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Boko Haram au Tchad : au-delà de la réponse sécuritaire
Boko Haram au Tchad : au-delà de la réponse sécuritaire
People from the Nigerian town of Malam Fatori and its area pass by a car with Chadian Gendarmes (in uniform) as they flee Islamist Boko Haram attacks to take shelter in the Niger's town of Bosso secure by Niger and Chad armies, on May 25, 2015. AFP/Issouf

Boko Haram au Tchad : au-delà de la réponse sécuritaire

Depuis 2015, le conflit entre Boko Haram et l’armée tchadienne déstabilise la région du lac Tchad, à l’Ouest du pays. Face à la résilience du mouvement insurrectionnel, le gouvernement doit aller au-delà de l’approche militaire et relancer les échanges économiques, améliorer les services publics, et élaborer des programmes de réinsertion des démobilisés.

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Synthèse

Depuis début 2015, les attaques du groupe jihadiste nigérian Boko Haram ont tué plusieurs centaines de personnes au Tchad, en ont déplacé plus de 100 000 et ont fortement affecté l’économie régionale du bassin du lac Tchad. La violence a culminé en 2015, avec des attentats-suicides dans la capitale et la région du Lac, et a décliné depuis. L’engagement militaire du pays et son rôle dans la lutte contre le terrorisme – autour du lac Tchad et ailleurs dans la région – ont apporté des gains diplomatiques significatifs, comme la toute récente nomination du ministre des Affaires étrangères Moussa Faki à la présidence de la Commission de l’Union africaine. Mais le risque sécuritaire n’a pas disparu. Pour faire face à cette menace continue tout en répondant aux besoins de la population, les autorités tchadiennes doivent s’appuyer sur le relatif succès de la coopération sécuritaire régionale, mais aussi commencer à inclure une plus grande composante civile dans leur approche, jusqu’à présent fortement militarisée, élaborer un programme de développement économique plus cohérent et mieux prendre en charge les anciens membres de Boko Haram.

L’impact de Boko Haram dans le pays s’est surtout fait sentir aux alentours du lac Tchad, dont une partie importante se trouve en territoire tchadien. Les activités agricoles, d’élevage et de pêche rendent prospère l’économie de la région, et attirent des migrants de toute la zone du Sahel, ce qui crée des tensions pour le contrôle des ressources. Boko Haram a su tirer profit de la géographie du lac, en particulier de son labyrinthe d’îles, pour y trouver refuge. L’influence culturelle et religieuse de l’état nigérian du Borno, d’où le groupe jihadiste est originaire, a facilité sa pénétration et il a pu mobiliser en manipulant des tensions communautaires qui agitent la région depuis de nombreuses années.

La présence de Boko Haram du côté tchadien du lac a tout d’abord été limitée. Mais la violence s’est rapidement intensifiée en 2015, en partie en réaction à l’intervention des forces tchadiennes dans les Etats voisins. Deux attentats-suicides dans la capitale N’Djamena et de nombreuses attaques contre des villages et des postes militaires ont suivi. La violence, qui n’a jamais atteint les niveaux enregistrés au Nigéria, au Cameroun et au Niger, a diminué début 2016. Cela s’est accompagné d’une vague de redditions de membres de Boko Haram dans la seconde moitié de l’année, mais qui n’a apparemment concerné que peu, voire aucun, des membres du noyau dur. Les attaques ont cependant continué tout au long de 2016, démontrant la résilience et l’adaptabilité du groupe jihadiste. 

La violence déclenchée par Boko Haram avait déjà fait, début 2017, plus de 100 000 déplacés internes et 7 000 réfugiés sur le sol tchadien. En 2015, cette situation a intensifié d’anciens antagonismes entre communautés et rendu plus difficile la gestion des conflits au niveau communautaire. Plusieurs chefs traditionnels ont été  pris entre deux feux. Certains ont été mis sous pression par les autorités nationales, d’autres ont été accusés de complicité ou ont été victimes d’attaque ciblées de Boko Haram et l’un d’entre eux a même été assassiné. Par ailleurs, la stigmatisation de certains membres de l’ethnie buduma, accusés d’être en collusion avec le groupe jihadiste, a été forte mais a diminué depuis que les violences ont décliné.

La réponse des autorités tchadiennes a avant tout été militaire, tant autour du lac qu’à travers des interventions dans les pays voisins. Un état d’urgence a été imposé en novembre 2015 et renouvelé plusieurs fois depuis, et l’administration a été en partie militarisée. De nombreux membres présumés de Boko Haram qui avaient été faits prisonniers sur le sol tchadien ont été emprisonnés pendant de longues périodes en l’absence de procès. Des comités d’autodéfense ont été créés et ont joué un rôle important dans la lutte contre le groupe jihadiste. Mais la réponse résolument sécuritaire a eu un coût, notamment en restreignant la liberté de mouvement d’une population traditionnellement très mobile et fortement dépendante du commerce transfrontalier.

Alors que la première phase de la nouvelle offensive militaire des armées de la région (l’opération Rawan Kada) vient d’être lancée, les risques d’infiltration et de recrudescence des attaques sur le territoire tchadien sont réels. Un attentat ou une attaque de grande envergure pourraient agir comme un déclencheur et générer, comme en 2015, des phénomènes de stigmatisation, notamment à l’encontre de la population buduma. Jusqu’ici, les autorités tchadiennes n’ont réussi ni à définir les contours d’un véritable projet pour le lac, ni à accroitre le périmètre d’actions civiles de l’Etat dans la zone. Une nouvelle stratégie de développement qui prenne en compte les besoins de la population du lac Tchad, au-delà de la lutte contre Boko Haram, doit être mise en œuvre.

La diminution de la menace que représente Boko Haram est étroitement liée aux politiques menées par les pays voisins, en premier lieu le Nigéria. Au Tchad, et en particulier dans la région du Lac, un certain nombre de mesures peuvent cependant être adoptées pour l’endiguer :

  • Les autorités tchadiennes sont mal équipées pour la prise en charge des membres présumés de Boko Haram qui se sont rendus ou ont été capturés. Un processus d’identification doit être initié pour distinguer les véritables membres de ceux qui sont restés en marge du groupe ou n’y ont pas du tout été associés. Ces derniers devront être libérés et être intégrés dans de larges projets de développement communautaires s’adressant aux jeunes. Comme récemment le ministère de l’Intérieur du Niger voisin, les autorités tchadiennes devraient mettre au point un document-cadre qui définisse les conditions de prise en charge des personnes qui se sont rendues et le communiquer à leurs partenaires internationaux.
     
  • Afin d’encourager les redditions, de contrer les messages radicaux violents, d’améliorer la communication des autorités et de permettre à la population locale d’exprimer ses préoccupations, les radios communautaires devraient être soutenues et développées. La plupart opèreront avant tout au niveau local, mais il serait utile d’envisager le développement de radios communautaires capables de couvrir toute la région du Lac afin de refléter pleinement la diversité et le degré d’intégration des populations. De telles radios, qui pourraient s’appuyer sur les initiatives existantes dans les pays voisins, devront diffuser leurs programmes dans un large éventail de langues locales et nationales, et inclure des messages de sensibilisation sur la prévention des conflits, des appels à se rendre adressés aux membres de Boko Haram et d’autres informations qui intéressent directement les habitants du lac telles que les prix du bétail.

Afin de contrebalancer cette approche sécuritaire dans la région du Lac et de répondre aux besoins d’une population affectée par la violence et les déplacements, notamment par le biais de meilleures stratégies de développement à plus long terme :

  • L’approche militaire doit être progressivement revue pour inclure une plus grande dimension civile et éviter une militarisation de la région sur le long terme, en associant davantage les autorités civiles locales aux décisions stratégiques et en développant une meilleure couverture administrative pour réactiver les services sociaux et s’assurer que les besoins de la population sont bien pris en compte. Afin d’encourager les fonctionnaires à travailler dans la région, un système temporaire de primes pourrait être envisagé. D’autres mesures de soutien aux initiatives communautaires en faveur de la cohésion sociale devraient être prises.
     
  • Les autorités tchadiennes devraient proposer des options politiques claires sur le devenir du lac. Elles devraient soumettre un plan de développement à moyen et long termes pour la région du Lac, en collaboration avec les bailleurs de fonds et en consultation avec la population locale. Ce programme devrait tenir compte des besoins d’une population particulièrement mobile.
     
  • Le risque de polarisation financière sur le lac au détriment d’autres régions ne doit pas être négligé. Le Tchad est un pays très pauvre aux multiples situations de précarité. Il convient donc de rééquilibrer le portefeuille de projets pour ne pas délaisser d’autres régions négligées.
     
  • Les efforts bienvenus des bailleurs visant à lancer de nouveaux projets de développement dans la région doivent tenir compte des risques liés à l’injection d’importantes sommes d’argent pour ne pas renforcer certains facteurs de crise. Dans un premier temps, les agences de développement devraient financer une large étude socio-anthropologique afin de comprendre les logiques de mobilité de la population, la structure des ménages et d’examiner les modes possibles de participation des communautés locales aux programmes de développement.
     
  • Les autorités tchadiennes devraient substituer aux politiques actuelles qui entravent les activités économiques autour du lac une politique d’encadrement, de protection et de relance de l’économie régionale. La réouverture d’un canal commercial sécurisé entre le Tchad et le Nigéria faciliterait les échanges entre les deux rives du lac et améliorerait ainsi les conditions de vie de la population.

Nairobi/Bruxelles, 8 mars 2017

I. Introduction

Au lendemain de l’élection présidentielle d’avril 2016 et de la reconduction d’Idriss Déby pour un cinquième mandat, le Tchad occupe aujourd’hui une place stratégique dans la lutte contre le terrorisme en Afrique. Avec l’élection à la tête de la Commission de l’Union africaine de son ministre des Affaires étrangères, Moussa Faki, le 31 janvier 2017, le régime tchadien récolte les fruits d’une diplomatie militaire active qui l’a conduit à intervenir dans de nombreux pays étrangers, y compris, depuis début 2015, contre le groupe jihadiste Boko Haram.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°233, Tchad : entre ambitions et fragilités, 30 mars 2016.Hide Footnote

Pourtant, il fait toujours face à d’importants défis : une crise économique et financière majeure résultant à la fois de la chute des cours du pétrole et de la perturbation des échanges commerciaux avec le Nigéria et le Cameroun ; une absence d’alternance démocratique et le risque d’une crise de succession à venir ; et des menaces sécuritaires renouvelées à ses frontières (anarchie dans le Sud de la Libye qui a récemment incité les autorités tchadiennes à fermer leur frontière au Nord, dégradation de la situation en République centrafricaine (RCA) et problèmes persistants au Darfour).[fn]« Le Tchad annonce la fermeture de sa frontière avec la Libye », Radio France Internationale (RFI), 6 janvier 2017.Hide Footnote

Par ailleurs, à la suite de l’intervention de son armée contre Boko Haram dans les pays voisins, le Tchad est lui-même confronté aux attaques terroristes du groupe jihadiste sur son sol, causant la mort de nombreux civils à N’Djamena et sur les îles et rives du lac Tchad et entrainant d’importants déplacements de populations. Bien que le nombre d’attaques ait très fortement baissé en 2016 au Tchad, la menace que représente Boko Haram est évolutive et s’inscrit certainement dans la durée. Le groupe terroriste a prospéré sur des problèmes structurels profonds au Nigéria. Leur traitement prendra du temps et les régions périphériques du Borno resteront longtemps vulnérables.

Dans ce rapport, Crisis Group ne propose pas une analyse de la structure, de la direction ou des moyens de Boko Haram, mais tente de décrypter les facteurs qui ont facilité la propagation des activités du groupe jihadiste au Tchad, notamment en analysant les caractéristiques historiques, culturelles et économiques de la zone du lac, et de comprendre l’impact des activités du groupe et de la réponse de l’Etat sur les communautés qui y vivent.[fn]Pour plus d’informations sur Boko Haram, voir « Comprendre Boko Haram », Afrique contemporaine, no. 255 (2015/3) ; Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « A Sectarian Jihad in Nigeria: The Case of Boko Haram », Small Wars & Insurgencies, vol. 27, no. 5 (2016), p. 878-895 ; Andrew Walker, “Eat the Heart of the Infidel”: The Harrowing of Nigeria and the Rise of Boko Haram (London, 2016) ; et les rapports Afrique de Crisis Group N°216, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, 3 avril 2014 ; et N°168, Northern Nigeria: Background to Conflict, 20 décembre 2010.Hide Footnote Enfin, il formule des recommandations pour substituer à une réponse principalement militaire une stratégie de stabilisation. Fondé sur des recherches menées lors de visites dans la région du lac Tchad et à N’Djamena en 2015 et 2016, ce rapport fait partie d’une série de publications de Crisis Group sur la menace jihadiste dans le Sahel et le bassin du lac Tchad.[fn]Voir le briefing Afrique de Crisis Group N°120, Boko Haram sur la défensive ?, 26 mai 2016 ; et les rapports Afrique de Crisis Group N°241, Cameroun : faire face à Boko Haram, 16 novembre 2016 ; N°242, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, 5 décembre 2016 ; N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 février 2017 ; et N°245, Le Niger face à Boko Haram : au-delà de la contre-insurrection, 27 février 2017.Hide Footnote

See Crisis Group Africa Briefing N°120, Boko Haram on the Back Foot?, 4 May 2016; and Crisis Group Africa Reports N°s 241, Cameroon: Confronting Boko Haram, 16 November 2016; N°s 242, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, 5 December 2016; N°s 244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 February 2017; and N°s 245, Le Niger face à Boko Haram: au-delà de la contre-insurrection, 27 February 2017.Hide Footnote

II. Le lac Tchad : un terrain fertile pour Boko Haram

Au Tchad, à l’exception des deux attentats spectaculaires perpétrés à N’Djamena en 2015, les attaques et les recrutements de Boko Haram ont principalement visé la région du Lac. Tirant profit de l’histoire, de la géographie physique et humaine et du dynamisme économique de cet univers lacustre particulier, le groupe jihadiste y a trouvé, comme d’autres avant lui, à la fois un refuge face à la pression des armées de la région et une manne financière. Boko Haram a aussi su mobiliser des soutiens, souvent occasionnels, au sein de communautés parfois en concurrence et historiquement résistantes aux tentatives d’encadrement politique extérieur.[fn]Christian Seignobos, « Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », Afrique contemporaine, no. 255 (2015/3).Hide Footnote La proximité géographique, linguistique, religieuse et culturelle avec la région nigériane du Borno, qui attire chaque année une forte immigration tchadienne, a facilité les recrutements et le déplacement du conflit sur les rives du Tchad. On verra cependant dans les prochains chapitres que la réponse militaire des Etats de la région mais surtout l’absence d’une vraie assise sociale du groupe au Tchad a limité cette expansion.

A. Une histoire de peuplement complexe

Souvent abordé sur le thème du réchauffement climatique, le lac Tchad fait face à une nouvelle menace et est devenu le théâtre d’un conflit entre Boko Haram et les Etats riverains, qui prend en étau les populations. L’histoire du peuplement de cette zone aide à comprendre l’implantation du groupe jihadiste.[fn]Ségolène Royal, ministre française de l’Environnement, a signé le 28 janvier 2017 une convention pour la réhabilitation et la restauration des écosystèmes du lac Tchad et annoncé une aide d’un million d’euros pour le reboisement des alentours du lac. « Tchad : une convention pour la sauvegarde du lac Tchad », RFI, 29 janvier 2017.Hide Footnote Au fil du temps, le lac est passé d’un espace de conquêtes à une région d’accueil des migrants économiques et climatiques et a parfois été investi par des insurrections armées.

Historiquement, le bassin du lac Tchad, au sens large et multinational, a fait l’ob­jet de multiples conquêtes qui mêlaient contrôle politique, ambitions religieuses et mainmise brutale sur l’économie locale. Dans ce contexte, les îles du lac ont servi de zone de vie et de repli à des populations insoumises aux autorités politiques comme les Kouri et les Buduma (aussi appelés Yédina), majoritaires sur les îles.[fn]Géraud Magrin, Jacques Lemoalle, Roland Pourtier, « Atlas du lac Tchad », Passages, no. 183, 2015 ; et Christian Bouquet, Insulaires et riverains du lac Tchad, thèse de doctorat d’Etat, vol. 1 & 2 (Paris, 1991).Hide Footnote Bien qu’ouverts à l’arrivée de nouvelles populations, ils ont longtemps repoussé les influences extérieures des empires précoloniaux du Kanem, du Kanem-Bornou et du Baguirmi. Pendant la colonisation, ces populations ont souvent refusé de regrouper leurs villages pour faciliter le prélèvement de l’impôt.[fn]Entretien de Crisis Group, député buduma, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Aujourd’hui encore, ce désir d’autonomie subsiste. Les insulaires ne sont soumis ni à l’autorité de l’Alifa de Mao, qui s’arrête aux rives du lac, ni à celle de l’émir de Maiduguri, la capitale de l’état fédéré nigérian du Borno, et ont un sentiment d’ap­partenance nationale peu développé.[fn]L’Alifa est le sultan de Mao, chef-lieu de la région du Kanem qui borde la région du lac, et se situe à côté de l’ancienne capitale du Royaume du Kanem, Njimi. Entretiens de Crisis Group, habitants buduma et kouri, Baga Sola, Bol, avril 2016.Hide Footnote Ayant longtemps résisté aux conversions forcées, les Buduma n’ont choisi l’islam qu’au début du vingtième siècle, huit siècles après que l’empire du Kanem a mis cette religion au centre de son projet politique. Parfois stigmatisés et accusés de complicité avec Boko Haram, ils sont pourtant vus par les communautés voisines comme ayant une pratique inauthentique de l’islam.

L’histoire récente du lac est aussi faite de brassages. Au vingtième siècle, ses ressources ont attiré de nouvelles populations, ce qui a contribué à son essor économique, tout en créant une compétition pour le contrôle des îles et des terres de décrue, exacerbée par le conflit actuel. Des migrations haoussa vers les rives nigérianes au début du vingtième siècle à l’arrivée de pêcheurs venus du Sud du Tchad ou d’Afrique de l’Ouest quelques décennies plus tard, une multitude de communautés ont afflué sur le lac pour en faire une mosaïque ethnique et culturelle.

A partir de la grande sécheresse des années 1970 et du passage « au petit lac », la zone accueille de nouveaux réfugiés économiques, dont des agriculteurs, des éleveurs tchadiens, arabes, peul et kréda, ou encore toubou nigériens qui dévient leurs itinéraires de transhumance en quête de pâturages.[fn]Le « grand lac » est devenu le « moyen lac » dans les années 1950, et finalement un « petit lac » en 1973 « constitué de plusieurs plans d’eau séparés par des hauts fonds dont la Grande Barrière scindant les deux cuvettes ». « Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote La baisse des eaux fait apparaitre de nouvelles îles, les campements saisonniers de pêcheurs deviennent des villages peuplés par des locaux mais aussi des agents de l’Etat et des soldats.[fn]Cela joue un rôle dans les disputes frontalières des années 1980 entre le Cameroun et le Nigéria pour l’île de Darak et entre le Nigéria et le Tchad près de Baga Kawa. Abdouraman Halirou, « Le conflit frontalier Cameroun-Nigeria dans le lac Tchad : les enjeux de l’île de Darak, disputée et partagée », Cultures & Conflits, no. 72 (2008). En 2000, des soldats tchadiens ont aussi occupé temporairement des îles camerounaises au nord de Darak.Hide Footnote Ces quarante dernières années, cette « course au lac » en a fait une région au solde migratoire fortement positif. Le petit lac qui comptait 700 000 habitants en 1976 en abrite aujourd’hui environ 2,2 millions (13 millions avec son arrière-pays) et devrait en accueillir 3 millions en 2025.[fn]« Atlas du lac Tchad », op. cit.Hide Footnote

Du côté tchadien, le lac, qui n’est pas en tant que telle une région frondeuse car assez peu politisée, a été choisi à dessein par des groupes d’opposition armés. Ainsi, en 1978, la « troisième armée » (ou « Forces armées occidentales »), une subdivision du Front de libération nationale du Tchad (Frolinat), et plus tard le Mouvement populaire pour la libération du Tchad (MPLT) s’y sont installés et ont pu bénéficier de bases arrières du côté nigérian.[fn]Marielle Debos, Le métier des armes au Tchad. Le gouvernement de l’entre-guerres (Paris, 2013).Hide Footnote Certains de leurs cadres étaient originaires de la zone et ont recruté de nombreux combattants parmi les populations du lac et de la région du Kanem. Dès l’arrivée au pouvoir de Déby en 1990, le Mouvement pour la défense de la démocratie (MDD), qui regroupait des partisans de l’ancien président Hissène Habré, a aussi tenté de s’établir dans les marécages du lac au-dessus de la Grande Barrière.[fn]Anne-Charlotte Goupil, « Etude sur le contexte social, économique, historique de la région du Lac au Tchad », Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU, février 2016. Entretien de Crisis Group, ancien cadre d’une rébellion du lac, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Ses combattants ont finalement été défaits par l’armée tchadienne au milieu des années 1990, certains intégrant l’armée tandis que d’autres fuyaient au Nigéria. Aujourd’hui, les chefs des rébellions successives ayant évolué sur le lac ne sont plus une menace pour le régime.[fn]Certains comme Moussa Medela, chef du MDD, ont obtenu des postes à responsabilité. Entretien de Crisis Group, ancien cadre d’une rébellion du lac, septembre 2016.Hide Footnote

Some figures, such as the leader of the MDD, Moussa Medela, obtained positions of responsability. Crisis Group interview, former senior figure in a rebellion in the lake area, N’Djamena, September 2016.Hide Footnote

B. Une région confrontée aux trafics et aux razzias

Boko Haram s’est appuyé en partie sur les réseaux de contrebande qui opèrent sur le lac et a multiplié les razzias contre les habitants et les commerçants. Il s’est ainsi inscrit dans la longue histoire des razzias dans la région, source pour leurs auteurs de richesse et de reconnaissance sociale.[fn]Autrefois, les chants de l’empire du Kanem-Bornou glorifiaient les pilleurs, à qui on attribuait des actes d’héroïsme. Le métier des armes au Tchad, op. cit., p. 50-51.Hide Footnote Aujourd’hui encore, cette valorisation, qui donne la possibilité de choisir une femme, favorise sans doute les logiques d’adhé­sion ou d’alliance avec Boko Haram.[fn]Briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote Ainsi, selon plusieurs sources, les combattants parlent très souvent de mariage pendant leur temps de repos.[fn]Entretiens de Crisis Group, réfugiés et ancienne otage de Boko Haram, Minawao et Yaoundé (Cameroun), mars, avril 2016. Briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote

Jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, les razzias, notamment d’esclaves, menées par les sultanats et les empires, ont poussé certaines populations à se réfugier sur les îles. Des commerçants en armes ont également mené des expéditions guerrières, parfois accompagnées de prosélytisme religieux.[fn]Ainsi, certains marchands arabes comme Awlad Suleyman sont venus de Libye pour rejoindre le Nord du lac, notamment afin d’y contrôler l’économie. Le métier des armes au Tchad, op. cit.Hide Footnote Ces dernières décennies, des raids de plus faible envergure ont été menés par des insulaires qui se cachent dans les roseaux, notamment pour voler des troupeaux ou des bateaux de pêche. L’organisation de certaines sociétés insulaires autour de chefs de guerre, les kella, pouvant s’entendre sur l’attribution des zones de razzia, a facilité ce phénomène.[fn]« Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote

Au sortir de l’ère coloniale, le dynamisme de l’économie et la très faible présence des Etats ont abouti à l’émergence de divers trafics (carburant, médicaments, stupéfiants, armes, êtres humains, papiers d’identité), parfois avec la complicité des douaniers, favorisant le développement de contre-pouvoirs illégaux sur le lac.[fn]Ibid.Hide Footnote Sa topographie, son couvert végétal particulier et les difficultés de circulation à travers son labyrinthe d’îles ont aussi contribué à l’essor des trafics.

