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Algerian demonstrators stage a sit-in on 5 March 2015 at Somoud Square in the Sahara desert village of In-Salah, south Algeria, against the exploration of shale gas. AFP/Farouk Batiche
Report 171 / Middle East & North Africa

Sud de l’Algérie : turbulences à l’horizon

Tandis que des vagues de contestation ont touché depuis 2013 le Sud de l’Algérie, riche en hydrocarbures, les autorités ont maintenu une paix précaire via des subventions, la répression et des stratégies de maintien de l’ordre. Pour apaiser les tensions, l’Etat doit renforcer la transparence, communiquer avec les manifestants et résoudre les problèmes de gouvernance sous-jacents.

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Synthèse

Depuis 2013, les zones riches en pétrole du Sud de l’Algérie, marginales politiquement mais cruciales économiquement, ont connu des vagues successives de contestation qui peuvent sembler avoir été occasionnées par des problèmes économiques, environnementaux et communautaires locaux. Dans l’ensemble, cependant, une tendance se dégage : le ressentiment s’accroit à l’égard des autorités centrales dans une partie du pays longtemps restée secondaire politiquement. Face à ce mécontentement croissant, les pouvoirs publics ont jusqu’à présent eu recours à la politique du bâton et de la carotte, qui a permis de sauvegarder une paix précaire mais n’a pas abordé les questions sous-jacentes. A l’approche d’une succession présidentielle incertaine et compte tenu des conséquences douloureuses des faibles prix du pétrole, l’Algérie ne peut pas s’en tenir au traitement des symptômes ; elle devrait remédier aux insuffisances de la gouvernance et associer ses populations marginalisées à la prise de décision. Elle devrait le faire dès maintenant, tant que les difficultés sont encore amplement maitrisables, plutôt que de les laisser s’envenimer et influer dangereusement sur la transition politique à venir.

Trois mouvements distincts dans trois villes du Sud ont évolué ces dernières années jusqu’à mobiliser des milliers d’Algériens, aussi bien dans la zone désertique qu’ailleurs dans le pays. Dans la ville historique de Ghardaïa, des affrontements récurrents ont eu lieu entre les Arabes sunnites et une minorité berbère adepte de l’ibadisme, une école islamique de jurisprudence, constituant l’un des rares cas de violence sectaire dans un pays majoritairement sunnite. C’est dans la ville de In Salah, dans l’extrême Sud, qu’est né le mouvement de protestation écologique le plus important du Maghreb, des milliers de personnes se mobilisant contre l’exploration du gaz de schiste que le gouvernement avait dissimulée. A Ouargla, le chômage généralisé a suscité des émeutes parmi les jeunes, qui ont créé un mouvement exigeant qu’il soit mis fin à ce qu’ils estiment être un abandon des autorités centrales.

Ces questions, longtemps délaissées, doivent être prises au sérieux, non seulement dans l’intérêt de cette vaste région, mais aussi en raison de leur impact grandissant et bien réel sur le « cœur » politique du pays dans le Nord. Les autorités centrales d’Alger, qui ont tendance à regarder le mécontentement local avec méfiance, sous-estiment son ampleur. Elles continuent de raisonner en fonction de subventions, de répression et de maintien de l’ordre, des outils qui ont à peine pu empêcher qu’un climat parfois violent ne dégénère. Le fait que la majeure partie du Sud reste calme et que l’Etat ait réussi à rétablir l’ordre dans les zones en proie aux turbulences indique que le malaise est encore maitrisable. Entraver l’éventualité d’une réapparition et d’une propagation de la contestation est une occasion autant qu’une nécessité : un engagement politique en profondeur porterait ses fruits à travers le pays.

Confrontée aux défis économiques les plus importants des dernières décennies en raison du recul de la production pétrolière et de la baisse des prix internationaux, l’Algérie est de moins en moins en mesure de substituer la dépense publique à une politique inclusive et à la bonne gouvernance. Une stratégie qui a contribué à la paix dans les années 2000 – alors que le pays se remettait d’un conflit entre l’Etat et les insurgés islamistes qui avait fait plus de 200 000 morts et qu’il recherchait la réconciliation nationale – n’est plus viable. L’instabilité de ces dernières années démontre que les citoyens du Sud ne sont plus disposés à taire leurs revendications d’un renforcement, par leur gouvernement, de la transparence, de la communication et du respect.

L’Etat algérien, né d’une longue lutte contre le colonialisme et partisan d’une doctrine stricte de la souveraineté, rejettera à coup sûr tout ce qu’il percevra comme de l’ingérence, ainsi qu’il interprète souvent les conseils extérieurs. Mais il devrait écouter ses citoyens : une grande partie de l’indignation des manifestants découle du sentiment qu’ils ne sont ni entendus ni impliqués. Le gouvernement devrait tenir compte de plusieurs exigences fondées dont la satisfaction contribuerait à renforcer la confiance. Celles-ci comprennent :

  • lancer une enquête parlementaire ou une autre forme d’investigation indépendante sous la direction de personnalités acceptées par les habitants de la région, pour examiner les relations intercommunautaires à Ghardaïa. Une telle entité pourrait rechercher les causes des violences passées, concevoir des mesures pour améliorer les relations communautaires, évaluer quelles réparations pourraient être faites et formuler des recommandations pour parfaire les stratégies de maintien de l’ordre et la gouvernance locale ;
     
  • élaborer des procédures plus transparentes d’embauche dans le secteur public et améliorer les garanties d’équité lors de ces nominations. Promouvoir l’investis­sement privé responsable et la diversification de l’économie, actuellement très dépendante des industries extractives, dans les provinces sahariennes, permettrait également de diminuer la pression sur l’Etat pour créer des emplois, qui pèse sur ses finances ; et
     
  • adopter une politique plus transparente en matière d’exploration et de production de gaz de schiste, en commençant par indiquer clairement où elle a lieu et en encourageant la recherche sur ses effets potentiellement négatifs au niveau local et sur la façon de les atténuer. Cela pourrait revêtir la forme d’un dialogue avec les populations locales et d’une incitation du monde universitaire, des groupes de la société civile et des partenaires du secteur privé à participer. Au niveau national, les autorités devraient impulser un débat ouvert sur les avantages économiques et les écueils environnementaux potentiels de la fracturation hydraulique.

La contestation dans le Sud révèle un problème de gouvernance plus large dont les groupes jihadistes ont déjà cherché à tirer parti. Reconnue comme telle rapidement, elle pourrait encourager un changement de cap qui désamorcerait les tensions en ces temps de bouleversements géopolitiques mondiaux, de troubles régionaux, de récession économique et d’incertitude politique. Les leçons tirées d’un tel exercice pourraient être utiles pour relever d’autres défis auxquels le pays sera confronté dans les années à venir.

Alger/Bruxelles, 21 novembre 2016

I. Introduction

Le Sud de l’Algérie, vaste région si tuée au-delà des montagnes de l’Atlas et des hauts plateaux jouxtant la Méditerranée, qui occupe 85 pour cent du territoire national et comprend la quasi-totalité des réserves de pétrole et de gaz du pays mais moins de 9 pour cent de sa population, a longtemps été à l’abri des manifestations de masse et des insurrections armées qui ont sporadiquement éclaté dans le Nord depuis les années 1980. Mais sous l’effet des soulèvements arabes et des griefs locaux, la politique dans le Sud est de plus en plus conflictuelle depuis 2013 et la région a supplanté le Nord comme épicentre de la contestation.

Trois sites, chacun avec des spécificités locales, ont démontré au cours des dernières années le potentiel de semer plus largement le trouble. Depuis 2013, les affrontements intercommunautaires entre Mozabites ibadites et Arabes sunnites malékites dans la vallée du Mzab ont causé des dizaines de morts, l’incendie et le pillage de milliers de commerces et de maisons et la destruction de sites du patrimoine culturel, notamment un tombeau ibadite classé par l’Unesco.[fn]Les Mozabites de la vallée du Mzab sont des adeptes amazighs de l’école ibadite de jurisprudence islamique, qui n’est courante qu’à Oman et Zanzibar, mais compte des adeptes en Algérie, en Libye et en Tunisie. Les malékites sont des adeptes de l’école de jurisprudence islamique fondée par l’imam Malik Ibn Anas, l’une des quatre principales écoles de l’islam sunnite et dominante au Maghreb.Hide Footnote La ville saharienne reculée d’In Salah est devenue le cœur d’une large mobilisation contre l’exploitation des gaz de schiste après l’annonce par le gouvernement du succès de forages exploratoires à proximité en décembre 2014. Des manifestations pacifiques contre le chômage dans les villes de Laghouat et Ouargla ont donné lieu à des arrestations et à des actes d’intimida­tion en 2013.

Comme l’a préconisé Crisis Group en matière de politique étrangère, le gouvernement du président Abdelaziz Bouteflika, actuellement dans son quatrième mandat, doit construire une vision stratégique de long terme.

L’Etat est jusqu’à présent parvenu à contenir les tensions grâce à la politique bien connue de la carotte – qui comprend notamment les dhamanat (littéralement les « garanties » données, en l’occurrence de diverses réformes), le clientélisme et les largesses – et du bâton, via l’intimidation et le harcèlement des principaux artisans des manifestations. Aussi efficaces soient-elles à court terme, ces mesures, faute de traiter les causes politiques sous-jacentes des troubles, risquent à long terme de les exacerber. Déjà, les tensions et la violence se développent, se chevauchent et s’in­tensifient. De nouvelles formes de contestation apparaissent au fur et à mesure que le rôle joué par l’Etat-providence se réduit.[fn]La réduction des subventions à l’électricité, l’une des nombreuses mesures d’austérité modérée prévues dans les budgets de 2016 et 2017, suscite déjà de nouvelles protestations dans les villes du Sud comme Biskra, In Salah et Ouargla. Voir « Algérie : le Sud grogne contre une facture d’électri­cité salée », Jeune Afrique, 27 octobre 2016.Hide Footnote Comme l’a préconisé Crisis Group en matière de politique étrangère, le gouvernement du président Abdelaziz Bouteflika, actuellement dans son quatrième mandat, doit construire une vision stratégique de long terme.[fn]Rapport Moyen-Orient et Afrique du Nord de Crisis Group N°164, L’Algérie et ses voisins, 12 octobre 2015.Hide Footnote

L’Etat algérien se présente souvent comme un modèle de sécurité et de stabilité en ces temps troublés, tandis que ses critiques dans le pays et à l’étranger affirment que la chute des prix du pétrole et l’incertitude quant à la succession présidentielle l’entrainent vers une nouvelle crise. La contestation dans le Sud pourrait être prometteuse ou périlleuse, selon la façon dont elle est gérée. Prise en compte, elle pourrait encourager l’inclusion politique et la transparence ; sinon, une vulnérabilité majeure pourrait en résulter lorsque, probablement dans quelques années seulement, les recettes pétrolières s’amenuiseront.

II. Pourquoi le Sud compte

L’Algérie n’a pris forme comme territoire unifié qu’aux dix-neuvième et vingtième siècles, après des vagues de conquête (par l’Empire ottoman au seizième siècle et la France au dix-neuvième siècle) et le règlement des différends territoriaux avec son voisin marocain (au vingtième siècle). Historiquement, le contrôle sur les régions qui constituent aujourd’hui le Sud était axé sur les routes commerciales ; le pouvoir était concentré autour de la côte, ne s’étendant que faiblement vers l’intérieur et à peine vers le Sahara.[fn]Y. Kouzmine, J. Fontaine, B.E. Yousfi et T. Otmane, « Étapes de la structuration d’un désert : l’espace saharien algérien entre convoitises économiques, projets politiques et aménagement du territoire », Annales de géographie, no. 670, 6 (2009), p. 659-685.Hide Footnote Les Français ont commencé à définir la frontière sud du pays au milieu du dix-neuvième siècle, un processus qui n’a abouti qu’au début du vingtième. Depuis l’indépendance en 1962, l’Etat s’est employé, de façon inégale, à intégrer le Sud dans le tissu national.

Les autorités centrales ont depuis longtemps une relation ambivalente avec les régions du Sud. Le faible contrôle qu’elles y exercent a posé des dilemmes sécuritaires. La région est par exemple connue pour avoir servi de refuge, au dix-neuvième siècle, à l’émir Abdelkader, le chef rebelle de la lutte anticoloniale contre les Français. Mû davantage par un vœu pieux que par une véritable compréhension de la réalité sur le terrain, l’Etat – d’abord français puis algérien – a considéré les populations du Sud comme mieux disposées à son contrôle que celles du Nord ; cette perception s’est reflétée au milieu du dix-neuvième siècle dans la notion de « pénétration pacifique », qui a ensuite évolué vers l’idée de « Sud tranquille » à la fin du vingtième siècle, quand le Nord a sombré dans la violence.[fn]Voir Benjamin Claude Brower, A Desert Named Peace (New York, 2009), p. 22, 207. Voir Annexe C ci-après pour un glossaire terminologique.Hide Footnote Mais alors que l’activisme politique a longtemps été plus dynamique dans le Nord, la perception erronée de la passivité du Sud a eu des conséquences réelles et dangereuses, contribuant sans doute à la négligence des décideurs politiques vis-à-vis des besoins et doléances de la région.

A. Le Sahara algérien

Les autorités centrales ont depuis longtemps une relation ambivalente avec les régions du Sud.

Les autorités centrales ont depuis longtemps une relation ambivalente avec les régions du Sud. Le faible contrôle qu’elles y exercent a posé des dilemmes sécuritaires. La région est par exemple connue pour avoir servi de refuge, au dix-neuvième siècle, à l’émir Abdelkader, le chef rebelle de la lutte anticoloniale contre les Français. Mû davantage par un vœu pieux que par une véritable compréhension de la réalité sur le terrain, l’Etat – d’abord français puis algérien – a considéré les populations du Sud comme mieux disposées à son contrôle que celles du Nord ; cette perception s’est reflétée au milieu du dix-neuvième siècle dans la notion de « pénétration pacifique », qui a ensuite évolué vers l’idée de « Sud tranquille » à la fin du vingtième siècle, quand le Nord a sombré dans la violence.[fn]Voir Benjamin Claude Brower, A Desert Named Peace (New York, 2009), p. 22, 207. Voir Annexe C ci-après pour un glossaire terminologique.Hide Footnote Mais alors que l’activisme politique a longtemps été plus dynamique dans le Nord, la perception erronée de la passivité du Sud a eu des conséquences réelles et dangereuses, contribuant sans doute à la négligence des décideurs politiques vis-à-vis des besoins et doléances de la région.

Tandis que l’Algérie indépendante bâtissait une identité nationale fondée sur des idéologies socialiste et nationaliste arabe, elle a cherché à réduire les disparités entre les régions, avec un succès limité. Les réserves d’hydrocarbures du Sud, découvertes dans les années 1950, ont façonné les infrastructures de la région, construites autour de l’extraction et du transport du pétrole et du gaz. La politique menée par l’Etat mettait officiellement l’accent sur l’égalité régionale, mais la sécurité, surtout mais pas seulement depuis la guerre civile des années 1990, était la pièce maîtresse. Tout comme la politique d’arabisation ; la poursuite de l’objectif affiché de la cohésion nationale et de l’intégration sociale, en imposant l’arabe comme langue de l’enseigne­ment et de l’administration, s’est faite au détriment des locuteurs du français et du tamazight (berbère), causant des protestations parmi ces derniers.

Au début des années 2000, le contraste entre un Sahara algérien riche en ressources et le relatif dénuement de ses résidents s’est accentué. Le Mouvement des enfants du Sud pour la justice (MSJ), fondé en 2004, a revendiqué de plus grandes perspectives économiques et une répartition plus juste des richesses. Alors que les investissements étrangers étaient en hausse et que le marché de l’emploi s’améliorait, les habitants du Sud en profitaient peu, même si leur région produisait la majeure partie de la richesse du pays.

Parallèlement, l’activité jihadiste progressait. Abdelmalek Droukdel, chef du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), une organisation algérienne basée en Kabylie et créé en 1998, a détourné son attention du Nord, réfréné ses ambitions de frapper l’Europe, ce que son groupe avait échoué à faire, et s’est concentré sur la création de katibas (brigades) sahariennes. Sous Mokhtar Belmokhtar et Abdelhamid Abou Zeid, celles-ci ont mené des attaques contre des cibles occidentales dans certaines parties du Sahara algérien et la plus vaste région du Sahel, comme le Mali et la Mauritanie, où la sécurité était faible.[fn]Le désert du Sahara englobe la majeure partie de l’Afrique du Nord à l’est des montagnes de l’Atlas et au sud des régions fertiles de la côte méditerranéenne. Dans ce rapport, le « Sahara algérien » désigne la partie située en Algérie et le Sahel renvoie à la région semi-aride à l’extrémité sud du Sahara s’étendant de l’océan Atlantique à la mer Rouge, y compris les zones les plus méridionales de l’Algérie et des parties des Etats voisins.Hide Footnote Elles se sont enrichies grâce à la contrebande et aux rançons pour la libération d’otages occidentaux.[fn]Voir Jean-Pierre Filiu, « The Fractured Jihadi Movement in the Sahara », Current Trends in Islamist Ideology, 10 janvier 2014. L’émir d’AQMI Abdelmalek Droukdel, un « Arabe afghan » et ancien commandant du GSPC, serait toujours basé en Kabylie. Son adjoint dans le Sahara, Abdelhamid Abou Zeid, a été tué lors d’une frappe aérienne française au Nord du Mali en février 2013. Mokhtar Belmokhtar, cerveau de l’attaque d’In Amenas, commande le groupe jihadiste al-Moura­bi­toune, qui a des liens avec al-Qaeda et l’Etat islamique (EI) et porte la responsabilité d’attaques vers l’ouest jusqu’en Côte d’Ivoire. Sa mort a été annoncée à maintes reprises, notamment après un raid aérien américain en Libye dont il était la cible en juin 2015, mais il serait toujours en vie.Hide Footnote

Le GSPC s’est officiellement affilié à al-Qaeda en 2007, année où il a été rebaptisé al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI). L’intérêt jihadiste pour le Sahara, qui, au cours des années 1990, a surtout servi de plateforme logistique et d’appui, a culminé en 2012 avec la prise du Nord du Mali par AQMI, en collaboration avec les groupes jihadistes transsahéliens Ansar Dine et le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao). L’opération française Serval, lancée en janvier 2013, a abouti à la reconquête des villes du Nord du Mali, mais les attaques contre les cibles militaires et civiles restent communes dans la région, alors que la mise en œuvre de l’accord de paix d’Alger conclu en juin 2015 entre les rebelles du Nord non jihadistes et les autorités maliennes est au point mort.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°226, Mali : la paix à marche forcée?, 22 mai 2015 ; et le briefing Afrique N°115, Mali : la paix venue d’en bas?, 14 décembre 2015.Hide Footnote

B. Une région riche en ressources

Les frustrations anciennes du Sud se sont renforcées au cours des quinze dernières années en raison de la mauvaise gestion et de l’évolution de l’économie mondiale. Au début des années 2000, le gouvernement du président Bouteflika avait fait naitre l’espoir d’une hausse de la prospérité en libéralisant le secteur du pétrole et du gaz.[fn]De jeunes chômeurs urbains rappellent qu’ils espéraient bénéficier des nouveaux emplois et investissements. Entretiens de Crisis Group, activistes du Sud, Ouargla, mai 2015.Hide Footnote Une nouvelle loi sur les hydrocarbures, promulguée en 2005, destinée à attirer les investissements étrangers en assouplissant les règles en matière de propriété, a déclenché une vague de prospection et de production dans le Sud.[fn]La loi de 2005 a mis fin au monopole de Sonatrach sur l’exploration, la production et le transport des hydrocarbures, l’obligeant à faire face à la concurrence d’entreprises pétrolières internationales investissant dans les activités libéralisées.Hide Footnote Mais Bouteflika, pour des raisons qui restent obscures, a fait marche arrière lorsque l’ordonnance présidentielle relative aux hydrocarbures de 2006 a rétabli l’exigence que l’entreprise publique Sonatrach détienne une participation majoritaire dans la quasi-totalité des activités en amont, intermédiaires et en aval.

