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Boko Haram au Tchad : au-delà de la réponse sécuritaire
Boko Haram au Tchad : au-delà de la réponse sécuritaire
People from the Nigerian town of Malam Fatori and its area pass by a car with Chadian Gendarmes (in uniform) as they flee Islamist Boko Haram attacks to take shelter in the Niger's town of Bosso secure by Niger and Chad armies, on May 25, 2015. AFP/Issouf

Boko Haram au Tchad : au-delà de la réponse sécuritaire

Depuis 2015, le conflit entre Boko Haram et l’armée tchadienne déstabilise la région du lac Tchad, à l’Ouest du pays. Face à la résilience du mouvement insurrectionnel, le gouvernement doit aller au-delà de l’approche militaire et relancer les échanges économiques, améliorer les services publics, et élaborer des programmes de réinsertion des démobilisés.

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Synthèse

Depuis début 2015, les attaques du groupe jihadiste nigérian Boko Haram ont tué plusieurs centaines de personnes au Tchad, en ont déplacé plus de 100 000 et ont fortement affecté l’économie régionale du bassin du lac Tchad. La violence a culminé en 2015, avec des attentats-suicides dans la capitale et la région du Lac, et a décliné depuis. L’engagement militaire du pays et son rôle dans la lutte contre le terrorisme – autour du lac Tchad et ailleurs dans la région – ont apporté des gains diplomatiques significatifs, comme la toute récente nomination du ministre des Affaires étrangères Moussa Faki à la présidence de la Commission de l’Union africaine. Mais le risque sécuritaire n’a pas disparu. Pour faire face à cette menace continue tout en répondant aux besoins de la population, les autorités tchadiennes doivent s’appuyer sur le relatif succès de la coopération sécuritaire régionale, mais aussi commencer à inclure une plus grande composante civile dans leur approche, jusqu’à présent fortement militarisée, élaborer un programme de développement économique plus cohérent et mieux prendre en charge les anciens membres de Boko Haram.

L’impact de Boko Haram dans le pays s’est surtout fait sentir aux alentours du lac Tchad, dont une partie importante se trouve en territoire tchadien. Les activités agricoles, d’élevage et de pêche rendent prospère l’économie de la région, et attirent des migrants de toute la zone du Sahel, ce qui crée des tensions pour le contrôle des ressources. Boko Haram a su tirer profit de la géographie du lac, en particulier de son labyrinthe d’îles, pour y trouver refuge. L’influence culturelle et religieuse de l’état nigérian du Borno, d’où le groupe jihadiste est originaire, a facilité sa pénétration et il a pu mobiliser en manipulant des tensions communautaires qui agitent la région depuis de nombreuses années.

La présence de Boko Haram du côté tchadien du lac a tout d’abord été limitée. Mais la violence s’est rapidement intensifiée en 2015, en partie en réaction à l’intervention des forces tchadiennes dans les Etats voisins. Deux attentats-suicides dans la capitale N’Djamena et de nombreuses attaques contre des villages et des postes militaires ont suivi. La violence, qui n’a jamais atteint les niveaux enregistrés au Nigéria, au Cameroun et au Niger, a diminué début 2016. Cela s’est accompagné d’une vague de redditions de membres de Boko Haram dans la seconde moitié de l’année, mais qui n’a apparemment concerné que peu, voire aucun, des membres du noyau dur. Les attaques ont cependant continué tout au long de 2016, démontrant la résilience et l’adaptabilité du groupe jihadiste. 

La violence déclenchée par Boko Haram avait déjà fait, début 2017, plus de 100 000 déplacés internes et 7 000 réfugiés sur le sol tchadien. En 2015, cette situation a intensifié d’anciens antagonismes entre communautés et rendu plus difficile la gestion des conflits au niveau communautaire. Plusieurs chefs traditionnels ont été  pris entre deux feux. Certains ont été mis sous pression par les autorités nationales, d’autres ont été accusés de complicité ou ont été victimes d’attaque ciblées de Boko Haram et l’un d’entre eux a même été assassiné. Par ailleurs, la stigmatisation de certains membres de l’ethnie buduma, accusés d’être en collusion avec le groupe jihadiste, a été forte mais a diminué depuis que les violences ont décliné.

La réponse des autorités tchadiennes a avant tout été militaire, tant autour du lac qu’à travers des interventions dans les pays voisins. Un état d’urgence a été imposé en novembre 2015 et renouvelé plusieurs fois depuis, et l’administration a été en partie militarisée. De nombreux membres présumés de Boko Haram qui avaient été faits prisonniers sur le sol tchadien ont été emprisonnés pendant de longues périodes en l’absence de procès. Des comités d’autodéfense ont été créés et ont joué un rôle important dans la lutte contre le groupe jihadiste. Mais la réponse résolument sécuritaire a eu un coût, notamment en restreignant la liberté de mouvement d’une population traditionnellement très mobile et fortement dépendante du commerce transfrontalier.

Alors que la première phase de la nouvelle offensive militaire des armées de la région (l’opération Rawan Kada) vient d’être lancée, les risques d’infiltration et de recrudescence des attaques sur le territoire tchadien sont réels. Un attentat ou une attaque de grande envergure pourraient agir comme un déclencheur et générer, comme en 2015, des phénomènes de stigmatisation, notamment à l’encontre de la population buduma. Jusqu’ici, les autorités tchadiennes n’ont réussi ni à définir les contours d’un véritable projet pour le lac, ni à accroitre le périmètre d’actions civiles de l’Etat dans la zone. Une nouvelle stratégie de développement qui prenne en compte les besoins de la population du lac Tchad, au-delà de la lutte contre Boko Haram, doit être mise en œuvre.

La diminution de la menace que représente Boko Haram est étroitement liée aux politiques menées par les pays voisins, en premier lieu le Nigéria. Au Tchad, et en particulier dans la région du Lac, un certain nombre de mesures peuvent cependant être adoptées pour l’endiguer :

  • Les autorités tchadiennes sont mal équipées pour la prise en charge des membres présumés de Boko Haram qui se sont rendus ou ont été capturés. Un processus d’identification doit être initié pour distinguer les véritables membres de ceux qui sont restés en marge du groupe ou n’y ont pas du tout été associés. Ces derniers devront être libérés et être intégrés dans de larges projets de développement communautaires s’adressant aux jeunes. Comme récemment le ministère de l’Intérieur du Niger voisin, les autorités tchadiennes devraient mettre au point un document-cadre qui définisse les conditions de prise en charge des personnes qui se sont rendues et le communiquer à leurs partenaires internationaux.
     
  • Afin d’encourager les redditions, de contrer les messages radicaux violents, d’améliorer la communication des autorités et de permettre à la population locale d’exprimer ses préoccupations, les radios communautaires devraient être soutenues et développées. La plupart opèreront avant tout au niveau local, mais il serait utile d’envisager le développement de radios communautaires capables de couvrir toute la région du Lac afin de refléter pleinement la diversité et le degré d’intégration des populations. De telles radios, qui pourraient s’appuyer sur les initiatives existantes dans les pays voisins, devront diffuser leurs programmes dans un large éventail de langues locales et nationales, et inclure des messages de sensibilisation sur la prévention des conflits, des appels à se rendre adressés aux membres de Boko Haram et d’autres informations qui intéressent directement les habitants du lac telles que les prix du bétail.

Afin de contrebalancer cette approche sécuritaire dans la région du Lac et de répondre aux besoins d’une population affectée par la violence et les déplacements, notamment par le biais de meilleures stratégies de développement à plus long terme :

  • L’approche militaire doit être progressivement revue pour inclure une plus grande dimension civile et éviter une militarisation de la région sur le long terme, en associant davantage les autorités civiles locales aux décisions stratégiques et en développant une meilleure couverture administrative pour réactiver les services sociaux et s’assurer que les besoins de la population sont bien pris en compte. Afin d’encourager les fonctionnaires à travailler dans la région, un système temporaire de primes pourrait être envisagé. D’autres mesures de soutien aux initiatives communautaires en faveur de la cohésion sociale devraient être prises.
     
  • Les autorités tchadiennes devraient proposer des options politiques claires sur le devenir du lac. Elles devraient soumettre un plan de développement à moyen et long termes pour la région du Lac, en collaboration avec les bailleurs de fonds et en consultation avec la population locale. Ce programme devrait tenir compte des besoins d’une population particulièrement mobile.
     
  • Le risque de polarisation financière sur le lac au détriment d’autres régions ne doit pas être négligé. Le Tchad est un pays très pauvre aux multiples situations de précarité. Il convient donc de rééquilibrer le portefeuille de projets pour ne pas délaisser d’autres régions négligées.
     
  • Les efforts bienvenus des bailleurs visant à lancer de nouveaux projets de développement dans la région doivent tenir compte des risques liés à l’injection d’importantes sommes d’argent pour ne pas renforcer certains facteurs de crise. Dans un premier temps, les agences de développement devraient financer une large étude socio-anthropologique afin de comprendre les logiques de mobilité de la population, la structure des ménages et d’examiner les modes possibles de participation des communautés locales aux programmes de développement.
     
  • Les autorités tchadiennes devraient substituer aux politiques actuelles qui entravent les activités économiques autour du lac une politique d’encadrement, de protection et de relance de l’économie régionale. La réouverture d’un canal commercial sécurisé entre le Tchad et le Nigéria faciliterait les échanges entre les deux rives du lac et améliorerait ainsi les conditions de vie de la population.

Nairobi/Bruxelles, 8 mars 2017

I. Introduction

Au lendemain de l’élection présidentielle d’avril 2016 et de la reconduction d’Idriss Déby pour un cinquième mandat, le Tchad occupe aujourd’hui une place stratégique dans la lutte contre le terrorisme en Afrique. Avec l’élection à la tête de la Commission de l’Union africaine de son ministre des Affaires étrangères, Moussa Faki, le 31 janvier 2017, le régime tchadien récolte les fruits d’une diplomatie militaire active qui l’a conduit à intervenir dans de nombreux pays étrangers, y compris, depuis début 2015, contre le groupe jihadiste Boko Haram.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°233, Tchad : entre ambitions et fragilités, 30 mars 2016.Hide Footnote

Pourtant, il fait toujours face à d’importants défis : une crise économique et financière majeure résultant à la fois de la chute des cours du pétrole et de la perturbation des échanges commerciaux avec le Nigéria et le Cameroun ; une absence d’alternance démocratique et le risque d’une crise de succession à venir ; et des menaces sécuritaires renouvelées à ses frontières (anarchie dans le Sud de la Libye qui a récemment incité les autorités tchadiennes à fermer leur frontière au Nord, dégradation de la situation en République centrafricaine (RCA) et problèmes persistants au Darfour).[fn]« Le Tchad annonce la fermeture de sa frontière avec la Libye », Radio France Internationale (RFI), 6 janvier 2017.Hide Footnote

Par ailleurs, à la suite de l’intervention de son armée contre Boko Haram dans les pays voisins, le Tchad est lui-même confronté aux attaques terroristes du groupe jihadiste sur son sol, causant la mort de nombreux civils à N’Djamena et sur les îles et rives du lac Tchad et entrainant d’importants déplacements de populations. Bien que le nombre d’attaques ait très fortement baissé en 2016 au Tchad, la menace que représente Boko Haram est évolutive et s’inscrit certainement dans la durée. Le groupe terroriste a prospéré sur des problèmes structurels profonds au Nigéria. Leur traitement prendra du temps et les régions périphériques du Borno resteront longtemps vulnérables.

Dans ce rapport, Crisis Group ne propose pas une analyse de la structure, de la direction ou des moyens de Boko Haram, mais tente de décrypter les facteurs qui ont facilité la propagation des activités du groupe jihadiste au Tchad, notamment en analysant les caractéristiques historiques, culturelles et économiques de la zone du lac, et de comprendre l’impact des activités du groupe et de la réponse de l’Etat sur les communautés qui y vivent.[fn]Pour plus d’informations sur Boko Haram, voir « Comprendre Boko Haram », Afrique contemporaine, no. 255 (2015/3) ; Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « A Sectarian Jihad in Nigeria: The Case of Boko Haram », Small Wars & Insurgencies, vol. 27, no. 5 (2016), p. 878-895 ; Andrew Walker, “Eat the Heart of the Infidel”: The Harrowing of Nigeria and the Rise of Boko Haram (London, 2016) ; et les rapports Afrique de Crisis Group N°216, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, 3 avril 2014 ; et N°168, Northern Nigeria: Background to Conflict, 20 décembre 2010.Hide Footnote Enfin, il formule des recommandations pour substituer à une réponse principalement militaire une stratégie de stabilisation. Fondé sur des recherches menées lors de visites dans la région du lac Tchad et à N’Djamena en 2015 et 2016, ce rapport fait partie d’une série de publications de Crisis Group sur la menace jihadiste dans le Sahel et le bassin du lac Tchad.[fn]Voir le briefing Afrique de Crisis Group N°120, Boko Haram sur la défensive ?, 26 mai 2016 ; et les rapports Afrique de Crisis Group N°241, Cameroun : faire face à Boko Haram, 16 novembre 2016 ; N°242, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, 5 décembre 2016 ; N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 février 2017 ; et N°245, Le Niger face à Boko Haram : au-delà de la contre-insurrection, 27 février 2017.Hide Footnote

See Crisis Group Africa Briefing N°120, Boko Haram on the Back Foot?, 4 May 2016; and Crisis Group Africa Reports N°s 241, Cameroon: Confronting Boko Haram, 16 November 2016; N°s 242, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, 5 December 2016; N°s 244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 February 2017; and N°s 245, Le Niger face à Boko Haram: au-delà de la contre-insurrection, 27 February 2017.Hide Footnote

II. Le lac Tchad : un terrain fertile pour Boko Haram

Au Tchad, à l’exception des deux attentats spectaculaires perpétrés à N’Djamena en 2015, les attaques et les recrutements de Boko Haram ont principalement visé la région du Lac. Tirant profit de l’histoire, de la géographie physique et humaine et du dynamisme économique de cet univers lacustre particulier, le groupe jihadiste y a trouvé, comme d’autres avant lui, à la fois un refuge face à la pression des armées de la région et une manne financière. Boko Haram a aussi su mobiliser des soutiens, souvent occasionnels, au sein de communautés parfois en concurrence et historiquement résistantes aux tentatives d’encadrement politique extérieur.[fn]Christian Seignobos, « Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », Afrique contemporaine, no. 255 (2015/3).Hide Footnote La proximité géographique, linguistique, religieuse et culturelle avec la région nigériane du Borno, qui attire chaque année une forte immigration tchadienne, a facilité les recrutements et le déplacement du conflit sur les rives du Tchad. On verra cependant dans les prochains chapitres que la réponse militaire des Etats de la région mais surtout l’absence d’une vraie assise sociale du groupe au Tchad a limité cette expansion.

A. Une histoire de peuplement complexe

Souvent abordé sur le thème du réchauffement climatique, le lac Tchad fait face à une nouvelle menace et est devenu le théâtre d’un conflit entre Boko Haram et les Etats riverains, qui prend en étau les populations. L’histoire du peuplement de cette zone aide à comprendre l’implantation du groupe jihadiste.[fn]Ségolène Royal, ministre française de l’Environnement, a signé le 28 janvier 2017 une convention pour la réhabilitation et la restauration des écosystèmes du lac Tchad et annoncé une aide d’un million d’euros pour le reboisement des alentours du lac. « Tchad : une convention pour la sauvegarde du lac Tchad », RFI, 29 janvier 2017.Hide Footnote Au fil du temps, le lac est passé d’un espace de conquêtes à une région d’accueil des migrants économiques et climatiques et a parfois été investi par des insurrections armées.

Historiquement, le bassin du lac Tchad, au sens large et multinational, a fait l’ob­jet de multiples conquêtes qui mêlaient contrôle politique, ambitions religieuses et mainmise brutale sur l’économie locale. Dans ce contexte, les îles du lac ont servi de zone de vie et de repli à des populations insoumises aux autorités politiques comme les Kouri et les Buduma (aussi appelés Yédina), majoritaires sur les îles.[fn]Géraud Magrin, Jacques Lemoalle, Roland Pourtier, « Atlas du lac Tchad », Passages, no. 183, 2015 ; et Christian Bouquet, Insulaires et riverains du lac Tchad, thèse de doctorat d’Etat, vol. 1 & 2 (Paris, 1991).Hide Footnote Bien qu’ouverts à l’arrivée de nouvelles populations, ils ont longtemps repoussé les influences extérieures des empires précoloniaux du Kanem, du Kanem-Bornou et du Baguirmi. Pendant la colonisation, ces populations ont souvent refusé de regrouper leurs villages pour faciliter le prélèvement de l’impôt.[fn]Entretien de Crisis Group, député buduma, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Aujourd’hui encore, ce désir d’autonomie subsiste. Les insulaires ne sont soumis ni à l’autorité de l’Alifa de Mao, qui s’arrête aux rives du lac, ni à celle de l’émir de Maiduguri, la capitale de l’état fédéré nigérian du Borno, et ont un sentiment d’ap­partenance nationale peu développé.[fn]L’Alifa est le sultan de Mao, chef-lieu de la région du Kanem qui borde la région du lac, et se situe à côté de l’ancienne capitale du Royaume du Kanem, Njimi. Entretiens de Crisis Group, habitants buduma et kouri, Baga Sola, Bol, avril 2016.Hide Footnote Ayant longtemps résisté aux conversions forcées, les Buduma n’ont choisi l’islam qu’au début du vingtième siècle, huit siècles après que l’empire du Kanem a mis cette religion au centre de son projet politique. Parfois stigmatisés et accusés de complicité avec Boko Haram, ils sont pourtant vus par les communautés voisines comme ayant une pratique inauthentique de l’islam.

L’histoire récente du lac est aussi faite de brassages. Au vingtième siècle, ses ressources ont attiré de nouvelles populations, ce qui a contribué à son essor économique, tout en créant une compétition pour le contrôle des îles et des terres de décrue, exacerbée par le conflit actuel. Des migrations haoussa vers les rives nigérianes au début du vingtième siècle à l’arrivée de pêcheurs venus du Sud du Tchad ou d’Afrique de l’Ouest quelques décennies plus tard, une multitude de communautés ont afflué sur le lac pour en faire une mosaïque ethnique et culturelle.

A partir de la grande sécheresse des années 1970 et du passage « au petit lac », la zone accueille de nouveaux réfugiés économiques, dont des agriculteurs, des éleveurs tchadiens, arabes, peul et kréda, ou encore toubou nigériens qui dévient leurs itinéraires de transhumance en quête de pâturages.[fn]Le « grand lac » est devenu le « moyen lac » dans les années 1950, et finalement un « petit lac » en 1973 « constitué de plusieurs plans d’eau séparés par des hauts fonds dont la Grande Barrière scindant les deux cuvettes ». « Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote La baisse des eaux fait apparaitre de nouvelles îles, les campements saisonniers de pêcheurs deviennent des villages peuplés par des locaux mais aussi des agents de l’Etat et des soldats.[fn]Cela joue un rôle dans les disputes frontalières des années 1980 entre le Cameroun et le Nigéria pour l’île de Darak et entre le Nigéria et le Tchad près de Baga Kawa. Abdouraman Halirou, « Le conflit frontalier Cameroun-Nigeria dans le lac Tchad : les enjeux de l’île de Darak, disputée et partagée », Cultures & Conflits, no. 72 (2008). En 2000, des soldats tchadiens ont aussi occupé temporairement des îles camerounaises au nord de Darak.Hide Footnote Ces quarante dernières années, cette « course au lac » en a fait une région au solde migratoire fortement positif. Le petit lac qui comptait 700 000 habitants en 1976 en abrite aujourd’hui environ 2,2 millions (13 millions avec son arrière-pays) et devrait en accueillir 3 millions en 2025.[fn]« Atlas du lac Tchad », op. cit.Hide Footnote

Du côté tchadien, le lac, qui n’est pas en tant que telle une région frondeuse car assez peu politisée, a été choisi à dessein par des groupes d’opposition armés. Ainsi, en 1978, la « troisième armée » (ou « Forces armées occidentales »), une subdivision du Front de libération nationale du Tchad (Frolinat), et plus tard le Mouvement populaire pour la libération du Tchad (MPLT) s’y sont installés et ont pu bénéficier de bases arrières du côté nigérian.[fn]Marielle Debos, Le métier des armes au Tchad. Le gouvernement de l’entre-guerres (Paris, 2013).Hide Footnote Certains de leurs cadres étaient originaires de la zone et ont recruté de nombreux combattants parmi les populations du lac et de la région du Kanem. Dès l’arrivée au pouvoir de Déby en 1990, le Mouvement pour la défense de la démocratie (MDD), qui regroupait des partisans de l’ancien président Hissène Habré, a aussi tenté de s’établir dans les marécages du lac au-dessus de la Grande Barrière.[fn]Anne-Charlotte Goupil, « Etude sur le contexte social, économique, historique de la région du Lac au Tchad », Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU, février 2016. Entretien de Crisis Group, ancien cadre d’une rébellion du lac, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Ses combattants ont finalement été défaits par l’armée tchadienne au milieu des années 1990, certains intégrant l’armée tandis que d’autres fuyaient au Nigéria. Aujourd’hui, les chefs des rébellions successives ayant évolué sur le lac ne sont plus une menace pour le régime.[fn]Certains comme Moussa Medela, chef du MDD, ont obtenu des postes à responsabilité. Entretien de Crisis Group, ancien cadre d’une rébellion du lac, septembre 2016.Hide Footnote

Some figures, such as the leader of the MDD, Moussa Medela, obtained positions of responsability. Crisis Group interview, former senior figure in a rebellion in the lake area, N’Djamena, September 2016.Hide Footnote

B. Une région confrontée aux trafics et aux razzias

Boko Haram s’est appuyé en partie sur les réseaux de contrebande qui opèrent sur le lac et a multiplié les razzias contre les habitants et les commerçants. Il s’est ainsi inscrit dans la longue histoire des razzias dans la région, source pour leurs auteurs de richesse et de reconnaissance sociale.[fn]Autrefois, les chants de l’empire du Kanem-Bornou glorifiaient les pilleurs, à qui on attribuait des actes d’héroïsme. Le métier des armes au Tchad, op. cit., p. 50-51.Hide Footnote Aujourd’hui encore, cette valorisation, qui donne la possibilité de choisir une femme, favorise sans doute les logiques d’adhé­sion ou d’alliance avec Boko Haram.[fn]Briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote Ainsi, selon plusieurs sources, les combattants parlent très souvent de mariage pendant leur temps de repos.[fn]Entretiens de Crisis Group, réfugiés et ancienne otage de Boko Haram, Minawao et Yaoundé (Cameroun), mars, avril 2016. Briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote

Jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, les razzias, notamment d’esclaves, menées par les sultanats et les empires, ont poussé certaines populations à se réfugier sur les îles. Des commerçants en armes ont également mené des expéditions guerrières, parfois accompagnées de prosélytisme religieux.[fn]Ainsi, certains marchands arabes comme Awlad Suleyman sont venus de Libye pour rejoindre le Nord du lac, notamment afin d’y contrôler l’économie. Le métier des armes au Tchad, op. cit.Hide Footnote Ces dernières décennies, des raids de plus faible envergure ont été menés par des insulaires qui se cachent dans les roseaux, notamment pour voler des troupeaux ou des bateaux de pêche. L’organisation de certaines sociétés insulaires autour de chefs de guerre, les kella, pouvant s’entendre sur l’attribution des zones de razzia, a facilité ce phénomène.[fn]« Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote

Au sortir de l’ère coloniale, le dynamisme de l’économie et la très faible présence des Etats ont abouti à l’émergence de divers trafics (carburant, médicaments, stupéfiants, armes, êtres humains, papiers d’identité), parfois avec la complicité des douaniers, favorisant le développement de contre-pouvoirs illégaux sur le lac.[fn]Ibid.Hide Footnote Sa topographie, son couvert végétal particulier et les difficultés de circulation à travers son labyrinthe d’îles ont aussi contribué à l’essor des trafics.

En outre, depuis 30 ans, le phénomène des coupeurs de routes (zarginas) a pris de l’ampleur en raison de l’appauvrissement des éleveurs provoqué par la sécheresse et du déversement d’armes dans la région au cours des guerres civiles tchadiennes. De nombreux anciens rebelles tchadiens ou des militaires, parfois les deux à la fois, sont également devenus des coupeurs de route avant de mettre leurs compétences au service de Boko Haram. Parmi eux, Mustapha Chad, ancien soldat tchadien présumé, aurait selon certaines sources mené l’attaque de Boko Haram sur Gwoza dans l’état du Borno en août 2014.[fn]« A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote Des prisonniers tchadiens suspectés d’appartenir à la secte disent aussi avoir servi dans l’Armée nationale tchadienne (ANT).[fn]Entretien de Crisis Group, personnel pénitentiaire, Maroua (Cameroun), mars 2016.Hide Footnote Boko Haram a su associer et incorporer certains groupes de trafiquants et de bandits pour s’approvisionner et vendre ses prises.[fn]Briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote

Crisis Group Briefing, Boko Haram on the Back Foot?, op. cit.Hide Footnote

C. Une région attractive économiquement mais négligée politiquement

L’implantation de Boko Haram sur le lac et le recrutement de jeunes sans réelles perspectives d’insertion dans une zone pourtant dynamique sur le plan économique mettent en relief les défaillances des Etats de la région dans leurs périphéries. En effet, l’attractivité économique du lac et ses ressources en ont fait un carrefour commercial qui contraste avec l’insuffisance et l’inconstance des politiques publiques menées par les Etats riverains.