En outre, depuis 30 ans, le phénomène des coupeurs de routes (zarginas) a pris de l’ampleur en raison de l’appauvrissement des éleveurs provoqué par la sécheresse et du déversement d’armes dans la région au cours des guerres civiles tchadiennes. De nombreux anciens rebelles tchadiens ou des militaires, parfois les deux à la fois, sont également devenus des coupeurs de route avant de mettre leurs compétences au service de Boko Haram. Parmi eux, Mustapha Chad, ancien soldat tchadien présumé, aurait selon certaines sources mené l’attaque de Boko Haram sur Gwoza dans l’état du Borno en août 2014.[fn]« A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote Des prisonniers tchadiens suspectés d’appartenir à la secte disent aussi avoir servi dans l’Armée nationale tchadienne (ANT).[fn]Entretien de Crisis Group, personnel pénitentiaire, Maroua (Cameroun), mars 2016.Hide Footnote Boko Haram a su associer et incorporer certains groupes de trafiquants et de bandits pour s’approvisionner et vendre ses prises.[fn]Briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote

Crisis Group Briefing, Boko Haram on the Back Foot?, op. cit.Hide Footnote

C. Une région attractive économiquement mais négligée politiquement

L’implantation de Boko Haram sur le lac et le recrutement de jeunes sans réelles perspectives d’insertion dans une zone pourtant dynamique sur le plan économique mettent en relief les défaillances des Etats de la région dans leurs périphéries. En effet, l’attractivité économique du lac et ses ressources en ont fait un carrefour commercial qui contraste avec l’insuffisance et l’inconstance des politiques publiques menées par les Etats riverains.

Au Nigéria, les politiques d’aménagement des années 1970 et 1980, comme les grands projets d’irrigation (ancien Baga Polder Project), ont créé de nombreux emplois, notamment pour des migrants tchadiens, mais ont connu un succès relatif.[fn]Insulaires et riverains du lac Tchad, op. cit.Hide Footnote Au Niger et surtout au Cameroun, le lac a été considéré jusqu’aux années 1990 comme une périphérie lointaine. Au Niger, malgré la construction d’une route reliant Diffa et N’Guigmi en 1975, il a fallu attendre la fin des années 1990 pour que l’Etat réinvestisse de manière significative la zone de la Komadougou sous l’effet conjugué de l’arrivée au pouvoir de Mamadou Tandja (président de la République de 1999 à 2010, et dont un des fiefs est proche de Diffa) et de la proximité des sites pétroliers d’Agadem.[fn]Jacques Lemoalle, Géraud Magrin (dir.), Le développement du lac Tchad : situation actuelle et futurs possibles (Marseille, 2014).Hide Footnote Aujourd’hui, si Diffa est bien mieux équipée et plus riche que de nombreuses autres villes du Niger, les villages nigériens du lac demeurent marginalisés. Au Cameroun, l’Extrême-Nord n’est devenu un sujet de préoccupation que tardivement, notamment à la suite du développement du phénomène des coupeurs de routes.[fn]Rapport de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote

Contrairement aux capitales voisines, pour N’Djamena, la zone du lac Tchad n’est pas une périphérie lointaine d’un point de vue géographique et plus de la moitié de la superficie du lac se trouve dans les frontières territoriales du Tchad.[fn]N’Djamena se trouve à une centaine de kilomètres du lac et à moins de 350 kilomètres de Bol, le chef-lieu de la région.Hide Footnote De surcroit, souvent appelé « le jardin de N’Djamena », le lac et ses polders (terres aménagées) approvisionnent la capitale en poisson et en produits agricoles et le siège de la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT), chargée notamment de la gestion de ses ressources, est à N’Djamena. Pourtant, il conserve des attributs d’espace périphérique, culturellement et politiquement éloigné des centres de pouvoir et de décision. Il aura d’ailleurs fallu attendre octobre 2015 et les attentats de Baga Sola, aux abords du lac, pour que le président tchadien visite le lac pour la première fois de sa vie.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Relativement épargné par les guerres civiles, peu politisé et ayant produit peu d’élites, le petit lac Tchad est demeuré largement hors des radars des régimes successifs. Si le Rassemblement pour la démocratie et le progrès (RDP) de l’ancien président Lol Mahamat Choua continue à recueillir les suffrages de nombreux Kanembou à Mao et sur les berges du lac, il n’est pas perçu par le pouvoir central comme une menace et s’est même allié au parti du président Déby, le Mouvement patriotique du Salut (MPS) lors de la dernière élection présidentielle. En outre, parmi les six députés de la région du Lac, deux sont affiliés au RDP et quatre au MPS. Les élites du lac sont également peu présentes à N’Djamena.[fn]Le ministre de la Pêche, le représentant de la Communauté économique et monétaire des Etats d’Afrique centrale (Cemac) au Tchad ainsi que le chef du parti Action pour la République, la démocratie et le développement (ARD) et ex-candidat à la présidentielle viennent de la région mais influent peu sur les décisions du régime. Le chef du canton de Bol a plusieurs fois été ministre et ambassadeur mais ses relations avec les autorités administratives ont parfois été difficiles et il aurait été démis de ses fonctions. Entretiens de Crisis Group, député buduma, N’Djamena, septembre 2016 ; autorités traditionnelles au lac et agent des renseignements militaires tchadiens, avril 2016.Hide Footnote

L’intérêt de l’Etat tchadien pour le lac a beaucoup fluctué. Dans les années 1960, il s’y est investi avec la création de la Société de développement du lac Tchad (Sodelac) et la construction de polders.[fn]La Sodelac est une entreprise publique qui intervient depuis 1967 dans le domaine de l’aménagement de surfaces agricoles et de travaux hydro-agricoles dans la région du Lac.Hide Footnote Mais les guerres civiles des années 1970 combinées aux programmes d’ajustement structurel ont considérablement réduit le financement de projets et seuls quelques bailleurs internationaux ont continué à financer la Sodelac, entre autres pour des travaux d’irrigation.[fn]Christian Bouquet, « Le lac Tchad, un indicateur plus complexe qu’il n’y paraît », The Conversation, 11 décembre 2015.Hide Footnote Dans les années 1980, Hissène Habré a lancé, avec l’aide de l’ONU, un projet intégré de développement d’infrastructures routières et d’une ferme semencière, notamment, mais les soubresauts sécuritaires ont une nouvelle fois réduit ces initiatives à néant.

L’augmentation des revenus pétroliers à partir de 2007 a légèrement changé la donne. Alors que l’Etat multiplie les investissements en infrastructures à N’Djamena, Abéché et d’autres grandes villes du pays, certaines localités du lac en bénéficient aussi, bien que modérément. Ainsi, pour accompagner les projets inaboutis de décentralisation, des infrastructures (collège, hôpital) sont construites à Ngouri, alors érigé en chef-lieu, à Bol et Guitté.[fn]Le développement du lac Tchad : situation actuelle et futurs possibles, op. cit.Hide Footnote

Malgré le dynamisme économique de la zone, l’accès aux biens publics est faible, et très largement en deçà de la moyenne nationale. Ainsi, le taux brut de scolarisation dans la partie tchadienne du lac est de moins de 30 pour cent et des « maîtres communautaires », c’est-à-dire des parents d’élèves, tiennent généralement lieu d’enseignants.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur du développement, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Il y a seulement un médecin pour 140 000 habitants, soit environ quatre fois moins que la moyenne nationale.[fn]C’est bien moins que dans l’Extrême-Nord du Cameroun (1/52 000) ou la région de Diffa au Niger (1/24 500), toutes deux situées près du lac. Le développement du lac Tchad : situation actuelle et futurs possibles, op. cit.Hide Footnote Le découpage politique du lac en quatre Etats distincts n’a pas permis de faire de cet espace frontalier une zone intégrée en matière de services pour les habitants et a contribué à ce que ces derniers tournent le dos à leurs capitales.

La relation distante, voire méfiante, des populations insulaires vis-à-vis des Etats, et les taux d’alphabétisation très faibles ont certainement favorisé les adhésions et les pratiques d’endoctrinement sur le lac. Dans ces régions en carence de services publics, Boko Haram a su se rendre attractif et parfois même proposer des alternatives. Selon une récente étude réalisée au Nigéria, de nombreux jeunes, y compris des femmes, estiment que le groupe offre des « occasions uniques » en matière d’accès à une éducation islamique et à une forme de pouvoir social.[fn]« Motivations and empty promises. Voices of former Boko Haram combatants and Nigerian youth », Mercy Corps, avril 2016. Rapport de Crisis Group, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, op. cit.Hide Footnote

“Motivations and empty promises. Voices of former Boko Haram combatants and Nigerian youth”, Mercy Corps, April 2016. Crisis Group Report, Nigeria: Women and the Boko Haram Insurgency, op. cit.Hide Footnote

D. Le lac dans l’orbite du Borno nigérian : émigration, commerce et influence

La porosité des frontières dans une région depuis longtemps dans l’orbite nigériane a facilité la propagation de la menace que représente Boko Haram aux rives tchadiennes du lac.[fn]« L’ensemble des pays d’influence française au centre africain se trouvera fatalement entraîné dans l’orbite du Bornu et de Bénoué, vraie voie de pénétration commerciale qu’emprunteront inévitablement les importations ». D’Huart, « Le Tchad et ses habitants. Notes de géographie physique et humaine », La Géographie, vol. 9, 15 mars 1904, p. 161-176.Hide Footnote Culturellement, le lac fait partie de l’ancien empire du Kanem-Bornou et l’organisation politique, la langue et les coutumes des Kanembou au Tchad sont très similaires à celles des Kanouri nigérians.[fn]« Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote L’économie sur les rives et les îles tchadiennes est très orientée vers Maiduguri, épicentre de Boko Haram au Nigéria, qui sert de plateforme commerciale mais aussi de centre religieux et culturel à de nombreux migrants tchadiens.

1. Emigration économique et relations commerciales

Les rives tchadiennes du lac sont depuis longtemps moins tournées vers N’Djamena que vers Maiduguri. Sur les îles, on utilise le naira, la monnaie nigériane. Pour beaucoup de Buduma, Kouri et Kanembou, le sentiment d’appartenance nationale est peu développé et ne s’est manifesté qu’à de rares occasions.[fn]En 1983, lors d’affrontements entre soldats tchadiens et nigérians sur le lac, les populations des îles se sont exceptionnellement réclamées d’une appartenance nationale.Hide Footnote Ils ont l’habitude de circuler librement au-delà des frontières, en fonction des aléas climatiques et des opportunités économiques, et possèdent souvent des papiers d’identité de plusieurs des pays riverains. Pour beaucoup de jeunes Tchadiens de la région, le voyage au Nigéria est une étape décisive pour amasser du capital et constituer une dot. De nombreux Buduma tchadiens ont travaillé comme bouviers du côté nigérian du lac afin d’ache­ter des bêtes avant de revenir se marier chez eux.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants du lac Tchad, Baga Sola, Bol, septembre 2015, avril 2016.Hide Footnote

Les migrations climatiques et économiques ont connu des pics pendant les périodes de grande sécheresse des années 1970. De nombreux éleveurs tchadiens ont traversé la cuvette Nord pour se rendre à la frontière entre le Nigéria et le Niger en quête de pâturages. A cette même période, des pêcheurs buduma s’installaient à Baga Kawa sur les rives nigérianes pendant plusieurs mois de l’année pour pêcher et vendre du poisson, s’adaptant ainsi aux fluctuations du lac. Enfin, de nombreux Kanembou des rives tchadiennes ont cherché du travail dans les ports ou débarcadères (baga en kanembou ou kanouri) du Nigéria : Baga Kawa, Malam-Fatori ou encore Woulgo.[fn]De nombreux jeunes hommes sont arrivés de Bol à Baga Kawa entre 1973 et 1975 à la recherche d’un emploi. Ces données étaient fournies à l’époque par les « fatoma », hôteliers d’origine tchadienne qui reçoivent les pêcheurs. Insulaires et riverains du lac Tchad, op. cit.Hide Footnote

Les affrontements entre Boko Haram et les armées de la région ont particulièrement touché ces ports qui servaient de centres de collecte de revenus mais aussi de marqueurs de territorialité pour le groupe jihadiste.[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote Son assaut sur le bourg de Baga Kawa en janvier 2015, l’un des principaux marchés du Borno lacustre qu’il contrôlait auparavant, a fait 2 000 morts et provoqué la fuite à travers le lac de nombreux Tchadiens et Nigérians.[fn]« Nigéria : un raid de Boko Haram fait plus de 2000 morts », La Dépêche (ladepeche.fr), 10 janvier 2015.Hide Footnote Plus généralement, les attaques du groupe islamiste sur les rives nigérianes et la contre-insurrection parfois violente des armées de la région ont entrainé des déplacements massifs, facilitant l’expansion du conflit sur le lac et les rives tchadiennes.

2. Le Borno, « boarding school » pour de nombreux Tchadiens

L’émigration de nombreux jeunes Tchadiens au Borno a aussi emprunté les chemins de l’école religieuse. Depuis longtemps, des enfants et jeunes hommes tchadiens vont étudier à Maiduguri, centre culturel et religieux de la région. C’est encore plus vrai pour les populations qui vivent sur les rives ou les îles du lac Tchad.

Dès les années 1960, les écoles coraniques reçoivent davantage d’élèves, parfois en plein air et à même le sol, que les écoles publiques, alors peu nombreuses et dirigées plutôt par des chrétiens venus du Sud du pays. De jeunes Kanembou apprennent le Coran auprès des mallum (maître, marabout) dans les villes-îles de Nguéléa, non loin de Baga Sola, à Liwa (Nord-Est du lac), dans beaucoup de petits villages ou même plus loin à Mao.[fn]Insulaires et riverains du lac Tchad, op. cit.Hide Footnote

Beaucoup de ces jeunes prennent alors la direction de Maiduguri ou de Monguno (au Borno) pour poursuivre des études supérieures dans des changaï (écoles coraniques supérieures).[fn]Ibid.Hide Footnote Ils passent ainsi plusieurs années au Nigéria dans un périple qui s’apparente souvent à un rite initiatique : « il faut étudier loin de la maison et revenir plus tard », dit un habitant de Baga Sola.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes Tchadiens partis étudier à Maiduguri, Baga Sola, avril 2016.Hide Footnote Ces trajectoires mêlent souvent apprentissage religieux et économie de survie, notamment avec la mendicité. Ainsi, à Baga Sola et à Bol, les récits d’enfants partis rejoindre les écoles coraniques du Borno sont légion : « quand j’étais plus jeune, un marabout tchadien nous a récupérés, on était 40 enfants tchadiens et on est parti à Maiduguri pendant trois ans pour étudier. On devait demander de l’argent et de la nourriture aux gens. Puis mon marabout a voulu rentrer donc nous sommes rentrés ».[fn]Ibid.Hide Footnote

L’explosion démographique qui s’amorce dans les années 1970 dans la région du Lac et l’absence de politiques publiques en mesure d’accompagner ces arrivées massives de populations ont alimenté ces départs vers le Nigéria. Si une grande majorité des enfants partis étudier au Borno sont rentrés sans incidences au Tchad, certains y ont cependant été exposés aux prêches d’ouléma proches de Boko Haram, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur des écoles coraniques. D’autres ont dû fuir ou ont été rapatriés lorsque l’armée nigériane est intervenue manu militari. En 2009 et 2012, des centaines d’enfants tchadiens ont fui à Ngouboua au Tchad après avoir été expulsés des écoles coraniques du Borno ou parce que les villages où ils vivaient avaient été « brûlés par les militaires nigérians ».[fn]« Des centaines de migrants tchadiens fuient le Nigéria », RFI, 29 février 2012.Hide Footnote

“Des centaines de migrants tchadiens fuient le Nigéria”, RFI, 29 February 2012.Hide Footnote

III. Evolution de la menace Boko Haram au Tchad

Pendant de longues années, Boko Haram était essentiellement actif dans l’état du Borno au Nigéria, son fief historique. Mais depuis début 2014, la menace s’est régionalisée et les attaques contre les civils ou les positions militaires se sont multipliées dans le Nord du Cameroun depuis mars 2014, le Sud du Niger et l’Ouest du Tchad depuis début 2015.

On date souvent l’arrivée du phénomène Boko Haram au Tchad au 12 février 2015, jour de la première attaque perpétrée par le groupe terroriste à Ngouboua sur les rives du lac Tchad. Ce constat est à nuancer. Certes, le Tchad n’a pas été visé avant que le pays décide d’entrer en guerre aux côtés de ses voisins en janvier 2015 (voir chapitre suivant). Ce casus belli a mis fin au pacte de non-agression tacite entre Boko Haram et le Tchad et a été très rapidement suivi de déclarations de guerre de Shekau : « les rois d’Afrique, je vous défie de m’attaquer maintenant, je suis prêt », a-t-il lancé.[fn]« Boko Haram : Shekau menace Déby, Biya et Issoufou », Jeune Afrique, 21 janvier 2015.Hide Footnote Mais la stratégie d’investissement du lac Tchad n’est pas nouvelle. Dès 2013, les combattants de Boko Haram qui utilisent Baga Kawa comme point d’appui naviguent sur le lac avec la complicité de conducteurs de hors-bords locaux autochtones qui connaissent bien le milieu lacustre.

A. Signes précurseurs

Avant 2010, le développement de Boko Haram à Maiduguri n’a pas affecté N’Dja­me­na ni les autres grandes villes du Nord et de l’Est du Tchad, marquées par des cultures très différentes et la prédominance de la langue arabe. Ainsi, ni l’opposition armée « classique » tchadienne, ni les associations fondamentalistes (ou rigoristes) qui entretiennent pourtant une relation difficile avec l’Etat, n’ont jusqu’aujourd’hui cherché à exploiter ou à politiser le phénomène.[fn]En outre, les associations dites wahhabites comme Ansar al Suna Muhamadiya, qui bien que suspendue par l’Etat conserve une antenne sur les rives tchadiennes du lac, ont pris des positions claires contre Boko Haram, faisant écho aux condamnations plus générales d’autres groupes fondamentalistes tchadiens. Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op. cit.Hide Footnote

Pourtant, dès le début des années 2000, des Kanouri et des Bornouan vivant à N’Djamena écoutaient sur cassettes audio les prêches du fondateur de Boko Haram, Mohamed Yusuf. Certains collaient même des autocollants à son effigie sur leurs voitures. Ses disciples tchadiens revenaient régulièrement prêcher dans la capitale.[fn]Entretiens de Crisis Group, chefs religieux, universitaires, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote Yusuf formulait une critique violente de l’Etat nigérian, incitant même parfois à la lutte armée.[fn]Elodie Apard, « Les mots de Boko Haram. Décryptages de discours de Mohammed Yusuf et d’Abubakar Shekau», Afrique contemporaine, no. 255 (2015).Hide Footnote Mais à N’Djamena, son auditoire cherchait aussi une proximité linguistique : « ça nous faisait surtout du bien d’écouter la parole de Dieu dans notre langue », note un chef religieux kanouri.[fn]Entretien de Crisis Group, chef religieux kanouri, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote Ainsi, la religion a ses greffons communautaires et linguistiques qui aident aussi à pénétrer le tissu social.

Le virage de Boko Haram vers la violence armée, qui entraine et se poursuit après la mort de Yusuf en 2009, a profondément modifié ces logiques d’adhésion. Beaucoup de Bornouan de N’Djamena ont jeté leurs cassettes par peur d’être arrêtés. « Aujourd’hui, quand on prononce le nom de Yusuf, les gens ont peur », confiait récemment un universitaire kanouri, avant d’ajouter : « quant à Shekau – devenu chef de Boko Haram –, personne ne l’a jamais écouté, c’est un sanguinaire abruti ». [fn]Ibid.Hide Footnote Après les attaques de Boko Haram en juin et juillet 2015 à N’Djamena, les fouilles et les arrestations de Kanouri, Haoussa et Bornouan se sont multipliées, créant un profond sentiment d’exclusion. Certains de ces individus sont toujours emprisonnés alors que d’autres viennent seulement d’être libérés.[fn]Bien que le climat de suspicion se soit depuis dissipé, les jeunes hommes se sentent frustrés et dénoncent un amalgame : « ce qui se passe au Nigéria ne nous regarde pas », confie l’un d’eux. En 2015, des chefs religieux ont entamé des campagnes de sensibilisation pour désamorcer ces tensions. Entretiens de Crisis Group, jeunes Kanouri, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote

Des témoignages, parfois indirects, évoquent un prosélytisme religieux, des sonneries de téléphones portables reprenant des prêches radicaux, et la vente de contenus vidéo sur les marchés des îles tchadiennes même avant 2014-2015.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs humanitaires et résidents du lac, Baga Sola, Bol, avril 2016.Hide Footnote Par ailleurs, le groupe compte depuis longtemps des Tchadiens dans ses rangs. Des Tchadiens sont suivis depuis plusieurs années par les services de renseignement des pays voisins et certains ont été emprisonnés dès 2011, notamment à la prison de Maroua.[fn]Rapport de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Plus récemment, en juin 2016, de nombreux combattants tchadiens auraient participé à l’offensive de Bosso au Niger.