Au cours des années suivantes et jusqu’en 2013, les espoirs des populations du Sud ont pris un goût amer. Même lorsque les prix du pétrole se sont envolés, permettant à l’Algérie d’accumuler des réserves de change de 200 milliards de dollars en 2012, les investissements sociaux ne se sont pas concrétisés et les scandales de corruption se sont multipliés. De nombreux habitants du Sud en sont venus à percevoir les autorités nationales et les entreprises multinationales au mieux comme imprudentes, au pire comme criminelles. Un militant du Sud déclare ainsi : « Bouteflika les a autorisées à venir, toutes sortes d’entreprises avec toutes sortes d’activités ; elles ont foré dans le Sud sans protéger l’environnement et ne font rien pour la société. Elles ne créent même pas d’emplois locaux : elles ramènent leurs propres employés ».[fn]Entretien de Crisis Group, activiste du Sud, Adrar, mai 2015.Hide Footnote

En 2010, après six mois d’enquête du Département du renseignement et de la sécurité (DRS) – l’agence de renseignement aujourd’hui disparue mais puissante à l’époque et souvent à couteaux tirés avec la présidence au cours de la dernière décennie –, des accusations de corruption ont été portées à l’encontre de Mohamed Meziane, le PDG de Sonatrach, de ses deux fils et de plusieurs dirigeants. La corruption aux plus hauts niveaux de l’entreprise, impliquée dans chaque exploitation pétrolière du pays, aurait coûté à l’Algérie des milliards de dollars de revenus annuels dans le seul secteur pétrolier.[fn]Aomar Aouli, « Algeria oil corruption trial begins after 5-year delay », Associated Press, 15 mars 2015. Pour des informations sur la rivalité entre le DRS et le président Bouteflika, voir le rapport L’Algérie et ses voisins, op. cit. Saipem, la filiale d’ENI, est actuellement en procès à la suite d’allé­ga­tions selon lesquelles elle aurait versé 200 millions de dollars de pots-de-vin à Sonatrach entre 2007 et 2010, en échange de sept contrats d’une valeur de 8 milliards d’euros. Début 2016, un tribunal pénal a condamné six personnes, dont Meziane et ses deux fils, à la prison pour des délits de corruption allant du détournement de fonds publics à l’acceptation de pots-de-vin. « Affaire Sonatrach 1 : sursis pour Mohamed Meziane, prison ferme pour son fils », TSA, 2 février 2016.Hide Footnote

Au cours des cinq dernières années, la production pétrolière a baissé, les obstacles bureaucratiques et la mauvaise gestion des réserves de pétrole et de gaz conventionnel faisant fuir les investisseurs. L’Algérie est très dépendante des exportations d’hy­drocarbures, qui représentent 98 pour cent de ses devises étrangères (70 pour cent du revenu national). Avec la baisse de la production destinée à l’exportation, la hausse de la demande intérieure due à la croissance démographique, et la chute vertigineuse des prix du pétrole en 2015, un point de rupture budgétaire se profile dans les trois années à venir : à niveau de dépenses constant, le Fonds de régulation des recettes, fonds souverain créé en 2000 pour gérer les recettes d’hydrocarbures excédentaires, devrait s’assécher en 2016 et les réserves de devises, qui avaient chuté de 35 milliards de dollars, à 143 milliards de dollars en 2015, devraient être épuisées d’ici 2018.[fn]British Gas et Total ont chacun abandonné un champ au cours des deux dernières années, en raison d’obstacles comme un nouveau permis de prospection de trois ans, alors qu’un permis de cinq à dix ans est la norme dans le secteur. La réponse aux appels d’offres depuis 2007 a été « déplorable ». Entretien de Crisis Group, dirigeant d’une entreprise pétrolière internationale, Alger, mai 2015. George Joffe, « Fracking won’t fix Algeria’s oil woes », al-Araby al-Jadeed, 13 mars 2015. « Le fonds de régulation des recettes s’épuisera dès la fin de l’été 2016, selon des experts », Maghreb Emergent, 5 mars 2016.Hide Footnote

Le gouvernement a cherché une solution dans la prospection du gaz de schiste. L’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) estime que l’Algérie détient près de 20 000 millions de mètres cubes de gaz de schiste techniquement récupérable et 5,7 milliards de barils de pétrole de schiste techniquement récupérable, ce qui la place au troisième rang après la Chine et l’Argentine en matière de ressources d’hydrocarbures de schiste techniquement récupérables.[fn]Entretien de Crisis Group, analyste principal d’une société pétrolière, Alger, juin 2015. « World Shale Resource Assessments », EIA, 24 septembre 2015.Hide Footnote Un connaisseur de longue date du secteur algérien des hydrocarbures déclare :

Le schiste est une aubaine pour l’Algérie. En ce moment, le point de vue de l’in­dustrie est que le pays est un perdant – il est en train de produire du pétrole et du gaz mais pas de manière rentable ou concurrentielle. Mais s’il devient un producteur de schiste, alors il peut répondre à ses besoins énergétiques domestiques et exporter vers l’Europe.[fn]Entretien de Crisis Group, Geoff Porter, PDG, North Africa Risk Consulting, juin 2016.Hide Footnote

Les spécialistes du secteur affirment également qu’une meilleure gestion, l’adoption de mesures de lutte contre la corruption et l’allègement des lourdeurs administratives pourraient augmenter la production de gaz et de pétrole conventionnels de façon suffisante pour compenser la baisse des prix, et ce avec moins de répercussions politiques que le développement des sources non conventionnelles comme le schiste.[fn]Entretien de Crisis Group, conseiller principal d’une compagnie pétrolière étrangère, Alger, juin 2015.Hide Footnote

C. La transformation du Sud

Avec la chute des prix et de la production de pétrole, la capacité de l’Etat à acheter la paix sociale a également diminué, mais miser sur une économie de rente, même lorsqu’
elle fonctionne bien, pourrait s’avérer risqué. Le recours excessif à la seule redistribution de la rente peut masquer les raisons du mécontentement et les revendications de justice, d’égalité et de dignité.[fn]Naoual Belakhdar, « “L’Eveil du Sud” ou quand la contestation vient de la marge », Politique africaine, no. 137, mars 2015, p. 27-48.Hide Footnote Un soutien généreux peut satisfaire temporairement suffisamment de gens pour freiner la montée du ressentiment, mais cela n’est au mieux qu’une solution provisoire alors que l’économie se détériore, surtout quand des jihadistes dans les pays voisins ont démontré leur capacité à exploiter les crises sociales et plus encore les réponses gouvernementales inadaptées et souvent musclées. Le sentiment d’exclusion du Sud ne peut en fin de compte être soulagé que par une meilleure représentation et intégration au niveau national, la reconnaissance des besoins et des défis spécifiques de la région, et une répartition plus équitable des ressources.

Le Sud connait des mutations profondes, impulsées par près de 2 pour cent de croissance démographique annuelle au niveau national, une urbanisation rapide (69 pour cent de la population était rurale à l’indépendance ; 70 pour cent vit aujourd’hui en ville) et des attentes croissantes suscitées par l’éducation et l’ère d’Internet.[fn]« Rapport national sur l’habitat pour la Conférence sur l’habitat », République algérienne démocratique et populaire, juillet 2014. Le développement de l’éducation et des infrastructures dans les années 1970, conjugué aux politiques de sédentarisation et aux transferts de population, a préparé le terrain à un surplus de diplômés chômeurs à Ouargla et à une diffusion de l’expertise pétrolière et gazière à In Salah.Hide Footnote La région ne compte que 10 pour cent de la population totale, mais 36 pour cent des communes pauvres du pays.[fn]Luis Martinez et Rasmus Alenius Boserup (eds), Algeria Modern (Londres, 2016), p. 24.Hide Footnote

La composition ethnique du Sud, qui inclut d’importantes communautés ethnolinguistiques amazighes comme les Touaregs, les Ouarglis et les Mozabites, complexifie davantage la dynamique sociale.[fn]Les chiffres sont flous car l’Etat a aboli les catégories ethniques lors du recensement de 1966.Hide Footnote Le parti au pouvoir à Alger, le Front de libération nationale (FLN), poursuit depuis longtemps une politique de cooptation des dirigeants politiques et religieux traditionnels des groupes du Sud, comme les zaouias (confréries soufies), les amenokal touaregs (chefs traditionnels tribaux et régionaux) et la direction politique mozabite organisée connue sous le nom de majlis al-qurthi. L’administration locale dans les provinces du Sud, considérée comme favorisant les Arabes et les élites amazighes cooptées, est généralement dirigée par des gens du Nord.[fn]Entretiens de Crisis Group, résidents locaux, Ghardaïa, Ouargla, In Salah, mai 2015, mai 2016.Hide Footnote La cooptation des élites crée un semblant d’inclusion mais tend à répartir les ressources de façon très étroite ; de nombreux habitants du Sud socialement influents, notamment la jeunesse urbaine, les syndicalistes et même les élites traditionnelles ont l’impression que des étrangers régissent leur vie en fonction de leurs propres priorités.

Les manifestations, les grèves et la violence occasionnelles dans le Nord dans les années 1970 et 1980, revendiquant les droits économiques et des minorités, avaient culminé avec les émeutes d’octobre 1988 contre la hausse des prix, le chômage et l’austérité. La contestation s’est estompée dans les années 1990, lorsque la crise sécuritaire a éclipsé les questions sociales.[fn]Belakhdar, « “L’Eveil du Sud” », op. cit.Hide Footnote Elle a refait surface dans le Sud au cours des quinze premières années de ce siècle, lorsque le MSJ nouvellement créé a exigé des solutions face au chômage et à l’inégalité régionale, inscrivant pour la première fois les préoccupations du Sud à l’ordre du jour national. Le Comité national pour la défense des droits des chômeurs (CNDDC) a été créé à Ouargla après une décennie d’incubation ; des citoyens à In Salah ont lancé un mouvement national contre la fracturation hydraulique, déclenchant des manifestations à Alger, Oran et Constantine, ainsi que dans des villes du Sud ; et les affrontements intercommunautaires à Ghardaïa ont provoqué la première grève des forces de sécurité à Alger, qui ont protesté devant le bureau du président.

L’agitation prolongée sur ces sites, même si elle est sporadique, suggère l’émer­gence d’une dynamique politique spécifiquement méridionale. Les lacunes de la gouvernance dans ces zones riches en pétrole se ressentent de façon particulièrement forte. Le Sud, bien moins peuplé, bien plus important stratégiquement en matière de ressources naturelles et bien plus difficile à contrôler compte tenu de sa géographie, a remplacé les régions du Nord comme la Kabylie en tant qu’épicentre de la contestation. Ses doléances sont un ensemble de préoccupations sociales, économiques, politiques et environnementales étroitement liées, en partie spécifiques à ses communautés mais reflétant aussi le sentiment national, notamment le ressentiment à l’égard d’un Etat rentier en crise.

III. Turbulences dans le Sud : trois études de cas

La simultanéité des troubles à In Salah, Ouargla et Ghardaïa, en particulier vu le calme relatif dans le reste du pays, démontre le rôle central du Sahara pour la paix et la sécurité en Algérie aujourd’hui.[fn]Entretien de Crisis Group, Dida Badi, directeur de recherche, Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques, Alger, mai 2015. Néanmoins, alors que l’épicentre de l’agitation permanente s’est déplacé vers le Sud, un rapport officiel de gendarmerie a enregistré 429 « troubles à l’ordre public » au cours du deuxième trimestre de l’année 2016 (soit une moyenne de cinq par jour), avec des interventions dans les centres urbains du Nord comme Médéa, Alger, Boumerdès, Blida, Annaba et Skikda. « La gendarmerie s’inquiète d’une situation sociale qui reste préoccupante », TSA, 8 août 2016.Hide Footnote Alors que les hauts responsables ont tendance à décrire les militants du Sud comme des séparatistes, ces derniers se battent, de différentes façons, pour plus d’inclusion et pour avoir voix au chapitre dans les affaires publiques.[fn]« [Le Premier ministre Abdelmalek Sellal] nous accuse d’être des séparatistes. Nous ne négocierons pas avec lui … ». Voir « Ouargla : les organisateurs de la marche du 14 mars refusent de rencontrer l’envoyé spécial de Sellal », Algerie-focus.com, 11 mars 2013.Hide Footnote Les revendications pour obtenir plus de bénéfices de l’extraction des ressources naturelles, ce qu’un analyste appelle « le régionalisme des ressources », ainsi que des préoccupations environnementales, alimentent les mouvements de protestation à Ouargla et In Salah.[fn]« Si le nationalisme des ressources consistait, pour des Etats, à exiger plus de bénéfices de l’ex­trac­tion des ressources naturelles par des entreprises étrangères, alors le régionalisme des ressources, c’est lorsque les communautés locales réclament plus d’avantages à ces mêmes industries, mais aux dépens de l’Etat central. » Geoff Porter, « The new resource regionalism in North Africa and the Sahara », Dossiers du CERI, Centre de recherches internationales, juillet 2013.Hide Footnote Une politique d’exclusion et la mauvaise gouvernance dans une zone riche en ressources ont contribué à exacerber les tensions à Ghardaïa, où elles ont pris la forme d’un conflit intercommunautaire.

La simultanéité des troubles à In Salah, Ouargla et Ghardaïa, en particulier vu le calme relatif dans le reste du pays, démontre le rôle central du Sahara pour la paix et la sécurité en Algérie aujourd’hui.

La crise de Ghardaïa est distincte en ce qu’elle combine la question des minorités ethniques et religieuses et les préoccupations politiques et économiques qui existent ailleurs dans le Sud.[fn]Le « printemps berbère » a été une période d’activisme en Kabylie et à Alger en 1980, qui a été violemment écrasée par l’armée.Hide Footnote Les Mozabites de la vallée du Mzab, des disciples amazighs de l’école ibadite, disent que les politiques d’arabisation constituent une discrimination structurelle à leur égard, et qu’ils subissent des attaques d’Arabes malékites contre leurs domiciles, leurs symboles religieux et leurs entreprises.[fn]Les Mozabites d’Algérie sont les fondateurs d’une pentapole vieille de 1 000 ans (un groupe de cinq villes comprenant Ghardaïa, Beni Isguen, El-Ateuf, Melika et Bounoura, et englobant aussi les villes plus récemment établies de Berriane et Guerrara) à 600 kilomètres au sud d’Alger. Sur les allégations de discrimination contre les Mozabites, voir ci-après.Hide Footnote

Leur prépondérance démographique historique dans la vallée du Mzab a été minée par un déplacement rapide de la population depuis les années 1980, dû en partie à la sédentarisation de tribus arabes par l’Etat et à la désignation de Ghardaïa comme capitale provinciale en 1985. Cela, affirment-ils, a multiplié les postes administratifs officiels occupés principalement par des Arabes et accentué les tensions entre les classes, opposant les Mozabites urbains relativement riches aux Arabes bédouins pauvres qui ont utilisé les partis nationaux arabes et leur influence pour la mobilité sociale.[fn]Entretiens de Crisis Group, résidents mozabites, Ghardaïa, mai 2015. Nacer Djabi, « Solving the tensions in Algeria’s Ghardaia region », Arab Reform Initiative, juillet 2015.Hide Footnote Plus récemment, les prédicateurs takfiri de la région ont accentué la stigmatisation des Mozabites comme « apostats chiites », justifiant ainsi les violentes attaques à leur encontre.[fn]Le takfir est l’acte par lequel un musulman déclare qu’un autre musulman est un kaffir (mécréant). Les takfiris sont des islamistes radicaux (y compris la plupart des groupes jihadistes sunnites contemporains) qui pratiquent le takfir, souvent pour autoriser la violence meurtrière contre d’autres musulmans qui autrement violerait une injonction coranique. Certains takfiris considèrent à tort les Ibadites comme étant des chiites.Hide Footnote

A. Ghardaïa

1. Conflit ethno-sectaire : Mozabites vs Arabes

Depuis 2013, les tensions locales entre Mozabites et Arabes se déclenchent vite et sont quasiment impossibles à dissiper.[fn]Des débordements ont eu lieu à Ghardaïa, Berriane et Guerrara. La violence actuelle a éclaté en 2013, mais les affrontements remontent à 1985, lorsqu’à Ghardaïa, des terres, appartenant presque entièrement à des Mozabites, ont été saisies et distribuées aux Arabes dans le cadre du processus de sédentarisation visant à étendre le contrôle sur les populations souvent nomades du Sud reculé.Hide Footnote La province (wilaya) de Ghardaïa compte une douzaine de villes et environ 360 000 habitants. En octobre 2015, après avoir été postés là pendant dix mois dans des conditions difficiles, des centaines de policiers anti-émeutes sont rentrés dans la capitale et, avec des collègues restés à Ghardaïa et quelques dizaines d’autres à Oran, ont lancé la première grève par des forces de sécurité dans le pays, exigeant une amélioration des conditions de travail et la fin des longs déploiements.[fn]L’unité de police anti-émeutes des Compagnies républicaines de sécurité (CRS) était responsable de la grève, exigeant de meilleures conditions de travail, le droit de se syndiquer et le départ du directeur général de la sécurité nationale (DGSN), le général-major Abdelghani Hamel.Hide Footnote Quand les manifestants à Alger se sont rendus au palais d’El Mouradia, siège de la présidence, ils se sont retrouvés face à la garde présidentielle. Le Premier ministre Abdelmalek Sellal les a reçus le soir même, promettant de répondre à leurs revendications, mais pas à la principale, à savoir le départ du chef de la police, le général-major Abdelghani Hamel.

L’escalade entre les groupes mozabites et arabes a commencé en novembre 2013, lorsque 150 personnes ont été arrêtées lors d’affrontements au cours d’un match de football à Guerrara, à 100 kilomètres au nord-est de Ghardaïa. Les Mozabites ont alors estimé que les forces de sécurité étaient intervenues aux côtés des Arabes, une perception partagée par des observateurs neutres.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes mozabites, journalistes locaux, Ghardaïa et Alger, mai 2015 ; Ghardaïa, mai 2016.Hide Footnote Le mois suivant, des manifestants mozabites ont bloqué le centre de Ghardaïa, exigeant que les autorités dévoilent des logements publics et des attributions de terre. Après la réouverture de la zone par la police, des commerces mozabites ont été incendiés, ce qui a entrainé de nouvelles représailles et contre-représailles. En fin de compte, quinze personnes ont été tuées, mozabites pour la plupart.[fn]Les Mozabites affirment que le chef de la sécurité de la wilaya, Abdelhak Bouraoui, apparait clairement dans la vidéo filmée avec un téléphone portable de la profanation d’un cimetière mozabite et de la destruction du mausolée du cheikh mozabite Ammi Said, un site sacré pour les Mozabites et classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Voir ImazighenLibya, youtube.com/watch?v=kyUhr0_
FAzo, YouTube, 6 février 2014 et mzab europe youtube.com/watch?v=i7N21E0nsQI, YouTube, 14 avril 2014.Hide Footnote

Pendant les deux années suivantes, dans un climat de violence occasionnellement mortelle, les quartiers mixtes de la communauté ont opéré une auto-ségrégation. Des résidents de longue date ont été poussés au départ sous les menaces de voisins et par leurs propres peurs. Les Mozabites et les Arabes qui s’aventuraient loin de leur rue ou de leur quartier couraient un danger ; seuls les migrants subsahariens, considérés comme neutres, pouvaient traverser sans crainte ces frontières invisibles. Armés de couteaux et de cocktails Molotov, les Mozabites ont constitué des groupes d’autodéfense et filmé et diffusé des vidéos de policiers protégeant des manifestants arabes, preuve selon eux du parti pris des autorités.[fn]Entretien de Crisis Group, journaliste local, Ghardaïa, juin 2015. « Nous avons commencé à former des groupes d’autodéfense quand on s’est rendu compte que nos maisons étaient en train d’être brûlées et que la police intervenait du côté des Arabes. » Entretien de Crisis Group, chef d’un groupe mozabite d’autodéfense, Ghardaïa, mai 2015. Il a affirmé que des dizaines de patrouilles de voisinage se sont formées depuis, et que même les élèves du secondaire avaient des unités avec des armes légères. « En Algérie, Ghardaïa enflammée par les violences communautaires », Le Monde, 19 février 2014.Hide Footnote

La violence a culminé en 2015. En juin, pendant le Ramadan, des Arabes ont lancé des cocktails Molotov sur une voiture à Berriane, brûlant gravement quatre Mozabites. Le mois suivant, il y a eu des dizaines de morts et des centaines de blessés de part et d’autre en moins d’une semaine. L’armée a été déployée pour maitriser la situation, mais entre-temps, des milliers de foyers et de commerces avaient été incendiés et les écoles fermées pendant de longues périodes.[fn]« Ghardaïa : nouvelles échauffourées entre jeunes à Berriane », Algérie Presse Service, 17 juin 2015. Les combats les plus intenses et prolongés se sont déroulés dans des quartiers mixtes comme Thienniet al-Makhzen et Hajj Massoud, et autour du bloc de logements d’al-Qurthi, auquel un millier de résidents arabes ne pouvaient accéder qu’en traversant une zone mozabite où ils étaient la cible de pierres et de cocktails Molotov.Hide Footnote

“Ghardaia: nouvelles échauffourées entre jeunes à Berriane”, Algérie Press Service, 17 June 2015. The most intense, sustained fighting was in mixed neighbourhoods such as Thienniet al-Makhzen and Hajj Massoud, and around the al-Qurthi housing block, which 1,000 Arab residents could access only via a Mozabite area, where they were pelted with rocks and Molotov cocktails.

