision by states to mobilise vigilantes has exposed them and their communities to Boko Haram retribution. As early as June 2013, a Boko Haram audio clip declared “an all-out war” on the youth of Maiduguri and Damaturu, “because [they] have formed an alliance with the Nigerian military and police to fight our brethren”.[fn]Audio clip, 18 June 2013, from Boko Haram spokesman Abu Zinnira quoted in “Civilian vigilante groups increase dangers in northeastern Nigeria”, IRIN, 12 December 2013. At one point, Boko Haram executed at roadblocks any male traveller from Maiduguri, to punish the city. Crisis Group interview, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote Boko Haram has launched many attacks on vigilantes, the traditional chiefs associated with them and their communities. It frequently used suicide attacks against CJTF groups and their markets, mosques and transport terminals. Much of the 2014-2015 peak in casualties was due to such retribution.[fn]See, for instance, “Boko Haram weekend killing spree leaves at least 40 dead in Borno villages”, Information Nigeria, 29 July 2013; and “Au Nigeria, ‘Boko Haram élimine des villages entiers suspectés d’avoir collaboré avec le pouvoir’”, Le Monde, 18 March 2014. On a recent attack on the home of the CJTF chairman in Kaleri, Mafa LGA, see “Boko Haram suicide bomber attack home of Civilian JTF commander”, Sahara Reporters, 25 January 2017. On the body count of Boko Haram victims in Nigeria, see Appendix C below.Hide Footnote There is evidence of extreme Boko Haram violence in response to vigilantism in the other three countries. In Niger for instance, the communities of Lamana and Ngoumao, among the few to have set up armed units, were brutally attacked in June 2015, and 38 villagers were killed.[fn]Crisis Group interviews, IDPs from Lamana and Ngoumao, Ngaroua IDP camp, October 2016; “Niger: attaques meurtrières de Boko Haram dans des villages isolés”, Radio France Internationale (RFI), 19 June 2015.Hide Footnote

Promotion of vigilantism was a principal driver that turned the conflict from an anti-state insurgency into a messy civil war.

Promotion of vigilantism was a principal driver that turned the conflict from an anti-state insurgency into a messy civil war, pitting Boko Haram against communities. Early on, a CJTF leader in Maiduguri noted: “We have crossed the Rubicon, and there is no going back. Boko Haram have declared war on us and even if we stop hunting them down, they will still come after us, so we have to fight to the finish”.[fn]“Civilian vigilante groups increase dangers in northeastern Nigeria”, IRIN, 12 December 2013.Hide Footnote This forced ever more people to pick a side, when many would have preferred not to get involved. In at least one case in a small Borno town, the local traditional leader opposed forming a vigilante unit, lest it lead to retribution. When some Boko Haram members came to threaten the community, he mockingly referred the population to the vigilantes, who could only flee and hide when the jihadists returned in force to kill suspected opponents and loot.[fn]Crisis Group interview, CJTF leader, Maiduguri, 14 January 2017.Hide Footnote

Forcing communities to pick a side may well have benefitted the states, as most seem to have favoured their governments. Vigilante mobilisation and Boko Haram reprisals have helped recreate a link between the security services and substantial portions of the population, particularly in Borno state. An observer noted that Cameroon troops no longer detain those who volunteer information, assuming a Boko Haram connection, a habit that would scare off potential informers.[fn]Crisis Group interview, NGO worker, Yaoundé, December 2016.Hide Footnote

Vigilantism has been a way for some civilians to regain a form of control in a situation of extreme uncertainty and powerlessness. The material benefits have mattered, but perhaps even more important than these occasional profits has been the relative protection from security-service suspicions that vigilante membership affords. Indeed, the groups grew when it became clear they had official support. In the uncertainty created by blunt, abusive counter-insurgency operations, an official ID or being on a list of approved members can mean appreciable protection, a modicum of security that vigilantes can hope to extend to their kith and kin. Affiliation with a vigilante unit can also importantly make travel through government-controlled areas safer.