B. D’un conflit vif sur le sol tchadien à une menace plus diffuse

Habitué aux rébellions à base ethnico-régionale, le Tchad fait face en 2015 à une menace sécuritaire nouvelle. Les premières attaques jihadistes sur son sol ont lieu quelques jours après l’intervention de l’armée tchadienne contre Boko Haram dans les pays voisins (voir chapitre suivant). Tout au long de l’année, le groupe mène de nombreux raids contre des villages sur les rives du lac, perpètre des attentats-sui­cides à N’Djamena en juin et juillet 2015 et à Baga Sola en octobre 2015, tuant en un an plusieurs centaines de civils. Sur les îles, de très nombreux villageois sont enlevés, comme à Litri et Kaoudjiram en septembre 2015. Une centaine de militaires sont tués lors d’embuscades ou de combats contre Boko Haram dans la région du Lac.[fn]Entretiens de Crisis Group, experts sécuritaires, N’Djamena, avril 2016.Hide Footnote

En 2016, la situation sécuritaire s’est très largement améliorée sur les rivages tchadiens du lac. Le pays a été moins touché par les activités de Boko Haram que ses voisins, ce qui s’explique sans doute en partie par une stratégie militaire d’endigue­ment et une emprise sociale plus tardive et moins forte du groupe. En effet, celui-ci n’y a jamais contrôlé de territoires, n’y a pas constitué de véritable base sociale et depuis les attentats de Guitté et Mittériné, début 2016, n’y a pas conduit d’actions spectaculaires.[fn]« Des attentats-suicides meurtriers attribués à Boko Haram ont frappé le Tchad et le Nigéria », France 24, 1er février 2016.Hide Footnote Le déploiement d’un dispositif militaire important du contingent tchadien de la force multinationale mixte (FMM) dans le lac près des frontières et de l’Armée nationale tchadienne (ANT) sur les rives a permis de fortement limiter l’expansion du conflit. Cependant, la fermeture de la frontière combinée à la mise en œuvre de l’état d’urgence ont aussi abouti à des restrictions sur le commerce, qui ont eu un impact important sur les populations (voir ci-dessous chapitre V.A.). En outre, les infiltrations sont fréquentes au Tchad et le groupe continue à faire des victimes.

Malgré cette amélioration, la menace Boko Haram n’est pas complètement maitrisée. Alors qu’en 2015 et début 2016, les attaques du côté tchadien touchaient davantage la cuvette Sud du lac, depuis mi-2016, elles se concentrent dans une zone reliant Kaiga Kindjiria, Bohoma et Tchoukoutalia dans la cuvette Nord et visent des civils et des militaires.[fn]Les dernières incursions armées ont été menées en janvier 2017 à Todoubia et à Djinjalla, non loin de Bohoma et de Tchoukoutalia causant plusieurs morts. Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire, septembre 2016.Hide Footnote Entre juillet et septembre 2016, elles ont même connu une légère recrudescence, conséquence notamment de l’opération Gama Aiki lancée par la FMM. Les coups de boutoir des armées de la région au Nigéria et au Niger ont entrainé le déplacement de groupes d’individus du côté tchadien. Ainsi, des personnes suspectées d’appartenir à Boko Haram et arrêtées dans la ville de Liwa en septembre 2016 ont dit avoir fui les bombardements de l’armée nigériane de l’autre côté de la frontière.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Alors qu’une suite à l’opération Gama Aiki, l’opération Rawan Kada (dance du crocodile) vient d’être lancée, on peut s’attendre à de nouvelles infiltrations de combattants et à une hausse des incidents dans les semaines à venir.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, février 2017.Hide Footnote

En 2016, les vols de bétail se sont aussi multipliés sur les rives du lac, notamment entre Liwa et Daboua. Plusieurs milliers de têtes de bétail ont été dérobées ces six derniers mois, dont une partie est peut-être écoulée dans les marchés nigérians et nigériens où les prix de vente sont plus élevés.[fn]Ibid.Hide Footnote Cela constitue un capital économique considérable. Pour lutter contre ces trafics, les autorités de Daboua auraient demandé à des commerçants tchadiens de contrôler et filtrer les arrivées de troupeaux depuis le Tchad sur les marchés frontaliers du Niger.[fn]Une initiative similaire a été lancée par les autorités nationales, cette fois, dans les marchés camerounais frontaliers de la RCA où étaient vendus de nombreux bœufs tchadiens dérobés par les milices anti-balaka.Hide Footnote Très rapidement attribués à Boko Haram, ces vols sont sans doute liés en partie à la criminalité ordinaire ou à des trajectoires confondant les deux.

La possibilité d’affrontements frontaux et conventionnels entre l’armée tchadienne et Boko Haram, comme le Niger et le Nigéria en ont connu, est aujourd’hui limitée. Néanmoins, les risques d’attentats kamikazes sur le lac et même à N’Djamena sont évidemment toujours pris au sérieux par les autorités. Ainsi, des rumeurs à propos d’attaques lors de la fête nationale et de l’investiture du président Déby le 8 août 2016 ont suscité de fortes craintes et un renforcement des dispositifs de sécurité. Enfin, si un certain nombre de cellules dormantes de Boko Haram ont été démantelées dans la capitale, des membres ou sympathisants de la secte ont pu « se mettre underground ».[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Crisis Group interview, military expert, N’Djamena, September 2016.Hide Footnote

Boko Haram conserve une capacité à mener des attaques de guérilla et des attentats.

Au lendemain de la grande offensive menée fin 2016 par les forces nigérianes dans la forêt de Sambisa, un des bastions traditionnels de Boko Haram,[fn]« Nigéria : Boko Haram délogé de Sambisa », BBC Afrique, 24 décembre 2016.Hide Footnote et alors qu’une nouvelle opération militaire conjointe vient d’être lancée par les pays de la région près du lac Tchad, le groupe jihadiste est sur le recul. Pourtant, ce dernier a jusqu’à présent su s’adapter à l’évolution de la réponse étatique en alternant combats asymétriques, attentats-suicides et attaques de plus grosse envergure comme en juin 2016 à Bosso, au Niger. Il est certes affaibli par une réponse régionale beaucoup plus cohérente mais l’expé­rience indique que Boko Haram, comme les autres mouvements jihadistes, a une forte capacité d’adaptation. Avec un réseau opérant sur un vaste territoire, il ne saurait être détruit par une ultime bataille militaire. A tout le moins, Boko Haram conserve une capacité à mener des attaques de guérilla et des attentats.

Les revers que le mouvement a subi en 2015 et 2016 ont fait éclater au grand jour des divisions internes latentes. Deux factions principales se sont formées, l’une menée par Abubakar Shekau, et l’autre rangée derrière Abu Musab al-Barnawi, le propre fils de Mohamed Yusuf, qui semble bénéficier d’un lien privilégié avec l’Etat islamique (EI). Ces deux factions se disputent, parfois les armes à la main, la fidélité et le contrôle des nœuds du réseau jihadiste. Il semble que dans la zone des trois frontières sur le lac et du côté du Tchad, al-Barnawi ait imposé son influence même si des groupes autonomisés opèrent aussi.[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, septembre 2016 et voir rapport Afrique de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Al-Barnawi bénéficierait de quelques ressources en provenance de l’EI, et il tente de transformer la manière de faire de Boko Haram. Depuis plusieurs mois, il temporise et limite les violences contre les civils ; ces derniers temps, il concentre ses attaques, de moins grande ampleur que par le passé, sur des cibles militaires, visant des convois des forces de sécurité et tentant d’acquérir des équipements et des armes.[fn]Certains groupes proches d’al-Barnawi se seraient récemment réorientés vers la forêt d’Alagarno dans l’état du Borno et non loin de la rivière Komadougou. Document sécuritaire consulté par Crisis Group, février 2016.Hide Footnote

Some groups close to al-Barnawi are reported to have recently switched their focus to the Alagarno forest in Borno state and the surroundings of the Komadougou river. Security document consulted by Crisis Group, February 2016.Hide Footnote

C. Redditions et retours sur les rives tchadiennes

Depuis 2016, les Etats de la région du lac Tchad reprennent le contrôle de certaines zones conquises par Boko Haram et on observe une augmentation des redditions. Au Tchad, entre janvier et mars 2016, quelques éléments du groupe s’étaient déjà rendus aux autorités, mais depuis fin juillet 2016, ces mouvements de redditions prennent de l’ampleur, atteignant plus d’un millier de personnes, dont une majorité de femmes et d’enfants.

Aujourd’hui, environ 300 hommes seraient toujours dans les sites d’internement aux alentours de Baga Sola et les femmes et enfants, majoritaires, ont été renvoyées sans incidents dans leurs communautés sous la supervision de leurs chefs de canton. Pour faciliter leur réinsertion, le gouverneur de la région du Lac a invité toutes les communautés à accueillir ces femmes. Plusieurs d’entre elles auraient déclaré que leurs maris étaient toujours sur la ligne de front.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Ces populations essentiellement tchadiennes se sont rendues depuis le Niger et le Nigéria dans les quatre postes de commandement avancés de la FMM tchadienne sur le lac dont Kaiga Ngouboua et Kaiga Kindjiria ainsi que Madai au Nigéria et seraient aujourd’hui en majorité rentrées dans le canton de Bol. « L’important, ici, c’est de récupérer la masse de ceux qui donnent des coups de main à Boko Haram ou qui ont été pris dans la spirale malgré eux », selon un expert militaire.[fn]Ibid.Hide Footnote

Pour expliquer de tels mouvements, plusieurs sources évoquent « une reprise de contrôle de certaines îles » par les forces armées de la région, qui aurait entrainé le recul de Boko Haram et permis à ces populations de fuir et de se rendre. D’autres suggèrent que cette pression militaire a eu un impact sur l’approvisionnement du groupe et l’a poussé à libérer des civils ou des aides devenus trop onéreux.[fn]Entretiens de Crisis Group, chercheurs, expert sécuritaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Quoiqu’il en soit, il convient de rester extrêmement prudent sur ces explications et sur les motifs de ces retours et de ces redditions. L’Unicef, la Délégation régionale de l’action sociale du lac et des ONG ont procédé à l’enregistrement de certains arrivants, ont mené des actions de sensibilisation et ont transféré certains enfants dans un centre d’orientation et de transit à Bol.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire, février 2017.Hide Footnote Cependant, dans le prochain chapitre, nous verrons que jusqu’à maintenant, les autorités tchadiennes peinent à définir une vraie stratégie pour la prise en charge de ces nouveaux arrivants et notamment des hommes.

IV. La réponse du gouvernement sur le lac

La présence de groupes armés islamistes comme Boko Haram est relativement nouvelle au Tchad, même si le Nord du pays a été un moment convoité par des membres du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC).[fn]Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op. cit.Hide Footnote Dans le rapport Tchad : entre ambitions et fragilités, Crisis Group décrivait à la fois la réponse de l’Etat à cette menace inédite (renforcement du dispositif sécuritaire, évolution des pratiques de renseignement, nouvel arsenal législatif et contrôle renforcé de l’espace religieux) et les risques associés à cette politique antiterroriste. Dans ce chapitre, Crisis Group tente d’analyser l’implication militaire assez tardive du Tchad dans la lutte contre Boko Haram, ses limites et l’utilisation de mécanismes de sécurité communautaire pour faire face à ce nouveau type de menaces.

A. Une posture initiale de neutralité

En 2010, le Tchad exprimait son inquiétude face à l’expansion des activités de Boko Haram sur son territoire.[fn]« Le Nigéria exporte au Tchad beaucoup de membres de la secte Boko Haram, fuyant la répression de l’armée ». Entretien téléphonique de Crisis Group, officier de la Direction de surveillance du territoire, janvier 2011. Au début des années 2000, des prédicateurs islamistes venus du Borno, accompagnés d’un imam italien, avaient déjà suscité la méfiance des autorités tchadiennes ; ils avaient finalement été arrêtés au Tchad et extradés. Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Dja­me­na, septembre 2016.Hide Footnote Pourtant, jusqu’au début de 2015, plus préoccupé par d’autres menaces et par les conséquences du chaos libyen, le pays est resté en retrait militairement.[fn]Les premières actions d’Idriss Déby après son investiture pour un cinquième mandat en août 2016 – séjour dans le Tibesti à la frontière libyenne, réception du Général libyen Haftar et expulsion d’employés de l’ambassade libyenne – montrent que le dossier libyen est encore en haut de la liste de ses priorités. Pour en savoir plus sur le Général Haftar, lire le rapport Moyen-Orient de Crisis Group N°170, The Libyan Political Agreement: Time for a Reset, 4 novembre 2016.Hide Footnote

Même s’ils faisaient partie de la force régionale de la CBLT en 2012 lorsque le conflit prenait de l’ampleur au Nigéria, les soldats tchadiens, peu nombreux dans la zone du lac, n’étaient pas impliqués.[fn]A Yaoundé en avril 2014, les ministres de la Défense et les chefs d’état-major de la région ont décidé de mettre en place une force mixte multinationale sur le lac.Hide Footnote Absent du volet militaire, Déby a en revanche été sollicité par le président nigérian Goodluck Jonathan pour jouer les bons offices et organiser à N’Djamena, en octobre 2014, une rencontre entre des responsables nigérians et des représentants de Boko Haram.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Tout le monde en attend la libération des filles de Chibok (Chibok girls), y compris les autorités nigérianes qui l’annoncent prématurément.[fn]« Accord entre Boko Haram et le Nigéria », BBC, 17 octobre 2014.Hide Footnote Finalement, des otages chinois sont libérés dans le Nord du Cameroun, mais il n’est pas sûr qu’il s’agisse du résultat de la médiation tchadienne. La négociation est rendue publique par les médias entrainant de facto la rupture de ce canal de communication. Shekau déclare alors que ceux qui ont négocié au nom de Boko Haram ne sont pas légitimes. Déby en gardera un souvenir amer et déclarera par la suite dans la presse : « J’avais déconseillé au président Goodluck d’ouvrir des négociations avec un groupe terroriste ».[fn]« Tchad – Idriss Déby : “Il faut mettre en place la force multinationale” », Le Point, 26 mars 2015. Pourtant, des chercheurs indiquent aussi qu’un an plus tard, Déby a présenté Mahamat Daoud, perçu alors comme chef d’une faction de Boko Haram, rival de Shekau et prêt à négocier, au nouveau président nigérian Buhari. Il ne serait pas mentionné dans la « Shura » (conseil exécutif) de Boko Haram. « A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote

L’échec de ces négociations et la position initialement attentiste du Tchad à l’égard de Boko Haram ont suscité la méfiance et des accusations de complaisance de hauts gradés militaires et de responsables politiques nigérians. La construction, au centre de N’Djamena, de la maison de l’ancien gouverneur du Borno, Ali Modu Sheriff, et ses relations avec l’ancien ministre des Transports et certains dignitaires tchadiens, mal vues des pays voisins, ont nourri cette méfiance. Sheriff, gênant pour le pouvoir, sera finalement expulsé du Tchad en 2015.[fn]Pour plus d’informations sur Sheriff et ses relations avec Boko Haram, lire le rapport Afrique de Crisis Group N°216, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, 3 avril 2014. Entretien de Crisis Group, ancien conseiller à la Présidence tchadienne, septembre 2016.Hide Footnote

For more information on Sheriff and his relations with Boko Haram, see Crisis Group Report, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, op. cit. Crisis Group interview, former adviser at the Chadian presidency, September 2016.Hide Footnote

B. Une implication progressive et un appareil militaire sollicité par les voisins

En janvier 2015, une semaine après l’appel du président camerounais Paul Biya à la « solidarité internationale », un nombre important de troupes tchadiennes entrent au Cameroun, alors que d’autres passent au Niger, marquant un tournant décisif dans le positionnement du Tchad vis-à-vis de Boko Haram. Ces interventions, qui ont fortement modifié les rapports de forces dans les pays voisins, ont certainement levé les doutes des Nigérians.

Ce tournant décisif dans la posture tchadienne s’explique par plusieurs facteurs. Sur le plan sécuritaire, la prise par Boko Haram de Baga Kawa, localité nigériane frontalière, en octobre 2014, sert d’électrochoc et alerte sur la proximité du danger. Surtout, l’activité du groupe perturbe fortement les échanges économiques du pays avec le Nigéria et le Cameroun et alimente une inquiétude structurelle du Tchad : voir ses routes d’accès à la mer coupées, et donc sa capacité à exporter mais surtout à importer produits alimentaires et manufacturés.[fn]Saïbou Issa, Ethnicité, frontières et stabilité aux confins du Cameroun, du Nigéria et du Tchad (Paris, 2012).Hide Footnote Enfin, une telle intervention permet de consolider ses alliances avec les Occidentaux et d’arrimer des financements internationaux. Dans un contexte de crise économique majeure, le Tchad joue une nouvelle fois la carte de la diplomatie militaire.[fn]Le Tchad a atteint le point d’achèvement de l’Initiative des pays pauvres très endettés (PPTE) en 2015 à la suite d’une décision bien plus politique qu’économique des institutions de Bretton Woods. Le pays a également bénéficié d’annulations de dettes et d’aides budgétaires par ses principaux bailleurs multilatéraux et récemment la France. En outre, des financements saoudiens importants ont été octroyés à la suite de l’intervention du Tchad dans la coalition saoudienne au Yémen. Entretien de Crisis Group, diplomate, N’Djamena, mai 2016.Hide Footnote

Basés à Fotokol, Maltam et à Mora à l’Extrême-Nord du Cameroun, les soldats tchadiens mènent à Gambaru, fin janvier 2015, une première offensive en territoire nigérian. Alors que les pays voisins ne font que contenir Boko Haram à leurs frontières, le Tchad est alors le seul à avoir un droit de poursuite au Nigéria. Quelques jours plus tard, d’autres troupes tchadiennes prennent la direction de Bosso, au Niger. Elles y affrontent Boko Haram avant de passer en territoire nigérian, cette fois avec les forces nigériennes, pour une opération « de ratissage » dans le Nord du Borno.

L’incapacité de l’armée nigériane à contrôler les zones « libérées », notamment les villes de Damasak et Malam Fatori, et l’absence d’actions militaires communes et de coopération en matière de renseignements suscitent alors des frustrations et des critiques acerbes des autorités tchadiennes vis-à-vis de leur voisin et du président Goodluck Jonathan. L’élection de Muhammadu Buhari à la présidence du Nigéria en mai 2015 change la donne politique et, par extension, la coopération militaire entre les deux pays. Selon des diplomates tchadiens, les deux présidents s’entendent bien mieux et le partage de renseignements est plus facile.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate tchadien, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Depuis qu’ils ont quitté le Niger et le Cameroun en novembre 2015, les Tchadiens ont à plusieurs reprises proposé leurs services aux pays voisins. Sollicité par le président nigérien Mahamadou Issoufou après l’attaque de Boko Haram à Bosso le 3 juin 2016, Déby accepte d’envoyer des soldats au Niger et l’opération Gama Aiki est lancée mi-juin. Comme un an plus tôt, les premières troupes tchadiennes arrivent à Bosso et mènent des offensives conjointes avec l’armée nigérienne sur les berges de la rivière Komadougou.[fn]Entretien de Crisis Group, expert militaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Bien que parfois critiquées par les populations, certains militaires et parlementaires des pays voisins, les interventions du Tchad contre Boko Haram ont renforcé son statut de gendarme de la région. Le déplacement en 2015 du siège de la FMM à N’Djamena, où se trouve aussi le poste de commandement de l’opération française Barkhane, conforte le Tchad dans son rôle de plateforme stratégique militaire.[fn]Lancée le 1er août 2014 pour relayer l’opération Serval contre les groupes armés terroristes au Mali, la force militaire française Barkhane a pour objectif de poursuivre cette lutte dans un cadre plus régional et d’en favoriser l’appropriation par les pays du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) sur l’ensemble de la bande sahélo-saharienne.Hide Footnote La mutualisation des moyens et une menace commune permettent un rapprochement diplomatique avec les capitales voisines. Si Niamey était déjà considéré comme un allié, Biya goûtait assez peu les aventures tchadiennes en RCA et les relations entre Goodluck Jonathan et Déby étaient notoirement difficiles. L’épisode Boko Haram a changé la donne et amélioré la perception du Tchad et de son président dans la région.

Plus largement, l’interventionnisme militaire du Tchad s’est doublé de gains diplomatiques importants. L’élection, fin janvier 2017, de Moussa Faki à la tête de la Commission de l’Union africaine, n’est que la dernière illustration d’une course à la domination régionale qui, ces dernières années, a vu le Tchad obtenir des positions stratégiques dans de nombreuses instances régionales et internationales.[fn]Rapport de Crisis Group, Tchad : entre ambitions et fragilités, op. cit.Hide Footnote

Crisis Group Report, Chad: Between Ambition and Fragility, op. cit.Hide Footnote

C. Nouvelle menace, ancienne stratégie : mécanismes de sécurité communautaire

Idriss Déby s’appuie depuis longtemps sur les autorités traditionnelles pour prévenir les troubles là où les garnisons militaires sont faibles. En l’occurrence, les militaires sont très présents dans la région du Lac depuis 2015 mais le milieu lacustre et la nature de la menace terroriste, inconnue au Tchad auparavant, réduisent l’efficacité du dispositif. Conscientes de cette réalité, les autorités, président de la République en tête, ont demandé aux chefs traditionnels et à la population de s’investir pour assurer la sécurité. Pratiquant une politique duale à l’égard des autorités traditionnelles du lac, faite de pression et d’incitation, N’Djamena a appelé à « la vigilance » et à la collaboration avec l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants de la région du lac, lac Tchad, avril 2016 ; homme politique tchadien, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Lors du voyage du président à Baga Sola en octobre 2015, les autorités nationales et locales ont également encouragé la création de comités de vigilance dans chaque village. Cette stratégie a permis de collecter des informations et d’éviter des attentats mais elle présente aussi des risques.

