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La Tunisie des frontières (II) : terrorisme et polarisation régionale
La Tunisie des frontières (II) : terrorisme et polarisation régionale
Seven Ways to Steady a Tunisia under New Attack
Seven Ways to Steady a Tunisia under New Attack

La Tunisie des frontières (II) : terrorisme et polarisation régionale

L’alliance entre trafiquants d’armes et de drogue et cellules jihadistes armées aux frontières avec l’Algérie et la Libye, combinée à une profonde polarisation idéologique, pourraient former un cocktail explosif à l’approche des élections législatives et présidentielle en Tunisie.

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Synthèse

Depuis le soulèvement populaire de décembre-janvier 2010-2011, la Tunisie surmonte avec succès ses crises politiques, mais le pays semble moins disposé à absorber le choc d’attaques jihadistes plus importantes. Malgré le dialogue national qui a fortement réduit les tensions et a fait débuter l’année 2014 sur une touche optimiste, l’inquiétude grandit de nouveau.  Cette appréhension peut s’expliquer par la montée des violences à la frontière algérienne, le chaos libyen et l’avancée de l’islamisme radical au Moyen-Orient, mais également par le discours antiterroriste ambiant. Caisse de résonnance des conflits qui agitent la région, le pays a besoin d’aborder la question terroriste de manière sereine et dépolitisée, malgré les enjeux internationaux. La lutte contre le terrorisme et la lutte contre le crime organisé sont indissociables. Le gouvernement gagnerait ainsi à accompagner ses mesures sécuritaires par des mesures économiques et sociales destinées à ramener les populations frontalières dans le giron de l’Etat.

Depuis 2013, l’alliance entre trafiquants d’armes et de drogues et cellules jihadistes armées parait se renforcer sensiblement dans les régions limitrophes. Les grands réseaux du trafic illicite nourrissent les violences aux frontières, hâtivement qualifiées de « terroristes » par la plupart des médias. Celles-ci pourraient s’accroitre dangereusement si l’aggravation du conflit libyen entrainait de sérieuses retombées économiques et politiques.

La crise sociale dans le Sud du pays, l’alliance solide entre cartels et jihadistes, la polarisation idéologique entre islamistes et sécularistes renforcée par les tensions régionales pourraient, à l’approche des scrutins et dans leur sillage, former un mélange explosif. Nombre d’électeurs et de candidats aux prochaines élections législatives et présidentielle, prévues à l’étranger et sur le territoire national les 24-26 octobre (législatives), 21-23 novembre (premier tour de la présidentielle) et 26-28 décembre (second tour) 2014, partagent la crainte de l’échec du processus électoral, un sentiment d’insécurité et la peur de subir le même sort que d’autres pays de la région. Le durcissement de la sécurité et les représailles de groupes jihadistes affaiblis forment un cercle vicieux. Le gouvernement indépendant dit de « technocrates » de Mehdi Jomaa joue sur la fibre antiterroriste. Il oriente les préoccupations des classes moyennes éduquées vers l’extrémisme religieux, ce qui risquerait de ressusciter la polarisation idéologique entre islamistes et sécularistes, si un attentat touchait le pays en plein cœur.

Afin de se prémunir d’une nouvelle crise, les autorités gagneraient à prendre deux mesures principales. La première serait de renforcer leur présence dans les zones limitrophes grâce à une politique de développement dont les signes pourraient rapidement être perçus par les habitants des frontières. La deuxième serait d’appliquer une stratégie antiterroriste efficace et mesurée, à l’opposé du traitement médiatique récent qui développe la phobie jihadiste en entretenant indirectement l’amalgame entre les différentes formes d’islamisme.

Les enjeux idéologiques régionaux et internationaux sur la question islamiste certes concernent la Tunisie, mais ceux-ci ne devraient pas déterminer son avenir. Après un premier rapport sur « la Tunisie des frontières » (novembre 2013), ce briefing analyse la nouvelle réalité des menaces aux frontières tuniso-libyenne et tuniso-algérienne, et propose des pistes pour atténuer les risques.

Dans l’immédiat, il est important que les principales forces politiques, syndicales et associatives, islamistes et non-islamistes, mettent en œuvre une approche consensuelle de la sécurité publique et que les autorités adoptent un discours antiterroriste serein, prévenant le retour d’une polarisation idéologique entre islamistes et sécularistes. De même, il serait souhaitable que le gouvernement ou celui qui lui succédera, intensifie la coopération sécuritaire avec le voisin algérien, concrétise le projet de création d’une agence nationale de renseignement, et dialogue avec les cartels situés aux frontières afin que ceux-ci acceptent de cesser le négoce de produits dangereux et possiblement que certains collaborent à l’avenir sur le plan sécuritaire avec l’Etat tunisien. L’ensemble de ces mesures contribuerait, au bout du compte, à éviter que les habitants des frontières ne s’éloignent de façon irrémédiable de l’Etat et soient tentés, à moyen terme, de s’y opposer de façon frontale en rejoignant des groupes armés jihadistes criminels.

