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Boko Haram au Tchad : au-delà de la réponse sécuritaire
Boko Haram au Tchad : au-delà de la réponse sécuritaire
People from the Nigerian town of Malam Fatori and its area pass by a car with Chadian Gendarmes (in uniform) as they flee Islamist Boko Haram attacks to take shelter in the Niger's town of Bosso secure by Niger and Chad armies, on May 25, 2015. AFP/Issouf

Boko Haram au Tchad : au-delà de la réponse sécuritaire

Depuis 2015, le conflit entre Boko Haram et l’armée tchadienne déstabilise la région du lac Tchad, à l’Ouest du pays. Face à la résilience du mouvement insurrectionnel, le gouvernement doit aller au-delà de l’approche militaire et relancer les échanges économiques, améliorer les services publics, et élaborer des programmes de réinsertion des démobilisés.

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Synthèse

Depuis début 2015, les attaques du groupe jihadiste nigérian Boko Haram ont tué plusieurs centaines de personnes au Tchad, en ont déplacé plus de 100 000 et ont fortement affecté l’économie régionale du bassin du lac Tchad. La violence a culminé en 2015, avec des attentats-suicides dans la capitale et la région du Lac, et a décliné depuis. L’engagement militaire du pays et son rôle dans la lutte contre le terrorisme – autour du lac Tchad et ailleurs dans la région – ont apporté des gains diplomatiques significatifs, comme la toute récente nomination du ministre des Affaires étrangères Moussa Faki à la présidence de la Commission de l’Union africaine. Mais le risque sécuritaire n’a pas disparu. Pour faire face à cette menace continue tout en répondant aux besoins de la population, les autorités tchadiennes doivent s’appuyer sur le relatif succès de la coopération sécuritaire régionale, mais aussi commencer à inclure une plus grande composante civile dans leur approche, jusqu’à présent fortement militarisée, élaborer un programme de développement économique plus cohérent et mieux prendre en charge les anciens membres de Boko Haram.

L’impact de Boko Haram dans le pays s’est surtout fait sentir aux alentours du lac Tchad, dont une partie importante se trouve en territoire tchadien. Les activités agricoles, d’élevage et de pêche rendent prospère l’économie de la région, et attirent des migrants de toute la zone du Sahel, ce qui crée des tensions pour le contrôle des ressources. Boko Haram a su tirer profit de la géographie du lac, en particulier de son labyrinthe d’îles, pour y trouver refuge. L’influence culturelle et religieuse de l’état nigérian du Borno, d’où le groupe jihadiste est originaire, a facilité sa pénétration et il a pu mobiliser en manipulant des tensions communautaires qui agitent la région depuis de nombreuses années.

La présence de Boko Haram du côté tchadien du lac a tout d’abord été limitée. Mais la violence s’est rapidement intensifiée en 2015, en partie en réaction à l’intervention des forces tchadiennes dans les Etats voisins. Deux attentats-suicides dans la capitale N’Djamena et de nombreuses attaques contre des villages et des postes militaires ont suivi. La violence, qui n’a jamais atteint les niveaux enregistrés au Nigéria, au Cameroun et au Niger, a diminué début 2016. Cela s’est accompagné d’une vague de redditions de membres de Boko Haram dans la seconde moitié de l’année, mais qui n’a apparemment concerné que peu, voire aucun, des membres du noyau dur. Les attaques ont cependant continué tout au long de 2016, démontrant la résilience et l’adaptabilité du groupe jihadiste. 

La violence déclenchée par Boko Haram avait déjà fait, début 2017, plus de 100 000 déplacés internes et 7 000 réfugiés sur le sol tchadien. En 2015, cette situation a intensifié d’anciens antagonismes entre communautés et rendu plus difficile la gestion des conflits au niveau communautaire. Plusieurs chefs traditionnels ont été  pris entre deux feux. Certains ont été mis sous pression par les autorités nationales, d’autres ont été accusés de complicité ou ont été victimes d’attaque ciblées de Boko Haram et l’un d’entre eux a même été assassiné. Par ailleurs, la stigmatisation de certains membres de l’ethnie buduma, accusés d’être en collusion avec le groupe jihadiste, a été forte mais a diminué depuis que les violences ont décliné.

La réponse des autorités tchadiennes a avant tout été militaire, tant autour du lac qu’à travers des interventions dans les pays voisins. Un état d’urgence a été imposé en novembre 2015 et renouvelé plusieurs fois depuis, et l’administration a été en partie militarisée. De nombreux membres présumés de Boko Haram qui avaient été faits prisonniers sur le sol tchadien ont été emprisonnés pendant de longues périodes en l’absence de procès. Des comités d’autodéfense ont été créés et ont joué un rôle important dans la lutte contre le groupe jihadiste. Mais la réponse résolument sécuritaire a eu un coût, notamment en restreignant la liberté de mouvement d’une population traditionnellement très mobile et fortement dépendante du commerce transfrontalier.

Alors que la première phase de la nouvelle offensive militaire des armées de la région (l’opération Rawan Kada) vient d’être lancée, les risques d’infiltration et de recrudescence des attaques sur le territoire tchadien sont réels. Un attentat ou une attaque de grande envergure pourraient agir comme un déclencheur et générer, comme en 2015, des phénomènes de stigmatisation, notamment à l’encontre de la population buduma. Jusqu’ici, les autorités tchadiennes n’ont réussi ni à définir les contours d’un véritable projet pour le lac, ni à accroitre le périmètre d’actions civiles de l’Etat dans la zone. Une nouvelle stratégie de développement qui prenne en compte les besoins de la population du lac Tchad, au-delà de la lutte contre Boko Haram, doit être mise en œuvre.

La diminution de la menace que représente Boko Haram est étroitement liée aux politiques menées par les pays voisins, en premier lieu le Nigéria. Au Tchad, et en particulier dans la région du Lac, un certain nombre de mesures peuvent cependant être adoptées pour l’endiguer :

  • Les autorités tchadiennes sont mal équipées pour la prise en charge des membres présumés de Boko Haram qui se sont rendus ou ont été capturés. Un processus d’identification doit être initié pour distinguer les véritables membres de ceux qui sont restés en marge du groupe ou n’y ont pas du tout été associés. Ces derniers devront être libérés et être intégrés dans de larges projets de développement communautaires s’adressant aux jeunes. Comme récemment le ministère de l’Intérieur du Niger voisin, les autorités tchadiennes devraient mettre au point un document-cadre qui définisse les conditions de prise en charge des personnes qui se sont rendues et le communiquer à leurs partenaires internationaux.
     
  • Afin d’encourager les redditions, de contrer les messages radicaux violents, d’améliorer la communication des autorités et de permettre à la population locale d’exprimer ses préoccupations, les radios communautaires devraient être soutenues et développées. La plupart opèreront avant tout au niveau local, mais il serait utile d’envisager le développement de radios communautaires capables de couvrir toute la région du Lac afin de refléter pleinement la diversité et le degré d’intégration des populations. De telles radios, qui pourraient s’appuyer sur les initiatives existantes dans les pays voisins, devront diffuser leurs programmes dans un large éventail de langues locales et nationales, et inclure des messages de sensibilisation sur la prévention des conflits, des appels à se rendre adressés aux membres de Boko Haram et d’autres informations qui intéressent directement les habitants du lac telles que les prix du bétail.

Afin de contrebalancer cette approche sécuritaire dans la région du Lac et de répondre aux besoins d’une population affectée par la violence et les déplacements, notamment par le biais de meilleures stratégies de développement à plus long terme :

  • L’approche militaire doit être progressivement revue pour inclure une plus grande dimension civile et éviter une militarisation de la région sur le long terme, en associant davantage les autorités civiles locales aux décisions stratégiques et en développant une meilleure couverture administrative pour réactiver les services sociaux et s’assurer que les besoins de la population sont bien pris en compte. Afin d’encourager les fonctionnaires à travailler dans la région, un système temporaire de primes pourrait être envisagé. D’autres mesures de soutien aux initiatives communautaires en faveur de la cohésion sociale devraient être prises.
     
  • Les autorités tchadiennes devraient proposer des options politiques claires sur le devenir du lac. Elles devraient soumettre un plan de développement à moyen et long termes pour la région du Lac, en collaboration avec les bailleurs de fonds et en consultation avec la population locale. Ce programme devrait tenir compte des besoins d’une population particulièrement mobile.
     
  • Le risque de polarisation financière sur le lac au détriment d’autres régions ne doit pas être négligé. Le Tchad est un pays très pauvre aux multiples situations de précarité. Il convient donc de rééquilibrer le portefeuille de projets pour ne pas délaisser d’autres régions négligées.
     
  • Les efforts bienvenus des bailleurs visant à lancer de nouveaux projets de développement dans la région doivent tenir compte des risques liés à l’injection d’importantes sommes d’argent pour ne pas renforcer certains facteurs de crise. Dans un premier temps, les agences de développement devraient financer une large étude socio-anthropologique afin de comprendre les logiques de mobilité de la population, la structure des ménages et d’examiner les modes possibles de participation des communautés locales aux programmes de développement.
     
  • Les autorités tchadiennes devraient substituer aux politiques actuelles qui entravent les activités économiques autour du lac une politique d’encadrement, de protection et de relance de l’économie régionale. La réouverture d’un canal commercial sécurisé entre le Tchad et le Nigéria faciliterait les échanges entre les deux rives du lac et améliorerait ainsi les conditions de vie de la population.

Nairobi/Bruxelles, 8 mars 2017

I. Introduction

Au lendemain de l’élection présidentielle d’avril 2016 et de la reconduction d’Idriss Déby pour un cinquième mandat, le Tchad occupe aujourd’hui une place stratégique dans la lutte contre le terrorisme en Afrique. Avec l’élection à la tête de la Commission de l’Union africaine de son ministre des Affaires étrangères, Moussa Faki, le 31 janvier 2017, le régime tchadien récolte les fruits d’une diplomatie militaire active qui l’a conduit à intervenir dans de nombreux pays étrangers, y compris, depuis début 2015, contre le groupe jihadiste Boko Haram.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°233, Tchad : entre ambitions et fragilités, 30 mars 2016.Hide Footnote

Pourtant, il fait toujours face à d’importants défis : une crise économique et financière majeure résultant à la fois de la chute des cours du pétrole et de la perturbation des échanges commerciaux avec le Nigéria et le Cameroun ; une absence d’alternance démocratique et le risque d’une crise de succession à venir ; et des menaces sécuritaires renouvelées à ses frontières (anarchie dans le Sud de la Libye qui a récemment incité les autorités tchadiennes à fermer leur frontière au Nord, dégradation de la situation en République centrafricaine (RCA) et problèmes persistants au Darfour).[fn]« Le Tchad annonce la fermeture de sa frontière avec la Libye », Radio France Internationale (RFI), 6 janvier 2017.Hide Footnote

Par ailleurs, à la suite de l’intervention de son armée contre Boko Haram dans les pays voisins, le Tchad est lui-même confronté aux attaques terroristes du groupe jihadiste sur son sol, causant la mort de nombreux civils à N’Djamena et sur les îles et rives du lac Tchad et entrainant d’importants déplacements de populations. Bien que le nombre d’attaques ait très fortement baissé en 2016 au Tchad, la menace que représente Boko Haram est évolutive et s’inscrit certainement dans la durée. Le groupe terroriste a prospéré sur des problèmes structurels profonds au Nigéria. Leur traitement prendra du temps et les régions périphériques du Borno resteront longtemps vulnérables.

Dans ce rapport, Crisis Group ne propose pas une analyse de la structure, de la direction ou des moyens de Boko Haram, mais tente de décrypter les facteurs qui ont facilité la propagation des activités du groupe jihadiste au Tchad, notamment en analysant les caractéristiques historiques, culturelles et économiques de la zone du lac, et de comprendre l’impact des activités du groupe et de la réponse de l’Etat sur les communautés qui y vivent.[fn]Pour plus d’informations sur Boko Haram, voir « Comprendre Boko Haram », Afrique contemporaine, no. 255 (2015/3) ; Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « A Sectarian Jihad in Nigeria: The Case of Boko Haram », Small Wars & Insurgencies, vol. 27, no. 5 (2016), p. 878-895 ; Andrew Walker, “Eat the Heart of the Infidel”: The Harrowing of Nigeria and the Rise of Boko Haram (London, 2016) ; et les rapports Afrique de Crisis Group N°216, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, 3 avril 2014 ; et N°168, Northern Nigeria: Background to Conflict, 20 décembre 2010.Hide Footnote Enfin, il formule des recommandations pour substituer à une réponse principalement militaire une stratégie de stabilisation. Fondé sur des recherches menées lors de visites dans la région du lac Tchad et à N’Djamena en 2015 et 2016, ce rapport fait partie d’une série de publications de Crisis Group sur la menace jihadiste dans le Sahel et le bassin du lac Tchad.[fn]Voir le briefing Afrique de Crisis Group N°120, Boko Haram sur la défensive ?, 26 mai 2016 ; et les rapports Afrique de Crisis Group N°241, Cameroun : faire face à Boko Haram, 16 novembre 2016 ; N°242, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, 5 décembre 2016 ; N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 février 2017 ; et N°245, Le Niger face à Boko Haram : au-delà de la contre-insurrection, 27 février 2017.Hide Footnote

See Crisis Group Africa Briefing N°120, Boko Haram on the Back Foot?, 4 May 2016; and Crisis Group Africa Reports N°s 241, Cameroon: Confronting Boko Haram, 16 November 2016; N°s 242, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, 5 December 2016; N°s 244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 February 2017; and N°s 245, Le Niger face à Boko Haram: au-delà de la contre-insurrection, 27 February 2017.Hide Footnote

II. Le lac Tchad : un terrain fertile pour Boko Haram

Au Tchad, à l’exception des deux attentats spectaculaires perpétrés à N’Djamena en 2015, les attaques et les recrutements de Boko Haram ont principalement visé la région du Lac. Tirant profit de l’histoire, de la géographie physique et humaine et du dynamisme économique de cet univers lacustre particulier, le groupe jihadiste y a trouvé, comme d’autres avant lui, à la fois un refuge face à la pression des armées de la région et une manne financière. Boko Haram a aussi su mobiliser des soutiens, souvent occasionnels, au sein de communautés parfois en concurrence et historiquement résistantes aux tentatives d’encadrement politique extérieur.[fn]Christian Seignobos, « Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », Afrique contemporaine, no. 255 (2015/3).Hide Footnote La proximité géographique, linguistique, religieuse et culturelle avec la région nigériane du Borno, qui attire chaque année une forte immigration tchadienne, a facilité les recrutements et le déplacement du conflit sur les rives du Tchad. On verra cependant dans les prochains chapitres que la réponse militaire des Etats de la région mais surtout l’absence d’une vraie assise sociale du groupe au Tchad a limité cette expansion.

A. Une histoire de peuplement complexe

Souvent abordé sur le thème du réchauffement climatique, le lac Tchad fait face à une nouvelle menace et est devenu le théâtre d’un conflit entre Boko Haram et les Etats riverains, qui prend en étau les populations. L’histoire du peuplement de cette zone aide à comprendre l’implantation du groupe jihadiste.[fn]Ségolène Royal, ministre française de l’Environnement, a signé le 28 janvier 2017 une convention pour la réhabilitation et la restauration des écosystèmes du lac Tchad et annoncé une aide d’un million d’euros pour le reboisement des alentours du lac. « Tchad : une convention pour la sauvegarde du lac Tchad », RFI, 29 janvier 2017.Hide Footnote Au fil du temps, le lac est passé d’un espace de conquêtes à une région d’accueil des migrants économiques et climatiques et a parfois été investi par des insurrections armées.

Historiquement, le bassin du lac Tchad, au sens large et multinational, a fait l’ob­jet de multiples conquêtes qui mêlaient contrôle politique, ambitions religieuses et mainmise brutale sur l’économie locale. Dans ce contexte, les îles du lac ont servi de zone de vie et de repli à des populations insoumises aux autorités politiques comme les Kouri et les Buduma (aussi appelés Yédina), majoritaires sur les îles.[fn]Géraud Magrin, Jacques Lemoalle, Roland Pourtier, « Atlas du lac Tchad », Passages, no. 183, 2015 ; et Christian Bouquet, Insulaires et riverains du lac Tchad, thèse de doctorat d’Etat, vol. 1 & 2 (Paris, 1991).Hide Footnote Bien qu’ouverts à l’arrivée de nouvelles populations, ils ont longtemps repoussé les influences extérieures des empires précoloniaux du Kanem, du Kanem-Bornou et du Baguirmi. Pendant la colonisation, ces populations ont souvent refusé de regrouper leurs villages pour faciliter le prélèvement de l’impôt.[fn]Entretien de Crisis Group, député buduma, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Aujourd’hui encore, ce désir d’autonomie subsiste. Les insulaires ne sont soumis ni à l’autorité de l’Alifa de Mao, qui s’arrête aux rives du lac, ni à celle de l’émir de Maiduguri, la capitale de l’état fédéré nigérian du Borno, et ont un sentiment d’ap­partenance nationale peu développé.[fn]L’Alifa est le sultan de Mao, chef-lieu de la région du Kanem qui borde la région du lac, et se situe à côté de l’ancienne capitale du Royaume du Kanem, Njimi. Entretiens de Crisis Group, habitants buduma et kouri, Baga Sola, Bol, avril 2016.Hide Footnote Ayant longtemps résisté aux conversions forcées, les Buduma n’ont choisi l’islam qu’au début du vingtième siècle, huit siècles après que l’empire du Kanem a mis cette religion au centre de son projet politique. Parfois stigmatisés et accusés de complicité avec Boko Haram, ils sont pourtant vus par les communautés voisines comme ayant une pratique inauthentique de l’islam.