2. Différences intra-communautaires

Les tensions ont mis en évidence des différences non seulement entre les deux communautés, mais au sein de celles-ci. Tandis que les conditions sociales et économiques se détérioraient, les élites mozabites – qui forment des réseaux spirituels, politiques, tribaux et de voisinage fortement structurés et imbriqués – ont perdu le soutien de certains jeunes de la communauté.[fn]Il y a environ 200 groupes tribaux dans la communauté mozabite, répartis entre sept villes principales – la pentapole de Ghardaïa, plus Guerrara et Berriane – chacune avec une autorité tribale (majmua ashair) chargée de questions sociales comme l’éducation. Le majlis al-qurthi regroupe les élites des sept villes et sert d’interface politique avec les autorités algériennes.Hide Footnote Les autorités traditionnelles, incapables de protéger les leurs et considérées comme cooptées par l’Etat, perdent du terrain au profit d’ardents militants comme Fekhar Kameleddine, le médecin devenu activiste qui a fondé le Mouvement pour l’autonomie du Mzab et écrit au Secrétaire général de l’ONU pour dénoncer une campagne de « nettoyage ethnique » menée par l’Etat algérien.[fn]« Appel de détresse et demande d’intervention urgente!! », lettre ouverte du Dr Kameleddine Fekhar au secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon, 3 juillet 2015, publiée par siwel.info.Hide Footnote

Beaucoup de jeunes Mozabites, qui perçoivent leurs difficultés en termes communautaires, ont conclu que leur seule option réaliste était de riposter.[fn]Entretiens de Crisis Group, groupes mozabites d’autodéfense, Ghardaïa, juin 2015. Les sites pro amazigh comme siwel.info et tamazgha.fr affirment que les Mozabites sont confrontés à des campagnes d’éradication ; certains groupes sur Facebook incitent ouvertement à la violence.Hide Footnote Les organes conservateurs traditionnels de la communauté, comme le majlis al-qurthi (le conseil régional qui maintient des liens forts avec l’Etat) ont au contraire appelé au calme et expliqué que le climat d’insécurité était moins dû à la violence ethnique qu’à la détérioration de l’ordre public. Justifiant la préférence du conseil pour la négociation, l’un de ses membres déclare :

De notre point de vue, il ne s’agit pas d’incidents intercommunautaires. Des attaques répétées sont menées par des mafias criminelles organisées. Mais de notre côté, conscients que nous avons subi la plupart des dommages, nous avons d’abord essayé de prendre un moment pour réfléchir et observer. Et nous avons rappelé à l’Etat son devoir de préserver, conformément à la Constitution, la sécurité des citoyens et de leurs biens.[fn]Entretien de Crisis Group, direction du majlis al-qurthi, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote

Alors que le conseil se dit satisfait de la façon dont l’Etat fait face à la situation, l’un de ses membres a récemment quitté la maison qu’il habitait depuis 40 ans dans le quartier autrefois mixte et maintenant auto-ségrégué de Tahnia el-Makhzen à Ghardaïa, après que des Arabes l’ont saccagée. Il déplore : « Tout ce qu’on peut faire, c’est ravaler l’humiliation et sourire ».[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du majlis al-qurthi, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote

Crisis Group interviews, members of Majlis al-Qurthi, Ghardaia, May 2015.Hide Footnote

Les communautés arabes se fragmentent aussi, mais différemment. Comparés aux Mozabites, les Arabes de la région de Ghardaïa manquent de structures unificatrices. Ils constituent un amalgame de tribus régionales, les Chaamba, Medebi, Said et Mokhadema, en plus des migrants économiques venus d’autres régions en Algérie. Dans l’ensemble, elles deviennent plus salafistes et comprennent des éléments militants.[fn]Entretien de Crisis Group, Dida Badi, directeur de recherche, Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques, Alger, mai 2015.Hide Footnote L’incitation à la violence est venue, par exemple, d’Ahmed Seqlab, un jeune prédicateur de Berriane formé en Arabie saoudite et qui bénéficie d’un large auditoire en ligne. De même, la chaîne privée de télévision par satellite saoudienne Iqraa, populaire parmi les salafistes algériens, a diffusé la fatwa d’un religieux algérien déclarant que les Ibadites étaient « les ennemis d’Allah ».[fn]« Message au gouvernement algérien », www.youtube.com/watch?v=2MXJD35U3SY, YouTube, 4 août 2014. « Ghardaïa : les tenants et aboutissants d’une fitna organisée », Algerie-Focus.com, 9 juillet 2015.Hide Footnote

L’antipathie des Arabes pour leurs voisins mozabites a aussi d’autres origines. Etablis depuis longtemps dans les villes, ayant bâti des liens commerciaux et investi dans l’éducation, les Mozabites ont tendance à mieux réussir sur le plan commercial. Ils bénéficient également de certains droits réservés aux minorités ; les méthodes et le contenu de l’enseignement dans leurs écoles privées et leurs mosquées, par exemple, ne sont pas soumis au contrôle de l’Etat, contrairement à ceux des Arabes. Pourtant, dans l’ensemble, ces derniers ont tendance à se sentir représentés par l’Etat algérien.[fn]Entretien de Crisis Group, Moustapha Rebbahi, professeur arabe de sociologie, Université de Ghardaïa, Ghardaïa, juin 2015.Hide Footnote En ce sens, l’autonomie culturelle mozabite est pour les Arabes moins une chose à imiter qu’une menace à contenir, et l’Etat est pour ce faire un allié. Un responsable communautaire arabe déclare :

Les Mozabites qui passent par les écoles privées ont des complexes vis-à-vis des Arabes. Les Ibadites disent qu’ils sont le seul groupe à être sur la bonne voie ; ils se considèrent supérieurs. L’Etat devrait placer ces écoles sous son contrôle.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable communautaire arabe, Ghardaïa, juin 2015.Hide Footnote

 

Crisis Group interview, Arab community leader, Ghardaia, June 2015.Hide Footnote

3. Une réponse confuse

Ni les autorités locales ni les autorités nationales n’ont été en mesure de mener des négociations fructueuses pour sortir de l’impasse. Les appels à un dialogue pacifique des autorités traditionnelles mozabites et arabes n’ont pas réussi à endiguer la violence et les autorités nationales n’ont pas encore répondu aux demandes des Arabes, des Mozabites et du Parlement d’une enquête publique officielle sur les affrontements. Le calme n’a été rétabli qu’avec la militarisation de la province, placée en juillet 2015 sous l’autorité du général-major Abderrazak Chérif.[fn]« Algérie – La wilaya de Ghardaïa passe sous l’autorité de l’armée », Canal Algérie, 8 juillet 2015.Hide Footnote Toutefois, le déploiement de milliers de policiers, de gendarmes et de soldats est au mieux une solution temporaire. Au pire, cela risque de provoquer davantage de violence, comme en témoignent les affrontements entre la police et des Arabes dans des quartiers à majorité arabe, et entre les gendarmes et des Mozabites dans des quartiers mixtes comme al-Qurthi.

Les partis politiques, en cherchant à tirer profit du sectarisme croissant, l’ont renforcé. La section locale du FLN, le parti au pouvoir au niveau national, est depuis longtemps dominée par la puissante communauté arabe chaamba, qui combine des identités nationaliste et culturelle arabes et un comportement parfois brutal.[fn]Une source basée à Ghardaïa se rappelle que les politiciens locaux du FLN fermaient les yeux sur l’expropriation des terres mozabites par les Arabes. Entretien de Crisis Group, journaliste algérien, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote Les radicaux ont affaibli les élites traditionnelles mozabites qui se sont ralliées au discours dominant modéré du deuxième parti au pouvoir, le Rassemblement national démocratique (RND).[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du majlis al-qurthi, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote Fekhar Kameleddine, par exemple, a établi des liens avec le Front des forces socialistes (FFS), un parti historique d’opposition pro-amazigh avant de fonder son propre mouvement séparatiste militant. Seuls les partis islamistes, Nahda et le Mouvement de la société pour la paix (MSP, la branche algérienne des Frères musulmans), dépassent le clivage communautaire et comptent des membres de chaque communauté dans leurs rangs.[fn]Le maire de Ghardaïa est par exemple un membre ibadite de la coalition de l’Alliance islamiste verte.Hide Footnote

Les accusations de responsabilité pour le chaos se multiplient. Le gouvernement a essayé de rejeter la faute sur différents acteurs : le Premier ministre Abdelmalek Sellal, le chef de cabinet du président Bouteflika, Ahmed Ouyahia, et le ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, ont accusé le Maroc d’avoir semé le trouble, tandis que le ministre des Affaires religieuses Mohamed Aissa a imputé la violence à une conspiration salafiste.[fn]« Ghardaïa: Lamamra prend le relais de Sellal et Ouyahia pour accuser le Maroc », www.yabiladi.com, 1er août 2015 ; « “Un pays frère a financé ce qui s’est passé à Ghardaia’’ selon Sellal », www.algerie1.com, 12 juillet 2015 ; « Ghardaïa : Mohamed Aïssa met en cause des salafistes extrémistes liés à l’école yéménite de Dammaj », Huffington Post Algérie, 19 juillet 2015.Hide Footnote Certains Mozabites affirment que le régime a attisé les peurs et créé la discorde pour maintenir Bouteflika au pouvoir et pour que son camp garde le contrôle, soulignant la promotion de plusieurs responsables sécuritaires aux commandes pendant des périodes de chaos à Ghardaïa. D’autres encore dans les camps mozabite et arabe, essayant de montrer que les promesses de Bouteflika de maintenir la stabilité sont vides, font allusion à une conspiration du DRS pour inciter à la violence à Ghardaïa.[fn]Entretiens de Crisis Group, Mozabites, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote

Ces théories sous-estiment les sources complexes des conflits communautaires. Même si les facteurs nationaux et régionaux ne doivent pas être ignorés, les causes locales de l’agitation, parmi lesquelles le manque de confiance des Mozabites à l’égard des autorités et le secret entourant les opérations du régime figurent en bonne place, sont plus importantes. Dans un premier temps, les autorités devraient enquêter publiquement sur les affrontements, en particulier sur le rôle que les forces de sécurité ont pu jouer.

B. In Salah

1. D’un mouvement populaire pacifique …

Il y avait peu de raisons de penser qu’In Salah, une ville située à 1 200 kilomètres au sud d’Alger et comptant moins de 40 000 habitants, deviendrait le centre d’un mouvement environnemental à l’échelle nationale. En décembre 2014, au lendemain de l’annonce par le ministre de l’Energie Youcef Yousfi du succès du premier forage pilote de schiste en Algérie, à 30 kilomètres d’In Salah, près de 5 000 habitants ont occupé la place centrale, Sahat Soumoud, et bloqué des routes. La ville, comme le reste du pays, a appris la nouvelle par les médias ; même les responsables locaux n’avaient pas été informés. La mobilisation a été spontanée, résultat de niveaux élevés d’éducation, en particulier à propos du secteur des hydrocarbures ; d’une tradition de conscience environnementale, en particulier chez les femmes ; et de forums sur des médias sociaux comme Facebook, qui ont diffusé des informations sur les risques de la fracturation hydraulique.[fn]Entretien de Crisis Group, Mohamed Belamine, parlementaire, Front national pour la justice sociale, mai 2015. Deux des figures les plus influentes du mouvement, Hacina Zegzag et Fatiha Touni, ont conduit les femmes de la ville lors de marches et de sit-in et ont parlé à la presse. Les femmes, traditionnellement chargées de l’approvisionnement en eau dans les sociétés sahariennes, sont particulièrement sensibles aux risques de pollution des eaux souterraines que présente la fracturation hydraulique. Le documentaire américain « Gasland », dans lequel une femme tenant un briquet sous son robinet déclenche une explosion de gaz, a été largement diffusé sur les réseaux sociaux.Hide Footnote Le fait que les autorités algériennes ont autorisé l’entreprise française Total à essayer des techniques d’extraction non conventionnelles, proscrites en France, a suscité un profond ressentiment à In Salah, en partie parce que la zone avait déjà servi de laboratoire pour mettre à l’essai des technologies nouvelles et dangereuses, dont des armes nucléaires françaises dans les années 1960.[fn]Total a acquis une participation de 47 pour cent dans le bassin d’Ahnet en 2009. Officiellement, Sonatrach a entrepris le projet pilote de forage de gaz de schiste, mais l’implication de Total était un secret de Polichinelle et a été confirmée lorsque l’entreprise a annoncé en janvier 2015 qu’elle n’avait pas été sur le site depuis juin 2014. « Total Algérie : Nous n’avons jamais eu de licence de gaz de schiste », Algérie-Focus.com, 3 mars 2015. La fracturation hydraulique est interdite en France depuis 2011, en raison de la pression publique alimentée par des préoccupations environnementales. Voir Tara Patel, « The French public says no to “le fracking” », Bloomberg Businessweek, 31 mars 2011.Hide Footnote

Le soir où le forage d’essai a été annoncé, un ingénieur local de Sonatrach, militant des énergies renouvelables, Abdelkader Bouhafs, a mobilisé des étudiants et des ingénieurs en géologie, en hydrogéologie et en forage, pour faire du porte-à-porte et avertir les habitants que la fracturation hydraulique polluerait la nappe phréatique.[fn]Entretien de Crisis Group, Hacina Zegzag, membre fondatrice, Comité pour un moratoire national sur le gaz de schiste, Adrar, juin 2015.Hide Footnote Ces activistes, dont la plupart travaillaient dans le secteur des hydrocarbures, ont ensuite créé le « Comité des 22 », qui a conduit et représenté les milliers d’habitants venus le lendemain à Sahat Soumoud. L’atmosphère était joyeuse et familiale, des hommes, des femmes et des enfants lisant des poèmes et chantant et des volontaires en gilet jaune guidant des centaines de personnes à travers les rues. Ce rassemblement est devenu le foyer du mouvement algérien contre le forage du schiste, s’attirant du soutien d’autres régions du pays.[fn]Voir par exemple « Rassemblement anti-gaz de schiste à Alger », https://www.youtube.com/watch?v=iVuJ-w8397s, YouTube, 17 janvier 2015.Hide Footnote

En revanche, les zaouias, confréries soufies ayant une forte influence religieuse, culturelle et politique dans la région, ont refusé de prendre position sur le gaz de schiste, consolidant l’idée selon laquelle elles seraient cooptées par l’Etat.[fn]A la fin des années 1980, le régime algérien est passé de la répression à la relance des zaouias en vue de les coopter. « L’image officielle est remarquablement simpliste et essentialiste : les zaouias sont décrites comme des “sanctuaires de paix”, prétendument “inchangés depuis des siècles”, “éloignés des affaires de ce monde” et “profondément apolitiques”. Cependant, tant leur instrumentalisation par l’Etat que les intérêts et les activités propres des zaouias sont en net contraste avec ces indications. » Isabelle Werenfels, « Promoting the “good Islam”: the regime and Sufi brotherhoods in Algeria », Eurasia Review, 12 septembre 2011.Hide Footnote Leur réserve sur cette question hautement politisée a ouvert la voie à d’autres : des militants ont encouragé l’utilisation proactive des médias conventionnels et sociaux – longtemps craints comme des instruments d’ingérence, étrangers et domestiques – pour répandre l’idée que l’activisme, y compris la désobéissance civile, peut entraver les politiques gouvernementales.[fn]Entretien de Crisis Group, Mohad Gasmi, meneur de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015. Une douzaine de figures éminentes des protestations contre le gaz de schiste et le chômage ont suivi en 2013 une formation donnée par le cofondateur et activiste du CNDDC de Laghouat, Yacine Zaid, sur l’utilisation des technologies de l’information et l’interaction avec les médias. « Notre activisme n’est pas centralisé, mais chacun de nous a bénéficié de cette formation. » Ibid.Hide Footnote Les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont grandement contribué à coordonner les actions et à obtenir du soutien dans le Sud et à l’échelle nationale : après les premières manifestations d’In Salah, des rassemblements de solidarité ont eu lieu à Tamanrasset, Timimoune, Metlili, Adrar, Touggourt, Ghardaïa et Ouargla, qui partagent des traditions communes, des relations familiales et une dépendance au même aquifère, ainsi que, plus au nord, à Tizi Ouzou, Bejaïa et enfin Alger.

2. … à la violence et à la politisation

Surpris par l’immédiateté et l’intensité de la réaction populaire, le gouvernement a dépêché le ministre de l’Energie Youcef Yousfi pour apaiser le Comité des 22, sans succès. Les participants, dont beaucoup étaient eux-mêmes experts de divers aspects de l’extraction des ressources naturelles, l’ont trouvé condescendant, surtout, disent-ils, parce qu’il a douté de leur compréhension des rudiments de la fracturation hydraulique.

Après la poursuite des occupations des lieux publics et des marches pacifiques pendant deux autres mois, le président Bouteflika a envoyé une délégation à In Salah, conduite par le chef de la police nationale Abdelghani Hamel. Cette visite s’est également soldée par un échec, lorsque ce dernier a répondu à l’appel lancé par le Comité des 22 pour arrêter le forage exploratoire (comme condition à la poursuite des discussions) par une liste des risques sécuritaires auxquels était confronté le pays. Quelques jours plus tard, le Premier ministre Sellal a assuré à la télévision publique que la fracturation hydraulique était dans une phase strictement exploratoire et qu’aucun permis d’exploitation n’avait été délivré, ce qui a décuplé les manifestations, les militants ayant revendiqué un moratoire sur toutes les fracturations.[fn]Entretien de Crisis Group, chefs de file de la protestation anti-gaz de schiste, Mohad Gasmi et Hacina Zegzag, Adrar, juin 2015. « Gaz de schiste : le DGSN Abdelghani Hamel quitte In Salah sans régler le problème », El Watan, 18 janvier 2015. « Quand Sellal fait flamber In Salah », Liberté, 23 janvier 2015.Hide Footnote

Le moratoire était au cœur des revendications lors d’une marche non autorisée de l’opposition politique à Alger le 24 février 2015, jour du 44ème anniversaire de la nationalisation des ressources naturelles du pays.[fn]Le jour anniversaire de la nationalisation des ressources en 1971, les coalitions d’opposition Instance de suivi et de coordination de l’opposition (ISCO) et Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique (CNLTD) ont défié l’interdiction de manifester et marché dans la capitale avec des slogans liant la mobilisation anti-fracturation à leurs propres revendications d’une transition démocratique.Hide Footnote Il a à nouveau occupé le premier plan le 14 mars, avec environ 8 000 manifestants lors de la deuxième millioniya à Ouargla (littéralement « marche d’un million de personnes », un terme popularisé par les soulèvements arabes de 2011).[fn]« Des milliers des personnes au sit-in d’Ouargla », www.leconews.com, 14 mars 2015. Les slogans comprenaient « Non au gaz de schiste », « samidoun, samidoun, lil ghaz essakhri raffidoun » (« inébranlables, inébranlables, nous resterons inébranlables contre le gaz de schiste »), « la shamal, la janoub, el-jazair fil quloub » (« pas de Nord, pas de Sud, l’Algérie est dans tous les cœurs »), et « el-wihda wa essiyada, li-iqqaf el-ghaz essakhri » (« unité et souveraineté, pour l’arrêt du gaz de schiste »).Hide Footnote

Le Comité des 22 a réussi à préserver le caractère pacifique des manifestations pendant deux mois. Les contestataires ont accueilli chaleureusement les centaines de policiers envoyés du Nord pour surveiller la place, leur ont fourni des cigarettes, de l’ombre et des boissons fraîches.[fn]Entretiens de Crisis Group, Mohad Gasmi, Hacina Zegzag, chefs de file de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015.Hide Footnote Mais frustrés par la réponse évasive des responsables publics et encouragés par le vaste soutien dont ils bénéficiaient, les manifestants d’In Salah ont essayé de façon plus agressive, quatre jours après le rassemblement d’opposition de février à Alger, de bloquer la route d’accès vers un deuxième site de forage exploratoire de gaz de schiste, géré par Sonatrach et Halliburton, à 10 kilomètres au nord de la ville. Cela a conduit aux premiers affrontements violents avec les forces de sécurité. Les gendarmes ont tiré des gaz lacrymogènes et des balles réelles, blessant grièvement trois manifestants, et incendié le campement temporaire de Sahat Soumoud.[fn]Entretiens de Crisis Group, témoins, Adrar, juin 2015.Hide Footnote

La mobilisation d’Alger a provoqué un autre développement fâcheux dans le Sud. Durant les deux premiers mois, le mouvement était plus ou moins resté au-dessus de la mêlée politique.[fn]« Pas de partis politiques et pas de politisation du mouvement » était un slogan populaire. Entretien de Crisis Group, Mohad Gasmi, chef de file de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, mai 2015.Hide Footnote De peur d’être cooptés par les principaux partis politiques d’opposition, et sceptiques quant à leurs intentions, puisqu’ils ne s’étaient pas mobilisés contre la loi de 2013 sur les hydrocarbures autorisant l’exploitation du gaz de schiste, les chefs de file ont qualifié leur mouvement de purement social.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015. « Loi no. 13-01… », Journal officiel de la République algérienne no. 11, 24 février 2013.Hide Footnote Il est devenu plus difficile de conserver cette ligne après la marche du 24 février dans la capitale, les activistes s’alliant plus largement à des partis d’opposition et liant leur cause aux critiques plus globales de la gouvernance nationale.[fn]« Puisque le gouvernement ne répond pas à nos revendications, c’est le droit de la population d’utiliser l’opposition pour faire valoir ses droits ». Entretien de Crisis Group, Mohad Gasmi, chef de file de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015.Hide Footnote

Les autorités ont finalement étouffé les manifestations en intimidant et en cooptant le Comité des 22.[fn]Entretien de Crisis Group, Hacina Zegzag, membre fondatrice, Comité pour un moratoire national sur le gaz de schiste, Adrar, juin 2015. Elle ajoute : « Je ne pense pas qu’ils aient quitté [la place] à cause des emplois. Je pense qu’ils sont partis parce qu’ils avaient peur. Ils ont subi des pressions et ça a été efficace ».Hide Footnote Le ministre de l’Energie Yousfi a annoncé le 23 février 2015 la création d’un observatoire indépendant, bien que financé par l’Etat, à In Salah, où de nombreux membres du Comité se sont vu offrir des postes à responsabilité. L’observatoire n’a cependant pas vu le jour. D’autres ont obtenu des emplois ou des promotions chez Naftal, une filiale de Sonatrach, à la chaîne de télévision pro-régime Ennahar ou à la wilaya de Tamanrasset.[fn]« Gaz de schiste : vers la création d’un Observatoire indépendant », El Watan, 24 février 2015. Entretiens de Crisis Group, chefs de file de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015. Bouhafs n’a accepté aucun poste ni promotion et continue de s’opposer à l’exploitation du gaz de schiste notamment à travers des publications en ligne. Courriels de Crisis Group, Abdelkader Bouhafs, novembre 2016.Hide Footnote

Avec la disparition du Comité, la pression sur le gouvernement pour changer de cap sur le gaz de schiste s’est évaporée. Ce dernier n’a pas répondu officiellement à la demande de moratoire.[fn]« L’affirmation selon laquelle la fracturation hydraulique était gelée, qu’ils cesseraient les forages et la fracturation, évalueraient le potentiel et décideraient d’ici 2019 de poursuivre ou non, était fausse, dans une tentative de calmer la population. En réalité, la production est encore prévue pour 2022 ». Entretien de Crisis Group, conseiller juridique algérien pour une entreprise pétrolière multinationale, Alger, septembre 2015. Le gouvernement a fait des déclarations contradictoires sur l’avenir du forage de gaz de schiste et a remplacé Yousfi peu de temps après les protestations. Le Collectif national pour un moratoire sur les gaz de schiste, un mouvement dissident du Comité, a organisé des réunions et utilisé les médias sociaux pour continuer à faire pression en faveur d’un moratoire.Hide Footnote Les dirigeants du secteur pétrolier affirment que le travail sur le gaz de schiste n’a jamais été interrompu et le président Bouteflika s’est prononcé clairement en faveur de l’exploitation en qualifiant le gaz de schiste, au même titre que le pétrole, le gaz conventionnel et les énergies renouvelables, de « dons de Dieu ».[fn]Entretien de Crisis Group, conseiller principal d’une entreprise pétrolière étrangère, novembre 2015. « Bouteflika : “Le gaz de schiste est un don de Dieu” », www.algeriepatriotique.com, 24 février 2015.Hide Footnote

Pourtant, ce que l’activisme n’a pas accompli, le coût élevé de production et la chute des prix du pétrole l’ont fait. En janvier 2016, le quotidien El Khabar a révélé que, confrontée à la hausse des coûts et à la baisse des recettes, Sonatrach avait décidé de suspendre la production de gaz de schiste en attendant un retour des prix à 80 dollars le baril. (Le prix du pétrole brut n’a pas dépassé 60 dollars le baril depuis novembre 2014 ; il a oscillé entre 30 et 50 dollars le baril au cours des neuf premiers mois de 2016.) Le gouvernement se prépare cependant pour ce jour : le Premier ministre Sellal a proposé une coopération sur le gaz de schiste avec l’entreprise russe Gazprom lors de sa rencontre avec son homologue russe Dimitri Medvedev le 27 avril 2016.[fn]« Algérie : Sonatrach suspend l’exploitation du gaz de schiste », RFI, 21 janvier 2016. « Les Algériens ont interrompu le gaz de schiste non parce qu’ils se soucient [des effets environnementaux], mais parce que ce n’est pas rentable. Les entreprises pensent [qu’elles] finiront par aller de l’avant sur le gaz de schiste quand les prix seront intéressants ». Entretien de Crisis Group, Geoff Porter, PDG, North Africa Risk Consulting, juin 2016. « Algeria could cooperate with Russia’s Gazprom on shale gas », Sputniknews.com, 27 avril 2016.Hide Footnote