Vigilantism, however, is not without problems. Cooperation with security forces is not easy: there is considerable mutual suspicion and accusations, particularly in Cameroon and Nigeria. Security sources say that some vigilantes double as Boko Haram agents or resell goods stolen by the jihadists. Several Cameroonian chiefs and comités de vigilance members, as well as the CJTF chairman of one of Maiduguri’s ten sectors (along with some military personnel), have been accused and arrested.[fn]Crisis Group interviews, local authorities, security forces and vigilante members of Amchidé, Kerawa, Limani, Fotokol, Far North, October 2016, January 2017; CJTF and civil society activists, Maiduguri, January 2017; “Cameroun: des membres de comités de vigilance complices de Boko Haram”, L’Oeil du Sahel, 7 December 2015.Hide Footnote Vigilantes also have occasionally accused the security services of double-dealing – selling weapons to Boko Haram, or being too lenient with suspects they handed over, sometimes releasing them within hours. In March 2014, CJTF captured five armed men in Maiduguri, whom the army later claimed were soldiers in civilian garb. This led to a clash, with angry youths chanting that “soldiers are the real Boko Haram; soldiers are masters of Boko Haram”.[fn]“Two killed, others injured in Civilian-JTF revolt against soldiers in Maiduguri”, Information Nigeria, 4 March 2014.Hide Footnote Two vigilantes were killed. At the least, this episode attests to a degree of mistrust between the army and some vigilantes.

The justice issue is particularly sensitive. Vigilantism, because it emerges from the weak state’s inability to maintain law and order and is frequently fed by a desire for revenge for personal losses, has a built-in bias for rough justice. There have been ample reports of abuses. In the CJTF’s early Maiduguri days, June-July 2013, several Boko Haram suspects were burned alive. The International Federation for Human Rights says “hundreds of summary executions” took place then. Subsequently, CJTF were reportedly involved, with the army, in rounding up and killing 600 prisoners who had escaped from the main military detention centre in Maiduguri, Giwa Barracks, in March 2014. According to one account, vigilantes paraded in the town of Biu in southern Borno in November 2014 with the heads of some 40 alleged Boko Haram militants on pikes. In June 2015, Amnesty International reported that Nigerian vigilantes and the army committed severe human rights violations, including torture and execution of Boko Haram suspects. CJTF officials admit to “tough measures” during interrogations.[fn]“Boko Haram hunters burn suspect alive in Maiduguri”, Daily Trust, 25 July 2013; “Nigeria. Les crimes de masse de Boko Haram”, International Federation for Human Rights, 10 February 2015, p. 9; “41 Boko Haram members beheaded in Biu after failed attack”, Daily Post, 31 October 2014; “Stars on their shoulders, blood on their hands. War crimes committed by the Nigerian military”, Amnesty International, June 2015. For another case, “How I escaped death in Maiduguri – Ex-Borno commissioner”, Vanguard, 25 March 2014. For a video account, see “Nigeria’s Hidden War: Channel 4 Dispatches”, Channel 4, 18 August 2014. CJTF officials denied their members were involved. Crisis Group interviews, January 2017; Maiduguri, 18 October 2016.Hide Footnote

Some observers suggest that the security services, particularly in Nigeria, have delegated suspect interrogation to vigilantes because of language skills and to keep as clean a human rights record as possible. CJTF says otherwise and seems to defer to the military on summary executions. In 2014, a CJTF reportedly knew it could not “render justice themselves”, so took suspects to the barracks, “where soldiers kill[ed] them”. A CJTF leader mentioned in an interview that he had handed over to the army his own nephew, who he knew was a jihadist militant, and that it had (rightly) executed him.[fn]Crisis Group interviews, human rights experts, Abuja, January 2017; CJTF, Maiduguri, January 2017; “Nigeria – La communauté se retourne contre Boko Haram”, IRIN, 11 August 2014; “Inside the vigilante fight against Boko Haram”, The New York Times, 5 November 2014.Hide Footnote