L’histoire récente du lac est aussi faite de brassages. Au vingtième siècle, ses ressources ont attiré de nouvelles populations, ce qui a contribué à son essor économique, tout en créant une compétition pour le contrôle des îles et des terres de décrue, exacerbée par le conflit actuel. Des migrations haoussa vers les rives nigérianes au début du vingtième siècle à l’arrivée de pêcheurs venus du Sud du Tchad ou d’Afrique de l’Ouest quelques décennies plus tard, une multitude de communautés ont afflué sur le lac pour en faire une mosaïque ethnique et culturelle.

A partir de la grande sécheresse des années 1970 et du passage « au petit lac », la zone accueille de nouveaux réfugiés économiques, dont des agriculteurs, des éleveurs tchadiens, arabes, peul et kréda, ou encore toubou nigériens qui dévient leurs itinéraires de transhumance en quête de pâturages.[fn]Le « grand lac » est devenu le « moyen lac » dans les années 1950, et finalement un « petit lac » en 1973 « constitué de plusieurs plans d’eau séparés par des hauts fonds dont la Grande Barrière scindant les deux cuvettes ». « Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote La baisse des eaux fait apparaitre de nouvelles îles, les campements saisonniers de pêcheurs deviennent des villages peuplés par des locaux mais aussi des agents de l’Etat et des soldats.[fn]Cela joue un rôle dans les disputes frontalières des années 1980 entre le Cameroun et le Nigéria pour l’île de Darak et entre le Nigéria et le Tchad près de Baga Kawa. Abdouraman Halirou, « Le conflit frontalier Cameroun-Nigeria dans le lac Tchad : les enjeux de l’île de Darak, disputée et partagée », Cultures & Conflits, no. 72 (2008). En 2000, des soldats tchadiens ont aussi occupé temporairement des îles camerounaises au nord de Darak.Hide Footnote Ces quarante dernières années, cette « course au lac » en a fait une région au solde migratoire fortement positif. Le petit lac qui comptait 700 000 habitants en 1976 en abrite aujourd’hui environ 2,2 millions (13 millions avec son arrière-pays) et devrait en accueillir 3 millions en 2025.[fn]« Atlas du lac Tchad », op. cit.Hide Footnote

Du côté tchadien, le lac, qui n’est pas en tant que telle une région frondeuse car assez peu politisée, a été choisi à dessein par des groupes d’opposition armés. Ainsi, en 1978, la « troisième armée » (ou « Forces armées occidentales »), une subdivision du Front de libération nationale du Tchad (Frolinat), et plus tard le Mouvement populaire pour la libération du Tchad (MPLT) s’y sont installés et ont pu bénéficier de bases arrières du côté nigérian.[fn]Marielle Debos, Le métier des armes au Tchad. Le gouvernement de l’entre-guerres (Paris, 2013).Hide Footnote Certains de leurs cadres étaient originaires de la zone et ont recruté de nombreux combattants parmi les populations du lac et de la région du Kanem. Dès l’arrivée au pouvoir de Déby en 1990, le Mouvement pour la défense de la démocratie (MDD), qui regroupait des partisans de l’ancien président Hissène Habré, a aussi tenté de s’établir dans les marécages du lac au-dessus de la Grande Barrière.[fn]Anne-Charlotte Goupil, « Etude sur le contexte social, économique, historique de la région du Lac au Tchad », Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU, février 2016. Entretien de Crisis Group, ancien cadre d’une rébellion du lac, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Ses combattants ont finalement été défaits par l’armée tchadienne au milieu des années 1990, certains intégrant l’armée tandis que d’autres fuyaient au Nigéria. Aujourd’hui, les chefs des rébellions successives ayant évolué sur le lac ne sont plus une menace pour le régime.[fn]Certains comme Moussa Medela, chef du MDD, ont obtenu des postes à responsabilité. Entretien de Crisis Group, ancien cadre d’une rébellion du lac, septembre 2016.Hide Footnote

Some figures, such as the leader of the MDD, Moussa Medela, obtained positions of responsability. Crisis Group interview, former senior figure in a rebellion in the lake area, N’Djamena, September 2016.Hide Footnote

B. Une région confrontée aux trafics et aux razzias

Boko Haram s’est appuyé en partie sur les réseaux de contrebande qui opèrent sur le lac et a multiplié les razzias contre les habitants et les commerçants. Il s’est ainsi inscrit dans la longue histoire des razzias dans la région, source pour leurs auteurs de richesse et de reconnaissance sociale.[fn]Autrefois, les chants de l’empire du Kanem-Bornou glorifiaient les pilleurs, à qui on attribuait des actes d’héroïsme. Le métier des armes au Tchad, op. cit., p. 50-51.Hide Footnote Aujourd’hui encore, cette valorisation, qui donne la possibilité de choisir une femme, favorise sans doute les logiques d’adhé­sion ou d’alliance avec Boko Haram.[fn]Briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote Ainsi, selon plusieurs sources, les combattants parlent très souvent de mariage pendant leur temps de repos.[fn]Entretiens de Crisis Group, réfugiés et ancienne otage de Boko Haram, Minawao et Yaoundé (Cameroun), mars, avril 2016. Briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote

Jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, les razzias, notamment d’esclaves, menées par les sultanats et les empires, ont poussé certaines populations à se réfugier sur les îles. Des commerçants en armes ont également mené des expéditions guerrières, parfois accompagnées de prosélytisme religieux.[fn]Ainsi, certains marchands arabes comme Awlad Suleyman sont venus de Libye pour rejoindre le Nord du lac, notamment afin d’y contrôler l’économie. Le métier des armes au Tchad, op. cit.Hide Footnote Ces dernières décennies, des raids de plus faible envergure ont été menés par des insulaires qui se cachent dans les roseaux, notamment pour voler des troupeaux ou des bateaux de pêche. L’organisation de certaines sociétés insulaires autour de chefs de guerre, les kella, pouvant s’entendre sur l’attribution des zones de razzia, a facilité ce phénomène.[fn]« Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote

Au sortir de l’ère coloniale, le dynamisme de l’économie et la très faible présence des Etats ont abouti à l’émergence de divers trafics (carburant, médicaments, stupéfiants, armes, êtres humains, papiers d’identité), parfois avec la complicité des douaniers, favorisant le développement de contre-pouvoirs illégaux sur le lac.[fn]Ibid.Hide Footnote Sa topographie, son couvert végétal particulier et les difficultés de circulation à travers son labyrinthe d’îles ont aussi contribué à l’essor des trafics.

En outre, depuis 30 ans, le phénomène des coupeurs de routes (zarginas) a pris de l’ampleur en raison de l’appauvrissement des éleveurs provoqué par la sécheresse et du déversement d’armes dans la région au cours des guerres civiles tchadiennes. De nombreux anciens rebelles tchadiens ou des militaires, parfois les deux à la fois, sont également devenus des coupeurs de route avant de mettre leurs compétences au service de Boko Haram. Parmi eux, Mustapha Chad, ancien soldat tchadien présumé, aurait selon certaines sources mené l’attaque de Boko Haram sur Gwoza dans l’état du Borno en août 2014.[fn]« A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote Des prisonniers tchadiens suspectés d’appartenir à la secte disent aussi avoir servi dans l’Armée nationale tchadienne (ANT).[fn]Entretien de Crisis Group, personnel pénitentiaire, Maroua (Cameroun), mars 2016.Hide Footnote Boko Haram a su associer et incorporer certains groupes de trafiquants et de bandits pour s’approvisionner et vendre ses prises.[fn]Briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote

Crisis Group Briefing, Boko Haram on the Back Foot?, op. cit.Hide Footnote

C. Une région attractive économiquement mais négligée politiquement

L’implantation de Boko Haram sur le lac et le recrutement de jeunes sans réelles perspectives d’insertion dans une zone pourtant dynamique sur le plan économique mettent en relief les défaillances des Etats de la région dans leurs périphéries. En effet, l’attractivité économique du lac et ses ressources en ont fait un carrefour commercial qui contraste avec l’insuffisance et l’inconstance des politiques publiques menées par les Etats riverains.

Au Nigéria, les politiques d’aménagement des années 1970 et 1980, comme les grands projets d’irrigation (ancien Baga Polder Project), ont créé de nombreux emplois, notamment pour des migrants tchadiens, mais ont connu un succès relatif.[fn]Insulaires et riverains du lac Tchad, op. cit.Hide Footnote Au Niger et surtout au Cameroun, le lac a été considéré jusqu’aux années 1990 comme une périphérie lointaine. Au Niger, malgré la construction d’une route reliant Diffa et N’Guigmi en 1975, il a fallu attendre la fin des années 1990 pour que l’Etat réinvestisse de manière significative la zone de la Komadougou sous l’effet conjugué de l’arrivée au pouvoir de Mamadou Tandja (président de la République de 1999 à 2010, et dont un des fiefs est proche de Diffa) et de la proximité des sites pétroliers d’Agadem.[fn]Jacques Lemoalle, Géraud Magrin (dir.), Le développement du lac Tchad : situation actuelle et futurs possibles (Marseille, 2014).Hide Footnote Aujourd’hui, si Diffa est bien mieux équipée et plus riche que de nombreuses autres villes du Niger, les villages nigériens du lac demeurent marginalisés. Au Cameroun, l’Extrême-Nord n’est devenu un sujet de préoccupation que tardivement, notamment à la suite du développement du phénomène des coupeurs de routes.[fn]Rapport de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote

Contrairement aux capitales voisines, pour N’Djamena, la zone du lac Tchad n’est pas une périphérie lointaine d’un point de vue géographique et plus de la moitié de la superficie du lac se trouve dans les frontières territoriales du Tchad.[fn]N’Djamena se trouve à une centaine de kilomètres du lac et à moins de 350 kilomètres de Bol, le chef-lieu de la région.Hide Footnote De surcroit, souvent appelé « le jardin de N’Djamena », le lac et ses polders (terres aménagées) approvisionnent la capitale en poisson et en produits agricoles et le siège de la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT), chargée notamment de la gestion de ses ressources, est à N’Djamena. Pourtant, il conserve des attributs d’espace périphérique, culturellement et politiquement éloigné des centres de pouvoir et de décision. Il aura d’ailleurs fallu attendre octobre 2015 et les attentats de Baga Sola, aux abords du lac, pour que le président tchadien visite le lac pour la première fois de sa vie.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Relativement épargné par les guerres civiles, peu politisé et ayant produit peu d’élites, le petit lac Tchad est demeuré largement hors des radars des régimes successifs. Si le Rassemblement pour la démocratie et le progrès (RDP) de l’ancien président Lol Mahamat Choua continue à recueillir les suffrages de nombreux Kanembou à Mao et sur les berges du lac, il n’est pas perçu par le pouvoir central comme une menace et s’est même allié au parti du président Déby, le Mouvement patriotique du Salut (MPS) lors de la dernière élection présidentielle. En outre, parmi les six députés de la région du Lac, deux sont affiliés au RDP et quatre au MPS. Les élites du lac sont également peu présentes à N’Djamena.[fn]Le ministre de la Pêche, le représentant de la Communauté économique et monétaire des Etats d’Afrique centrale (Cemac) au Tchad ainsi que le chef du parti Action pour la République, la démocratie et le développement (ARD) et ex-candidat à la présidentielle viennent de la région mais influent peu sur les décisions du régime. Le chef du canton de Bol a plusieurs fois été ministre et ambassadeur mais ses relations avec les autorités administratives ont parfois été difficiles et il aurait été démis de ses fonctions. Entretiens de Crisis Group, député buduma, N’Djamena, septembre 2016 ; autorités traditionnelles au lac et agent des renseignements militaires tchadiens, avril 2016.Hide Footnote

L’intérêt de l’Etat tchadien pour le lac a beaucoup fluctué. Dans les années 1960, il s’y est investi avec la création de la Société de développement du lac Tchad (Sodelac) et la construction de polders.[fn]La Sodelac est une entreprise publique qui intervient depuis 1967 dans le domaine de l’aménagement de surfaces agricoles et de travaux hydro-agricoles dans la région du Lac.Hide Footnote Mais les guerres civiles des années 1970 combinées aux programmes d’ajustement structurel ont considérablement réduit le financement de projets et seuls quelques bailleurs internationaux ont continué à financer la Sodelac, entre autres pour des travaux d’irrigation.[fn]Christian Bouquet, « Le lac Tchad, un indicateur plus complexe qu’il n’y paraît », The Conversation, 11 décembre 2015.Hide Footnote Dans les années 1980, Hissène Habré a lancé, avec l’aide de l’ONU, un projet intégré de développement d’infrastructures routières et d’une ferme semencière, notamment, mais les soubresauts sécuritaires ont une nouvelle fois réduit ces initiatives à néant.

L’augmentation des revenus pétroliers à partir de 2007 a légèrement changé la donne. Alors que l’Etat multiplie les investissements en infrastructures à N’Djamena, Abéché et d’autres grandes villes du pays, certaines localités du lac en bénéficient aussi, bien que modérément. Ainsi, pour accompagner les projets inaboutis de décentralisation, des infrastructures (collège, hôpital) sont construites à Ngouri, alors érigé en chef-lieu, à Bol et Guitté.[fn]Le développement du lac Tchad : situation actuelle et futurs possibles, op. cit.Hide Footnote

Malgré le dynamisme économique de la zone, l’accès aux biens publics est faible, et très largement en deçà de la moyenne nationale. Ainsi, le taux brut de scolarisation dans la partie tchadienne du lac est de moins de 30 pour cent et des « maîtres communautaires », c’est-à-dire des parents d’élèves, tiennent généralement lieu d’enseignants.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur du développement, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Il y a seulement un médecin pour 140 000 habitants, soit environ quatre fois moins que la moyenne nationale.[fn]C’est bien moins que dans l’Extrême-Nord du Cameroun (1/52 000) ou la région de Diffa au Niger (1/24 500), toutes deux situées près du lac. Le développement du lac Tchad : situation actuelle et futurs possibles, op. cit.Hide Footnote Le découpage politique du lac en quatre Etats distincts n’a pas permis de faire de cet espace frontalier une zone intégrée en matière de services pour les habitants et a contribué à ce que ces derniers tournent le dos à leurs capitales.

La relation distante, voire méfiante, des populations insulaires vis-à-vis des Etats, et les taux d’alphabétisation très faibles ont certainement favorisé les adhésions et les pratiques d’endoctrinement sur le lac. Dans ces régions en carence de services publics, Boko Haram a su se rendre attractif et parfois même proposer des alternatives. Selon une récente étude réalisée au Nigéria, de nombreux jeunes, y compris des femmes, estiment que le groupe offre des « occasions uniques » en matière d’accès à une éducation islamique et à une forme de pouvoir social.[fn]« Motivations and empty promises. Voices of former Boko Haram combatants and Nigerian youth », Mercy Corps, avril 2016. Rapport de Crisis Group, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, op. cit.Hide Footnote

“Motivations and empty promises. Voices of former Boko Haram combatants and Nigerian youth”, Mercy Corps, April 2016. Crisis Group Report, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, op. cit.Hide Footnote

D. Le lac dans l’orbite du Borno nigérian : émigration, commerce et influence

La porosité des frontières dans une région depuis longtemps dans l’orbite nigériane a facilité la propagation de la menace que représente Boko Haram aux rives tchadiennes du lac.[fn]« L’ensemble des pays d’influence française au centre africain se trouvera fatalement entraîné dans l’orbite du Bornu et de Bénoué, vraie voie de pénétration commerciale qu’emprunteront inévitablement les importations ». D’Huart, « Le Tchad et ses habitants. Notes de géographie physique et humaine », La Géographie, vol. 9, 15 mars 1904, p. 161-176.Hide Footnote Culturellement, le lac fait partie de l’ancien empire du Kanem-Bornou et l’organisation politique, la langue et les coutumes des Kanembou au Tchad sont très similaires à celles des Kanouri nigérians.[fn]« Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote L’économie sur les rives et les îles tchadiennes est très orientée vers Maiduguri, épicentre de Boko Haram au Nigéria, qui sert de plateforme commerciale mais aussi de centre religieux et culturel à de nombreux migrants tchadiens.

1. Emigration économique et relations commerciales

Les rives tchadiennes du lac sont depuis longtemps moins tournées vers N’Djamena que vers Maiduguri. Sur les îles, on utilise le naira, la monnaie nigériane. Pour beaucoup de Buduma, Kouri et Kanembou, le sentiment d’appartenance nationale est peu développé et ne s’est manifesté qu’à de rares occasions.[fn]En 1983, lors d’affrontements entre soldats tchadiens et nigérians sur le lac, les populations des îles se sont exceptionnellement réclamées d’une appartenance nationale.Hide Footnote Ils ont l’habitude de circuler librement au-delà des frontières, en fonction des aléas climatiques et des opportunités économiques, et possèdent souvent des papiers d’identité de plusieurs des pays riverains. Pour beaucoup de jeunes Tchadiens de la région, le voyage au Nigéria est une étape décisive pour amasser du capital et constituer une dot. De nombreux Buduma tchadiens ont travaillé comme bouviers du côté nigérian du lac afin d’ache­ter des bêtes avant de revenir se marier chez eux.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants du lac Tchad, Baga Sola, Bol, septembre 2015, avril 2016.Hide Footnote

Les migrations climatiques et économiques ont connu des pics pendant les périodes de grande sécheresse des années 1970. De nombreux éleveurs tchadiens ont traversé la cuvette Nord pour se rendre à la frontière entre le Nigéria et le Niger en quête de pâturages. A cette même période, des pêcheurs buduma s’installaient à Baga Kawa sur les rives nigérianes pendant plusieurs mois de l’année pour pêcher et vendre du poisson, s’adaptant ainsi aux fluctuations du lac. Enfin, de nombreux Kanembou des rives tchadiennes ont cherché du travail dans les ports ou débarcadères (baga en kanembou ou kanouri) du Nigéria : Baga Kawa, Malam-Fatori ou encore Woulgo.[fn]De nombreux jeunes hommes sont arrivés de Bol à Baga Kawa entre 1973 et 1975 à la recherche d’un emploi. Ces données étaient fournies à l’époque par les « fatoma », hôteliers d’origine tchadienne qui reçoivent les pêcheurs. Insulaires et riverains du lac Tchad, op. cit.Hide Footnote

Les affrontements entre Boko Haram et les armées de la région ont particulièrement touché ces ports qui servaient de centres de collecte de revenus mais aussi de marqueurs de territorialité pour le groupe jihadiste.[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote Son assaut sur le bourg de Baga Kawa en janvier 2015, l’un des principaux marchés du Borno lacustre qu’il contrôlait auparavant, a fait 2 000 morts et provoqué la fuite à travers le lac de nombreux Tchadiens et Nigérians.[fn]« Nigéria : un raid de Boko Haram fait plus de 2000 morts », La Dépêche (ladepeche.fr), 10 janvier 2015.Hide Footnote Plus généralement, les attaques du groupe islamiste sur les rives nigérianes et la contre-insurrection parfois violente des armées de la région ont entrainé des déplacements massifs, facilitant l’expansion du conflit sur le lac et les rives tchadiennes.