Tunis/Bruxelles, 21 octobre 2014

Tunisian special forces take position during clashes with militants in the southern town of Ben Guerdane, near the Libyan border, on 7 March 2016. AFP/Fathi Nasri

Seven Ways to Steady a Tunisia under New Attack

The Islamic State (IS) attack into the heart of the south-eastern Tunisian city of Ben Guerdane opens up a new zone of conflict. This alarming spillover from Libya 30km away requires a fresh response from Tunisia’s political elite, still struggling to steady the country after three major terrorist attacks last year.

Beginning at dawn on 7 March, dozens of IS fighters stormed into the city and attempted to overwhelm the city’s key security installations. They were countered by virtually all regular and specialised units of the police, National Guard and army. Several hundred troops surrounded the city, taking up positions to defend targeted buildings and scouring neighbourhoods for the assailants.

The death toll was heavy: 36 jihadis, eleven members of the security forces and seven civilians were killed. Although the attack has not been officially claimed by IS yet, it is likely linked to the 19 February U.S. airstrike on an IS camp 170km away in Sabratha, in north west Libya, that killed over 40 alleged members of the group, mostly Tunisians.

The Ben Guerdane attack was repulsed by security forces but marks a new departure. It is unprecedented since the “Gafsa coup” of 27 January 1980, when a raiding party armed by Libya and supported by Algerian military intelligence took control of the central Tunisian city of Gafsa and called for a popular revolt. Tunisia should expect further attacks and prepare to mitigate their impact by bearing in mind seven key points:

  1. This was no simple “terrorist” attack. It was a simultaneous assault on an army barracks, the local headquarters of the National Guard and the city’s police station, accompanied by three targeted assassinations of a customs officer, a police officer and a member of the counter-terrorism unit of the National Guard. It was an attempt at a local insurrection, coordinated by some 50 members of IS sleeper cells in Ben Guerdane. The term “terrorist” would obscure the political objectives of the assault: win the support a part of the city’s notoriously rebellious population by inciting an insurrection even as it takes military control of the city. IS broadcast a revolutionary jihadi message from mosque speakers at dawn and attempted to distribute weapons. In this respect, this week’s attack resembles the events of Gafsa in 1980.
     
  2. On this occasion, IS forces were insufficiently numerous and made tactical mistakes despite their knowledge of the terrain. But Tunisia’s armed forces will not always have a numerical advantage. Tunisia’s army, National Guard and police should redouble their vigilance and rapidly draw operational and strategic lessons. A few kilometres from Ben Guerdane, Zarsis, a nexus of illegal migration towards Europe, or Djerba, a touristic hub and centre of Tunisia’s Jewish community, could be targeted. In the west of the country, jihadis operating in the forested mountains along the border with Algeria could take advantage of any new crisis to attack nearby Kasserine or reach as far as central Sidi Bouzid.
     
  3. The attempted insurrection in Ben Guerdane is not just a Tunisian-Libyan affair, but a regional problem that demands a regional response – in particular a significant reinforcement of Tunisian-Algerian political and security cooperation. The mental geography espoused by IS does not adhere to the borders established in North Africa in the twentieth century. Experts on the group say IS members dream of re-establishing the historic borders of the Aghabid dynasty (800-901), which ruled a semi-independent emirate roughly based on the ancient Roman province of Africa Proconsularis, including Tripolitania (western Libya), most of modern day Tunisia and the eastern half of Algeria. In this vision, Ben Guerdane is a strategic nexus point of a “liberated” zone that would tie south-eastern Tunisia to western Libya. The city’s business life has long been dominated by a parallel economy based on an informal foreign currency exchange market and smuggling; it could become a convergence point between jihadis and regional criminal networks.
     
  4. Tunisia’s political class and its media must absolutely avoid any attempt to take advantage of the attack to settle scores or revive the Islamist-secularist divide. A calm examination of facts is necessary, not polemics.
     
  5. A new national discourse is needed to address regional and social divides, particularly a sentiment of historical exclusion in the south of the country. The attacks over the past year – on the Bardo Museum in Tunis in March, a tourist resort in Sousse in June, and the presidential guard in November – have weakened the old discourse of “national unity” advanced by the political class. Tunisia will have to do more to preserve the culture of compromise and civil society inclusion in 2013-14 that helped political activists of the Tunisian National Dialogue Quartet win the 2015 Nobel Peace Prize.
     
  6. Security forces should react in a measured manner when questioning Ben Guerdane residents who may have lent logistic or other support to the IS raiding party. The scale of the attack means they could number in the hundreds. A wave of mass and indiscriminate arrests accompanied by police brutality could polarise families, feed into residents’ frustrations, and increase support for IS in the future.
     
  7. The Tunisia-Libya border cannot be secured without the close collaboration of the local population, especially the smuggling cartels operating in the area. Trying to combat these at the same time as jihadis would dissipate energy and likely feed local resentment of the state, since so much of the local economy depends on this smuggling. In order to secure their cooperation, Crisis Group has argued that the government should consider the creation of free trade zones at the border that would legitimise at least part of the border trade.

A French version of this article was published by Al Huffington Post Maghreb.