Several interviewees mentioned that some CJTF members were “pompous”, hinting that they derived an undue sense of self-importance and impunity from their power. Vigilantes also have engaged in other abuses, including sexual violence and extortion. Herdsmen in particular, as they circulate in the bush with valued cattle, have been targets. There are reported cases of vigilantes levelling false accusations against persons with whom they have personal feuds.[fn]Crisis Group interviews, NGO protection officer, Diffa, 14 October 2016; civilians, Maiduguri, January 2017; “Boko Haram: faut-il renoncer aux groupes d’autodéfense?”, Journal du Cameroun, 5 August 2016.Hide Footnote Human rights organisations have noted how those with a bit of power in IDP camps demand sexual services or money in exchange for favours, including the right to leave the camps or build a house there.[fn]Nigeria: Officials Abusing Displaced Women, Girls. Displaced by Boko Haram and Victims Twice Over”, Human Rights Watch, October 2016.Hide Footnote These include the CJTF, though a human rights specialist said that because vigilantes are usually from the IDP communities, they are somewhat less prone to commit abuses. In one instance at least, IDPs in a camp fought abusive vigilantes.[fn]Crisis Group interview, Maiduguri, 13 January 2017. “Boko Haram still controls Abadam, Mobbar in Borno –IDPs”, Daily Post, 22 January 2016.Hide Footnote

CJTF leaders assert that an organisation was needed precisely to curb abuses and insist they put in place a structure to monitor behaviour, with provosts and a disciplinary committee chaired by a member who is a lawyer. Sources verified that they suspended or dismissed several members and referred others to the police. The leaders also say civilians have filed abuse charges against a dozen members, though Crisis Group was unable to confirm this. Some CJTF leaders have received instruction in international humanitarian law. There is some understanding among the vigilantes and their state and army partners that abuses can reduce the efficiency of a mobilisation. The replacement of rough justice mobs by partly-professionalised vigilantes and recruitment of female vigilantes are attempts to address these concerns. It seems that community pressure is an important form of control, which is why in Maiduguri (after initial abuses) it was quickly decided that vigilantes would operate close to their neighbourhoods, where they would know and be known by people.

There is evidence the human rights situation has improved somewhat under President Buhari, for a variety of reasons.[fn]eyond Buhari’s attitude, other factors include military commanders’ realisation they are under international scrutiny for possible war crimes, better organisation and oversight of the CJTF and decline in Boko Haram threats and violence as it was driven farther from Maiduguri.Hide Footnote International human rights organisations and civil society activists report changes in Maiduguri, including in the main military detention centre, Giwa Barracks.[fn]Crisis Group interviews, human rights experts and civil society activists, Maiduguri and Abuja, January 2017.Hide Footnote International focus on sexual and gender-based violence in IDP camps led to several arrests in December 2016 in Maiduguri, including of two CJTF members. But there is not much solid evidence to suggest vigilantes are often held accountable for human rights violations. Little is known about what goes on during operations in remote territory or the impact of any abuses on local communities and vigilante relations with Boko Haram or the state. Nevertheless, the bottom line for many civilians seems to be that vigilantes have done more good than harm.[fn]“Ten suspects arrested in connection with IDP sexual abuse scandal”, Sahara Reporters, 6 December 2016. Crisis Group interviews, civil society officials, traders, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote

IV. The Possible Risks Ahead

Vigilantism is a symptom of the weaknesses of the Lake Chad states, especially their disappointing delivery of security and law and order. Almost as soon as vigilante groups formed, especially in Nigeria, a debate began on the risks they could pose for the future.[fn]See, for instance, “Civilian vigilante groups increase dangers in northeastern Nigeria”, IRIN, 12 December 2013.Hide Footnote State and security services understand some of these, as exemplified by caution over providing weapons, attempts at screening and the strong Nigerian army oversight of the CJTF. But the Lake Chad states have often struggled to control the risks resulting from reliance on vigilantes to fight Boko Haram. All these risks are more acute in Nigeria, where the conflict has been most intense, vigilantes are more numerous and active and the state faces bigger challenges and the difficulties of policymaking in a federal system.