2. Le Borno, « boarding school » pour de nombreux Tchadiens

L’émigration de nombreux jeunes Tchadiens au Borno a aussi emprunté les chemins de l’école religieuse. Depuis longtemps, des enfants et jeunes hommes tchadiens vont étudier à Maiduguri, centre culturel et religieux de la région. C’est encore plus vrai pour les populations qui vivent sur les rives ou les îles du lac Tchad.

Dès les années 1960, les écoles coraniques reçoivent davantage d’élèves, parfois en plein air et à même le sol, que les écoles publiques, alors peu nombreuses et dirigées plutôt par des chrétiens venus du Sud du pays. De jeunes Kanembou apprennent le Coran auprès des mallum (maître, marabout) dans les villes-îles de Nguéléa, non loin de Baga Sola, à Liwa (Nord-Est du lac), dans beaucoup de petits villages ou même plus loin à Mao.[fn]Insulaires et riverains du lac Tchad, op. cit.Hide Footnote

Beaucoup de ces jeunes prennent alors la direction de Maiduguri ou de Monguno (au Borno) pour poursuivre des études supérieures dans des changaï (écoles coraniques supérieures).[fn]Ibid.Hide Footnote Ils passent ainsi plusieurs années au Nigéria dans un périple qui s’apparente souvent à un rite initiatique : « il faut étudier loin de la maison et revenir plus tard », dit un habitant de Baga Sola.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes Tchadiens partis étudier à Maiduguri, Baga Sola, avril 2016.Hide Footnote Ces trajectoires mêlent souvent apprentissage religieux et économie de survie, notamment avec la mendicité. Ainsi, à Baga Sola et à Bol, les récits d’enfants partis rejoindre les écoles coraniques du Borno sont légion : « quand j’étais plus jeune, un marabout tchadien nous a récupérés, on était 40 enfants tchadiens et on est parti à Maiduguri pendant trois ans pour étudier. On devait demander de l’argent et de la nourriture aux gens. Puis mon marabout a voulu rentrer donc nous sommes rentrés ».[fn]Ibid.Hide Footnote

L’explosion démographique qui s’amorce dans les années 1970 dans la région du Lac et l’absence de politiques publiques en mesure d’accompagner ces arrivées massives de populations ont alimenté ces départs vers le Nigéria. Si une grande majorité des enfants partis étudier au Borno sont rentrés sans incidences au Tchad, certains y ont cependant été exposés aux prêches d’ouléma proches de Boko Haram, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur des écoles coraniques. D’autres ont dû fuir ou ont été rapatriés lorsque l’armée nigériane est intervenue manu militari. En 2009 et 2012, des centaines d’enfants tchadiens ont fui à Ngouboua au Tchad après avoir été expulsés des écoles coraniques du Borno ou parce que les villages où ils vivaient avaient été « brûlés par les militaires nigérians ».[fn]« Des centaines de migrants tchadiens fuient le Nigéria », RFI, 29 février 2012.Hide Footnote

“Des centaines de migrants tchadiens fuient le Nigéria”, RFI, 29 February 2012.Hide Footnote

III. Evolution de la menace Boko Haram au Tchad

Pendant de longues années, Boko Haram était essentiellement actif dans l’état du Borno au Nigéria, son fief historique. Mais depuis début 2014, la menace s’est régionalisée et les attaques contre les civils ou les positions militaires se sont multipliées dans le Nord du Cameroun depuis mars 2014, le Sud du Niger et l’Ouest du Tchad depuis début 2015.

On date souvent l’arrivée du phénomène Boko Haram au Tchad au 12 février 2015, jour de la première attaque perpétrée par le groupe terroriste à Ngouboua sur les rives du lac Tchad. Ce constat est à nuancer. Certes, le Tchad n’a pas été visé avant que le pays décide d’entrer en guerre aux côtés de ses voisins en janvier 2015 (voir chapitre suivant). Ce casus belli a mis fin au pacte de non-agression tacite entre Boko Haram et le Tchad et a été très rapidement suivi de déclarations de guerre de Shekau : « les rois d’Afrique, je vous défie de m’attaquer maintenant, je suis prêt », a-t-il lancé.[fn]« Boko Haram : Shekau menace Déby, Biya et Issoufou », Jeune Afrique, 21 janvier 2015.Hide Footnote Mais la stratégie d’investissement du lac Tchad n’est pas nouvelle. Dès 2013, les combattants de Boko Haram qui utilisent Baga Kawa comme point d’appui naviguent sur le lac avec la complicité de conducteurs de hors-bords locaux autochtones qui connaissent bien le milieu lacustre.

A. Signes précurseurs

Avant 2010, le développement de Boko Haram à Maiduguri n’a pas affecté N’Dja­me­na ni les autres grandes villes du Nord et de l’Est du Tchad, marquées par des cultures très différentes et la prédominance de la langue arabe. Ainsi, ni l’opposition armée « classique » tchadienne, ni les associations fondamentalistes (ou rigoristes) qui entretiennent pourtant une relation difficile avec l’Etat, n’ont jusqu’aujourd’hui cherché à exploiter ou à politiser le phénomène.[fn]En outre, les associations dites wahhabites comme Ansar al Suna Muhamadiya, qui bien que suspendue par l’Etat conserve une antenne sur les rives tchadiennes du lac, ont pris des positions claires contre Boko Haram, faisant écho aux condamnations plus générales d’autres groupes fondamentalistes tchadiens. Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op. cit.Hide Footnote

Pourtant, dès le début des années 2000, des Kanouri et des Bornouan vivant à N’Djamena écoutaient sur cassettes audio les prêches du fondateur de Boko Haram, Mohamed Yusuf. Certains collaient même des autocollants à son effigie sur leurs voitures. Ses disciples tchadiens revenaient régulièrement prêcher dans la capitale.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs religieux, universitaires, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote Yusuf formulait une critique violente de l’Etat nigérian, incitant même parfois à la lutte armée.[fn]Elodie Apard, « Les mots de Boko Haram. Décryptages de discours de Mohammed Yusuf et d’Abubakar Shekau», Afrique contemporaine, no. 255 (2015).Hide Footnote Mais à N’Djamena, son auditoire cherchait aussi une proximité linguistique : « ça nous faisait surtout du bien d’écouter la parole de Dieu dans notre langue », note un chef religieux kanouri.[fn]Entretien de Crisis Group, chef religieux kanouri, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote Ainsi, la religion a ses greffons communautaires et linguistiques qui aident aussi à pénétrer le tissu social.

Le virage de Boko Haram vers la violence armée, qui entraine et se poursuit après la mort de Yusuf en 2009, a profondément modifié ces logiques d’adhésion. Beaucoup de Bornouan de N’Djamena ont jeté leurs cassettes par peur d’être arrêtés. « Aujourd’hui, quand on prononce le nom de Yusuf, les gens ont peur », confiait récemment un universitaire kanouri, avant d’ajouter : « quant à Shekau – devenu chef de Boko Haram –, personne ne l’a jamais écouté, c’est un sanguinaire abruti ». [fn]Ibid.Hide Footnote Après les attaques de Boko Haram en juin et juillet 2015 à N’Djamena, les fouilles et les arrestations de Kanouri, Haoussa et Bornouan se sont multipliées, créant un profond sentiment d’exclusion. Certains de ces individus sont toujours emprisonnés alors que d’autres viennent seulement d’être libérés.[fn]Bien que le climat de suspicion se soit depuis dissipé, les jeunes hommes se sentent frustrés et dénoncent un amalgame : « ce qui se passe au Nigéria ne nous regarde pas », confie l’un d’eux. En 2015, des chefs religieux ont entamé des campagnes de sensibilisation pour désamorcer ces tensions. Entretiens de Crisis Group, jeunes Kanouri, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote

Des témoignages, parfois indirects, évoquent un prosélytisme religieux, des sonneries de téléphones portables reprenant des prêches radicaux, et la vente de contenus vidéo sur les marchés des îles tchadiennes même avant 2014-2015.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs humanitaires et résidents du lac, Baga Sola, Bol, avril 2016.Hide Footnote Par ailleurs, le groupe compte depuis longtemps des Tchadiens dans ses rangs. Des Tchadiens sont suivis depuis plusieurs années par les services de renseignement des pays voisins et certains ont été emprisonnés dès 2011, notamment à la prison de Maroua.[fn]Rapport de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Plus récemment, en juin 2016, de nombreux combattants tchadiens auraient participé à l’offensive de Bosso au Niger.

B. D’un conflit vif sur le sol tchadien à une menace plus diffuse

Habitué aux rébellions à base ethnico-régionale, le Tchad fait face en 2015 à une menace sécuritaire nouvelle. Les premières attaques jihadistes sur son sol ont lieu quelques jours après l’intervention de l’armée tchadienne contre Boko Haram dans les pays voisins (voir chapitre suivant). Tout au long de l’année, le groupe mène de nombreux raids contre des villages sur les rives du lac, perpètre des attentats-sui­cides à N’Djamena en juin et juillet 2015 et à Baga Sola en octobre 2015, tuant en un an plusieurs centaines de civils. Sur les îles, de très nombreux villageois sont enlevés, comme à Litri et Kaoudjiram en septembre 2015. Une centaine de militaires sont tués lors d’embuscades ou de combats contre Boko Haram dans la région du Lac.[fn]Entretiens de Crisis Group, experts sécuritaires, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote

En 2016, la situation sécuritaire s’est très largement améliorée sur les rivages tchadiens du lac. Le pays a été moins touché par les activités de Boko Haram que ses voisins, ce qui s’explique sans doute en partie par une stratégie militaire d’endigue­ment et une emprise sociale plus tardive et moins forte du groupe. En effet, celui-ci n’y a jamais contrôlé de territoires, n’y a pas constitué de véritable base sociale et depuis les attentats de Guitté et Mittériné, début 2016, n’y a pas conduit d’actions spectaculaires.[fn]« Des attentats-suicides meurtriers attribués à Boko Haram ont frappé le Tchad et le Nigéria », France 24, 1er février 2016.Hide Footnote Le déploiement d’un dispositif militaire important du contingent tchadien de la force multinationale mixte (FMM) dans le lac près des frontières et de l’Armée nationale tchadienne (ANT) sur les rives a permis de fortement limiter l’expansion du conflit. Cependant, la fermeture de la frontière combinée à la mise en œuvre de l’état d’urgence ont aussi abouti à des restrictions sur le commerce, qui ont eu un impact important sur les populations (voir ci-dessous chapitre V.A.). En outre, les infiltrations sont fréquentes au Tchad et le groupe continue à faire des victimes.

Malgré cette amélioration, la menace Boko Haram n’est pas complètement maitrisée. Alors qu’en 2015 et début 2016, les attaques du côté tchadien touchaient davantage la cuvette Sud du lac, depuis mi-2016, elles se concentrent dans une zone reliant Kaiga Kindjiria, Bohoma et Tchoukoutalia dans la cuvette Nord et visent des civils et des militaires.[fn]Les dernières incursions armées ont été menées en janvier 2017 à Todoubia et à Djinjalla, non loin de Bohoma et de Tchoukoutalia causant plusieurs morts. Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire, septembre 2016.Hide Footnote Entre juillet et septembre 2016, elles ont même connu une légère recrudescence, conséquence notamment de l’opération Gama Aiki lancée par la FMM. Les coups de boutoir des armées de la région au Nigéria et au Niger ont entrainé le déplacement de groupes d’individus du côté tchadien. Ainsi, des personnes suspectées d’appartenir à Boko Haram et arrêtées dans la ville de Liwa en septembre 2016 ont dit avoir fui les bombardements de l’armée nigériane de l’autre côté de la frontière.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Alors qu’une suite à l’opération Gama Aiki, l’opération Rawan Kada (dance du crocodile) vient d’être lancée, on peut s’attendre à de nouvelles infiltrations de combattants et à une hausse des incidents dans les semaines à venir.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, février 2017.Hide Footnote

En 2016, les vols de bétail se sont aussi multipliés sur les rives du lac, notamment entre Liwa et Daboua. Plusieurs milliers de têtes de bétail ont été dérobées ces six derniers mois, dont une partie est peut-être écoulée dans les marchés nigérians et nigériens où les prix de vente sont plus élevés.[fn]Ibid.Hide Footnote Cela constitue un capital économique considérable. Pour lutter contre ces trafics, les autorités de Daboua auraient demandé à des commerçants tchadiens de contrôler et filtrer les arrivées de troupeaux depuis le Tchad sur les marchés frontaliers du Niger.[fn]Une initiative similaire a été lancée par les autorités nationales, cette fois, dans les marchés camerounais frontaliers de la RCA où étaient vendus de nombreux bœufs tchadiens dérobés par les milices anti-balaka.Hide Footnote Très rapidement attribués à Boko Haram, ces vols sont sans doute liés en partie à la criminalité ordinaire ou à des trajectoires confondant les deux.

La possibilité d’affrontements frontaux et conventionnels entre l’armée tchadienne et Boko Haram, comme le Niger et le Nigéria en ont connu, est aujourd’hui limitée. Néanmoins, les risques d’attentats kamikazes sur le lac et même à N’Djamena sont évidemment toujours pris au sérieux par les autorités. Ainsi, des rumeurs à propos d’attaques lors de la fête nationale et de l’investiture du président Déby le 8 août 2016 ont suscité de fortes craintes et un renforcement des dispositifs de sécurité. Enfin, si un certain nombre de cellules dormantes de Boko Haram ont été démantelées dans la capitale, des membres ou sympathisants de la secte ont pu « se mettre underground ».[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Crisis Group interview, military expert, N’Djamena, September 2016.Hide Footnote

Boko Haram conserve une capacité à mener des attaques de guérilla et des attentats.

Au lendemain de la grande offensive menée fin 2016 par les forces nigérianes dans la forêt de Sambisa, un des bastions traditionnels de Boko Haram,[fn]« Nigéria : Boko Haram délogé de Sambisa », BBC Afrique, 24 décembre 2016.Hide Footnote et alors qu’une nouvelle opération militaire conjointe vient d’être lancée par les pays de la région près du lac Tchad, le groupe jihadiste est sur le recul. Pourtant, ce dernier a jusqu’à présent su s’adapter à l’évolution de la réponse étatique en alternant combats asymétriques, attentats-suicides et attaques de plus grosse envergure comme en juin 2016 à Bosso, au Niger. Il est certes affaibli par une réponse régionale beaucoup plus cohérente mais l’expé­rience indique que Boko Haram, comme les autres mouvements jihadistes, a une forte capacité d’adaptation. Avec un réseau opérant sur un vaste territoire, il ne saurait être détruit par une ultime bataille militaire. A tout le moins, Boko Haram conserve une capacité à mener des attaques de guérilla et des attentats.

Les revers que le mouvement a subi en 2015 et 2016 ont fait éclater au grand jour des divisions internes latentes. Deux factions principales se sont formées, l’une menée par Abubakar Shekau, et l’autre rangée derrière Abu Musab al-Barnawi, le propre fils de Mohamed Yusuf, qui semble bénéficier d’un lien privilégié avec l’Etat islamique (EI). Ces deux factions se disputent, parfois les armes à la main, la fidélité et le contrôle des nœuds du réseau jihadiste. Il semble que dans la zone des trois frontières sur le lac et du côté du Tchad, al-Barnawi ait imposé son influence même si des groupes autonomisés opèrent aussi.[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, septembre 2016 et voir rapport Afrique de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Al-Barnawi bénéficierait de quelques ressources en provenance de l’EI, et il tente de transformer la manière de faire de Boko Haram. Depuis plusieurs mois, il temporise et limite les violences contre les civils ; ces derniers temps, il concentre ses attaques, de moins grande ampleur que par le passé, sur des cibles militaires, visant des convois des forces de sécurité et tentant d’acquérir des équipements et des armes.[fn]Certains groupes proches d’al-Barnawi se seraient récemment réorientés vers la forêt d’Alagarno dans l’état du Borno et non loin de la rivière Komadougou. Document sécuritaire consulté par Crisis Group, février 2016.Hide Footnote

Some groups close to al-Barnawi are reported to have recently switched their focus to the Alagarno forest in Borno state and the surroundings of the Komadougou river. Security document consulted by Crisis Group, February 2016.Hide Footnote

C. Redditions et retours sur les rives tchadiennes

Depuis 2016, les Etats de la région du lac Tchad reprennent le contrôle de certaines zones conquises par Boko Haram et on observe une augmentation des redditions. Au Tchad, entre janvier et mars 2016, quelques éléments du groupe s’étaient déjà rendus aux autorités, mais depuis fin juillet 2016, ces mouvements de redditions prennent de l’ampleur, atteignant plus d’un millier de personnes, dont une majorité de femmes et d’enfants.