Au Nigéria, les politiques d’aménagement des années 1970 et 1980, comme les grands projets d’irrigation (ancien Baga Polder Project), ont créé de nombreux emplois, notamment pour des migrants tchadiens, mais ont connu un succès relatif.[fn]Insulaires et riverains du lac Tchad, op. cit.Hide Footnote Au Niger et surtout au Cameroun, le lac a été considéré jusqu’aux années 1990 comme une périphérie lointaine. Au Niger, malgré la construction d’une route reliant Diffa et N’Guigmi en 1975, il a fallu attendre la fin des années 1990 pour que l’Etat réinvestisse de manière significative la zone de la Komadougou sous l’effet conjugué de l’arrivée au pouvoir de Mamadou Tandja (président de la République de 1999 à 2010, et dont un des fiefs est proche de Diffa) et de la proximité des sites pétroliers d’Agadem.[fn]Jacques Lemoalle, Géraud Magrin (dir.), Le développement du lac Tchad : situation actuelle et futurs possibles (Marseille, 2014).Hide Footnote Aujourd’hui, si Diffa est bien mieux équipée et plus riche que de nombreuses autres villes du Niger, les villages nigériens du lac demeurent marginalisés. Au Cameroun, l’Extrême-Nord n’est devenu un sujet de préoccupation que tardivement, notamment à la suite du développement du phénomène des coupeurs de routes.[fn]Rapport de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote

Contrairement aux capitales voisines, pour N’Djamena, la zone du lac Tchad n’est pas une périphérie lointaine d’un point de vue géographique et plus de la moitié de la superficie du lac se trouve dans les frontières territoriales du Tchad.[fn]N’Djamena se trouve à une centaine de kilomètres du lac et à moins de 350 kilomètres de Bol, le chef-lieu de la région.Hide Footnote De surcroit, souvent appelé « le jardin de N’Djamena », le lac et ses polders (terres aménagées) approvisionnent la capitale en poisson et en produits agricoles et le siège de la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT), chargée notamment de la gestion de ses ressources, est à N’Djamena. Pourtant, il conserve des attributs d’espace périphérique, culturellement et politiquement éloigné des centres de pouvoir et de décision. Il aura d’ailleurs fallu attendre octobre 2015 et les attentats de Baga Sola, aux abords du lac, pour que le président tchadien visite le lac pour la première fois de sa vie.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Relativement épargné par les guerres civiles, peu politisé et ayant produit peu d’élites, le petit lac Tchad est demeuré largement hors des radars des régimes successifs. Si le Rassemblement pour la démocratie et le progrès (RDP) de l’ancien président Lol Mahamat Choua continue à recueillir les suffrages de nombreux Kanembou à Mao et sur les berges du lac, il n’est pas perçu par le pouvoir central comme une menace et s’est même allié au parti du président Déby, le Mouvement patriotique du Salut (MPS) lors de la dernière élection présidentielle. En outre, parmi les six députés de la région du Lac, deux sont affiliés au RDP et quatre au MPS. Les élites du lac sont également peu présentes à N’Djamena.[fn]Le ministre de la Pêche, le représentant de la Communauté économique et monétaire des Etats d’Afrique centrale (Cemac) au Tchad ainsi que le chef du parti Action pour la République, la démocratie et le développement (ARD) et ex-candidat à la présidentielle viennent de la région mais influent peu sur les décisions du régime. Le chef du canton de Bol a plusieurs fois été ministre et ambassadeur mais ses relations avec les autorités administratives ont parfois été difficiles et il aurait été démis de ses fonctions. Entretiens de Crisis Group, député buduma, N’Djamena, septembre 2016 ; autorités traditionnelles au lac et agent des renseignements militaires tchadiens, avril 2016.Hide Footnote

L’intérêt de l’Etat tchadien pour le lac a beaucoup fluctué. Dans les années 1960, il s’y est investi avec la création de la Société de développement du lac Tchad (Sodelac) et la construction de polders.[fn]La Sodelac est une entreprise publique qui intervient depuis 1967 dans le domaine de l’aménagement de surfaces agricoles et de travaux hydro-agricoles dans la région du Lac.Hide Footnote Mais les guerres civiles des années 1970 combinées aux programmes d’ajustement structurel ont considérablement réduit le financement de projets et seuls quelques bailleurs internationaux ont continué à financer la Sodelac, entre autres pour des travaux d’irrigation.[fn]Christian Bouquet, « Le lac Tchad, un indicateur plus complexe qu’il n’y paraît », The Conversation, 11 décembre 2015.Hide Footnote Dans les années 1980, Hissène Habré a lancé, avec l’aide de l’ONU, un projet intégré de développement d’infrastructures routières et d’une ferme semencière, notamment, mais les soubresauts sécuritaires ont une nouvelle fois réduit ces initiatives à néant.

L’augmentation des revenus pétroliers à partir de 2007 a légèrement changé la donne. Alors que l’Etat multiplie les investissements en infrastructures à N’Djamena, Abéché et d’autres grandes villes du pays, certaines localités du lac en bénéficient aussi, bien que modérément. Ainsi, pour accompagner les projets inaboutis de décentralisation, des infrastructures (collège, hôpital) sont construites à Ngouri, alors érigé en chef-lieu, à Bol et Guitté.[fn]Le développement du lac Tchad : situation actuelle et futurs possibles, op. cit.Hide Footnote

Malgré le dynamisme économique de la zone, l’accès aux biens publics est faible, et très largement en deçà de la moyenne nationale. Ainsi, le taux brut de scolarisation dans la partie tchadienne du lac est de moins de 30 pour cent et des « maîtres communautaires », c’est-à-dire des parents d’élèves, tiennent généralement lieu d’enseignants.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur du développement, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Il y a seulement un médecin pour 140 000 habitants, soit environ quatre fois moins que la moyenne nationale.[fn]C’est bien moins que dans l’Extrême-Nord du Cameroun (1/52 000) ou la région de Diffa au Niger (1/24 500), toutes deux situées près du lac. Le développement du lac Tchad : situation actuelle et futurs possibles, op. cit.Hide Footnote Le découpage politique du lac en quatre Etats distincts n’a pas permis de faire de cet espace frontalier une zone intégrée en matière de services pour les habitants et a contribué à ce que ces derniers tournent le dos à leurs capitales.

La relation distante, voire méfiante, des populations insulaires vis-à-vis des Etats, et les taux d’alphabétisation très faibles ont certainement favorisé les adhésions et les pratiques d’endoctrinement sur le lac. Dans ces régions en carence de services publics, Boko Haram a su se rendre attractif et parfois même proposer des alternatives. Selon une récente étude réalisée au Nigéria, de nombreux jeunes, y compris des femmes, estiment que le groupe offre des « occasions uniques » en matière d’accès à une éducation islamique et à une forme de pouvoir social.[fn]« Motivations and empty promises. Voices of former Boko Haram combatants and Nigerian youth », Mercy Corps, avril 2016. Rapport de Crisis Group, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, op. cit.Hide Footnote

“Motivations and empty promises. Voices of former Boko Haram combatants and Nigerian youth”, Mercy Corps, April 2016. Crisis Group Report, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, op. cit.Hide Footnote

D. Le lac dans l’orbite du Borno nigérian : émigration, commerce et influence

La porosité des frontières dans une région depuis longtemps dans l’orbite nigériane a facilité la propagation de la menace que représente Boko Haram aux rives tchadiennes du lac.[fn]« L’ensemble des pays d’influence française au centre africain se trouvera fatalement entraîné dans l’orbite du Bornu et de Bénoué, vraie voie de pénétration commerciale qu’emprunteront inévitablement les importations ». D’Huart, « Le Tchad et ses habitants. Notes de géographie physique et humaine », La Géographie, vol. 9, 15 mars 1904, p. 161-176.Hide Footnote Culturellement, le lac fait partie de l’ancien empire du Kanem-Bornou et l’organisation politique, la langue et les coutumes des Kanembou au Tchad sont très similaires à celles des Kanouri nigérians.[fn]« Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote L’économie sur les rives et les îles tchadiennes est très orientée vers Maiduguri, épicentre de Boko Haram au Nigéria, qui sert de plateforme commerciale mais aussi de centre religieux et culturel à de nombreux migrants tchadiens.

1. Emigration économique et relations commerciales

Les rives tchadiennes du lac sont depuis longtemps moins tournées vers N’Djamena que vers Maiduguri. Sur les îles, on utilise le naira, la monnaie nigériane. Pour beaucoup de Buduma, Kouri et Kanembou, le sentiment d’appartenance nationale est peu développé et ne s’est manifesté qu’à de rares occasions.[fn]En 1983, lors d’affrontements entre soldats tchadiens et nigérians sur le lac, les populations des îles se sont exceptionnellement réclamées d’une appartenance nationale.Hide Footnote Ils ont l’habitude de circuler librement au-delà des frontières, en fonction des aléas climatiques et des opportunités économiques, et possèdent souvent des papiers d’identité de plusieurs des pays riverains. Pour beaucoup de jeunes Tchadiens de la région, le voyage au Nigéria est une étape décisive pour amasser du capital et constituer une dot. De nombreux Buduma tchadiens ont travaillé comme bouviers du côté nigérian du lac afin d’ache­ter des bêtes avant de revenir se marier chez eux.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants du lac Tchad, Baga Sola, Bol, septembre 2015, avril 2016.Hide Footnote

Les migrations climatiques et économiques ont connu des pics pendant les périodes de grande sécheresse des années 1970. De nombreux éleveurs tchadiens ont traversé la cuvette Nord pour se rendre à la frontière entre le Nigéria et le Niger en quête de pâturages. A cette même période, des pêcheurs buduma s’installaient à Baga Kawa sur les rives nigérianes pendant plusieurs mois de l’année pour pêcher et vendre du poisson, s’adaptant ainsi aux fluctuations du lac. Enfin, de nombreux Kanembou des rives tchadiennes ont cherché du travail dans les ports ou débarcadères (baga en kanembou ou kanouri) du Nigéria : Baga Kawa, Malam-Fatori ou encore Woulgo.[fn]De nombreux jeunes hommes sont arrivés de Bol à Baga Kawa entre 1973 et 1975 à la recherche d’un emploi. Ces données étaient fournies à l’époque par les « fatoma », hôteliers d’origine tchadienne qui reçoivent les pêcheurs. Insulaires et riverains du lac Tchad, op. cit.Hide Footnote

Les affrontements entre Boko Haram et les armées de la région ont particulièrement touché ces ports qui servaient de centres de collecte de revenus mais aussi de marqueurs de territorialité pour le groupe jihadiste.[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote Son assaut sur le bourg de Baga Kawa en janvier 2015, l’un des principaux marchés du Borno lacustre qu’il contrôlait auparavant, a fait 2 000 morts et provoqué la fuite à travers le lac de nombreux Tchadiens et Nigérians.[fn]« Nigéria : un raid de Boko Haram fait plus de 2000 morts », La Dépêche (ladepeche.fr), 10 janvier 2015.Hide Footnote Plus généralement, les attaques du groupe islamiste sur les rives nigérianes et la contre-insurrection parfois violente des armées de la région ont entrainé des déplacements massifs, facilitant l’expansion du conflit sur le lac et les rives tchadiennes.

2. Le Borno, « boarding school » pour de nombreux Tchadiens

L’émigration de nombreux jeunes Tchadiens au Borno a aussi emprunté les chemins de l’école religieuse. Depuis longtemps, des enfants et jeunes hommes tchadiens vont étudier à Maiduguri, centre culturel et religieux de la région. C’est encore plus vrai pour les populations qui vivent sur les rives ou les îles du lac Tchad.

Dès les années 1960, les écoles coraniques reçoivent davantage d’élèves, parfois en plein air et à même le sol, que les écoles publiques, alors peu nombreuses et dirigées plutôt par des chrétiens venus du Sud du pays. De jeunes Kanembou apprennent le Coran auprès des mallum (maître, marabout) dans les villes-îles de Nguéléa, non loin de Baga Sola, à Liwa (Nord-Est du lac), dans beaucoup de petits villages ou même plus loin à Mao.[fn]Insulaires et riverains du lac Tchad, op. cit.Hide Footnote

Beaucoup de ces jeunes prennent alors la direction de Maiduguri ou de Monguno (au Borno) pour poursuivre des études supérieures dans des changaï (écoles coraniques supérieures).[fn]Ibid.Hide Footnote Ils passent ainsi plusieurs années au Nigéria dans un périple qui s’apparente souvent à un rite initiatique : « il faut étudier loin de la maison et revenir plus tard », dit un habitant de Baga Sola.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes Tchadiens partis étudier à Maiduguri, Baga Sola, avril 2016.Hide Footnote Ces trajectoires mêlent souvent apprentissage religieux et économie de survie, notamment avec la mendicité. Ainsi, à Baga Sola et à Bol, les récits d’enfants partis rejoindre les écoles coraniques du Borno sont légion : « quand j’étais plus jeune, un marabout tchadien nous a récupérés, on était 40 enfants tchadiens et on est parti à Maiduguri pendant trois ans pour étudier. On devait demander de l’argent et de la nourriture aux gens. Puis mon marabout a voulu rentrer donc nous sommes rentrés ».[fn]Ibid.Hide Footnote

L’explosion démographique qui s’amorce dans les années 1970 dans la région du Lac et l’absence de politiques publiques en mesure d’accompagner ces arrivées massives de populations ont alimenté ces départs vers le Nigéria. Si une grande majorité des enfants partis étudier au Borno sont rentrés sans incidences au Tchad, certains y ont cependant été exposés aux prêches d’ouléma proches de Boko Haram, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur des écoles coraniques. D’autres ont dû fuir ou ont été rapatriés lorsque l’armée nigériane est intervenue manu militari. En 2009 et 2012, des centaines d’enfants tchadiens ont fui à Ngouboua au Tchad après avoir été expulsés des écoles coraniques du Borno ou parce que les villages où ils vivaient avaient été « brûlés par les militaires nigérians ».[fn]« Des centaines de migrants tchadiens fuient le Nigéria », RFI, 29 février 2012.Hide Footnote

“Des centaines de migrants tchadiens fuient le Nigéria”, RFI, 29 February 2012.Hide Footnote

III. Evolution de la menace Boko Haram au Tchad

Pendant de longues années, Boko Haram était essentiellement actif dans l’état du Borno au Nigéria, son fief historique. Mais depuis début 2014, la menace s’est régionalisée et les attaques contre les civils ou les positions militaires se sont multipliées dans le Nord du Cameroun depuis mars 2014, le Sud du Niger et l’Ouest du Tchad depuis début 2015.

On date souvent l’arrivée du phénomène Boko Haram au Tchad au 12 février 2015, jour de la première attaque perpétrée par le groupe terroriste à Ngouboua sur les rives du lac Tchad. Ce constat est à nuancer. Certes, le Tchad n’a pas été visé avant que le pays décide d’entrer en guerre aux côtés de ses voisins en janvier 2015 (voir chapitre suivant). Ce casus belli a mis fin au pacte de non-agression tacite entre Boko Haram et le Tchad et a été très rapidement suivi de déclarations de guerre de Shekau : « les rois d’Afrique, je vous défie de m’attaquer maintenant, je suis prêt », a-t-il lancé.[fn]« Boko Haram : Shekau menace Déby, Biya et Issoufou », Jeune Afrique, 21 janvier 2015.Hide Footnote Mais la stratégie d’investissement du lac Tchad n’est pas nouvelle. Dès 2013, les combattants de Boko Haram qui utilisent Baga Kawa comme point d’appui naviguent sur le lac avec la complicité de conducteurs de hors-bords locaux autochtones qui connaissent bien le milieu lacustre.

A. Signes précurseurs

Avant 2010, le développement de Boko Haram à Maiduguri n’a pas affecté N’Dja­me­na ni les autres grandes villes du Nord et de l’Est du Tchad, marquées par des cultures très différentes et la prédominance de la langue arabe. Ainsi, ni l’opposition armée « classique » tchadienne, ni les associations fondamentalistes (ou rigoristes) qui entretiennent pourtant une relation difficile avec l’Etat, n’ont jusqu’aujourd’hui cherché à exploiter ou à politiser le phénomène.[fn]En outre, les associations dites wahhabites comme Ansar al Suna Muhamadiya, qui bien que suspendue par l’Etat conserve une antenne sur les rives tchadiennes du lac, ont pris des positions claires contre Boko Haram, faisant écho aux condamnations plus générales d’autres groupes fondamentalistes tchadiens. Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op. cit.Hide Footnote

Pourtant, dès le début des années 2000, des Kanouri et des Bornouan vivant à N’Djamena écoutaient sur cassettes audio les prêches du fondateur de Boko Haram, Mohamed Yusuf. Certains collaient même des autocollants à son effigie sur leurs voitures. Ses disciples tchadiens revenaient régulièrement prêcher dans la capitale.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs religieux, universitaires, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote Yusuf formulait une critique violente de l’Etat nigérian, incitant même parfois à la lutte armée.[fn]Elodie Apard, « Les mots de Boko Haram. Décryptages de discours de Mohammed Yusuf et d’Abubakar Shekau», Afrique contemporaine, no. 255 (2015).Hide Footnote Mais à N’Djamena, son auditoire cherchait aussi une proximité linguistique : « ça nous faisait surtout du bien d’écouter la parole de Dieu dans notre langue », note un chef religieux kanouri.[fn]Entretien de Crisis Group, chef religieux kanouri, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote Ainsi, la religion a ses greffons communautaires et linguistiques qui aident aussi à pénétrer le tissu social.

Le virage de Boko Haram vers la violence armée, qui entraine et se poursuit après la mort de Yusuf en 2009, a profondément modifié ces logiques d’adhésion. Beaucoup de Bornouan de N’Djamena ont jeté leurs cassettes par peur d’être arrêtés. « Aujourd’hui, quand on prononce le nom de Yusuf, les gens ont peur », confiait récemment un universitaire kanouri, avant d’ajouter : « quant à Shekau – devenu chef de Boko Haram –, personne ne l’a jamais écouté, c’est un sanguinaire abruti ». [fn]Ibid.Hide Footnote Après les attaques de Boko Haram en juin et juillet 2015 à N’Djamena, les fouilles et les arrestations de Kanouri, Haoussa et Bornouan se sont multipliées, créant un profond sentiment d’exclusion. Certains de ces individus sont toujours emprisonnés alors que d’autres viennent seulement d’être libérés.[fn]Bien que le climat de suspicion se soit depuis dissipé, les jeunes hommes se sentent frustrés et dénoncent un amalgame : « ce qui se passe au Nigéria ne nous regarde pas », confie l’un d’eux. En 2015, des chefs religieux ont entamé des campagnes de sensibilisation pour désamorcer ces tensions. Entretiens de Crisis Group, jeunes Kanouri, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote

Des témoignages, parfois indirects, évoquent un prosélytisme religieux, des sonneries de téléphones portables reprenant des prêches radicaux, et la vente de contenus vidéo sur les marchés des îles tchadiennes même avant 2014-2015.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs humanitaires et résidents du lac, Baga Sola, Bol, avril 2016.Hide Footnote Par ailleurs, le groupe compte depuis longtemps des Tchadiens dans ses rangs. Des Tchadiens sont suivis depuis plusieurs années par les services de renseignement des pays voisins et certains ont été emprisonnés dès 2011, notamment à la prison de Maroua.[fn]Rapport de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Plus récemment, en juin 2016, de nombreux combattants tchadiens auraient participé à l’offensive de Bosso au Niger.

B. D’un conflit vif sur le sol tchadien à une menace plus diffuse

Habitué aux rébellions à base ethnico-régionale, le Tchad fait face en 2015 à une menace sécuritaire nouvelle. Les premières attaques jihadistes sur son sol ont lieu quelques jours après l’intervention de l’armée tchadienne contre Boko Haram dans les pays voisins (voir chapitre suivant). Tout au long de l’année, le groupe mène de nombreux raids contre des villages sur les rives du lac, perpètre des attentats-sui­cides à N’Djamena en juin et juillet 2015 et à Baga Sola en octobre 2015, tuant en un an plusieurs centaines de civils. Sur les îles, de très nombreux villageois sont enlevés, comme à Litri et Kaoudjiram en septembre 2015. Une centaine de militaires sont tués lors d’embuscades ou de combats contre Boko Haram dans la région du Lac.[fn]Entretiens de Crisis Group, experts sécuritaires, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote

En 2016, la situation sécuritaire s’est très largement améliorée sur les rivages tchadiens du lac. Le pays a été moins touché par les activités de Boko Haram que ses voisins, ce qui s’explique sans doute en partie par une stratégie militaire d’endigue­ment et une emprise sociale plus tardive et moins forte du groupe. En effet, celui-ci n’y a jamais contrôlé de territoires, n’y a pas constitué de véritable base sociale et depuis les attentats de Guitté et Mittériné, début 2016, n’y a pas conduit d’actions spectaculaires.[fn]« Des attentats-suicides meurtriers attribués à Boko Haram ont frappé le Tchad et le Nigéria », France 24, 1er février 2016.Hide Footnote Le déploiement d’un dispositif militaire important du contingent tchadien de la force multinationale mixte (FMM) dans le lac près des frontières et de l’Armée nationale tchadienne (ANT) sur les rives a permis de fortement limiter l’expansion du conflit. Cependant, la fermeture de la frontière combinée à la mise en œuvre de l’état d’urgence ont aussi abouti à des restrictions sur le commerce, qui ont eu un impact important sur les populations (voir ci-dessous chapitre V.A.). En outre, les infiltrations sont fréquentes au Tchad et le groupe continue à faire des victimes.

Malgré cette amélioration, la menace Boko Haram n’est pas complètement maitrisée. Alors qu’en 2015 et début 2016, les attaques du côté tchadien touchaient davantage la cuvette Sud du lac, depuis mi-2016, elles se concentrent dans une zone reliant Kaiga Kindjiria, Bohoma et Tchoukoutalia dans la cuvette Nord et visent des civils et des militaires.[fn]Les dernières incursions armées ont été menées en janvier 2017 à Todoubia et à Djinjalla, non loin de Bohoma et de Tchoukoutalia causant plusieurs morts. Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire, septembre 2016.Hide Footnote Entre juillet et septembre 2016, elles ont même connu une légère recrudescence, conséquence notamment de l’opération Gama Aiki lancée par la FMM. Les coups de boutoir des armées de la région au Nigéria et au Niger ont entrainé le déplacement de groupes d’individus du côté tchadien. Ainsi, des personnes suspectées d’appartenir à Boko Haram et arrêtées dans la ville de Liwa en septembre 2016 ont dit avoir fui les bombardements de l’armée nigériane de l’autre côté de la frontière.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Alors qu’une suite à l’opération Gama Aiki, l’opération Rawan Kada (dance du crocodile) vient d’être lancée, on peut s’attendre à de nouvelles infiltrations de combattants et à une hausse des incidents dans les semaines à venir.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, février 2017.Hide Footnote

En 2016, les vols de bétail se sont aussi multipliés sur les rives du lac, notamment entre Liwa et Daboua. Plusieurs milliers de têtes de bétail ont été dérobées ces six derniers mois, dont une partie est peut-être écoulée dans les marchés nigérians et nigériens où les prix de vente sont plus élevés.[fn]Ibid.Hide Footnote Cela constitue un capital économique considérable. Pour lutter contre ces trafics, les autorités de Daboua auraient demandé à des commerçants tchadiens de contrôler et filtrer les arrivées de troupeaux depuis le Tchad sur les marchés frontaliers du Niger.[fn]Une initiative similaire a été lancée par les autorités nationales, cette fois, dans les marchés camerounais frontaliers de la RCA où étaient vendus de nombreux bœufs tchadiens dérobés par les milices anti-balaka.Hide Footnote Très rapidement attribués à Boko Haram, ces vols sont sans doute liés en partie à la criminalité ordinaire ou à des trajectoires confondant les deux.

La possibilité d’affrontements frontaux et conventionnels entre l’armée tchadienne et Boko Haram, comme le Niger et le Nigéria en ont connu, est aujourd’hui limitée. Néanmoins, les risques d’attentats kamikazes sur le lac et même à N’Djamena sont évidemment toujours pris au sérieux par les autorités. Ainsi, des rumeurs à propos d’attaques lors de la fête nationale et de l’investiture du président Déby le 8 août 2016 ont suscité de fortes craintes et un renforcement des dispositifs de sécurité. Enfin, si un certain nombre de cellules dormantes de Boko Haram ont été démantelées dans la capitale, des membres ou sympathisants de la secte ont pu « se mettre underground ».[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Crisis Group interview, military expert, N’Djamena, September 2016.Hide Footnote

Boko Haram conserve une capacité à mener des attaques de guérilla et des attentats.

Au lendemain de la grande offensive menée fin 2016 par les forces nigérianes dans la forêt de Sambisa, un des bastions traditionnels de Boko Haram,[fn]« Nigéria : Boko Haram délogé de Sambisa », BBC Afrique, 24 décembre 2016.Hide Footnote et alors qu’une nouvelle opération militaire conjointe vient d’être lancée par les pays de la région près du lac Tchad, le groupe jihadiste est sur le recul. Pourtant, ce dernier a jusqu’à présent su s’adapter à l’évolution de la réponse étatique en alternant combats asymétriques, attentats-suicides et attaques de plus grosse envergure comme en juin 2016 à Bosso, au Niger. Il est certes affaibli par une réponse régionale beaucoup plus cohérente mais l’expé­rience indique que Boko Haram, comme les autres mouvements jihadistes, a une forte capacité d’adaptation. Avec un réseau opérant sur un vaste territoire, il ne saurait être détruit par une ultime bataille militaire. A tout le moins, Boko Haram conserve une capacité à mener des attaques de guérilla et des attentats.