1. Des chefs traditionnels entre le marteau et l’enclume

En 2015, les autorités traditionnelles ont été prises en étau entre les menaces répétées des dirigeants de Boko Haram et les pressions des autorités administratives et forces de sécurité tchadiennes, même si ces dernières se sont fortement atténuées depuis. Ainsi, en février 2015, le chef de canton de Ngouboua a été pris pour cible et tué lors de l’attaque de la ville par Boko Haram.[fn]Boko Haram aurait cherché le chef de canton de Ngouboua jusque dans la gendarmerie avant de le tuer. Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote D’autres, comme le chef de canton de Bol, ont été menacés de mort au téléphone à plusieurs reprises, leurs interlocuteurs les accusant de « coopérer avec les autorités ».[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités locales du lac, lac Tchad, avril 2016.Hide Footnote

Quant aux rapports entre les autorités traditionnelles du lac et N’Djamena, ils ont souvent été teintés de suspicion.[fn]Déjà en 1991, plusieurs chefs traditionnels du Kanem et du lac avaient été accusés de payer l’im­pôt au MDD et arrêtés. Ces arrestations et la crainte d’une répression féroce avaient poussé les notables de la région, sous la houlette du sultan du Kanem, à faire allégeance au pouvoir.Hide Footnote Après les attentats de début 2015, il a été reproché aux premières de ne pas avoir contrôlé leurs communautés par incompétence ou complicité. Ainsi, les autorités militaires et l’ancien gouverneur du Lac ont mis sous pression le chef de canton de Bol, qui aurait recueilli une jeune fille enceinte soupçonnée d’avoir fait partie de Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, notables locaux, lac Tchad, avril et octobre 2016.Hide Footnote Récemment, celui-ci a même été démis de ses fonctions avant d’être réhabilité.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, chercheur tchadien, février 2017.Hide Footnote

Pour éviter d’être suspectés par les militaires, certains chefs traditionnels et religieux du lac ont même proposé aux autorités administratives locales de jurer sur le Coran leur absence de liens avec le groupe.[fn]Ibid.Hide Footnote Enfin, dans une région très militarisée, les chefs traditionnels, qui supervisent habituellement les campagnes de pêche et les questions foncières, ont à certains endroits cédé la place aux militaires. Ces derniers attribuent, avec parcimonie, les espaces utiles sur le lac. Le déploiement de colonels zaghawa (ethnie du président) en qualité de sous-préfets à Ngouboua et de Tchoukoutalia pourrait compliquer la cohabitation.[fn]De nombreux membres de l’ethnie zaghawa, parfois même du sous-groupe bideyat de Déby, les Bilia, se situent en haut de la hiérarchie militaire. Le métier des armes au Tchad, op. cit.Hide Footnote

Au cours de l’année 2016, les relations entre chefs traditionnels et autorités administratives se sont nettement améliorées. L’organisation d’un forum en novembre 2015, à l’initiative du chef de l’Etat, regroupant autorités traditionnelles, politiques et religieuses devait permettre de clarifier les rôles de chacun. Les chefs traditionnels deviennent de facto des informateurs de l’Etat, une position souvent inconfortable mais qu’ils se disent prêts à assumer.[fn]Entretien de Crisis Group, autorité traditionnelle, région du lac Tchad, octobre 2016.Hide Footnote En parallèle, l’arrivée fin 2015 d’un nouveau gouverneur (Liwa) non militaire et originaire de la région a rétabli une certaine confiance. Depuis, les chefs de cantons ont même été étroitement associés au processus de retour dans les communautés des femmes et enfants qui se sont rendus.

2. La création de comités de vigilance

Les autorités ont également encouragé la création de comités de vigilance. Dans de nombreux villages de la zone, ils pratiquent des fouilles à l’entrée des marchés, des mosquées, ou lors de distributions d’aide, et informent les autorités sur la présence de personnes suspectes. Des femmes participent aux fouilles d’autres femmes.[fn]Observations de Crisis Group, marchés dans les villages d’Andja, Lia 1 et 2, avril 2016.Hide Footnote Composés de volontaires souvent uniquement armés de fouets, de sagaies et de couteaux, ils ont plusieurs fois permis d’identifier des membres présumés de Boko Haram préparant des attentats, comme en janvier 2016 à Koulkilmé ou fin 2016 à Kaiga Kindjiria.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres des comités de vigilance, lac Tchad, avril 2016 ; acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Ils auraient également arrêté et désarmé des membres présumés du groupe dans les villages de Tchoukoudoum et Koroum en décembre 2015.[fn]Ibid.Hide Footnote

Contrairement à leurs homologues nigérians, ils ne mènent pas de patrouilles conjointes avec les forces de sécurité, ne reçoivent pas de véhicules, sont peu rémunérés et peu associés aux délibérations collectives et à la prise de décision au niveau local. Les membres de ces comités sont valorisés socialement à travers des cérémonies lors de l’arrestation de suspects, mais aussi dans des reportages des médias tchadiens. Ils reçoivent des émoluments variables en fonction des lieux, grâce à une collecte auprès des habitants et commerçants les jours de marché ou par les autorités locales. La prise de conscience de leur rôle dans le système de maillage de l’in­for­mation a parfois entrainé des revendications. Certains ont ainsi entamé une « grève », comme en 2016 à Bol, pour être payés davantage.[fn]Ibid.Hide Footnote

Cette approche communautaire de la sécurité et de la vigilance est très largement acceptée par les populations du lac Tchad mais présente des risques à long terme, notamment de milicianisation des tensions communautaires comme ce fut le cas par le passé au Nigéria et au Niger, ou de criminalisation comme observé à plusieurs reprises dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Sur les rives tchadiennes, les autorités militaires ont rapporté quelques cas de dénonciations abusives par des membres de ces comités en 2015.[fn]Au Niger, ces comités ethniquement homogènes côtoient parfois ou se confondent avec des milices tribales. Au Cameroun, certains érigent des barrières à l’entrée des villages pour lever des taxes et sont parfois suspectés de faciliter le recel de bœufs. Rapports de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit ; N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 février 2017.Hide Footnote

In Niger, these ethnically homogenous groups sometimes sit alongside or even overlap with tribal militias. In Cameroon, some set up barriers at the entrance to villages to impose levies and are sometimes suspected of facilitating the theft of stolen cattle. Crisis Group Reports, Cameroon: Confronting Boko Haram, op. cit.; N°244, Watchmen of Lake Chad: Vigilante Groups Fighting Boko Haram, 23 February 2017.Hide Footnote

D. Les faiblesses stratégiques de l’intervention tchadienne

Au vu du nombre moins élevé de victimes du côté tchadien du lac, la stratégie d’en­digue­ment semble porter ses fruits. Pourtant, ces opérations mettent aussi en relief des faiblesses et de nombreux abus. En 2015, elles ont engendré des pertes importantes au sein de l’armée, et représentent un coût considérable dans un contexte économique très dégradé. Récemment, le non-versement des primes aux soldats présents dans la zone aurait même entrainé quelques défections.[fn]Entretien de Crisis Group, chercheur, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Par ailleurs, les opérations contre-insurrectionnelles des armées de la région, y compris tchadienne dans les pays voisins, ont affaibli Boko Haram mais ont parfois été accompagnées d’exécutions extrajudiciaires et de dommages collatéraux qui ont certainement poussé des civils à rejoindre le groupe pour se venger ou se protéger.[fn]« A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote

Par ailleurs, la stratégie initiale qui consistait à vider les îles du lac pour traquer les combattants a atteint ses limites car elle affecte non seulement les moyens de production mais déstructure aussi les sociétés en menaçant leur mode de vie basé sur les activités lacustres. Ces opérations dites « de déguerpissement », également menées dans les autres pays riverains comme près de la rivière Komadougou au Niger, comportent des risques.[fn]« Le Niger et ses alliés face à Boko Haram », Le Monde Afrique (lemonde.fr/afrique), 16 juin 2016.Hide Footnote En 2015 et 2016, de multiples arrestations de pêcheurs et d’éleveurs circulant dans les zones dites interdites au Tchad ont créé la confusion.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Comme l’atteste la surveillance aérienne, de nombreux civils continuent de fréquenter les îles pour s’occuper de leur bétail et de leurs cultures.[fn]Entretien de Crisis Group, militaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Alors qu’une nouvelle opération vient d’être lancée, elle doit être pensée pour éviter de faire des victimes civiles.

L’autre faiblesse stratégique réside dans la difficulté du Tchad à combiner des approches militaires et civiles et à remettre en place une administration civile. Dans la région du Lac, la division du travail est problématique. Alors que plusieurs milliers de militaires y sont déployés, l’implication des autorités civiles demeure limitée. L’opacité de l’armée sur ses mouvements et sur l’identification des menaces réelles liées à Boko Haram handicape les actions humanitaires. Tandis que le lac s’est transformé en zone militarisée et que les contraintes de l’état d’urgence, bien que non prorogé mais de facto en vigueur, continuent à affecter les mouvements des habitants et les modes de production, il sera difficile pour l’Etat de nouer un réel pacte de confiance avec les populations locales, seul à même d’éliminer complètement la menace que constitue Boko Haram sur le long terme.

Face aux dynamiques de redditions et de retours décrites auparavant, les autorités tchadiennes ne sont pas préparées et peinent à déterminer le statut des hommes internés (aides, combattants, prisonniers ou simples civils), ce qui ne permet pas une prise en charge adaptée et la définition de réels programmes de réintégration. Le 17 février 2017, le ministre tchadien de la Sécurité publique et de l’immigration, Ahmat Mahamat Bachir, a rencontré le commissaire à la paix et à la sécurité de l’Union africaine afin d’élaborer une stratégie pour gérer ces retours.[fn]« Communiqué conjoint du Ministre de la Sécurité Publique et de l’Immigration du Tchad et du Commissaire à la Paix et à la Sécurité de L’Union Africaine sur la gestion des repentis de Boko Haram », 17 février 2017.Hide Footnote Mais jusqu’à présent, les autorités semblent dépassées et l’absence d’une politique claire sur les conditions de réhabilitation, de réintégration ou de jugement des anciens membres ou aides de Boko Haram constitue sans doute un obstacle à des mouvements de reddition encore plus massifs.[fn]Certains notables locaux doutent de la capacité des militaires tchadiens à traiter ces problèmes : « nos forces militaires savent combattre mais ne savent pas faire ça ». Entretiens de Crisis Group, autorités locales, lac Tchad, octobre 2016.Hide Footnote

Enfin, plus largement, la menace la plus importante pour la stabilité du Tchad sur le long terme n’est pas Boko Haram, bien qu’il faille combattre ce groupe avec détermination, mais une crise politique nationale qui créerait un terreau fertile pour l’émergence de toutes sortes d’acteurs violents, notamment dans les régions où l’Etat est quasiment absent. Dans l’immédiat, l’impact de Boko Haram se répercute essentiellement sur les populations de la région du Lac.

V. L’impact de la crise sur les populations

L’extension du phénomène Boko Haram sur le lac et les rives tchadiennes comporte toujours des risques sécuritaires et présente un potentiel de déstabilisation d’une région cosmopolite au sein de laquelle les mécanismes de cohabitation demeurent fragiles. En plus des mouvements saisonniers, les arrivées successives de civils déplacés, réfugiés ou rapatriés sur les berges du lac depuis janvier 2015 ont parfois affecté la cohésion sociale. En janvier 2017, les agences humanitaires signalent la présence de 100 765 déplacés dans la région, auxquels s’ajoutent près de 21 000 déplacés non encore enregistrés et près de 7 000 réfugiés, surtout nigérians.[fn]« Bulletin humanitaire Tchad N°01 », Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), janvier 2017 et « Tchad : impact de la crise nigériane dans la région du Lac », Rapport de situation N°18, OCHA, 10 octobre 2016. Certains déplacés originaires du lac auraient même quitté la région pour se rendre à Foyo, au Kanem.Hide Footnote Pour la plupart, ils ont fui les exactions de Boko Haram ou ont quitté les îles sous la pression des armées de la région.

Si des mécanismes de solidarité intra et intercommunautaires ont amorti ces chocs, ces stabilisateurs sont fragiles et les capacités d’absorption des communautés-hôtes limitées. La plupart des déplacés, surtout les Buduma, sont accueillis sur des sites spontanés, seule une minorité ayant trouvé refuge dans les « villages-hôtes ».[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Dans un contexte économique dégradé et alors que la région est devenue une zone militarisée, la résilience des populations est mise à dure épreuve.

A. L’économie du lac affectée

Comme au Niger, où les mesures de restriction et d’interdiction ont été encore plus draconiennes, le commerce sur les îles et rives tchadiennes du lac a été très lourdement affecté par l’activité de Boko Haram et l’état d’urgence, plusieurs fois renouvelé, est toujours officieusement en vigueur bien que non prorogé depuis octobre 2016.[fn]Les autorités du Lac ont appelé les députés à voter pour le prolongement de l’état d’urgence. Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire au Tchad, février 2017. Voir le rapport de Crisis Group, Le Niger face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Si les règles concernant la circulation des motos ou encore la pêche ont été récemment assouplies, les mouvements restent contraints, les couvre-feux sont maintenus et les activités économiques tournent au ralenti.

La frontière avec le Nigéria, principal débouché commercial, demeure fermée même si quelques échanges, notamment de bétail, semblent avoir repris officieusement.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, acteur humanitaire au Tchad, novembre 2016.Hide Footnote On assiste parfois à des phénomènes de concentration du bétail, ce qui cause des épidémies et des pertes importantes pour les éleveurs. Certains adoptent des itinéraires de contournement, passant par le Niger pour vendre leurs bêtes dans les marchés transfrontaliers nigériens où les prix sont plus élevés. L’agriculture et la pêche sont aussi affectées en dépit d’une saison agricole bien meilleure qu’en 2015 et qui s’est traduite par une légère amélioration des indicateurs de sécurité alimentaire au Tchad, en particulier dans la zone du lac.[fn]Par ailleurs, la monnaie nigériane est en chute libre depuis le début de la crise.Hide Footnote

La fragilisation de l’économie a certainement des conséquences sur la situation financière de Boko Haram, mais elle rend aussi les populations des îles, des berges et plus largement du bassin du lac Tchad plus vulnérables. Beaucoup de déplacés dépendent aujourd’hui de l’aide alimentaire et veulent reprendre leurs activités.[fn]Entretiens de Crisis Group, déplacés, lac Tchad, avril 2016.Hide Footnote A cette nouvelle pression démographique et à l’insécurité économique se greffent des rivalités anciennes et des revendications d’autochtonie.[fn]« Etude sur le contexte social », op. cit.Hide Footnote Le plus souvent, ces dernières ne posent pas de problème ; elles concernent des Buduma ou Kouri qui installent leurs camps dans la cuvette Nord, parfois loin des villages ou des services publics et déclarent : « nos ancêtres et nos parents vivaient ici ».[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Mais dans les endroits plus peuplés, la gestion du foncier est plus compliquée, et dans le sillage des attaques de Boko Haram, des incidents ont parfois opposé des communautés, notamment sur l’accès aux ressources.

L’attaque de Koulfoua, qui a fait de nombreuses victimes en décembre 2015 et qui résultait de tensions entre Kanembou et Buduma autour d’un point d’eau en est une des illustrations. Des agressions, par des habitants des rives du lac, de femmes buduma déplacées allant chercher du bois dans la périphérie de Baga Sola, ont été maintes fois rapportées.[fn]« Etude sur le contexte social », op. cit. Entretiens de Crisis Group, autorités locales du lac, région du Lac, octobre 2016.Hide Footnote L’accès aux polders n’a pas donné lieu à des affrontements directs mais a suscité des frustrations parmi certaines populations qui estiment en être exclues.[fn]Entretien de Crisis Group, agent de la Sodelac, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Enfin, des conflits entre chefs traditionnels ont provoqué l’éclatement de certains sites de déplacés.[fn]« Bulletin humanitaire Tchad N°01 », op. cit.Hide Footnote Si depuis début 2016, la diminution des attaques de Boko Haram au Tchad s’est accompagnée d’une forte réduction des tensions intercommunautaires, celles-ci demeurent palpables.

B. Risques de tensions communautaires et de stigmatisations

Boko Haram a certainement tenté de manipuler les tensions communautaires et identitaires pour mobiliser. Celles-ci ne sont pas nouvelles dans la zone et ont des causes multiples. Elles découlent en premier lieu de la compétition pour l’accès aux ressources d’un lac devenu très attractif. Les variations incessantes des niveaux de crue ont entrainé d’importants mouvements de populations et des disputes entre groupes d’intérêt et communautés pour la conquête de fronts pionniers sans cesse renouvelés. Avant la crise, ces tensions étaient interethniques mais aussi intra-ethniques. Ainsi, les différents clans buduma – les Guriya à Bol, les May Bulwa aux alentours de Kriska, les Majigojiya ou encore les Bujiya au Niger – se livraient aussi à des luttes intestines.[fn]« Boko Haram et le lac Tchad. Extension ou sanctuarisation ? », op. cit.Hide Footnote La présence de Boko Haram a certainement participé à ethniciser ces tensions avec l’apparition d’amalgames ethniques.

La présence de Boko Haram a certainement participé à ethniciser ces tensions avec l’apparition d’amalgames ethniques.

Le contrôle des activités commerciales a également fait l’objet d’âpres rivalités. A l’ouest du lac, Arabes et Haoussa se sont longtemps disputé le commerce du bétail. Sur le lac, les zones de pêche, le transport en pirogues et en hors-bords, la propriété des terres exondées ont aussi souvent suscité des tensions.[fn]Un certain Abdel Aziz aurait tenté de manipuler les tensions entre Buduma et Haoussa afin de recruter parmi les Buduma du lac en 2014-2015. « A Sectarian Jihad in Nigeria », op. cit.Hide Footnote Sur les berges tchadiennes, les rivalités qui ont opposé au milieu du vingtième siècle Kanembou et Buduma, par exemple sur le statut de Bol, ont laissé des traces dans la mémoire collective. Au fil du temps, des rapports de force sociaux se sont dessinés, les Kanembou ont occupé une partie des villes de la cuvette Sud, maitrisant le foncier et le commerce avec un quasi-monopole sur certains produits vendus dans les marchés des environs : cabris, nattes, fagots, etc.

Plus récemment, les différents clans buduma, qui avec les Kouri revendiquent la propriété de nombreuses îles et imposent des taxes aux autres pêcheurs et éleveurs, ont fait part de leurs craintes de se voir disputer les îles notamment par les éleveurs peul et arabes au Niger et au Tchad. Ils se seraient ainsi organisés pour résister et contenir sur le lac les mouvements des grands transhumants : « ils bloquaient les Arabes pour ne pas qu’ils descendent », selon un chercheur.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, Paris, juillet 2016.Hide Footnote Cette compétition foncière n’est certainement pas étrangère aux incidents répétés, au cours des six derniers mois, entre ces communautés d’éleveurs au Niger, notamment dans la zone des trois frontières. Cette réalité a conduit à des messages parfois simplistes : « les Buduma se seraient alliés à Boko Haram dans le but de conserver le contrôle sur le lac ».[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants du lac, lac Tchad, mai 2016.Hide Footnote

Comme souvent dans un contexte de terrorisme, les coupables désignés portent le nom d’une communauté. Au Nigéria et au Cameroun, ce sont les Kanouri, au Tchad et au Niger, les Buduma ont à un moment servi de boucs émissaires. « Ce sont eux les Boko Haram », disait en 2015 à leur propos un réfugié dans le camp de Baga Sola.[fn]Entretiens de Crisis Group, réfugiés, Baga Sola, septembre 2015Hide Footnote A la suite de l’attaque du marché de Baga Sola en octobre 2015, dont l’une des kamikazes était la fille d’un notable connu, des femmes buduma ont été battues et pour certaines exclues du marché. D’autres se seraient vu refuser l’accès aux centres de santé. Des représentations collectives et des préjugés qui se sont développés au fil du temps ont nourri cette forte méfiance communautaire. Ainsi, la rhétorique des Buduma « naïfs et prêts à épouser n’importe quelle cause par opportunisme » est répandue aux abords du lac.[fn]Entretien de Crisis Group, habitants de Bol et Baga Sola, septembre 2015.Hide Footnote

Les autorités ont certainement participé à ces stigmatisations en 2015, avant de prendre plusieurs mesures pour rectifier le tir. Le remplacement de l’ancien gouverneur par Adoum Forteye, originaire de la région, a permis de recréer du lien avec les populations. La volonté d’intégrer des Buduma dans l’armée, qui s’est traduite par un appel à candidatures en juillet 2016, et la demande de Déby de préparer un programme d’insertion de jeunes de la région dans la fonction publique vont dans le bon sens, même si pour l’instant ce dernier projet ne se concrétise pas.[fn]D’après plusieurs sources, 300 individus originaires du lac auraient été recrutés et formés à Moussoro. Entretiens de Crisis Group, chercheur, député, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote Début 2017, ces tensions semblent bien moins fortes, sans doute en raison de l’amélioration de la situation sécuritaire sur les rives tchadiennes. Il y a en effet une forte corrélation entre le nombre d’attaques perpétrées par Boko Haram et la stigmatisation communautaire. Ainsi, tout nouvel attentat dans la capitale ou sur les rives du lac pourrait agir comme un déclencheur ou un accélérateur de crise en générant de nouveaux cycles de représailles intercommunautaires.