A. The Handling of Claims

One of the most significant issues may be the handling of vigilante claims for service and sacrifice, particularly when economies are struggling at both national and local levels. The conflict has devastated the interlinked Lake Chad regional economy. Trade in cash crops is banned or severely depressed (often intentionally by the military to prevent Boko Haram from taxing it); many traders have fled, fighting has destroyed much of the physical and social infrastructure, and agricultural production is extremely low. Massive displacement has triggered a humanitarian disaster, especially in Borno state. All this makes it harder to address vigilantes’ demands.

Some vigilantes joined not only for protection or short-term material benefits, but also for the rights and prospects they felt membership opened for future state rewards. Many have post-war jobs, scholarship or demobilisation money in mind. Some CJTF members mention the Niger Delta Presidential Amnesty Program, under which insurgents were pardoned, put on the government payroll and given vocational training or education: “These rebels get something, so what should we get, we who have fought for the state?”[fn]Crisis Group interview, CJTF, Maiduguri, 12 January 2017. The Amnesty Program was set-up by President Umaru Yar’Adua in 2009. Due to end in 2015, it was extended to 2017.Hide Footnote Some vigilantes view their service explicitly as an advance against an expected reward. Through cooperation with the security services, particularly in Nigeria, vigilantes have become de facto apprentices, a classic path to a job, including a state job, in West African societies.

Vigilante leaders have sometimes been quite outspoken about their expectations from and frustration with the state, and some political leaders have begun to respond. The BOYES program was one such response. The Borno State Vigilantism and Youth Empowerment Agency Law voted in May 2015 was another, and in April 2016, Borno state Governor Shettima announced a program to create 20,000 jobs for CJTF members. In Borno, the army and DSS have absorbed 280 vigilantes into their ranks, but the actual demobilisation programs are only at the planning stage, which makes sense given the persisting security risks.[fn]Crisis Group interview, CJTF leaders, Maiduguri, 18 October 2016; “They’re defeating Boko Haram but are they Nigeria’s next security threat?”, IRIN, 22 August 2016.Hide Footnote

One of the tricky aspects in handling claims is their administration. There are several instances where previous rewards and incentives, for instance inclusion in the BOYES program, have created strong tensions and competition among vigilantes, with accusations of nepotism and favouritism. Denouncing how some leaders have gotten rich, secured homes in government housing projects or “privatis[ed]” cars, some vigilantes insist they have left the movement, refuse to register and will not become involved in an eventual demobilisation program.[fn]Crisis Group interviews, academic and CJTF, Maiduguri, 14 January 2017; vigilantes and state officials, Maroua, Mokolo, and Mora, October 2016.Hide Footnote The handling of vigilantes is even more important at a moment when states are pondering programs to encourage Boko Haram members to “exit”.[fn]Niger, Chad and Nigeria have all set up programs, though their functionality is not always easy to assess.Hide Footnote Several vigilantes expressed displeasure about these, some asserting bluntly that death should be the only way out.[fn]Crisis Group interviews, CJTF, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote  This attitude is fed by vigilantes’ security concerns and memories of Boko Haram violence, but also by their sense of entitlement.

B. From Vigilantes to Political Thugs, Mafias or Ethnic Militias

Vigilantism’s downside and risks are well-known in Nigeria, where groups such as the Bakassi Boys and the Oodua People’s Congress have turned into major political forces in other regions.[fn]Crisis Group Report, Nigeria: Want in the Midst of Plenty, op. cit., pp. 27-28.Hide Footnote There are various ways in which vigilante groups can evolve, even as the situation which has given rise to them fades away – and the Boko Haram threat is still far from that.