Aujourd’hui, environ 300 hommes seraient toujours dans les sites d’internement aux alentours de Baga Sola et les femmes et enfants, majoritaires, ont été renvoyées sans incidents dans leurs communautés sous la supervision de leurs chefs de canton. Pour faciliter leur réinsertion, le gouverneur de la région du Lac a invité toutes les communautés à accueillir ces femmes. Plusieurs d’entre elles auraient déclaré que leurs maris étaient toujours sur la ligne de front.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Ces populations essentiellement tchadiennes se sont rendues depuis le Niger et le Nigéria dans les quatre postes de commandement avancés de la FMM tchadienne sur le lac dont Kaiga Ngouboua et Kaiga Kindjiria ainsi que Madai au Nigéria et seraient aujourd’hui en majorité rentrées dans le canton de Bol. « L’important, ici, c’est de récupérer la masse de ceux qui donnent des coups de main à Boko Haram ou qui ont été pris dans la spirale malgré eux », selon un expert militaire.[fn]Ibid.Hide Footnote

Pour expliquer de tels mouvements, plusieurs sources évoquent « une reprise de contrôle de certaines îles » par les forces armées de la région, qui aurait entrainé le recul de Boko Haram et permis à ces populations de fuir et de se rendre. D’autres suggèrent que cette pression militaire a eu un impact sur l’approvisionnement du groupe et l’a poussé à libérer des civils ou des aides devenus trop onéreux.[fn]Entretiens de Crisis Group, chercheurs, expert sécuritaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Quoiqu’il en soit, il convient de rester extrêmement prudent sur ces explications et sur les motifs de ces retours et de ces redditions. L’Unicef, la Délégation régionale de l’action sociale du lac et des ONG ont procédé à l’enregistrement de certains arrivants, ont mené des actions de sensibilisation et ont transféré certains enfants dans un centre d’orientation et de transit à Bol.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire, février 2017.Hide Footnote Cependant, dans le prochain chapitre, nous verrons que jusqu’à maintenant, les autorités tchadiennes peinent à définir une vraie stratégie pour la prise en charge de ces nouveaux arrivants et notamment des hommes.

IV. La réponse du gouvernement sur le lac

La présence de groupes armés islamistes comme Boko Haram est relativement nouvelle au Tchad, même si le Nord du pays a été un moment convoité par des membres du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC).[fn]Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op. cit.Hide Footnote Dans le rapport Tchad : entre ambitions et fragilités, Crisis Group décrivait à la fois la réponse de l’Etat à cette menace inédite (renforcement du dispositif sécuritaire, évolution des pratiques de renseignement, nouvel arsenal législatif et contrôle renforcé de l’espace religieux) et les risques associés à cette politique antiterroriste. Dans ce chapitre, Crisis Group tente d’analyser l’implication militaire assez tardive du Tchad dans la lutte contre Boko Haram, ses limites et l’utilisation de mécanismes de sécurité communautaire pour faire face à ce nouveau type de menaces.

A. Une posture initiale de neutralité

En 2010, le Tchad exprimait son inquiétude face à l’expansion des activités de Boko Haram sur son territoire.[fn]« Le Nigéria exporte au Tchad beaucoup de membres de la secte Boko Haram, fuyant la répression de l’armée ». Entretien téléphonique de Crisis Group, officier de la Direction de surveillance du territoire, janvier 2011. Au début des années 2000, des prédicateurs islamistes venus du Borno, accompagnés d’un imam italien, avaient déjà suscité la méfiance des autorités tchadiennes ; ils avaient finalement été arrêtés au Tchad et extradés. Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Dja­me­na, septembre 2016.Hide Footnote Pourtant, jusqu’au début de 2015, plus préoccupé par d’autres menaces et par les conséquences du chaos libyen, le pays est resté en retrait militairement.[fn]Les premières actions d’Idriss Déby après son investiture pour un cinquième mandat en août 2016 – séjour dans le Tibesti à la frontière libyenne, réception du Général libyen Haftar et expulsion d’employés de l’ambassade libyenne – montrent que le dossier libyen est encore en haut de la liste de ses priorités. Pour en savoir plus sur le Général Haftar, lire le rapport Moyen-Orient de Crisis Group N°170, The Libyan Political Agreement: Time for a Reset, 4 novembre 2016.Hide Footnote

Même s’ils faisaient partie de la force régionale de la CBLT en 2012 lorsque le conflit prenait de l’ampleur au Nigéria, les soldats tchadiens, peu nombreux dans la zone du lac, n’étaient pas impliqués.[fn]A Yaoundé en avril 2014, les ministres de la Défense et les chefs d’état-major de la région ont décidé de mettre en place une force mixte multinationale sur le lac.Hide Footnote Absent du volet militaire, Déby a en revanche été sollicité par le président nigérian Goodluck Jonathan pour jouer les bons offices et organiser à N’Djamena, en octobre 2014, une rencontre entre des responsables nigérians et des représentants de Boko Haram.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Tout le monde en attend la libération des filles de Chibok (Chibok girls), y compris les autorités nigérianes qui l’annoncent prématurément.[fn]« Accord entre Boko Haram et le Nigéria », BBC, 17 octobre 2014.Hide Footnote Finalement, des otages chinois sont libérés dans le Nord du Cameroun, mais il n’est pas sûr qu’il s’agisse du résultat de la médiation tchadienne. La négociation est rendue publique par les médias entrainant de facto la rupture de ce canal de communication. Shekau déclare alors que ceux qui ont négocié au nom de Boko Haram ne sont pas légitimes. Déby en gardera un souvenir amer et déclarera par la suite dans la presse : « J’avais déconseillé au président Goodluck d’ouvrir des négociations avec un groupe terroriste ».[fn]« Tchad – Idriss Déby : “Il faut mettre en place la force multinationale” », Le Point, 26 mars 2015. Pourtant, des chercheurs indiquent aussi qu’un an plus tard, Déby a présenté Mahamat Daoud, perçu alors comme chef d’une faction de Boko Haram, rival de Shekau et prêt à négocier, au nouveau président nigérian Buhari. Il ne serait pas mentionné dans la « Shura » (conseil exécutif) de Boko Haram. « A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote

L’échec de ces négociations et la position initialement attentiste du Tchad à l’égard de Boko Haram ont suscité la méfiance et des accusations de complaisance de hauts gradés militaires et de responsables politiques nigérians. La construction, au centre de N’Djamena, de la maison de l’ancien gouverneur du Borno, Ali Modu Sheriff, et ses relations avec l’ancien ministre des Transports et certains dignitaires tchadiens, mal vues des pays voisins, ont nourri cette méfiance. Sheriff, gênant pour le pouvoir, sera finalement expulsé du Tchad en 2015.[fn]Pour plus d’informations sur Sheriff et ses relations avec Boko Haram, lire le rapport Afrique de Crisis Group N°216, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, 3 avril 2014. Entretien de Crisis Group, ancien conseiller à la Présidence tchadienne, septembre 2016.Hide Footnote

For more information on Sheriff and his relations with Boko Haram, see Crisis Group Report, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, op. cit. Crisis Group interview, former adviser at the Chadian presidency, September 2016.Hide Footnote

B. Une implication progressive et un appareil militaire sollicité par les voisins

En janvier 2015, une semaine après l’appel du président camerounais Paul Biya à la « solidarité internationale », un nombre important de troupes tchadiennes entrent au Cameroun, alors que d’autres passent au Niger, marquant un tournant décisif dans le positionnement du Tchad vis-à-vis de Boko Haram. Ces interventions, qui ont fortement modifié les rapports de forces dans les pays voisins, ont certainement levé les doutes des Nigérians.

Ce tournant décisif dans la posture tchadienne s’explique par plusieurs facteurs. Sur le plan sécuritaire, la prise par Boko Haram de Baga Kawa, localité nigériane frontalière, en octobre 2014, sert d’électrochoc et alerte sur la proximité du danger. Surtout, l’activité du groupe perturbe fortement les échanges économiques du pays avec le Nigéria et le Cameroun et alimente une inquiétude structurelle du Tchad : voir ses routes d’accès à la mer coupées, et donc sa capacité à exporter mais surtout à importer produits alimentaires et manufacturés.[fn]Saïbou Issa, Ethnicité, frontières et stabilité aux confins du Cameroun, du Nigéria et du Tchad (Paris, 2012).Hide Footnote Enfin, une telle intervention permet de consolider ses alliances avec les Occidentaux et d’arrimer des financements internationaux. Dans un contexte de crise économique majeure, le Tchad joue une nouvelle fois la carte de la diplomatie militaire.[fn]Le Tchad a atteint le point d’achèvement de l’Initiative des pays pauvres très endettés (PPTE) en 2015 à la suite d’une décision bien plus politique qu’économique des institutions de Bretton Woods. Le pays a également bénéficié d’annulations de dettes et d’aides budgétaires par ses principaux bailleurs multilatéraux et récemment la France. En outre, des financements saoudiens importants ont été octroyés à la suite de l’intervention du Tchad dans la coalition saoudienne au Yémen. Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, mai 2016.Hide Footnote

Basés à Fotokol, Maltam et à Mora à l’Extrême-Nord du Cameroun, les soldats tchadiens mènent à Gambaru, fin janvier 2015, une première offensive en territoire nigérian. Alors que les pays voisins ne font que contenir Boko Haram à leurs frontières, le Tchad est alors le seul à avoir un droit de poursuite au Nigéria. Quelques jours plus tard, d’autres troupes tchadiennes prennent la direction de Bosso, au Niger. Elles y affrontent Boko Haram avant de passer en territoire nigérian, cette fois avec les forces nigériennes, pour une opération « de ratissage » dans le Nord du Borno.

L’incapacité de l’armée nigériane à contrôler les zones « libérées », notamment les villes de Damasak et Malam Fatori, et l’absence d’actions militaires communes et de coopération en matière de renseignements suscitent alors des frustrations et des critiques acerbes des autorités tchadiennes vis-à-vis de leur voisin et du président Goodluck Jonathan. L’élection de Muhammadu Buhari à la présidence du Nigéria en mai 2015 change la donne politique et, par extension, la coopération militaire entre les deux pays. Selon des diplomates tchadiens, les deux présidents s’entendent bien mieux et le partage de renseignements est plus facile.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate tchadien, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Depuis qu’ils ont quitté le Niger et le Cameroun en novembre 2015, les Tchadiens ont à plusieurs reprises proposé leurs services aux pays voisins. Sollicité par le président nigérien Mahamadou Issoufou après l’attaque de Boko Haram à Bosso le 3 juin 2016, Déby accepte d’envoyer des soldats au Niger et l’opération Gama Aiki est lancée mi-juin. Comme un an plus tôt, les premières troupes tchadiennes arrivent à Bosso et mènent des offensives conjointes avec l’armée nigérienne sur les berges de la rivière Komadougou.[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Bien que parfois critiquées par les populations, certains militaires et parlementaires des pays voisins, les interventions du Tchad contre Boko Haram ont renforcé son statut de gendarme de la région. Le déplacement en 2015 du siège de la FMM à N’Djamena, où se trouve aussi le poste de commandement de l’opération française Barkhane, conforte le Tchad dans son rôle de plateforme stratégique militaire.[fn]Lancée le 1er août 2014 pour relayer l’opération Serval contre les groupes armés terroristes au Mali, la force militaire française Barkhane a pour objectif de poursuivre cette lutte dans un cadre plus régional et d’en favoriser l’appropriation par les pays du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) sur l’ensemble de la bande sahélo-saharienne.Hide Footnote La mutualisation des moyens et une menace commune permettent un rapprochement diplomatique avec les capitales voisines. Si Niamey était déjà considéré comme un allié, Biya goûtait assez peu les aventures tchadiennes en RCA et les relations entre Goodluck Jonathan et Déby étaient notoirement difficiles. L’épisode Boko Haram a changé la donne et amélioré la perception du Tchad et de son président dans la région.

Plus largement, l’interventionnisme militaire du Tchad s’est doublé de gains diplomatiques importants. L’élection, fin janvier 2017, de Moussa Faki à la tête de la Commission de l’Union africaine, n’est que la dernière illustration d’une course à la domination régionale qui, ces dernières années, a vu le Tchad obtenir des positions stratégiques dans de nombreuses instances régionales et internationales.[fn]Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op. cit.Hide Footnote

Crisis Group Report, Chad: Between Ambition and Fragility, op. cit.Hide Footnote

C. Nouvelle menace, ancienne stratégie : mécanismes de sécurité communautaire

Idriss Déby s’appuie depuis longtemps sur les autorités traditionnelles pour prévenir les troubles là où les garnisons militaires sont faibles. En l’occurrence, les militaires sont très présents dans la région du Lac depuis 2015 mais le milieu lacustre et la nature de la menace terroriste, inconnue au Tchad auparavant, réduisent l’efficacité du dispositif. Conscientes de cette réalité, les autorités, président de la République en tête, ont demandé aux chefs traditionnels et à la population de s’investir pour assurer la sécurité. Pratiquant une politique duale à l’égard des autorités traditionnelles du lac, faite de pression et d’incitation, N’Djamena a appelé à « la vigilance » et à la collaboration avec l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants de la région du lac, lac Tchad, avril 2016 ; homme politique tchadien, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Lors du voyage du président à Baga Sola en octobre 2015, les autorités nationales et locales ont également encouragé la création de comités de vigilance dans chaque village. Cette stratégie a permis de collecter des informations et d’éviter des attentats mais elle présente aussi des risques.

1. Des chefs traditionnels entre le marteau et l’enclume

En 2015, les autorités traditionnelles ont été prises en étau entre les menaces répétées des dirigeants de Boko Haram et les pressions des autorités administratives et forces de sécurité tchadiennes, même si ces dernières se sont fortement atténuées depuis. Ainsi, en février 2015, le chef de canton de Ngouboua a été pris pour cible et tué lors de l’attaque de la ville par Boko Haram.[fn]Boko Haram aurait cherché le chef de canton de Ngouboua jusque dans la gendarmerie avant de le tuer. Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote D’autres, comme le chef de canton de Bol, ont été menacés de mort au téléphone à plusieurs reprises, leurs interlocuteurs les accusant de « coopérer avec les autorités ».[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités locales du lac, lac Tchad, avril 2016.Hide Footnote

Quant aux rapports entre les autorités traditionnelles du lac et N’Djamena, ils ont souvent été teintés de suspicion.[fn]Déjà en 1991, plusieurs chefs traditionnels du Kanem et du lac avaient été accusés de payer l’im­pôt au MDD et arrêtés. Ces arrestations et la crainte d’une répression féroce avaient poussé les notables de la région, sous la houlette du sultan du Kanem, à faire allégeance au pouvoir.Hide Footnote Après les attentats de début 2015, il a été reproché aux premières de ne pas avoir contrôlé leurs communautés par incompétence ou complicité. Ainsi, les autorités militaires et l’ancien gouverneur du Lac ont mis sous pression le chef de canton de Bol, qui aurait recueilli une jeune fille enceinte soupçonnée d’avoir fait partie de Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, notables locaux, lac Tchad, avril et octobre 2016.Hide Footnote Récemment, celui-ci a même été démis de ses fonctions avant d’être réhabilité.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, chercheur tchadien, février 2017.Hide Footnote

Pour éviter d’être suspectés par les militaires, certains chefs traditionnels et religieux du lac ont même proposé aux autorités administratives locales de jurer sur le Coran leur absence de liens avec le groupe.[fn]Ibid.Hide Footnote Enfin, dans une région très militarisée, les chefs traditionnels, qui supervisent habituellement les campagnes de pêche et les questions foncières, ont à certains endroits cédé la place aux militaires. Ces derniers attribuent, avec parcimonie, les espaces utiles sur le lac. Le déploiement de colonels zaghawa (ethnie du président) en qualité de sous-préfets à Ngouboua et de Tchoukoutalia pourrait compliquer la cohabitation.[fn]De nombreux membres de l’ethnie zaghawa, parfois même du sous-groupe bideyat de Déby, les Bilia, se situent en haut de la hiérarchie militaire. Le métier des armes au Tchad, op. cit.Hide Footnote

Au cours de l’année 2016, les relations entre chefs traditionnels et autorités administratives se sont nettement améliorées. L’organisation d’un forum en novembre 2015, à l’initiative du chef de l’Etat, regroupant autorités traditionnelles, politiques et religieuses devait permettre de clarifier les rôles de chacun. Les chefs traditionnels deviennent de facto des informateurs de l’Etat, une position souvent inconfortable mais qu’ils se disent prêts à assumer.[fn]Entretien de Crisis Group, autorité traditionnelle, région du lac Tchad, octobre 2016.Hide Footnote En parallèle, l’arrivée fin 2015 d’un nouveau gouverneur (Liwa) non militaire et originaire de la région a rétabli une certaine confiance. Depuis, les chefs de cantons ont même été étroitement associés au processus de retour dans les communautés des femmes et enfants qui se sont rendus.