VI. Préparer la phase de stabilisation et renouer avec le développement

A. De l’urgence au développement : miser sur la connaissance pour des politiques adaptées

Le Nord-Est du Nigéria est le théâtre d’un désastre humanitaire quasi sans précédent dans la région, devenant une des premières urgences mondiales pour l’ONU.[fn]« Boko Haram blamed in looming humanitarian crisis in Nigeria’s northeast », CNN, 26 juillet 2016.Hide Footnote La situation diffère du côté tchadien du lac, où l’impact de Boko Haram a été moindre que dans les autres pays frontaliers. Après un début de réponse très difficile en 2015, la couverture humanitaire est aujourd’hui meilleure, bien qu’insuffisante. Les niveaux de vulnérabilité des populations-hôtes et déplacées sont importants et les risques sécuritaires compliquent l’accès des ONG à des zones comme Tchoukoutalia et Kaiga Kindjiria.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur humanitaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote L’aide humanitaire a même parfois été acheminée par les services étatiques.[fn]Idem.Hide Footnote

Une réflexion est actuellement en cours, au Tchad, sur les moyens d’articuler cette réponse d’urgence et des projets de développement autour du lac pour favoriser la résilience des populations sur le long terme. De nombreux bailleurs comme la Banque mondiale, l’Union européenne à travers son Fonds fiduciaire, ainsi que son instrument de stabilité et le service de la Commission européenne à l’aide humanitaire (ECHO), ou encore l’Agence française de développement et la Banque africaine de développement, ont déjà défini ou fait part de leur intention d’investir dans de tels projets. Les calendriers de mise en œuvre diffèrent et les projets qui mobilisent le plus de fonds débuteront sûrement en 2018 ou 2019.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs du développement, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Affecter des sommes importantes au développement du lac, bien que nécessaire, n’est pas sans risque et impose d’évaluer en amont l’impact de chaque dollar dépensé pour éviter de renforcer certains facteurs de crise (do no harm policy). Dans cette région très particulière, marquée par une croissance démographique importante et les fluctuations incessantes du lac, seule la mobilité des acteurs a en effet permis de maintenir un équilibre entre les communautés.[fn]Entretien de Crisis Group, acteur du développement, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote

Aujourd’hui, la mobilité est compromise et les modes traditionnels de règlement des conflits, la gestion du foncier ou encore l’organisation des campagnes de pêche ou de la transhumance sont perturbés par un déploiement militaire important et par la présence de Boko Haram. Les acteurs du développement devraient financer une étude socio-anthropologique pour comprendre ces logiques de mobilité, les phénomènes de concentration à l’œuvre, la structure des ménages et surtout définir des priorités avec les populations locales pour faciliter leur appropriation.

La question du dimensionnement des projets devrait également être abordée. Certains chercheurs proposent par exemple de privilégier de nombreux aménagements de taille réduite pour éviter de recréer des compétitions féroces entre communautés.[fn]« Etude sur le contexte social », op. cit.Hide Footnote Enfin, si ces projets sont indispensables, la relation entre sous-développement et radicalisation n’est pas toujours évidente et il faut donner aux projets de développement des objectifs bien plus larges que la « déradicalisation » ou la « prévention de la violence extrémiste », pour éviter un amalgame aux yeux des populations entre actions de développement et mesures sécuritaires.[fn]Voir le rapport spécial de Crisis Group, Exploiting Disorder: al-Qaeda and the Islamic State, 14 mars 2016 ; et le briefing de Crisis Group, Boko Haram sur la défensive ?, op. cit.Hide Footnote

Pour réussir cette transition de l’urgence au développement, il est essentiel que l’Etat se saisisse davantage de la question de l’avenir du lac. Les 3 milliards de francs CFA d’investissements publics dans la zone promis par le président Déby début 2016 sont irréalistes et jusqu’ici, le lac sert plutôt de vitrine pour attirer des fonds internationaux. N’Djamena communique peu sur « son projet pour le lac » : va-t-il rester une zone militarisée ? L’Etat préconise-t-il un retour programmé des déplacés sur les îles ou plutôt leur installation sur les rives ? Les autorités nationales devraient proposer des options claires sur le devenir du lac, multiplier les visites sur place et soumettre, en collaboration avec les bailleurs et en consultation avec les populations locales et leurs représentants, un plan déclinant des scénarios dans le temps (à un an et à cinq ans, par exemple).

Enfin, le risque de polarisation financière sur le lac au détriment d’autres régions ne doit pas être négligé. Le Tchad est un pays très pauvre aux multiples situations de précarité. C’est aussi, au moins jusqu’en 2015, le septième pays d’accueil de réfugiés dans le monde.[fn]« L’ONU exhorte la communauté internationale à renforcer son soutien envers le Tchad », Centre d’actualités de l’ONU, 27 août 2015.Hide Footnote Les réfugiés du Darfour arrivés entre 2003 et 2005 peuplent toujours les camps situés le long de la frontière soudanaise et les Centrafricains sont massés dans le Sud. Dans les deux cas, les perspectives de retour sont limitées et l’assistance humanitaire a fortement baissé. Les taux de malnutrition demeurent très élevés dans toute la bande sahélienne, et les services publics quasi inexistants dans le Nord du Tchad. Il convient donc de rééquilibrer le portefeuille de projets afin de ne pas délaisser d’autres régions négligées et qui pourraient créer un terreau fertile pour divers acteurs violents.

B. Rebâtir une relation fructueuse avec l’Etat

Si la réponse à Boko Haram passe forcément par des actions de développement, la relance des moyens de production et la reprise des échanges avec les pays voisins, elle réside aussi dans la consolidation des liens entre l’Etat et une région depuis longtemps dans l’orbite du Borno. Or, une approche strictement militaire ne peut rétablir la confiance entre N’Djamena et sa périphérie. Même si l’actuel gouverneur a une certaine autorité sur son administration, le risque de l’opération militaire contre le groupe est de créer un état de crise permanent sur le lac et de le transformer en une région de facto gouvernée par les militaires sur le long terme.

Boko Haram constitue une menace de longue durée, mais il est nécessaire de quitter la phase purement militaire pour entrer dans une phase politique de stabilisation. Jusqu’ici, la décentralisation en cours et le redécoupage administratif ne suffisent pas pour rehausser réellement l’offre de services publics. La réponse doit d’abord consister à développer une meilleure couverture administrative qui, au-delà de la création de nouvelles sous-préfectures, prévoit aussi le déploiement de fonctionnaires pour réactiver les services sociaux. Dans ce cadre, des primes temporaires pourraient être versées aux fonctionnaires qui acceptent de se rendre à nouveau sur place.

La présence de colonels zaghawa parmi les nouveaux sous-préfets et les arrestations d’éleveurs et de pêcheurs n’aident pas à rétablir ce lien. De surcroit, en vertu de l’état d’urgence, les militaires ont permis l’accès aux terres là où ils considéraient que la sécurité le permettait. Un changement de stratégie s’impose, prévoyant le remplacement rapide des sous-préfets militaires par des civils et l’assouplissement des règles de l’état d’urgence pour favoriser les mouvements et la reprise des activités. De même, alors que le commerce, notamment de bétail entre le Tchad et le Nigéria, semble très lentement redémarrer, la réouverture d’un canal commercial sécurisé pourrait encourager ces échanges entre les deux rives du lac et améliorer ainsi les conditions de vie des populations.

En outre, la constitution d’une réelle composante civile au sein de l’opération en cours est nécessaire pour éviter la militarisation de la région sur le long terme. L’Etat devrait faciliter le recrutement de civils locaux et mettre en place des mécanismes stricts de sanction pour les militaires commettant des abus sur les populations civiles. Enfin, alors qu’une nouvelle opération importante des pays de la région a été lancée, il est essentiel de réduire le coût humain des manœuvres militaires en distinguant le plus possible entre insurgés et populations retournées sur les îles pour cultiver la terre, pratiquer la pêche ou faire paître leur bétail.

C. Traiter la question des prisonniers et déserteurs

Alors que les redditions se multiplient, la prise en charge des prisonniers et des déserteurs doit être organisée dans l’optique d’encourager de nouvelles désertions.

Actuellement, le système judiciaire tchadien, très imparfait, ne traite pas de la question de Boko Haram. Depuis le début du conflit, seul un procès, très critiqué, a été organisé, aboutissant à la condamnation à mort de dix membres présumés de la secte.[fn]« Le Tchad exécute dix membres présumés de Boko Haram », RFI, 29 août 2015.Hide Footnote Aujourd’hui, entre 500 et 1 000 membres suspectés de Boko Haram seraient emprisonnés à Koro Toro, une prison située dans le désert, près de Faya Largeau, et surnommée « le Guantanamo tchadien ».[fn]Entretien de Crisis Group, personnel pénitentiaire, N’Djamena, septembre 2016.Hide Footnote De diverses ethnies (Kanouri, Haoussa, Buduma) et nationalités (présence de Soudanais et de Nigérians), les détenus présentent le point commun d’être écroués sans jugement préalable et pour des périodes indéterminées. Certains seraient des membres actifs de Boko Haram, d’autres des opérateurs économiques, dont un certain nombre de vendeurs de cartes SIM.[fn]Ibid.Hide Footnote Cette situation comporte des risques. Au Nigéria, le manque de transparence sur les procédures judiciaires a créé du ressentiment au sein des familles et participé au processus d’adhésion à Boko Haram.

Si l’organisation de procès équitables est aujourd’hui une chimère, la capacité des autorités de distinguer les éléments les plus durs de Boko Haram des soutiens occasionnels est cruciale. Une prise en charge appropriée constituera un premier pas vers la prévention de nouveaux recrutements. Il est donc essentiel de définir une politique claire sur les conditions de réhabilitation ou de jugement des anciens membres de Boko Haram, et les contours d’un véritable programme de réinsertion pour les déserteurs dans le cadre de programmes plus larges de relèvement communautaire destinés notamment à la jeunesse. A l’instar de ce que vient de réaliser le ministère de l’Intérieur nigérien, les autorités tchadiennes devraient élaborer un document cadre de prise en charge de la reddition des éléments de Boko Haram et le communiquer à leurs partenaires internationaux.

Enfin, en plus des campagnes de sensibilisation en cours, un effort de communication considérable est requis pour améliorer les relations entre l’Etat et la population, appeler les indécis à se rendre et les rassurer sur le sort qui leur sera réservé. Cela pourrait passer par l’envoi massif de SMS informant sur les conditions de reddition. Cela passera aussi par le soutien ou la création de radios communautaires pour diffuser dans les langues locales des messages de sensibilisation sur la prévention de conflits. Les « talkshows », vox pop et entretiens pourraient favoriser l’ex­pres­sion des populations concernées. L’effort devrait être mené à la fois au niveau très local, avec des moyens adaptés et durables, et à l’échelle du lac, au vu de la mobilité et de l’intégration des populations. Le côté tchadien du lac est particulièrement pauvre en radios communautaires.[fn]Courriel de Crisis Group, représentant d’ONG travaillant dans le secteur des radios locales, décembre 2016.Hide Footnote Mais plusieurs projets, qui se développent notamment au Nigéria, pourraient être élargis et couvrir la diversité linguistique de la région.

VII. Conclusion

Boko Haram a perdu du terrain et la situation sécuritaire est aujourd’hui bien meilleure qu’en 2015 sur les îles et rives tchadiennes du lac, mais la résilience du groupe insurrectionnel jihadiste n’est plus à démontrer. La menace qu’il fait peser sur les populations ne diminuera pas tant que les problèmes structurels de l’état du Borno au Nigéria ne seront pas traités. Partant de ce constat clair, un changement d’approche est requis. Les interventions militaires des pays de la région du Lac, certes nécessaires pour endiguer la progression de Boko Haram, et les contraintes imposées sur les mouvements et le commerce ont des répercussions sur les modes de vie des populations.

Cette situation n’est pas tenable à long terme. L’Etat tchadien, comme ses voisins, doit aujourd’hui substituer au traitement purement militaire de la crise, l’indispen­sable relance des échanges et des moyens de production, la définition de programmes clairs de réinsertion pour les anciens membres du groupe, la lutte contre toutes les formes de stigmatisation communautaire et un investissement politique fort pour recréer du lien entre N’Djamena et sa périphérie.

Nairobi/Bruxelles, 8 mars 2017

Annexe A : Carte du Tchad

Carte du Tchad

Annexe B : Carte du bassin du lac Tchad

Carte du bassin du lac Tchad
A member of a civilian vigilante group holds a hunting rifle while a woman pumps water into jerrycans in Kerawa, Cameroon on 16 March 2016. REUTERS/Joe Penney
Report 263 / Africa

Extrême-Nord du Cameroun : nouveau chapitre dans la lutte contre Boko Haram

Le gouvernement camerounais devrait chercher à encourager les redditions de membres camerounais de Boko Haram. Des travaux communautaires, des confessions publiques, des cérémonies symboliques et des formations professionnelles peuvent permettre la réinsertion de ceux qui ne constituent pas un danger. Le gouvernement doit aussi préparer la démobilisation de certains comités de vigilance.

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Que se passe-t-il ? Alors que le conflit entre les forces de sécurité camerounaises et Boko Haram baisse en intensité dans l’Extrême-Nord du Cameroun, deux enjeux sont essentiels pour une paix durable : le devenir des anciens membres, y compris combattants, du mouvement jihadiste, et celui des comités de vigilance.

En quoi est-ce significatif ? Une politique adéquate à l’égard des anciens membres de Boko Haram pourrait pousser les combattants camerounais encore actifs à se rendre. De leur côté, certains membres des comités de vigilance pourraient se tourner vers des activités criminelles après la fin du conflit s’ils ne sont pas encadrés.

Comment agir ? Le gouvernement camerounais devrait poursuivre en justice les militants les plus dangereux et préparer la réinsertion dans leurs communautés des anciens membres de Boko Haram considérés comme un moindre risque. Il devrait aussi dissoudre certains comités de vigilance et en maintenir d’autres comme auxiliaires des forces de police.

Synthèse

Alors que le conflit contre Boko Haram baisse en intensité dans l’Extrême-Nord du Cameroun, le mouvement constitue toujours une menace et la situation humanitaire reste précaire. Pour construire une paix durable, le gouvernement camerounais doit se saisir de deux enjeux sécuritaires majeurs : le devenir des anciens membres, y compris combattants, du mouvement jihadiste, et celui des comités de vigilance. Pour les anciens membres de Boko Haram, le gouvernement devrait distinguer les militants dangereux, pour lesquels une procédure judiciaire formelle et probablement une incarcération s’imposent, d’autres individus pour lesquels des travaux communautaires et des confessions publiques semblent plus appropriés, et soutenir les communautés prêtes à réintégrer ces derniers. Concernant les comités de vigilance, il devrait mieux assister ceux qui sont encore nécessaires pour lutter contre Boko Haram, intégrer certains au sein de la police municipale et démobiliser les autres. Les membres des comités accusés d’abus devront faire l’objet d’enquêtes et les décisions de justice devront être rendues publiques.

Des milliers de Camerounais ont rejoint Boko Haram entre 2012 et 2016, parfois par conviction idéologique, souvent par opportunisme ou sous la contrainte. Certains ont été tués dans des combats, d’autres arrêtés par les forces de sécurité et un nombre inconnu, sans doute des centaines ou un millier, font encore partie du mouvement jihadiste. Début 2017, quelques-uns ont essayé de se rendre, mais ont été rejetés par leurs communautés ou abattus par les forces de sécurité. Depuis octobre 2017, le gouvernement se montre plus ouvert sur la question de leur retour, mais n’a pas encore défini de politique claire. A ce jour, près de 200 membres du mouvement se sont rendus. Une prise en charge cohérente de ces individus pourrait pousser d’autres membres à se rendre et fragiliser davantage Boko Haram. L’absence de politique ou une politique inadéquate risquent en revanche de provoquer des frustrations parmi les combattants encore en activité et de les conforter dans l’idée que seul le mouvement est en mesure d’assurer leur protection.

Depuis 2014, les comités de vigilance, qui comptent à ce jour environ 14 000 membres à l’Extrême-Nord, jouent un rôle essentiel dans la lutte contre Boko Haram. Ils renseignent les forces de défense et servent d’éclaireurs ou de guides. Ils affrontent parfois directement le mouvement jihadiste et protègent les communautés, notamment contre les attentats-suicides. Toutefois, les autorités publiques les soutiennent peu. Certains comités voient leurs membres se décourager et les quitter. Les comités de vigilance suscitent aussi des critiques. Certains membres officiaient auparavant comme voleurs de bétail, contrebandiers ou coupeurs de route. Plusieurs ont été arrêtés pour collusion avec Boko Haram, tandis que d’autres sont suspectés de violations de droits humains. A mesure que le conflit baisse en intensité, une réflexion sur leur avenir se fait de plus en plus pressante. Sans cela, le risque est élevé que des comités continuent de se déliter hors de tout contrôle, voire que certains membres retournent à leurs activités criminelles passées.

Le gouvernement camerounais devrait élaborer une politique visant à susciter davantage de redditions de membres camerounais de Boko Haram et préparer la démobilisation des comités de vigilance. Pour les premiers, il devrait :

  • Annoncer publiquement que les membres de Boko Haram qui se rendent bénéficieront d’une forme de protection et auront accès à un procès équitable, et qu’il est peu probable que les membres non combattants aillent en prison ; le gouvernement devrait aussi poursuivre ses consultations avec les pays voisins sur les bonnes pratiques en matière de réinsertion des anciens membres combattants ;  
     
  • Elaborer un programme de soutien aux communautés dans lesquelles d’anciens membres de Boko Haram seront réintégrés, comprenant éventuellement un appui aux activités pastorales, agraires et commerciales dans les communautés d’accueil et des subventions aux petites entreprises qui emploient des jeunes ;
     
  • Affiner les procédures pour faire la distinction entre les membres combattants de Boko Haram, ceux qui prônent la violence et ceux qui ont commis des atrocités, d’une part, d’autre part et les membres non combattants, ceux qui ont renoncé à la violence et ceux qui ne sont pas accusés de crimes graves, qu’ils se soient rendus ou qu’ils aient été arrêtés. Pilotées pour le moment par des militaires, les enquêtes pour déterminer le statut de chaque individu devraient davantage associer les policiers, des experts en protection du Comité international de la Croix-Rouge et/ou de l’ONU, et éventuellement des universitaires et chercheurs spécialistes de ce sujet ;
     
  • Adopter une approche sur-mesure afin de tenir pour responsables les anciens membres de Boko Haram, sur la base de ces enquêtes. Pour certains, une procédure judiciaire formelle s’impose, voire, dans certains cas, une incarcération et un suivi rigoureux. Pour d’autres, des travaux communautaires, des confessions publiques, des cérémonies symboliques, et des formations à des métiers porteurs au niveau local semblent plus appropriés. Le gouvernement devrait renforcer les tribunaux de l’Extrême-Nord en ressources humaines et matérielles pour qu’ils puissent rapidement se prononcer sur le cas des anciens militants pour lesquels une procédure judiciaire s’impose ; et,
     
  • Amender la loi antiterroriste de 2014 et le Code pénal pour donner aux juges et aux communautés un degré de flexibilité dans le traitement des anciens membres de Boko Haram. A défaut, le président de la République pourrait signer un décret pour organiser la prise en charge spécifique des individus qui se sont rendus.

Le gouvernement camerounais devrait par ailleurs préparer l’avenir des comités de vigilance après Boko Haram, et pour ce faire :

  • S’abstenir de créer de nouveaux comités de vigilance et se concentrer plutôt sur le développement de réseaux de renseignement et d’alerte précoce pour apporter aux civils la protection de l’Etat en cas de besoin ;
     
  • Dans les localités toujours exposées à Boko Haram, maintenir les comités de vigilance opérationnels, tout en les soutenant et en les encadrant mieux via des systèmes de vérification externe, y compris un contrôle communautaire, et intégrer certains membres dans la police municipale ; proposer à leurs membres des formations sur des compétences pratiques (en matière de renseignement, de premiers secours et de déminage) ;
     
  • Démobiliser les comités dans les zones où Boko Haram n’est plus une menace en recensant les anciens membres possédant une arme à feu et en organisant la réinsertion dans la vie civile des membres démobilisés, soit en les aidant à trouver du travail dans des secteurs porteurs au niveau local, soit en finançant leurs microprojets dans des secteurs tels que le commerce et l’agriculture ; et,
     
  • Mener des enquêtes transparentes sur tous les membres des comités de vigilance accusés d’abus ou de bavures, tenir pour responsables ceux qui ont perpétré des crimes, et rendre publiques les décisions de justice.

Le soutien international sera essentiel pour relever ces deux défis, étant donnés le manque d’expertise locale et le fait que les finances publiques soient sous tension, avec une élection présidentielle en octobre et la coupe d’Afrique des nations à organiser en janvier 2019. Les partenaires étrangers (en particulier les Etats-Unis, l’Union européenne et le Japon) devraient soutenir l’investissement dans les communautés qui seront amenées à réintégrer les anciens militants de Boko Haram et les initiatives visant à démobiliser les membres des comités de vigilance, et inclure ces derniers comme catégories bénéficiaires dans les projets de développement en cours dans la région. Plusieurs comités de vigilance ne souhaitent pas que les chefs traditionnels ou les autorités administratives locales gèrent seuls le soutien matériel ou financier du gouvernement ou des partenaires internationaux ; des ONG locales devraient donc être associées au déboursement de ces fonds.         

Si les niveaux de violence à l’Extrême-Nord ont diminué, le gouvernement camerounais a encore beaucoup à faire pour trouver des réponses aux causes structurelles qui ont facilité l’implantation de Boko Haram – déficit de légitimité de l’Etat, pauvreté, sentiment de marginalisation de certaines communautés, fractures entre l’élite locale et les jeunes. Cependant, à l’heure actuelle, la priorité est de prendre en charge les combattants qui se rendent ou qui sont arrêtés, et de préparer l’avenir des membres des comités de vigilance. L’éventuelle stabilisation de l’Extrême-Nord dépend de la façon dont le gouvernement traite ces questions. Enfin, la lutte contre Boko Haram en général et la réinsertion des anciens membres en particulier est indissociable du respect des droits humains. Des vidéos ont récemment circulé sur Internet, montrant d’apparentes exécutions sommaires de femmes et d’enfants non armés, accusés d’appartenir à Boko Haram, par des militaires camerounais. De telles exactions ne peuvent que décourager les membres du groupe à se rendre ou encourager les anciens membres à retourner au Cameroun clandestinement.