The first risk, politicisation of vigilantes, notably around elections, is particularly acute in Nigeria, because votes for governors, who control opaque budgets funded by enormous oil revenues, can be extremely competitive and violent.[fn]Governors also get a “security vote” from the federal government, an undisclosed, unaccounted monthly transfer of money they can use as they want, ostensibly for public safety. Obiamaka Egbo, Ifeoma Nwankoby, Josophat Onwumere and Chibuike Uche, “Security votes in Nigeria: Disguising stealing from the public purse”, African Affairs, vol. 111, no. 445 (2012), pp. 597-614.Hide Footnote Gangs of thugs hired to attack opponents’ supporters and to provide security are common. Indeed, Borno ex-Governor Ali Modu Sheriff relied on a vigilante group, ECOMOG (named after the West African peacekeeping force), for his 2003 campaign. Some analysts argue that soon after his victory, he let most go and that some later turned to Boko Haram in disappointment. An internal source reported that when the CJTF formed, a number of ECOMOG thugs still backing Sheriff joined, but CJTF leaders prevented them from rising in the ranks, fearing they were political proxies.[fn]Crisis Group interview, CJTF, Maiduguri, January 2017; “Boko Haram: les monstres de Maiduguri”, Le Monde, 23 June 2014.Hide Footnote

Whether this is an indication of the CJTF’s neutrality or their own politicisation is open to interpretation. Some observers suspect current Borno Governor Shettima’s BOYES program is partially political clientelism, an attempt to turn the vigilantes into a political network using counter-insurgency funding. At least one episode suggests the vigilantes’ political potential: in 2013, CJTF burned the house of the Borno state chairman of the All Nigeria Peoples’ Party (ANPP), alleging he supported Boko Haram, but some suspect this had to do with an internal ANPP feud.[fn]Crisis Group interview, civil society official, Maiduguri, January 2017. “Our chairman is not a Boko Haram sponsor – Borno ANPP”, Premium Times, 5 July 2013; “Borno ANPP officials disown state chairman”, Daily Trust, 12 July 2013. Shettima was a party member at the time.Hide Footnote During the 2015 election campaign, many CJTF were seen at rallies of the All Progressives Congress (APC), Shettima’s current party. It is not clear how much control he has over the CJTF, but throughout the Lake Chad region politicians on all sides are keen on cultivating relations with these groups.

Vigilantism has potential to feed ethnic or ethno-religious cleavages, because its focus is the defence of a specific local community.

Vigilantism has potential to feed ethnic or ethno-religious cleavages, because its focus is the defence of a specific local community. In the Cameroon locality of Amchidé, for instance, the initial comité de vigilance was controlled by Christians and harassed Muslims. It was eventually dissolved by the authorities and replaced by a mixed comité.[fn]Crisis Group interview, vigilantes, Amchidé, March 2016; vigilantes and state officials, Mora, October 2016. For examples from other parts of Nigeria, see Harnischfeger, “Ethnicity, Religion”, op. cit.Hide Footnote

Vigilantism is often also in an ambivalent relationship with the established orders of chiefdom and patriarchy, particularly in rural areas. It can cut both ways, sometimes revalidating “decentralised despotism”, a two-tier state system whereby peripheral areas, usually rural, are governed on the cheap, through delegation to chiefs with dubious claims to legitimacy and fitness to rule.[fn]Decentralised despotism” is a phrase borrowed from Mahmood Mamdani, Citizen and Subject: Contemporary Africa and the Legacy of Late Colonialism (Princeton, 1996).Hide Footnote At other times, it can give some autonomy to the young men (and occasionally women) who are the muscle of the vigilante forces.