2. La création de comités de vigilance

Les autorités ont également encouragé la création de comités de vigilance. Dans de nombreux villages de la zone, ils pratiquent des fouilles à l’entrée des marchés, des mosquées, ou lors de distributions d’aide, et informent les autorités sur la présence de personnes suspectes. Des femmes participent aux fouilles d’autres femmes.[fn]Observations de Crisis Group, marchés dans les villages d’Andja, Lia 1 et 2, avril 2016.Hide Footnote Composés de volontaires souvent uniquement armés de fouets, de sagaies et de couteaux, ils ont plusieurs fois permis d’identifier des membres présumés de Boko Haram préparant des attentats, comme en janvier 2016 à Koulkilmé ou fin 2016 à Kaiga Kindjiria.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres des comités de vigilance, lac Tchad, avril 2016 ; acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Ils auraient également arrêté et désarmé des membres présumés du groupe dans les villages de Tchoukoudoum et Koroum en décembre 2015.[fn]Ibid.Hide Footnote

Contrairement à leurs homologues nigérians, ils ne mènent pas de patrouilles conjointes avec les forces de sécurité, ne reçoivent pas de véhicules, sont peu rémunérés et peu associés aux délibérations collectives et à la prise de décision au niveau local. Les membres de ces comités sont valorisés socialement à travers des cérémonies lors de l’arrestation de suspects, mais aussi dans des reportages des médias tchadiens. Ils reçoivent des émoluments variables en fonction des lieux, grâce à une collecte auprès des habitants et commerçants les jours de marché ou par les autorités locales. La prise de conscience de leur rôle dans le système de maillage de l’in­for­mation a parfois entrainé des revendications. Certains ont ainsi entamé une « grève », comme en 2016 à Bol, pour être payés davantage.[fn]Ibid.Hide Footnote

Cette approche communautaire de la sécurité et de la vigilance est très largement acceptée par les populations du lac Tchad mais présente des risques à long terme, notamment de milicianisation des tensions communautaires comme ce fut le cas par le passé au Nigéria et au Niger, ou de criminalisation comme observé à plusieurs reprises dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Sur les rives tchadiennes, les autorités militaires ont rapporté quelques cas de dénonciations abusives par des membres de ces comités en 2015.[fn]Au Niger, ces comités ethniquement homogènes côtoient parfois ou se confondent avec des milices tribales. Au Cameroun, certains érigent des barrières à l’entrée des villages pour lever des taxes et sont parfois suspectés de faciliter le recel de bœufs. Rapports de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit ; N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 février 2017.Hide Footnote

In Niger, these ethnically homogenous groups sometimes sit alongside or even overlap with tribal militias. In Cameroon, some set up barriers at the entrance to villages to impose levies and are sometimes suspected of facilitating the theft of stolen cattle. Crisis Group Reports, Cameroon: Confronting Boko Haram, op. cit.; N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 February 2017.Hide Footnote

D. Les faiblesses stratégiques de l’intervention tchadienne

Au vu du nombre moins élevé de victimes du côté tchadien du lac, la stratégie d’en­digue­ment semble porter ses fruits. Pourtant, ces opérations mettent aussi en relief des faiblesses et de nombreux abus. En 2015, elles ont engendré des pertes importantes au sein de l’armée, et représentent un coût considérable dans un contexte économique très dégradé. Récemment, le non-versement des primes aux soldats présents dans la zone aurait même entrainé quelques défections.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Par ailleurs, les opérations contre-insurrectionnelles des armées de la région, y compris tchadienne dans les pays voisins, ont affaibli Boko Haram mais ont parfois été accompagnées d’exécutions extrajudiciaires et de dommages collatéraux qui ont certainement poussé des civils à rejoindre le groupe pour se venger ou se protéger.[fn]« A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote

Par ailleurs, la stratégie initiale qui consistait à vider les îles du lac pour traquer les combattants a atteint ses limites car elle affecte non seulement les moyens de production mais déstructure aussi les sociétés en menaçant leur mode de vie basé sur les activités lacustres. Ces opérations dites « de déguerpissement », également menées dans les autres pays riverains comme près de la rivière Komadougou au Niger, comportent des risques.[fn]« Le Niger et ses alliés face à Boko Haram », Le Monde Afrique (lemonde.fr/afrique), 16 juin 2016.Hide Footnote En 2015 et 2016, de multiples arrestations de pêcheurs et d’éleveurs circulant dans les zones dites interdites au Tchad ont créé la confusion.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Comme l’atteste la surveillance aérienne, de nombreux civils continuent de fréquenter les îles pour s’occuper de leur bétail et de leurs cultures.[fn]Entretien de Crisis Group, militaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Alors qu’une nouvelle opération vient d’être lancée, elle doit être pensée pour éviter de faire des victimes civiles.

L’autre faiblesse stratégique réside dans la difficulté du Tchad à combiner des approches militaires et civiles et à remettre en place une administration civile. Dans la région du Lac, la division du travail est problématique. Alors que plusieurs milliers de militaires y sont déployés, l’implication des autorités civiles demeure limitée. L’opacité de l’armée sur ses mouvements et sur l’identification des menaces réelles liées à Boko Haram handicape les actions humanitaires. Tandis que le lac s’est transformé en zone militarisée et que les contraintes de l’état d’urgence, bien que non prorogé mais de facto en vigueur, continuent à affecter les mouvements des habitants et les modes de production, il sera difficile pour l’Etat de nouer un réel pacte de confiance avec les populations locales, seul à même d’éliminer complètement la menace que constitue Boko Haram sur le long terme.

Face aux dynamiques de redditions et de retours décrites auparavant, les autorités tchadiennes ne sont pas préparées et peinent à déterminer le statut des hommes internés (aides, combattants, prisonniers ou simples civils), ce qui ne permet pas une prise en charge adaptée et la définition de réels programmes de réintégration. Le 17 février 2017, le ministre tchadien de la Sécurité publique et de l’immigration, Ahmat Mahamat Bachir, a rencontré le commissaire à la paix et à la sécurité de l’Union africaine afin d’élaborer une stratégie pour gérer ces retours.[fn]« Communiqué conjoint du Ministre de la Sécurité Publique et de l’Immigration du Tchad et du Commissaire à la Paix et à la Sécurité de L’Union Africaine sur la gestion des repentis de Boko Haram », 17 février 2017.Hide Footnote Mais jusqu’à présent, les autorités semblent dépassées et l’absence d’une politique claire sur les conditions de réhabilitation, de réintégration ou de jugement des anciens membres ou aides de Boko Haram constitue sans doute un obstacle à des mouvements de reddition encore plus massifs.[fn]Certains notables locaux doutent de la capacité des militaires tchadiens à traiter ces problèmes : « nos forces militaires savent combattre mais ne savent pas faire ça ». Entretiens de Crisis Group, autorités locales, lac Tchad, octobre 2016.Hide Footnote

Enfin, plus largement, la menace la plus importante pour la stabilité du Tchad sur le long terme n’est pas Boko Haram, bien qu’il faille combattre ce groupe avec détermination, mais une crise politique nationale qui créerait un terreau fertile pour l’émergence de toutes sortes d’acteurs violents, notamment dans les régions où l’Etat est quasiment absent. Dans l’immédiat, l’impact de Boko Haram se répercute essentiellement sur les populations de la région du Lac.

V. L’impact de la crise sur les populations

L’extension du phénomène Boko Haram sur le lac et les rives tchadiennes comporte toujours des risques sécuritaires et présente un potentiel de déstabilisation d’une région cosmopolite au sein de laquelle les mécanismes de cohabitation demeurent fragiles. En plus des mouvements saisonniers, les arrivées successives de civils déplacés, réfugiés ou rapatriés sur les berges du lac depuis janvier 2015 ont parfois affecté la cohésion sociale. En janvier 2017, les agences humanitaires signalent la présence de 100 765 déplacés dans la région, auxquels s’ajoutent près de 21 000 déplacés non encore enregistrés et près de 7 000 réfugiés, surtout nigérians.[fn]« Bulletin humanitaire Tchad N°01 », Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), janvier 2017 et « Tchad : impact de la crise nigériane dans la région du Lac », Rapport de situation N°18, OCHA, 10 octobre 2016. Certains déplacés originaires du lac auraient même quitté la région pour se rendre à Foyo, au Kanem.Hide Footnote Pour la plupart, ils ont fui les exactions de Boko Haram ou ont quitté les îles sous la pression des armées de la région.

Si des mécanismes de solidarité intra et intercommunautaires ont amorti ces chocs, ces stabilisateurs sont fragiles et les capacités d’absorption des communautés-hôtes limitées. La plupart des déplacés, surtout les Buduma, sont accueillis sur des sites spontanés, seule une minorité ayant trouvé refuge dans les « villages-hôtes ».[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Dans un contexte économique dégradé et alors que la région est devenue une zone militarisée, la résilience des populations est mise à dure épreuve.

A. L’économie du lac affectée

Comme au Niger, où les mesures de restriction et d’interdiction ont été encore plus draconiennes, le commerce sur les îles et rives tchadiennes du lac a été très lourdement affecté par l’activité de Boko Haram et l’état d’urgence, plusieurs fois renouvelé, est toujours officieusement en vigueur bien que non prorogé depuis octobre 2016.[fn]Les autorités du Lac ont appelé les députés à voter pour le prolongement de l’état d’urgence. Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire au Tchad, février 2017. Voir le rapport de Crisis Group, Le Niger face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Si les règles concernant la circulation des motos ou encore la pêche ont été récemment assouplies, les mouvements restent contraints, les couvre-feux sont maintenus et les activités économiques tournent au ralenti.

La frontière avec le Nigéria, principal débouché commercial, demeure fermée même si quelques échanges, notamment de bétail, semblent avoir repris officieusement.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire au Tchad, novembre 2016.Hide Footnote On assiste parfois à des phénomènes de concentration du bétail, ce qui cause des épidémies et des pertes importantes pour les éleveurs. Certains adoptent des itinéraires de contournement, passant par le Niger pour vendre leurs bêtes dans les marchés transfrontaliers nigériens où les prix sont plus élevés. L’agriculture et la pêche sont aussi affectées en dépit d’une saison agricole bien meilleure qu’en 2015 et qui s’est traduite par une légère amélioration des indicateurs de sécurité alimentaire au Tchad, en particulier dans la zone du lac.[fn]Par ailleurs, la monnaie nigériane est en chute libre depuis le début de la crise.Hide Footnote

La fragilisation de l’économie a certainement des conséquences sur la situation financière de Boko Haram, mais elle rend aussi les populations des îles, des berges et plus largement du bassin du lac Tchad plus vulnérables. Beaucoup de déplacés dépendent aujourd’hui de l’aide alimentaire et veulent reprendre leurs activités.[fn]Entretiens de Crisis Group, déplacés, lac Tchad, avril 2016.Hide Footnote A cette nouvelle pression démographique et à l’insécurité économique se greffent des rivalités anciennes et des revendications d’autochtonie.[fn]« Etude sur le contexte social », op. cit.Hide Footnote Le plus souvent, ces dernières ne posent pas de problème ; elles concernent des Buduma ou Kouri qui installent leurs camps dans la cuvette Nord, parfois loin des villages ou des services publics et déclarent : « nos ancêtres et nos parents vivaient ici ».[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Mais dans les endroits plus peuplés, la gestion du foncier est plus compliquée, et dans le sillage des attaques de Boko Haram, des incidents ont parfois opposé des communautés, notamment sur l’accès aux ressources.

L’attaque de Koulfoua, qui a fait de nombreuses victimes en décembre 2015 et qui résultait de tensions entre Kanembou et Buduma autour d’un point d’eau en est une des illustrations. Des agressions, par des habitants des rives du lac, de femmes buduma déplacées allant chercher du bois dans la périphérie de Baga Sola, ont été maintes fois rapportées.[fn]« Etude sur le contexte social », op. cit. Entretiens de Crisis Group, autorités locales du lac, région du Lac, octobre 2016.Hide Footnote L’accès aux polders n’a pas donné lieu à des affrontements directs mais a suscité des frustrations parmi certaines populations qui estiment en être exclues.[fn]Entretien de Crisis Group, agent de la Sodelac, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Enfin, des conflits entre chefs traditionnels ont provoqué l’éclatement de certains sites de déplacés.[fn]« Bulletin humanitaire Tchad N°01 », op. cit.Hide Footnote Si depuis début 2016, la diminution des attaques de Boko Haram au Tchad s’est accompagnée d’une forte réduction des tensions intercommunautaires, celles-ci demeurent palpables.

B. Risques de tensions communautaires et de stigmatisations

Boko Haram a certainement tenté de manipuler les tensions communautaires et identitaires pour mobiliser. Celles-ci ne sont pas nouvelles dans la zone et ont des causes multiples. Elles découlent en premier lieu de la compétition pour l’accès aux ressources d’un lac devenu très attractif. Les variations incessantes des niveaux de crue ont entrainé d’importants mouvements de populations et des disputes entre groupes d’intérêt et communautés pour la conquête de fronts pionniers sans cesse renouvelés. Avant la crise, ces tensions étaient interethniques mais aussi intra-ethniques. Ainsi, les différents clans buduma – les Guriya à Bol, les May Bulwa aux alentours de Kriska, les Majigojiya ou encore les Bujiya au Niger – se livraient aussi à des luttes intestines.[fn]« Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote La présence de Boko Haram a certainement participé à ethniciser ces tensions avec l’apparition d’amalgames ethniques.

La présence de Boko Haram a certainement participé à ethniciser ces tensions avec l’apparition d’amalgames ethniques.

Le contrôle des activités commerciales a également fait l’objet d’âpres rivalités. A l’ouest du lac, Arabes et Haoussa se sont longtemps disputé le commerce du bétail. Sur le lac, les zones de pêche, le transport en pirogues et en hors-bords, la propriété des terres exondées ont aussi souvent suscité des tensions.[fn]Un certain Abdel Aziz aurait tenté de manipuler les tensions entre Buduma et Haoussa afin de recruter parmi les Buduma du lac en 2014-2015. « A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote Sur les berges tchadiennes, les rivalités qui ont opposé au milieu du vingtième siècle Kanembou et Buduma, par exemple sur le statut de Bol, ont laissé des traces dans la mémoire collective. Au fil du temps, des rapports de force sociaux se sont dessinés, les Kanembou ont occupé une partie des villes de la cuvette Sud, maitrisant le foncier et le commerce avec un quasi-monopole sur certains produits vendus dans les marchés des environs : cabris, nattes, fagots, etc.

Plus récemment, les différents clans buduma, qui avec les Kouri revendiquent la propriété de nombreuses îles et imposent des taxes aux autres pêcheurs et éleveurs, ont fait part de leurs craintes de se voir disputer les îles notamment par les éleveurs peul et arabes au Niger et au Tchad. Ils se seraient ainsi organisés pour résister et contenir sur le lac les mouvements des grands transhumants : « ils bloquaient les Arabes pour ne pas qu’ils descendent », selon un chercheur.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, Paris, juillet 2016.Hide Footnote Cette compétition foncière n’est certainement pas étrangère aux incidents répétés, au cours des six derniers mois, entre ces communautés d’éleveurs au Niger, notamment dans la zone des trois frontières. Cette réalité a conduit à des messages parfois simplistes : « les Buduma se seraient alliés à Boko Haram dans le but de conserver le contrôle sur le lac ».[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants du lac, lac Tchad, mai 2016.Hide Footnote

Comme souvent dans un contexte de terrorisme, les coupables désignés portent le nom d’une communauté. Au Nigéria et au Cameroun, ce sont les Kanouri, au Tchad et au Niger, les Buduma ont à un moment servi de boucs émissaires. « Ce sont eux les Boko Haram », disait en 2015 à leur propos un réfugié dans le camp de Baga Sola.[fn]Entretiens de Crisis Group, réfugiés, Baga Sola, septembre 2015Hide Footnote A la suite de l’attaque du marché de Baga Sola en octobre 2015, dont l’une des kamikazes était la fille d’un notable connu, des femmes buduma ont été battues et pour certaines exclues du marché. D’autres se seraient vu refuser l’accès aux centres de santé. Des représentations collectives et des préjugés qui se sont développés au fil du temps ont nourri cette forte méfiance communautaire. Ainsi, la rhétorique des Buduma « naïfs et prêts à épouser n’importe quelle cause par opportunisme » est répandue aux abords du lac.[fn]Entretien de Crisis Group, habitants de Bol et Baga Sola, septembre 2015.Hide Footnote

Les autorités ont certainement participé à ces stigmatisations en 2015, avant de prendre plusieurs mesures pour rectifier le tir. Le remplacement de l’ancien gouverneur par Adoum Forteye, originaire de la région, a permis de recréer du lien avec les populations. La volonté d’intégrer des Buduma dans l’armée, qui s’est traduite par un appel à candidatures en juillet 2016, et la demande de Déby de préparer un programme d’insertion de jeunes de la région dans la fonction publique vont dans le bon sens, même si pour l’instant ce dernier projet ne se concrétise pas.[fn]D’après plusieurs sources, 300 individus originaires du lac auraient été recrutés et formés à Moussoro. Entretiens de Crisis Group, chercheur, député, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Début 2017, ces tensions semblent bien moins fortes, sans doute en raison de l’amélioration de la situation sécuritaire sur les rives tchadiennes. Il y a en effet une forte corrélation entre le nombre d’attaques perpétrées par Boko Haram et la stigmatisation communautaire. Ainsi, tout nouvel attentat dans la capitale ou sur les rives du lac pourrait agir comme un déclencheur ou un accélérateur de crise en générant de nouveaux cycles de représailles intercommunautaires.