Nairobi/Bruxelles, 14 août 2018

 

I. Introduction

A l’Extrême-Nord du Cameroun, Boko Haram est affaibli, mais pas encore défait. Certains hauts gradés de l’armée camerounaise envisagent la fin du conflit en 2020.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts gradés de l’armée, Yaoundé et Maroua, septembre 2017.Hide Footnote Cette perspective n’est réaliste que si le chemin vers la stabilisation est minutieusement balisé. La baisse d’intensité du conflit depuis 2016, qui se manifeste par la réduction du nombre d’attaques et l’important taux d’échec des attentats-suicides, ainsi que les redditions de combattants depuis octobre 2017 confirment l’affaiblisse-ment du mouvement jihadiste. La menace reste cependant bien réelle : en 2017, celui-ci a perpétré sur le territoire camerounais environ 80 attaques et enlèvements, et planifié 90 attentats-suicides (dont 51 ont été déjoués ou ont échoué), tuant au moins 210 civils et près de 30 militaires. Depuis janvier 2018, Boko Haram a causé la mort d’au moins 135 civils et dix-huit militaires.[fn]Estimations de Crisis Group à partir de sources ouvertes telles que L’Œil du Sahel et d’entretiens avec les autorités administratives et les forces de défense.Hide Footnote Le risque actuel est celui d’un enlisement des forces armées camerounaises dans ce conflit de basse intensité.

L’histoire de Boko Haram et celle des mouvements jihadistes en général démontrent leur capacité à se mettre en veille avant de réémerger, à se recomposer ou même à s’associer à des groupes armés non islamistes et à des réseaux criminels.[fn]Alexander Thurston, Boko Haram: The History of an African Jihadist Movement (Princeton, 2017) ; « Jihadism in Africa – Local Roots, Regional Expansion, International Alliances », Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP), juin 2015 ; rapport spécial de Crisis Group N°1, Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda, 14 mars 2016.Hide Footnote Le gouvernement camerounais doit être vigilant et prendre des mesures sécuritaires, politiques, économiques et sociales pour accélérer la dynamique de sortie du conflit. C’est d’autant plus nécessaire qu’une élection présidentielle est prévue à l’automne 2018. Si le contexte n’est pas stabilisé d’ici là, le risque de troubles dans la région sera élevé.

Ce rapport s’inscrit dans une série de publications de Crisis Group sur la menace que représente Boko Haram dans le bassin du lac Tchad.[fn]Voir les rapports de Crisis Group sur Boko Haram, www.crisisgroup.org/boko-haram-insurgency.Hide Footnote Il s’appuie sur des sources documentaires et sur environ 150 entretiens menés entre août 2017 et mars 2018 dans la capitale camerounaise, Yaoundé, la capitale tchadienne, N’Djamena, et dans l’Extrême-Nord du Cameroun, avec les autorités administratives, des membres des forces de sécurité, des chefs traditionnels et religieux, des membres de comités de vigilance, des universitaires, des diplomates occidentaux, des salariés d’ONG locales et d’anciens membres de Boko Haram détenus à la prison de Maroua, chef-lieu de la région de l’Extrême-Nord. Ce rapport examine la dynamique du conflit de 2017 à mi-2018 et propose des solutions à deux des défis sécuritaires immédiats : le traitement des anciens membres combattants et l’avenir des comités de vigilance.

Plusieurs problèmes politiques, sociaux et économiques de fond expliquent la vulnérabilité de l’Extrême-Nord et l’instabilité causée par Boko Haram dans la région, et ont déjà fait l’objet de publications de Crisis Group. Ce rapport ne répète donc pas les réponses d’ensemble devant être apportées par le gouvernement face à Boko Haram, mais se focalise sur les enjeux sécuritaires immédiats, car ils détermineront le passage à la phase de stabilisation.

II. Etat des lieux de la situation à l’Extrême-Nord

A. Boko Haram : un mouvement affaibli, mais toujours dangereux

Dans l’Extrême-Nord du Cameroun, Boko Haram est aujourd’hui un mouvement affaibli. Il conserve néanmoins une capacité de nuisance, y compris contre de petites cibles militaires, en exploitant les vulnérabilités du dispositif sécuritaire et la complicité de certaines catégories sociales.

1. Une présence déclinante à l’Extrême-Nord

La capacité de Boko Haram de mener des opérations armées d’envergure à l’Extrême-Nord du Cameroun semble aujourd’hui restreinte. Ses opérations se limitent de plus en plus à des attaques de basse intensité, à la pose d’engins explosifs et à des attentats-suicides, qui échouent la plupart du temps. Il ne parvient plus à recruter autrement que par des enlèvements. Plus d’un millier de membres présumés de Boko Haram ont été capturés ou arrêtés depuis 2014 et environ 200 membres se sont rendus entre octobre et décembre 2017. En 2017, le nombre de victimes (civiles et militaires) de Boko Haram a diminué d’environ 20 pour cent par rapport à 2016, et de 40 pour cent par rapport à la période 2014-2015.[fn]Estimations de Crisis Group à partir de centaines d’entretiens menés dans la région et de sources documentaires.Hide Footnote La pression de l’armée nigériane et des autres pays du bassin du lac Tchad a affaibli le mouvement jihadiste, tout comme les divisions en son sein, qui ont suscité des accrochages violents entre différentes factions.[fn]Des affrontements auraient eu lieu sur le lac Tchad et dans l’état nigérian du Borno entre les deux factions de Boko Haram d’octobre 2016 à juillet 2017. Entretiens de Crisis Group, officiers de renseignements et de la Force multinationale mixte, habitants de Darak et élus du Logone et Chari, Mora, Kolofata et Logone et Chari, septembre-octobre 2017. Voir Hans de Marie Heungoup, « Boko Haram’s Shifting Tactics in Cameroon: What Does the Data Tell us ? », Africa Research Institute, 14 février 2017.Hide Footnote

Dans les principales villes de l’Extrême-Nord, la situation semble graduellement revenir à la normale. Les mesures sécuritaires instaurées par les autorités régionales en juillet 2015, telles que l’interdiction de circulation des motos et le couvre-feu ne sont plus appliquées, bien qu’il n’y ait pas eu de levée officielle.[fn]Entretien de Crisis Group, sous-préfet, Maroua, septembre 2017.Hide Footnote Les femmes portent à nouveau le voile intégral (soudaré), autrefois interdit. Les frontières avec le Nigéria à Amchidé et Fotokol, fermées en 2014, ont progressivement rouvert à partir de 2017 et le commerce a repris. Les habitants ont intégré et banalisé la menace liée à Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, sous-préfets, enseignants d’université, présidente d’une association de femmes musulmanes et lamido (chef traditionnel) de Maroua, Extrême-Nord, septembre 2017.Hide Footnote

La majorité des attaques de Boko Haram depuis 2017 se concentrent dans les départements du Mayo-Sava et du Mayo-Tsanaga, frontaliers du Nigéria, et surtout dans les arrondissements de Kolofata et du Mayo-Moskota.[fn]Entretiens de Crisis Group, officiers du Bataillon d’intervention rapide (BIR) et de la Force multinationale mixte, autorités administratives, Maroua et Mora, février 2018.Hide Footnote Un regain est toutefois observé dans le Logone et Chari depuis mars 2018.

Boko Haram opère désormais au Cameroun par petits groupes de trois à dix combattants. Ils se réunissent à la dernière minute lors de rares grosses attaques, puis se dispersent. Les Camerounais seraient surtout présents au sein de la faction d’Abubakar Shekau, déployée le long de la frontière entre le Cameroun et le Nigéria, et peu au sein de celle d’Abu Musab al-Barnawi (plus connu des services camerounais sous le nom de Habib Yusuf), plutôt concentrée sur le Nord de l’état du Borno et sur le lac Tchad.[fn]Boko Haram a prêté allégeance à l’Etat islamique en mars 2015. Mais en août 2016, le mouvement s’est scindé du fait des divergences internes portant entre autres sur l’idéologie, la stratégie et l’administration du « califat ». Deux groupes existent désormais : la faction de Shekau (Boko Haram) et celle de Barnawi, reconnue par l’Etat islamique et rebaptisée Etat islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP). Voir le briefing Afrique de Crisis Group N°120, Boko Haram sur la défensive ?, 4 mai 2016.Hide Footnote Selon certaines sources, Shekau aurait tenté de dissuader ses partisans camerounais de se rendre ou de rallier Barnawi, notamment parce qu’ils sont essentiels pour ses approvisionnements. Il aurait pour cela promu certains combattants camerounais et renforcé la surveillance et les sanctions contre les fugitifs.[fn]En mars 2017, Shekau a pour la première fois donné la parole à des combattants camerounais dans une vidéo officielle du groupe. Ils s’exprimaient en français et en fulfulde. Entretiens de Crisis Group, hauts gradés de l’armée et policier, expert militaire occidental, chercheurs, journalistes et anciens membres de Boko Haram, Yaoundé, Maroua et Kolofata, septembre-décembre 2017. D’autres sources soulignent plutôt que Shekau aurait incité les Camerounais à former des groupes autonomes le long de la frontière. Entretiens de Crisis Group, députés, membres des comités de vigilance, chefs traditionnels et anciens membres Boko Haram, Mora, Kolofata, septembre-décembre 2017. Sur le rôle des Camerounais au sein de la faction de Shekau, voir également l’explication de Fulan Nasrullah, « Strategic Thinking Behind Ongoing Insurgent Offensive Operations in Northeast Nigeria », Conflict and Analysis Project, 4 août 2018.Hide Footnote

2. Une persistance aux causes multiples

La persistance des activités de Boko Haram au Cameroun tient à plusieurs facteurs. D’abord, le dispositif militaire a évolué. A la suite de plusieurs attaques contre les postes militaires avancés, l’armée a réduit leur nombre au profit de la consolidation de grandes bases. Si ce nouveau dispositif est efficace pour protéger les militaires, il rend les populations civiles plus vulnérables.[fn]Le lendemain du démantèlement des postes militaires de Ldamang et Ldobam dans le département du Mayo-Tsanaga en août 2017, plus de 100 combattants ont attaqué ces localités puis le village de Vizik. Entretiens de Crisis Group, membres de comités de vigilance, Mokolo, Koza et Mozogo, septembre 2017.Hide Footnote Par ailleurs, les militaires exècrent le combat de nuit, qu’ils trouvent plus pénible. Bien informé, le groupe lance la majorité de ses attaques de nuit, et fait rarement face à une intervention de l’armée.[fn]Entretien de Crisis Group, autorité administrative, Mora, septembre 2017. Certains observateurs estiment même que les militaires ont abandonné la lutte contre Boko Haram aux comités de vigilance. Entretiens de Crisis Group, attaché de défense occidental et diplomates occidentaux, Yaoundé, 31 août 2017.Hide Footnote

Par ailleurs, le moral des troupes semble bas, en particulier au sein des unités régulières. La fatigue et l’usure de la guerre, les problèmes logistiques et le sentiment d’être injustement traitées par la hiérarchie, en particulier concernant les promotions, créent des frustrations. Cela se traduit par un certain relâchement, et même par des incidents : en octobre 2017, par exemple, un militaire du rang a retourné son arme contre son commandant.[fn]« Cameroun : un soldat tue son chef et se suicide », BBC, 5 octobre 2017. Les conditions de vie dans les postes avancés sont difficiles. Beaucoup de soldats ont été tués par des engins explosifs improvisés, alors qu’ils allaient se ravitailler à moto. Entretiens de Crisis Group, militaire du rang et sous-officier de l’opération de l’armée camerounaise Emergence 4, Maroua, septembre 2017.Hide Footnote

Le moral des soldats n’est pas meilleur au sein du contingent camerounais de la Force multinationale mixte (FMM) – force sous-régionale réactivée et reconstituée en 2015 par la Commission du bassin du lac Tchad pour lutter contre Boko Haram – basé à Mora dans le Mayo-Sava. L’octroi des primes créé frustrations et frictions. Beaucoup de soldats pensaient qu’en rejoignant la FMM, ils auraient un statut de salarié d’une force internationale, comme c’est le cas pour les soldats de la composante camerounaise de la mission des Nations unies en Centrafrique. Or la FMM n’est pas une mission onusienne et les contingents sont payés et équipés par chaque pays. Certains sont persuadés à tort que leurs supposées primes « internationales » sont détournées. Il est vrai néanmoins qu’entre 2014 et 2017, les primes mensuelles allouées à tout soldat à l’Extrême-Nord par le ministère de la Défense ont parfois été versées en retard. Des soldats ont accusé les hauts gradés de détourner ces primes.[fn]« Cameroun : un soldat tue son chef et se suicide », BBC, 5 octobre 2017. Les conditions de vie dans les postes avancés sont difficiles. Beaucoup de soldats ont été tués par des engins explosifs improvisés, alors qu’ils allaient se ravitailler à moto. Entretiens de Crisis Group, militaire du rang et sous-officier de l’opération de l’armée camerounaise Emergence 4, Maroua, septembre 2017.Hide Footnote

L’interruption des opérations militaires du Cameroun au Nigéria pourrait également expliquer la persistance de Boko Haram.

L’interruption des opérations militaires du Cameroun au Nigéria pourrait également expliquer la persistance de Boko Haram. Depuis 2015, l’armée camerounaise mène des offensives contre les bases du mouvement jihadiste près des frontières du Cameroun et participe à des opérations bilatérales avec l’armée nigériane et sous-régionales dans le cadre de la FMM. Ces initiatives ont eu une certaine efficacité. Mais de février à décembre 2017, l’armée camerounaise n’a mené aucune intervention extérieure, ce qui a permis à Boko Haram de réinstaller des cellules le long de la frontière. Si les raisons de cette interruption sont multiples, les hauts gradés de l’armée et les diplomates camerounais avancent surtout le coût financier élevé des interventions militaires et la réticence du Nigéria à laisser les soldats camerounais mener des opérations de façon autonome sur le territoire nigérian.[fn]En janvier 2018, un millier de soldats camerounais ont participé à l’opération Deep Punch 2 aux côtés de l’armée nigériane dans la forêt de Sambisa, dans l’état du Borno. Entretiens de Crisis Group, forces de défense, diplomates et autorité administrative, Maroua, septembre-octobre 2017.Hide Footnote

Par ailleurs, des réseaux de complicités et de ravitaillement de Boko Haram subsistent. Dans l’arrondissement du Mayo-Moskota, le groupe disposerait encore de points de passage pour se ravitailler. Des biens pillés par Boko Haram au Nigéria seraient revendus sur les marchés de la zone.[fn]Entretiens de Crisis Group, maire et membres des comités de vigilance, Mokolo, Mozogo et Tourou, septembre 2017.Hide Footnote Il continuerait aussi de lever des fonds au Cameroun en taxant les cultivateurs du Mayo-Tsanaga qui vont et viennent au Nigéria ainsi que des pêcheurs autour du lac Tchad et en enlevant des civils camerounais pour obtenir des petites rançons.[fn]Entretiens de Crisis Group, élus locaux, universitaires et ONG humanitaires, Maroua, Mokolo, Mora, Kousseri et Fotokol, septembre-décembre 2017.Hide Footnote

La persistance des attaques résulte enfin de la baisse de moral des comités de vigilance, due au faible soutien matériel du gouvernement et aux rumeurs qui circulent sur son détournement par les autorités administratives locales et des chefs traditionnels. Selon les présidents de certains comités de vigilance, distinctions et récompenses seraient parfois remises aux proches des chefs traditionnels, y compris des individus ne faisant pas partie des comités, plutôt qu’aux membres les plus engagés.[fn]Entretiens de Crisis Group, présidents de comités de vigilance du Mayo-Sava, Mora, septembre 2017.Hide Footnote Beaucoup de membres des comités sont lassés et certains quittent les rangs.

B. Une situation humanitaire et sociale très précaire

En dépit de l’affaiblissement de Boko Haram au Cameroun, la situation humanitaire ne s’améliore pas dans l’Extrême-Nord. Au contraire, le nombre de réfugiés et déplacés y a augmenté en 2017. En mai 2018, la région comptait 96 000 réfugiés nigérians (dont 65 000 dans le camp de Minawao) et 238 000 déplacés camerounais. Sur les quatre millions d’habitants que compte la région, 2,1 millions avaient besoin d’assistance humanitaire en janvier 2018.[fn]« Cameroun : aperçu des besoins humanitaires 2018 », Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), janvier 2018 ; et« Cameroon factsheet », HCR, mai 2018. Plusieurs publications récentes de Crisis Group se penchent sur cette situation humanitaire dramatique : voir le briefing Afrique de Crisis Group N°133, Extrême-Nord du Cameroun : le casse-tête de la reconstruction en période de conflit, 25 octobre 2017 ; et Hans de Marie Heungoup, « The Humanitarian Fallout from Cameroon’s Struggle against Boko Haram », commentaire de Crisis Group, 21 février 2017.Hide Footnote Mais les niveaux de financement de l’aide humanitaire sont faibles, tandis que l’insécurité dans la zone et la réticence du gouvernement à fournir des escortes aux acteurs humanitaires rendent difficile l’accès aux personnes vulnérables.[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire du HCR au Cameroun, Yaoundé, septembre 2017. Voir « Enquête par grappes à indicateurs multiples (MICS5) 2014 Cameroun », Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), 2014.Hide Footnote La situation des réfugiés nigérians et des déplacés camerounais reste donc précaire.

La question du retour volontaire des réfugiés nigérians du camp de Minawao et celle de l’expulsion de ceux établis hors camp sont au cœur des discussions entre l’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et le gouvernement camerounais. Depuis 2015, le Cameroun a expulsé vers le Nigéria plus de 120 000 réfugiés établis hors camp, officiellement pour des raisons de sécurité.[fn]Human Rights Watch (HRW) a documenté les refoulements et les abus commis par les forces de défense camerounaises (tortures, viols, traitements inhumains ou dégradants) contre les réfugiés hors camp. « Cameroun : expulsions massives de réfugiés nigérians », HRW, 27 septembre 2017.Hide Footnote Le HCR a protesté et proposé aux autorités l’établissement de centres de tri aux frontières.[fn]

Entretiens de Crisis Group, cadres du HCR, Yaoundé, mars 2018.

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Mais le gouvernement camerounais s’y oppose, craignant que cela n’encourage un afflux de Nigérians sur son sol, car les réfugiés à Minawao sont bien mieux pris en charge et protégés que les déplacés dans les camps nigérians.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables du HCR, Yaoundé et Maroua, septembre 2017.Hide Footnote En mars 2017, le Cameroun, le Nigéria et le HCR ont signé un accord tripartite, encadrant le retour volontaire des réfugiés par voie terrestre. Mais les premiers retours, prévus en janvier 2018, ont été reportés sine die. En réalité, de moins en moins de réfugiés sont prêts à retourner au Nigéria et le Cameroun pourrait être contraint d’accueillir durablement plusieurs dizaines de milliers de personnes.[fn]« Cameroon, Nigeria and UNHCR signed a tripartite agreement on the returns of Nigerian refugees living in Cameroon », agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR), 2 mars 2017.Hide Footnote

De même, la plupart des 238 000 Camerounais déplacés dans l’Extrême-Nord, dont la plupart viennent des zones frontalières avec le Nigéria, souhaitent s’installer dans leurs nouvelles localités.

De même, la plupart des 238 000 Camerounais déplacés dans l’Extrême-Nord, dont la plupart viennent des zones frontalières avec le Nigéria, souhaitent s’installer dans leurs nouvelles localités. L’économie du Borno nigérian, dont ils dépendaient, est asphyxiée, leurs maisons ou villages ont été détruits. Ils ont donc peu de raisons de retourner chez eux, d’autant plus que l’insécurité persiste dans les territoires ruraux proches de la frontière.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsable départemental d’une ONG humanitaire et déplacés, Kousseri, septembre 2017.Hide Footnote La présence des déplacés modifie les équilibres ethniques, religieux et de genre dans les localités d’accueil, et elle est susceptible de générer des conflits sociaux.