C. Ouargla : le mouvement des chômeurs

1. Les individus derrière la millioniya

Les principales manifestations du Sud ont eu lieu à Ouargla, une ville d’environ 140 000 habitants présentant une importance stratégique, située près des grands champs pétrolifères de Hassi Messaoud et des champs de gaz de Hassi Rmmel, qui abrite une base militaire couvrant la zone saharienne centrale et nord-est. Les griefs se sont mélangés de telle sorte qu’il est devenu difficile de les décomposer et tout autant d’y répondre. Il s’agit notamment de la croissance rapide de la population, du déclin de l’agriculture et de la baisse du commerce transfrontalier à la suite de la fermeture des frontières avec la Libye, la Tunisie et le Mali par souci sécuritaire. Ils ont exacerbé une crise socioéconomique qui s’étend à tout le pays, mais qui est pire dans le Sud, où les taux de chômage non officiels peuvent atteindre 30 pour cent, en particulier chez les jeunes.[fn]Entretien de Crisis Group, expert du marché du travail, Alger, mars 2014. Officiellement, le chômage est passé de 30 pour cent en 2000 à 11,2 pour cent en 2015, selon les chiffres de l’Office national de la statistique (ONS).Hide Footnote

Le climat antigouvernemental régnant dans le monde arabe en 2011 a trouvé un terrain fertile dans ce contexte. Le mouvement des jeunes du CNDDC, basé à Ouargla et constitué essentiellement d’hommes, était présent lors des premières manifestations. Ses dirigeants transcendent les lignes partisanes opposant généralement les islamistes aux militants laïques. Son meneur le plus connu, Taher Belabbes, qui milite depuis dix ans, a travaillé avec Yacine Zaid, syndicaliste et défenseur des droits humains d’une quarantaine d’années, et Khencha Belqacem, un islamiste spécialiste de l’organisation sociale à grande échelle.[fn]Entretien de Crisis Group, Yacine Zaid, 12 août 2016.Hide Footnote

Le groupe a cherché, avec un certain succès, à développer un mouvement pacifique et inclusif, bénéficiant d’un large soutien parmi les libéraux, les islamistes et les étudiants. Ils se sont unis autour d’un certain nombre d’idées communes : le chômage pousse les populations du Sud au fatalisme, au radicalisme religieux et aux actes violents ; les subventions peuvent temporairement faire taire les griefs mais pas les éliminer ; la mauvaise gestion économique de l’Etat a créé une dépendance pour les populations du Sud, et non des perspectives ; et le Sud est un « territoire déshonoré » parce qu’extrêmement négligé par rapport au Nord.[fn]Entretien de Crisis Group, activiste du CNDDC, Ouargla, mai 2015.Hide Footnote

Le 8 juin 2011, des centaines de manifestants ont affronté les forces de sécurité à Ouargla, plusieurs mois de manifestations pacifiques, d’occupations de lieux publics, de suicides et d’immolations dans cette ville et à Hassi Messaoud n’ayant suscité aucune réaction officielle. De nouveaux affrontements ont éclaté six mois plus tard à 260 kilomètres de là, à Laghouat, entre les forces de sécurité et des résidents dénonçant le chômage, la corruption dans le secteur des logements sociaux et des procédures de recrutement favorisant selon eux les habitants du Nord. Le CNDDC a conduit les habitants du Sud, pour la première fois de mémoire d’homme, à exiger d’avoir leur mot à dire sur la distribution des ressources nationales et à appeler le gouvernement à justifier ses politiques économiques.[fn]Luis Martinez, « Algérie : le calme avant la tempête? », Le Monde, 10 janvier 2012.Hide Footnote

En 2013, la capacité de mobilisation du CNDDC avait augmenté. Le 14 mars, entre 5 000 et 10 000 manifestants se sont rassemblés devant la mairie de Ouargla pour une millioniya, munis de drapeaux et de banderoles et scandant des slogans revendiquant des emplois et le développement du Sud. Belabbes a déclaré :

Avec [la millioniya], nous nous arrogions le droit de protester et de nous exprimer publiquement … partout en Algérie, à l’exception d’Alger qui reste à conquérir. C’était aussi notre réponse aux déclarations calomnieuses et insultantes du Premier ministre Abdelmalek Sellal et de Daho Ould Kablia, alors ministre de l’In­té­rieur. Les gens du Sud se souviendront toujours de cette formule malheureuse de Sellal qui a qualifié les jeunes chômeurs de chirdhima [insignifiants] ou de groupes terroristes mineurs. Les mots scandaleux d’Ould Kablia, qui a parlé de « neutraliser » les manifestations et de contrôler la situation sécuritaire dans le Sud pour protéger les installations pétrolières, résonnent encore à mes oreilles.[fn]« Je démissionne pour couper court aux subterfuges du gouvernement », Taher Belabbes, ancien porte-parole de la Coordination nationale de défense des droits des chômeurs, El Watan, 21 février 2014.Hide Footnote

La millioniya de 2013, qui a eu lieu pacifiquement en présence des forces de sécurité, a poussé l’Etat à prendre les manifestations au sérieux et à mettre en œuvre une série de mesures d’urgence.[fn]Sellal a ordonné une série de mesures d’urgence : rendre disponibles des prêts bancaires sans intérêt pour le développement dans le Sud, faire pression sur les entrepreneurs étrangers et nationaux ainsi que sur les agences nationales pour recruter localement et augmenter les salaires des fonctionnaires. Belakhdar, « “L’Eveil du Sud” », op. cit. Le gouverneur a également reçu une délégation de chômeurs et leur a offert des emplois, surtout dans la gendarmerie.Hide Footnote Les chefs de file des contestations pensaient avoir établi le mouvement comme interlocuteur des autorités locales et nationales sur la distribution des ressources dans le Sud.[fn]Les manifestants ont dit qu’après le mouvement, ils avaient plus d’estime de soi et avaient l’im­pression d’avoir commencé à jouer un rôle plus fructueux dans la société en se confrontant à ceux qui les percevaient comme étant dociles, insignifiants ou criminels. Entretien de Crisis Group, Ouargla, juin 2013. Belakhdar, « “L’Eveil du Sud” », op. cit.Hide Footnote Cependant, comme avec d’autres mouvements de protestation dans le Sud, leurs espoirs ont été vite déçus. La réforme en profondeur – l’éradication de la corruption et du népotisme dans le recrutement et la mise en place de formations efficaces pour accéder à des emplois locaux lucratifs dans le secteur du pétrole et du gaz – ne s’est jamais concrétisée. Des divisions au sein de la direction ont affaibli le mouvement et ralenti son élan.[fn]Un centre de formation créé en 2014 a montré des lacunes : sur les 40 apprentis ayant achevé le premier semestre, aucun n’a été engagé par Sonatrach et seulement douze ont pu trouver un emploi. Les 30 participants du deuxième groupe étaient toujours au chômage six mois après leur formation. « Ouargla à bout de patience », El Watan, 13 mars 2015. Entretiens de Crisis Group, Ouargla, mai 2013. Belabbes a commencé à dénoncer des responsables politiques et militaires et à demander plus de changements radicaux sur le plan national. Zaid a mis l’accent sur le CNDDC lui-même et sur les objectifs locaux.Hide Footnote Mais la surveillance constante, le harcèlement et l’intimidation des organisateurs, accusés sans aucune preuve par les médias de toxicomanie ou d’alcoolisme, d’être des agents de l’étranger et de lutter secrètement pour l’autonomie du Sud, ont peut-être joué un rôle plus important.

En 2015, Belabbes avait quitté la direction du mouvement et Zaid le pays, et Belqacem était en prison.[fn]Dès 2011, Belabbes a été convoqué pour interrogatoire et battu. En janvier 2013, il a été condamné à un mois de prison pour rassemblement non autorisé et violation de la sécurité de l’Etat. « Taher Belabbes interpellé par les RG de Batna », Quotidien d’Algérie, 17 octobre 2011 ; « les policiers ont frappé Taher Belabbes », Syndicat national autonome des personnels de l’administration publique (Snapap), www.youtube.com/watch?v=LccYnGIC7jY, YouTube, 4 mai 2011 ; communiqué du Snapap, 7 janvier 2013, www.algeria-watch.org/fr/mrv/mrvrap/snapap_arrestation_belabbes.htm. En octobre 2012, Zaid a été condamné à six mois de prison avec sursis pour avoir agressé un agent de sécurité. En 2014, il a fui le pays à la suite de menaces contre lui et sa famille. « Yacine Zaid condamné à six mois de prison avec sursis », Le Matin d’Algérie, 8 octobre 2012 ; entretien de Crisis Group, Zaid, Laghouat, 2014. Belqacem a été arrêté en janvier 2015. Le tribunal de première instance de Laghouat l’a condamné ainsi que huit autres chefs de file du mouvement des chômeurs à des peines de prison allant de douze à dix-huit mois pour « rassemblement non autorisé » après leur rassemblement en faveur de l’indépendance de la justice devant le tribunal de Ouargla. Quelques mois après sa libération, il a été condamné à six autres mois pour avoir publié sur Facebook une vidéo critiquant l’emprisonnement d’un autre activiste. « Algérie: Condamné à une peine de prison pour avoir critiqué une décision de justice », Human Rights Watch, 7 juin 2016.Hide Footnote Le CNDDC s’était tellement affaibli avant la millioniya annuelle que l’opposition politique nationale, partageant la tendance du régime à ignorer les préoccupations locales, a été en mesure de coopter l’événement, atténuant ses messages contre le chômage et la fracturation hydraulique pour mettre plutôt l’accent sur la transition démocratique.[fn]L’opposition politique nationale incluait la Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique (CNLTD), qui comprend Ahmed Benbitour, ancien Premier ministre, et Sofiane Djilali, président du parti Jil Jadid (nouvelle génération), ainsi que des représentants du parti du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) et des islamistes du Mouvement de la société pour la paix (MSP) affilié aux Frères musulmans.Hide Footnote

2. Risques sécuritaires d’une mauvaise gestion de la « question du Sud »

La répression à Ouargla, une constante depuis 2011, a poussé certains militants à employer des méthodes extrêmes. En février 2013, quelques jours après l’arrestation par la police de plus d’une douzaine de militants du CNDDC qui s’étaient donné rendez-vous à Laghouat pour brûler leur diplômes devant l’agence pour l’emploi, des affrontements ont éclaté entre les forces de sécurité et des manifestants rassemblés en solidarité avec leurs collègues détenus. Plus récemment, les manifestants ont adopté des tactiques nouvelles et inquiétantes, comme se coudre la bouche et se taillader les bras et la poitrine.[fn]« Violentes émeutes à Laghouat : les jeunes réclament du travail », Liberté, 24 février 2013. « Les nouvelles formes de protestation des chômeurs à Ouargla », TSA, 24 février 2016.Hide Footnote

Le parcours d’une précédente génération de dirigeants devrait donner à réfléchir au gouvernement avant d’ignorer les revendications locales. Le MSJ, fondé en 2004 par Abdesslam Tarmoune et Lamine Bencheneb pour exiger des perspectives économiques et une meilleure répartition de la richesse dans le Sud, est un avertissement. Après près d’une décennie de manifestations pacifiques infructueuses, il s’est scindé en une faction (CNDDC) qui est restée essentiellement pacifique et deux factions radicalisées qui ont pris les armes. La faction de Bencheneb a collaboré avec le groupe al-Mourabitoune de Mokhtar Belmokhtar pour planifier et mettre en œuvre l’attaque contre le complexe gazier d’In Amenas dans le Sud en janvier 2013 ; Tarmoune a pris le maquis et menacé de rétablir avec violence les « droits usurpés » des jeunes du Sud.[fn]Hannah Armstrong, « The In Amenas attack in the context of southern Algeria’s growing social unrest”, CTC Sentinel, vol. 7, no. 2, 24 février 2014. « Enquête sur la disparition des jeunes du Sud suspectés d’avoir rejoint les rangs du MSJ », Echourouk Online, 17 juin 2013. Le 2 février 2014, les résidents de la ville méridionale de Djanet, le long de la chaîne de montagnes Tassili n’Ajjer où Tarmoune était caché, ont organisé un sit-in pour le soutenir, demandant aux autorités d’arrêter les opérations militaires et d’ouvrir un dialogue pour sa reddition. « A Djanet, on veut que l’armée dialogue avec Abdessalam Tarmoune », El Watan, 7 février 2014.Hide Footnote

L’échec persistant à engager le dialogue avec les populations du Sud et à répondre à leurs demandes est particulièrement dangereux étant donné la prolifération des groupes jihadistes et les réseaux de contrebande qui les aident parfois. Au-delà de l’attaque d’In Amenas en janvier 2013, AQMI a revendiqué une attaque à la roquette contre l’usine de gaz de Krechba, exploitée par British Petroleum (BP) et Statoil, dans la province d’In Salah le 18 mars 2016. La déclaration de revendication d’AQMI affirmait qu’elle avait pour objectif non seulement de « faire la guerre aux intérêts des croisés », mais aussi de protéger l’environnement et de décourager l’exploration des gaz de schiste, preuve que les groupes jihadistes sont à l’écoute des doléances du Sud et cherchent à les exploiter.[fn]« Situation on Krechba plant in Algeria clarified », www.statoil.com/en/NewsAndMedia/ News/2016/Pages/Algerieoppdatering1803.aspx. « Algerian army kills militants behind Krechba gas plant attack : source, Reuters », 20 mars 2016. Clifford Krauss, « BP and Statoil pull employees from Algeria gas fields after attack », The New York Times, 21 mars 2016. Aucun des plus de 600 employés n’a été blessé.Hide Footnote

Par ailleurs, le Sahara algérien, situé au cœur d’une région de plus en plus instable et reliant la Libye et l’Afrique de l’Ouest au Mali et au Niger, est également exposé aux réseaux florissants du commerce illicite. La contrebande peut attirer de jeunes méridionaux sans emploi qui se sentent abandonnés par les autorités. Le trafic d’armes en particulier est à la hausse : l’armée a saisi plus d’armes de gros calibre entre février et avril 2016 que jamais depuis le début de la « décennie noire » en 1992.[fn]« Dans le Sud algérien, le spectre de la radicalisation des mouvements de protestation », tsa-algerie.com, 5 mars 2015. « Saisies d’armes : Du jamais vu dans l’histoire de l’Algérie », El Watan, 15 avril 2016.Hide Footnote

IV. Réponses de l’Etat

A. Faire face à l’agitation du Sud

Les autorités algériennes prennent des mesures pour améliorer l’administration du Sud et poursuivre le dialogue. En mai 2015, par exemple, elles ont annoncé un redécoupage administratif, créant dix nouveaux districts, chacun dirigé par un wali (gouverneur provincial) délégué, notamment Ghardaïa et Ouargla, ainsi que Tamanrasset, où se trouve In Salah. Les élus locaux saluent cette initiative qui pourrait renforcer l’administration, bien qu’il y ait une certaine méfiance sur le fait que cela va aussi étendre et affiner les structures de sécurité et le contrôle.[fn]Entretien de Crisis Group, Mohamed Hadou, député régional, Assemblée populaire de la Wilaya d’Adrar, Adrar, mai 2015. La réforme, qui a vu le jour comme une promesse de campagne de Bouteflika en 2014, vise à développer les services publics, à accroître l’emploi dans le secteur public et à améliorer les relations entre les citoyens et l’Etat dans le Sud, en tenant compte du vaste territoire géré par une seule wilaya et des frais engagés à cet effet. Il s’agit également de faciliter la surveillance des citoyens et du trafic transfrontalier.Hide Footnote Les efforts déployés depuis 2016 par la ministre de l’Education, Nouria Benghabrit, pour combler l’écart entre les indicateurs de l’éducation dans le Sud et dans le Nord ont également été bien accueillis, même si ce projet à long terme ne résoudra pas rapidement les défis du premier.[fn]« Education : Benghebrit au secours du Sud », El Watan, 27 mai 2016.Hide Footnote Le dialogue entre les parties prenantes locales et les hauts responsables a permis de répondre à certaines revendications des manifestants, comme la création d’emplois.[fn]A Ouargla, la millioniya a établi le mouvement des chômeurs comme interlocuteur des autorités locales, avec des négociations sur l’attribution des emplois. Voir section III.C ci-dessus.Hide Footnote Les troubles ont également eu des avantages intangibles, comme accroitre la visibilité des populations du Sud, ce qui les a aidées à faire avancer leur cause et à faire valoir que les solutions ne peuvent venir que de leur engagement, pas d’une imposition du sommet à la base.

Il est toutefois peu probable que cela suffise. Bien que positives, les réponses de l’Etat ont jusqu’à présent été en grande partie tactiques et hésitantes et n’abordent pas les questions qui nécessitent des changements de politique de grande envergure …

Il est toutefois peu probable que cela suffise. Bien que positives, les réponses de l’Etat ont jusqu’à présent été en grande partie tactiques et hésitantes et n’abordent pas les questions qui nécessitent des changements de politique de grande envergure, comme l’éradication de la corruption et du népotisme, et la concertation sur les techniques de forage controversées. Les activistes du Sud sont encore plus pessimistes quant au fait que l’Etat aille plus loin pour reconnaitre leur « dignité en tant que citoyens », c’est-à-dire construire une société nationale inclusive qui tienne pleinement compte de leur identité culturelle et leur assure largement le bien-être économique. Sans ça, les petits pas, bien qu’appréciés, sont perçus comme autant de moyens de faire taire la contestation.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes du CNDDC, Ouargla, mai 2013. « Elles [les autorités] réagissent comme elles le font toujours face à une crise socioéconomique : elles envoient un haut responsable de l’Etat, engagent des fonds, puis disparaissent. Il n’y a pas de sécurité quand il n’y a pas de développement. Le développement serait le tourisme, des marathons, attirer des gens ici. Ce n’est pas le cas ». Entretien de Crisis Group, diplomate occidental, Alger, mai 2015. « Quand il y a un problème qui peut avoir des conséquences politiques, il ne suffit pas de donner des consignes pour recruter les gens du Sud. Il faut faire davantage, un plan Marshall par exemple. … Le gouvernement ne s’en rend-il pas compte? … Obliger une entreprise américaine à embaucher dans le Sud ne fonctionne pas et ne résout pas le problème ». Entretien de Crisis Group, Moustapha Bouchachi, ancien parlementaire du FFS, Alger, mai 2015.Hide Footnote Dida Badi, un anthropologue de Tamanrasset, affirme :

Il n’y a pas de stratégie. D’abord ils ont essayé d’utiliser les élites locales, parce qu’ils pensaient que c’était un problème des jeunes. Quand cela n’a pas fonctionné, ils ont utilisé la police, la force, la répression, à Ghardaïa, à Ouargla, à In Salah. Puis ils ont vu que cela ne fonctionnait pas, parce que ces mouvements devenaient nationaux, voire internationaux. Que vont-ils faire maintenant?[fn]Entretien de Crisis Group, Alger, mai 2015.Hide Footnote

La réponse récente du gouvernement indique son orientation, ainsi que la différence par rapport à il y a trois décennies : les protestations des années 1980 dans le Nord ont été brutalement réprimées ; les tactiques plus nuancées d’aujourd’hui visent les dirigeants des protestations et favorisent la cooptation.

B. Le Sud comme indicateur

Le gouvernement, sous le quatrième mandat de Bouteflika, a pris des mesures de grande ampleur, promises pour la première fois en 1999, au nom de la promotion de l’Etat de droit, qui ont abouti au démantèlement du puissant DRS en janvier 2016 et à l’adoption en février d’une Constitution amendée. Mais si ces mesures ont radicalement circonscrit et même éliminé l’immixtion de l’agence de sécurité dans la vie politique et pourraient augurer de nouvelles garanties pour les libertés civiles et les droits des minorités, l’avenir reste incertain.[fn]La Constitution amendée consacre le tamazight comme langue officielle (article 4) et ne fait plus mention des délits de presse. Pour le texte intégral, voir le Journal officiel de la République algérienne N°14, 7 mars 2016, at www.joradp.dz/FTP/jo-francais/2016/F2016014.pdf.Hide Footnote La présidence a été renforcée et un centre de pouvoir concurrent éliminé, mais il reste à voir si cela conduira à l’institu­tionnalisation de l’Etat de droit. En fin de compte, le gouvernement doit consolider les réformes pour convaincre les citoyens qu’il travaille pour eux, compte tenu notamment de la crise économique, la plus grave qu’a connu le pays depuis des décennies, et de l’agitation sur une grande partie de ses frontières.

Le contexte historique a conféré aux préoccupations du Sud une portée politique nationale tant pour le gouvernement que pour l’opposition. Cette dernière y voit un levier potentiel pour redorer son blason et faire pression en faveur de la démocratisation, en commençant par une transition transparente.[fn]« Nous commençons à comprendre que pour être plus efficaces, nous devons coordonner nos actions et aller dans la même direction, au bon moment ». Entretien de Crisis Group, Salah Dabbouz, président, bureau national de la LADDH, et membre, Instance de suivi et de concertation de l’opposition (ISCO), Alger, mai 2015.Hide Footnote Le bloc d’opposition CNLTD a d’abord recueilli des soutiens en unissant pour la première fois partis islamistes et laïques, contre le quatrième mandat de Bouteflika en 2014. Il a néanmoins perdu de sa pertinence, car il a fini par être considéré comme ayant été détourné par des personnalités pro-régime et fragmenté en interne. La plupart des membres de la coalition ont fait partie de gouvernements par le passé, manquent d’une plateforme pour le changement et concentrent étroitement leurs critiques sur le président plutôt que sur l’ensemble du système.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate occidental, Alger, mai 2015.Hide Footnote En rejoignant la millioniya à Ouargla et en envoyant une délégation à In Salah en 2015, le CNLTD essayait de recouvrer une part de sa crédibilité perdue.

Les activistes du Sud se méfient de la cooptation mais semblent prêts à risquer la coopération avec l’opposition compte tenu de ses ressources substantielles et de la visibilité qu’elle donne à leur cause.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes, Ouargla, In Salah, Alger, mai 2015.Hide Footnote L’opposition elle-même n’a pas encore recueilli beaucoup de soutien dans le Sud ; ses apparitions isolées sont insuffisantes pour susciter une large adhésion ou pour convaincre ses populations que son engagement est sincère plutôt qu’opportuniste.