VI. Préparer la phase de stabilisation et renouer avec le développement

A. De l’urgence au développement : miser sur la connaissance pour des politiques adaptées

Le Nord-Est du Nigéria est le théâtre d’un désastre humanitaire quasi sans précédent dans la région, devenant une des premières urgences mondiales pour l’ONU.[fn]« Boko Haram blamed in looming humanitarian crisis in Nigeria’s northeast », CNN, 26 juillet 2016.Hide Footnote La situation diffère du côté tchadien du lac, où l’impact de Boko Haram a été moindre que dans les autres pays frontaliers. Après un début de réponse très difficile en 2015, la couverture humanitaire est aujourd’hui meilleure, bien qu’insuffisante. Les niveaux de vulnérabilité des populations-hôtes et déplacées sont importants et les risques sécuritaires compliquent l’accès des ONG à des zones comme Tchoukoutalia et Kaiga Kindjiria.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote L’aide humanitaire a même parfois été acheminée par les services étatiques.[fn]Idem.Hide Footnote

Une réflexion est actuellement en cours, au Tchad, sur les moyens d’articuler cette réponse d’urgence et des projets de développement autour du lac pour favoriser la résilience des populations sur le long terme. De nombreux bailleurs comme la Banque mondiale, l’Union européenne à travers son Fonds fiduciaire, ainsi que son instrument de stabilité et le service de la Commission européenne à l’aide humanitaire (ECHO), ou encore l’Agence française de développement et la Banque africaine de développement, ont déjà défini ou fait part de leur intention d’investir dans de tels projets. Les calendriers de mise en œuvre diffèrent et les projets qui mobilisent le plus de fonds débuteront sûrement en 2018 ou 2019.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs du développement, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Affecter des sommes importantes au développement du lac, bien que nécessaire, n’est pas sans risque et impose d’évaluer en amont l’impact de chaque dollar dépensé pour éviter de renforcer certains facteurs de crise (do no harm policy). Dans cette région très particulière, marquée par une croissance démographique importante et les fluctuations incessantes du lac, seule la mobilité des acteurs a en effet permis de maintenir un équilibre entre les communautés.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur du développement, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Aujourd’hui, la mobilité est compromise et les modes traditionnels de règlement des conflits, la gestion du foncier ou encore l’organisation des campagnes de pêche ou de la transhumance sont perturbés par un déploiement militaire important et par la présence de Boko Haram. Les acteurs du développement devraient financer une étude socio-anthropologique pour comprendre ces logiques de mobilité, les phénomènes de concentration à l’œuvre, la structure des ménages et surtout définir des priorités avec les populations locales pour faciliter leur appropriation.

La question du dimensionnement des projets devrait également être abordée. Certains chercheurs proposent par exemple de privilégier de nombreux aménagements de taille réduite pour éviter de recréer des compétitions féroces entre communautés.[fn]« Etude sur le contexte social », op. cit.Hide Footnote Enfin, si ces projets sont indispensables, la relation entre sous-développement et radicalisation n’est pas toujours évidente et il faut donner aux projets de développement des objectifs bien plus larges que la « déradicalisation » ou la « prévention de la violence extrémiste », pour éviter un amalgame aux yeux des populations entre actions de développement et mesures sécuritaires.[fn]Voir le rapport spécial de Crisis Group, Exploiting Disorder: al-Qaeda and the Islamic State, 14 mars 2016 ; et le briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote

Pour réussir cette transition de l’urgence au développement, il est essentiel que l’Etat se saisisse davantage de la question de l’avenir du lac. Les 3 milliards de francs CFA d’investissements publics dans la zone promis par le président Déby début 2016 sont irréalistes et jusqu’ici, le lac sert plutôt de vitrine pour attirer des fonds internationaux. N’Djamena communique peu sur « son projet pour le lac » : va-t-il rester une zone militarisée ? L’Etat préconise-t-il un retour programmé des déplacés sur les îles ou plutôt leur installation sur les rives ? Les autorités nationales devraient proposer des options claires sur le devenir du lac, multiplier les visites sur place et soumettre, en collaboration avec les bailleurs et en consultation avec les populations locales et leurs représentants, un plan déclinant des scénarios dans le temps (à un an et à cinq ans, par exemple).

Enfin, le risque de polarisation financière sur le lac au détriment d’autres régions ne doit pas être négligé. Le Tchad est un pays très pauvre aux multiples situations de précarité. C’est aussi, au moins jusqu’en 2015, le septième pays d’accueil de réfugiés dans le monde.[fn]« L’ONU exhorte la communauté internationale à renforcer son soutien envers le Tchad », Centre d’actualités de l’ONU, 27 août 2015.Hide Footnote Les réfugiés du Darfour arrivés entre 2003 et 2005 peuplent toujours les camps situés le long de la frontière soudanaise et les Centrafricains sont massés dans le Sud. Dans les deux cas, les perspectives de retour sont limitées et l’assistance humanitaire a fortement baissé. Les taux de malnutrition demeurent très élevés dans toute la bande sahélienne, et les services publics quasi inexistants dans le Nord du Tchad. Il convient donc de rééquilibrer le portefeuille de projets afin de ne pas délaisser d’autres régions négligées et qui pourraient créer un terreau fertile pour divers acteurs violents.

B. Rebâtir une relation fructueuse avec l’Etat

Si la réponse à Boko Haram passe forcément par des actions de développement, la relance des moyens de production et la reprise des échanges avec les pays voisins, elle réside aussi dans la consolidation des liens entre l’Etat et une région depuis longtemps dans l’orbite du Borno. Or, une approche strictement militaire ne peut rétablir la confiance entre N’Djamena et sa périphérie. Même si l’actuel gouverneur a une certaine autorité sur son administration, le risque de l’opération militaire contre le groupe est de créer un état de crise permanent sur le lac et de le transformer en une région de facto gouvernée par les militaires sur le long terme.

Boko Haram constitue une menace de longue durée, mais il est nécessaire de quitter la phase purement militaire pour entrer dans une phase politique de stabilisation. Jusqu’ici, la décentralisation en cours et le redécoupage administratif ne suffisent pas pour rehausser réellement l’offre de services publics. La réponse doit d’abord consister à développer une meilleure couverture administrative qui, au-delà de la création de nouvelles sous-préfectures, prévoit aussi le déploiement de fonctionnaires pour réactiver les services sociaux. Dans ce cadre, des primes temporaires pourraient être versées aux fonctionnaires qui acceptent de se rendre à nouveau sur place.

La présence de colonels zaghawa parmi les nouveaux sous-préfets et les arrestations d’éleveurs et de pêcheurs n’aident pas à rétablir ce lien. De surcroit, en vertu de l’état d’urgence, les militaires ont permis l’accès aux terres là où ils considéraient que la sécurité le permettait. Un changement de stratégie s’impose, prévoyant le remplacement rapide des sous-préfets militaires par des civils et l’assouplissement des règles de l’état d’urgence pour favoriser les mouvements et la reprise des activités. De même, alors que le commerce, notamment de bétail entre le Tchad et le Nigéria, semble très lentement redémarrer, la réouverture d’un canal commercial sécurisé pourrait encourager ces échanges entre les deux rives du lac et améliorer ainsi les conditions de vie des populations.

En outre, la constitution d’une réelle composante civile au sein de l’opération en cours est nécessaire pour éviter la militarisation de la région sur le long terme. L’Etat devrait faciliter le recrutement de civils locaux et mettre en place des mécanismes stricts de sanction pour les militaires commettant des abus sur les populations civiles. Enfin, alors qu’une nouvelle opération importante des pays de la région a été lancée, il est essentiel de réduire le coût humain des manœuvres militaires en distinguant le plus possible entre insurgés et populations retournées sur les îles pour cultiver la terre, pratiquer la pêche ou faire paître leur bétail.

C. Traiter la question des prisonniers et déserteurs

Alors que les redditions se multiplient, la prise en charge des prisonniers et des déserteurs doit être organisée dans l’optique d’encourager de nouvelles désertions.

Actuellement, le système judiciaire tchadien, très imparfait, ne traite pas de la question de Boko Haram. Depuis le début du conflit, seul un procès, très critiqué, a été organisé, aboutissant à la condamnation à mort de dix membres présumés de la secte.[fn]« Le Tchad exécute dix membres présumés de Boko Haram », RFI, 29 août 2015.Hide Footnote Aujourd’hui, entre 500 et 1 000 membres suspectés de Boko Haram seraient emprisonnés à Koro Toro, une prison située dans le désert, près de Faya Largeau, et surnommée « le Guantanamo tchadien ».[fn]Entretien de Crisis Group, personnel pénitentiaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote De diverses ethnies (Kanouri, Haoussa, Buduma) et nationalités (présence de Soudanais et de Nigérians), les détenus présentent le point commun d’être écroués sans jugement préalable et pour des périodes indéterminées. Certains seraient des membres actifs de Boko Haram, d’autres des opérateurs économiques, dont un certain nombre de vendeurs de cartes SIM.[fn]Ibid.Hide Footnote Cette situation comporte des risques. Au Nigéria, le manque de transparence sur les procédures judiciaires a créé du ressentiment au sein des familles et participé au processus d’adhésion à Boko Haram.

Si l’organisation de procès équitables est aujourd’hui une chimère, la capacité des autorités de distinguer les éléments les plus durs de Boko Haram des soutiens occasionnels est cruciale. Une prise en charge appropriée constituera un premier pas vers la prévention de nouveaux recrutements. Il est donc essentiel de définir une politique claire sur les conditions de réhabilitation ou de jugement des anciens membres de Boko Haram, et les contours d’un véritable programme de réinsertion pour les déserteurs dans le cadre de programmes plus larges de relèvement communautaire destinés notamment à la jeunesse. A l’instar de ce que vient de réaliser le ministère de l’Intérieur nigérien, les autorités tchadiennes devraient élaborer un document cadre de prise en charge de la reddition des éléments de Boko Haram et le communiquer à leurs partenaires internationaux.

Enfin, en plus des campagnes de sensibilisation en cours, un effort de communication considérable est requis pour améliorer les relations entre l’Etat et la population, appeler les indécis à se rendre et les rassurer sur le sort qui leur sera réservé. Cela pourrait passer par l’envoi massif de SMS informant sur les conditions de reddition. Cela passera aussi par le soutien ou la création de radios communautaires pour diffuser dans les langues locales des messages de sensibilisation sur la prévention de conflits. Les « talkshows », vox pop et entretiens pourraient favoriser l’ex­pres­sion des populations concernées. L’effort devrait être mené à la fois au niveau très local, avec des moyens adaptés et durables, et à l’échelle du lac, au vu de la mobilité et de l’intégration des populations. Le côté tchadien du lac est particulièrement pauvre en radios communautaires.[fn]Courriel de Crisis Group, représentant d’ONG travaillant dans le secteur des radios locales, décembre 2016.Hide Footnote Mais plusieurs projets, qui se développent notamment au Nigéria, pourraient être élargis et couvrir la diversité linguistique de la région.

VII. Conclusion

Boko Haram a perdu du terrain et la situation sécuritaire est aujourd’hui bien meilleure qu’en 2015 sur les îles et rives tchadiennes du lac, mais la résilience du groupe insurrectionnel jihadiste n’est plus à démontrer. La menace qu’il fait peser sur les populations ne diminuera pas tant que les problèmes structurels de l’état du Borno au Nigéria ne seront pas traités. Partant de ce constat clair, un changement d’approche est requis. Les interventions militaires des pays de la région du Lac, certes nécessaires pour endiguer la progression de Boko Haram, et les contraintes imposées sur les mouvements et le commerce ont des répercussions sur les modes de vie des populations.

Cette situation n’est pas tenable à long terme. L’Etat tchadien, comme ses voisins, doit aujourd’hui substituer au traitement purement militaire de la crise, l’indispen­sable relance des échanges et des moyens de production, la définition de programmes clairs de réinsertion pour les anciens membres du groupe, la lutte contre toutes les formes de stigmatisation communautaire et un investissement politique fort pour recréer du lien entre N’Djamena et sa périphérie.

Nairobi/Bruxelles, 8 mars 2017

Annexe A : Carte du Tchad

Carte du Tchad

Annexe B : Carte du bassin du lac Tchad

Carte du bassin du lac Tchad
Mohammed Mala R) and his father from Madagali in Adamawa witnessed the clash of religious ideologies when he was taken hostage. The terrorists struck on a Friday. ICIR NIGERIA/ Bamas Victoria and Judd-Leonard Okafor
Briefing 170 / Africa

An Exit from Boko Haram? Assessing Nigeria’s Operation Safe Corridor

In 2016, Nigeria launched a program to help Boko Haram defectors reintegrate into civilian life. Rare interviews with the “deradicalisation” facility’s graduates reveal some encouraging signs but also troubling patterns that – if not addressed – could endanger the initiative’s future.

What’s new? Operation Safe Corridor, Nigeria’s home-grown program for providing recruits with a voluntary exit route from Boko Haram, has had some success. But it still faces resistance among the political class and ordinary citizens alike. It also suffers from serious problems that are testing donors’ confidence and likely deterring potential defectors.

Why does it matter? Operation Safe Corridor reflects Nigerian authorities’ growing recognition that they cannot beat Boko Haram by military means alone. Improving the program would serve the federal government’s objective of facilitating the defection of recruits. But unless its problems are fixed, the program could lose external support and domestic viability.

What should be done? Authorities should improve intake procedures to filter out civilians who do not belong in the program. They should take urgent steps to ease conditions of confinement and do more to smooth program graduates’ reintegration into society while winning more public support, including by prosecuting some jihadists captured by security forces.

I. Overview

Operation Safe Corridor was established by the Nigerian government in 2016 to receive voluntary defectors from factions of the jihadist group Boko Haram. Part of a national strategy to degrade militant activity in the country’s north east, the program faces problems. Authorities channel into Safe Corridor far too many civilians fleeing Boko Haram areas, unjustly mislabelling them jihadists, clogging the system and putting off donors. More troubling are accounts from program participants who have seen sometimes deadly conditions at the facilities they pass through on the way into Safe Corridor – both a concern in its own right and a deterrent for those who might follow their path. Despite improvements, the reintegration of defectors into society can be bumpy. The program is also controversial, with critics arguing that it amounts to amnesty for terrorists. For Safe Corridor to thrive, the government will need to better screen out civilians, protect participants and more effectively reintegrate graduates into society. It should also work harder to persuade the public of the program’s merits.

The Nigerian government created Safe Corridor in 2016 after concluding that it would not be able to defeat the Boko Haram insurgency, which it has been battling since 2009, by military means alone. The program’s core target group is low-level jihadist recruits who perform combatant and/or non-combatant roles and are important to the daily functioning of Boko Haram’s two main factions – Jama’tu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (People Committed to the Propagation of the Prophet’s Teachings and Jihad, or JAS) and Islamic State in West Africa Province (ISWAP). There is ample reason for these recruits to seek an exit. When defectors leave the jihadist factions, it is normally due to mounting scepticism of the insurgency’s prospects, exposure to atrocious violence, the danger posed to them and their families, aversion to the factions’ unfair and brutal internal politics, the lack of material gain after years of service and, for some, the desire to escape a movement they were coerced into joining.

But while some donors and officials hope the program might be able to facilitate thousands of defections, it has struggled to bring in the right people. To date, of the hundreds of individuals who have gone through or are currently in the program, many are not from the target group. Rather, they are civilians who threw off Boko Haram’s yoke and who, after detention by security forces, were mistakenly categorised as militants and channelled into Safe Corridor. The program has also been something of a catch-all for a wide range of other individuals, including minors suspected of being child soldiers, a few high-level jihadists and alleged insurgents whom the government tried and failed to prosecute and who say they have been moved into the program against their will. Some donors, worried Nigeria is not spending their money on the target group, are therefore cautious about further investment in the program.

Even more jarring are allegations regarding the terrible treatment that many program participants experience after they enter Nigerian government custody. Many former Safe Corridor internees have reported enduring horrific conditions, particularly in the network of detention centres where they were held prior to reaching the program’s facility, Mallam Sidi camp in Gombe state. Some of those who voluntarily defected found themselves held in government facilities for as long as three years in total and often without any contact with family members for long periods of time. Some died in confinement. Even at Mallam Sidi, where conditions are better than at regular internment sites, former internees report that they were sometimes left short of food and given no certain timeline about when they might be integrated back into society.

The Safe Corridor program has yet to overcome continuing public hostility and opposition from some politicians

The program could also do more to help graduates reintegrate into society after they leave Safe Corridor. When it first launched, authorities had given little thought to this matter, leaving many former internees without a smooth path back into civilian life. State and local authorities have since become more actively involved with their reintegration. Some returnees still face suspicion from communities and local security forces, however. The program also has yet to overcome continuing public hostility and opposition from some prominent politicians, who characterise it as providing amnesty and support to terrorists or criminals who should instead be punished.

To strengthen the program, the authorities, with donor support, should:

  • Fix screening systems so that they more effectively identify Boko Haram recruits who are in the program’s target group. Civilians who have escaped from Boko Haram areas, who are more likely than former recruits to find immediate acceptance back home or in displacement camps, should be screened out quickly and moved through separately so they can make a speedy return to society.
     
  • Accelerate work to improve detention conditions, adding better safeguards to protect internees from abuse after surrendering and creating better systems to move defectors swiftly out of interim detention centres and into the Mallam Sidi camp. The camp leadership at Mallam Sidi should tighten up management of food supplies so that internees are well nourished and secure more resources for the training and psycho-social support key to internees’ return to society.
     
  • Augment efforts to coordinate the return of Safe Corridor graduates with state authorities and local security services to help smooth their arrival back into society. Working with donors, they should also intensify plans to offer material support to host communities and their members, in order to give them incentives to accept former Boko Haram recruits into their fold.
     