Entre 2014 et 2017, les partenaires internationaux ont substantiellement accru leur soutien aux réfugiés et aux déplacés, avec un effort plus marqué depuis le sommet d’Oslo de février 2017, dont le but était de renforcer l’assistance humanitaire et l’aide au développement aux pays du bassin du lac Tchad. Mais leur contribution ne suffit pas à couvrir les besoins.[fn]Les Occidentaux semblent donner la priorité au Sahel. Entretiens de Crisis Group, diplomates européens, Bruxelles, novembre 2017.Hide Footnote Le gouvernement camerounais participe également à la prise en charge des réfugiés nigérians depuis 2015, mais très peu, voire pas du tout à celle des déplacés. Il a lancé deux plans d’urgence très modestes pour la région, qui bénéficie toujours d’une très faible part du budget d’investissement public national, même si elle est en augmentation depuis 2014.[fn]Pour une analyse plus détaillée, voir le briefing de Crisis Group, Extrême-Nord du Cameroun : le casse-tête de la reconstruction en période de conflit, op. cit. En 2017, le budget d’investissement public national était de 1 873 milliards de FCFA (3,5 milliards de dollars), dont seulement 53 milliards de FCFA (100 millions de dollars) pour l’Extrême-Nord. « Cameroun : BIP 2017 – le journal des projets », ministère de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, Yaoundé, 3 janvier 2017.Hide Footnote Ces efforts restent donc en deçà des besoins estimés par l’ONU et l’élite locale.[fn]« Cameroun : aperçu des besoins humanitaires en 2018 », OCHA, janvier 2018. En 2014, l’élite locale a estimé les besoins en développement des trois régions de la partie septentrionale du pays à 1 600 milliards de FCFA (3 milliards de dollars). « Plan d’urgence du grand Nord : les fausses promesses du gouvernement », L’Œil du Sahel, 20 décembre 2014.Hide Footnote

La prise en charge des déplacés pose également un problème politique. Le scrutin d’octobre 2018 représente un double défi : d’une part, il sera difficile d’organiser une élection sereine dans les localités frontalières ; d’autre part, le vote des déplacés et des potentiels apatrides représente un casse-tête.[fn]Selon des ONG et des acteurs humanitaires, il pourrait y avoir plus de 200 000 apatrides. « Apatridie : la face cachée de la guerre contre Boko Haram », Jeune Afrique, 2 janvier 2018. Entretiens de Crisis Group, responsables du HCR, ONG, autorités administratives et déplacés, Extrême-Nord et Yaoundé, février-mars 2018.Hide Footnote Cela dit, l’organe chargé d’organiser le scrutin (Elections Cameroun, Elecam) relativise ces difficultés : les trois-quarts des déplacés seraient déjà inscrits sur les listes électorales et les personnes sans documents d’identité et dont la reconnaissance de la nationalité s’avère difficile ne seraient que quelques milliers.[fn]Les responsables d’Elecam indiquent que la plupart des déplacés étaient déjà inscrits sur les listes électorales avant le conflit, et ceux qui ne l’étaient pas ont été systématiquement identifiés et inscrits lorsque les ONG et agences onusiennes les ont répertoriés pour l’assistance humanitaire. Entretiens de Crisis Group, délégation régionale et délégation départementale d’Elecam, maires et députés du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti au pouvoir, Kousseri et Maroua, février 2018.Hide Footnote Mais le pourcentage des trois-quarts semble peu probable, car cela impliquerait que la proportion des déplacés inscrits soit supérieure à celle des résidents de l’Extrême-Nord ou même des villes comme Yaoundé et Douala, où l’inscription est à priori plus facile.[fn]« Statistiques d’inscriptions du 2 janvier au 20 juin 2018 », Elecam, 22 juin 2018.Hide Footnote

III. Deux problèmes majeurs : anciens membres de Boko Haram et comités de vigilance

La politique menée à l’égard des anciens membres de Boko Haram sera déterminante pour stabiliser l’Extrême-Nord. Tandis qu’une politique avisée de réinsertion pourrait inciter ses combattants à quitter le mouvement, une approche inadéquate risquerait de renforcer leur détermination, ou au moins leur offrir peu de raisons de se rendre. L’affaiblissement du mouvement jihadiste et la perspective de la fin du conflit posent aussi la question du devenir des forces auxiliaires que constituent les comités de vigilance.

A. Anciens membres et captifs de Boko Haram : l’équation difficile de la justice et de la réinsertion

1. Les anciens membres de Boko Haram

Depuis que l’armée camerounaise s’est engagée contre le mouvement jihadiste, en 2014, plus d’un millier de personnes ont été arrêtées et incarcérées au Cameroun pour leur appartenance ou leur collaboration présumée avec Boko Haram. Certains individus ont été faits prisonniers au cours des combats, d’autres ont été arrêtés à leur domicile ou tandis qu’ils s’apprêtaient à ravitailler le mouvement. Plus de 400 personnes ont depuis été acquittées et/ou libérées. En septembre 2017, environ 600 personnes demeuraient incarcérées, dont un grand nombre dans l’attente d’un procès. Ceci accentue la surpopulation carcérale dans les prisons principales de Maroua et de Yaoundé, ainsi que la saturation des tribunaux.[fn]Entretiens de Crisis Group, personnel pénitentiaire et magistrats, Yaoundé et Maroua, septembre 2017.Hide Footnote

Depuis octobre 2017, des membres de Boko Haram se sont rendus aux autorités camerounaises. C’est l’occasion pour ces dernières d’élaborer une politique de prise en charge de ces individus, en particulier pour encourager davantage de redditions. L’incarcération ne saurait être la seule réponse, surtout dans un contexte de forte surpopulation carcérale à Maroua, mais aussi dans le reste du pays. Leur réinsertion s’avère néanmoins difficile, notamment en raison de la suspicion dont ils font l’objet de la part de la population locale.

Depuis 2015, des rumeurs circulaient dans l’Extrême-Nord sur la volonté de certains membres de Boko Haram de se rendre. En décembre 2016 et janvier 2017, quelques-uns ont approché des chefs traditionnels, des membres des comités de vigilance ou leurs familles d’origine pour discuter des conditions d’une reddition. Ils se disaient désillusionnés, déçus par l’absence de prise en charge matérielle et de mise à disposition d’armes à feu par le mouvement jihadiste, et inquiets de la contre-offensive des Etats du lac Tchad.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, comités de vigilance et chefs traditionnels, Mokolo, Mozogo et Tourou, janvier-septembre 2017.Hide Footnote Mais compte tenu de la violence inédite de Boko Haram à travers la région, dont certains membres ont commis des tueries dans leurs propres communautés et dans leurs propres familles, leur accueil pose problème aux habitants, aux chefs traditionnels, à l’armée et aux comités de vigilance.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres des comités de vigilance, forces de sécurité et autorités administratives, Mokolo et Mora, septembre 2017. Selon une enquête du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) en 2017, toutes les catégories de la population étaient fortement opposées au retour des anciens membres de Boko Haram ; la majorité des personnes interrogées estimait même qu’il fallait les tuer. Entretiens de Crisis Group, enquêteurs du PNUD, Maroua, septembre 2017.Hide Footnote

Ces premiers contacts ont échoué. A deux reprises au cours du premier semestre 2017, des membres de Boko Haram tentant de se rendre auraient été tués par des militaires dans la zone de Kolofata ; d’autres se seraient retrouvés bloqués entre le Cameroun et le Nigéria, ne pouvant ni réintégrer Boko Haram, ni rejoindre le Cameroun.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, militaires et policiers, Maroua et Mora, septembre-octobre 2017.Hide Footnote Face au rejet des communautés, des militants auraient lancé des raids punitifs. Ainsi, en août 2017, un ancien conseiller municipal de l’arrondissement du Mayo-Moskota, à la tête d’un groupe d’une centaine de combattants de Boko Haram, aurait contacté les chefs traditionnels de cet arrondissement pour négocier une reddition et une réinsertion dans la communauté. Mais les populations s’y seraient opposées. Quelques jours plus tard, il aurait mené une attaque contre plusieurs localités de l’arrondissement, dont son propre village de Kamjiji.[fn]

Entretiens de Crisis Group, autorités administratives et chefs de villages, Mokolo et Mozogo, septembre 2017.
 

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A partir de septembre 2017, la position du gouvernement camerounais sur les redditions a évolué sous l’influence de plusieurs facteurs : la participation de représentants camerounais à des réunions internationales sur le sujet ; les exemples de redditions dans les pays voisins ; et le plaidoyer de hauts gradés de l’armée camerounaise qui auraient convaincu la présidence que l’accueil d’anciens membres combattants de Boko Haram pouvait aider à vider le mouvement de ses forces vives et à améliorer le renseignement.[fn]Entretiens de Crisis Group, salarié d’ONG locale et sous-préfet, Mora, janvier 2018.Hide Footnote

Les chefs traditionnels ont alors transmis l’accord des autorités aux membres de Boko Haram, via les comités de vigilance d’une part, et les familles des combattants restées au Cameroun d’autre part. L’armée a donné aux militants jusqu’au 31 décembre 2017 pour se rendre, avant une nouvelle offensive de l’armée nigériane, Deep Punch 2, à laquelle un millier de soldats camerounais ont participé.[fn]Entretiens de Crisis Group, officiers supérieurs de l’armée camerounaise, Maroua et Mora, janvier 2018.Hide Footnote Entre octobre et décembre 2017, près de 200 membres du mouvement jihadiste se sont rendus. Certains ont quitté Boko Haram juste avant de se rendre, d’autres n’étaient plus sous la surveillance ou en contact avec la hiérarchie du mouvement depuis plusieurs mois. La situation au Nigéria, où Boko Haram est sous pression et divisé, explique aussi cette vague de redditions.

Seule une petite partie des milliers de Camerounais recrutés par Boko Haram entre 2012 et 2016 s’est néanmoins rendue. Il est difficile de savoir si cela est dû aux mesures prises par le mouvement pour empêcher les départs, aux pertes subies lors des combats ou au manque de confiance quant à la politique d’accueil au Cameroun.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives et hauts gradés de la police et de l’armée, Mora et Maroua, février 2018.Hide Footnote

La dernière hypothèse semble plus plausible car de nombreux Camerounais de Boko Haram pensent qu’ils seront tués s’ils se rendent. Leur crainte est fondée puisque les militaires camerounais continuent d’être accusés d’agir avec brutalité à l’Extrême-Nord, même contre la population civile, sans que les auteurs d’abus soient systématiquement sanctionnés.[fn]« Cameroun : torture et crimes de guerre dans la lutte contre Boko Haram », Amnesty International, 20 juillet 2017.  « Cameroun : accusé de déstabiliser le Cameroun, Amnesty International dément », Cameroon-info.net, 2 août 2017.Hide Footnote En juillet 2018, une vidéo effroyable dans laquelle des soldats camerounais semblent exécuter deux femmes non armées, qu’ils accusent d’appartenir à Boko Haram, et deux enfants a circulé sur Internet.[fn]« Au Cameroun, une vidéo montre des femmes et des enfants exécutés par des hommes en tenue militaire », Le Monde, 19 juillet 2018.Hide Footnote Après avoir, dans un premier temps, qualifié la vidéo de « fake news » (fausse information), le gouvernement a ouvert une enquête, et a annoncé le 11 août l’arrestation de sept soldats.[fn]« Cameroun : sept militaires arrêtés après la diffusion d’une vidéo sur les exactions de l’armée », Jeune Afrique, 11 août 2018. Le communiqué du gouvernement fait part de « la volonté du chef de l’État (Paul Biya) de veiller à ce que les exactions qui peuvent être perpétrées par quelques soldats égarés fassent l’objet systématiquement d’enquêtes et aboutissent, le cas échéant, à des sanctions appropriées ».Hide Footnote Le fait que les militaires semblent commettre de telles exactions devant les populations et les filmer eux-mêmes indique que ces crimes pourraient être routiniers à l’Extrême-Nord. Une dizaine d’autres vidéos qui semblent montrer des exactions du même registre de l’armée camerounaise contre les populations civiles à l’Extrême-Nord circulent d’ailleurs sur Internet.

Les individus qui se rendent sont très majoritairement des jeunes hommes, natifs de l’arrondissement de Kolofata et appartenant à l’ethnie kanuri, la plus représentée au sein de Boko Haram. Un nombre important d’entre eux ont combattu au sein du mouvement, mais d’autres avaient des fonctions logistiques. Certains déclarent avoir été enlevés, d’autres étaient des recrues volontaires et avaient – et ont parfois encore – une motivation idéologique. Plusieurs parmi ces derniers, notamment des combattants ayant tué des proches, par exemple leur père ou le chef de leur village, se disent toujours prêts à mener une lutte violente si on leur en donne les moyens.[fn]La hiérarchie du mouvement jihadiste leur demandait apparemment de tuer des proches pour disposer d’une arme de façon permanente. Entretiens de Crisis Group, membres des forces de sécurité et ancien membre de Boko Haram, Mora, février 2018.Hide Footnote D’autres encore ont rejoint Boko Haram pour des raisons socioéconomiques ou simplement par goût de l’aventure. Généralement, plusieurs de ces motivations coexistent.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°241, Cameroun : faire face à Boko Haram, 16 novembre 2016, p. 13-15.Hide Footnote La plupart de ces individus ont fait partie du mouvement jihadiste pendant plus de deux ans, et la grande majorité a reçu une formation au maniement des armes.

Très peu de Camerounais semblent avoir dirigé des unités de Boko Haram ou intégré la choura (conseil de gouvernement) d’Abubakar Shekau, la plupart étant visiblement confinés à des tâches subalternes. Entre novembre 2017 et janvier 2018, Crisis Group a rencontré dix individus qui se sont rendus ; ils disent tous ne pas avoir été en contact direct avec Shekau ou avec un dirigeant clé de Boko Haram.[fn]Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité, autorités administratives et anciens membres combattants de Boko Haram, Mora, décembre 2017-février 2018.Hide Footnote Leur espoir de revaloriser leur statut social en rejoignant le mouvement jihadiste semble donc avoir été déçu. Cela dit, il est difficile de tirer des conclusions définitives sur la position des Camerounais au sein du mouvement ou sur leur niveau d’endoctrinement et de propension à la violence à partir des quelque 200 individus interrogés par les militaires, ou des dix individus rencontrés par Crisis Group, qui ne sont pas nécessairement représentatifs des Camerounais ayant rejoint Boko Haram.[fn]La question des motivations des membres de groupes jihadistes violents, de leurs parcours et de la façon de traiter l’endoctrinement des anciens membres (souvent décrite comme un processus de « déradicalisation ») fait l’objet d’un large débat. Les causes de l’engagement des individus dans des groupes jihadistes sont souvent politiques, socioéconomiques et ethniques plutôt que religieuses, et ces motivations sont susceptibles d’évoluer dès qu’un individu se trouve au sein d’un groupe. Le concept de radicalisation explique donc mal les processus d’enrôlement dans les groupes jihadistes. Pourtant, des programmes de désendoctrinement idéologique ou religieux pour les anciens membres des groupes jihadistes pourraient dans certains cas décourager le soutien au jihad violent. Voir Xavier Crettiez, « Penser la radicalisation. Une sociologie processuelle des variables de l’engagement violent », Revue française de science politique, vol. 66, n°5, 2006, p. 709-727 ; Andrea Brigaglia, « The Volatility of Salafi Political Theology, the War on Terror and the Genesis of Boko Haram », Diritto e questioni pubbliche, 2015, p. 174-201 ; et Peter Neumann, « The Trouble with Radicalization », International Affairs, vol. 89, n°4, 2013, p. 873-893.Hide Footnote

Aucun des combattants camerounais ne s’est rendu avec ses armes, mais des militaires et membres des comités de vigilance pensent que plusieurs auraient caché leurs armes avant de se rendre.

Aucun des combattants camerounais ne s’est rendu avec ses armes, mais des militaires et membres des comités de vigilance pensent que plusieurs auraient caché leurs armes avant de se rendre. Les anciens membres combattants affirment qu’ils ne disposaient d’armes que durant les opérations et qu’ils les remettaient à leurs chefs dès qu’elles prenaient fin. Selon l’expression d’un haut gradé de l’armée camerounaise, « il y a des sanguinaires dans ce groupe, mais à vrai dire, je n’ai vu aucun cerveau. Les cerveaux camerounais ou nigérians courent toujours ».[fn]Entretiens de Crisis Group, officier supérieur de la Force multinationale mixte, militaires du rang et membres de comités de vigilance, Mora, février 2018.Hide Footnote

Le Cameroun ayant opté tardivement pour l’accueil des anciens membres combattants, son dispositif de prise en charge était inexistant jusqu’en octobre 2017. Jusqu’à présent, le gouvernement n’a pas défini de politique claire les concernant : pas, ou peu, de réflexion sur une possible justice dite restauratrice – privilégiant non pas la sanction et l’emprisonnement, mais la reconstruction des communautés et la réinsertion –, pas de mécanisme abouti de réinsertion, pas de discussions officielles entre le gouvernement et ses partenaires sur de possibles financements. Un groupe interministériel sur la « déradicalisation » a été créé début 2018, sous la supervision du ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires, Yaoundé, mars 2018.Hide Footnote Les militaires mènent généralement une enquête sur les individus qui se rendent, en y associant parfois les policiers. Ce sont les militaires qui séparent les membres combattants des non-combattants, les individus qui continuent de soutenir la violence jihadiste, et sont donc considérés comme représentant un risque élevé, d’autres qui représentent un moindre risque.

Les anciens membres non combattants s’étant rendus (une trentaine de jeunes hommes et une cinquantaine de femmes et enfants) ont été envoyés en octobre et novembre 2017 dans leurs villages d’origine après avoir juré publiquement sur le Coran qu’ils ne rejoindraient plus Boko Haram. Ces retours ont suscité l’inquiétude des habitants, car dans un premier temps en octobre 2017, anciens membres combattants et non combattants étaient indistinctement renvoyés dans leurs villages, à l’exception d’une vingtaine de combattants directement transférés sur la base de la Force multinationale mixte à Mora. Ce n’est qu’en décembre que tous les anciens membres combattants ont été déplacés des villages vers la base de la Force multinationale de Mora.

Les sous-préfets et les chefs traditionnels ayant sensibilisé les communautés à la va-vite en septembre 2017, à la suite du changement subit de posture du Cameroun, la majorité des habitants des localités frontalières reste opposée à l’accueil et la réinsertion des anciens membres de Boko Haram, même non combattants. Certains considèrent l’attention qui leur est accordée comme une injustice. Ils ne les acceptent que de mauvais gré, sous la pression de l’Etat. Par conséquent, certains anciens membres du mouvement renvoyés dans leurs villages sont marginalisés et vivent dans la peur de la vengeance.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants, ancien membre de Boko Haram, chefs de villages, délégation régionale des affaires sociales, Maroua, Mora, Tolkomari et Kerawa, janvier 2018.Hide Footnote

Les anciens membres combattants s’étant rendus, une centaine environ, sont détenus depuis décembre 2017 sur la base de Mora, d’où ils peuvent sortir sous surveillance. Ils bénéficiaient même au départ d’une relative liberté, dans l’espoir qu’ils incitent d’autres combattants à se rendre. Sur la base, ils auraient eu accès à des téléphones, pour faciliter leurs communications avec les combattants restés au Nigéria. Le transfert à Mémé, dans le Mayo-Sava, de la plupart des combattants qui se sont rendus était prévu mi-2018. Mais ce projet tarde à se concrétiser, car le site n’est pas encore construit. En attendant, les autorités prévoiraient aussi de transférer certains d’entre eux à la prison secondaire de Meri pour décongestionner la base de Mora.[fn]« Le Cameroun face au pari des désengagés de Boko Haram », Le Monde, 23 mai 2018.Hide Footnote Des habitants soulignent par ailleurs que Mémé abrite le plus important camp de déplacés du Mayo-Sava. Faire cohabiter les victimes et les bourreaux pourrait s’avérer risqué, même si les deux camps ne seront pas strictement côte à côte.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres des comités de vigilance, forces de sécurité, autorités administratives et population, Mora, janvier-février 2018.Hide Footnote

Outre les redditions officielles, d’anciens membres de Boko Haram reviennent clandestinement au Cameroun. Le phénomène est connu des autorités depuis 2015. Selon un préfet, « nous savons qu’il y a des réinsertions clandestines d’ex-Boko Haram partout. Mais on n’en connait pas l’ampleur. Ils s’infiltrent dans la société et à terme ça peut constituer une gangrène ».[fn]Entretien de Crisis Group, préfet, Extrême-Nord, septembre 2017.Hide Footnote Ces individus sont surtout d’anciens logisticiens ou collaborateurs occasionnels. Certains vivraient à Mora et ailleurs dans le Mayo-Sava. D’autres se seraient installés à Maroua, Garoua (chef-lieu de la région du Nord) et Ngaoundéré (chef-lieu de la région de l’Adamaoua). En novembre 2015, trois anciens membres de Boko Haram originaires d’Amchidé auraient été arrêtés dans le Mayo-Louti (région du Nord) où ils s’étaient établis depuis plusieurs mois. En août 2017, deux anciens membres vivant à Garoua depuis plusieurs mois auraient été interpellés.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaire, sous-préfet, diplomates et officiers des renseignements, Extrême-Nord, Garoua et Yaoundé, septembre 2017 et février-mars 2018.Hide Footnote Depuis juin 2018, des redditions clandestines sont à nouveau observées dans le Mayo-Sava.[fn]Courriels de Crisis Group, expert des Nations unies, juillet 2018.Hide Footnote

2. Les anciens captifs de Boko Haram

Environ 410 Camerounais retenus captifs par Boko Haram ou ayant vécu dans les territoires nigérians sous son contrôle, dont 230 enfants, sont retournés au Cameroun depuis début 2017. Leur situation est particulière et ils sont traités comme des déplacés.

Début février 2017, les comités de vigilance du Mayo-Tsanaga recueillent une famille de quatorze enfants, quatre femmes et un homme en provenance du Nigéria. Il s’agit du premier retour conséquent de captifs camerounais du mouvement jihadiste. En mars, une cinquantaine d’anciens captifs reviennent à Zelevet, dans l’arron-dissement du Mayo-Moskota.[fn]Entretiens de Crisis Group, élus locaux et habitants, Mozogo, septembre 2017.Hide Footnote La gendarmerie mène une enquête qui corrobore les dires des premiers anciens captifs. Sur cette base, le gouverneur de l’Extrême-Nord décide de les accueillir à partir d’avril, et 300 personnes arrivent au cours des mois suivants, tous dans l’arrondissement du Mayo-Moskota.[fn]Installés au début sur un site près de la mairie de Mozogo, ils étaient plutôt libres de leurs mouvements. Certains pouvaient aller et venir jusqu’à Koza. Cela a suscité les inquiétudes de la population qui a souhaité qu’ils soient installés ailleurs. A la suite de ces complaintes, les anciens captifs ont été transférés en décembre sur un site aménagé à Zamai, non loin du camp de réfugiés de Minawao. Entretiens de Crisis Group, élus locaux et autorités administratives, Mokolo et Maroua, février 2018.Hide Footnote Les anciens captifs sont pris en charge par le ministère des Affaires sociales, le Programme alimentaire mondial, la Croix-Rouge et le mouvement catholique Civitas. La plupart ont profité des opérations de l’armée nigériane pour s’échapper, d’autres de l’inattention de leurs ravisseurs.