Les revers que le mouvement a subi en 2015 et 2016 ont fait éclater au grand jour des divisions internes latentes. Deux factions principales se sont formées, l’une menée par Abubakar Shekau, et l’autre rangée derrière Abu Musab al-Barnawi, le propre fils de Mohamed Yusuf, qui semble bénéficier d’un lien privilégié avec l’Etat islamique (EI). Ces deux factions se disputent, parfois les armes à la main, la fidélité et le contrôle des nœuds du réseau jihadiste. Il semble que dans la zone des trois frontières sur le lac et du côté du Tchad, al-Barnawi ait imposé son influence même si des groupes autonomisés opèrent aussi.[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, septembre 2016 et voir rapport Afrique de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Al-Barnawi bénéficierait de quelques ressources en provenance de l’EI, et il tente de transformer la manière de faire de Boko Haram. Depuis plusieurs mois, il temporise et limite les violences contre les civils ; ces derniers temps, il concentre ses attaques, de moins grande ampleur que par le passé, sur des cibles militaires, visant des convois des forces de sécurité et tentant d’acquérir des équipements et des armes.[fn]Certains groupes proches d’al-Barnawi se seraient récemment réorientés vers la forêt d’Alagarno dans l’état du Borno et non loin de la rivière Komadougou. Document sécuritaire consulté par Crisis Group, février 2016.Hide Footnote

Some groups close to al-Barnawi are reported to have recently switched their focus to the Alagarno forest in Borno state and the surroundings of the Komadougou river. Security document consulted by Crisis Group, February 2016.Hide Footnote

C. Redditions et retours sur les rives tchadiennes

Depuis 2016, les Etats de la région du lac Tchad reprennent le contrôle de certaines zones conquises par Boko Haram et on observe une augmentation des redditions. Au Tchad, entre janvier et mars 2016, quelques éléments du groupe s’étaient déjà rendus aux autorités, mais depuis fin juillet 2016, ces mouvements de redditions prennent de l’ampleur, atteignant plus d’un millier de personnes, dont une majorité de femmes et d’enfants.

Aujourd’hui, environ 300 hommes seraient toujours dans les sites d’internement aux alentours de Baga Sola et les femmes et enfants, majoritaires, ont été renvoyées sans incidents dans leurs communautés sous la supervision de leurs chefs de canton. Pour faciliter leur réinsertion, le gouverneur de la région du Lac a invité toutes les communautés à accueillir ces femmes. Plusieurs d’entre elles auraient déclaré que leurs maris étaient toujours sur la ligne de front.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Ces populations essentiellement tchadiennes se sont rendues depuis le Niger et le Nigéria dans les quatre postes de commandement avancés de la FMM tchadienne sur le lac dont Kaiga Ngouboua et Kaiga Kindjiria ainsi que Madai au Nigéria et seraient aujourd’hui en majorité rentrées dans le canton de Bol. « L’important, ici, c’est de récupérer la masse de ceux qui donnent des coups de main à Boko Haram ou qui ont été pris dans la spirale malgré eux », selon un expert militaire.[fn]Ibid.Hide Footnote

Pour expliquer de tels mouvements, plusieurs sources évoquent « une reprise de contrôle de certaines îles » par les forces armées de la région, qui aurait entrainé le recul de Boko Haram et permis à ces populations de fuir et de se rendre. D’autres suggèrent que cette pression militaire a eu un impact sur l’approvisionnement du groupe et l’a poussé à libérer des civils ou des aides devenus trop onéreux.[fn]Entretiens de Crisis Group, chercheurs, expert sécuritaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Quoiqu’il en soit, il convient de rester extrêmement prudent sur ces explications et sur les motifs de ces retours et de ces redditions. L’Unicef, la Délégation régionale de l’action sociale du lac et des ONG ont procédé à l’enregistrement de certains arrivants, ont mené des actions de sensibilisation et ont transféré certains enfants dans un centre d’orientation et de transit à Bol.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire, février 2017.Hide Footnote Cependant, dans le prochain chapitre, nous verrons que jusqu’à maintenant, les autorités tchadiennes peinent à définir une vraie stratégie pour la prise en charge de ces nouveaux arrivants et notamment des hommes.

IV. La réponse du gouvernement sur le lac

La présence de groupes armés islamistes comme Boko Haram est relativement nouvelle au Tchad, même si le Nord du pays a été un moment convoité par des membres du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC).[fn]Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op. cit.Hide Footnote Dans le rapport Tchad : entre ambitions et fragilités, Crisis Group décrivait à la fois la réponse de l’Etat à cette menace inédite (renforcement du dispositif sécuritaire, évolution des pratiques de renseignement, nouvel arsenal législatif et contrôle renforcé de l’espace religieux) et les risques associés à cette politique antiterroriste. Dans ce chapitre, Crisis Group tente d’analyser l’implication militaire assez tardive du Tchad dans la lutte contre Boko Haram, ses limites et l’utilisation de mécanismes de sécurité communautaire pour faire face à ce nouveau type de menaces.

A. Une posture initiale de neutralité

En 2010, le Tchad exprimait son inquiétude face à l’expansion des activités de Boko Haram sur son territoire.[fn]« Le Nigéria exporte au Tchad beaucoup de membres de la secte Boko Haram, fuyant la répression de l’armée ». Entretien téléphonique de Crisis Group, officier de la Direction de surveillance du territoire, janvier 2011. Au début des années 2000, des prédicateurs islamistes venus du Borno, accompagnés d’un imam italien, avaient déjà suscité la méfiance des autorités tchadiennes ; ils avaient finalement été arrêtés au Tchad et extradés. Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Dja­me­na, septembre 2016.Hide Footnote Pourtant, jusqu’au début de 2015, plus préoccupé par d’autres menaces et par les conséquences du chaos libyen, le pays est resté en retrait militairement.[fn]Les premières actions d’Idriss Déby après son investiture pour un cinquième mandat en août 2016 – séjour dans le Tibesti à la frontière libyenne, réception du Général libyen Haftar et expulsion d’employés de l’ambassade libyenne – montrent que le dossier libyen est encore en haut de la liste de ses priorités. Pour en savoir plus sur le Général Haftar, lire le rapport Moyen-Orient de Crisis Group N°170, The Libyan Political Agreement: Time for a Reset, 4 novembre 2016.Hide Footnote

Même s’ils faisaient partie de la force régionale de la CBLT en 2012 lorsque le conflit prenait de l’ampleur au Nigéria, les soldats tchadiens, peu nombreux dans la zone du lac, n’étaient pas impliqués.[fn]A Yaoundé en avril 2014, les ministres de la Défense et les chefs d’état-major de la région ont décidé de mettre en place une force mixte multinationale sur le lac.Hide Footnote Absent du volet militaire, Déby a en revanche été sollicité par le président nigérian Goodluck Jonathan pour jouer les bons offices et organiser à N’Djamena, en octobre 2014, une rencontre entre des responsables nigérians et des représentants de Boko Haram.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Tout le monde en attend la libération des filles de Chibok (Chibok girls), y compris les autorités nigérianes qui l’annoncent prématurément.[fn]« Accord entre Boko Haram et le Nigéria », BBC, 17 octobre 2014.Hide Footnote Finalement, des otages chinois sont libérés dans le Nord du Cameroun, mais il n’est pas sûr qu’il s’agisse du résultat de la médiation tchadienne. La négociation est rendue publique par les médias entrainant de facto la rupture de ce canal de communication. Shekau déclare alors que ceux qui ont négocié au nom de Boko Haram ne sont pas légitimes. Déby en gardera un souvenir amer et déclarera par la suite dans la presse : « J’avais déconseillé au président Goodluck d’ouvrir des négociations avec un groupe terroriste ».[fn]« Tchad – Idriss Déby : “Il faut mettre en place la force multinationale” », Le Point, 26 mars 2015. Pourtant, des chercheurs indiquent aussi qu’un an plus tard, Déby a présenté Mahamat Daoud, perçu alors comme chef d’une faction de Boko Haram, rival de Shekau et prêt à négocier, au nouveau président nigérian Buhari. Il ne serait pas mentionné dans la « Shura » (conseil exécutif) de Boko Haram. « A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote

L’échec de ces négociations et la position initialement attentiste du Tchad à l’égard de Boko Haram ont suscité la méfiance et des accusations de complaisance de hauts gradés militaires et de responsables politiques nigérians. La construction, au centre de N’Djamena, de la maison de l’ancien gouverneur du Borno, Ali Modu Sheriff, et ses relations avec l’ancien ministre des Transports et certains dignitaires tchadiens, mal vues des pays voisins, ont nourri cette méfiance. Sheriff, gênant pour le pouvoir, sera finalement expulsé du Tchad en 2015.[fn]Pour plus d’informations sur Sheriff et ses relations avec Boko Haram, lire le rapport Afrique de Crisis Group N°216, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, 3 avril 2014. Entretien de Crisis Group, ancien conseiller à la Présidence tchadienne, septembre 2016.Hide Footnote

For more information on Sheriff and his relations with Boko Haram, see Crisis Group Report, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, op. cit. Crisis Group interview, former adviser at the Chadian presidency, September 2016.Hide Footnote

B. Une implication progressive et un appareil militaire sollicité par les voisins

En janvier 2015, une semaine après l’appel du président camerounais Paul Biya à la « solidarité internationale », un nombre important de troupes tchadiennes entrent au Cameroun, alors que d’autres passent au Niger, marquant un tournant décisif dans le positionnement du Tchad vis-à-vis de Boko Haram. Ces interventions, qui ont fortement modifié les rapports de forces dans les pays voisins, ont certainement levé les doutes des Nigérians.

Ce tournant décisif dans la posture tchadienne s’explique par plusieurs facteurs. Sur le plan sécuritaire, la prise par Boko Haram de Baga Kawa, localité nigériane frontalière, en octobre 2014, sert d’électrochoc et alerte sur la proximité du danger. Surtout, l’activité du groupe perturbe fortement les échanges économiques du pays avec le Nigéria et le Cameroun et alimente une inquiétude structurelle du Tchad : voir ses routes d’accès à la mer coupées, et donc sa capacité à exporter mais surtout à importer produits alimentaires et manufacturés.[fn]Saïbou Issa, Ethnicité, frontières et stabilité aux confins du Cameroun, du Nigéria et du Tchad (Paris, 2012).Hide Footnote Enfin, une telle intervention permet de consolider ses alliances avec les Occidentaux et d’arrimer des financements internationaux. Dans un contexte de crise économique majeure, le Tchad joue une nouvelle fois la carte de la diplomatie militaire.[fn]Le Tchad a atteint le point d’achèvement de l’Initiative des pays pauvres très endettés (PPTE) en 2015 à la suite d’une décision bien plus politique qu’économique des institutions de Bretton Woods. Le pays a également bénéficié d’annulations de dettes et d’aides budgétaires par ses principaux bailleurs multilatéraux et récemment la France. En outre, des financements saoudiens importants ont été octroyés à la suite de l’intervention du Tchad dans la coalition saoudienne au Yémen. Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, mai 2016.Hide Footnote

Basés à Fotokol, Maltam et à Mora à l’Extrême-Nord du Cameroun, les soldats tchadiens mènent à Gambaru, fin janvier 2015, une première offensive en territoire nigérian. Alors que les pays voisins ne font que contenir Boko Haram à leurs frontières, le Tchad est alors le seul à avoir un droit de poursuite au Nigéria. Quelques jours plus tard, d’autres troupes tchadiennes prennent la direction de Bosso, au Niger. Elles y affrontent Boko Haram avant de passer en territoire nigérian, cette fois avec les forces nigériennes, pour une opération « de ratissage » dans le Nord du Borno.

L’incapacité de l’armée nigériane à contrôler les zones « libérées », notamment les villes de Damasak et Malam Fatori, et l’absence d’actions militaires communes et de coopération en matière de renseignements suscitent alors des frustrations et des critiques acerbes des autorités tchadiennes vis-à-vis de leur voisin et du président Goodluck Jonathan. L’élection de Muhammadu Buhari à la présidence du Nigéria en mai 2015 change la donne politique et, par extension, la coopération militaire entre les deux pays. Selon des diplomates tchadiens, les deux présidents s’entendent bien mieux et le partage de renseignements est plus facile.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate tchadien, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Depuis qu’ils ont quitté le Niger et le Cameroun en novembre 2015, les Tchadiens ont à plusieurs reprises proposé leurs services aux pays voisins. Sollicité par le président nigérien Mahamadou Issoufou après l’attaque de Boko Haram à Bosso le 3 juin 2016, Déby accepte d’envoyer des soldats au Niger et l’opération Gama Aiki est lancée mi-juin. Comme un an plus tôt, les premières troupes tchadiennes arrivent à Bosso et mènent des offensives conjointes avec l’armée nigérienne sur les berges de la rivière Komadougou.[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Bien que parfois critiquées par les populations, certains militaires et parlementaires des pays voisins, les interventions du Tchad contre Boko Haram ont renforcé son statut de gendarme de la région. Le déplacement en 2015 du siège de la FMM à N’Djamena, où se trouve aussi le poste de commandement de l’opération française Barkhane, conforte le Tchad dans son rôle de plateforme stratégique militaire.[fn]Lancée le 1er août 2014 pour relayer l’opération Serval contre les groupes armés terroristes au Mali, la force militaire française Barkhane a pour objectif de poursuivre cette lutte dans un cadre plus régional et d’en favoriser l’appropriation par les pays du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) sur l’ensemble de la bande sahélo-saharienne.Hide Footnote La mutualisation des moyens et une menace commune permettent un rapprochement diplomatique avec les capitales voisines. Si Niamey était déjà considéré comme un allié, Biya goûtait assez peu les aventures tchadiennes en RCA et les relations entre Goodluck Jonathan et Déby étaient notoirement difficiles. L’épisode Boko Haram a changé la donne et amélioré la perception du Tchad et de son président dans la région.

Plus largement, l’interventionnisme militaire du Tchad s’est doublé de gains diplomatiques importants. L’élection, fin janvier 2017, de Moussa Faki à la tête de la Commission de l’Union africaine, n’est que la dernière illustration d’une course à la domination régionale qui, ces dernières années, a vu le Tchad obtenir des positions stratégiques dans de nombreuses instances régionales et internationales.[fn]Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op. cit.Hide Footnote

Crisis Group Report, Chad: Between Ambition and Fragility, op. cit.Hide Footnote

C. Nouvelle menace, ancienne stratégie : mécanismes de sécurité communautaire

Idriss Déby s’appuie depuis longtemps sur les autorités traditionnelles pour prévenir les troubles là où les garnisons militaires sont faibles. En l’occurrence, les militaires sont très présents dans la région du Lac depuis 2015 mais le milieu lacustre et la nature de la menace terroriste, inconnue au Tchad auparavant, réduisent l’efficacité du dispositif. Conscientes de cette réalité, les autorités, président de la République en tête, ont demandé aux chefs traditionnels et à la population de s’investir pour assurer la sécurité. Pratiquant une politique duale à l’égard des autorités traditionnelles du lac, faite de pression et d’incitation, N’Djamena a appelé à « la vigilance » et à la collaboration avec l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants de la région du lac, lac Tchad, avril 2016 ; homme politique tchadien, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Lors du voyage du président à Baga Sola en octobre 2015, les autorités nationales et locales ont également encouragé la création de comités de vigilance dans chaque village. Cette stratégie a permis de collecter des informations et d’éviter des attentats mais elle présente aussi des risques.

1. Des chefs traditionnels entre le marteau et l’enclume

En 2015, les autorités traditionnelles ont été prises en étau entre les menaces répétées des dirigeants de Boko Haram et les pressions des autorités administratives et forces de sécurité tchadiennes, même si ces dernières se sont fortement atténuées depuis. Ainsi, en février 2015, le chef de canton de Ngouboua a été pris pour cible et tué lors de l’attaque de la ville par Boko Haram.[fn]Boko Haram aurait cherché le chef de canton de Ngouboua jusque dans la gendarmerie avant de le tuer. Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote D’autres, comme le chef de canton de Bol, ont été menacés de mort au téléphone à plusieurs reprises, leurs interlocuteurs les accusant de « coopérer avec les autorités ».[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités locales du lac, lac Tchad, avril 2016.Hide Footnote

Quant aux rapports entre les autorités traditionnelles du lac et N’Djamena, ils ont souvent été teintés de suspicion.[fn]Déjà en 1991, plusieurs chefs traditionnels du Kanem et du lac avaient été accusés de payer l’im­pôt au MDD et arrêtés. Ces arrestations et la crainte d’une répression féroce avaient poussé les notables de la région, sous la houlette du sultan du Kanem, à faire allégeance au pouvoir.Hide Footnote Après les attentats de début 2015, il a été reproché aux premières de ne pas avoir contrôlé leurs communautés par incompétence ou complicité. Ainsi, les autorités militaires et l’ancien gouverneur du Lac ont mis sous pression le chef de canton de Bol, qui aurait recueilli une jeune fille enceinte soupçonnée d’avoir fait partie de Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, notables locaux, lac Tchad, avril et octobre 2016.Hide Footnote Récemment, celui-ci a même été démis de ses fonctions avant d’être réhabilité.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, chercheur tchadien, février 2017.Hide Footnote

Pour éviter d’être suspectés par les militaires, certains chefs traditionnels et religieux du lac ont même proposé aux autorités administratives locales de jurer sur le Coran leur absence de liens avec le groupe.[fn]Ibid.Hide Footnote Enfin, dans une région très militarisée, les chefs traditionnels, qui supervisent habituellement les campagnes de pêche et les questions foncières, ont à certains endroits cédé la place aux militaires. Ces derniers attribuent, avec parcimonie, les espaces utiles sur le lac. Le déploiement de colonels zaghawa (ethnie du président) en qualité de sous-préfets à Ngouboua et de Tchoukoutalia pourrait compliquer la cohabitation.[fn]De nombreux membres de l’ethnie zaghawa, parfois même du sous-groupe bideyat de Déby, les Bilia, se situent en haut de la hiérarchie militaire. Le métier des armes au Tchad, op. cit.Hide Footnote

Au cours de l’année 2016, les relations entre chefs traditionnels et autorités administratives se sont nettement améliorées. L’organisation d’un forum en novembre 2015, à l’initiative du chef de l’Etat, regroupant autorités traditionnelles, politiques et religieuses devait permettre de clarifier les rôles de chacun. Les chefs traditionnels deviennent de facto des informateurs de l’Etat, une position souvent inconfortable mais qu’ils se disent prêts à assumer.[fn]Entretien de Crisis Group, autorité traditionnelle, région du lac Tchad, octobre 2016.Hide Footnote En parallèle, l’arrivée fin 2015 d’un nouveau gouverneur (Liwa) non militaire et originaire de la région a rétabli une certaine confiance. Depuis, les chefs de cantons ont même été étroitement associés au processus de retour dans les communautés des femmes et enfants qui se sont rendus.

2. La création de comités de vigilance

Les autorités ont également encouragé la création de comités de vigilance. Dans de nombreux villages de la zone, ils pratiquent des fouilles à l’entrée des marchés, des mosquées, ou lors de distributions d’aide, et informent les autorités sur la présence de personnes suspectes. Des femmes participent aux fouilles d’autres femmes.[fn]Observations de Crisis Group, marchés dans les villages d’Andja, Lia 1 et 2, avril 2016.Hide Footnote Composés de volontaires souvent uniquement armés de fouets, de sagaies et de couteaux, ils ont plusieurs fois permis d’identifier des membres présumés de Boko Haram préparant des attentats, comme en janvier 2016 à Koulkilmé ou fin 2016 à Kaiga Kindjiria.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres des comités de vigilance, lac Tchad, avril 2016 ; acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Ils auraient également arrêté et désarmé des membres présumés du groupe dans les villages de Tchoukoudoum et Koroum en décembre 2015.[fn]Ibid.Hide Footnote

Contrairement à leurs homologues nigérians, ils ne mènent pas de patrouilles conjointes avec les forces de sécurité, ne reçoivent pas de véhicules, sont peu rémunérés et peu associés aux délibérations collectives et à la prise de décision au niveau local. Les membres de ces comités sont valorisés socialement à travers des cérémonies lors de l’arrestation de suspects, mais aussi dans des reportages des médias tchadiens. Ils reçoivent des émoluments variables en fonction des lieux, grâce à une collecte auprès des habitants et commerçants les jours de marché ou par les autorités locales. La prise de conscience de leur rôle dans le système de maillage de l’in­for­mation a parfois entrainé des revendications. Certains ont ainsi entamé une « grève », comme en 2016 à Bol, pour être payés davantage.[fn]Ibid.Hide Footnote

Cette approche communautaire de la sécurité et de la vigilance est très largement acceptée par les populations du lac Tchad mais présente des risques à long terme, notamment de milicianisation des tensions communautaires comme ce fut le cas par le passé au Nigéria et au Niger, ou de criminalisation comme observé à plusieurs reprises dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Sur les rives tchadiennes, les autorités militaires ont rapporté quelques cas de dénonciations abusives par des membres de ces comités en 2015.[fn]Au Niger, ces comités ethniquement homogènes côtoient parfois ou se confondent avec des milices tribales. Au Cameroun, certains érigent des barrières à l’entrée des villages pour lever des taxes et sont parfois suspectés de faciliter le recel de bœufs. Rapports de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit ; N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 février 2017.Hide Footnote

In Niger, these ethnically homogenous groups sometimes sit alongside or even overlap with tribal militias. In Cameroon, some set up barriers at the entrance to villages to impose levies and are sometimes suspected of facilitating the theft of stolen cattle. Crisis Group Reports, Cameroon: Confronting Boko Haram, op. cit.; N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 February 2017.Hide Footnote

D. Les faiblesses stratégiques de l’intervention tchadienne

Au vu du nombre moins élevé de victimes du côté tchadien du lac, la stratégie d’en­digue­ment semble porter ses fruits. Pourtant, ces opérations mettent aussi en relief des faiblesses et de nombreux abus. En 2015, elles ont engendré des pertes importantes au sein de l’armée, et représentent un coût considérable dans un contexte économique très dégradé. Récemment, le non-versement des primes aux soldats présents dans la zone aurait même entrainé quelques défections.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Par ailleurs, les opérations contre-insurrectionnelles des armées de la région, y compris tchadienne dans les pays voisins, ont affaibli Boko Haram mais ont parfois été accompagnées d’exécutions extrajudiciaires et de dommages collatéraux qui ont certainement poussé des civils à rejoindre le groupe pour se venger ou se protéger.[fn]« A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote

Par ailleurs, la stratégie initiale qui consistait à vider les îles du lac pour traquer les combattants a atteint ses limites car elle affecte non seulement les moyens de production mais déstructure aussi les sociétés en menaçant leur mode de vie basé sur les activités lacustres. Ces opérations dites « de déguerpissement », également menées dans les autres pays riverains comme près de la rivière Komadougou au Niger, comportent des risques.[fn]« Le Niger et ses alliés face à Boko Haram », Le Monde Afrique (lemonde.fr/afrique), 16 juin 2016.Hide Footnote En 2015 et 2016, de multiples arrestations de pêcheurs et d’éleveurs circulant dans les zones dites interdites au Tchad ont créé la confusion.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Comme l’atteste la surveillance aérienne, de nombreux civils continuent de fréquenter les îles pour s’occuper de leur bétail et de leurs cultures.[fn]Entretien de Crisis Group, militaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Alors qu’une nouvelle opération vient d’être lancée, elle doit être pensée pour éviter de faire des victimes civiles.

L’autre faiblesse stratégique réside dans la difficulté du Tchad à combiner des approches militaires et civiles et à remettre en place une administration civile. Dans la région du Lac, la division du travail est problématique. Alors que plusieurs milliers de militaires y sont déployés, l’implication des autorités civiles demeure limitée. L’opacité de l’armée sur ses mouvements et sur l’identification des menaces réelles liées à Boko Haram handicape les actions humanitaires. Tandis que le lac s’est transformé en zone militarisée et que les contraintes de l’état d’urgence, bien que non prorogé mais de facto en vigueur, continuent à affecter les mouvements des habitants et les modes de production, il sera difficile pour l’Etat de nouer un réel pacte de confiance avec les populations locales, seul à même d’éliminer complètement la menace que constitue Boko Haram sur le long terme.

Face aux dynamiques de redditions et de retours décrites auparavant, les autorités tchadiennes ne sont pas préparées et peinent à déterminer le statut des hommes internés (aides, combattants, prisonniers ou simples civils), ce qui ne permet pas une prise en charge adaptée et la définition de réels programmes de réintégration. Le 17 février 2017, le ministre tchadien de la Sécurité publique et de l’immigration, Ahmat Mahamat Bachir, a rencontré le commissaire à la paix et à la sécurité de l’Union africaine afin d’élaborer une stratégie pour gérer ces retours.[fn]« Communiqué conjoint du Ministre de la Sécurité Publique et de l’Immigration du Tchad et du Commissaire à la Paix et à la Sécurité de L’Union Africaine sur la gestion des repentis de Boko Haram », 17 février 2017.Hide Footnote Mais jusqu’à présent, les autorités semblent dépassées et l’absence d’une politique claire sur les conditions de réhabilitation, de réintégration ou de jugement des anciens membres ou aides de Boko Haram constitue sans doute un obstacle à des mouvements de reddition encore plus massifs.[fn]Certains notables locaux doutent de la capacité des militaires tchadiens à traiter ces problèmes : « nos forces militaires savent combattre mais ne savent pas faire ça ». Entretiens de Crisis Group, autorités locales, lac Tchad, octobre 2016.Hide Footnote

Enfin, plus largement, la menace la plus importante pour la stabilité du Tchad sur le long terme n’est pas Boko Haram, bien qu’il faille combattre ce groupe avec détermination, mais une crise politique nationale qui créerait un terreau fertile pour l’émergence de toutes sortes d’acteurs violents, notamment dans les régions où l’Etat est quasiment absent. Dans l’immédiat, l’impact de Boko Haram se répercute essentiellement sur les populations de la région du Lac.