Ce qui importe peut-être encore plus, c’est que le Sud est devenu un indicateur des intentions du régime. Les protestations sont une occasion de montrer à quoi ressemblerait un mouvement en faveur d’un régime civil démocratique et d’une meilleure gouvernance. Les signaux ne sont pas encourageants. La conjugaison des mesures de sécurité, du soudoiement ou de la poursuite des chefs de file des protestations sur de fragiles accusations, inspire peu de confiance quant au fait que l’Etat aborde les questions nationales plus fondamentales.

V. Conclusion

Les turbulences dans le Sud sont très sensibles en et pour l’Algérie, non seulement en raison des réserves en ressources qui y sont présentes, mais aussi à cause des préoccupations de longue date sur la souveraineté nationale. Les récentes reconfigurations géopolitiques, comme l’autonomie croissante du Kurdistan irakien, l’indépen­dance du Soudan du Sud et la désagrégation de la Libye, ont alimenté les inquiétudes, d’aucuns diraient la paranoïa, quant à des desseins occidentaux de partition des pays arabes pour contrôler leurs réserves énergétiques.[fn]L’Algérie favorise la préservation de l’unité nationale et des frontières de l’après-indépendance et s’est attelée à éviter les discussions de partition au Mali, en Libye et en Syrie. Rapport de Crisis Group, L’Algérie et ses voisins, op. cit. ; entretiens, diplomates algériens, responsables sécuritaires, Alger, 2015.Hide Footnote Mais les autorités imaginent des penchants séparatistes là où il n’y en a pas chez les manifestants du Sud, dont les problèmes sont l’injustice et la mauvaise gestion : que l’Etat dissimule le forage de gaz de schiste, exacerbe les tensions intercommunautaires et ne répond pas efficacement aux doléances légitimes du Sud comme le chômage. L’approche gouvernementale axée sur la sécurité traite les manifestants comme un risque pour l’ordre public plutôt que comme un acteur avec lequel il faut dialoguer.

Après que les forces armées ont fait baisser la violence à Ghardaïa sans s’occuper des facteurs sous-jacents, le calme reste fragile. Indemniser les commerçants pour les saccages et les pillages est un premier pas mais n’empêchera pas des affrontements futurs. Conformément aux demandes locales, les autorités devraient nommer un comité chargé d’enquêter sur les récentes flambées de violence et tenir pour responsable les individus impliqués au sein des communautés arabe et mozabite et des forces de sécurité.

Les revendications du Sud pour l’emploi et la protection de l’environnement, incarnées par le mouvement des chômeurs à Ouargla et les manifestants anti-gaz de schiste à In Salah et au-delà, soulèvent des défis d’intégration et de représentation que les autorités doivent relever. L’amélioration de la communication avec les chefs de file des protestations et leur base pourrait être un premier pas. L’Etat devrait entamer ces efforts de dialogue en clarifiant sa position là où une ambiguïté existe. Si la situation économique implique que le gaz de schiste est sa seule option, il devrait le dire. La Tunisie a annoncé en juin 2016 la publication « complète et immédiate » de tous ses contrats pétroliers en réponse à la campagne « Où est le pétrole? » et aux affrontements avec les forces de sécurité.[fn]« La Tunisie entame la publication des contrats pétroliers en “open data” », Jeune Afrique, 17 juin 2016.Hide Footnote De même, si l’Algérie a de bons arguments pour montrer que le gaz de schiste peut être extrait sans nuire à l’environnement, elle doit le faire dans la transparence. Il en va de même de la discussion sur la création d’emplois.

Ces efforts devraient être menés, le cas échéant, avec Sonatrach et ses partenaires opérant dans cette zone car il s’agit d’employeurs importants qui sont en outre directement touchés par les troubles locaux. Les entreprises pétrolières et gazières étrangères se plaignent du fait que l’Etat rend la responsabilité sociale des entreprises difficile, voire impossible. Cela pose problème car l’investissement durable repose sur l’engagement social et nécessite non seulement des permis d’exploitation officiels, mais aussi un « permis social » des acteurs locaux.[fn]Entretien de Crisis Group, analyste principal d’une entreprise pétrolière étrangère, Alger, juin 2015. Le secret et la bureaucratie imposés par l’Etat garantissent un large gouffre entre les entreprises et les résidents. « En matière de responsabilité sociale des entreprises, on parle d’exploitants de permis sociaux … Vous voulez que les intervenants locaux voient votre présence et vos activités comme quelque chose de positif dont ils peuvent bénéficier. En ce qui concerne le gaz de schiste, vous avez des protestations contre la fracturation, mais pas contre les projets conventionnels, ce qui signifie qu’il sera plus difficile de recevoir ce type de permis social pour opérer. Mais les [projets] non conventionnels sont évidemment considérés comme l’avenir ». Ibid.Hide Footnote

Le défi, tant pour le gouvernement que pour l’opposition, est de traiter le Sud et ses doléances avec pondération plutôt que de les considérer comme un instrument étranger de déstabilisation ou un raz-de-marée populaire à coopter. C’est aussi, plus largement, l’occasion de repenser la gouvernance et de profiter du moment, alors que le pays aborde une transition ou du moins un renouvellement de la classe politique. Ce qui ajoute un caractère d’urgence à la situation, c’est le risque que le mécontentement du Sud ne devienne l’instrument d’une opposition cherchant à présenter le système actuel comme illégitime et inefficace, ou pire encore, à exacerber le sentiment antigouvernemental et l’impression de négligence et d’exclusion qu’exploitent les groupes radicaux.

Alger/Bruxelles, 21 novembre 2016

Annexe A : Carte de l’Algérie

Carte de l’Algérie Courtesy of the University of Texas at Austin

Annexe B : Carte des champs de pétrole et de gaz en Algérie

Annexe C : Glossaire teminologique

Ansar Dine : Groupe jihadiste dirigé par des Touaregs au Nord du Mali et ayant des liens avec AQMI

AQMI : al-Qaeda au Maghreb islamique

CNDDC : Comité national pour la défense des droits des chômeurs

CNLTD : Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique, coalition d’opposition

CRS : Compagnies républicaines de sécurité, police anti-émeutes

DRS : Département du renseignement et de la sécurité, agence militaire de renseignement autrefois puissante, dissoute en janvier 2016

FFS : Front des forces socialistes, parti d’opposition historique avec une importante base en Kabylie

FLN : Front national de libération, parti historique au pouvoir après l’indépendance

GSPC : Groupe salafiste pour la prédication et le combat, précurseur d’AQMI

ISCO : Instance de suivi et de coordination de l’opposition, coalition de l’opposition

Al-Mourabitoune : Groupe jihadiste dirigé par Mokhtar Belmokhtar, affilié à AQIM

MSJ : Mouvement des enfants du Sud pour la justice, groupe activiste du Sud

MSP : Mouvement de la société pour la paix, principale formation de la coalition islamiste de l’Alliance verte, le plus grand groupe d’opposition au Parlement

Mujao : Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique occidentale, une branche d’AQMI active en Afrique de l’Ouest

Nahda : Mouvement de renaissance islamique, membre de la coalition islamiste de l’Alliance verte

RND : Rassemblement national démocratique, partenaire du FLN dans la coalition gouvernementale

Sonatrach : Compagnie pétrolière nationale

People attend a demonstration in Paris on July 5, 2020 in support of Algeria's Hirak key protest movement as Algeria celebrates today the anniversary of its 1962 independence from France. FRANCOIS GUILLOT / AFP

Algérie : vers le déconfinement du hirak ?

Les retombées économiques et sociales de la crise de Covid-19 et les mesures de confinement risquent de multiplier les défis auxquels l’Algérie est confrontée. Les autorités devraient desserrer leur étau sur la contestation populaire et établir un dialogue économique avec le hirak.

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Que se passe-t-il ? Les retombées économiques et sociales de la crise déclenchée par la Covid-19 et les mesures de confinement que les autorités algériennes ont mises en place multiplient les défis auxquels l’Algérie est confrontée.

En quoi est-ce significatif ? Pour y faire face, le gouvernement algérien pourrait recourir à l’endettement extérieur et renforcer les mesures d’austérité budgétaire. Ces décisions pourraient toutefois attiser les tensions sociales et aggraver le conflit entre le hirak et le pouvoir.

Comment agir ? Les autorités devraient profiter de l’union nationale générée par l’épidémie afin de desserrer leur étau sur la contestation populaire. Pouvoir et hirak devraient participer à un dialogue économique national qui proposerait des actions concrètes destinées à diminuer l’exposition du pays aux fluctuations du marché pétrolier et gazier.

Synthèse

Les retombées économiques et sociales de la crise déclenchée par la Covid-19 et les mesures de confinement que les autorités algériennes ont mises en place risquent de radicaliser le mouvement de contestation (hirak). Afin d’éviter ce scénario, le pouvoir devrait profiter de l’union nationale générée par la pandémie pour desserrer son étau sur le hirak et soutenir certaines de ses initiatives citoyennes. Si un dialogue politique est peu réaliste à court terme, pouvoir et hirak devraient à tout le moins participer à un dialogue économique national visant à lever les obstacles aux changements structurels nécessaires pour éviter une crise économique d’ampleur. Les organisations financières internationales et pays amis de l’Algérie devraient se préparer à la soutenir financièrement, notamment pour qu’elle puisse mener d’éventuelles réformes économiques, sans pour autant imposer des conditionnalités trop strictes. Si l’Algérie les acceptait, en effet, elles risqueraient – comme dans les années 1990 – de déstabiliser d’importants réseaux de clientèle qui participent à la gestion de la rente tirée des hydrocarbures et d’intensifier les violences.

Le hirak, un mouvement citoyen et largement pacifique, est né en février 2019 suite à l’annonce de la candidature du président Abdelaziz Bouteflika à un nouveau mandat. Face au danger sanitaire, le mouvement a fait preuve de sens civique et a respecté les mesures restrictives mises en œuvre par le pouvoir pour endiguer l’épidémie. Le hirak a notamment suspendu ses manifestations de rue et établi des réseaux de solidarité afin de réduire l’impact social du confinement.

Malgré les promesses de réforme constitutionnelle formulées en réponse aux revendications du hirak, le raidissement sécuritaire devient perceptible.

Si, sur le plan socioéconomique, le gouvernement algérien a été réactif, mettant en place une série de mesures d’urgence, sur le plan politique, il semble mettre un terme à la période de détente vis-à-vis du hirak qui a suivi l’élection, le 12 décembre 2019, d’Abdelmadjid Tebboune. Ainsi, malgré les promesses de réforme constitutionnelle formulées en réponse aux revendications du hirak, le raidissement sécuritaire devient perceptible. De surcroit, la paralysie économique mondiale et la chute du prix du baril de pétrole ont multiplié les défis économiques et sociaux auxquels l’Algérie est confrontée. Vu la dépendance du pays à l’exportation d’hydrocarbures et l’impact du confinement, la plupart des projections macroéconomiques sont peu optimistes.

A court terme, le gouvernement algérien pourrait devoir recourir à l’endettement extérieur et renforcer considérablement les mesures d’austérité budgétaire, avec pour conséquence possible une recrudescence des tensions sociales. Dès lors, lorsque les mesures de confinement seront levées dans l’ensemble du pays, le hirak pourrait adopter une position plus offensive. Les conditions sont réunies pour que les marches bihebdomadaires reprennent et que s’y ajoutent des grèves générales et la désobéissance civile, ce qui exacerberait le conflit avec le pouvoir. Le bras de fer auquel le pouvoir et le hirak se livrent depuis février 2019 risquerait de se durcir. A défaut, le hirak pourrait s’épuiser, et en l’absence de mesures répondant aux aspirations que le mouvement exprime, créer un vide laissant la place, dans quelques années, à des groupes minoritaires prônant un discours plus dur et des modes d’actions plus radicaux.

Pour écarter les scénarios les plus risqués et élargir le soutien au président Tebboune, le pouvoir devrait concrétiser les promesses d’ouverture politique faites par le nouveau chef de l’Etat. Ceci passerait, par exemple, par la libération des prisonniers d’opinion, la levée de la censure médiatique et la fin des arrestations arbitraires. De même, il pourrait, sans chercher à les coopter, apporter un soutien accru aux réseaux citoyens que les animateurs du hirak ont mis en place afin de lutter contre l’épidémie et son impact social.

Un dialogue politique qui mettrait fin au conflit est peu probable dans l’immédiat. En revanche, un dialogue économique national suivi et approfondi l’est davantage. Ce dernier pourrait réunir les principales forces politiques, syndicales et associatives, ainsi que des représentants du gouvernement et les entrepreneurs les plus influents du pays, y compris ceux du secteur informel. L’objectif serait d’identifier les obstacles à une réforme économique réelle et de proposer des solutions réalistes et largement acceptées pour les surmonter.

Enfin, si le gouvernement algérien les sollicite, les organisations financières internationales et les pays amis de l’Algérie devraient la soutenir financièrement, notamment son éventuelle stratégie de réformes économiques. Dans ce cas de figure, les éventuels bailleurs de fonds devraient se garder de tenter d’imposer des critères de conditionnalité trop rigides (libéralisation à outrance et austérité budgétaire). Soit les autorités les refuseraient, soit elles se sentiraient contraintes de les accepter, faute d’alternative. Dans ce dernier cas, d’importants réseaux clientélistes qui participent à la gestion de la rente pétrolière et gazière pourraient être déstabilisés, comme ce fut le cas durant les années 1990, contribuant, entre autres facteurs, à l’intensification des violences de la « décennie noire ».

Tunis/Alger/Bruxelles, 27 juillet 2020

I. Introduction

Depuis février 2019, le pouvoir algérien fait face à un mouvement de contestation populaire sans précédent par son ampleur (hirak). Le 2 avril 2019, il conduit le chef d’Etat-major et vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd Salah, à forcer la démission du président Bouteflika. Il pousse l’Etat-major de l’armée, la présidence de la République et les ministères de l’Intérieur et de la Justice à arrêter et condamner plus d’une centaine de hauts responsables politiques et sécuritaires et d’entrepreneurs disposant de liens politiques privilégiés, et à reporter par deux fois les élections présidentielles, les 18 avril et 4 juillet 2019.[fn]Voir « La liste des ex-hauts responsables et hommes d’affaires actuellement en prison », Algérie 360, 4 novembre 2019.Hide Footnote  Le 12 décembre 2019, ce scrutin s’est finalement tenu et Abdelmadjid Tebboune l’a remporté.[fn]Abdelmadjid Tebboune a recueilli 58 pour cent des voix avec un taux de participation officiel de 40 pour cent (9 pour cent de participation réelle selon plusieurs militants du hirak). Tebboune est un ancien ministre de l’Habitat, membre du Front de libération nationale (FLN), le principal parti au pouvoir, et Premier ministre furtif en 2017, déchu pour avoir dénoncé les pratiques affairistes d’entrepreneurs proches d’Abdelaziz Bouteflika et de son frère Saïd. Entretiens de Crisis Group, activistes du hirak, Alger, décembre 2019-février 2020. Voir également le rapport Moyen-Orient et Afrique du Nord de Crisis Group N°192, Surmonter la paralysie économique de l’Algérie, 19 novembre 2018.Hide Footnote

Si le régime est encore loin de l’effondrement, les retombées économiques et sociales de la crise internationale de la Covid-19 multiplient les défis auxquels il est confronté.

Ce rapport se fonde sur des entretiens conduits entre février 2019 et mai 2020 avec des hauts fonctionnaires, principalement d’anciens responsables administratifs, des universitaires algériens, des élus locaux, des responsables de partis politiques, des citoyens impliqués dans le hirak et des membres d’organisations internationales. Il est également étayé par une observation régulière des manifestations bihebdomadaires, surtout à Alger.

 

II. Le dilemme du pouvoir face au hirak

A. Le hirak : un mouvement citoyen largement pacifique

Le hirak, né en février 2019 à la suite de l’annonce « humiliante » de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat, se présente avant tout comme un mouvement citoyen et pacifique, en dehors de quelques échauffourées avec les forces de l’ordre en fin de marches.[fn]Entretien de Crisis Group, militant du hirak, Alger, mars 2019. En février 2019, beaucoup d’Algériens affirmaient que cette annonce était humiliante étant donné l’état de santé de Bouteflika (paralysie, difficulté d’élocution). Nombre de citoyens estimaient que le pays méritait un représentant plus jeune et dynamique et que sa candidature à un nouveau mandat malgré sa condition physique montrait qu’il était l’otage d’un cercle de proches, lesquels gouvernaient à sa place sans avoir été élus. Entretiens de Crisis Group, anciens hauts fonctionnaires, économistes, journalistes, militants du hirak, Alger, Tunis, Marseille, Paris, mars-octobre 2019. Observations de Crisis Group, Alger, février 2019-mars 2020.Hide Footnote  Selon ses partisans, il exprime la volonté collective de se réapproprier l’espace public, espace que le régime a verrouillé en interdisant les manifestations et en domestiquant quasiment toute forme d’opposition.[fn]Depuis le début de la contestation populaire, les partis politiques de l’opposition traditionnelle tentent également de former une coalition, mais n’ont que peu d’écho, voire de légitimité, auprès des manifestants. Entretiens de Crisis Group, journalistes, universitaires, Alger, mars 2019. Observations de Crisis Group, Alger, février 2019-mars 2020.Hide Footnote  Le mouvement prône une vision de la citoyenneté qui entend dépasser les clivages politiques et socio-régionaux qui ont provoqué des luttes violentes par le passé.[fn]C’est le cas notamment de l’identité amazigh et de l’islamisme. Voir « Socialités et humanités. La citoyenneté en mouvement », Revue des sciences sociales, no. 7 (2019).Hide Footnote

Les mobilisations de foules – des millions de personnes à l’échelle nationale durant la première moitié de 2019 et des centaines de milliers par la suite – que le mouvement suscite sécurisent ceux qui y participent.[fn]Voir « Socialités et humanités. La citoyenneté en mouvement », op. cit.Hide Footnote  Ces mobilisations leur redonnent la stature d’acteurs politiques dont ils estiment avoir été privés par le pouvoir.[fn]Comme le notait l’un des premiers animateurs du mouvement à Kheratta : « Cela a été difficile de mobiliser le 16 février car beaucoup de gens ont perdu espoir. La société a perdu confiance dans toutes les organisations. Le peuple doit construire le changement lui-même ». Entretiens de Crisis Group, activistes du hirak, Kheratta, février 2019. Voir « Socialités et humanités. La citoyenneté en mouvement », op. cit.Hide Footnote

Ces rassemblements, ritualisés sous forme bihebdomadaire les mardis et vendredis, dans les principales villes du pays, permettent, note un manifestant, de se conduire en véritable citoyen.[fn]Entretien de Crisis Group, manifestant, Alger, mars 2019.Hide Footnote  Dès les premières semaines du mouvement, les débats publics dans les espaces publics, les universités de la capitale et de grands centres urbains se sont multipliés. Des Algériens qui n’étaient pas militants avant le 22 février 2019 se sont organisés en comités locaux et lancent des initiatives dans leur quartier depuis lors. Ils sensibilisent leurs voisins aux questions démocratiques que le mouvement soulève et discutent également de ce qu’implique être citoyen (lutte contre la petite corruption, conscientisation des jeunes, etc.).[fn]Observations de Crisis Group, Alger, mars-novembre 2019. Entretiens de Crisis Group, activistes du hirak, Alger, février-novembre 2019.Hide Footnote  L’expression pacifique de cette citoyenneté permet aux Algériens et Algériennes de se défaire de l’étiquette de violents et d’incivils dont nombre d’entre eux se sont sentis souvent injustement affublés.[fn]Observations de Crisis Group, Alger, mars-novembre 2019. Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, Kheratta, mars-décembre 2019.Hide Footnote

Les militants du hirak affirment que leur mouvement est devenu un contre-pouvoir durable.

En outre, les militants du hirak affirment que leur mouvement est devenu un contre-pouvoir durable.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, Kheratta, mars-décembre 2019. Voir aussi Amel Boubekeur, « Demonstration effects: how the Hirak protest movement is reshaping Algerian politics», European Council on Foreign Relations, 27 février 2020.Hide Footnote  En son sein, si des clivages historiques sur l’identité amazigh et le conservatisme religieux apparaissent puis s’estompent régulièrement, deux tendances distinctes, qui regroupent entre autres des petits partis politiques d’opposition et des associations militantes, se font face.[fn]Voir Mohan Tilmatine, « Interdiction des emblèmes berbères et occupation des espaces symboliques : amazighité versus algérianité ? », L’Année du Maghreb, no. 21 (2019), p. 149-164. Voir également Ryad Hamadi, « Islamistes et hirak : Saïd Sadi met en garde contre les dangers de la “confusion” », Tout sur l’Algérie, 29 février 2020.Hide Footnote  La première, le « Pôle démocratique », est favorable à une négociation avec le pouvoir et à la recherche d’un consensus ; ses représentants ont notamment soutenu les travaux de la Commission du dialogue national, dirigée par le diplomate Karim Younes, qui a fait long feu.[fn]Voir Fayçal Métaoui, « Le pôle démocratique plaide pour le dialogue et dénonce les atteintes aux libertés », Tout sur l’Algérie, 26 juin 2019.Hide Footnote  La seconde, les « Forces du pacte de l’alternative démocratique », refuse toute discussion avec les autorités en place et exige le départ pur et simple du « système », l’ouverture d’une phase de transition démocratique et l’élection d’une assemblée constituante.[fn]Voir « Algérie : pacte politique pour une véritable alternative démocratique », Blog Ensemble, 1er juillet 2019. Voir également « Réunies hier au siège du RCD : les Forces de l’alternative démocratique rejettent l’agenda de la présidentielle », El Watan, 10 septembre 2019.Hide Footnote

Le hirak est organisé de manière horizontale. Il refuse à priori toute forme de hiérarchie. Il n’a pas de représentant officiel, bien qu’il compte dans ses rangs des animateurs et des leaders d’opinion ainsi que des militants associatifs, d’anciens activistes du parti historique d’opposition, le Front des forces socialistes, comme Mustapha Bouchachi ou Karim Tabbou, et des artistes engagés, dont les compositions inspirent les slogans essentiellement politiques, scandés lors des manifestations et diffusés sur les réseaux sociaux.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, Kheratta, mars 2019-mars 2020.Hide Footnote

B. Un pouvoir qui doit maintenir son équilibre

Le pouvoir, que beaucoup d’Algériens et d’Algériennes appellent « le régime » ou le « système » depuis sa consolidation après l’indépendance en 1962, a connu plusieurs crises graves. Pour l’instant, il a réussi à toutes les surmonter. Pour ce faire, il a associé réformes économiques et politiques, achat de la paix sociale, cooptation et répression de ses adversaires.[fn]Ce fut le notamment le cas en 1976, année où le capital d’espoir et de confiance né de l’indépendance s’est tari. Le régime a dissout le Conseil de la révolution créé en 1965, organisé des élections présidentielles, établi une assemblée nationale et une charte nationale suivie d’une nouvelle Constitution. Ce fut le cas également en 1988 lorsque, suite au contre-choc pétrolier et aux émeutes d’octobre, l’armée a quitté le Comité central du FLN, le parti au pouvoir, et le régime a autorisé le multipartisme. S’est ensuivie une violente confrontation entre le gouvernement militaire et les groupes islamistes. Ce fut aussi le cas en 2011 dans le sillage des soulèvements arabes. Le régime a autorisé de nouveaux partis politiques d’opposition et est parvenu à acheter la paix sociale jusqu’en 2014. Voir Miriam R. Lowi, Oil wealth and the poverty of politics (Cambridge, 2009). Voir également les chroniques annuelles sur Algérie de l’Annuaire de l’Afrique du Nord (1962-2003) et de l’Année du Maghreb (2004-2019).Hide Footnote  Il est parvenu à se maintenir en équilibre en dépassant les divisions internes et les conflits qui opposaient ses trois institutions principales : l’armée, notamment son Etat-major, les services de renseignement militaires et civils, et la présidence de la République.[fn]Voir Hugh Roberts, The Battlefield: Algeria 1988-2002, Studies in a Broken Polity (Londres et New York, 2003).Hide Footnote

Néanmoins, avec l’essoufflement grandissant du système, le marasme économique, et la crise ouverte en février 2019 par le hirak, conserver cet équilibre devient de plus en plus difficile.[fn]Voir la section III de ce rapport. Voir également l’intervention de Louiza Dris Aït Hamadouche, « La lutte de clans, Tebboune-généraux de Gaïd Salah, réalité ou intox ? », Radio M, 22 avril 2020.Hide Footnote  Les conflits entre ses principales institutions, et au sein de celle-ci, sont plus prononcés que d’ordinaire, même s’ils sont beaucoup moins violents que durant la décennie noire.[fn]Ibid. L’expression « décennie noire » désigne la période du conflit entre le gouvernement militaire et les groupes islamistes armés qui a fait entre 100 000 et 200 000 victimes entre 1991 et 2002.Hide Footnote  Le pouvoir doit gérer cette crise alors que ses deux rentes s’épuisent : la rente conférée par la légitimité révolutionnaire de la guerre de libération et celle issue de la redistribution du revenu tiré de la production et de l’exportation d’hydrocarbures.[fn]Voir Nadji Safir, « Algérie 2019 : une crise majeure », Diploweb, 3 avril 2019.Hide Footnote

Face à cette double crise de légitimité, le pouvoir doit apporter une réponse fine au défi que représente le hirak.