La prise en charge des anciens captifs pose un problème à la fois social et sécuritaire. En dépit des efforts de sensibilisation par les chefs traditionnels, la population locale continue de douter de leur innocence et certaines familles peinent à accepter leur retour dans la communauté. Les enfants, pour la plupart nés en captivité, ont souvent perdu leur père voire leurs deux parents. Ils sont stigmatisés et leur accueil dans des familles s’avère difficile.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteurs humanitaires et gendarmes, Maroua et Mokolo, septembre 2017 et janvier 2018.Hide Footnote Par ailleurs, la gendarmerie soupçonne une trentaine d’anciens captifs d’avoir combattu ou collaboré avec Boko Haram, mais sans parvenir à le prouver. Quelques-unes des personnes soupçonnées sont d’ailleurs retournées au Nigéria et ont peut-être rejoint le mouvement jihadiste.[fn]Entretiens de Crisis Group, gendarmes, Mokolo, septembre 2017.Hide Footnote

La distinction entre anciens captifs, personnes ayant vécu dans les territoires sous contrôle de Boko Haram, collaborateurs passifs ou occasionnels et anciens membres ou combattants n’est pas toujours aisée. Certains anciens captifs, sans faire partie de la trentaine de personnes soupçonnées de complicité avec le mouvement jihadiste, ont probablement été des collaborateurs occasionnels. Cela dit, aucun de ces 410 individus ne reconnait avoir collaboré avec Boko Haram. Les forces de sécurité et les ONG humanitaires estiment que la très grande majorité d’entre elles n’étaient que des captifs ou des personnes vivant dans des territoires sous contrôle du groupe.[fn]Entretiens de Crisis Group, forces de sécurité et ONG humanitaires, Maroua et Yaoundé, février-mars 2018.Hide Footnote

B. Les comités de vigilance : une nécessaire évolution

Des groupes d’autodéfense se sont constitués au Cameroun dès les années 1960. A l’Extrême-Nord, des groupes ont été réactivés ou créés en 2014, sous l’appella-tion « comités de vigilance », généralement par les autorités administratives et militaires, mais parfois aussi à l’initiative des populations.[fn]« Arrêté régional portant création des comités locaux de vigilance dans la région de l’Extrême-Nord », juin 2014.Hide Footnote Ils se sont multipliés après les premiers attentats-suicides de Boko Haram sur le sol camerounais, en juillet 2015. Placés sous l’autorité des sous-préfets et des chefs traditionnels, ils travaillent en étroite collaboration avec les militaires.

A ce jour, les comités de vigilance comptent environ 14 000 membres dans l’Extrême-Nord. La plupart d’entre eux ne disposent que d’armes rudimentaires (flèches empoisonnées, lances, machettes et fusils traditionnels, etc.), et seuls quelques-uns ont des armes à feu modernes. Les comités jouent un rôle essentiel dans la lutte contre Boko Haram.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°244, Gardiens du lac Tchad : les groupes d’autodéfense face à Boko Haram, 23 février 2017.Hide Footnote Ils renseignent et guident les forces camerounaises, repèrent des suspects, font office de traducteurs lors des interrogatoires. Ils protègent leurs villages, en particulier en l’absence des militaires, et il leur arrive de pourchasser les combattants du mouvement jihadiste, parfois jusqu’en territoire nigérian. Ils auraient ainsi permis d’éviter plus de 80 attentats-suicides en trois ans.[fn]« Limani : 70 membres des comités de vigilance attaquent Boko Haram au Nigéria », L’Œil du Sahel, 3 mai 2016 ; « Au Cameroun : les soldats de l’ombre oubliés de la lutte contre Boko Haram », Le Monde, 30 mars 2016.Hide Footnote Ils ont payé le prix fort pour leur engagement : plus de 200 de leurs membres auraient été tués depuis 2015.[fn]Estimation de Crisis Group à partir de sources ouvertes et d’entretiens dans l’Extrême-Nord.Hide Footnote

Cependant, certains membres des comités commettent des abus contre les habitants ou contre les détenus, et se rendent coupables de dénonciations calomnieuses. D’autres collaborent avec les combattants de Boko Haram, en leur monnayant des renseignements, en revendant pour leur compte du bétail volé ou en leur fournissant du carburant et des denrées alimentaires.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de comités de vigilance d’Amchidé, Kerawa et Mora, Mora, septembre 2017.Hide Footnote Un comité de vigilance est soupçonné de couvrir l’utilisation du marché d’une localité du Mayo-Sava pour le recel et la vente de biens pillés par Boko Haram, au point que les autres comités sont réticents à coopérer avec lui.[fn]Ibid.Hide Footnote Certains comités laisseraient également Boko Haram entrer sur le territoire camerounais moyennant un paiement.[fn]Ibid.Hide Footnote

Cette situation pose la question de l’encadrement des comités de vigilance, devenus un élément clé du dispositif sécuritaire, et celle de leur devenir, y compris dans une éventuelle perspective de fin de conflit. Les accointances avec Boko Haram et les soupçons envers certains membres au passé criminel montrent que le recours à ces groupes dans la lutte contre les jihadistes pourrait présenter des risques sécuritaires sur le long terme, s’ils ne sont pas mieux soutenus et encadrés par l’Etat. Habitués à la violence et disposant d’armes parfois modernes prises au mouvement jihadiste, certains membres des comités risquent de se tourner vers le banditisme et le crime organisé ou d’alimenter les violences communautaires après le conflit. C’est d’autant plus probable que, de l’aveu des forces de sécurité et des autorités administratives, la sélection initiale des membres des comités de vigilance n’a pas été faite de façon méticuleuse ; ils comptent dans leurs rangs d’anciens voleurs de bétail et coupeurs de route.

IV. Poser les jalons d’une paix durable

Le conflit à l’Extrême-Nord du Cameroun a été dévastateur pour les populations et les communautés locales, et a accentué les difficultés liées au manque de développement et à la mauvaise gouvernance locale.[fn]Rapport de Crisis Group, Cameroun : faire face à Boko Haram, op. cit.Hide Footnote Depuis 2016, il baisse en intensité. A mesure que cette tendance se confirme, en dépit d’attaques sporadiques de Boko Haram, le gouvernement et ses partenaires internationaux évoquent la stabilisation et la reconstruction post-conflit. La fin effective des violences est la condition essentielle pour atteindre ces objectifs. Dans cette perspective, le gouvernement camerounais devrait annoncer publiquement que les membres de Boko Haram qui se rendent bénéficieront d’une forme de protection et auront accès à un procès équitable, et qu’il est peu probable que les membres non combattants aillent en prison. De même, définir le rôle des comités de vigilance dans le futur contexte post-conflit sera déterminant pour l’établissement d’une paix durable. Sans une politique de démobilisation et de réinsertion, certains de leurs membres pourraient alimenter de nouveaux foyers d’insécurité.

Malgré des discussions interministérielles en cours, le gouvernement n’a pas encore adopté de politique claire sur ces deux questions et dit manquer de moyens.[fn]Entretiens de Crisis Group, haut fonctionnaire à la présidence, autorités administratives et forces de sécurité, Extrême-Nord et Yaoundé, février-mars 2018.Hide Footnote Les partenaires internationaux devraient soutenir le gouvernement sur le plan technique et financier dans la formulation et la mise en

A. Justice et réinsertion pour les anciens membres de Boko Haram

Mettre sur pied un programme de réinsertion pour les anciens membres et captifs de Boko Haram requiert de résoudre plusieurs problèmes connexes, entre autres :

  1. Quelle justice pour les anciens membres, en fonction de leur statut (combattants ou simples logisticiens, auteurs de crimes graves ou non, têtes pensantes ou exécutants, etc.) ? La réponse doit tenir compte de la surpopulation carcérale, des lenteurs du système judiciaire et de la saturation des tribunaux, qui doivent encore juger des centaines de présumés membres de Boko Haram détenus à la prison de Maroua.
     
  2. Quels anciens membres doivent participer à un processus de désendoctrinement, qui pourrait mettre l’accent sur la tolérance religieuse et la non-violence ?
     
  3. Quels anciens membres peuvent être réintégrés dans leur communauté et par quel processus, selon les différents statuts ?

Des centaines, voire un millier de Camerounais feraient encore partie de Boko Haram. Sur les 200 membres qui se sont rendus, près d’une centaine (composée d’enfants, d’individus non combattants et non endoctrinés) pourraient directement être réintégrés dans leurs communautés, sans nécessairement passer par une procédure judiciaire formelle, mais en utilisant des mécanismes de justice et de réparation communautaires.[fn]Entretiens de Crisis Group, ONG locales, autorités administratives et chefs traditionnels, Mora et Kolofata, février-mars 2018.Hide Footnote De la même façon, la réintégration des 410 anciens captifs passera par la sensibilisation et des cérémonies symboliques de retour dans les communautés.

Parmi la centaine de personnes restante, composée d’anciens membres combattants, la petite minorité d’individus endoctrinés pourrait faire l’objet d’un suivi rigoureux et d’un programme de désendoctrinement, y compris en prison. Ceux suspectés d’avoir commis des atrocités – y compris une partie des individus endoctrinés – devraient passer par un processus judiciaire formel, tandis que ceux qui ne sont pas accusés de crimes graves pourraient être réintégrés après avoir purgé des peines d’emprisonnement limitées et/ou réalisé des travaux communautaires.

Pilotées pour le moment par des militaires, les enquêtes visant à déterminer le statut de chaque individu qui se rend sont des enquêtes préliminaires concernant des actes criminels, mais elles sont aussi une première étape dans le traitement des anciens membres de Boko Haram qui ne sont à priori pas coupables d’actes de violence, et ne devraient pas passer par le système judicaire formel. Ces enquêtes devraient donc mieux associer les policiers, des experts en protection du Comité international de la Croix-Rouge et/ou de l’ONU et des universitaires et chercheurs spécialistes de la question.

Le gouvernement devrait mieux sensibiliser les communautés, dont l’acceptation est essentielle au succès de la réinsertion, aux stratégies de mobilisation du mouvement jihadiste, notamment en soulignant que les recrutements de force ou de survie ont été bien plus nombreux que les recrutements idéologiques. Les médias, en particulier les radios communautaires, peuvent participer à cette sensibilisation, par exemple en diffusant des témoignages de combattants repentis. Le gouvernement devrait fournir un soutien adéquat aux communautés d’accueil, et négocier avec elles les conditions sous lesquelles elles seraient prêtes à réintégrer les anciens membres de Boko Haram.

Sans une prise en compte des aspirations locales, les communautés risquent de rejeter les anciens membres de Boko Haram, ce qui pourrait générer à moyen terme un nouveau type de tensions sociales.

Sans une prise en compte des aspirations locales, les communautés risquent de rejeter les anciens membres de Boko Haram, ce qui pourrait générer à moyen terme un nouveau type de tensions sociales. Le risque est donc double : d’une part que certains anciens membres de Boko Haram soient rejetés par leur communauté par peur et mépris, et éventuellement qu’ils réintègrent le groupe jihadiste ou d’autres groupes armés ; et d’autre part, que le programme de réinsertion apparaisse aux yeux d’autres jeunes comme une prime au terrorisme et légitime l’appartenance à Boko Haram ou à d’autres groupes armés qui pourraient s’implanter dans la région.[fn]Entretiens de Crisis Group, officiers supérieurs, autorité administrative, comités de vigilance et jeunes du Mayo Sava, Mora, février 2018.Hide Footnote

La réponse devrait donc à la fois offrir aux anciens membres de Boko Haram des mécanismes et des incitations de réintégration, et aux communautés des incitations symboliques et matérielles à les recevoir. Il devrait être possible de concilier ces deux éléments, par exemple à travers le soutien aux activités pastorales, agraires et commerciales dans les communautés d’accueil, des subventions aux petites entreprises qui emploient des jeunes des quartiers et villages d’accueil, ainsi qu’aux anciens membres de Boko Haram au cours de leur réinsertion.

Le Cameroun, ses partenaires internationaux, les ONG compétentes en la matière et les pays du bassin du lac Tchad devraient discuter du contenu du programme de réinsertion, afin que les pays de la région s’inspirent de leurs expériences mutuelles et que les grandes lignes de leurs programmes soient harmonisées. Il est nécessaire d’associer les partenaires internationaux car leur assistance technique et leur appui financier sont indispensables pour l’efficacité des programmes. Certains d’entre eux sont prêts à financer des projets de réinsertion mais se désolent du manque d’initiative du gouvernement. S’ils ne sont pas consultés dès l’étape de la conception de cette politique, cela pourrait freiner leur intérêt.[fn]Entretiens de Crisis Group, ambassadeurs occidentaux et représentants de l’Union européenne, Yaoundé, septembre 2017-mars 2018.Hide Footnote

L’harmonisation des politiques menées à l’égard des anciens membres de Boko Haram est l’une des préoccupations de la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT). Selon certains hauts responsables de la CBLT, le but est d’éviter que les pays ayant une politique de réinsertion plus aboutie ne soient débordés par les redditions, bien que cette tendance ne semble pas prévaloir pour le moment. L’enjeu est aussi sécuritaire. La CBLT craint en effet qu’une non-harmonisation des politiques de réinsertion prolonge le conflit. La plupart des membres de Boko Haram qui se rendent le font dans leur pays d’origine. Si certains Etats s’opposent aux redditions de leurs ressortissants ou ne mettent pas en place des politiques pour les inciter à se rendre, ces derniers continueront de nuire et probablement au-delà de leur pays d’origine. Enfin, les discussions doivent se poursuivre au sein de la CBLT pour permettre aux Etats de s’accorder sur une règle commune pour l’extradition des rendus étrangers.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates européens et colonel de la CBLT, N’Djamena, février 2018.Hide Footnote

D’ores et déjà, un atelier international s’est penché sur la question en janvier 2018 à l’université de Maroua, de même que des conférences sous-régionales à Abuja, au Nigéria, Diffa, au Niger, et N’Djamena, au Tchad, en 2017 et 2018. Les leçons tirées de ces rencontres quant aux pratiques de chaque pays pourraient être utiles au Cameroun dans l’élaboration de sa propre politique en la matière. Au cours de ces conférences, les représentants tchadiens ont souligné qu’il est important de tenir compte du rapport de Boko Haram à chaque communauté et territoire. Au Tchad, il a été moins difficile pour le gouvernement d’intégrer un millier d’anciens membres de Boko Haram dans les communautés, en partie parce que celles-ci avaient été peu touchées par la violence du mouvement jihadiste comparée aux habitants des autres pays de la région. Les Nigériens ont insisté sur la nécessité de définir un cadre juridique approprié avant toute politique de réinsertion, tandis que les Nigérians ont surtout mis en avant la nécessité pour chaque Etat d’adopter une position claire sur le sujet.

Le programme de réinsertion implique un travail de justice à deux niveaux. D’abord, un processus judiciaire formel, aussi transparent que possible, est nécessaire. Pour que les combattants qui se sont rendus ne s’ajoutent pas à la longue liste de présumés combattants de Boko Haram qui n’ont pas encore été jugés, il faudrait accélérer la procédure judiciaire dans les cas de terrorisme liés à Boko Haram et renforcer les capacités des tribunaux de l’Extrême-Nord. Certains seront nécessairement condamnés à des peines de prison. Pour d’autres anciens membres, un processus de justice restauratrice qui pourrait imposer des peines de travaux communautaires, mais reposerait aussi sur des mécanismes locaux de dialogue et de pardon, y compris des confessions publiques et des cérémonies symboliques, comme le fait de jurer sur le Coran, pourrait être plus adapté.

Pour que la réintégration des membres qui se sont rendus (non auteurs de crimes graves) soit possible à moyen terme, la loi antiterroriste de 2014 et le Code pénal devraient être amendés. Cette loi condamne à la peine de mort ou à l’emprisonnement à vie les membres et complices de groupes terroristes et à des peines de vingt ans d’emprisonnement les individus reconnus coupables de blanchiment des produits du terrorisme ou de non-dénonciation d’actes de terrorisme.[fn]« Loi N°2014/028 du 23 décembre 2014 portant répression des actes de terrorisme », gouvernement camerounais, 23 décembre 2014.Hide Footnote Cette loi a le potentiel d’empêcher tout programme d’accueil ou de justice communautaire pour les anciens membres de Boko Haram considérés comme moins dangereux. A défaut d’un changement de la loi, le président de la République pourrait signer un décret pour organiser le traitement spécifique des individus s’étant rendus. Le même décret pourrait aussi doter les tribunaux de l’Extrême-Nord de ressources humaines et matérielles supplémentaires et prévoir des dispositions pour accélérer la procédure judiciaire dans les cas liés à Boko Haram.

Parmi les anciens membres de Boko Haram s’étant rendus depuis 2017, un petit nombre prône toujours le jihad violent. Le soutien à Boko Haram parmi la population est très limité, et bien moins important aujourd’hui qu’au début du conflit en 2013-2014. Le danger que représentent ces individus en termes de propagande et de recrutement n’est donc pas élevé. Ils posent néanmoins un risque pour leur entourage et devraient participer à un programme de suivi et de conversations avec des imams locaux et la population en vue de leur enseigner la tolérance religieuse et les dissuader de prôner le recours à la violence pour des motifs religieux. Ces programmes, communément appelés de « déradicalisation » ont souvent des limites, mais les rares initiatives mises en place de façon informelle jusqu’à présent au Cameroun ont pourtant connu un certain succès. En cas d’échec, ces individus devraient faire l’objet d’un suivi et d’une surveillance, y compris dans les prisons.[fn]Entretiens de Crisis Group, personnel pénitentiaire, ministère de la Justice et organisations humanitaires, Yaoundé et Maroua, mars-décembre 2017.Hide Footnote

La réinsertion des anciens membres de Boko Haram allant de pair avec l’appui aux communautés et le développement local, cela représente un effort financier qui va bien au-delà de la prise en charge des 200 individus qui se sont rendus et des 410 personnes qui se sont échappées des territoires sous contrôle de Boko Haram pour revenir au Cameroun jusqu’à maintenant. Le pays, sous tension de trésorerie (élection en octobre et coupe d’Afrique des nations à organiser en janvier 2019), ne peut le financer. La présidence de la République envisage un budget d’un milliard de FCFA (2 millions de dollars) pour la réinsertion, ce qui parait très insuffisant.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorité administrative et haut fonctionnaire à la présidence de la République, Mora et Yaoundé, février et mars 2018.Hide Footnote Les partenaires internationaux du Cameroun devraient s’engager à financer cette initiative.

B. Repenser le rôle des comités de vigilance

Le gouvernement doit entamer dès à présent une réflexion sur le devenir et le rôle des comités de vigilance dans un contexte post-conflit, y compris sur leur éventuelle démobilisation. Pour éviter que les comités de vigilance ne deviennent une source d’insécurité à moyen terme, le Cameroun devra trouver un équilibre entre dissolution progressive des groupes et réinsertion de leurs membres d’une part ; et réglementation, meilleur soutien et encadrement des groupes restants d’autre part. Plus les objectifs et le mandat de ces forces auxiliaires sont définis clairement et le soutien et l’encadrement renforcés, moins ils risquent de se détourner de ces objectifs.

Dans un contexte post-conflit, le gouvernement camerounais devrait s’abstenir de créer de nouveaux comités et se concentrer plutôt sur le développement de réseaux de renseignement et d’alerte précoce pour apporter aux civils la protection de l’Etat en cas de besoin.

Une frange des 14 000 membres actuels des comités de vigilance devront être maintenus pour assumer les fonctions d’auxiliaires des forces de police, en particulier dans les zones rurales.[fn]

Entretiens de Crisis Group, autorités administratives et lamido de Maroua, Maroua et Mora, septembre 2017.
 

Hide Footnote Ils existent depuis longtemps dans cette zone, essentiellement pour pallier les déficiences de l’offre sécuritaire étatique. D’ores et déjà, dans des villes comme Mora, des autorités administratives estiment qu’il serait juste et efficace que certains membres des comités de vigilance soient intégrés à la police municipale en train d’être créée.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités administratives, Mokolo et Mora, février 2018.Hide Footnote L’encadrement de ces comités pourrait passer par la mise en place des systèmes de vérification externe, y compris un contrôle communautaire. Les membres des comités maintenus devraient avoir accès à des programmes de formation sur des compétences pratiques (en matière de renseignement, de premiers secours, et de déminage). En fonction des localités, le gouvernement pourrait encourager une collaboration entre comités camerounais et nigérians comme cela s’est fait avec succès par le passé à Tourou, dans l’Extrême-Nord du Cameroun.[fn]Cette collaboration aurait permis aux deux comités de se réunir régulièrement et d’échanger des renseignements, et même de combattre ensemble à deux reprises pour repousser des attaques d’envergure de Boko Haram. Elle a cessé depuis 2017, car les comités de Tourou affirment que ceux de Madagali au Nigéria ont été infiltrés par Boko Haram. Entretiens de Crisis Group, comités de vigilance du canton de Tourou, Mokolo, septembre 2017. « Au Cameroun, la montagne des persécutés de Boko Haram », Le Monde, 23 mai 2018.Hide Footnote

Les autres comités devront être graduellement démobilisés et leurs membres réinsérés. Le gouvernement devrait organiser leur dissolution progressive et/ou encadrer leur autodissolution, en veillant à ce que les anciens membres possédant une arme à feu soient recensés. Il devrait déjà élaborer des projets visant à réinsérer économiquement les membres des comités démobilisés ou autodissous, soit en les aidant à trouver du travail dans des secteurs porteurs au niveau local, soit en finançant leurs microprojets dans des secteurs tels que le commerce et l’agriculture.

Par ailleurs, tous les membres des comités de vigilance accusés d’abus ou de bavures devront faire l’objet d’enquêtes transparentes et les décisions de justice devront être rendues publiques.

Enfin, plusieurs comités de vigilance des départements frontaliers ne souhaitent pas que les chefs traditionnels ou même les autorités administratives locales gèrent seuls le soutien de l’Etat ou des partenaires internationaux.[fn]Entretiens de Crisis Group, membres de comités de vigilance du Mayo-Sava, Mora, septembre 2017.Hide Footnote Tout financement ou soutien aux comités qui seront maintenus ou à la réinsertion des membres des comités démobilisés devrait donc associer autorités et ONG.

Conclusion

Le gouvernement camerounais doit sortir de sa posture réactive et se doter de politiques claires concernant les membres de Boko Haram qui se rendent ou sont arrêtés et le devenir des comités de vigilance. Il est essentiel de relever ces défis pour pouvoir envisager de mettre fin au conflit prochainement et éviter aux forces armées camerounaises de s’enliser durablement à l’Extrême-Nord. Un tel scénario aggraverait la situation financière du pays, déjà très fragile.

Nairobi/Bruxelles, 14 août 2018

Annexe A: Carte du Cameroun

Carte du Cameroun Crisis Group/KO/Novembre 2016. Basé sur une carte des Nations unies no. 4227 (Novembre 2015)