V. L’impact de la crise sur les populations

L’extension du phénomène Boko Haram sur le lac et les rives tchadiennes comporte toujours des risques sécuritaires et présente un potentiel de déstabilisation d’une région cosmopolite au sein de laquelle les mécanismes de cohabitation demeurent fragiles. En plus des mouvements saisonniers, les arrivées successives de civils déplacés, réfugiés ou rapatriés sur les berges du lac depuis janvier 2015 ont parfois affecté la cohésion sociale. En janvier 2017, les agences humanitaires signalent la présence de 100 765 déplacés dans la région, auxquels s’ajoutent près de 21 000 déplacés non encore enregistrés et près de 7 000 réfugiés, surtout nigérians.[fn]« Bulletin humanitaire Tchad N°01 », Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), janvier 2017 et « Tchad : impact de la crise nigériane dans la région du Lac », Rapport de situation N°18, OCHA, 10 octobre 2016. Certains déplacés originaires du lac auraient même quitté la région pour se rendre à Foyo, au Kanem.Hide Footnote Pour la plupart, ils ont fui les exactions de Boko Haram ou ont quitté les îles sous la pression des armées de la région.

Si des mécanismes de solidarité intra et intercommunautaires ont amorti ces chocs, ces stabilisateurs sont fragiles et les capacités d’absorption des communautés-hôtes limitées. La plupart des déplacés, surtout les Buduma, sont accueillis sur des sites spontanés, seule une minorité ayant trouvé refuge dans les « villages-hôtes ».[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Dans un contexte économique dégradé et alors que la région est devenue une zone militarisée, la résilience des populations est mise à dure épreuve.

A. L’économie du lac affectée

Comme au Niger, où les mesures de restriction et d’interdiction ont été encore plus draconiennes, le commerce sur les îles et rives tchadiennes du lac a été très lourdement affecté par l’activité de Boko Haram et l’état d’urgence, plusieurs fois renouvelé, est toujours officieusement en vigueur bien que non prorogé depuis octobre 2016.[fn]Les autorités du Lac ont appelé les députés à voter pour le prolongement de l’état d’urgence. Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire au Tchad, février 2017. Voir le rapport de Crisis Group, Le Niger face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Si les règles concernant la circulation des motos ou encore la pêche ont été récemment assouplies, les mouvements restent contraints, les couvre-feux sont maintenus et les activités économiques tournent au ralenti.

La frontière avec le Nigéria, principal débouché commercial, demeure fermée même si quelques échanges, notamment de bétail, semblent avoir repris officieusement.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire au Tchad, novembre 2016.Hide Footnote On assiste parfois à des phénomènes de concentration du bétail, ce qui cause des épidémies et des pertes importantes pour les éleveurs. Certains adoptent des itinéraires de contournement, passant par le Niger pour vendre leurs bêtes dans les marchés transfrontaliers nigériens où les prix sont plus élevés. L’agriculture et la pêche sont aussi affectées en dépit d’une saison agricole bien meilleure qu’en 2015 et qui s’est traduite par une légère amélioration des indicateurs de sécurité alimentaire au Tchad, en particulier dans la zone du lac.[fn]Par ailleurs, la monnaie nigériane est en chute libre depuis le début de la crise.Hide Footnote

La fragilisation de l’économie a certainement des conséquences sur la situation financière de Boko Haram, mais elle rend aussi les populations des îles, des berges et plus largement du bassin du lac Tchad plus vulnérables. Beaucoup de déplacés dépendent aujourd’hui de l’aide alimentaire et veulent reprendre leurs activités.[fn]Entretiens de Crisis Group, déplacés, lac Tchad, avril 2016.Hide Footnote A cette nouvelle pression démographique et à l’insécurité économique se greffent des rivalités anciennes et des revendications d’autochtonie.[fn]« Etude sur le contexte social », op. cit.Hide Footnote Le plus souvent, ces dernières ne posent pas de problème ; elles concernent des Buduma ou Kouri qui installent leurs camps dans la cuvette Nord, parfois loin des villages ou des services publics et déclarent : « nos ancêtres et nos parents vivaient ici ».[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Mais dans les endroits plus peuplés, la gestion du foncier est plus compliquée, et dans le sillage des attaques de Boko Haram, des incidents ont parfois opposé des communautés, notamment sur l’accès aux ressources.

L’attaque de Koulfoua, qui a fait de nombreuses victimes en décembre 2015 et qui résultait de tensions entre Kanembou et Buduma autour d’un point d’eau en est une des illustrations. Des agressions, par des habitants des rives du lac, de femmes buduma déplacées allant chercher du bois dans la périphérie de Baga Sola, ont été maintes fois rapportées.[fn]« Etude sur le contexte social », op. cit. Entretiens de Crisis Group, autorités locales du lac, région du Lac, octobre 2016.Hide Footnote L’accès aux polders n’a pas donné lieu à des affrontements directs mais a suscité des frustrations parmi certaines populations qui estiment en être exclues.[fn]Entretien de Crisis Group, agent de la Sodelac, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Enfin, des conflits entre chefs traditionnels ont provoqué l’éclatement de certains sites de déplacés.[fn]« Bulletin humanitaire Tchad N°01 », op. cit.Hide Footnote Si depuis début 2016, la diminution des attaques de Boko Haram au Tchad s’est accompagnée d’une forte réduction des tensions intercommunautaires, celles-ci demeurent palpables.

B. Risques de tensions communautaires et de stigmatisations

Boko Haram a certainement tenté de manipuler les tensions communautaires et identitaires pour mobiliser. Celles-ci ne sont pas nouvelles dans la zone et ont des causes multiples. Elles découlent en premier lieu de la compétition pour l’accès aux ressources d’un lac devenu très attractif. Les variations incessantes des niveaux de crue ont entrainé d’importants mouvements de populations et des disputes entre groupes d’intérêt et communautés pour la conquête de fronts pionniers sans cesse renouvelés. Avant la crise, ces tensions étaient interethniques mais aussi intra-ethniques. Ainsi, les différents clans buduma – les Guriya à Bol, les May Bulwa aux alentours de Kriska, les Majigojiya ou encore les Bujiya au Niger – se livraient aussi à des luttes intestines.[fn]« Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote La présence de Boko Haram a certainement participé à ethniciser ces tensions avec l’apparition d’amalgames ethniques.

La présence de Boko Haram a certainement participé à ethniciser ces tensions avec l’apparition d’amalgames ethniques.

Le contrôle des activités commerciales a également fait l’objet d’âpres rivalités. A l’ouest du lac, Arabes et Haoussa se sont longtemps disputé le commerce du bétail. Sur le lac, les zones de pêche, le transport en pirogues et en hors-bords, la propriété des terres exondées ont aussi souvent suscité des tensions.[fn]Un certain Abdel Aziz aurait tenté de manipuler les tensions entre Buduma et Haoussa afin de recruter parmi les Buduma du lac en 2014-2015. « A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote Sur les berges tchadiennes, les rivalités qui ont opposé au milieu du vingtième siècle Kanembou et Buduma, par exemple sur le statut de Bol, ont laissé des traces dans la mémoire collective. Au fil du temps, des rapports de force sociaux se sont dessinés, les Kanembou ont occupé une partie des villes de la cuvette Sud, maitrisant le foncier et le commerce avec un quasi-monopole sur certains produits vendus dans les marchés des environs : cabris, nattes, fagots, etc.

Plus récemment, les différents clans buduma, qui avec les Kouri revendiquent la propriété de nombreuses îles et imposent des taxes aux autres pêcheurs et éleveurs, ont fait part de leurs craintes de se voir disputer les îles notamment par les éleveurs peul et arabes au Niger et au Tchad. Ils se seraient ainsi organisés pour résister et contenir sur le lac les mouvements des grands transhumants : « ils bloquaient les Arabes pour ne pas qu’ils descendent », selon un chercheur.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, Paris, juillet 2016.Hide Footnote Cette compétition foncière n’est certainement pas étrangère aux incidents répétés, au cours des six derniers mois, entre ces communautés d’éleveurs au Niger, notamment dans la zone des trois frontières. Cette réalité a conduit à des messages parfois simplistes : « les Buduma se seraient alliés à Boko Haram dans le but de conserver le contrôle sur le lac ».[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants du lac, lac Tchad, mai 2016.Hide Footnote

Comme souvent dans un contexte de terrorisme, les coupables désignés portent le nom d’une communauté. Au Nigéria et au Cameroun, ce sont les Kanouri, au Tchad et au Niger, les Buduma ont à un moment servi de boucs émissaires. « Ce sont eux les Boko Haram », disait en 2015 à leur propos un réfugié dans le camp de Baga Sola.[fn]Entretiens de Crisis Group, réfugiés, Baga Sola, septembre 2015Hide Footnote A la suite de l’attaque du marché de Baga Sola en octobre 2015, dont l’une des kamikazes était la fille d’un notable connu, des femmes buduma ont été battues et pour certaines exclues du marché. D’autres se seraient vu refuser l’accès aux centres de santé. Des représentations collectives et des préjugés qui se sont développés au fil du temps ont nourri cette forte méfiance communautaire. Ainsi, la rhétorique des Buduma « naïfs et prêts à épouser n’importe quelle cause par opportunisme » est répandue aux abords du lac.[fn]Entretien de Crisis Group, habitants de Bol et Baga Sola, septembre 2015.Hide Footnote

Les autorités ont certainement participé à ces stigmatisations en 2015, avant de prendre plusieurs mesures pour rectifier le tir. Le remplacement de l’ancien gouverneur par Adoum Forteye, originaire de la région, a permis de recréer du lien avec les populations. La volonté d’intégrer des Buduma dans l’armée, qui s’est traduite par un appel à candidatures en juillet 2016, et la demande de Déby de préparer un programme d’insertion de jeunes de la région dans la fonction publique vont dans le bon sens, même si pour l’instant ce dernier projet ne se concrétise pas.[fn]D’après plusieurs sources, 300 individus originaires du lac auraient été recrutés et formés à Moussoro. Entretiens de Crisis Group, chercheur, député, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Début 2017, ces tensions semblent bien moins fortes, sans doute en raison de l’amélioration de la situation sécuritaire sur les rives tchadiennes. Il y a en effet une forte corrélation entre le nombre d’attaques perpétrées par Boko Haram et la stigmatisation communautaire. Ainsi, tout nouvel attentat dans la capitale ou sur les rives du lac pourrait agir comme un déclencheur ou un accélérateur de crise en générant de nouveaux cycles de représailles intercommunautaires.

VI. Préparer la phase de stabilisation et renouer avec le développement

A. De l’urgence au développement : miser sur la connaissance pour des politiques adaptées

Le Nord-Est du Nigéria est le théâtre d’un désastre humanitaire quasi sans précédent dans la région, devenant une des premières urgences mondiales pour l’ONU.[fn]« Boko Haram blamed in looming humanitarian crisis in Nigeria’s northeast », CNN, 26 juillet 2016.Hide Footnote La situation diffère du côté tchadien du lac, où l’impact de Boko Haram a été moindre que dans les autres pays frontaliers. Après un début de réponse très difficile en 2015, la couverture humanitaire est aujourd’hui meilleure, bien qu’insuffisante. Les niveaux de vulnérabilité des populations-hôtes et déplacées sont importants et les risques sécuritaires compliquent l’accès des ONG à des zones comme Tchoukoutalia et Kaiga Kindjiria.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote L’aide humanitaire a même parfois été acheminée par les services étatiques.[fn]Idem.Hide Footnote

Une réflexion est actuellement en cours, au Tchad, sur les moyens d’articuler cette réponse d’urgence et des projets de développement autour du lac pour favoriser la résilience des populations sur le long terme. De nombreux bailleurs comme la Banque mondiale, l’Union européenne à travers son Fonds fiduciaire, ainsi que son instrument de stabilité et le service de la Commission européenne à l’aide humanitaire (ECHO), ou encore l’Agence française de développement et la Banque africaine de développement, ont déjà défini ou fait part de leur intention d’investir dans de tels projets. Les calendriers de mise en œuvre diffèrent et les projets qui mobilisent le plus de fonds débuteront sûrement en 2018 ou 2019.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs du développement, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Affecter des sommes importantes au développement du lac, bien que nécessaire, n’est pas sans risque et impose d’évaluer en amont l’impact de chaque dollar dépensé pour éviter de renforcer certains facteurs de crise (do no harm policy). Dans cette région très particulière, marquée par une croissance démographique importante et les fluctuations incessantes du lac, seule la mobilité des acteurs a en effet permis de maintenir un équilibre entre les communautés.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur du développement, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Aujourd’hui, la mobilité est compromise et les modes traditionnels de règlement des conflits, la gestion du foncier ou encore l’organisation des campagnes de pêche ou de la transhumance sont perturbés par un déploiement militaire important et par la présence de Boko Haram. Les acteurs du développement devraient financer une étude socio-anthropologique pour comprendre ces logiques de mobilité, les phénomènes de concentration à l’œuvre, la structure des ménages et surtout définir des priorités avec les populations locales pour faciliter leur appropriation.

La question du dimensionnement des projets devrait également être abordée. Certains chercheurs proposent par exemple de privilégier de nombreux aménagements de taille réduite pour éviter de recréer des compétitions féroces entre communautés.[fn]« Etude sur le contexte social », op. cit.Hide Footnote Enfin, si ces projets sont indispensables, la relation entre sous-développement et radicalisation n’est pas toujours évidente et il faut donner aux projets de développement des objectifs bien plus larges que la « déradicalisation » ou la « prévention de la violence extrémiste », pour éviter un amalgame aux yeux des populations entre actions de développement et mesures sécuritaires.[fn]Voir le rapport spécial de Crisis Group, Exploiting Disorder: al-Qaeda and the Islamic State, 14 mars 2016 ; et le briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote

Pour réussir cette transition de l’urgence au développement, il est essentiel que l’Etat se saisisse davantage de la question de l’avenir du lac. Les 3 milliards de francs CFA d’investissements publics dans la zone promis par le président Déby début 2016 sont irréalistes et jusqu’ici, le lac sert plutôt de vitrine pour attirer des fonds internationaux. N’Djamena communique peu sur « son projet pour le lac » : va-t-il rester une zone militarisée ? L’Etat préconise-t-il un retour programmé des déplacés sur les îles ou plutôt leur installation sur les rives ? Les autorités nationales devraient proposer des options claires sur le devenir du lac, multiplier les visites sur place et soumettre, en collaboration avec les bailleurs et en consultation avec les populations locales et leurs représentants, un plan déclinant des scénarios dans le temps (à un an et à cinq ans, par exemple).

Enfin, le risque de polarisation financière sur le lac au détriment d’autres régions ne doit pas être négligé. Le Tchad est un pays très pauvre aux multiples situations de précarité. C’est aussi, au moins jusqu’en 2015, le septième pays d’accueil de réfugiés dans le monde.[fn]« L’ONU exhorte la communauté internationale à renforcer son soutien envers le Tchad », Centre d’actualités de l’ONU, 27 août 2015.Hide Footnote Les réfugiés du Darfour arrivés entre 2003 et 2005 peuplent toujours les camps situés le long de la frontière soudanaise et les Centrafricains sont massés dans le Sud. Dans les deux cas, les perspectives de retour sont limitées et l’assistance humanitaire a fortement baissé. Les taux de malnutrition demeurent très élevés dans toute la bande sahélienne, et les services publics quasi inexistants dans le Nord du Tchad. Il convient donc de rééquilibrer le portefeuille de projets afin de ne pas délaisser d’autres régions négligées et qui pourraient créer un terreau fertile pour divers acteurs violents.

B. Rebâtir une relation fructueuse avec l’Etat

Si la réponse à Boko Haram passe forcément par des actions de développement, la relance des moyens de production et la reprise des échanges avec les pays voisins, elle réside aussi dans la consolidation des liens entre l’Etat et une région depuis longtemps dans l’orbite du Borno. Or, une approche strictement militaire ne peut rétablir la confiance entre N’Djamena et sa périphérie. Même si l’actuel gouverneur a une certaine autorité sur son administration, le risque de l’opération militaire contre le groupe est de créer un état de crise permanent sur le lac et de le transformer en une région de facto gouvernée par les militaires sur le long terme.

Boko Haram constitue une menace de longue durée, mais il est nécessaire de quitter la phase purement militaire pour entrer dans une phase politique de stabilisation. Jusqu’ici, la décentralisation en cours et le redécoupage administratif ne suffisent pas pour rehausser réellement l’offre de services publics. La réponse doit d’abord consister à développer une meilleure couverture administrative qui, au-delà de la création de nouvelles sous-préfectures, prévoit aussi le déploiement de fonctionnaires pour réactiver les services sociaux. Dans ce cadre, des primes temporaires pourraient être versées aux fonctionnaires qui acceptent de se rendre à nouveau sur place.

La présence de colonels zaghawa parmi les nouveaux sous-préfets et les arrestations d’éleveurs et de pêcheurs n’aident pas à rétablir ce lien. De surcroit, en vertu de l’état d’urgence, les militaires ont permis l’accès aux terres là où ils considéraient que la sécurité le permettait. Un changement de stratégie s’impose, prévoyant le remplacement rapide des sous-préfets militaires par des civils et l’assouplissement des règles de l’état d’urgence pour favoriser les mouvements et la reprise des activités. De même, alors que le commerce, notamment de bétail entre le Tchad et le Nigéria, semble très lentement redémarrer, la réouverture d’un canal commercial sécurisé pourrait encourager ces échanges entre les deux rives du lac et améliorer ainsi les conditions de vie des populations.

En outre, la constitution d’une réelle composante civile au sein de l’opération en cours est nécessaire pour éviter la militarisation de la région sur le long terme. L’Etat devrait faciliter le recrutement de civils locaux et mettre en place des mécanismes stricts de sanction pour les militaires commettant des abus sur les populations civiles. Enfin, alors qu’une nouvelle opération importante des pays de la région a été lancée, il est essentiel de réduire le coût humain des manœuvres militaires en distinguant le plus possible entre insurgés et populations retournées sur les îles pour cultiver la terre, pratiquer la pêche ou faire paître leur bétail.

C. Traiter la question des prisonniers et déserteurs

Alors que les redditions se multiplient, la prise en charge des prisonniers et des déserteurs doit être organisée dans l’optique d’encourager de nouvelles désertions.

Actuellement, le système judiciaire tchadien, très imparfait, ne traite pas de la question de Boko Haram. Depuis le début du conflit, seul un procès, très critiqué, a été organisé, aboutissant à la condamnation à mort de dix membres présumés de la secte.[fn]« Le Tchad exécute dix membres présumés de Boko Haram », RFI, 29 août 2015.Hide Footnote Aujourd’hui, entre 500 et 1 000 membres suspectés de Boko Haram seraient emprisonnés à Koro Toro, une prison située dans le désert, près de Faya Largeau, et surnommée « le Guantanamo tchadien ».[fn]Entretien de Crisis Group, personnel pénitentiaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote De diverses ethnies (Kanouri, Haoussa, Buduma) et nationalités (présence de Soudanais et de Nigérians), les détenus présentent le point commun d’être écroués sans jugement préalable et pour des périodes indéterminées. Certains seraient des membres actifs de Boko Haram, d’autres des opérateurs économiques, dont un certain nombre de vendeurs de cartes SIM.[fn]Ibid.Hide Footnote Cette situation comporte des risques. Au Nigéria, le manque de transparence sur les procédures judiciaires a créé du ressentiment au sein des familles et participé au processus d’adhésion à Boko Haram.

Si l’organisation de procès équitables est aujourd’hui une chimère, la capacité des autorités de distinguer les éléments les plus durs de Boko Haram des soutiens occasionnels est cruciale. Une prise en charge appropriée constituera un premier pas vers la prévention de nouveaux recrutements. Il est donc essentiel de définir une politique claire sur les conditions de réhabilitation ou de jugement des anciens membres de Boko Haram, et les contours d’un véritable programme de réinsertion pour les déserteurs dans le cadre de programmes plus larges de relèvement communautaire destinés notamment à la jeunesse. A l’instar de ce que vient de réaliser le ministère de l’Intérieur nigérien, les autorités tchadiennes devraient élaborer un document cadre de prise en charge de la reddition des éléments de Boko Haram et le communiquer à leurs partenaires internationaux.

Enfin, en plus des campagnes de sensibilisation en cours, un effort de communication considérable est requis pour améliorer les relations entre l’Etat et la population, appeler les indécis à se rendre et les rassurer sur le sort qui leur sera réservé. Cela pourrait passer par l’envoi massif de SMS informant sur les conditions de reddition. Cela passera aussi par le soutien ou la création de radios communautaires pour diffuser dans les langues locales des messages de sensibilisation sur la prévention de conflits. Les « talkshows », vox pop et entretiens pourraient favoriser l’ex­pres­sion des populations concernées. L’effort devrait être mené à la fois au niveau très local, avec des moyens adaptés et durables, et à l’échelle du lac, au vu de la mobilité et de l’intégration des populations. Le côté tchadien du lac est particulièrement pauvre en radios communautaires.[fn]Courriel de Crisis Group, représentant d’ONG travaillant dans le secteur des radios locales, décembre 2016.Hide Footnote Mais plusieurs projets, qui se développent notamment au Nigéria, pourraient être élargis et couvrir la diversité linguistique de la région.

VII. Conclusion

Boko Haram a perdu du terrain et la situation sécuritaire est aujourd’hui bien meilleure qu’en 2015 sur les îles et rives tchadiennes du lac, mais la résilience du groupe insurrectionnel jihadiste n’est plus à démontrer. La menace qu’il fait peser sur les populations ne diminuera pas tant que les problèmes structurels de l’état du Borno au Nigéria ne seront pas traités. Partant de ce constat clair, un changement d’approche est requis. Les interventions militaires des pays de la région du Lac, certes nécessaires pour endiguer la progression de Boko Haram, et les contraintes imposées sur les mouvements et le commerce ont des répercussions sur les modes de vie des populations.

Cette situation n’est pas tenable à long terme. L’Etat tchadien, comme ses voisins, doit aujourd’hui substituer au traitement purement militaire de la crise, l’indispen­sable relance des échanges et des moyens de production, la définition de programmes clairs de réinsertion pour les anciens membres du groupe, la lutte contre toutes les formes de stigmatisation communautaire et un investissement politique fort pour recréer du lien entre N’Djamena et sa périphérie.

Nairobi/Bruxelles, 8 mars 2017

Annexe A : Carte du Tchad

Carte du Tchad

Annexe B : Carte du bassin du lac Tchad

Carte du bassin du lac Tchad
Chadian soldiers gather on 1 February 2015 near the Nigerian town of Gamboru, just across the border from Cameroon. AFP / MARLE
Report 298 / Africa

Les défis de l’armée tchadienne

Acteur important de la lutte contre le terrorisme au Sahel, l'armée tchadienne est aussi une source d'instabilité potentielle pour le pays. Les autorités tchadiennes, appuyées par leurs partenaires internationaux, devraient rendre l'armée plus représentative et professionnelle et soutenir des garde-fous pour décourager d’éventuelles violences en cas de crise de succession. 

Que se passe-t-il ?  L’armée tchadienne, souvent sollicitée par ses voisins et les partenaires occidentaux, est une pièce maitresse du dispositif contre le terrorisme au Sahel. Mais sa cohésion générale est faible, les tensions communautaires et les problèmes d’indiscipline y sont récurrents et, plus récemment, de nouvelles dissensions ont émergé en son sein.

En quoi est-ce significatif ? La question de l’armée se pose avec davantage d’acuité aujourd’hui, car le Tchad va traverser une période d’incertitude, avec à court terme une élection présidentielle organisée en 2021 dans un climat social tendu et, à moyen ou long terme, des risques de succession violente si le président devait quitter le pouvoir.

Comment agir ? Les autorités tchadiennes, appuyées par leurs partenaires internationaux, devraient rendre l’armée plus représentative et plus professionnelle, répondre aux mécontentements qui s’expriment et permettre un débat public sur le futur de l’armée nationale. Enfin, des garde-fous doivent être soutenus par les partenaires du Tchad pour décourager d’éventuelles violences en cas de vacance du pouvoir.

Synthèse

L’armée du Tchad joue un rôle central dans le dispositif international de lutte contre le terrorisme au Sahel, mais elle est en même temps une source d’instabilité potentielle pour ce pays. Les différences de traitement entre les troupes d’élite et les autres soldats ainsi que le manque de représentativité régionale et ethnique aux postes de commandement minent sa cohésion. Par ailleurs, ces dernières années, des dissensions inhabituelles ont vu le jour. Certains officiers ont en effet refusé de combattre leurs « parents » rebelles et d’autres, certes peu nombreux, ont publiquement critiqué la gestion des affaires militaires. De nombreux Tchadiens s’inquiètent des risques de succession violente et de luttes au sein d’une armée divisée si le président Idriss Déby Itno, âgé de 68 ans, devait quitter le pouvoir. Les autorités tchadiennes, avec l’aide de leurs partenaires, devront, dans les mois et années à venir, chercher à répondre aux mécontentements qui existent au sein de l’armée, améliorer sa représentativité et surtout identifier des garde-fous pour éviter une transition violente.

Longtemps considéré comme un pays pauvre sans réelle influence régionale et en proie à des rébellions, le Tchad a pris une stature nouvelle sur la scène africaine au cours de la décennie écoulée.