Face à cette double crise de légitimité, le pouvoir doit apporter une réponse fine au défi que représente le hirak. D’une part, vu l’ampleur, la durée, la popularité et la non-violence qui caractérisent ce mouvement – des centaines de milliers d’Algériens et d’Algériennes sont descendus dans la rue chaque semaine pendant plus d’un an – une répression sanglante pourrait se révéler très risquée. C’est notamment pour éviter de s’exposer à une telle répression que le hirak demeure largement pacifique et se garde de s’aventurer hors de sa tranchée (violence, grève générale de plusieurs jours voire semaines, désobéissance civile, sabotage, etc.).[fn]Voir la section II.B de ce rapport.Hide Footnote  D’autre part, le pouvoir est peu disposé à céder aux principales revendications du hirak qui mettent en péril sa survie : renouvellement total et rajeunissement de la classe politique, armée garante des institutions républicaines et absente de la scène politique, respect effectif de la liberté d’organisation politique et associative, mise en place d’une commission électorale « véritablement indépendante », création d’une Cour constitutionnelle indépendante, élection d’une assemblée constituante.[fn]Entretiens de Crisis Group, président et porte-parole de partis d’opposition, responsables d’associations, militants du hirak, Alger, mars 2019. Voir également « Is a Democratic Transition Possible in Algeria? Fourteen Experts Respond », Project on Middle East Democracy (POMED), décembre 2019 ; et « Algérie : pacte politique pour une véritable alternative démocratique », Blog Ensemble, 1er juillet 2019.Hide Footnote

Cependant, tous les citoyens ne soutiennent pas le hirak et le pouvoir peut compter sur l’appui d’une partie de la population. Certains, parmi lesquels ceux qui ont voté pour le président Tebboune, estiment que le principal acquis démocratique en Algérie est la souveraineté populaire, et voient planer sur le mouvement l’ombre de l’étranger qui encouragerait une transition risquant de consacrer les intérêts particularistes (régionaux, tribaux, corporatistes) au détriment de l’intérêt national.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres, médecins, électeurs au scrutin présidentiel du 12 décembre 2019 hostiles au hirak, Alger, octobre-décembre 2019. Voir les éditoriaux d’El Djeich, la revue mensuelle de l’armée nationale populaire, en 2019 et les discours hebdomadaires de Gaïd Salah, notamment en avril et septembre 2019 ; entretien de Crisis Group, cadre dans une entreprise publique, Alger, décembre 2019.Hide Footnote  Ceci affaiblirait l’unité du pays et donc l’Etat, alors que l’Algérie a besoin d’un Etat fort, « dans un environnement régional en proie à des violences » (Libye, Mali, Niger).[fn]Entretien de Crisis Group, cadre dans une entreprise publique, Alger, décembre 2019. Entretiens de Crisis Group, cadres, médecins, électeurs au scrutin présidentiel du 12 décembre 2019 hostiles au hirak, Alger, octobre-décembre 2019.Hide Footnote  D’autres, principalement des cadres du secteur public, craignent les effets d’une libéralisation économique poussée.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres dans le secteur public, Alger, octobre-décembre 2019.Hide Footnote  Commercer librement à l’échelle internationale, surtout, ferait perdre aux responsables de l’armée et à certains hauts fonctionnaires et responsables politiques « le monopole de la gestion de la rente tirée des hydrocarbures, ou, du moins, risquerait d’autonomiser davantage les hommes d’affaires qu’ils parrainent, comme ceci s’est produit à la fin des années 2000. Et cela, ces tenants du système ne le veulent pas », précise un universitaire.[fn]Entretien de Crisis Group, universitaire, Marseille, mars 2019. Voir également le rapport de Crisis Group, Surmonter la paralysie économique de l’Algérie, op. cit.Hide Footnote

C. Pouvoir et hirak : l’union nationale face à l’épidémie

Sur le plan sanitaire, le gouvernement algérien a plutôt fait preuve de réactivité et de flexibilité.

Sur le plan sanitaire, le gouvernement algérien a plutôt fait preuve de réactivité et de flexibilité. Le 17 mars 2020, alors que le pays compte 80 cas diagnostiqués et huit morts, les autorités adoptent des mesures de distanciation sociale : interdiction de toute forme de rassemblement, fermeture des lieux de culte, écoles, cafés, restaurants, commerces de détail hors alimentation et produits d’hygiène et pharmaceutiques. Elles ferment les frontières terrestres et suspendent les vols aériens et la navigation maritime, sauf cas exceptionnels, parmi lesquels l’importation de matières premières indispensables, médicales et alimentaires et le rapatriement de citoyens.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-69 du 26 Rajab 1441 correspondant au 21 mars 2020 relatif aux mesures de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote  Un groupe industriel algérien lance la fabrication de masques de protection.[fn]Voir « Covid-19 : le groupe Getex lance la fabrication de masques de protection », Algérie Presse Service, 25 mars 2020. Voir également, « Soutien. La Chine à la rescousse d’une Algérie reconnaissante », Courrier international, 31 mars 2020. Mi-mai, les autorités facilitent les importations de produits médicaux. Voir le décret exécutif n° 20-109 du 12 Ramadhan 1441 correspondant au 5 mai 2020 relatif aux mesures exceptionnelles destinées à la facilitation de l'approvisionnement du marché national en produits pharmaceutiques, en dispositifs médicaux et en équipements de détection en riposte à la pandémie du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote

Le gouvernement encourage le confinement volontaire, excepté pour les Algériens rapatriés qui sont placés en quarantaine obligatoire. Le 24 mars, suite à l’augmentation du nombre de cas, 264 confirmés et dix-neuf décès, il décrète la mise en œuvre de mesures de confinement partielles ou totales selon la situation épidémiologique de chaque région et localité.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-69 du 26 Rajab 1441 correspondant au 21 mars 2020 relatif aux mesures de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote  Etant donné qu’un important foyer de contagion se trouve dans la wilaya (province) de Blida (au sud-ouest d’Alger), le Haut conseil de sécurité, présidé par le président Tebboune, y décide un confinement total assorti d’un couvre-feu, interdisant toute sortie du domicile, sauf en cas de nécessité ou sur autorisation des forces de l’ordre.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-70 du 29 Rajab 1441 correspondant au 24 mars 2020 fixant des mesures complémentaires de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote  Le 4 avril, les autorités instaurent dans le reste du pays un confinement et un couvre-feu partiels, de 15h à 7h.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-92 du 11 Chaâbane 1441 correspondant au 5 avril 2020 modifiant et complétant le décret exécutif n° 20-72 du 3 Chaâbane 1441 correspondant au 28 mars 2020 portant extension de la mesure de confinement partiel à domicile à certaines wilayas.Hide Footnote

Le 24 avril, peu avant le début du ramadan et après plusieurs messages rassurants du chef de l’Etat et du ministre de la Santé, déclarant que le pic de l’épidémie avait été atteint, le nombre de cas diagnostiqués demeurant inférieur à 2700 pour 375 morts, le gouvernement allège le couvre-feu de 2h – il passe de 17h à 7h.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-92 du 11 Chaâbane 1441 correspondant au 5 avril 2020 modifiant et complétant le décret exécutif n° 20-72 du 3 Chaâbane 1441 correspondant au 28 mars 2020 portant extension de la mesure de confinement partiel à domicile à certaines wilayas.Hide Footnote   Le 20 mai, le gouvernement décrète le port obligatoire du masque de protection dans l’espace public.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-127 du 27 Ramadhan 1441 correspondant au 20 mai 2020 modifiant et complétant le décret exécutif n° 20-70 du 29 Rajab 1441 correspondant au 24 mars 2020 fixant des mesures complémentaires de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote  Le 28 mai, il reconduit le confinement partiel jusqu’au 13 juin, excepté dans le sud du pays, peu peuplé (Saida, Tindouf, Illizi et Tamanrasset).[fn]Voir le décret exécutif n° 20-131 du 5 Chaoual 1441 correspondant au 28 mai 2020 portant prorogation de la mesure de confinement partiel à domicile avec réaménagement de ses horaires et reconduction du dispositif de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote Le 13 juin, il l’allège dans 29 régions, y compris Alger – le couvre-feu y reste en vigueur de 20h à 5h – et le lève dans le reste du pays, notamment à Tebessa, Tlemcen et Tizi Ouzou.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-159 du 21 Chaoual 1441 correspondant au 13 juin 2020 portant réaménagement du confinement à domicile et des mesures prises dans le cadre du dispositif de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote

Enfin, début juillet, suite à une augmentation des diagnostics de cas (près de 300 par jour), le gouvernement durcit ses mesures. Il prolonge de nouveau le confinement partiel et reconfine plusieurs régions où celui-ci avait été levé. Il permet également aux walis (gouverneurs) de mettre en place des mesures supplémentaires en fonction de l’évolution de la situation sanitaire dans leur région.[fn]Voir le communiqué du premier ministère du 1er juillet 2020. Voir également, Nabila Amir, « Confinement partiel prolongé au 13 juillet : nouvelles charges pour les walis », El Watan, 1er juillet 2020.Hide Footnote  C’est le cas à Sétif et à Ouergla, où les autorités régionales suspendent, dans la plupart de leurs communes, l’ensemble des activités commerciales, économiques et sociales ainsi que la circulation des piétons et des voitures.[fn]Voir communiqués du ministère de l’Intérieur et des collectivités locales, 7 et 9 juillet 2020.Hide Footnote  Nouveauté, le 9 juillet, le gouvernement interdit les déplacements entre 29 régions.[fn]Voir « Coronavirus en Algérie, durcissement du confinement dans 29 wilayas », Dzaïr Daily, 10 juillet 2020.Hide Footnote

De leur côté, les protagonistes les plus actifs du hirak ont également réagi au danger sanitaire posé par la Covid-19, ainsi qu’aux mesures de restriction mises en place par les autorités. Depuis le début de la crise sanitaire en mars, l’idée que le pouvoir instrumentalisait le coronavirus afin de « casser le mouvement populaire » était peu répandue parmi les contestataires.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, mars-avril 2020.Hide Footnote  La dernière manifestation du hirak, le 13 mars, dans le centre d’Alger, a été très critiquée par les figures du mouvement et de nombreux citoyens, lesquels appelaient à une pause et à des mesures strictes de lutte contre la pandémie, notamment le confinement total du pays.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, mars-avril 2020. Voir Rosa Djaz « L’Algérie se confine toute seule », Politis, 1er avril 2020.Hide Footnote  Peu de voix s’élèvent, y compris au sein du hirak, contre les mesures de confinement. Peu s’insurgent contre les coupes budgétaires dans le secteur de la santé ou assimilent confinement partiel à catastrophe économique et sociale.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, mars-mai 2020.Hide Footnote  La comparaison avec la décennie noire a sans doute joué un rôle, l’Algérie ayant connu bien pire en termes de limitation des déplacements, de difficultés d’approvisionnement et surtout de paralysie économique. Certains activistes du hirak soulignent que les biens de première nécessité ne sont pas en pénurie dans le pays et que la situation économique est meilleure aujourd’hui qu’elle ne l’était durant les années 1990.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, avril 2020.Hide Footnote  Le fait que le budget de l’Etat ne soit pas grevé par une dette extérieure insoutenable rassure également. Il y a « beaucoup d’argent dans les caisses. La crise de la Covid-19 ne va pas ruiner le pays », explique l’un d’eux.[fn]Entretien de Crisis Group, activiste du hirak, Alger, avril 2020.Hide Footnote  Ceci donne à ces militants l’espoir que lorsque les représentants du « système » auront cédé leur place à une nouvelle génération de décideurs élus démocratiquement, l’économie se développera de manière significative.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, avril-mai 2020.Hide Footnote

La grande majorité des manifestants ont accepté de laisser de côté leurs revendications et de ne plus manifester dans la rue.

Par ailleurs, dès mars, la grande majorité des manifestants ont accepté de laisser de côté leurs revendications et de ne plus manifester dans la rue. Les « réguliers » (ceux qui participent à toutes les marches) se contentent d’échanger sur les réseaux sociaux et de défendre les prisonniers d’opinion.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, avril-mai 2020.Hide Footnote  Il faut « mettre en pause le hirak pour mieux revenir » affirme l’un d’entre eux.[fn]Entretien de Crisis Group, militant du hirak, Alger, avril-mai 2020.Hide Footnote

Le gouvernement n’est pas à l’abri des critiques pour autant. Certains considèrent que les autorités sous-estiment le nombre de décès liés à la Covid-19, et ont créé des pages sur les réseaux sociaux afin de recenser les cas « réels ».[fn]Voir Vish Sakthivel, « Algeria’s Hirak: A political opportunity in COVID-19 ? », Middle East Institute, 1er avril 2020.Hide Footnote  D’autres dénoncent le manque d’équipement de certains hôpitaux, comme ce fut le cas, récemment, à Biskra.[fn]Voir « Rassemblement à l’hôpital de Biskra : Le personnel de la santé exprime son ras-le-bol », Algérie 360, 8 juillet 2020.Hide Footnote  D’autres encore prônent la solidarité et l’auto-organisation face à la pandémie sans « attendre quoi que ce soit de l’Etat », précise l’un d’eux : distribution de repas gratuits à la sauvette, collecte d’équipements de protection individuelle et campagnes de désinfection à Alger et à Blida.[fn]Comme le souligne un commerçant d’Alger : « J’ai commencé à préparer des repas dès que les commerces ont fermé. J’ai vu que beaucoup de gens n’avaient plus à manger. On m’a mis à disposition la cuisine d’un restaurant fermé à cause du confinement. Je prépare et distribue jusqu’à 250 repas le soir. Les autorités m’ont dit que j’avais besoin d’une autorisation mais personne ne peut me dire comment l’obtenir. Depuis, je les prépare discrètement chez moi et les distribue avant le couvre-feu. J’ai recensé jusqu’à 1000 personnes qui n’avaient pas de quoi manger dans le centre d’Alger ». Entretien de Crisis Group, Alger, avril 2020. Voir Faiza Kissi, « A Alger, les bénévoles s’organisent pour pallier les déficiences de l’Etat », Le Desk, 26 mars 2020. Voir également Vish Sakthivel, « Algeria’s Hirak: A political opportunity in Covid-19 ? », op. cit.Hide Footnote  Dans des villages de Kabylie, les habitants ont mis en place leur propre version du confinement : interdiction d’entrer ou de sortir du village sans passer par un barrage désinfectant, listes de personnes pour assurer les gardes, etc.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, personnes originaires de villages de Kabylie, Tunis, avril 2020.Hide Footnote  Il arrive que des militants coordonnent leurs actions avec les administrations centrale et régionales, comme à Alger, où celles-ci ont mis à leur disposition des entrepôts pour qu’ils puissent stocker du matériel sanitaire et le distribuer.[fn]Des activistes du hirak ont ainsi mis sur pied un réseau de solidarité composé notamment de 600 médecins bénévoles. Celui-ci a collecté et distribué plus de 10 000 masques à Alger et Blida. Comme le note l’un des animateurs de ce réseau : « Nous avons anticipé la situation depuis le début de l’épidémie à Wuhan en janvier 2020. Nous avons mis en place un plan d’action pour sensibiliser les gens et fédérer les initiatives. L’Etat a pris en considération notre plan ». Entretien de Crisis Group, animateur d’un réseau de solidarité, Alger, avril 2020.Hide Footnote

D. Revirements du pouvoir face à la contestation populaire

Le sens civique des militants du hirak qui a contribué à l’union nationale contre la crise sanitaire aurait pu encourager le pouvoir à prolonger la période de détente ouverte après l’élection du nouveau chef de l’Etat fin 2019.[fn]Le scrutin présidentiel s’est finalement tenu le 12 décembre 2019, après deux reports, malgré l’opposition de la rue et un climat de tensions sans précédent depuis le début du mouvement.Hide Footnote  Or, c’est le contraire qui se produit.

1. Une période de détente dans le sillage de l’élection de Tebboune

A la suite de l’élection du président Tebboune fin 2019, le pouvoir multiplie les gestes d’apaisement. Le soir de son élection, le 12 décembre 2019, le nouveau chef de l’Etat qualifie le hirak de « béni » et déclare lui tendre la main « pour un dialogue sérieux ».[fn]En outre, lors de sa prestation de serment, il affirme ne plus vouloir voir les termes « son excellence » précéder ses nom et prénom, expression usuelle depuis l’indépendance, consacrant d’après lui le « culte de la personnalité ». Voir Zeinab Filali, « Algérie : le président Tebboune met fin à une expression aussi vieille que l’indépendance », Financial Afrik, 23 avril 2020.Hide Footnote  Entre fin décembre et mi-janvier, il rencontre une série d’anciens chefs de gouvernement et d’opposants politiques, partisans du hirak, tels que Abdelaziz Rahabi, Ahmed Benbitour, Taleb Ibrahimi, Mouloud Hamrouche et Soufiane Djilali.[fn]Abdelaziz Rahabi est un ancien diplomate et ministre de la Culture. A l’été 2016, les autorités le chargent de coordonner une initiative de dialogue avec les représentants du hirak. Ahmed Benbitour est un ancien ministre et bref chef de gouvernement de la fin des années 1990. Il a également été candidat à l'élection présidentielle de 2014. Taleb Ibrahimi a été ministre des Affaires étrangères de 1982 à 1988 puis président d’un petit parti politique (Wafa – fidélité) et candidat au scrutin présidentiel de 1999. Mouloud Hamrouche a été chef de file de l’aile libérale du parti au pouvoir, le FLN, dans les années 1980, puis Premier ministre de septembre 1989 à juin 1991. Sofiane Djilali est président d’un parti politique d’opposition impliqué dans le hirak, Jil Jadid (« nouvelle génération »).Voir « Le président Tebboune reçoit l’ancien chef de gouvernement Ahmed Benbitour », Algérie Presse Service, 29 décembre 2019 ; « Dialogue : rencontre Tebboune et Rahabi », Le Matin d’Algérie, 10 janvier 2020 ; « Le président poursuit les consultations : Tebboune reçoit Hamrouche et se rend chez Taleb Ibrahimi », El Watan, 14 janvier 2020 ; Abdelghani Aichoun, « Soufiane Djilali revient sur sa rencontre avec Tebboune : “Les intentions semblent aller dans le bon sens” », El Watan, 18 janvier 2020.Hide Footnote  Le 2 janvier, le nouveau président supprime le poste de vice-ministre de la Défense, dernière position civile occupée par un militaire, créé en septembre 2013 pour le chef d’Etat-major de l’armée, Gaïd Salah.[fn]Salah est décédé en décembre 2019, après avoir, au cours de l’année, contraint Bouteflika à la démission et encouragé la purge au sein des milieux politiques, administratifs et économiques. Voir « Algérie : Tebboune supprime le poste de vice-ministre de la Défense », Dzair Daily, 2 janvier 2020.Hide Footnote  Le 18 janvier 2020, comme pour symboliser un certain rejet du présidentialisme, Tebboune transfère au Premier ministre fraichement désigné, Djerad, le pouvoir de nommer une série de hauts fonctionnaires au sein de l'administration.[fn]Voir « Transfert du pouvoir de nomination de certains cadres de l’Etat au Premier ministre », Algérie Presse Service, 19 janvier 2020.Hide Footnote

Par ailleurs, le 1er janvier 2020, après huit mois de prison pour « fausse déclaration concernant des mouvements de capitaux de et vers l’étranger », le parquet libère Issad Rebrab, l’un des hommes d'affaires les plus riches d'Algérie et considéré comme l'un des premiers soutiens du hirak.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants associatifs, Alger, avril 2020. Voir également « Algérie : plusieurs industriels arrêtés », Agence France Presse, 22 avril 2019.Hide Footnote  Le lendemain, 67 des 180 activistes du hirak encore en détention sont libérés sous conditions, dont Lakhdar Bouragaa, un vétéran de l’Armée de libération nationale, très populaire parmi les contestataires.[fn]Une partie de ces activistes avait été interpellée à la suite d’échauffourées avec la police à la fin de rassemblements. Une autre avait été arrêtée pour ses opinions politiques. La justice a lancé des accusations, que plusieurs journalistes jugent classiques en Algérie, telles que « atteinte à l’intégrité du territoire national », « enrôlement de volontaires ou mercenaires pour le compte d’une puissance étrangère en territoire algérien », « atteinte à la sécurité nationale », « diffusion de tracts susceptibles de porter atteinte à l’intérêt national ». Entretiens de Crisis Group, journalistes, Alger, avril 2020. Voir également Idir Nadir, « Ils ont été interpellés à la fin de la marche populaire du vendredi 1er mars […] », El Watan, 13 janvier 2020. Voir aussi « Près de cinquante détenus d’opinion dans les geôles algériennes », Algeria-Watch, 9 avril 2020. Voir page Facebook du Comité national de la libération des détenus (CNLD).Hide Footnote

D’autres gestes politiques reflètent une volonté de réforme.