Finally, if vigilantes are not disbanded, they can become mafias that turn to protection rackets and organised crime. The question is what happens when those who have become accustomed to receiving salaries or “gifts” react when these cease. This is not a new phenomenon in the Lake Chad basin, where the distinction between vigilantes, regular security force members and bandits or rebels can be fluid. Some vigilantes have already been using their relative impunity to engage in crime, from small-scale drug trafficking to resale of stolen goods.[fn]Janet Roitman, Fiscal Disobedience: An Anthropology of Economic Regulation in Central Africa (Princeton, 2005); Debos, Living by the Gun, op. cit. Crisis Group interviews, CJTF and CSO officials, Maiduguri, January 2017.Hide Footnote

V. Marching on with Vigilantes

Given vigilantism’s size, the persistent insecurity and security forces’ overstretch, notably in Nigeria and Cameroon, neither neglect nor suppression is feasible.

A. In the Short Term, Improving Accountability

Niger’s choice to use vigilantes relatively modestly as surveillance networks is predicated on the ability of its regular forces more or less to keep Boko Haram at bay. This in turn has been possible in part because the jihadists’ assault has come later and been less intense, and because, having largely abandoned its portion of Lake Chad, the country’s remaining area is more easily watched. These conditions may well be changing, as Barnawi’s Boko Haram faction appears to be gathering strength on Lake Chad and along the Komadugu River, which delineates the eastern Niger-Nigeria border.[fn]A Crisis Group report on Boko Haram in Niger is forthcoming.Hide Footnote That there is now a full-fledged vigilante force in Toumour and some other sites may be a sign of the times.

Oversight and accountability improvements are much needed. The institutional mechanisms created by the Borno state CJTF, with provosts and a disciplinary committee, are welcome and could be improved and replicated elsewhere. It also would be useful to show that vigilantes are held accountable by making information publicly available on cases and decisions submitted to the committee, perhaps by a yearly report and periodic engagement with human rights entities.

In any case, the courts must examine allegations of grave human rights violations by vigilantes. Governments should devise a legal framework for their operations that holds members explicitly accountable, and the security services should give vigilantes instruction on human rights and legal obligations along with such practical skills as demining and intelligence work.[fn]The International Committee of the Red Cross (ICRC) might supplement legal training.Hide Footnote The Lake Chad countries should acknowledge a responsibility to those they mobilise. Among other things, they should make sure all vigilantes have access to functional communication networks and can call in regular troops promptly when needed.

B. Symbolic and Material Rewards

There is need to acknowledge, including in national media, the effort vigilantes make. In societies where ethnicity can be very political, and the communities most affected by Boko Haram have come under suspicion as a whole, skilful promotion of some exemplary vigilante figures would be a good way both to recognise their commitment and courage and to contain stereotyping that links certain ethnic groups to Boko Haram.

Symbolic rewards also matter. Ceremonies, medals and diplomas have become standard and have some impact. Honouring those killed or maimed in association with some material attention to their families would also help, but action on this count has been too haphazard. Disbanding vigilante groups should be linked with some gainful sustainable employment and be supported by donors. If this is not fully practical, perhaps a distinction could be made, particularly in Borno state, between those who have stayed local and for whom militia service has been just one aspect of continuing lives, and those who have been displaced or chosen to move and become security-force auxiliaries. For those who have stayed in their community, governments, with donor help, should plan on some sort of association (as paid labour or staff) with the rehabilitation of damaged infrastructure that is featured in all post-conflict plans.

National security is the sector most often mentioned by vigilantes themselves with regard to jobs after their groups are disbanded. Nigeria has already taken small steps. This should only apply to a small fraction of vigilantes, however, because normal educational requirements need to apply so as to avoid further weakening the security institutions. This is particularly the case in Nigeria, where the constitution requires a balance between communities in public recruitment, according to the principle of the country’s “federal character”.[fn]On this issue, see, for instance, Abdul Raufu Mustapha, “Institutionalising ethnic representation: How effective is the Federal Character Commission in Nigeria?”, Centre for Research on Inequality, Human Security and Ethnicity (CRISE) Working Paper no. 43, June 2007.Hide Footnote To make it acceptable that not everyone can be taken, recruitment has to proceed in as transparent a manner as possible.