Longtemps considéré comme un pays pauvre sans réelle influence régionale et en proie à des rébellions, le Tchad a pris une stature nouvelle sur la scène africaine au cours de la décennie écoulée. Il doit ce regain d’influence avant tout à sa capacité à déployer son armée sur les théâtres d’opérations extérieurs pour combattre les mouvements jihadistes au Sahel et au lac Tchad. Devenu un acteur militaire incontournable dans la lutte contre le terrorisme, le pouvoir tchadien a joué la carte de la diplomatie militaire et consolidé son alliance politique et son partenariat sécuritaire avec les pays occidentaux, notamment la France et les Etats-Unis. 

Pourtant, si l’armée est conquérante à l’étranger, elle est loin d’être un facteur d’unité nationale sur son territoire. La volonté affichée par le président Déby à son arrivée au pouvoir en 1990 de créer une armée nationale et professionnelle ne s’est jamais concrétisée. Au cours des 30 dernières années, les autorités ont certes mené plusieurs réformes, mais aucune n’a permis une réelle restructuration des forces de sécurité et de défense, qui demeurent organisées sur des bases communautaires. Par ailleurs, l’absence de méritocratie ainsi que le fossé entre troupes d’élite (dirigées essentiellement par des membres de la communauté du président) mieux formées, mieux équipées, mieux rémunérées et le reste des soldats, nettement moins considérés par le pouvoir, sape la cohésion de l’armée. Cette situation provoque un fort sentiment d’injustice et la frustration de nombreux soldats. 

Les relations entre la population et les forces de défense sont ambivalentes. Dans les zones où l’insécurité est forte, comme dans la province du lac Tchad, l’armée est parfois perçue comme un pourvoyeur de sécurité. Dans d’autres régions, au sud par exemple, elle est en revanche souvent considérée comme intrusive. Ces dernières années, une défiance envers les militaires s’est accentuée chez une partie de la population. Les abus fréquents et les cas de corruption dégradent l’image de l’armée, et l’impunité de certains soldats perçus comme proches du pouvoir est de moins en moins tolérée, notamment par la jeunesse.

Si la question de l’armée se pose avec plus d’acuité aujourd’hui, c’est qu’elle connaît des fragilités inhabituelles. Celles-ci tiennent, avant tout, à sa nature et aux défis auxquels elle est confrontée. Si la lutte contre le terrorisme fait consensus au sein de la société, le Tchad est aussi en proie à des conflits « fraternels » dans lesquels rebelles et soldats ont parfois des liens de parenté. Ainsi, en février 2019, lors de l’incursion sur le territoire tchadien de rebelles de l’Union des forces de la résistance (UFR) depuis la Libye, certains officiers tchadiens de haut rang ont refusé de combattre leurs parents enrôlés dans la rébellion. La même année, des militaires ont exprimé leur réticence à aller combattre des groupes d’auto-défense dans la localité aurifère de Miski au nord du pays pour des raisons similaires. Dans ce contexte, les loyautés militaires sont fluides et dépendent surtout des circonstances.

L’état actuel et la nature même de l’armée présentent un risque pour la stabilité du Tchad.

L’état actuel et la nature même de l’armée présentent un risque pour la stabilité du Tchad. A court terme, l’élection présidentielle prévue en avril 2021 pourrait se dérouler dans un climat social tendu et mettre à l’épreuve les forces de sécurité. A moyen terme, beaucoup de Tchadiens et de diplomates sont surtout inquiets des risques de crise de succession violente le jour où le président, dont la santé fait l’objet de spéculations récurrentes, quittera le pouvoir. L’armée concentre en son sein beaucoup des enjeux de pouvoir et des rapports de force qui divisent la société tchadienne. En cas de fin de règne soudaine du président Déby, l’armée pourrait se morceler et des luttes entre factions rivales, notamment le long de lignes communautaires, pourraient éclater avec des conséquences imprévisibles, voire dangereuses, pour la stabilité du pays. 

Tant qu’Idriss Déby est président, il est peu probable qu’il engage une transformation en profondeur de l’armée tchadienne. Cela risquerait de fragiliser ses soutiens, redonner du poids à des communautés perçues comme lui étant hostiles et donc mettre en péril sa survie. Pourtant, le président et les autorités tchadiennes, tout comme la société civile, certains partis politiques et les partenaires du Tchad, sont conscients que l’armée porte en elle les germes d’une crise future et qu’elle doit évoluer. Si aucune réforme d’ampleur n’est envisageable à court terme, des progrès, même limités, sont possibles, en prenant plusieurs initiatives :

  • Les autorités devraient rendre l’armée plus représentative de la population et renforcer sa cohésion interne. Cela implique de diversifier et rendre plus transparentes les campagnes de recrutement, de mettre fin aux promotions éclair peu justifiées et de permettre des évolutions de carrière plus formelles et linéaires. Par ailleurs, les autorités et les partenaires internationaux du Tchad devraient s’assurer que les investissements, notamment en matière de formation, ne sont pas uniquement concentrés sur les troupes d’élite. 
     
  • Pour redorer l’image de l’armée et réduire la défiance d’une partie de la population à l’égard des forces de défense et de sécurité, les autorités devraient sanctionner rapidement les abus des militaires. Par ailleurs, dans les zones rurales, les autorités pourraient prévenir les conflits d’intérêts en évitant de déployer des hauts gradés de l’armée dans des zones où ceux-ci possèdent de grands troupeaux et ainsi éviter que ces derniers ne prennent parti dans la résolution des litiges entre agriculteurs et éleveurs.
     
  • Les autorités tchadiennes devraient inscrire le sujet de l’armée à l’ordre du jour du prochain forum national inclusif prévu en 2022. Ainsi, partis politiques et forces vives du pays pourraient échanger sur l’état des forces de défense et tenter de bâtir un consensus sur les évolutions nécessaires au sein de l’armée à moyen terme. En attendant le forum, les organisations de la société civile pourraient travailler sur ces questions en créant des espaces de dialogue et en formulant des recommandations constructives sur le sujet. Les partis politiques pourraient également utiliser la séquence électorale d’avril 2021 pour présenter leur vision de l’armée tchadienne à moyen et long terme. 
     
  • Afin de dissuader, même avec une ambition limitée, les acteurs armés de recourir à la violence en cas de vacance du pouvoir, les organisations de la société civile chargées du suivi des violations des droits humains pourraient travailler à recenser et à documenter les exactions des soldats et des autres combattants tchadiens. Les bailleurs de fonds internationaux et partenaires du Tchad devraient faire leur possible pour s’assurer que ces organisations peuvent opérer dans un cadre sécurisé et ne pas faire l’objet de menaces. La société civile devrait également nouer des relations plus étroites avec les autorités traditionnelles et religieuses qui, en cas de conflit, pourraient jouer un rôle stabilisateur et inciter les jeunes à ne pas prendre les armes.

N’Djamena/Bruxelles, 22 janvier 2021

I. Introduction

L’armée tchadienne, qui comprend, selon les estimations, entre 40 000 et 65 000 soldats, jouit depuis près d’une décennie d’une bonne réputation à l’extérieur de son territoire. En 2013, l’engagement des troupes tchadiennes au Sahel central contre des mouvements jihadistes, puis à partir de fin 2014 dans les pays frontaliers du lac Tchad contre les factions de Boko Haram, a même fait du Tchad un acteur militaire incontournable dans la lutte contre le terrorisme. Moussa Faki, alors ministre des Affaires étrangères et devenu depuis président de la Commission de l’Union africaine (UA), affirmait à l’époque : « Le Tchad, qui était qualifié il y a quelques années d’Etat néant, est non seulement présent, mais il est agissant ».[fn]« Moussa Faki Mahamat : on a donné à la Fomac une liste de mercenaires tchadiens », RFI, 21 octobre 2013.Hide Footnote Le plaidoyer actif du Tchad pour que Faki soit réélu pour un second mandat début 2021 à la tête de la commission illustre aussi le regain d’influence du pays en Afrique.

L’armée tchadienne jouit depuis près d’une décennie d’une bonne réputation à l’extérieur de son territoire.

En 2016, dans son rapport intitulé Tchad : entre ambitions et fragilités, Crisis Group décrivait le renforcement du rôle du pays dans la région sahélo-saharienne avant d’exposer dans un second temps certaines de ses vulnérabilités.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°233, Tchad : entre ambitions et fragilités, 30 mars 2016.Hide Footnote Celles-ci restent d’actualité. Après avoir connu une légère amélioration de sa situation économique en 2019, le Tchad est de nouveau confronté à une crise économique importante en raison de la chute des cours du pétrole et de la récession mondiale provoquée par le coronavirus. Sur le front sécuritaire, au cours des dernières années, le nord du pays a été frappé par plusieurs incursions de rebelles tchadiens basés en Libye. Dans la région du lac Tchad, en 2020, les factions de Boko Haram ont multiplié les attaques contre des civils, mais aussi des cibles militaires, et l’armée tchadienne a subi en avril l’attaque la plus meurtrière jamais déclenchée contre ses troupes dans le bassin du lac Tchad. 

Dans ce contexte, l’armée tchadienne, déjà très sollicitée par ses voisins, est aussi massivement déployée le long de toutes les frontières du pays pour faire face à ces différentes menaces de déstabilisation extérieures. Elle occupe également une place centrale dans la vie politique du Tchad. 

Ce rapport ne développe pas une analyse militaire approfondie des engagements de l’armée tchadienne dans la région, mais vise à comprendre certaines de ses fragilités internes et propose des recommandations pour limiter les risques que celles-ci deviennent un facteur de troubles. Ce rapport s’appuie sur une quarantaine d’entretiens réalisés en 2020 à N’Djamena et à Abéché avec des militaires tchadiens dont certains ont servi à l’étranger, notamment au Mali et au Nigéria. Crisis Group a également pu s’entretenir avec des experts en matière de défense, des chercheurs, des personnalités politiques tchadiennes, des représentants d’organisations de la société civile et des partenaires internationaux du pays. 

II. L’armée tchadienne : de l’indépendance à nos jours

Depuis l’indépendance, l’armée a connu des bouleversements majeurs et a été remodelée au fil des crises successives que le Tchad a traversées. Dans un pays où tous les présidents, à l’exception du premier, ont pris le pouvoir par les armes, les forces armées ont progressivement vu cohabiter militaires de carrière et anciens rebelles parvenus au pouvoir, ou réintégrés dans le cadre d’accords de paix. L’armée a par ailleurs reproduit et cristallisé en son sein les rapports de forces qui existent depuis toujours dans la société tchadienne. A la faveur des coups d’Etat et des changements de régime, différentes communautés comme les Sara, les Gorane et aujourd’hui les Zaghawa y ont successivement exercé une domination en contrôlant une majorité des postes à responsabilité. 

Depuis l’indépendance, l’armée a connu des bouleversements majeurs et a été remodelée au fil des crises successives que le Tchad a traversées.

Peu de temps après son arrivée au pouvoir en 1990, Idriss Déby faisait le constat suivant : « Il faut revenir à une armée nationale et non à une armée au service d’un individu ou d’un groupe » et appelait ainsi à une rupture.[fn]Mahamat Saleh Yacoub, Tchad : des rebelles aux seigneurs de guerre. La désagrégation de l’armée nationale (Tchad, 2005).Hide Footnote Malgré plusieurs tentatives de réformes destinées à réduire la taille de l’armée et à favoriser le brassage ethnique, celle-ci demeure cependant structurée sur des bases communautaires et minée par des problèmes de cohésion.

A. 1960-1990 : l’armée tchadienne dans une société fracturée

Après l’indépendance, proclamée officiellement le 11 août 1960, comme dans une majorité des pays colonisés par la France, l’embryon de la première armée tchadienne qui naît en 1961 se compose de soldats issus de l’armée coloniale et de jeunes formés à l’Ecole indigène d’enfants de troupes de Brazzaville.[fn]L’acte officiel de création de l’armée nationale est l’ordonnance n°02/PC-CM du 27 mai 1961. Elle se divise en une armée de l’air, une armée de terre, une gendarmerie et une garde territoriale qui deviendra plus tard la garde nationale nomade du Tchad (GNNT). Lire Bah Thierno, “Soldiers and ‘combatants’, The conquest of political power in Chad, 1965-1990”, in Hutchful Eboe, Bathily Abdoulaye, The military and militarism in Africa (Dakar, 1998).Hide Footnote Les recrutements massifs lancés à partir de 1964 pour former les premiers bataillons et régiments sont censés mobiliser des jeunes de toutes les régions du pays afin de créer une armée nationale. Toutefois, beaucoup de « nordistes » enrôlés qui ne se reconnaissent pas dans cette armée quittent les rangs avant la fin de leur formation et, rapidement, l’armée apparait très déséquilibrée.

Les réticences des populations du nord du pays vis-à-vis de l’armée s’expliquent, à l’époque, par plusieurs facteurs. Pendant la colonisation, le sud chrétien considéré par les colons comme le « Tchad utile » – surtout à partir de l’exploitation cotonnière, vers 1920 – a connu un développement différencié de celui du nord majoritairement musulman. Davantage d’enfants « sudistes » ont pris le chemin de l’école et certains hommes des régions méridionales ont rejoint les rangs de l’armée coloniale.[fn]On rappelle au Tchad que Fort Lamy, devenu N’Djamena, a été le point de départ de la deuxième division blindée du général Leclerc, en 1941, ce qui marqua durablement les relations militaires entre le Tchad et la France. « Tchad : le souvenir de la France libre », RFI, 27 octobre 2010.Hide Footnote A contrario, au centre et au nord du pays, les investissements des colons étaient quasiment inexistants, les structures traditionnelles ont davantage résisté à la colonisation et les familles étaient réticentes à envoyer leurs enfants sur les bancs d’une école perçue comme occidentale, laïque et enseignée dans une langue étrangère.[fn]Saleh Yacoub, Tchad : des rebelles aux seigneurs de guerre, op.cit.Hide Footnote De même, très peu de nordistes rejoignent les rangs de l’armée coloniale.

Ainsi, au sortir de la colonisation, les élites sont au sud et les populations du nord entrent dans une forme de résistance vis-à-vis du pouvoir central. Si celle-ci est passive dans les premiers temps, elle se militarisera par la suite. Les politiques parfois tribalistes du premier président François Tombalbaye finiront de polariser l’armée : les postes de commandement sont essentiellement aux mains des sudistes et en particulier des Sara, la communauté dont il est issu.[fn]Marielle Debos, Living by the gun in Chad: combatants, impunity and state formation (Londres, 2016).Hide Footnote Cette fracture entre nord et sud est loin d’être rigide ou figée, mais elle façonne en partie le paysage politique et militaire tchadien depuis l’indépendance.

Quelques années après sa prise de fonction, Tombalbaye durcit sa politique et l’armée est amenée à jouer un rôle politique. L’adoption du parti unique et les répressions des manifestants qui s’y opposent en 1963 font pour la première fois de l’armée un « outil de répression contre le pluralisme politique ».[fn]Saleh Yacoub, Tchad : des rebelles aux seigneurs de guerre, op.cit.Hide Footnote Un an plus tard, après le départ des militaires français des régions du Borkou, de l’Ennedi et du Tibesti, restées sous administration française jusqu’en 1964, l’armée tchadienne est envoyée au nord du pays, où elle est rapidement perçue comme « une armée d’occupation » par les populations. 

Alors que les coups d’Etat militaires se succèdent à un rythme effréné sur le continent pendant la décennie qui suit les indépendances, Tombalbaye, qui craint d’être déposé par ses militaires, décide en 1967 de créer la compagnie tchadienne de sécurité (CTS). Formée par Israël, elle est alors décrite comme « une armée dans l’armée » ou « une police politique » dont les missions principales consistent non seulement à protéger le régime et assurer le maintien de l’ordre, mais aussi à surveiller les activités des officiers de l’armée.[fn]Michel Goya, La France en guerre au Tchad (1969-1972) : La victoire oubliée (Paris, 2020).Hide Footnote Cette surveillance des officiers a perduré depuis et s’est même accentuée au cours des dernières années. 

Au milieu des années 1960, les révoltes paysannes au centre puis à l’est du pays en réaction à l’augmentation de l’impôt et aux comportements parfois brutaux des agents de l’Etat sont sévèrement réprimées par l’armée.

Au milieu des années 1960, les révoltes paysannes au centre puis à l’est du pays en réaction à l’augmentation de l’impôt et aux comportements parfois brutaux des agents de l’Etat, essentiellement sudistes, sont sévèrement réprimées par l’armée. C’est dans ce contexte qu’en 1966, des intellectuels musulmans tchadiens décident de fonder le Front de libération nationale du Tchad (Frolinat) à Nyala, au Soudan voisin, afin de structurer ces résistances locales autour d’un projet plus large de lutte contre la domination du sud. A la fin des années 1960, cette rébellion, qui a pris racine au centre et à l’est du pays, gagne du terrain et s’implante au nord avant de prendre pied plus tard à l’ouest, non loin du lac Tchad. Chaque territoire se dote de forces armées qui agissent de manière autonome et l’armée régulière devient progressivement une force parmi d’autres.[fn]Debos, Living by the gun in Chad, op. cit. L’universitaire Robert Buijtenhuijs affirme que le Frolinat est le premier mouvement révolutionnaire post-colonial d’Afrique subsaharienne à s’imposer par la lutte armée. Pour plus d’informations sur le Frolinat, lire Robert Buijtenhuijs, Le Frolinat et les guerres civiles du Tchad, 1977-1984 (Paris, 1987). Hide Footnote

Cette nouvelle donne entraîne deux évolutions majeures pour l’armée. D’abord l’Etat tchadien se militarise fortement, ce qui se traduit par un bond spectaculaire du budget consacré à la défense et à la sécurité qui, de 18 pour cent des dépenses de l’Etat en 1968 passe à plus de 40 pour cent au milieu des années 1970.[fn]Ibid.Hide Footnote Aujourd’hui encore, le budget de la défense engloutit 30 à 40 pour cent du budget national, faisant du Tchad un des pays les plus militarisés d’Afrique, en nombre de soldats par habitant.[fn]Entretiens de Crisis Group, experts sécuritaires, diplomates, février 2020.Hide Footnote

Aujourd’hui encore, le budget de la défense engloutit 30 à 40 pour cent du budget national, faisant du Tchad un des pays les plus militarisés d’Afrique.

La deuxième évolution est l’internationalisation du conflit avec l’intervention de l’armée française et l’arrivée de renforts militaires pour affaiblir le Frolinat. Cela marque le début d’une tendance lourde ; depuis les indépendances, le Tchad est en effet le pays dans lequel l’armée française est le plus intervenue, que ce soit en soutien aux pouvoirs en place ou pour lutter contre l’influence d’acteurs régionaux comme la Libye. L’intervention aérienne française de février 2019 aux confins de la région de l’Ennedi menée pour arrêter la progression des rebelles de l’Union des forces de la résistance (UFR) entrés sur le territoire tchadien depuis la Libye en est la dernière illustration en date.[fn]L’UFR est une coalition rebelle tchadienne basée au sud de la Libye depuis son expulsion du Darfour par le pouvoir à Khartoum en 2010. L’UFR est dirigée par le neveu du Président Déby, Timam Erdimi, qui réside au Qatar. « Au Tchad, l’incursion des rebelles dévoile les fragilités du pouvoir », Q&A de Crisis Group, 13 février 2019.Hide Footnote

Les années 1970 ont été une période charnière de la vie du Tchad indépendant et de son armée. Les relations entre Tombalbaye et la hiérarchie militaire se détériorent fortement, ce qui précipitera sa chute, en 1975. Sur le terrain, les soldats se plaignent d’être envoyés au front pour combattre le Frolinat sans moyens et se sentent méprisés par un président qui accuse publiquement l’armée d’incompétence. Les officiers à la tête de l’armée, dont le chef d’état-major et futur putschiste, le général Félix Malloum, sont arrêtés pour complot.[fn]Saleh Yacoub, Tchad : des rebelles aux seigneurs de guerre, op.cit.Hide Footnote L’insécurité au sein de l’armée incite de jeunes sous-officiers, rapidement rejoints par des officiers supérieurs, à renverser le régime. En 1975, pour la première fois, les militaires font irruption dans le jeu politique et prennent le pouvoir.

Arrivés au pouvoir sans programme politique, les militaires créent le Conseil supérieur militaire (CSM), avec à sa tête le général Malloum, et déclarent vouloir œuvrer à l’unité nationale. Dans les faits, les militaires empêchent la création de partis politiques, restreignent la liberté d’expression et imposent une discipline très stricte. Divisés sur l’attitude à adopter par rapport aux différentes factions du Frolinat, le CSM négocie finalement avec une branche de la rébellion, les Forces armées du Nord (FAN), dirigée par Hissen Habré.[fn]Ils passent un accord à Khartoum en 1977 et signent une charte un an plus tard, alors qu’au même moment, d’autres factions du Frolinat mènent des attaques contre le pouvoir.Hide Footnote Mais la cohabitation au sommet de l’Etat entre Malloum, devenu président, et Habré, alors Premier ministre, est de courte durée. Au cœur des tensions figurent notamment les modalités d’intégration des FAN dans les forces armées tchadiennes et la question des grades. Habré veut rééquilibrer l’armée, dont les cadres sont essentiellement du sud, et cherche rapidement à mobiliser les musulmans de la capitale. 

Le fossé se creuse entre les deux dirigeants tchadiens, jusqu’à mener à la guerre civile (1979-1982). En février 1979, après des tensions survenues dans la capitale, les soldats nordistes quittent les rangs et rejoignent le Frolinat et les FAN. Des combats éclatent à N’Djamena entre les différents mouvements du Frolinat et les forces armées tchadiennes régulières, qui sont rapidement défaites. Un gouvernement d’union nationale de transition est formé et un an plus tard, c’est au tour des mouvements du Frolinat de se retourner les uns contre les autres, opposant principalement Goukouni Weddeye à Habré, soutenus respectivement par la Libye et la France. Le 7 juin 1982, les hommes d’Habré entrent dans la capitale et prennent le pouvoir. 

La guerre civile et l’arrivée au pouvoir de cadres du Frolinat bouleversent la vie politique et militaire tchadienne. Exercé depuis l’indépendance par des hommes issus du sud du pays, le pouvoir passe alors dans les mains de ressortissants du nord. Ce changement modifie en profondeur les rapports de force dans la société et renouvelle les personnels politiques et militaires dont beaucoup, encore aujourd’hui, sont passés par le Frolinat et la lutte armée. 

La guerre civile et l’arrivée au pouvoir de cadres du Frolinat bouleversent la vie poli-tique et militaire tchadienne.

L’armée telle qu’on la connaissait s’effondre littéralement. Les accords de Lagos de 1979 prévoient même sa dissolution et la création « d’une nouvelle armée tchadienne intégrée et apolitique ».[fn]Les accords de Lagos sont signés le 21 août 1979 par les représentants de mouvements participant à la guerre civile au Tchad. Pour en savoir plus, lire Buijtenhuijs, Le Frolinat et les guerres civiles du Tchad, 1977-1984, op.cit.Hide Footnote La nouvelle armée, devenue « force armée nationale tchadienne » (FANT) en 1982, devient une armée composite où cohabitent militaires de carrière, anciens combattants du Frolinat et rebelles intégrés dans les vagues successives de réintégration des combattants. Pour Robert Buijtenhuijs, spécialiste du Tchad, l’armée nationale telle qu’on l’imaginait n’existe plus.[fn]Ibid.Hide Footnote Pendant la dictature d’Habré, l’armée est utilisée massivement pour réprimer les mouvements de résistance au sud. 

Comme certains de ses prédécesseurs, Habré se méfie des cadres de l’armée et bloque les mobilités ascendantes des officiers. Très peu deviennent généraux.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, N’Djamena, février 2020. Son successeur, Déby, prend une direction opposée en distribuant des grades à de nombreux soldats et même à des civils. Hide Footnote La marginalisation croissante d’une partie de l’élite des forces armées par Habré au profit de sa garde présidentielle précipite sa chute. Idriss Déby, ancien chef d’état-major, prend le pouvoir le 1er décembre 1990. Il est alors à la tête du Mouvement patriotique pour le salut (MPS), une alliance politico-militaire multiethnique devenue depuis un parti politique.[fn]Cette coalition comprend aussi des combattants soudanais qui vont entrer dans la nouvelle garde présidentielle.Hide Footnote Lors de sa première grande déclaration, le 4 décembre 1990, il affirme avoir pris les armes pour mettre fin aux injustices et aux traitements de faveur qui régnaient au sein de l’armée.[fn]« Au Tchad, l’armée est-elle nationale ? », Deutsche Welle, 10 avril 2020.Hide Footnote Il ajoute alors vouloir revenir « à une armée nationale détachée du contexte politico-militaire, avec pour mission principale de défendre l’intégrité du territoire ».[fn]Saleh Yacoub, Tchad : des rebelles aux seigneurs de guerre, op.cit.Hide Footnote

B. 1990-2011 : l’ère des réformes stériles

A l’arrivée d’Idriss Déby au pouvoir, les partenaires internationaux traditionnels du Tchad, à commencer par la France, et le nouveau chef d’Etat lui-même décrivent la réforme de l’armée comme une absolue priorité. Selon l’ambassadeur de France en poste à N’Djamena à l’époque, la restructuration de l’armée était alors le grand chantier de la coopération franco-tchadienne.[fn]Yves Aubin de La Messuzière, Profession diplomate – Un ambassadeur dans la tourmente (Paris, 2019).Hide Footnote Très vite après son accession au pouvoir, Déby présente à ses partenaires un plan de restructuration de l’armée qui prévoit un recensement des soldats et une vaste opération de déflation.[fn]Ibid.Hide Footnote Les autorités élaborent un important programme de désarmement, démobilisation et réinsertion dans la vie civile avec une double ambition : maîtriser les dépenses militaires et, surtout, professionnaliser l’armée.