D’autres gestes politiques reflètent une volonté de réforme. Le 8 janvier 2020, conformément à ses promesses de campagne, le nouveau chef de l’Etat met en place une commission de constitutionnalistes chargée de formuler des propositions pour une nouvelle constitution qui garantirait davantage que l’actuelle les libertés publiques, l’indépendance de la justice et l’équilibre entre les pouvoirs.[fn]« Algérie : le président nomme une commission pour réviser la Constitution », Reuters, 8 janvier 2020.Hide Footnote  Un mois plus tard, le 6 février 2020, le gouvernement publie un plan d’action pour mettre en œuvre le programme du président. Ce document fait écho aux revendications des principaux partis d’opposition et collectifs associatifs mobilisés au sein du hirak.[fn]C’est le cas notamment de la « refonte du dispositif législatif d’organisation des élections », de la « moralisation de la vie publique », de la « liberté de réunion et de manifestation », de « l’indépendance de la justice », de la « promotion et l’autonomisation des femmes ». Voir « Plan d’action du gouvernement pour la mise en œuvre du programme du président de la République », République algérienne démocratique et populaire, 6 février 2020.Hide Footnote  Il prône « l’instauration d’une nouvelle république répondant aux aspirations légitimes du peuple et dont les fondements seront basés sur l’enracinement des principes démocratiques et la protection des droits et des libertés ».[fn]C’est le cas notamment de la « refonte du dispositif législatif d’organisation des élections », de la « moralisation de la vie publique », de la « liberté de réunion et de manifestation », de « l’indépendance de la justice », de la « promotion et l’autonomisation des femmes ». Voir « Plan d’action du gouvernement pour la mise en œuvre du programme du président de la République », République algérienne démocratique et populaire, 6 février 2020.Hide Footnote  Enfin, en mai 2020, la présidence présente six grands axes du projet de révision constitutionnelle, notamment le droit de créer des associations et d’exercer la liberté de réunion et de rassemblement public sur simple déclaration.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, journaliste, Tunis, mai 2020. Voir également « Avant-projet de la Constitution 2020 », document PDF, 2020. Voir également « Révision de la Constitution : la mouture de l’avant-projet prête pour le débat », Algérie Presse Service, 7 mai 2020.Hide Footnote

2. Un certain resserrement sécuritaire renforcé par l’arrêt des manifestations

Cette période de détente relative commence à se fermer à l’approche du premier anniversaire du déclenchement du mouvement, le 22 février 2020, et prend fin lors de la crise de la Covid-19. Le 20 février 2020, des organisations militantes de tout le pays réunissent près de 1 400 personnes – collectifs d’étudiants, Coordination d’activistes du hirak, Collectif des journalistes unis, Coordination de collectifs de la diaspora et Collectif pour la transition démocratique – et appellent à une conférence unitaire (Initiative du 22 février) visant à coordonner les actions du mouvement. Les autorités l’interdisent, alors qu’elles toléraient des réunions de ce type quelques mois auparavant.[fn]Observations de Crisis Group, Alger, 2019-2020. Voir également Tarek Hafid, « Le pouvoir algérien interdit une conférence du Hirak », Sputnik News, 20 février 2020.Hide Footnote

C’est toutefois depuis le 17 mars 2020 et la suspension des manifestations en raison de la Covid-19 que le durcissement se ressent davantage. Aux yeux de nombreux activistes, le ministère de la Justice profite de l’absence de manifestations de rue pour « revenir en arrière » ; certains, à tort ou à raison, comparent même la situation politique à celle qui prévalait le 21 février 2019, à la veille du déclenchement de la contestation populaire.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes du hirak, membre d’une organisation internationale, Alger, avril 2020.Hide Footnote

Entre mars et juillet 2020, des séries d’arrestations et de libérations provisoires se succèdent.

Entre mars et juillet 2020, des séries d’arrestations et de libérations provisoires se succèdent : le 24 mars, le parquet alourdit la condamnation de Karim Tabbou, ancien responsable du parti d’opposition historique, le Front des forces socialistes (FFS), et « figure crédible et respectée » du hirak, lequel est libéré de manière provisoire le 2 juillet 2020.[fn]Entretien de Crisis Group, activiste du hirak, Alger, avril 2019. Voir également « Algérie, Evènements de 2019 », Rapport mondial 2020, Human Rights Watch, 2020.Hide Footnote La liste ne s’arrête pas là. Le 27 mars, le parquet place en détention provisoire le correspondant de l’organisation non gouvernementale Reporters sans frontières, Khaled Draréni, particulièrement investi au sein de la contestation.[fn]Voir la page Facebook du CNLD. Hide Footnote  Le 20 avril, le tribunal de Sidi Mhamed à Alger condamne à un an d’emprisonnement Abdelwahab Fersaoui (il sera libéré le 17 mai), président de l’association Rassemblement action jeunesse (RAJ), un collectif associatif très actif dans l’organisation de plateformes destinées à fédérer le hirak autour d’un programme de « transition démocratique », notamment l’élection d’une assemblée nationale constituante.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsables du RAJ, Alger, mars 2019. Voir également « Abdelouahab Fersaoui condamné à un an de prison ferme », Algérie Eco, 6 avril 2020. Sa peine sera réduite en appel. Voir « Algérie : libération d’Abdelouahab Fersaoui, figure du hirak, en prison depuis octobre 2019 », Agence France Presse, 18 mai 2020.Hide Footnote  Le 21 juin, le tribunal de Chéraga à Alger condamne Amira Bouraoui, une opposante à Bouteflika dans les années 2010 et militante du hirak, à un an de prison ferme au titre de plusieurs chefs d’accusation dont « offense au président de la République par une expression outrageante, injurieuse ou diffamatoire » ; le tribunal de Tipaza (à l’ouest d’Alger) la libère dans l’attente d’un nouveau jugement fin septembre.[fn]Voir Arezki Benali, « Tribunal de Chéraga : les accusations retenues contre Amira Bouraoui », Algérie Eco, 21 juin 2020. Voir également « Amira Bouraoui, retrouve sa liberté », Algérie 360, 2 juillet 2020.Hide Footnote  A Alger, plusieurs journalistes observent des interpellations policières quotidiennes qui instaureraient un « climat de paranoïa », souligne l’un d’eux.[fn]Entretiens de Crisis Group, journalistes, Alger, juin 2020.Hide Footnote

Malgré des signes d’apaisement du pouvoir, comme la grâce présidentielle accordée à 6 militants du hirak à l’occasion de la fête de l’indépendance le 5 juillet, la liberté d’expression semble être mise à mal.[fn]Voir « Grâce présidentielle pour 6 détenus », 24h Algérie, 1er juillet 2020.Hide Footnote  A la mi-avril, la justice bloque l’accès à plusieurs médias en ligne, dont Maghreb Emergent et Radio M, pour avoir notamment critiqué de manière trop virulente le bilan du président Tebboune.[fn]Voir Nabila Amir, « Inaccessibilité des sites Maghreb Emergent et Radio M en Algérie : polémique entre l’éditeur et le ministre de la Communication », El Watan, 16 avril 2020.Hide Footnote  Selon des journalistes algériens, le ministère de la Communication agite l’épée de Damoclès de l’interdiction des financements étrangers de la presse algérienne afin de leur rappeler « qu’ils doivent modérer leur critique du gouvernement » sans quoi les « dossiers contre eux » seront facilement mobilisables.[fn]Entretien de Crisis Group, journaliste, Alger, mai 2020. Voir également « Tous les dossiers de financements étrangers de la presse nationale seront ouverts », Algérie Presse Service, 16 avril 2020.Hide Footnote  Autre signe de crispation potentielle du pouvoir : le projet de révision du code pénal dans le sens d’une « criminalisation de la diffusion et de la propagation de fausses informations portant atteinte à l’ordre et à la sécurité publics ».[fn]Voir « APN : présentation du projet de loi modifiant et complétant le Code pénal », Radio algérienne, 22 avril 2020. Voir également « Criminaliser les actes qui menacent la sécurité et la stabilité du pays », El Djeich, no. 682 (mai 2020). Un membre d’une organisation internationale à Alger redoute que les autorités utilisent ce renforcement de l’arsenal juridique afin « d’alourdir la répression à l’égard des associations et des individus fortement impliqués dans le hirak ». Entretien téléphonique de Crisis Group, Alger, avril 2020. Par ailleurs, le 26 mai, la diffusion d’un documentaire sur la jeunesse algérienne et le hirak sur une chaine de télévision française a suscité une vague d’indignation parmi les Algériens, y compris au sein du hirak, ainsi qu’une crise diplomatique avec la France, qui a accentué la suspicion des autorités et de nombre de citoyens envers les médias, notamment étrangers. Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, habitants d’Alger, Alger, mai 2020. Voir Lyes B, « Les démons de l’Algérie ne lâcheront pas prise », Algérie Eco, 3 juin 2020.Hide Footnote

3. Un hirak sceptique face aux discours d’ouverture démocratique

En dépit des promesses d’ouverture démocratique, toujours d’actualité au niveau constitutionnel, les militants du hirak restent méfiants quant aux intentions du pouvoir. Plusieurs contestataires estiment que les faits contredisent ces promesses et craignent que les dispositions libérales prévues dans la future constitution ne se concrétiseront pas.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, mai 2020. Comme l’affirme un activiste : « La population doit croire sur parole le gouvernement car elle n’a pas son mot à dire ». Entretien de Crisis Group, activiste, Alger, mai 2020.Hide Footnote  L’un d’eux ironise : « La Constitution actuelle est déjà la plus libérale du monde. Un texte n’est qu’un texte. De plus, il est imposé par le haut, par un comité d’experts, ce qui montre qu’il n’est pas fait pour être discuté par le peuple, même si un référendum devrait l’entériner ».[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, activiste du hirak, Tunis, mai 2020.Hide Footnote

De plus, nombre d’activistes redoutent que les autorités utilisent la Covid-19 – la peur du virus et les mesures prises pour l’endiguer – pour réaffirmer leur emprise.[fn]Entretien de Crisis Group, activistes du hirak, Alger, avril 2020. Voir « La lutte de clans, Tebboune-généraux de Gaïd Salah, réalité ou intox ? », Radio M, 22 avril 2020. Voir aussi Sarah Haidar, « Coronavirus et Hirak algérien : des effets secondaires à haut risque ! », Middle East Eye, 1er avril 2020.Hide Footnote  Un ancien haut fonctionnaire indique d’ailleurs avoir l’impression que le pouvoir renoue avec « son approche autistique » consistant à imposer sa feuille de route comme si le hirak n’existait pas.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, Alger, novembre 2019.Hide Footnote  En témoignent les déclarations martiales du chef de l’Etat, notamment celle du 2 juin 2020, prononcée au siège du ministère de la Défense, fustigeant les « lobbies et leurs ramifications » qui tentent d’affecter le moral de l’armée – référence implicite aux activistes du hirak qui rejettent le projet de réforme constitutionnelle.[fn]Voir Akli Ouali, « Tebboune et Chengriha sur la même longueur d’onde », L’Est républicain, 4 juin 2020.Hide Footnote  Au cœur de ce projet que plusieurs franges du mouvement de contestation refusent se trouve la réforme territoriale, qui vise à augmenter le nombre de communes et de régions.[fn]Voir le projet de loi modifiant et complétant la loi 84-09 du 4 février 1984 relative à l'organisation territoriale du pays. Voir Luiz Martinez, « L’armée algérienne à l’épreuve du hirak », Le Point, 20 février 2020.Hide Footnote  Y figurent également les prochains scrutins, notamment le référendum constitutionnel prévu fin 2020, lequel, d’après le porte-parole de la présidence, permettra au pays de se doter d’une constitution consensuelle l’empêchant de « tomber dans l’autoritarisme ».[fn]Voir Ali Boukhlef, « Belaïd Mohand Oussaïd : “La présidence veut une Constitution consensuelle” », Liberté Algérie, 14 mai 2020.Hide Footnote  Les élections communales et législatives prévues en 2021 ou 2022 y sont également reprises.[fn]D’après la présidence de la République, les assemblées législatives et locales pourraient être dissoutes en 2021 après le référendum constitutionnel de fin 2020. Leur mandat prend fin légalement en 2022. Voir « Tebboune : le référendum sur la nouvelle constitution aura lieu avant la fin de l’année », Algérie Eco, 23 février 2020. Voir également Mouhand Ouamar, « Algérie : pas d’élections législatives et locales cette année (Présidence) », Observ’Algérie, 14 mai 2020.Hide Footnote

III. Les retombées économiques et sociales 
de la crise de la Covid-19

A. Une série de mesures économiques et sociales d’urgence

Le gouvernement a pris une série de décisions proactives.

Afin de limiter l’impact économique et social de la pandémie, en particulier celui du confinement partiel, le gouvernement a pris une série de décisions proactives. Le 17 mars, la direction générale des impôts reporte de deux mois le paiement des revenus imposables et de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) ; un mois plus tard, elle exempte de droits de douane les associations humanitaires et caritatives. Le gouvernement décrète également le versement d’une prime aux professionnels de la santé.[fn]Voir le décret présidentiel n° 20-79 du 6 Chaâbane 1441 correspondant au 31 mars 2020 portant institution d’une prime exceptionnelle au profit des personnels de la santé.Hide Footnote  Le 22 mars, en raison de la fermeture des services publics non essentiels, la moitié des cadres et agents du secteur sont placés en congé exceptionnel rémunéré pour une période de quatorze jours renouvelable.[fn]Voir le décret exécutif n° 20-69 du 26 Rajab 1441 correspondant au 21 mars 2020 relatif aux mesures de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19).Hide Footnote  A la suite de la suspension des activités de pêche, le 23 mars, les autorités régionales de la wilaya d’Alger mettent en place une cellule de crise afin d’organiser la solidarité entre opérateurs économiques et associations professionnelles et venir en aide aux marins pêcheurs.[fn]Voir « Installation d’une cellule de suivi des marins pêcheurs confrontés aux retombées de la crise sanitaire », Algérie Presse Service, 6 avril 2020.Hide Footnote

D’autres mesures de soutien aux entreprises et aux démunis suivent. Le 7 avril, la Banque d’Algérie (Banque centrale) oblige les établissements financiers à rééchelonner les créances de leurs clients.[fn]Voir Zahra Chenaoui, « Après le Hirak, le coronavirus : en Algérie les entreprises tirent la sonnette d’alarme », Le Monde Afrique, 17 avril 2020.Hide Footnote  Les 13 et 15 avril, le gouvernement annonce le versement d’une allocation de 10 000 dinars (72 euros) aux familles nécessiteuses ainsi que la suspension des pénalités de retard pour les travaux et prestations prévus dans le cadre des marchés publics.[fn]Voir « Une allocation de 10 000 DA aux familles impactées par la crise sanitaire », Tout sur l’Algérie, 13 avril 2020.Hide Footnote

Dès la fin mars, les pouvoirs publics garantissent la sécurité alimentaire du pays et cherchent à rassurer les citoyens. Pour éviter les pénuries liées aux achats de panique, le gouvernement accroit les commandes de blé sur les marchés internationaux. Le chef de l’Etat annonce que la production de semoule est multipliée par trois.[fn]Voir « L’Algérie multiplie les achats de blé sur les marchés internationaux », El Iqtisadiya, 3 avril 2020. Voir également Tarik Hafid, « Algérie : la semoule de la colère », Sputnik News, 2 avril 2020.Hide Footnote  Nombre d’Algériens et d’Algériennes reçoivent sur leur téléphone portable des messages du gouvernement et d’entreprises publiques les assurant de la disponibilité des denrées essentielles.[fn]Observations de Crisis Group, mars 2020, Alger.Hide Footnote  Le ministre de l’Agriculture déclare par ailleurs que le soutien de l’Etat aux produits alimentaires de base se poursuivra. Le ministre du Commerce effectue des visites de terrain dans des dépôts de denrées alimentaires afin de montrer que le gouvernement prévient la spéculation sur les produits de première nécessité.[fn]Voir « M. Rezig inspecte des espaces commerciaux à Alger et Tipasa : respecter les mesures de prévention », El Moudjahid, 3 mai 2020.Hide Footnote

Enfin, les autorités passent un contrat tacite avec plusieurs travailleurs du secteur informel, des grossistes aux vendeurs de détails, leur demandant de faciliter l’acheminement des denrées alimentaires et de maintenir la stabilité de leur prix, en échange de la légalisation de leur activité.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadre dans une grande entreprise, habitant d’Alger, Alger, mars 2020.Hide Footnote

B. Des projections macroéconomiques très pessimistes

Malgré ces mesures d’urgence, la plupart des projections demeurent pessimistes quant à la capacité de l’Algérie, qui tire la majorité de ses recettes fiscales de l’exportation d’hydrocarbures, à faire face à des défis macroéconomiques devenus colossaux, en raison de la paralysie économique mondiale.[fn]En Algérie, les hydrocarbures (pétrole et gaz) représentent 97 pour cent des exportations, deux tiers des revenus de l’Etat et un tiers du PIB.Hide Footnote  Les chiffres sont parlants et les scénarios à moyen terme alarmistes.[fn]Voir « Confronting the Covid-19 Pandemic in the Middle East and Central Asia », Fonds monétaire international (FMI), avril 2020. Voir également Gita Gopinath, « Le “Grand confinement” : pire récession économique depuis la Grande dépression », FMI Blogs, 14 avril 2020.Hide Footnote

Les racines de la crise remontent à plusieurs années.

Les racines de la crise remontent à plusieurs années. Depuis la chute du prix du Brent en 2014, sur lequel est indexé le prix des contrats à long terme de gaz naturel qui représentent la majorité des recettes d’exportation, les dépenses publiques augmentent par rapport aux revenus de l’Etat.[fn]Voir Abderrahmane Mebtoul, « Les six impacts de la baisse du cours des hydrocarbures sur l’économie algérienne », La Nouvelle République, 3 mai 2020.Hide Footnote  D’autant que les volumes de production et d’exportation d’hydrocarbures diminuent régulièrement.[fn]Au début des années 2000, le pays exportait 65 milliards de mètres cubes, contre seulement 51,4 milliards en 2018. Ceci s’explique notamment par l’augmentation de la consommation énergétique intérieure (le gaz est utilisé dans la production d’électricité) et la concurrence à l’échelle internationale. Dans cet environnement concurrentiel, l’Algérie éprouve des difficultés à maintenir ses contrats à long terme, dont nombre arrivent à échéance en 2024 et seront renégociés, à des conditions moins avantageuses, vu la chute du cours du Brent. Voir le rapport de Crisis Group, Surmonter la paralysie économique de l’Algérie, op. cit. Voir également « En dépit du renouvellement de ses contrats : les exportations gazières de l’Algérie en baisse », El Watan, 26 novembre 2019 ; Khelifa Litamine, « Gaz algérien : les clients européens réduisent de moitié leurs demandes », Algérie Eco, 29 janvier 2020 ; Nadija Bouaricha, « Dr Mourad Preure : “S’engager dans un véritable patriotisme économique” », El Watan, 4 avril 2020.Hide Footnote  Afin de limiter ce déficit budgétaire, qui conduit l’Etat à emprunter auprès des banques nationales, Alger adopte tantôt des mesures impopulaires, comme la diminution des dépenses, l’accroissement de la pression fiscale et la variation du taux de change, tantôt des expédients économiques moins douloureux à court terme pour les citoyens, comme l’augmentation de la masse monétaire et la limitation des importations.[fn]Voir le rapport de Crisis Group, Surmonter la paralysie économique de l’Algérie, op. cit.Hide Footnote

La crise s’accélère brutalement avec la chute historique des prix du Brent et du Sahara Blend (pétrole que le pays exporte), encore accélérée par les effets de la Covid-19, qui font plonger les cours du baril aux niveaux les plus bas de ces 40 dernières années en dollars constants. Dès lors, les déficits budgétaires et commerciaux ne pourront se résorber sans un endettement extérieur et des mesures d’austérité susceptibles d’attiser les tensions sociales.[fn]Le Brent et le Sahara Blend sont passés respectivement de 70 et 65 dollars le baril en janvier 2020 à 19 et 15 dollars en avril 2020. En juin, leurs cours sont remontés mais restent très volatils, atteignant les 42 dollars chacun, et dépendant de la prolongation de la diminution de l’offre que l’Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP+) a décidée. Voir « L’OPEP+ poursuit sa stratégie de baisse de l’offre pétrolière », Connaissance des énergies, 8 juin 2020.Hide Footnote  Même si les prix de revient du pétrole sont très compétitifs, notamment dans les champs de Hassi Messaoud où ils atteignent parfois moins de 3 dollars le baril, le prix minimum par baril dont le pays a besoin pour équilibrer son budget est l’un des plus élevés de la région ; il dépasse, en effet, les 100 dollars.[fn]Voir Breakeven Oil Prices, Data IMF, 2019.Hide Footnote  Les déficits budgétaires et commerciaux continueront donc de se creuser de manière régulière.[fn]En 2019, le premier franchissait déjà 75 milliards de dollars et le second près de quatre milliards. Voir « Les indices de valeurs unitaires du commerce extérieur de marchandises 2019 - n°888», Office national des statistiques. Voir également Karim Zeidane, « Algérie, loi de finances 2020 : financer le déficit budgétaire, un vrai casse-tête », Le 360, 7 novembre 2019.Hide Footnote  Il est donc probable que si les prix du baril de Brent et de Sahara Blend restent bas et volatils, entre 20 et 45 dollars sur cinq ans (2020-2025) pour le premier, et entre 10 et 45 dollars pour le second, les réserves de change diminueront fortement.[fn]Entretiens de Crisis Group, ancien responsable de la sécurité d’une compagnie pétrolière implantée en Algérie, ancien PDG d’une compagnie pétrolière active en Tunisie, Tunis, avril 2020. Voir les analyses et prévisions publiées sur le site oilprice.com.Hide Footnote

L’Algérie risque néanmoins d’être rapidement contrainte de laisser sa monnaie se déprécier et de recourir à l’endettement extérieur.