For the bulk of vigilantes, demobilisation must be carefully planned, with grants to help them go back to their occupations, finish education or develop businesses. Such programs are never fully successful, but they help motivate returns to normal lives. It is the least the countries can do, and partners should assist. It would also help kick-start a regional economy that is in ruins.

C. In the Long Term, Rethinking Community Policing

Throughout the Lake Chad basin, police are largely or exclusively national. Nigeria’s federal police is a dysfunctional, often brutal force, one reason why vigilantes have formed in the first place and Boko Haram has appeared. Some have suggested recreating local forces as a solution.[fn]For an analysis that views local police as an alternative to vigilantes, see Peter Ekeh, “A Review of HRW’s and CLEEN’s Report ‘The Bakassi Boys: The Legitimization of Murder and Torture’. On State Sponsored Vigilante Groups in Nigeria”, www.waado.org, 27 May 2002.Hide Footnote Given how tense state politics has become in Nigeria, a full-fledged police force at the governor’s command would be risky. At least as far as Borno state is concerned and given the likely continuation of some form of jihadist activity and rural unrest, it would make sense to create a federal body of auxiliaries under the army, State Security Service, Nigerian Security and Civil Defence Corps (NSCDC) or the mobile police to accommodate a portion of the CJTF, notably those with weapons training. Transparent recruitment is essential, and provision should be made for their potential integration, if they meet educational requirements and are retrained. This breach of the principle of Nigeria’s “federal character” would need national assembly approval.

With the help of local civil society organisations, other selected vigilantes might be retrained and redirected toward reporting and early-warning mechanisms linked to both the police and civil society organisations. This would build usefully on the fact that, particularly in rural areas, vigilantes have become important connectors to the state.

D. For a Reasoned Disarmament

The proliferation of weapons in the Lake Chad basin is part of the structural problems that have fed instability and allowed Boko Haram, at least initially, to portray itself as a provider of (religious) law and order. A disarmament program is necessary. States are already calling for it and have restricted access to gun licences in conflict areas. However, not all guns are the same. The program should be limited to functional automatic weapons and not spend money on decommissioning hunting rifles and locally produced guns, which are easily replaced and less lethal.

VI. Conclusion

Vigilantes have been essential in turning back the Boko Haram tide, but the jihadist group remains resilient. As the conflict continues to evolve, so will vigilantes. They are enmeshed with high politics, particularly in Nigeria, and local intercommunal relations, business operations and chiefdoms. Vigilantism is as much a long-term symptom of state weakness in the Lake Chad basin as a short-term solution to it. To address the drivers of armed extremism, Lake Chad countries must return state presence to the region, not least by reintroducing accountability and law and order. As part of this process, the CJTF and comités de vigilance will need either to be slowly disbanded or formalised and regulated. Getting relations and expectations right with their members should be an urgent aspect of rebuilding security in the region.

Dakar/Nairobi/Brussels, 23 February 2017

Appendix A: Map of the Lake Chad Basin

Map of the Lake Chad Basin Mike Shand/International Crisis Group, 2017

Appendix B: Glossary

ANPP: All Nigeria Peoples’ Party

APC: All Progressives’ Congress

BOYES: Borno Youths Empowerment Scheme

BSYV: Borno State Youth Vanguard

BYAPJ: Borno Youth Association for Peace and Justice

CJTF: Civilian Joint Task Force

CLEEN: Centre for Law Enforcement Education

HRW: Human Rights Watch

IDP: Internally Displaced Person

JTF: Joint Task Force

LGA: Local Government Area

NSCDC: Nigerian Security and Civil Defence Corps

SSS: State Security Service

Appendix C: Number of People Killed by Boko Haram 2013-2016

Number of People Killed by Boko Haram 2013-2016 References: Realtime 2016 All Africa File and Version 6 (1997-2015) dataset. Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), 2016; “Global Terrorism Index 2015. Measuring and Understanding the Im-pact of Terrorism”, Institute for Economics and Peace

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