A l’arrivée d’Idriss Déby au pouvoir, les partenaires internationaux traditionnels du Tchad et le nouveau chef d’Etat lui-même décrivent la réforme de l’armée comme une absolue priorité.

Réalisé en deux temps, de 1992 à 1996 avec de l’argent français et de 1996 à 1997 avec des financements de la Banque mondiale, le programme permet, grâce à une combinaison de déflations et de départs à la retraite, de réduire les effectifs de l’armée de moitié.[fn]Debos, Living by the gun in Chad, op.cit.Hide Footnote Sur un plan purement quantitatif, l’opération est un succès, même si certains démobilisés n’ont pas accepté de rendre leurs armes, prenant même parfois le chemin de la dissidence.[fn]Ibid.Hide Footnote

Néanmoins, cette restructuration ne suffit pas pour bâtir les fondations d’une armée nationale nouvelle. De nombreux proches du président refusent une meilleure répartition régionale et ethnique des postes de commandement ainsi que l’intégration de la garde républicaine dans l’armée nationale. Sous la pression de ses frères d’armes, Déby se confie aux diplomates sur ses difficultés et les résistances qu’il rencontre dans son cercle le plus proche.[fn]Aubin de La Messuzière, Profession diplomate, op.cit.Hide Footnote Les soulèvements au sud que l’armée tchadienne réprime brutalement fourniront une autre excuse au clan présidentiel pour ne pas réformer les forces de défense et de sécurité.

Les difficultés auxquelles se heurte cette tentative de restructuration en début de mandat présagent des problèmes à venir. Hier comme aujourd’hui, le manque de représentativité aux postes de commandement est l’un des principaux freins à l’émergence d’une armée nationale. L’armée devient un miroir grossissant des rapports de force sociaux et chaque communauté y mesure son poids, son influence et ses ambitions. A ce jeu, beaucoup de Tchadiens s’estiment perdants.

L’entrée du Tchad dans le club des pays producteurs de pétrole au milieu des années 2000 et les tentatives de renversement du pouvoir par des groupes rebelles en 2006 et 2008 vont inciter les autorités à investir massivement dans l’appareil militaire. Entre 2004 et 2014, le budget de l’Etat a quadruplé ; les nouvelles recettes sont avant tout mises au service de la survie du régime, avec notamment le renforcement considérable de l’armée et l’achat de matériel militaire à une dizaine de pays différents.[fn]Marielle Debos et Jérôme Tubiana, « Deby’s Chad, Political Manipulation at Home, Military Intervention Abroad, Challenging Times Ahead », United States Institute for Peace, décembre 2017. Hide Footnote L’achat d’armements sophistiqués, d’avions de combat, d’hélicoptères d’attaque ainsi que d’artillerie lourde permet en 2009 à l’armée tchadienne de changer les rapports de force et de porter un coup décisif à la rébellion, cette fois sans le soutien de la France.[fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°162, Tchad : au-delà de l’apaisement, 17 août 2010.Hide Footnote L’apaisement des relations entre le Tchad et le Soudan ainsi que les divisions au sein des forces rebelles mettront fin à une crise politico-sécuritaire qui aura duré plus de cinq ans.

S’ensuit une période d’accalmie, et l’année 2011 marquera une nouvelle étape dans la volonté affichée des autorités de réduire les effectifs de l’armée. Elle coûte de plus en plus cher et les bailleurs du Tchad encouragent N’Djamena à faire le ménage dans l’armée et à la restreindre. Fin 2011, les autorités lancent une vaste opération de vérification des soldes, nommée « contrôle de Moussoro », du nom du chef-lieu de la région du Bahr El Ghazel, ville garnison qui abrite une importante base militaire.[fn]Debos et Tubiana, « Deby’s Chad, Political Manipulation at Home, Military Intervention Abroad, Challenging Times Ahead », op.cit. Le Bahr El Ghazel est une région située au centre du Tchad. Hide Footnote Déby se rend lui-même sur place pour contrôler les effectifs de l’armée. Le grand nombre de soldats fantômes alors découverts fera dire à un homme politique tchadien de premier plan que « le président a réduit la taille de l’armée rien qu’en interrogeant les gens ».[fn]Entretien de Crisis Group, acteur politique tchadien, N’Djamena, mai 2020.Hide Footnote Parmi les soldats inactifs figuraient des rebelles du Mouvement pour la démocratie au Tchad (MDJT), auparavant intégrés dans l’armée, et de nombreux Soudanais.[fn]Debos et Tubiana, « Deby’s Chad, Political Manipulation at Home, Military Intervention Abroad, Challenging Times Ahead », op. cit.Hide Footnote Les rumeurs de complot et l’arrestation d’officiers de la garde présidentielle semblent montrer que cette opération a mis à mal certaines « rentes de situation ».[fn]« J’ai trop longtemps prêché dans le désert », Interview d’Idriss Déby pour Jeune Afrique, 23 juillet 2012.Hide Footnote

Les opinions divergent sur son bilan. Les autorités disent avoir saisi cette opportunité pour favoriser plus de brassage dans l’armée en donnant des postes de commandement à des officiers de communautés moins représentées dans la hiérarchie militaire, mais qui s’étaient illustrés en 2008 contre les rebelles. Pourtant, d’autres sources portent un regard différent sur le « contrôle de Moussoro » qui, selon eux, a au contraire participé à « nordiser » l’armée. « Beaucoup de soldats nordistes déflatés au cours de l’opération ont été réintégrés par la suite », confie un homme politique tchadien.[fn]Entretien de Crisis Group, homme politique tchadien, N’Djamena, mai 2020.Hide Footnote Cette réforme a aussi des effets inattendus : l’armée perd des compétences techniques en raison du départ à la retraite de militaires de carrière. Certains seront rappelés pour pallier ces problèmes.[fn]Entretiens de Crisis Group, militaires, homme politique, N’Djamena, mai 2020.Hide Footnote

Si beaucoup ont voulu croire au « contrôle de Moussoro » et à la volonté des autorités de transformer l’armée en profondeur, l’année 2011 marque cependant la fin de l’illusion d’une armée nationale. L’enthousiasme collectif des autorités et des partenaires du Tchad autour de la restructuration de l’armée dans les années 1990 fait place à un constat lucide : l’armée est organisée sur des bases ethniques et claniques, notamment pour sa partie élitiste, la Direction générale des services de sécurité des institutions de l’Etat(DGSSIE), et les chances de voir une véritable réforme, qu’elle soit initiée par les autorités elles-mêmes ou sous la pression des bailleurs, sont minces. 

L’armée concentre en elle-même tous les enjeux de pouvoir.

L’armée concentre en elle-même tous les enjeux de pouvoir. Pour Déby, la réformer en profondeur serait prendre le risque de provoquer des disruptions, de redonner du poids à des communautés perçues comme hostiles au pouvoir, et surtout de fragiliser ses soutiens et sa base. Ce serait mettre en péril la survie d’un régime qui tient surtout par le contrôle de l’armée.

III. Centralité de l’armée dans la politique d’Idriss Déby

L’armée occupe une place centrale dans la gouvernance du président Déby. Son passé de militaire et sa capacité à gérer les forces de défense et de sécurité lui permettent de se présenter comme un rempart contre l’instabilité régionale et par là même de légitimer un régime fort. L’armée, déployée sur des terrains extérieurs au Sahel central ou dans les pays voisins du lac Tchad pour combattre les mouvements jihadistes, sert également de vitrine extérieure au régime qui a su en tirer un profit politique et se rendre incontournable pour ses partenaires occidentaux et régionaux.

La gestion de l’armée par Déby a fluctué au cours des 30 dernières années. Cela est dû aux bouleversements géopolitiques régionaux – chute de Khadafi, rapprochement avec le Soudan, montée du jihadisme au Sahel et au lac Tchad – ainsi qu’aux dynamiques internes et notamment aux tensions au sein de son clan. Depuis plusieurs années, le président semble faire plus de place à sa famille proche et aux combattants de la première heure dans son entourage militaire et accorder moins facilement sa confiance aux cadres militaires et officiers les mieux formés. 

A. Entre légitimité et survie

Depuis son arrivée au pouvoir, Déby fait de sa qualité de militaire l’un de ses principaux arguments politiques. Récemment élevé au grade de maréchal, il se définit lui-même comme un soldat. Dans son contrat implicite à la nation, la promesse de sécurité supplante celle de la liberté énoncée en début de règne. Le pays est plongé dans une crise économique depuis 2014, et même les espoirs de développement suscités par l’exploitation du pétrole ont été déçus. « Du coup, qu’a-t-il d’autre à offrir que de la sécurité ? », remarque un chercheur.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote Le président sait qu’il tire avant tout sa légitimité de sa capacité à tenir l’armée et à faire face aux périls sécuritaires dans une région tourmentée. Dans ce contexte, il se présente comme le seul garant de la stabilité au Tchad, un discours favorablement accueilli par une partie de la population tchadienne. 

Depuis son arrivée au pouvoir, Déby fait de sa qualité de militaire l’un de ses principaux arguments politiques.

Non sans une forme de cynisme, le président justifie en effet son maintien aux affaires depuis 30 ans par les risques que son départ ferait peser sur la stabilité du pays. Fin 2019, il déclarait : 

J’avais promis, lorsque j’étais encore soldat, de ne faire que deux mandats. Mais il y a eu la rébellion et je ne pouvais pas laisser le pays dans le désordre et le chaos. Il fallait gérer cette guerre construite depuis le Soudan par Omar el-Béchir. Ensuite, en 2011, il y a eu la menace venue de Libye et, en 2016, la Centrafrique, Boko Haram et, toujours, la Libye. Chaque fois, cela aurait été irresponsable de partir et d’ouvrir la porte à une guerre civile. Trente ans, c’est long, mais j’ai une responsabilité face à l’Histoire.[fn]« Parfois la longévité au pouvoir est une bonne chose », Jeune Afrique, 18 novembre 2019.Hide Footnote

Le président ne cache pas l’idée qu’il se fait d’un dirigeant africain. « L’Afrique est un continent de chefs, qui a ses propres réalités », affirmait-il encore récemment.[fn]Ibid.Hide Footnote Il construit son leadership à travers son expérience militaire et son passé de combattant, et n’hésite pas à aller lui-même au combat. En 2008, par exemple, il partait avec ses hommes à Massaguet, au nord de N’Djamena, pour tenter de stopper l’avancée des rebelles et manquait d’être capturé. En avril 2020, après l’attaque meurtrière de Boko Haram qui a tué une centaine de militaires tchadiens à Bohoma, il prend lui-même la tête de la contre-offensive contre les jihadistes au lac lors de l’opération « Colère de Bohoma ».[fn]« Derrière l’attaque jihadiste au Tchad », commentaire de Crisis Group, 6 avril 2020.Hide Footnote

Sa présence sur le terrain, à la tête des opérations, au lac Tchad, lui a permis d’envoyer un message de soutien direct aux militaires, dont on sait que certains sont gagnés par une forme de découragement. Cela a aussi renforcé sa légitimité aux yeux des Tchadiens. En réaffirmant « son engagement à vaincre le péril terroriste », Déby cherche à obtenir l’adhésion de la population et à regagner une légitimité que des élections, souvent perçues comme peu crédibles, n’offrent plus. Des bancs de l’Assemblée nationale aux réseaux sociaux, de nombreux Tchadiens ont apprécié qu’il « lave l’affront » après l’attaque de Bohoma, et son implication personnelle a fait monter sa cote de popularité. Les critiques de l’opposition sur les risques démocratiques associés à sa présence sur le terrain ont quant à elles trouvé peu d’échos.[fn]Voir le tweet d’un opposant politique important, Saleh Kebzabo, @saleh_kebzabo, 1:50pm, 26 mars 2020.Hide Footnote

Pour façonner et asseoir sa légitimité, Déby fait aussi appel à la puissance de la symbolique. La récente proposition faite par le parlement, au sein duquel le MPS et ses alliés sont largement majoritaires, d’élever le président Déby au rang de maréchal suite à l’opération Colère de Bohoma participe à la mise en scène de son charisme militaire.[fn]« Idriss Déby devient le premier maréchal du Tchad », France Info, 12 août 2020.Hide Footnote La cérémonie d’intronisation de maréchal organisée le 11 août 2020, date d’anniversaire des 60 ans de l’indépendance, illustre de manière presque caricaturale la place de l’armée dans le régime et le décalage par rapport aux problèmes que vivent de nombreux Tchadiens, dans un pays classé parmi les derniers selon l’indice de développement humain.[fn]Indice de développement humain du Programme des Nations unies pour le développement.Hide Footnote

La cérémonie est l’occasion de saluer ses troupes. S’adressant avant tout aux forces armées, Déby en a profité pour « dédier cette dignité suprême à ses frères d’armes, aux officiers, aux sous-officiers et soldats tchadiens », en prenant soin de citer une vingtaine d’anciens « frères d’armes » décédés.[fn]« Mot du maréchal du Tchad à la cérémonie de sa consécration à ladite dignité », 11 août 2020. Hide Footnote Parmi eux, des membres de sa famille et des compagnons de la première heure dont beaucoup ont pourtant été écartés par le pouvoir au début des années 1990. Ce faisant, il envoie des messages d’apaisement alors même que certains officiers dénoncent la trahison des engagements passés.[fn]Voir la section V. A. sur les mécontentements au sein de l’armée.Hide Footnote

L’armée est un instrument de la diplomatie militaire du Tchad.

L’armée est aussi un instrument de la diplomatie militaire du Tchad. Le déploiement de ses troupes au Mali en 2013 à la demande des autorités françaises a rapproché ce pays de la France, fait taire les critiques émises par les autorités françaises et écarté la menace d’isolement qui planait alors sur le pouvoir tchadien.[fn]En 2012, les relations entre Déby et le président français François Hollande se tendent lorsque ce dernier demande à son homologue des comptes sur la mort de l’opposant Ibni Oumar Mahamat Saleh. Plusieurs rencontres entre les deux présidents ont été annulées et des conseillers de l’Elysée critiquaient les contours de la relation franco-tchadienne. Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op.cit.Hide Footnote

Gage de cette alliance renouvelée avec Paris, le quartier général de l’opération Barkhane est installé à N’Djamena en 2014. Fin 2019, la France et le Tchad intensifient leur coopération militaire en signant de nouveaux accords visant à moderniser et former les forces de sécurité tchadiennes.[fn]« Le Tchad et la France intensifient leur coopération militaire », RFI, 5 octobre 2019.Hide Footnote Les Français forment entre autres les soldats du détachement des actions réservées (DAR) en partance vers le Sahel central et fournissent un appui à d’autres forces, comme la gendarmerie et la garde nomade nationale du Tchad. Parallèlement, les relations militaires entre le Tchad et les Etats-Unis s’intensifient : les échanges se multiplient et les forces tchadiennes, notamment le Groupement spécial antiterrorisme, qui vont aussi au Mali, reçoivent équipements et bénéficient de diverses formations.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, expert militaire, novembre 2020. L’Union européenne finance également plusieurs projets dans le domaine de la sécurité, essentiellement à destination des forces de sécurité intérieures : le projet de groupes d’action rapides-surveillance et intervention au Sahel (GAR-SI), qui consiste notamment à aider au déploiement des gendarmes le long des zones frontalières des différents pays du Sahel où l’Etat a peu de prise ; le projet d’appui à la formation et à la sécurité publique au lac Tchad (SECUTCHAD) qui a notamment formé et équipé des brigades lacustres sur le Chari et le lac Tchad, a permis une meilleure coordination (assez rare) entre les actions de la gendarmerie, la police et la GNNT et a pris fin le 30 mars 2020 ; le projet d’appui à l’amélioration de la sécurité intérieure au Tchad (PAASIT) ; ou encore le projet d’appui à l’opérationnalisation de la composante police du G5 Sahel, mis en œuvre par l’ONG Coginta et qui vise notamment à faciliter la judiciarisation des personnes interpelées en intégrant des gendarmes dans les unités militaires et en créant une unité d’investigation spécialisée à côté du PC de secteur de Wour, dans le Tibesti, ainsi qu’à Bol, dans la province du lac Tchad.Hide Footnote

Les critiques parfois émises au Tchad sur les lourdes pertes essuyées par l’armée à l’étranger et la difficile soutenabilité budgétaire de l’effort de guerre ont, à plusieurs occasions, incité Déby à brandir la menace d’un retrait de ses troupes de certains théâtres extérieurs. C’est le cas en 2017 lorsque le président déclare : « Nous ne pouvons pas continuer à être partout : au Niger, au Cameroun, au Mali. Tout cela coûte cher… Les Tchadiens estiment que le Tchad en a trop fait, qu’il doit se retirer ».[fn]« Anti-terrorisme : l’Afrique va-t-elle devoir faire sans le Tchad ? », Le Point, 26 juin 2017.Hide Footnote Il réitère cette menace en 2020 après l’opération Colère de Bohoma.[fn]« Les Tchadiens menacent de retirer leurs troupes du Sahel », VOA, 13 avril 2020.Hide Footnote En réalité, beaucoup voient dans ses sorties fracassantes une stratégie de négociation pour tenter d’obtenir, non sans difficultés, davantage de financements extérieurs.[fn]Les âpres négociations menées suite au sommet de Pau en janvier 2020 sur les modalités financières de l’envoi d’un bataillon tchadien dans la zone des trois frontières en témoignent. Hide Footnote En effet, si la lutte contre le jihadisme dans la région coûte cher au Tchad, elle lui permet aussi de consolider ses liens avec ses alliés occidentaux. 

Ce partenariat renforcé contribue à la survie du régime. En février 2019, le président Déby demande ainsi à la France d’intervenir à plusieurs milliers de kilomètres de N’Djamena pour arrêter la progression d’un groupe de rebelles tchadiens, l’UFR, au nord-est du pays.[fn]« Au Tchad, l’incursion des rebelles dévoile les fragilités du pouvoir », op.cit.Hide Footnote Alors même que son armée est surmenée et fragilisée de l’intérieur, l’envoi de troupes supplémentaires au Sahel central, cette fois-ci dans le cadre du G5 Sahel, démontre une nouvelle fois à quel point il est vital pour le pouvoir à N’Djamena de continuer à se rendre indispensable aux yeux de ses partenaires afin de bénéficier de leur soutien. 

B. Les cercles décisionnels

Initialement, le pouvoir du président repose sur une alliance politico-militaire multiethnique composée en partie de ressortissants du nord-est du pays à laquelle devait progressivement s’agréger une élite politique des autres régions. Le système en place reposait alors sur une forte militarisation de l’appareil d’Etat et un renouvellement régulier des responsables de l’administration afin que l’assise politique du chef de l’Etat ne soit jamais contestée.[fn]Rapport de Crisis Group, Tchad : au-delà de l’apaisement, op.cit.Hide Footnote Les cercles décisionnels étaient majoritairement constitués de collaborateurs du président issus de sa communauté Zaghawa, et de son clan, les Beri. Tous les Zaghawa n’étaient bien sûr pas associés au pouvoir, certains devenant même des opposants.

En 2004, la décision d’Idriss Déby de modifier la constitution afin de lui permettre de briguer de nouveaux mandats provoque une rupture et certains membres de son entourage qui se voyaient comme ses successeurs naturels entrent en rébellion. Ses neveux, Tom et Timam Erdimi, tous deux directeurs de cabinet du président avant d’occuper d’autres postes stratégiques, prennent le maquis.[fn]Avant d’entrer en rébellion, ils ont été respectivement directeur de l’entreprise Coton Tchad et à la tête de projets pétroliers. Hide Footnote Dans la foulée, des officiers de la garde présidentielle et des hauts cadres de l’administration démissionnent, et des rébellions prennent forme au Soudan.[fn]Rapport de Crisis Group, Tchad : au-delà de l’apaisement, op. cit.Hide Footnote La famille présidentielle tentera sans succès de réconcilier Déby et Timam Erdimi qui, depuis le Qatar, demeure un des principaux opposants armés au régime. Cette situation contraint le président à opérer des changements : élargir sa base politique et militaire au-delà des Zaghawa tout en resserrant les cercles décisionnels autour de son entourage familial le plus proche et de compagnons de la première heure. 

1. Recentrage familial

Petit à petit, les membres de la famille du président se sont installés aux postes clés de l’appareil sécuritaire, tendance qui s’accentue ces dernières années. Son fils, Mahamat Idriss Déby (alias « Kaka »), a d’abord été envoyé au Mali en 2013 en tant que commandant en second de la Force armée tchadienne en intervention au Mali (FATIM), avant d’être propulsé à la tête de la puissante DGSSIE, à seulement 36 ans.[fn]« Tchad : Idriss Déby Itno, l’omni-président », Jeune Afrique, 11 novembre 2018.Hide Footnote Général de brigade puis général de corps d’armée, il devient commandeur de l’Ordre national du Tchad le 25 juin dernier. Pour mener à bien sa mission à la tête de la DGSSIE, il est entouré de conseillers issus du cercle familial. Deux neveux du président, le général Hassan Sandal Mahamat Itno et le colonel Seby Sandal Mahamat Itno, sont respectivement conseiller spécial et commandant de régiment au sein de cette institution.

Petit à petit, les membres de la famille du président se sont installés aux postes clés de l’appareil sécuritaire.

Comme Mahamat, la plupart des autres fils du président ont embrassé une carrière militaire et ont occupé des postes à responsabilité. C’est le cas d’Adam Idriss Déby Itno, qui fut un temps chef d’état-major particulier du président.[fn]« Tchad : Déby réaménage son appareil militaire », Tchadinfos, 22 mars 2019.Hide Footnote Un de ses fils actuellement les plus en vue est Abdelkerim Idriss Déby. Formé à l’académie militaire de West Point, aux Etats-Unis, et récemment nommé directeur adjoint du cabinet civil du président, il est colonel de l’armée et accompagne Idriss Déby dans nombre de ses déplacements. Missionné pour poursuivre le rapprochement diplomatique entre Israël et le Tchad, il s’est rendu en septembre 2020 à Jérusalem où il a rencontré le Premier ministre Benjamin Netanyahu.[fn]« Tchad-Israël : les dessous du rapprochement entre Idriss Déby Itno et Benjamin Netanyahou », Jeune Afrique, 11 septembre 2020.Hide Footnote Enfin, l’actuel ambassadeur du Tchad aux Émirats arabes unis, Zakaria Idriss Déby, est également colonel dans l’armée tchadienne et a été aperçu dans la région du lac Tchad lors de l’opération Colère de Bohoma.[fn]Entretien de Crisis Group, militaire, N’Djamena, mai 2020.Hide Footnote

D’autres fonctions stratégiques au sein de l’armée sont occupées par des membres de la famille. La GNNT, corps important de l’armée, est sous la direction d’un cousin d’Idriss Déby, le général Mahamat Saleh Brahim. L’actuel ministre de la Défense, Mahamat Abali Salah, est quant à lui le gendre du président. Bombardé général de division fin 2018 alors qu’il n’a pas de réelle expérience militaire, il est aujourd’hui sur tous les fronts. Pour compléter ce panorama non exhaustif, Oumar Déby Itno, petit frère du président, est à la tête de la direction générale de la réserve stratégique depuis dix ans, position stratégique puisqu’il détient les clés de l’arsenal militaire tchadien.[fn]Entretiens de Crisis Group, militaires tchadiens et étrangers, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote

Le verrouillage tribalo-familial des postes sécuritaires clés fait la force et en même temps la fragilité du pouvoir actuel. Si ce système de contrôle lui a jusqu’à présent assuré une certaine stabilité, il peut se dérégler dès que des dissensions familiales apparaissent. C’est ce qui advient en 2004, et c’est ce qui menace aujourd’hui le régime : des mécontentements s’élèvent au sein du clan, notamment vis-à-vis de l’influence grandissante de la première dame Hinda Déby qui, ces dernières années, a obtenu la nomination de certains de ses proches à des postes à responsabilités, y compris dans l’armée.[fn]Le général Abdelmoutalib Abderahim Abdoulfarakh, oncle d’Hinda Déby, occupe actuellement le poste de directeur général des renseignements militaires. Hide Footnote

2. Les autres hommes clés de l’appareil sécuritaire tchadien

Ces dix dernières années, l’environnement régional du Tchad a été bouleversé, ce qui a influé sur la nomination de ses conseillers sécuritaires.[fn]La chute de Mouammar Kadhafi, en 2011, a bouleversé l’équilibre régional et favorisé l’émergence de réseaux et de groupes armés qui menacent de déstabiliser le nord du Tchad. A la frontière sud, le renversement du régime de François Bozizé en 2013 a entraîné une crise profonde en République centrafricaine qui dure toujours ; à l’est, la chute de Omar el-Béchir au Soudan en 2019 fait planer un risque de déstabilisation depuis le Darfour frontalier, même si la transition politique progresse. Enfin, depuis 2015, le pays est frappé par les attaques des jihadistes de Boko Haram dans le bassin du lac Tchad. Hide Footnote L’évolution de la situation en Libye, au Soudan et dans la région du lac Tchad est devenue une priorité pour N’Djamena. Déby a donc cherché à s’entourer d’hommes qui connaissent ces terrains ainsi que les rebelles qui y évoluent. Jiddi Saleh, exilé aux côtés de l’ancien président Goukouni Weddeye en Libye et en Algérie dans les années 1980, a ainsi dirigé l’Agence nationale de sécurité (ANS), le service de renseignement tchadien entre 2012 et 2016. Parfois surnommé le « sécurocrate » de Déby, il a aussi récemment occupé le poste stratégique de conseiller du président de la République en charge de la sécurité nationale.[fn]Debos et Tubiana, « Deby’s Chad, Political Manipulation at Home, Military Intervention Abroad, Challenging Times Ahead », op. cit.Hide Footnote Sa connaissance de la Libye et de certains groupes rebelles qui y évoluent, comme le Conseil de commandement militaire pour le salut de la République (CCMSR), fait de lui un atout de taille pour Déby. 