  • Beef up public awareness campaigns to persuade Nigerians of Safe Corridor's merits and to overcome any hostility to the idea of rehabilitating former Boko Haram recruits. In doing so, the government should strive to balance the assistance it is giving to former jihadists to start new lives with initiatives that can afford comfort and a measure of justice to victims of Boko Haram atrocities, notably putting on trial captured militants such as high-level commanders or those involved in atrocities.
Crisis Group’s Consulting Senior Analyst for West Africa Vincent Foucher conducts field research in Maiduguri, north-eastern Nigeria. CRISISGROUP/ Jorge Gutierrez Lucena

II. Creating an Exit from Jihad

Operation Safe Corridor is the result of several years of discussions within the Nigerian government about how to encourage voluntary defections from Boko Haram. As early as 2013, four years into the insurgency, the authorities started to recognise that a military response alone would be insufficient to dismantle the group.[fn]Crisis Group interview, senior Nigerian security official, Abuja, 6 December 2019 (concerning authorities’ realisation of the usefulness of defections). With respect to the terminology used in this briefing: Boko Haram (generally translated from Hausa as “Western education is forbidden”) is a derisive designation used by Salafi critics of the jihadist organisation operating in north-eastern Nigeria and along the borders with Niger, Cameroon and Chad. In 2016, this group split into two factions, JAS and ISWAP. This briefing uses the familiar term Boko Haram to refer both to the group before the 2016 split and to the ISWAP and JAS factions collectively since then. For background on Boko Haram, see Crisis Group Africa Reports N°213, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, 3 April 2014; and N°168, Northern Nigeria: Background to Conflict, 20 December 2010.Hide Footnote In September 2015, soon after his electoral victory, President Muhammadu Buhari set up a committee led by the defence chief to develop methods to persuade insurgents to defect. In 2016, federal authorities established Safe Corridor, a military-run and now partly donor-funded program providing a way out for Boko Haram recruits.[fn]Operation Safe Corridor has received indirect financial support from donors such as the European Union, UK and U.S. via the International Organization for Migration, a UN agency with experience in reintegrating former combatants into society. See “DHQ creates centre for repentant B’Haram members”, Punch, 6 April 2016. For further background, see, for instance, Vanda Felbab-Brown, “‘In Nigeria, We Don’t Want Them Back’: Amnesty, Defectors’ Programs, Leniency Measures, Informal Reconciliation and Punitive Responses to Boko Haram”, United Nations University, 2018.Hide Footnote Its facility is at Mallam Sidi in Gombe state, adjacent but not too close to the insurgency’s epicentre in Borno state.[fn]Crisis Group telephone interview, Major General Bamidele Shafa, head of Operation Safe Corridor, 11 February 2021. Mallam Sidi was the site of a National Youth Service Corps camp until 2016.Hide Footnote There, for what is supposed to be a period of six months, internees receive what the state calls “deradicalisation” instruction, as well as other education, vocational training and psychological support.[fn]Safe Corridor designates the people it takes in as “clients” while they are in the facility and as “graduates” upon their release. But rights groups such as Amnesty International point out that Mallam Sidi is a de facto detention facility as its “clients” are not really given the choice to go there or not. This briefing uses the term “internee” to describe those who pass through Safe Corridor.Hide Footnote

The targets of Safe Corridor are low-level insurgents, both combatant and non-combatant recruits integral to supporting Boko Haram factions’ operations.[fn]This briefing is based primarily on interviews with former Safe Corridor internees. In gathering information on the topic, Crisis Group interviewed 23 former internees, thirteen of whom were active Boko Haram recruits. Research was supplemented with interviews with government officials, employees of NGOs or international organisations and diplomatic and donor sources in Abuja with an active interest in the program. Most interviews with graduates took place in Maiduguri in November-December 2019 and February-March 2020.Hide Footnote While casting a broad net, the program aims to draw in only those recruits who are not so tainted by atrocities that their reinsertion into society would cause backlash from those who might accuse the government of handing out amnesties to war criminals. In doing so, it aims essentially to strip Boko Haram of as many of these men as possible, while military operations continue against the hardline core.[fn]Crisis Group telephone interview, Nigerian security official, 14 November 2020.Hide Footnote Mallam Sidi’s camp commander General Musa Ibrahim insists that Safe Corridor is “a non-kinetic approach to warfare, not an amnesty program”.[fn]Victoria Bamas, “‘Repentant Boko Haram’: A look at Operation Safe corridor deradicalisation and rehabilitation camp”, International Centre for Investigative Reporting, 1 November 2020.Hide Footnote

The program has evident potential. Its very existence provides an incentive for Boko Haram recruits to defect from a fight that many of them have come to consider futile. Several graduates interviewed by Crisis Group explained that Safe Corridor public information campaigns via radio broadcasts or leaflets dropped by Nigerian military aircraft were critical factors in pushing them to defect, an option they had not previously considered, fearing they would be executed by security forces upon turning themselves in.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, November-December 2019 and March 2020.Hide Footnote Knowing that there was a way out persuaded a number of those who were disillusioned by endless war, the violence committed by the factions to which they belonged, the danger of internal purges and punishments, and the injustice and poverty they experienced while jihadist leaders and their protégés enriched themselves.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, Maiduguri, November-December 2019 and February-March 2020.Hide Footnote

Many of those who have passed through Safe Corridor told Crisis Group that they value the program, although there were differences in opinion as to how much they benefited from the various types of education and services they received. Graduates especially appreciated literacy classes, as well as the psycho-social sessions offered to them, which helped them prepare for the difficulties of reintegration into society.[fn]One internee said the psycho-social support “was excellent. They explained the environment and thinking of the community [about Boko Haram]. The issues. I saw all that they had told us [after release]. So, I had control over it”. Crisis Group interview, former Safe Corridor internee, Maiduguri, 2 March 2020.Hide Footnote Civic education and training about drug abuse were also generally well received. While most internees also liked the vocational training in skills such as carpentry and shoemaking, a few, notably those who had held positions of higher status in Boko Haram, felt demoralised by the idea of taking up such humble trades.[fn]Crisis Group interviews, Maiduguri, December 2019 and March 2020.Hide Footnote

Entering and moving through the Safe Corridor has been a haphazard and often dangerous affair.

Graduates did not praise all aspects of the curriculum, however. Some thought the “deradicalisation” classes pointless, given that they had defected and abandoned Boko Haram thinking anyway.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internee, Maiduguri, 29 February 2020; Crisis Group telephone interviews, NGO workers, 16 December 2020.Hide Footnote Several also questioned the commitment and expertise of the religious specialists – often military chaplains –who came to teach.

Notwithstanding any misgivings, those former Boko Haram members who do leave Safe Corridor with a good experience – and Crisis Group spoke to several – can become useful advocates for the program. But getting members of the target group safely into and out of the program has proven an elusive goal. To date, entering and moving through the corridor has been a haphazard, difficult and often dangerous affair.

The informal economy is typical in the streets of Maiduguri. The area has been at the epicentre of the decade-long fight between the insurgent group Boko Haram and the Nigerian military. CRISISGROUP / Jorge Gutierrez Lucena

III. Missing the Target

The number of low-level insurgents who have passed through Safe Corridor is low. So far, of the 920 people admitted into the program, only a small portion have been in its target cohort, thereby barely affecting the strength of the two Boko Haram factions, which control thousands of people at any one time.[fn]Since the small pilot batch, three main batches of internees have been admitted so far, as well as several smaller groups. So far, 872 graduates have been released from Safe Corridor. Crisis Group telephone interview, Major General Bamidele Shafa, head of Operation Safe Corridor, 11 February 2021. In 2018, U.S. officials estimated that the two factions of Boko Haram together could field 5,000 fighters. Ryan Browne, “US warns of growing African terror threat”, CNN, 19 April 2018. On the various batches, see Annex B.Hide Footnote Indeed, 23 former Safe Corridor internees interviewed by Crisis Group stated that at most one quarter of the cohort at Mallam Sidi are from the low-level but committed jihadist recruits who form the program’s target group of defectors.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, Maiduguri, March 2020. The term rijal refers not only to low-level recruits but also to all those who are considered members and have pledged allegiance to the leaders.Hide Footnote

Most of the others in the program at Mallam Sidi are civilians who fled areas controlled by Boko Haram and whom authorities then mistakenly categorised as jihadists and detained before sending them into Safe Corridor.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, Maiduguri, March 2020.Hide Footnote Locals in Boko Haram-controlled areas refer to these civilians as awam, a word derived from the Arabic for “commoners”. While some awam, if only to ensure their own survival, become local officials under the group’s authority or can perform minor support roles, notably as traders, they are normally passive subjects of Boko Haram rule.[fn]Most of the awam interviewed by Crisis Group were simple farmers.Hide Footnote With Mallam Sidi packed with awam, the camp has thus largely become a refuge and exit ramp for innocent civilians fleeing Boko Haram – a worthy outcome since it at least secures their release from prolonged captivity and forced labour under the militants’ thumb. But the program is by contrast struggling to draw in rijal, a word derived from the Arabic for “men”, and which the low-level recruits use to describe themselves.[fn]Even some Safe Corridor staff have reportedly acknowledged that many internees are not associates of Boko Haram in any meaningful sense. One former recruit said a senior Safe Corridor official told him: “You are not Boko Haram, we know. But stay quiet”. Crisis Group interview, former Safe Corridor internee, Maiduguri, 11 March 2020. In some cases, civilian internees at Mallam Sidi are not even from Boko Haram-controlled areas. Four former Safe Corridor internees interviewed by Crisis Group in Maiduguri in March 2020 insisted that neither had they had any association with Boko Haramn nor had they lived in Boko Haram-controlled areas. Two claimed that malevolent neighbours had denounced them as jihadists. Another two said they were just picked up by suspicious security officials in towns under government control.Hide Footnote

Former Safe Corridor internees say this outcome is due to authorities’ poor screening procedures for those fleeing territory under Boko Haram’s control, flaws that are reportedly exacerbated by custodial abuse. Once they have escaped from Boko Haram territory, both rijal and awam run into security forces or pro-government militias, who take them into custody and introduce them into a circuit of detention sites.[fn]Information provided by all the awam and rijal interviewed by Crisis Group.Hide Footnote They are finally brought together at the notorious Giwa Barracks military detention centre in Maiduguri, capital of Borno state. At Giwa (discussed further below) the inductees are screened by a Joint Investigation Committee consisting of intelligence officers from various security services. Based on its determination of the risk each inductee poses, the Committee recommends one of three resolutions to his case: release, “deradicalisation” in Safe Corridor or referral to the judicial system.

At this point, at least in theory, the Committee distinguishes actual Boko Haram associates (a category more or less corresponding to rijal) from civilians, with only the former going to the Safe Corridor camp, but in practice it often does not work this way. Coercion appears to be a big part of the problem. By this stage, former internees told Crisis Group, security officers have beaten and intimidated many inductees into saying they are Boko Haram associates.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, Maiduguri, March 2020. Abuse at detention sites is also documented in “Stars on Their Shoulders, Blood on Their Hands: War Crimes Committed by the Nigerian Military”, Amnesty International, June 2015. Security officers seem to operate on the assumption that all adult men coming from Boko Haram areas are supporters of the movement. Fear and the desire for revenge may also play a part in the abuse.Hide Footnote For this reason, the Committee wrongly labels many awam as Boko Haram associates. In any case, however, the Committee may struggle to determine who is rijal and who is awam. It is not always an easy call to make. Men in Boko Haram-controlled areas occupy a complex variety of roles, including non-fighting sympathisers, opportunistic traders or providers of key services (notably mechanics or welders). Some may also be linked to Boko Haram through kinship or marriage.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, Maiduguri, March 2020.Hide Footnote Also, the authorities sometimes simply lose interview slips as they shuffle detainees through the chain of custody, leaving the Committee with the task of having to make an assessment without access to previously collected information.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internee, Maiduguri, March 2020.Hide Footnote

Compounding these problems, some donors express concern that authorities have sometimes treated the program as a catch-all for individuals who do not belong there.[fn]Crisis Group interviews, diplomats, Abuja, March 2020.Hide Footnote For example, the first batches of internees included teenage boys who were suspected of having been child soldiers in Boko Haram.[fn]They were eventually extracted from the group, and minors are no longer inducted into Safe Corridor. Crisis Group telephone interview, international expert, 6 December 2020.Hide Footnote Authorities had also sent to Mallam Sidi individuals previously suspected of belonging to Boko Haram but whose prosecutions had been dismissed during judicial review.[fn]“Nigeria: Flawed Trials of Boko Haram Suspects”, Human Rights Watch, 17 September 2018. Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, Maiduguri, March 2020.Hide Footnote The lawyer representing one of them argued, with no success, that a stay in the camp would amount to unlawful detention.[fn]Crisis Group interview, former Safe Corridor internee, March 2020.Hide Footnote On at least two occasions, authorities sent to Safe Corridor small groups of Boko Haram defectors that included senior jihadists who had negotiated freedom in exchange for intelligence cooperation and were thus outside the target group of low-level recruits.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, March 2020.Hide Footnote

Returnees from Boko Haram were initially sent to displaced persons’ camps such as this one near Maiduguri in north-eastern Nigeria. They had little or no preparation and in some cases encountered public hostility. CRISISGROUP / Jorge Gutierrez Lucena

IV. A Brutal and Tortuous Path

Given that so many defectors keep in touch with those who stay with the insurgency, it is critical that those who find their way into Safe Corridor have a positive experience so that they can persuade more rijal to leave the jihadists’ ranks. While the services provided to internees at Mallam Sidi are certainly appreciated by many who pass through the system, the experience of getting from the point of defection to the camp itself is often extraordinarily brutal, protracted and dangerous. The poor detention conditions raise humanitarian concerns and threaten to taint the program in a way that could put donor funding at risk.

Former Safe Corridor internees, both rijal and awam, interviewed by Crisis Group testified to a long journey through a network of often gruesome detention facilities. Their ordeal began once they left Boko Haram-controlled areas to turn themselves in. They were first taken to detention centres, often prisons within the nearest local military barracks, for screening. There, almost all of them were subjected to threats, beatings and torture while being interrogated by security officials or members of pro-government militia groups, notably the Civilian Joint Task Force (CJTF).[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, Maiduguri, November-December 2019 and February-March 2020.Hide Footnote

After some time in these initial detention centres, internees were moved to other detention facilities, again often for long periods of time. Most of them eventually reached Giwa Barracks, the military detention centre in Maiduguri, where Nigeria’s task force fighting Boko Haram is headquartered.[fn]Among the Safe Corridor graduates interviewed by Crisis Group, two rijal said they were able to avoid spending time in Giwa Barracks and that they had already negotiated their direct transfer to Mallam Sidi.Hide Footnote Transport conditions on the way to this notorious facility could be brutal, with people bound so tightly some still bear scars.[fn]Conditions at Giwa are notoriously bad and have been documented by various NGOs. See, for instance, “Stars on Their Shoulders, Blood on Their Hands”, op. cit.; and “‘My Heart is in Pain’ – Older People’s Experience of Conflict, Displacement and Detention in Northeast Nigeria”, Amnesty International, 8 December 2020.Hide Footnote After undergoing screening by the Joint Investigation Committee in Giwa, a few detainees were eventually sent to detention centres run by the Nigerian Correctional Service, for instance at Kainji (in Niger state, in the country’s north west) or Kuje prison in Abuja.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, Maiduguri, December 2019 and March 2020.Hide Footnote

Conditions of confinement in some of these facilities were abysmal, and unlucky internees could spend several months – and sometimes almost a year – in detention from the moment they defected to the moment they entered Safe Corridor.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, Maiduguri, November-December 2019 and March 2020.Hide Footnote Indeed, interviewees report that poor conditions, including the lack of food, air, water and hygiene, killed many at Giwa and Kainji while they waited for final transfer to Mallam Sidi.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, November-December 2019 and March 2020.Hide Footnote “Conditions were so bad that people died every day. In our cell, it was two or three people a week who died”, says one former Giwa Barracks detainee.[fn]Crisis Group interview, former Safe Corridor internee, Maiduguri, 29 November 2019.Hide Footnote Several interviewees say they would have thought twice about defecting if they knew the prolonged hardship they would have to endure just to get to Mallam Sidi.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, Maiduguri, December 2019.Hide Footnote

Even in Mallam Sidi, described by many former Safe Corridor internees as a very comfortable place by comparison to the previous camps, conditions could be difficult and the stay lengthy.[fn]One former Safe Corridor internee said: “Among all the detention centres that I know, the only one that is a bit fair is [Mallam Sidi in] Gombe”. Crisis Group interview, Maiduguri, 4 March 2020. While Mallam Sidi is technically not a detention centre, many internees see it as such. That said, many internees were relieved to have space to lie down, in actual beds, and to have facilities for washing and opportunities to exercise.Hide Footnote Many former internees claimed that food was at times scarce in the camp; they said they believed that some camp officials were misappropriating or withholding food. As a result, they said, a handful of people died from malnutrition.[fn]Crisis Group interviews, Maiduguri, December 2019 and March 2020. Safe Corridor graduates confirmed to a social worker that food remained an issue in Mallam Sidi well into 2020. Crisis Group telephone interview, social worker, 18 January 2021.Hide Footnote While no interviewee mentioned being the victim of physical abuse at Mallam Sidi, other credible sources report the recent unexplained disappearance of at least one Safe Corridor internee.[fn]Two sources in touch with former internees from the last batch, who were released after Crisis Group’s field research, were told that an internee who had challenged the camp authorities had subsequently disappeared from the facility and was still unaccounted for. Crisis Group telephone interview, social worker, 5 November 2020; Crisis Group electronic communication, NGO worker, 20 January 2021.Hide Footnote (Safe Corridor officials acknowledge that some former internees have died, but they insist that the deaths resulted from accidents or pre-existing medical conditions.[fn]Crisis Group interviews, diplomats and international experts in touch with Safe Corridor officials about this matter, Abuja, March 2020. Reported causes of death included poisoning resulting from the unsafe use of chemicals during training for the fabrication of cosmetics.Hide Footnote ) Other internees expressed frustration at being held for so long at Mallam Sidi, especially after being held in other detention camps, and losing contact with their families. Some internees have gone as far as to go on hunger strike to protest their prolonged stay in the camp.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, Maiduguri, March 2020.Hide Footnote