L’évolution de la situation en Libye, au Soudan et dans la région du lac Tchad est devenue une priorité pour N’Djamena.

D’autres acteurs politiques et militaires présents depuis longtemps aux côtés de Déby, comme Ismaïl Chaibo ou Bichara Issa Djadallah, ont des liens étroits avec des personnalités influentes au Soudan. Ismaïl Chaibo, actuel ministre de l’Administration du territoire et ancien directeur de l’ANS, serait le cousin de Jibril Abdelkarim « Tek », poids lourd de la rébellion darfouri du Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM).[fn]Ibid.Hide Footnote

Bichara Issa Djadallah, chef d’état-major particulier du président et ancien ministre de la Défense, est quant à lui le cousin du nouvel homme fort de Khartoum, le chef Janjaweed Mohamed Hamdan Dagolo, alias Hemedti. Ce dernier est aujourd’hui vice-président du conseil souverain du Soudan. La chute du président soudanais a fait de Djadallah un conseiller de premier plan, et il a sans doute facilité les rencontres entre Déby et Hemedti.[fn]« Tchad : qui informe Idriss Déby sur la situation au Soudan ? », Jeune Afrique, 21 juin 2019.Hide Footnote Ceci est d’autant plus important que la relation entre Hemedti et Déby est stratégique non seulement pour le Soudan, mais aussi pour la stabilité du Tchad à moyen terme.

C. Des militaires sous surveillance

Au cours de ses 30 années au pouvoir, Idriss Déby a connu de nombreuses trahisons et dissidences émanant de son entourage, ce qui l’a conduit à être plus méfiant vis-à-vis des cadres militaires. « Aujourd’hui, le président ne donne plus la possibilité aux officiers les mieux formés d’être à ses côtés, car il se méfie d’eux. Il faut dire qu’il a souvent été déçu », confie un proche du président.[fn]Entretien de Crisis Group, proche du président, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote Cette méfiance se traduit par la nomination à la tête de l’ANS durant cette décennie de proches du président comme Jiddi Saleh ou Chaibo. Leurs réseaux de renseignement s’étendent en effet jusqu’au sein de la rébellion, ce qui leur permet de garder un œil sur l’entourage du président et d’être informés d’éventuels liens avec la dissidence.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote

Par ailleurs, les moyens de l’ANS ont été renforcés ces dernières années. En visite en septembre 2020 en Israël, Abdelkerim Idriss Déby, le fils du président, et Ahmed Kogri, chef actuel de l’ANS, ont pu avoir des échanges avec Yossi Cohen, directeur des services de renseignement israéliens du Mossad, sur le renouvellement des équipements des services de renseignements tchadiens qui dépendent depuis 2000 de la technologie israélienne.[fn]« Tchad-Israël : les dessous du rapprochement entre Idriss Déby Itno et Benjamin Netanyahou », Jeune Afrique, 11 septembre 2020.Hide Footnote

L’armée fait aussi l’objet d’une surveillance étroite. Les officiers rencontrés par Crisis Group sont toujours accompagnés d’autres militaires et il n’est pas rare de les voir changer de discours lorsqu’un autre officier, parfois moins gradé mais mieux connecté, entre dans la pièce. Cette surveillance s’accompagne parfois d’un contrôle strict des prises de parole et du vote des militaires. Lors des élections présidentielles en 2016, des militaires suspectés « d’avoir mal voté » – c’est à dire pour l’opposition – auraient disparu ou auraient été mutés.[fn]« Militaires disparus au Tchad : si l’un de nous meurt, on le jette à l’eau », RFI, 29 août 2016 ; « Vingt-trois militaires portés disparus depuis l’élection présidentielle », Le Monde, 30 avril 2016.Hide Footnote

Cette affaire a fait beaucoup de bruit, à tel point que Samantha Power, alors ambassadrice américaine aux Nations unies, ou encore Romain Nadal, porte-parole du ministère des Affaires étrangères français, ont demandé à l’époque l’ouverture d’une enquête.[fn]« Tchad : Washington s’implique dans l’affaire des militaires disparus », RFI, 21 avril 2016 ; « Disparition de militaires au Tchad, Paris demande une enquête », RFI, 12 mai 2016. Hide Footnote Les autorités tchadiennes ont alors répondu que les militaires concernés avaient été envoyés en mission.[fn]« Enquête sur les militaires disparus au Tchad, certains manquent encore à l’appel », RFI, 17 mai 2016.Hide Footnote Ceci n’est pas un exemple isolé. Ces dernières années, plusieurs soldats tchadiens qui se sont plaints de leurs traitements et de leurs conditions de vie lors de missions à l’étranger, au Mali notamment, auraient été arrêtés à leur retour à N’Djamena, et certains emprisonnés.[fn]Entretiens de Crisis Group, militaires et civils déployés au Mali, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote

Le contrôle de l’armée s’opère aussi par une mobilité accrue de ses cadres. Ainsi, en dehors des membres de la famille, les postes de direction dans l’armée sont souvent des « contrats courts ». Les remaniements à la tête de l’appareil sécuritaire sont fréquents. Cette instabilité permet d’éviter que certains cadres militaires ne se positionnent pour prendre le pouvoir.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote

D. La puissance et le vide : la centralisation du pouvoir et ses limites

Si, par le passé, Déby était décrit comme un président à l’écoute de ses collaborateurs, il est aujourd’hui plus souvent dépeint comme un homme seul qui accorde moins facilement sa confiance et qui centralise les décisions.[fn]Il se définit d’ailleurs comme tel : « Je ne suis pas un aventurier, un guerrier, je suis un homme seul », interview d’Idriss Déby pour Le Monde, RFI et TV5, 25 juin 2017.Hide Footnote

Le conflit récent au nord du Tchad, dans la zone de Miski, illustre ce manque d’écoute. Mi-2018, alors que la tension monte d’un cran entre le pouvoir central à N’Djamena et la communauté teda de Miski, l’ancien président tchadien Goukouni Weddeye, originaire du Tibesti, et le conseiller à la défense de Déby, Oki Dagache, qui ont habituellement l’oreille attentive du président, tentent en vain de le dissuader d’utiliser la force et l’encouragent à dialoguer avec les groupes d’auto-défense locaux.[fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°274, Tchad : sortir de la confrontation à Miski, 17 mai 2019.Hide Footnote Le président ignore ces avertissements et envoie les militaires aux confins du Tchad dans une guerre ingagnable. Après deux ans et plusieurs revers militaires, les autorités décident finalement d’entamer des négociations avec les groupes d’auto-défense et accèdent à certaines de leurs revendications. 

Si, par le passé, Déby était décrit comme un président à l’écoute de ses collaborateurs, il est aujourd’hui plus souvent dépeint comme un homme seul qui accorde moins facilement sa confiance et qui centralise les décisions.

Au sein de l’armée, le pouvoir du chef d’état-major est limité, et les moyens dont il dispose sont maigres : seulement quatre ou cinq officiers à sa disposition et pas de véritable centre d’opérations.[fn]Entretien de Crisis Group, expert en défense et sécurité, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote La hiérarchie militaire est fréquemment court-circuitée. En effet, la Direction générale des services de sécurité des institutions de l’Etat ne répond à peu près qu’à la présidence, dont dépend son budget.[fn]Debos et Tubiana, « Deby’s Chad, Political Manipulation at Home, Military Intervention Abroad, Challenging Times Ahead », op. cit.Hide Footnote Quant aux décrets de nomination des officiers, ils sont généralement décidés depuis la présidence.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur politique, N’Djamena, mai 2020.Hide Footnote

Pourtant, cette centralisation ne signifie pas que le président puisse décider en toute liberté. Bien souvent, le président joue un rôle d’arbitre entre des forces contradictoires plutôt que celui d’un chef capable d’imposer une discipline.

Par ailleurs, la pression vient parfois des membres de son propre clan. Récemment, Yaya Dillo, ancien ministre et représentant de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC), mécontent comme beaucoup de Zaghawa de l’influence que prend Hinda, la femme du président, n’a pas hésité à la critiquer ouvertement, l’accusant de corruption et défiant par la même occasion l’autorité du président.[fn]La femme du président a depuis porté plainte contre Yaya Dillo. « Tchad : la Première dame porte plainte contre un ancien ministre après une vidéo virale », RFI, 3 juin 2020.Hide Footnote Au Tchad, le pouvoir et l’influence sont davantage évalués à l’aune des capacités de s’opposer au président et d’assumer ses désaccords avec lui qu’à celle d’obtenir ses bonnes grâces.[fn]Debos et Tubiana, « Deby’s Chad, Political Manipulation at Home, Military Intervention Abroad, Challenging Times Ahead », op.cit. Djadallah prendrait aussi plus de poids et aurait contesté des décrets présidentiels. Entretiens de Crisis Group, militaires tchadiens, N’Djamena, juillet 2020. Hide Footnote

Malgré ces pressions diverses, la centralisation du pouvoir se renforce indéniablement. Pour l’armée, elle entraîne une déresponsabilisation de la chaîne de commandement. L’absence répétée de représentants tchadiens au comité de défense et de sécurité du G5 Sahel, notamment celle du chef d’état-major, a étonné les partenaires internationaux et régionaux du Tchad mais découle des difficultés rencontrées par les cadres militaires à se déplacer sans le président.[fn]Entretien de Crisis Group, expert en défense et sécurité, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote La centralisation pose également des problèmes très concrets, notamment en cas d’absence du président lui-même. Ce fut le cas lorsqu’au retour du sommet de Pau en janvier 2020, Déby est passé à Paris pour un rendez-vous médical comme souvent resté confidentiel. Son absence inexpliquée a gelé toute communication au sein de l’armée ; « personne n’était joignable au téléphone », indique un expert militaire.[fn]Ibid.Hide Footnote Si son état de santé devait se dégrader, il est probable que de telles situations de flottement se reproduisent.

IV. L’armée dans la société tchadienne

La population a une relation ambivalente avec l’armée, et plus globalement avec les forces de sécurité tchadiennes. Lorsque les menaces sont aiguës, l’armée peut être perçue comme un pourvoyeur de sécurité, comme c’est le cas au lac Tchad.[fn]Si elle est parfois contestée en raison de ses abus, l’armée est aussi perçue comme sécurisante pour les populations du bassin du lac Tchad. Des déplacés internes fuyant les violences de Boko Haram se regroupent d’ailleurs parfois à côté de bases militaires tchadiennes. Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire, septembre 2020.Hide Footnote Dans d’autres régions, elle peut au contraire être ressentie comme une force intrusive, par exemple dans le sud du pays.[fn]C’est le cas à Miski. Rapport de Crisis Group, Tchad : sortir de la confrontation à Miski, op. cit.Hide Footnote D’autres facteurs compliquent parfois la relation entre la caserne et la rue : les abus, la corruption et la participation de certains militaires à des trafics dégradent l’image de l’armée et inquiètent les autorités. Plus important encore, l’impression que des militaires, parfois appelés les « intouchables », jouissent d’une impunité alimente la colère de nombreux jeunes tchadiens.

La population a une relation ambivalente avec l’armée, et plus globalement avec les forces de sécurité tchadiennes.

Les défis internes que doit relever l’armée sont importants et pourtant les occasions d’en discuter sont rares. Ni les acteurs politiques ni la société civile ne parviennent à instaurer un dialogue et à poser sereinement les questions du devenir des forces de défense et de sécurité et de leur nécessaire évolution. 

A. Impunité, corruption et trafics au sein de l’armée

1. Corruption et trafics

Au Tchad, la carrière militaire peut ouvrir les portes des hautes sphères de l’Etat.[fn]Les structures politiques et administratives ont été militarisées. De nombreux officiers supérieurs deviennent ministres, gouverneurs et préfets. Hide Footnote Elle permet aussi aux officiers les mieux connectés d’occuper des positions lucratives.[fn]Voir Marielle Debos, « Les limites de l’accumulation par les armes. Itinéraires d’ex-combattants au Tchad », Afrique contemporaine, vol. 109, n°1 (2008).Hide Footnote Depuis 1990, des officiers supérieurs ont ainsi eu la possibilité de s’enrichir de manière illicite : accès favorisé à des marchés publics,[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs politiques, membres de la société civile tchadienne, N’Djamena, juillet 2020.Hide Footnote présence de cagnottes, qui ne se limite d’ailleurs pas aux seuls officiers,[fn]Entretien de Crisis Group, expert en défense et sécurité, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote participation à des trafics, ou encore achat de troupeaux dont les bergers, bénéficiant de leur protection, violent souvent les règles traditionnelles et foncières.[fn]Entretiens de Crisis Group, chercheurs, membres de la société civile, représentant des autorités, N’Djamena, novembre 2019 et février 2020.Hide Footnote D’anciens ministres ont confié à Crisis Group avoir régulièrement fait l’objet de pressions de la part de hauts gradés cherchant à obtenir des marchés publics.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens ministres, N’Djamena, juillet 2020.Hide Footnote Le rapport final du comité technique d’appui aux réformes institutionnelles de 2017 a d’ailleurs recommandé de mettre un terme à ces ingérences des autorités militaires dans l’administration publique.[fn]Le comité d’appui aux réformes institutionnelles au Tchad a remis en novembre 2017 un rapport contenant plusieurs dizaines de propositions, liées en grande partie à la réforme des institutions, en amont du débat sur la nouvelle constitution tchadienne. Pour en savoir plus sur le forum, lire « Le Tchad lance son forum sur la réforme des institutions », RFI, 19 mars 2018. Hide Footnote

L’accession à un grade au sein de l’armée n’offre pas à tous les mêmes avantages. Les perspectives économiques associées à une position dans l’armée dépendent souvent davantage des réseaux et des connexions, familiales ou autres, que du grade. « Un capitaine peut avoir plus d’influence et d’opportunités qu’un général s’il a l’oreille de la présidence », remarque un homme politique tchadien.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur politique tchadien, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote L’opération anticorruption « Cobra », lancée en 2012, ou plus récemment la création d’une force d’appui aux régies financières sont des tentatives de répondre aux pratiques corruptives, mais se heurtent souvent à des phénomènes de solidarité tribale et familiale et ont peu atteint les militaires.[fn]Entretien de Crisis Group, juriste, N’Djamena, septembre 2020. Hide Footnote

La participation de militaires à des trafics est aussi une source d’inquiétude pour le pouvoir. En 2010 déjà, l’interception de cocaïne dans les vivres et matériels destinés aux garnisons militaires du nord a convaincu les autorités que des membres de l’armée basés dans cette région stratégique étaient en contact avec des trafiquants de drogue.[fn]Voir le briefing Afrique de Crisis Group N°78, Le Nord-ouest du Tchad : la prochaine zone à haut risque?, 17 février 2011.Hide Footnote Après la chute de Khadafi et suite à la découverte de gisements d’or dans le Tibesti, les trafics ont explosé dans le sud de la Libye, à la frontière avec le Tchad, et des militaires en ont tiré profit.[fn]Entretiens de Crisis Group, députés, commerçants, N’Djamena, août 2020.Hide Footnote Alors qu’activités d’orpaillage et racket se mêlent au sein de l’appareil sécuritaire d’Etat, le nord du pays a longtemps inquiété les autorités qui voient d’un mauvais œil la promiscuité entre hauts gradés, rebelles et mercenaires. 

La participation de militaires à des trafics est une source d’inquiétude pour le pouvoir.

Les trafics ne se limitent toutefois pas au nord du pays. Les départements autour du lac Tchad et de Nguéli, à la frontière tchado-camerounaise, ont aussi servi de plaques tournantes à un trafic de drogue, notamment de Tramadol, organisé avec la complicité d’officiers de police, des douanes et de la gendarmerie.[fn]Ibid. Briefing de Crisis Group, Le Nord-ouest du Tchad : la prochaine zone à haut risque?, op.cit.Hide Footnote

Les autorités semblent prendre ce sujet au sérieux. Récemment, plusieurs hauts gradés de l’armée et des renseignements tchadiens ont été arrêtés et condamnés pour leur implication dans des trafics de stupéfiants à destination de la Libye.[fn]« Tchad : des officiers condamnés à de la prison ferme pour trafic de drogue », Le Figaro, 24 juillet 2020.Hide Footnote Mais pour certains membres de la société civile, cela ne suffit pas. Ce constat fut partagé lors du Forum national inclusif de 2018, qui recommande de « poursuivre l’assainissement des forces de défense et de sécurité ».[fn]« Rapport final du comité d’appui aux réformes institutionnelles au Tchad », novembre 2017.Hide Footnote

2. L’impunité des militaires : une matière inflammable

Depuis plusieurs années, l’impunité des individus perçus comme proches des cercles du pouvoir, notamment des militaires, est de moins en moins tolérée : « Les gens peuvent supporter la vie dure, mais les jeunes ne veulent plus de l’impunité, c’est ça qui peut mettre le feu aux poudres », confiait un général tchadien très proche du président.[fn]Entretien de Crisis Group, officier de l’armée tchadienne, N’Djamena, novembre 2018.Hide Footnote

Les abus des forces de sécurité ne sont sans doute pas plus nombreux aujourd’hui qu’avant, mais ils sont davantage médiatisés en raison de l’usage croissant des réseaux sociaux. En juillet 2020, un colonel tchadien zaghawa a tué à bout portant un jeune mécanicien et en a blessé un second au marché central de N’Djamena. La scène, filmée, a suscité une forte colère des commerçants voisins et des passants qui s’en sont pris à lui dans la rue. Très rapidement, la vidéo de l’évènement a circulé sur les réseaux sociaux et provoqué de vives réactions de la part des jeunes internautes. Ceux-ci dénoncent alors « l’impunité » et « la loi d’une minorité sur le reste du peuple », nourrissant parfois par ricochet des amalgames simplistes et dangereux « anti-Zaghawa ».[fn]« Au Tchad, un Colonel condamné pour meurtre s’échappe du tribunal », Le Monde, 18 septembre 2020.Hide Footnote Le colonel a finalement été arrêté et jugé.[fn]« Un officier s’évade brièvement lors d’un procès », BBC, 18 septembre 2020.Hide Footnote Cet évènement fait écho à de nombreuses mobilisations de la jeunesse urbaine contre l’impunité des hommes en uniforme.[fn]A titre d’exemple, fin 2019, des jeunes Ndjamenois ont manifesté suite au meurtre d’un chauffeur de taxi moto abattu par un agent de sécurité du président de l’Assemblée nationale alors que le convoi officiel traversait N’Djamena à toute vitesse. Des messages diffusés sur les réseaux sociaux ont rapidement associé le sort du chauffeur, titulaire d’un master en droit, à celui de milliers d’autres jeunes diplômés sans emploi. Lire « Alors que les problèmes du Tchad s’aggravent, quel rôle peut jouer la société civile ? », commentaire de Crisis Group, 25 mai 2020.Hide Footnote

Cette impunité a aussi poussé des jeunes dans les bras des rébellions dans le sud libyen. Dans un précédent rapport consacré à la bande sahélienne, Crisis Group expliquait que des jeunes de Moussoro et de Mao, au centre du pays, avaient rejoint des rebellions en Libye pour assouvir un désir de vengeance.[fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°266, Tchad : désamorcer les tensions dans la bande sahélienne, 5 décembre 2018.Hide Footnote « Nous avons été humiliés », affirmait un jeune Kréda à Moussoro après qu’un général proche du pouvoir et ses hommes auraient attaqué un convoi de prisonniers kréda en route vers la prison de Koro Toro, au centre du pays. Il ajoute qu’en l’absence de justice, certains de ses frères et amis sont allés gonfler les rangs de la rébellion tchadienne dans le sud libyen.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants du Bahr El Ghazel et du Kanem, Moussoro et Mao, mars 2018.Hide Footnote

Le gouvernement est parfaitement conscient du caractère sensible de ces questions. Mis sous pression, il tente le plus souvent de désamorcer les tensions avant qu’elles n’atteignent un seuil critique soit en arrêtant les coupables soit en dénonçant publiquement ces agissements.[fn]Ce fut encore le cas dernièrement lorsque plusieurs membres de la sécurité du président de l’Assemblée nationale ont été arrêtés après la mort d’un jeune taxi moto. « Tchad : vague de colère contre le président du Parlement après la mort d’un jeune », RFI, 6 novembre 2019. Hide Footnote Mais de nouvelles bavures des forces de sécurité pourraient à court ou moyen terme servir de détonateur à des mouvements de contestation plus massifs.

3. Quand les troupeaux des généraux foulent aux pieds les règles

De manière générale, il semble que les forces de sécurité soient légèrement mieux perçues à la campagne que dans les villes.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, chercheurs, juillet 2020.Hide Footnote Cependant, ces dernières années, les zones rurales sont parfois devenues des espaces violents où la cohésion sociale est mise à rude épreuve. L’accroissement des cheptels, l’extension des cultures et la sédentarisation progressive des éleveurs dans la bande sahélienne ou au sud du Tchad s’accompagnent de vives tensions. Celles-ci ont été exacerbées au contact d’une autre évolution, le développement de ce qu’on appelle les néo-éleveurs, des hommes fortunés, notamment des hauts gradés de l’armée, qui ont investi dans le bétail. 

De manière générale, il semble que les forces de sécurité soient légèrement mieux perçues à la campagne que dans les villes.

En effet, de plus en plus de troupeaux sont convoyés par des bergers salariés qui travaillent pour de riches propriétaires urbains de N’Djamena et des cadres de l’armée. Compte tenu de leur taille, ces troupeaux représentent un capital économique important pour leurs propriétaires. Les convoyeurs de ce bétail, souvent équipés de téléphones satellitaires et d’armes de guerre, sont très critiqués au sud du Tchad, car ils court-circuitent les réglementations traditionnelles. Ils s’imposent sur les pâturages utilisés par les éleveurs sédentaires ou sur les cultures des agriculteurs et n’hésitent pas à menacer les éleveurs familiaux et les chefs de villages lorsque surgit un différend. Invoquant une protection militaire ou politique, ils contraignent souvent les populations locales à libérer de grands espaces pour leurs bêtes.[fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°215, Afrique centrale : les défis sécuritaires du pastoralisme, 1er avril 2014. Hide Footnote

L’apparition de ces néo-éleveurs modifie le rapport entre autorités administratives et militaires déployées et les divers groupes en conflit, et contribue à l’émergence de nouvelles tensions politiques et sociales. A l’est, les agriculteurs soupçonnent les responsables locaux de la gendarmerie, les préfets et les militaires de favoriser les éleveurs, soit parce qu’ils possèdent eux-mêmes des troupeaux, soit parce qu’ils agissent en service commandé pour des propriétaires influents.[fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°284, Eviter la reprise des violences communautaires à l’Est du Tchad, 30 décembre 2019.Hide Footnote

B. L’armée et les oppositions : des points de vue, mais pas de débat

Il arrive que des membres de l’opposition politique abordent publiquement l’état de l’armée dans les médias. Ce fut par exemple le cas en avril 2020. Dès le lendemain de l’attaque de Bohoma, des opposants comme Succès Masra, chef du parti Les transformateurs, évoquent les pertes lourdes et fréquentes parmi les soldats tchadiens, regrettent que les investissements soient surtout destinés à une élite au sein de l’armée – c’est-à-dire à la Direction générale des services de sécurité des institutions de l’Etat – et dénoncent des retards dans le paiement des soldes des militaires. Saleh Kebzabo, principal opposant politique du président Déby aux dernières élections présidentielles, critique quant à lui l’engagement personnel du président sur le terrain et en uniforme dans la contre-offensive tchadienne.[fn]Voir dans la section III.A. les informations sur l’opération Colère de Bohoma.Hide Footnote Selon lui, cette décision ne va pas dans le sens de la démocratie.[fn]Voir son tweet, @saleh_kebzabo, 1.50 pm, 26 mars 2020.Hide Footnote

L’opposition politique s’adresse parfois aussi directement aux soldats. C’est notamment le cas au moment des campagnes électorales. Lors des dernières élections présidentielles de 2016, des leaders comme Saleh Kebzabo ont interpelé des militaires en leur disant qu’ils n’étaient pas adversaires : « Vous êtes des prisonniers du système. Après la caserne, tu reviens au quartier, n’oublie pas d’où tu viens ».[fn]Entretien de Crisis Group, acteur politique, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote

Cependant, si des points de vue divergents s’expriment, les occasions de débattre réellement du sujet de l’armée sont rares. Les discussions sur la défense et, plus globalement, sur la sécurité sont l’apanage du président, de son entourage familial proche et de quelques officiers supérieurs. A l’Assemblée nationale, les députés de l’opposition comme de la majorité reconnaissent que les engagements militaires y sont très peu évoqués ou dans des termes « choisis ». « Il faut qu’on trouve une formulation très vague pour ne jamais mettre en cause les choix du président », remarque un député.[fn]Entretien de Crisis Group, député, N’Djamena, juillet 2018.Hide Footnote Des parlementaires de la majorité confient qu’ils ne peuvent même pas inscrire une question concernant l’action des forces de sécurité dans leurs propres circonscriptions à l’ordre du jour de l’Assemblée, car cela est mal vu par le parti.[fn]Entretiens de Crisis Group, députés, N’Djamena, juillet 2018.Hide Footnote Quant à la commission Défense à l’Assemblée, longtemps dirigée par un général étoilé, « elle n’a pas grand-chose à faire », note un chercheur.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote

En 2018 et 2020, les forums nationaux inclusifs sur les institutions devaient être l’occasion d’approfondir ces questions. Pourtant, de l’avis de plusieurs participants, le sujet a été effleuré et les propositions spécifiques sur l’armée qui en sont ressorties reviennent à mettre en œuvre les recommandations des Etats généraux de la défense de 2005 et à « parachever la professionnalisation de l’armée ».[fn]Synthèse de travaux du Forum inclusif, 27 mars 2018.Hide Footnote

L’armée et la société civile ont peu d’interactions. Cette dernière se borne souvent à dénoncer des comportements et des abus commis par des militaires. Parmi les nombreux ateliers organisés par la société civile, certains impliquent des militaires pour travailler à la prévention ou la résolution de conflits, mais aucun n’est dédié au sujet de l’armée en tant que tel.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de la société civile, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote

Les maux qui minent l’armée sont donc parfois exposés, mais jamais franchement débattus. Ne pas pouvoir poser sereinement ces questions ni organiser des débats afin d’essayer de dégager un consensus sur le futur de l’armée nationale est problématique. L’absence de discussions sur le sujet comporte en effet un risque : que cette question s’impose d’elle-même en cas de crise sécuritaire.

V. Les défis d’aujourd’hui et de demain

Dans un voisinage instable et violent, les défis auxquels est confrontée l’armée tchadienne sont multiples. Elle est aujourd’hui déployée massivement le long de toutes les frontières du pays pour faire face aux différentes menaces de déstabilisation provenant du Darfour à l’est, du sud libyen au nord, du lac Tchad à l’ouest ou encore de la République centrafricaine, toujours en crise, au sud. Ces menaces inquiètent légitimement les autorités tchadiennes. Mais leur impact sur la stabilité du pays sera d’autant plus important si elles se conjuguent à des fragilités internes, notamment à des divisions au sein de l’armée.

Dans un voisinage instable et violent, les défis auxquels est confrontée l’armée tchadienne sont multiples.

La question de l’armée se pose avec davantage d’acuité aujourd’hui car le Tchad va traverser une période d’incertitude. L’élection présidentielle prévue en avril 2021 pourrait, comme en 2016, se dérouler dans un climat tendu marqué par des mobilisations populaires importantes qui pourraient mettre à l’épreuve les forces de sécurité. De nombreux Tchadiens s’inquiètent aussi des troubles qu’une fin de règne soudaine du président Déby pourrait générer, à moyen terme, au sein de l’armée. Dans un tel scénario, beaucoup craignent une période de transition marquée par des luttes de pouvoir au sein de l’appareil sécuritaire. Enfin des dissensions ont récemment émergé au sein de l’armée, révélant sans doute un malaise plus profond dont il faudrait débattre avant qu’il ne soit trop tard. 

A. Une institution bancale

Sur les champs de bataille, l’armée tchadienne a peu d’équivalents dans la région sahélienne. Ses atouts sont connus : forte mobilité de contingents qui peuvent être très vite déployés sur divers fronts et grande expérience de la lutte contre-insurrectionnelle grâce au passé de maquisards de nombreux soldats. Par ailleurs, depuis une décennie, les autorités ont pris quelques actions visant à professionnaliser l’armée, notamment en recrutant des jeunes mieux formés et en mettant à la retraite des vétérans du MPS. Par ailleurs, les soldats tchadiens ont accumulé de l’expérience dans les forces de maintien de la paix et les coalitions militaires régionales. L’appui des partenaires du Tchad, notamment en équipements et en formations, ont aussi permis de renforcer l’armée.[fn]Debos et Tubiana, « Deby’s Chad, Political Manipulation at Home, Military Intervention Abroad, Challenging Times Ahead », op. cit.Hide Footnote L’argent du pétrole a aussi été en partie consacré à la modernisation de l’outil militaire.[fn]Si le Tchad dispose de « solides forces mécanisées efficaces en milieu désertique », l’armée souffre cependant d’un manque de capacités en milieu lacustre pour faire face à Boko Haram que les bailleurs (notamment l’UE) cherchent à combler et dépend de ses partenaires pour la reconnaissance aérienne. Laurent Touchard, Force armées africaines : organisation, équipements, état des lieux et capacités (Paris, 2017). Hide Footnote

Ces qualités ne doivent toutefois pas cacher les nombreux maux dont souffre l’armée. D’abord, elle est, selon l’expression consacrée au Tchad, « une armée à deux vitesses ». Il existe en effet un fossé entre les troupes d’élite de la DGSSIE, mieux équipées et rémunérées, et le reste de l’Armée nationale tchadienne, nettement moins considérée par le pouvoir en place et paupérisée. 

Cette différence de traitement est d’autant plus problématique qu’elle prend des contours communautaires. Ainsi, des membres de l’ethnie zaghawa – qui représente environ 3 à 5 pour cent de la population tchadienne – parfois même du sous-groupe bideyat d’Idriss Déby, occupent le sommet de la hiérarchie militaire et sont majoritaires dans la DGSSIE tandis que l’encadrement intermédiaire de l’armée est souvent constitué de militaires formés à l’étranger et issus d’autres communautés.[fn]Entretiens de Crisis Group, experts militaires, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote Par ailleurs, certains revenus, notamment les indemnités versées par le régime aux familles des soldats morts au front, varient fortement en fonction de l’origine des soldats.[fn]Voir Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op.cit.Hide Footnote

Les problèmes de ressources humaines et l’absence de méritocratie au sein de l’armée créent également un sentiment d’amertume chez de nombreux militaires.[fn]Entretiens de Crisis Group, militaires tchadiens, N’Djamena, février et mai 2020.Hide Footnote Les recrutements et les concours sont organisés dans des conditions opaques et privilégient certaines communautés. La question de l’évolution des carrières est aussi un problème récurrent. Plusieurs officiers indiquent avoir une longue expérience de terrain, être passés par les écoles d’officiers et d’état-major, mais ne pas bénéficier de promotions.[fn]Entretiens de Crisis Group, officiers tchadiens, N’Djamena, février et mai 2020.Hide Footnote A l’inverse, pour de nombreux militaires, parfois très jeunes et mieux connectés, les promotions éclair se multiplient. Selon un militaire tchadien : « Il n’y a plus d’avancements grâce à l’école et les plans de carrière n’ont rien à voir avec le manuel ».[fn]Entretien de Crisis Group, militaire tchadien, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote Pour beaucoup d’officiers, notamment originaires du sud, cette « armée de combattants » ne tient pas compte du mérite et du « parcours du soldat » classique, ce qui les défavorise.[fn]Entretiens de Crisis Group, officiers tchadiens, N’Djamena, février et mai 2020.Hide Footnote Cette situation provoque le découragement et une forme de résignation chez les militaires interrogés par Crisis Group.[fn]Entretiens de Crisis Group, militaires tchadiens, N’Djamena, février et mai 2020.Hide Footnote

La cohésion générale de l’armée est faible et les problèmes d’indiscipline fréquents.

La cohésion générale de l’armée est faible et les problèmes d’indiscipline fréquents. De nombreux militaires tchadiens obéissent davantage à un chef qu’ils connaissent et qui appartient à leur communauté qu’à leurs supérieurs hiérarchiques directs. Des militaires avec lesquels Crisis Group a discuté confient par exemple qu’au Mali, un des commandants de secteur était fréquemment contesté tandis que son adjoint zaghawa donnait les ordres.[fn]Entretien de Crisis Group, militaire tchadien, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote Les relations au sein de l’armée reflètent ainsi les rapports de force au sein de la société tchadienne. Cela crée souvent des difficultés opérationnelles, notamment une faible solidarité entre les unités, des problèmes de commandement et d’insubordination, et ce, y compris au sein des forces d’élites. [fn]Les conditions de vie et de ressources des soldats présents sur les terrains extérieurs ont aussi à plusieurs reprises créé des tensions au sein des unités déployées. Ainsi, au Mali, des mutineries ont eu lieu en raison de retards dans le versement des salaires ou de la lenteur de la relève. A l’époque, le chef d’état-major et le ministre de la Défense avaient dû se rendre au Mali pour calmer les mutins en leur distribuant de l’argent. Entretien de Crisis Group, militaire tchadien déployé au Mali, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote

B. Des dissensions inhabituelles

A ces problèmes structurels s’ajoute une conjoncture défavorable, qui amplifie un climat de mécontentement palpable au sein de l’armée. Ces dernières années, l’armée a enregistré des revers militaires sur son propre territoire, lesquels ont infligé de lourdes pertes dans ses rangs et plombé le moral des troupes.[fn]« Derrière l’attaque jihadiste au Tchad », op.cit.Hide Footnote Les militaires pâtissent en outre de la crise économique liée à la COVID-19 et à la chute des cours du pétrole. Les coupes dans les indemnités sont fréquentes, notamment pour les unités régulières. Selon plusieurs officiers rencontrés par Crisis Group, une partie de l’armée est gagnée par une certaine fatigue physique et morale.[fn]Entretiens de Crisis Group, militaires, N’Djamena, Abéché, février et juin 2020.Hide Footnote

En outre, depuis quelques années, des dissensions inhabituelles émergent. Elles tiennent en premier lieu à la nature de l’armée et aux défis auxquels celle-ci est confrontée. Si la lutte contre le terrorisme fait consensus au sein de la société, le Tchad est aussi en proie à des conflits armés qualifiés de « fraternels », dans lesquels belligérants et soldats entretiennent des relations d’amitié, voire de parenté.[fn]Debos, Living by the gun in Chad, op.cit.Hide Footnote Dans ce contexte, les loyautés militaires sont fluides, dépendant de circonstances qui peuvent changer.

En février 2019, lors de l’incursion de rebelles de l’UFR provenant de Libye, certains officiers tchadiens zaghawa auraient par exemple refusé de combattre leurs parents rebelles.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, avril 2019. Hide Footnote Selon une source au sein des renseignements tchadiens, les rebelles qui cherchaient à rejoindre Amdjarass, fief du président dans la région de l’Ennedi, pour mobiliser des soutiens, auraient même bénéficié de l’aide d’officiers de l’armée. « Un officier de l’ANT à Amdjarass avait apprêté 50 fûts de carburant en attendant l’arrivée des rebelles », nous a-t-elle confié.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteur des renseignements tchadiens, militaire, N’Djamena, juillet 2020.Hide Footnote Des officiers de la garde présidentielle auraient été arrêtés pour complicité.[fn]Ibid.Hide Footnote Le refus de combattre de certains militaires ne serait pas un événement isolé. Des officiers tchadiens auraient en effet également exprimé leur réticence à combattre les groupes d’auto-défense dans la localité aurifère de Miski fin 2018 et fin 2019.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote

Les rebelles de l’UFR ont tenté d’exploiter ces mécontentements au sein de l’armée et d’encourager les défections. Le 6 février 2019, Tom Erdimi, opposant et neveu du président qui vit en exil aux Etats-Unis, adresse un message en arabe aux militaires tchadiens pour les appeler à rejoindre les rangs de l’UFR et renverser Déby.[fn]« Tchad : Timam Erdimi, le neveu terrible d’Idriss Déby Itno, qui rêve de marcher sur N’Djamena », Jeune Afrique, 11 février 2019. « Au Tchad, l’incursion des rebelles dévoile les fragilités du pouvoir », op. cit.Hide Footnote Quelques jours plus tard, dans une communication audio, il fait écho à une plainte des familles de soldats : «On envoie mourir les soldats à l’étranger sans honneur et sans argent pour leurs familles ».[fn]« Au Tchad, l’incursion des rebelles dévoile les fragilités du pouvoir », op. cit.Hide Footnote Cette stratégie visant à gagner le soutien de militaires fait peur au pouvoir qui demande, pour la première fois depuis 2008, l’intervention de la France, via un soutien aérien. 

Enfin, au cours de l’année 2020, des militaires, parfois hauts gradés, dénoncent publiquement la mauvaise gestion de l’armée par le pouvoir en place. Ces critiques émanent de militaires relativement proches du pouvoir et d’officiers qui ont autrefois aidé le président à renverser Hissen Habré et qui considèrent ne pas bénéficier d’une récompense à la hauteur des efforts fournis lors des difficiles campagnes militaires du passé. Ainsi, le général Ahmat Koussou Moursal, ancien aide de camp du président Déby, lui a envoyé une lettre ouverte dans laquelle il dénonce la trahison des engagements pris lors du serment de Bamina, qui a précédé la conquête du pouvoir. Il s’indigne aussi contre l’exclusion des populations hadjaraï du Guéra (région du centre du pays) des chaînes de commandement militaire.[fn]« Lettre ouverte du Général Ahmat Koussou Moursal à l’adresse de Monsieur le Président de la République, Chef de l’Etat, Chef suprême des armées, Président fondateur du MPS », juin 2020.Hide Footnote Il a par la suite été « rayé des effectifs de l’armée ».[fn]« Tchad : le général de brigade Ahamat Koussou Moursal dégradé et radié par décret », Alwihda, 9 juin 2020.Hide Footnote Un capitaine, membre du groupement antiterroriste, a également exprimé sa colère et a été arrêté pour avoir appelé au soulèvement de ses frères d’armes sur les réseaux sociaux.[fn]« Tchad : un capitaine de l’armée arrêté pour avoir critiqué le Président sur les réseaux sociaux », Alwihda, 28 septembre 2020.Hide Footnote

Ces prises de paroles publiques de militaires mécontents sont peu fréquentes, mais révèlent des frustrations latentes. Si elles ne donnent pour l’instant pas lieu à des mutineries ou à des soulèvements, il convient néanmoins d’y rester attentif. 

C. Risques de morcellement

Depuis longtemps, la question de l’après-Déby alimente les peurs des Tchadiens dans un pays qui a connu des guerres civiles et dont la société demeure très militarisée. Beaucoup de Tchadiens, de diplomates et d’experts craignent une crise de succession violente le jour où le président, dont la santé est une source constante de spéculation et un sujet sensible au Tchad, quittera le pouvoir. Vu le manque de cohésion au sein de l’armée, les risques de morcellement et de lutte entre factions rivales, notamment le long de lignes communautaires, seraient alors importants. 

Depuis longtemps, la question de l’après-Déby alimente les peurs des Tchadiens dans un pays qui a connu des guerres civiles et dont la société demeure très militarisée.

En cas de crise de succession, plusieurs scénarios sont possibles. Certains observateurs prédisent une lutte de pouvoir brève et des combats circonscrits au palais ou à certains quartiers de la capitale. D’autres, plus alarmistes, évoquent le risque de retour à une guerre civile. Beaucoup imaginent des affrontements entre militaires ou plus généralement entre « hommes en armes » du nord en vue de conserver ou de prendre le pouvoir, en ravivant les rivalités entre communautés zaghawa, gorane et arabes, majoritaires dans l’armée.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates, chercheurs, membres de la société civile, militaires tchadiens et étrangers, N’Djamena, février et mai 2020.Hide Footnote Le pire n’est pas certain mais un point semble faire l’unanimité : très peu de Tchadiens croient à une transition politique sereine. 

L’armée porte en elle les germes d’une possible crise à venir. Ali Abderaman Haggar, ancien secrétaire général de la présidence, décrit ce risque : 

L’état de l’armée tchadienne qui n’est pas encore véritablement nationale, rend aléatoire toute perspective sereine de développement et toute dévolution du pouvoir sans heurts. L’armée tchadienne a pléthore d’officiers inquiétants en termes de projection de la paix civile. Des généraux, des colonels par tribus, par clan, par région, c’est dangereux.[fn]Ali Abderaman Haggar, Et demain le Tchad… Verbatim : Mon expérience au cœur de l’état Tchadien (Paris, 2009).Hide Footnote

Cette inquiétude s’exprime au sein des forces de sécurité elles-mêmes. Certains officiers disent ouvertement qu’ils craignent pour leur avenir.  « Le président ne fait rien pour préparer la suite et ça risque d’être un carnage », remarque notamment un général rencontré par Crisis Group.[fn]Entretien de Crisis Group, militaire tchadien, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote Un militaire proche de la femme du président avoue également rester sur ses gardes et avoir conscience du danger en cas de vacance du pouvoir. Il dit avoir placé de jeunes militaires chez lui et être prêt à « ouvrir le feu sur les Zaghawa » en cas de menace.[fn]Entretien de Crisis Group, militaire tchadien, N’Djamena, juin 2020. Hide Footnote A contrario, de nombreux Zaghawa craignent d’être violemment pris à partie si Déby devait quitter le pouvoir.[fn]« Au Tchad, l’incursion des rebelles dévoile les fragilités du pouvoir », op. cit. Entretiens de Crisis Group, membres de la communauté zaghawa, février 2020.Hide Footnote

Les rapports de force et les fractures qui existent depuis longtemps au sein de la société tchadienne prennent une forme concrète au sein des forces de sécurité et de défense. Si l’état de santé de Déby venait à se détériorer au point de l’obliger à quitter sa fonction, le risque d’un retour de la violence armée pourrait s’accroître.

D. Les forces de sécurité et les élections à venir

Les élections présidentielles prévues en avril 2021 seront un test pour les forces de sécurité tchadiennes car si leur issue laisse peu place au doute, elles pourraient se dérouler dans un climat politique et social tendu. En effet, les mécontentements sociaux se sont intensifiés ces dernières années et, depuis fin octobre, les tensions sont montées d’un cran entre autorités, partis politiques d’opposition et société civile. 

Alors qu’un Forum national est organisé du 30 octobre au 1er novembre 2020, pour évaluer la mise en œuvre de la nouvelle constitution en vigueur depuis 2018, des partis politiques d’opposition et organisations de la société civile absentes de cet évènement proposent un contre-forum.[fn]« Forum national inclusif au Tchad : la création d’un poste de vice-président avalisé », RFI, 2 novembre 2020.Hide Footnote Rapidement, les autorités font pression sur eux. Les forces de sécurité du Groupement mobile d’intervention de la police (GMIP) encerclent les locaux et domiciles des chefs de partis politiques d’opposition de l’Union nationale pour le développement et le renouveau (UNDR), des transformateurs, ou encore du Parti pour les libertés et le développement (PLD) ainsi que les bureaux d’organisations de la société civile.[fn]« Tchad : Idriss Déby, un maréchal en campagne », Jeune Afrique, 19 novembre 2020.Hide Footnote Les forces de l’ordre, envoyées officiellement pour faire respecter les consignes sanitaires liées à la Covid-19, restreignent les accès aux sièges des partis, provoquant parfois des tensions et faisant même des blessés.[fn]« Lacrymogènes et violences chez les transformateurs au Tchad », Deutsche Welle, 6 novembre 2020. Hide Footnote

Si le président est déjà entré en campagne et sillonne les différentes provinces en multipliant les promesses, l’opposition politique est soumise aux restrictions liées à la Covid-19, notamment l’interdiction de rassemblement, et dénonce un deux poids, deux mesures.[fn]« Tchad : une marche des transformateurs dispersée », RFI, 13 décembre 2020.Hide Footnote Certains opposants tentent donc d’organiser des manifestations, mais elles sont rapidement dispersées par les forces de l’ordre, comme ce fut le cas le 13 décembre 2020.[fn]Ibid.Hide Footnote La séquence électorale pourrait se révéler plus agitée que prévu. Déjà, en 2016, lors des dernières élections présidentielles, les mobilisations populaires, dont l’ampleur avait surpris beaucoup d’observateurs, s’étaient soldées par l’arrestation préventive et ciblée d’acteurs de la société civile, la répression de certaines manifestations et la mort d’étudiants à Faya Largeau, dans le nord du pays.[fn]Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op.cit.Hide Footnote Les contentieux politiques et la grogne sociale ambiante pourraient nourrir la contestation et inciter les organisations de la société civile, l’opposition et les jeunes à descendre, une fois encore, dans la rue.[fn]Des opposants ont plusieurs fois appelé au boycott des élections. Des critiques sont notamment émises sur la neutralité de la commission électorale, la possibilité pour le parti d’opposition Les transformateurs de participer au scrutin, l’absence de dialogue, ou encore le manque de crédibilité du fichier électoral.Hide Footnote

La capacité des forces de sécurité à encadrer les manifestations sans avoir recours à la violence répressive dont elles sont parfois coutumières sera sans aucun doute décisive dans la tournure que prendront ces manifestations. Comme le confiait un chercheur à Crisis Group : « S’il y a quelques blessés, les risques de débordements sont limités, mais si la répression fait une vingtaine de morts, la situation peut rapidement dégénérer ».[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, chercheur, juin 2019.Hide Footnote

VI. Vers une armée moins clivante

L’armée tchadienne fait face à deux impératifs : continuer à s’imposer comme une force capable de faire face aux menaces terroristes au Sahel et évoluer vers une institution plus représentative et plus professionnelle pour ne pas mettre en péril la stabilité du pays. Au regard de ses missions et de ses engagements intérieurs et extérieurs, la réduction drastique des effectifs prônée par le passé par les partenaires du Tchad n’est sans doute pas la priorité du moment. L’armée est déjà surmenée et cela risquerait d’affaiblir la sécurité du pays. Cependant, compte tenu de la place que représente la défense dans le budget de l’Etat, au détriment de secteurs essentiels, comme l’éducation et la santé, une approche progressive pourrait être envisagée pour alléger le poids budgétaire de l’armée. 

L’armée tchadienne fait face à deux impératifs : continuer à s’imposer comme une force capable de faire face aux menaces terroristes au Sahel et évoluer vers une institution plus représentative et plus professionnelle.

Le sujet de la réforme de l’armée est devenu un serpent de mer au Tchad. Les autorités considèrent qu’elles ont déjà effectué une réforme importante en 2011 et ne veulent pas y revenir. Elles ne proposent que des ajustements sur l’étendue des missions de certaines composantes de l’armée. De leur côté, les bailleurs, dont certains ont continué à encourager ce projet, se sont parfois découragés. La longévité du pouvoir en place, la réalité des rapports de force politiques (faiblesse des oppositions), la pression des membres du clan présidentiel en faveur du statu quo et l’importance de l’armée tchadienne dans le dispositif international de lutte contre le terrorisme amènent à un constat réaliste : à court terme, et tant qu’Idriss Déby sera en poste, il est peu probable que N’Djamena engage une profonde transformation de l’armée.

Pourtant, les autorités, président en tête, ont conscience des risques que l’état actuel de l’armée fait peser sur l’avenir du Tchad. La société civile et les partenaires internationaux partagent ces inquiétudes. Il est possible de faire des progrès, même limités, à travers plusieurs mesures débattre publiquement de la question de l’armée, diversifier et rendre plus transparents les recrutements, mettre fin aux promotions éclair, s’assurer qu’une plus grande partie de l’armée bénéficie d’une formation appropriée, réduire les différences de traitement entre troupes d’élite et le reste de l’armée, et prendre des mesures efficaces pour lutter contre l’impunité de certains officiers. Enfin, les risques de crise de succession doivent absolument être pris en compte et des garde-fous doivent être identifiés et soutenus pour décourager d’éventuelles violences.

A. Débattre de la question de l’armée

L’armée occupe un rôle central dans la vie politique du Tchad depuis l’indépendance. Or, la question de l’armée, qui a parfois été un sujet de débat, notamment au moment de son éclatement en 1979 ou dans une moindre mesure lors des Etats généraux de la défense en 2005, est actuellement très peu discutée. Cette question est pourtant essentielle pour la stabilité du pays à moyen terme. « Il faut absolument qu’on arrive à en parler et à faire émerger ce sujet dans le débat public », estimait récemment un proche du président dans un entretien avec Crisis Group.[fn]Entretien de Crisis Group, proche du président, N’Djamena, février 2020.Hide Footnote

La première étape consiste donc à permettre aux acteurs politiques et à la société civile de se saisir de cette question. S’il est peu probable que les autorités tchadiennes organisent de nouveaux Etats généraux de la défense dans les mois ou années à venir, elles pourraient mettre ce sujet à l’ordre du jour du prochain Forum national inclusif qui doit se tenir en 2022. En effet, depuis 2018, des forums nationaux inclusifs rassemblant acteurs politiques et société civile doivent être organisés tous les deux ans. Les participants au prochain forum pourraient débattre, entre autres choses, des évolutions nécessaires de l’armée à moyen et long terme. En acceptant de mettre le sujet de l’armée en débat, les autorités, et le président en tête, montreraient qu’elles se soucient de la pérennité de l’armée et donc de la stabilité du pays. 

En attendant 2022, les organisations de la société civile pourraient commencer à travailler sur ces questions en créant des espaces de dialogue et en formulant des recommandations constructives sur le sujet. Les partis politiques pourraient également utiliser la séquence électorale d’avril 2021 pour présenter leur vision de l’armée tchadienne à moyen et long terme.

De tels débats présenteraient un autre intérêt : les partenaires internationaux pourraient s’appuyer sur les recommandations émises pour inciter les autorités à adopter les changements nécessaires.

B. Vers une armée plus représentative et plus professionnelle

Les autorités devraient prendre des mesures pour que l’armée soit plus représentative de la population et donc mieux acceptée par celle-ci. Aujourd’hui, les critères de recrutement, de promotion et les différences de traitement entre composantes des forces de défense créent un sentiment d’injustice dans les rangs de l’armée, minent sa cohésion et entament le moral des troupes. Sans être trop ambitieux, il devrait être possible d’actionner plusieurs leviers pour valoriser le mérite, favoriser le brassage et répondre à certains mécontentements exprimés par les militaires.

Les autorités devraient prendre des mesures pour que l’armée soit plus représentative de la population et donc mieux acceptée par celle-ci.

Le premier levier est celui du recrutement. L’armée tchadienne mène des opérations de recrutement formelles et informelles, dont les modalités obéissent rarement aux règles en vigueur. Ce fut encore le cas en août 2020 près d’Amdjarass, fief du président, où plusieurs centaines de soldats, issus notamment de sa communauté, auraient été recrutés et formés dans des conditions opaques.[fn]Entretiens de Crisis Group, militaires, membre de l’administrat