While stories of internees enduring hardship continue to emerge, there are signs that things are improving. Partly as a result of pressure from local human rights defenders and global organisations such as the International Committee of the Red Cross, conditions for Boko Haram detainees have improved overall, although they still have far to go. Wardens in Giwa Barracks have at least begun placing those they think should be sent to Safe Corridor into a separate cell, away from the other detainees, which at least lowers the chances they will suffer abuse while they are awaiting transfer to Mallam Sidi.[fn]On improvements resulting from Red Cross involvement, see Crisis Group interviews, former Safe Corridor internee, Maiduguri, 29 November 2019.Hide Footnote Following the cases of hunger strikes at Mallam Sidi, administrators also sped up the release of batches of internees from the Safe Corridor program.[fn]Crisis Group interview, former Safe Corridor internees, December 2019 and March 2020.Hide Footnote

Major General Bamidele Shafa, who has headed Safe Corridor since 2016, told Crisis Group that he has wanted to step up a campaign to sensitise security forces on how to treat defectors humanely and channel them into his program, in order to make it more effective.[fn]Crisis Group telephone interview, 11 February 2021. Two relatively recent defectors told Crisis Group that they made it through the program quickly and without violence, getting what they both called “VIP treatment”. Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, Maiduguri, March 2020.Hide Footnote This is a welcome idea, though implementation is uncertain as the new chief of defence staff has recently implemented a major shake-up in the officer corps and it is not yet clear that General Shafa will stay in charge of Safe Corridor.[fn]“Major shake-up as Army redeploys 120 generals, others”, Premium Times, 6 March 2021.Hide Footnote

V. Reintegration: Out of the Corridor

For those who make it safely into and out of Operation Safe Corridor, the next challenge is reintegration into Nigerian society. While civilian life is not always easy for Safe Corridor graduates, the same is true for many in impoverished, conflict-affected north-eastern Nigeria, and for the most part graduates seem to survive with the little they have, without returning to the life of an insurgent.[fn]Crisis Group telephone interview, Nigerian security official, 6 March 2021; Crisis Group electronic communication, development worker involved with Safe Corridor, 7 March 2021.Hide Footnote In many cases, returnees are welcomed back into their communities, which are often camps for displaced people in Borno’s main towns. None of the awam interviewed mentioned problems reintegrating and their stay in Mallam Sidi, when known, raised no alarm.[fn]Crisis Group interviews, former Safe Corridor internees, Maiduguri, March 2020.Hide Footnote Most rijal also reported finding a degree of acceptance in society.[fn]Of the thirteen rijal, only three mentioned suffering from ostracism by their own families. Some rijal say they knew their communities would not welcome their return and thus preferred to stay in displacement camps or in Maiduguri. For example, one former internee mentioned that his association with Boko Haram was known in his hometown. Rather than go back to his family house, he chose to stay in the neighbouring displacement camp, where he is not known. Crisis Group interview, former Safe Corridor internee, Maiduguri, 5 March 2020. Another rijal said that even though his family knew he was impressed into Boko Haram, he was still ostracised by his relatives and his wife’s family, who are keeping his wife from him. Crisis Group interview, former Safe Corridor internee, Maiduguri, 7 March 2020. A number of rijal seem to have chosen to stay in Maiduguri, a big city where they can more easily forge new lives. Interviews related to marriage of rijal, however, show that authorities and communities can be flexible when it comes to reintegration. One rijal interviewed by Crisis Group said he was able to marry since his release, which demonstrates a degree of openness by his community to his reintegration. He told his future in-laws about his history of association with Boko Haram, but he was still given the go-ahead. Crisis Group interview, former Safe Corridor internee, Maiduguri, 8 March 2020.Hide Footnote

For those who make it safely into and out of Operation Safe Corridor, the next challenge is reintegration into Nigerian society.

In Safe Corridor’s early days, the process of reintegration was messy. When the first batches of graduates were released from the program, the Borno state government had to improvise, setting up graduates at the Umaru Shehu rehabilitation camp in Maiduguri, a facility run by the Borno State Women’s Affairs Commission and hosting women and children formerly associated with Boko Haram. There were reports that some graduates applied pressure on female internees for sexual favours.[fn]These reports concerned Batch 1, sent to Umaru Shehu in August 2018. See Crisis Group Africa Report N°275, Returning from the Land of Jihad: The Fate of Women Associated with Boko Haram, 21 May 2019, p. 8.Hide Footnote Returnees were then sent on to their communities or to displaced persons’ camps around Maiduguri with little to no preparation.[fn]When each cohort of internees finishes the program at Mallam Sidi, Safe Corridor hosts a graduation ceremony, at which graduates recite an oath of allegiance to Nigeria and receive a number of documents, including an identity card (a crucial document in Borno, where presenting identification to security officers is often required), a set of certificates (attesting to their oath of allegiance, attendance at the Safe Corridor program and completion of vocational training), and a separate plastic card with a barcode for identification.Hide Footnote In some cases, graduates encountered public hostility when they arrived. In one famous episode, authorities tried to bring a large group of graduates originally from Gwoza local government area to a Maiduguri displaced persons’ camp and then to their homes, but in both places residents protested, forcing authorities to send the graduates again to Umaru Shehu, until they could be relocated again.[fn]Authorities eventually set up a “reconciliation committee” with community leaders leading to some graduates returning to where they had come from. Crisis Group telephone interview, international expert, 6 December 2020.Hide Footnote

Things have improved since then, with authorities taking a greater interest in ensuring that those who leave Mallam Sidi have a softer landing in society. In advance of releasing them, authorities have stepped up efforts to connect those who will soon graduate with family members and with local officials, facilitating telephone calls as well as visits by relatives and local authorities to Mallam Sidi. A separate transit centre for Safe Corridor graduates, managed by the Borno State Women’s Affairs Commission, has now opened in the Shokari neighbourhood of Maiduguri with the support of some international partners, precisely with a view to avoiding a reprise of the allegations levied against them at Umaru Shehu. A government protocol adopted in 2020 details the respective responsibilities of Safe Corridor, which is a federal program, and of the states, which are responsible for handling reintegration.[fn]Crisis Group electronic communication, international expert, 5 February 2021.Hide Footnote

As for material support, earlier batches of graduates received a small amount of money from Safe Corridor (20,000 nairas, about $60 at the December 2018 rate) upon exiting Mallam Sidi, and a bit more from the Borno state government (5,000 nairas, about $15) upon exiting Umaru Shehu, as well as foodstuffs and basic necessities (clothes, cooking utensils, a mat and a tarpaulin). Borno state authorities also gave the first graduates sewing machines to help them earn a living, but only one per grouping of three graduates; many sold the machines and split the money, as it was often impractical for them to start a business this way.[fn]Crisis Group interview, former Safe Corridor internee, Maiduguri, 5 March 2020.Hide Footnote

Over time, donors have tried to step up the support graduates receive and to attend to the communities into which they integrate. Since the end of 2019, the International Organisation for Migration (IOM) has begun giving graduates individual business kits to help them set up retail booths, shoemaker’s shops or hair salons.[fn]Crisis Group interview, international expert, Abuja, 13 March 2020.Hide Footnote To improve acceptance of graduates, IOM is working on a plan to distribute two additional kits to civilians in the receiving community for every kit issued to a graduate who takes up residence there. IOM is also working on establishing vocational training centres in host areas.[fn]Crisis Group interviews, diplomats, Abuja, March 2020; Crisis Group telephone interview, international expert, December 2020.Hide Footnote

Meanwhile, some security forces, including the CJTF militia, have taken an interest in returnees, often monitoring their progress and behaviour.[fn]Ibid.Hide Footnote In some cases, the militia offers returnees the option of recruitment into its ranks.[fn]Offers were made in Mallam Sidi by visiting CJTF officials, or when the former internees were admitted back into their community. Crisis Group interview, former Safe Corridor internee, Maiduguri, 1 December 2019. One graduate said he refused the offer, arguing that he had to take care of his family as its sole surviving male member. Crisis Group interview, former Safe Corridor internee, Maiduguri, 8 March 2020. Another former Safe Corridor internee reported that he was keen on joining, but said he was turned down, possibly because he was deemed to have been too engaged with Boko Haram to be trusted. Crisis Group interview, former Safe Corridor internee, Maiduguri, 5 March 2020.Hide Footnote Some of the rijal graduates report feeling that they enjoy a level of protection from military authorities and the militia. As one of them put it: “The military in [my community] warned everyone – and people are afraid of the military – that they [the military] will do something to them if they [hostile civilians] do something to us”.[fn]Crisis Group interview, former Safe Corridor internee, Maiduguri, 8 March 2020.Hide Footnote

There are cases, however, where returnees face problems with security services. For example, local military officials refused to accept the abovementioned graduates from Gwoza even after the Borno state authorities had negotiated the entry of a number of them with the community itself.[fn]Crisis Group interview, international expert, Abuja, 13 March 2020.Hide Footnote In another case, the local military unit expelled a group of Safe Corridor graduates who had just returned to Dikwa, another town in Borno.[fn]Crisis Group telephone interview, social worker, 18 January 2021.Hide Footnote Resistance by locally deployed military officials may be due to institutional friction between the army, of which they are a part and which is in charge of anti-Boko Haram operations, and the defence staff, which supervises Safe Corridor. But it may also be caused by the revulsion that many military officials feel seeing Boko Haram associates brought back into society.

Senior politicians and the population oppose to the idea that any former Boko Haram recruit should benefit from government forgiveness and donor support.

Returnees also face a larger problem, which relates to opposition, from both senior politicians and the broader population, to the idea that any former Boko Haram recruit should benefit from government forgiveness and donor support, especially at a time when jihadists have been escalating their attacks. “The current arrangement where the repentant insurgents are granted amnesty without apologising to the victims and the state cannot bring about the required peace”, said Senator for Borno South and Chairman of the Senate Committee on the Army Ali Ndume in September 2020.[fn]“Ndume disagrees with granting amnesty to Boko Haram”, Sahel Standard Magazine, 14 September 2020.Hide Footnote This kind of opposition is likely to intensify following still more militant attacks, such as ISWAP’s March 2021 assault on a UN base and humanitarian aid hub, which has fed popular frustration with the military’s inability to contain the jihadists.[fn]“Jihadists attack UN base in Nigeria, trapping 25 aid workers”, France 24, 2 March 2021.Hide Footnote

In another blow to Safe Corridor, Borno State Governor Babagana Umara Zulum has called for a review of the program, stating that he believes that some of those who passed through it have rejoined Boko Haram factions.[fn]“Zulum: ‘Repentant’ Boko Haram members end up as spies for the insurgents”, The Cable, 5 March 2021.Hide Footnote Some Safe Corridor graduates think the governor has based his comments partly on the reported arrest of a small group of Safe Corridor graduates in the Borno town of Banki on suspicion of engaging in trade with insurgents.[fn]Crisis Group electronic communications, former Safe Corridor internee, 5 March 2021; development worker involved with Safe Corridor, 7 March 2021.Hide Footnote Crisis Group has not investigated these allegations in depth, but it has confirmed only one instance of a Safe Corridor graduate returning back to a Boko Haram faction.[fn]See also “Ndume disagrees again with FG on rehabilitation of repentant Boko Haram members”, Channels TV, 11 November 2020. The one graduate tracked by Crisis Group has contacted fellow graduates to negotiate his way back out of Boko Haram. Crisis Group electronic communications, former internee, international expert, 9 December 2020. By contrast, a number of female Boko Haram associates who had been through rehabilitation or reintegration programming eventually chose to return to the jihadist fold. There are reasons to think that Safe Corridor graduates are less likely to go back than the women. Many of the women who went back to Boko Haram had in fact not defected but had been captured and taken into custody or into internally displaced persons camps by the military. Once free to move, many returned to be reunited with their relatives in Boko Haram-controlled areas, where they felt they may be safer than as stigmatised women in displacement camps in government-controlled areas. For more on women in Boko Haram, see Crisis Group Report, Returning from the Land of Jihad: The Fate of Women Associated with Boko Haram, op. cit.Hide Footnote A number of Nigerian officials as well as policy experts involved with Safe Corridor, who were interviewed after Zulum’s allegations surfaced, share the view that virtually all the program’s graduates have remained civilians. They also have found only one solid case of someone who had passed through the program taking up arms once more.[fn]Crisis Group telephone interviews, March 2021.Hide Footnote

A Civilian Join Task Force militia post in Maiduguri. In a few cases, the militia offers Boko Haram returnees the option of recruitment into its ranks. CRISISGROUP / Jorge Gutierrez Lucena

VI. Repairing the Corridor

Operation Safe Corridor has the potential to play a central role in getting the number of Boko Haram defectors to rise. As noted, interviews with graduates make clear that the existence of the program was itself a reason for them to defect and suggest that many more in Boko Haram factions’ ranks are ready to abandon their posts as well. It is also clear that Nigerian authorities have been trying to address some of the program’s failings. But further work needs to be done.

First, Nigerian officials need to improve the screening of awam and rijal. Too many people who are not rijal – the core target group of Safe Corridor – are ending up at Mallam Sidi, which has led some donors to question what they are paying for. All those who flee Boko Haram areas voluntarily and are picked up by security services should be immediately set apart from other detainees in detention centres and screened separately. Security forces should ensure that officials carrying out the screening have a background working with this population and understand the difference between awam and rijal. Nigerian authorities have been slow to recognise this distinction because of a propensity to treat all males emerging from Boko Haram-controlled territory as jihadists.[fn]See “Stars on Their Shoulders, Blood on Their Hands”, op. cit.Hide Footnote Those who are identified as awam should be released promptly and receive social support they may need at home. The rijal should be moved directly and as quickly as possible to Mallam Sidi. To ensure appropriate screening, the government should boost the teams with select former rijal and staff who have worked in the Safe Corridor system.

Secondly, authorities should (with donor support) redouble efforts to tackle systemic detainee abuse problems and take concerted steps to protect Safe Corridor inductees as they move to Mallam Sidi. The experience of many internees continues to be poor, with many enduring dangerous conditions of confinement at the network of facilities that they travel through on their way to the camp. These conditions are deeply troubling from a humanitarian perspective and also pose reputational risks to a program whose success will partly rely on word of mouth among the rijal. Addressing this challenge means minimising the period of time during which internees are at transitory detention centres like Giwa before they reach Mallam Sidi and improving conditions at all such facilities.

Nigerian authorities should also aim to improve the situation at Mallam Sidi, where conditions, even if better than in transit camps, have been substandard. Authorities should examine allegations regarding the misappropriation of camp food, ensure that internees’ food needs are being met, and ramp up livelihood training and counselling. They should ensure that internees are able to contact their families who may have defected with them, to allow them to keep up morale and plan their reintegration together. The authorities should also abide by the six-month timeline for releasing internees. If the government can show that it is working effectively to achieve these objectives, it may find itself in a better position to request donor assistance to improve food, living conditions, psycho-social support, education and training for Safe Corridor.[fn]Crisis Group has spoken to a number of diplomats in Abuja who have pointed to Safe Corridor’s shortcomings and said their governments have voiced reservations about continuing to fund the program. Crisis Group interviews, Abuja, March 2020.Hide Footnote

Third are steps to minimise the problems graduates face in being accepted by local authorities once they return to civilian life. Officials who manage Safe Corridor internees and graduates should coordinate better with local security services and with Borno state authorities, which are in charge of reintegration in Borno, to help ensure that those who reintegrate into local communities are welcomed and not harassed by any local security services. Graduates who know that they are not welcome and thus move away from home should still be eligible for some form of assistance. Donors, meanwhile, should ramp up support for host communities to raise their incentives to receive Safe Corridor graduates into their fold.

Finally, key both to Safe Corridor’s domestic viability and its ability to attract donor funds is to convince Nigeria’s public and political class to accept a program that many would argue gives jihadists amnesty and rewards them on top of that. The federal government should accordingly intensify its public awareness campaign through mainstream media to sensitise citizens to Safe Corridor’s benefits. As part of this effort, the authorities should try to inform the public that those who join Boko Haram and its factions in the impoverished north east of the country often do so because they lack opportunities or are outright coerced and are therefore not inherently enemies of the state. At the same time, authorities should address the legitimate demand for justice from the public and Boko Haram’s victims. They could take a step in this direction by setting up a task force of dedicated judges to try a number of high-level captured (as opposed to defecting) Boko Haram associates through fair and well-publicised prosecutions that are based on solid evidence – a step that would be worthwhile irrespective of Safe Corridor’s fate.

VII. Conclusion

The creation of Operation Safe Corridor was a welcome acknowledgement by the Nigerian government that, by itself, a military response to Boko Haram will not be enough to adequately degrade the jihadist group. Nigeria needs other tools. Yet Safe Corridor appears to be far from reaching its potential. In order to persuade low-level Boko Haram associates to defect in sizeable numbers and attract significant international support, the Nigerian authorities will need to demonstrate that the program can guide internees to graduation and reintegrate them back into society safely and securely. To date, Safe Corridor falls short of being able to offer those kinds of assurances with sufficient credibility. Improved screening procedures, detention safeguards, investments in reintegration and a public relations campaign to win political and popular support can make the program more attractive to both donors and potential defectors. The relevant branches of the Nigerian government should all invest the resources and attention that the program requires lest this vital corridor become a dead end.

Dakar/Maiduguri/Brussels, 19 March 2021

Appendix A: Map of Nigeria