Pour le moment, l’absence d’endettement extérieur montre que l’Etat dispose d’une certaine marge de manœuvre financière, ce qui rend le scénario libanais d’un défaut de paiement assorti d’une chute de la valeur de la monnaie nationale peu probable à court terme. Mais l’Algérie risque néanmoins d’être rapidement contrainte de laisser sa monnaie se déprécier et de recourir à l’endettement extérieur.[fn]Voir le rapport Moyen Orient et Afrique du Nord de Crisis Group N°214, Pulling Lebanon out of the Pit, 8 juin 2020.Hide Footnote  Malgré les déclarations répétées du président Tebboune écartant cette éventualité, le pays pourrait avoir besoin de recourir au soutien du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale afin de renflouer ses réserves de change.[fn]Les autorités semblent vouloir éviter ce scénario qui rappelle l’effondrement économique de la décennie noire, « camouflé », note un ancien haut fonctionnaire, par « la violence de l’armée et des groupes islamistes ». Néanmoins, la loi des finances 2020 l’évoque. Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien haut fonctionnaire, Tunis, avril 2020. Voir également « Le président algérien exclut le recours au FMI malgré la chute des cours du pétrole », Agence France Presse, 2 mai 2020 ; « L’entretien exclusif : le président algérien Tebboune croit à un apaisement de la situation avec la France », France 24, 4 juillet 2020. Voir article 108 de la loi n° 19-14 du 14 Rabie Ethani 1441 correspondant au 11 décembre 2019 portant loi de finances pour 2020.Hide Footnote  En effet, si celles-ci s’épuisaient, hypothèse plausible à l’horizon 2023, la sécurité alimentaire et sociale minimale ne serait plus assurée, ce que le gouvernement cherchera à éviter.[fn]Entretiens de Crisis Group, analystes, Tunis, Alger, janvier-mars 2020. Les réserves de change sont passées de 179 milliards de dollars en 2014 à 62 milliards de dollars fin 2019. Le 3 mai 2020, le porte-parole du gouvernement a annoncé qu’elles chuteraient à 44 milliards de dollars, soit l’équivalent d’une seule année d’importation. Voir Ali Benouari, « Crise économique : rompre impérativement avec les méthodes de gestion du passé », Le Soir d’Algérie, 16 avril 2020.Hide Footnote

D’autres facteurs risquent de nuire à l’économie nationale. D’après la Confédération des industriels et producteurs algériens (CIPA), la purge au sein des milieux politique, administratif et économique que les autorités ont entamée fin 2019 en réponse aux revendications du hirak conduit à la liquidation de plus de 60 pour cent des entreprises de bâtiments publics, l’un des secteurs économiques les plus importants, en dehors de celui des hydrocarbures.[fn]Voir le Briefing Moyen-Orient et Afrique du Nord de Crisis Group N°68, L’Algérie de l’après-Bouteflika : Protestations grandissantes, signes de répression, 26 avril 2019. Voir également, « Crise politique en Algérie : près de 60 pour cent des entreprises BTP ont déjà mis la clef sous le paillasson », Radio algérienne, 6 octobre 2019 ; Zahra Chenaoui, « Après le Hirak, le coronavirus : en Algérie les entreprises tirent la sonnette d’alarme », Le Monde Afrique, 17 avril 2020.Hide Footnote  Ces fermetures ne concernent cependant pas uniquement ce secteur. Depuis l’apparition de l’épidémie en Algérie en mars 2020, près de 65 pour cent des entreprises opérant en Algérie sont à l’arrêt.[fn]Voir « Abdelwahab Ziani, président de la CIPA : “60% des patrons sont inquiets sur l’avenir de leurs entreprises” », Radio algérienne, 30 avril 2020.Hide Footnote  Le 7 juillet, le président de l’Association nationale des commerçants et artisans algériens (ANCAA) déclare que près de 50 000 cafés et restaurants sont menacés de faillite en raison des mesures de confinement.[fn]Voir « Plus de 50 000 restaurants et cafés au bord de la faillite », El Watan, 7 juillet 2020.Hide Footnote  Le profond ralentissement de l’économie formelle risque de réduire drastiquement les recettes fiscales.[fn]Le FMI prévoit une récession de 5,2 pour cent en 2020. Voir « Confronting the Covid-19 Pandemic in the Middle East and Central Asia », FMI, avril 2020. Voir également Younes Saadi, « L’Algérie fait face à quatre grandes crises en 2020 », Maghreb Emergent, 8 avril 2020 ; Mathilde Blayo, « Un dialogue national pour une sortie de crise en Algérie », La Croix, 26 juillet 2019.Hide Footnote

Autre difficulté : certains pays freinent les exportations de matières premières agricoles, notamment le blé, ce qui pourrait générer une flambée de leurs cours sur les marchés internationaux.[fn]Voir Ali Idir, « Blé et riz : les prix flambent sur les marchés internationaux », Tout sur l’Algérie, 6 avril 2020. Voir également « Policy Brief: The impact of Covid-19 on Food Security and Nutrition », Organisation des Nations unies, juin 2020.Hide Footnote  Ceci, pour reprendre l’expression d’un ministre des Finances du milieu des années 1970, conduirait le pays à « manger » davantage de revenus pétroliers et gaziers, étant donné sa forte dépendance alimentaire (plus de 45 pour cent).[fn]Voir Hubert Michel, « Chronique politique Algérie », Annuaire de l’Afrique du Nord, 1975. Voir également Akli Rezouali, « L’Algérie ne couvre ses besoins alimentaires qu’à 55 % », El Watan, 30 janvier 2019.Hide Footnote  Par ailleurs, une perturbation de l’approvisionnement en intrants industriels et agricoles (engrais, pesticides, pièces de rechange nécessaires à la maintenance des machines, etc.) mènerait à une baisse importante de productivité et donc à une augmentation des prix.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, homme d’affaires, fonctionnaire au sein de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, Tunis, mars 2020.Hide Footnote

Enfin, plus de 10 millions de travailleurs informels (soit environ la moitié des travailleurs), en particulier dans l’agriculture mais également la construction, le commerce, les hôtels-restaurants, les industries manufacturières, les transports, la communication et le marché de change, ont vu leurs revenus sensiblement réduits au cours du confinement partiel.[fn]Voir « L’emploi informel en Algérie : tendances et caractéristiques (2001-2010) », Les cahiers du MECAS, no. 12 (juin 2016). Voir également « Le secteur informel à Alger représente 45 pour cent du PNB », Algérie Eco, 4 mars 2017. Ces travailleurs auraient été encore plus affectés par un confinement total, comme ce fut le cas en Tunisie. D’après un fonctionnaire d’une organisation internationale à Alger, les autorités auraient opté pour un confinement partiel pour cette raison, « afin d’éviter de faire basculer dans l’extrême pauvreté ce large segment de la population ». Entretien téléphonique de Crisis Group, Tunis, avril 2020. Observations de Crisis Group, Tunis, avril-mai 2020.Hide Footnote  Le nombre de chômeurs et de familles dans le besoin risque donc d’augmenter considérablement.

C. De l’austérité budgétaire aux tensions sociales et corporatistes

Vu la conjoncture économique critique, le gouvernement semble n’avoir d’autre choix que de réduire drastiquement les dépenses publiques, ce qui devra se faire de manière graduelle.[fn]Voir Zeinab Filali, « Pétrole : l’Algérie, obligée de revoir sa loi de finance », Financial Afrik, 17 mars 2020.Hide Footnote  Les autorités devront décider du secteur à aborder en priorité, ce qui suscitera sans doute de nombreuses tensions sociales et corporatistes. Fin mars et début mai 2020, le président Tebboune avait annoncé une compression du tiers, puis de la moitié, du budget de fonctionnement de l’Etat, avant d’abandonner cette idée.[fn]Voir « Coronavirus : Alger taille dans son budget pour faire face à la chute des cours », Agence France Presse, 23 mars 2020. Voir également « La baisse du budget de fonctionnement portée à 50 pour cent, hausse du SNMG », Tout sur l’Algérie, 3 mai 2020 ; « PLFC 2020 : le gouvernement abandonne l’idée de réduire de 50 pour cent le budget de fonctionnement », Algérie Eco, 26 mai 2020.Hide Footnote  Le gouvernement prévoit également que les importations se réduiront d’un tiers et que le budget de l’entreprise pétrolière et gazière publique, la Sonatrach, diminuera de moitié, mesure que son PDG annonce effective le 2 juillet 2020.[fn]Les dépenses de fonctionnement – qui représentent plus de 60 pour cent des dépenses totales de l’Etat – couvrent en majeure partie la rémunération du personnel. Entretien téléphonique de Crisis Group, économiste, Alger, mai 2020. Voir « Coronavirus : Alger taille dans son budget pour faire face à la chute des cours », Agence France Presse, 23 mars 2020. Voir également la loi n° 19-14 du 14 Rabie Ethani 1441 correspondant au 11 décembre 2019 portant loi de finances pour 2020. Voir, « Réduction de 50 pour cent des dépenses de Sonatrach sans impacter l’activité de production », El Watan, 2 juillet 2020.Hide Footnote

La situation est complexe. La loi sur les finances complémentaires de 2020 réduit déjà les dépenses de fonctionnement de 6 pour cent et les dépenses d’équipement de 10 pour cent.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, économiste algérien, Alger, mai 2020. Voir la loi n° 19-14 du 14 Rabie Ethani 1441 correspondant au 11 décembre 2019 portant loi de finances pour 2020. Voir également la Loi n° 20-07 du 12 Chaoual 1441 correspondant au 4 juin 2020 portant loi de finances complémentaire pour 2020.Hide Footnote  Etant donné la répartition du budget de fonctionnement par département ministériel, il est plus que probable que dans les années à venir, le gouvernement devra réduire le financement du ministère de la Défense (28 pour cent du budget total) s’il veut éviter que les dépenses de l’armée ne soient disproportionnées. Un tel déséquilibre susciterait, en effet, de vives polémiques sur le coût du secteur de la sécurité, notamment de la part de corps professionnels qui se sentiraient lésés par une austérité mal partagée. Enfin, le gouvernement envisage de supprimer certains dispositifs de logements sociaux ainsi que de diminuer les crédits octroyés par l’Agence nationale de soutien à l'emploi des jeunes (ANSEJ). Peu de jeunes auraient remboursé ces derniers, qui ont permis d’acheter en partie la paix sociale dans les années 2000.[fn]Entretien de Crisis Group, analystes, ancien haut fonctionnaire algérien, Marseille, mars 2020. Certains économistes estiment que la réduction des crédits octroyés par l’ANSEJ et l’augmentation des poursuites judiciaires pour non-remboursement, suite à la diminution relative des dépenses publiques à partir de 2014, seraient entre autres à l’origine du hirak. Voir Yassine Baccouche, « Le gouvernement annonce l’abandon progressif du logement social et AADL », Tout sur l’Algérie, 10 mai 2020. Voir également « Une nouvelle formule en faveur de l’ANSEJ 2 000 milliards injectés dans un fonds spécial », Le Maghreb, 26 novembre 2019.Hide Footnote  Ces crédits pourraient être remplacés par des incitations fiscales, mais il est peu probable qu’elles suffisent à intégrer socialement la jeunesse désœuvrée.[fn]Voir Mohammed Fouzi et Sidi Mohammed Benachenhou, « La Contribution du dispositif Ansej au développement de l’entreprenariat », Les Cahiers du MECAS, vol. 4, no. 1 (2017).Hide Footnote

Le défi du pouvoir et sa grande préoccupation seront certainement d’éviter que la contestation populaire ne revête une dimension plus sociale et offensive.

Lorsque les mesures de confinement, notamment l’interdiction des rassemblements publics, seront levées dans l’ensemble du pays, une décision régulièrement reportée depuis le mois de juin, le défi du pouvoir et sa grande préoccupation seront certainement d’éviter que la contestation populaire ne revête une dimension plus sociale et offensive.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes du hirak, Alger, mars-novembre 2019.Hide Footnote  Certains indices le suggèrent déjà : d’après le Comité national pour la libération des détenus, 50 pour cent des personnes actuellement emprisonnées auraient été interpellées depuis le début du confinement. Il s’agit surtout de jeunes issus de régions plus ou moins défavorisées, touchés par l’arrêt de l’économie et qui risquent d’être parmi les premiers à se soulever durant les mois suivant la fin du confinement.[fn]Entretien de Crisis Group, universitaire, Alger, mai 2020. Voir également page Facebook du CNLD.Hide Footnote

En outre, le 15 juin, de violents heurts ont éclaté entre des jeunes de la localité limitrophe de Tinzaouatine à la frontière algéro-malienne, à la suite de l’installation d’un dispositif de fils de fer barbelés qui limite les déplacements de population de part et d’autre de la frontière, notamment ceux des petits contrebandiers.[fn]oir Arezki Benali, « Tinzaouatine : ce qui s’est passé », Algérie Eco, 16 juin 2020.Hide Footnote  Enfin, le 19 juin, plusieurs manifestations ont eu lieu dans les régions où le confinement avait été levé le 13 juin. Elles ont rassemblé quelques centaines de personnes.[fn]Voir Khelifa Litamine, « 70ème vendredi : reprise tendue du Hirak dans plusieurs villes », Algérie Eco, 19 juin 2020.Hide Footnote

IV. Relever les défis

A. Pouvoir et hirak : vers une lutte plus offensive

La levée du confinement partiel pourrait marquer le début d’une période de plus forte agitation sociale.

La levée du confinement partiel pourrait marquer le début d’une période de plus forte agitation sociale. Celle-ci mettrait potentiellement fin au statu quo entre le pouvoir et le hirak, débouchant sur une lutte plus offensive, dont les conséquences sont imprévisibles. D’une part, l’union nationale générée par la pandémie ne fera sans doute pas le poids face aux défis macroéconomiques. Plusieurs militants affirment en effet que la crise économique qui se profile peut leur offrir des opportunités politiques. Comme le note l’un d’entre eux : « Nous sommes nombreux à attendre la chute du prix du pétrole et la faillite de la Sonatrach. Ceci va hâter la fin de la rente, laquelle profite seulement à un cercle restreint et non à l’ensemble du peuple algérien ».[fn]Entretien de Crisis Group, militant du hirak, Alger, avril 2020.Hide Footnote  Un autre ajoute :

Cette crise pourrait enfin permettre à l’économie de se diversifier et aux citoyens d’entreprendre librement. Mais pour ce faire, il faut que les responsables politiques actuels, issus d’un vieux monde, cèdent la place à de nouvelles compétences nationales, notamment les jeunes.[fn]Entretien de Crisis Group, militant du hirak, Alger, avril 2020.Hide Footnote

D’autre part, le climat de durcissement sécuritaire relatif conduit de plus en plus d’activistes à envisager de passer « au stade 2 » de la contestation : compléter notamment les marches bihebdomadaires par une grève générale et la désobéissance civile.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, avril 2020.Hide Footnote

Cette stratégie s’invite dans les débats au sein du hirak lorsque la tension avec le régime est plus palpable. Ce fut notamment le cas après l’annonce, en septembre 2019, du maintien du scrutin présidentiel à la fin de l’année, et après le choc provoqué par la tenue de cette élection, malgré les résistances populaires. Pour le moment, les grèves et la désobéissance civile sont restées marginales, mais de nouveaux manifestants, heurtés de plein fouet par l’impact économique de la crise de la Covid-19 (jeunes travailleurs du commerce formel et informel surtout), pourraient encourager le hirak à y recourir davantage.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes travailleurs dans le secteur privé, Alger, mai-juin 2020.Hide Footnote  Plusieurs jeunes en situation précaire dans le secteur privé affirment en effet ne plus avoir aucun revenu depuis trois mois, ce qui alimente leur défiance à l’égard des institutions et pourrait les pousser sur la voie de la délinquance et de la petite criminalité.[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes travailleurs dans le secteur privé, Alger, mai-juin 2020. Comme le note un jeune travailleur de l’informel : « Le confinement est comme une prison. Ce n’est pas facile pour tout le monde. Certains temporisent mais d'autres non. Certains jeunes font des bêtises parce que l’argent ne circule plus. Moi aussi je suis tenté par ces bêtises. Déjà qu'à la base, il n’y a pas de travail, maintenant, il n’y a pas de possibilité de faire des petits business. Des gens qui n'ont jamais volé se mettent à voler, d'autres à se battre, d'autres vendent de la drogue. Je connais pas mal d'amis qui ont été cambriolés ». Entretien de Crisis Group, travailleur de l’informel, Alger, juin 2020.Hide Footnote

Jusqu’à présent, les actions menées dans le secteur économique n’ont pas connu le succès escompté par leurs promoteurs, notamment des militants et ex-militants d’extrême gauche. Du 10 au 15 mars 2019, des animateurs du hirak en contact avec des syndicats autonomes avaient organisé une grève générale. Les secteurs de l’éducation et des transports sont à peu près les seuls à l’observer. Le 8 décembre 2019, un appel à la grève générale pour protester contre la tenue de l’élection présidentielle le 12 décembre a été peu suivi à l’échelle nationale, sauf en Kabylie, notamment à Bouira et Tizi Ouzou.[fn]Observations de Crisis Group, Alger, mars et octobre 2019.Hide Footnote

Lors de la levée des mesures de confinement dans l’ensemble du pays, les conditions économiques et sociales pourraient éventuellement être réunies et faire aboutir ces tentatives. Des animateurs du mouvement, désormais rompus à l’organisation de manifestations, en profiteraient pour faire avancer les revendications cardinales du hirak : changement de système et départ de l’ensemble du personnel politique. Le régime pourrait être contraint de dialoguer sur la défensive, ou se sentir acculé et réagir violemment. La contestation populaire pourrait alors se radicaliser, vu le nombre de jeunes travailleurs démunis venus grossir ses rangs.[fn]Comme le note un ancien responsable de la Banque centrale : « L’informel représente plus de 40 pour cent de notre économie. Depuis le confinement, la majorité des travailleurs vivent de la solidarité familiale mais beaucoup ont faim. Une fois le confinement levé, cela va bouger, c’est sûr. Sous quelle forme ? On n’en sait rien. Mais les conditions qui sont réunies actuellement peuvent autoriser tous les scénarios, une sortie violente du hirak ou un retour aux manifestations massives d’avril 2019 qui rassemblaient des millions d’Algériens dans les rues ». Entretien téléphonique de Crisis Group, Tunis, mai 2020.Hide Footnote

B. L’épuisement du hirak ?

Ni le pouvoir ni le hirak ne semblent prêts à subir les conséquences d’une offensive mal préparée.

Un autre scénario, dont les conséquences à moyen terme sont similaires au précédent, est également possible : celui d’un épuisement du hirak. En effet, ni le pouvoir ni le hirak ne semblent prêts à subir les conséquences d’une offensive mal préparée. En plus de 50 ans, le pouvoir a cumulé une vaste expérience dans la gestion des dissidences et les partisans d’un durcissement plus radical de la réponse au hirak seraient en train de perdre du terrain. En 2019, le camp de ceux que l’on dit « proches de Gaïd Salah », l’ancien chef d’Etat major de l’armée, a eu tendance à s’appuyer sur les discours d’union nationale et de fermeté « à l’égard des ennemis de la patrie », et sur la répression des manifestations par la bastonnade et par des incarcérations peu ciblées. Il serait toutefois en train de s’effacer au profit du camp adverse, désigné comme celui des « anciens du département du Renseignement et de la Sécurité (DRS) », partisan d’une gestion plus fine des contestations.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, ancien haut fonctionnaire algérien, Alger, mai 2020. Entretiens de Crisis Group, anciens hauts fonctionnaires algériens, journalistes, militants du hirak, Alger, Tunis, Paris, mars-décembre 2019. Voir « Bengrina accuse les partisans de la transition d’être “les alliés de la bande” », Algérie Eco, 21 novembre 2019.Hide Footnote

Plusieurs éléments suggèrent ce retournement de situation. A la mi-avril, la direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA) a perquisitionné les locaux de la direction centrale de la sécurité intérieure (DCSI) et arrêté son responsable, le général Wassini Bouazza, réputé proche de Gaïd Salah. La DCSA a également arrêté le général Abdelkader Lachkham, responsable des transmissions au ministère de la Défense, au profil similaire. En outre, le général Ghernit Benouira, ancien secrétaire particulier de Gaïd Salah, aurait fui le pays.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, journalistes et analystes, Alger, Paris, avril-mai 2020. Voir Nicolas Beau, « Services algériens, les couteaux sont sortis et Bouazza écarté », Mondafrique, 14 avril 2020. Voir également Ihsane El Kadi, « Wassini Bouazza, Quel sens cache la mise sous écrou de l’héritage de Gaïd Salah ? (Analyse) », Maghreb Emergent, 17 avril 2020 ; Jean Pierre Sereni « Algérie. Grand lessivage dans l’appareil militaro-sécuritaire, Orient XXI, 4 mai 2020.Hide Footnote

Le camp des dits « anciens du DRS » se renforcerait ainsi, promouvant davantage la neutralisation des figures du hirak par la cooptation, le chantage aux dossiers, l’emprisonnement suivi de négociations sur les modalités de réhabilitation conditionnelle, la récupération des mots d’ordre démocratiques et populaires, l’infiltration d’organisations associatives, syndicales et politiques ainsi que la réorientation de leurs sources de financement.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens hauts fonctionnaires algériens, journalistes, militants du hirak, Alger, Tunis, Paris, mars-décembre 2019.Hide Footnote

Côté hirak, plusieurs militants affirment connaitre ces méthodes pour les avoir personnellement subies dans les années 2000.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens militants d’extrême gauche et de la cause amazigh, actifs dans le hirak, Alger, mars 2019.Hide Footnote  C’est notamment pour cela que la stratégie consistant à désigner des représentants officiels du hirak n’a pas été retenue et ne devrait pas l’être de sitôt. Comme l’explique un sociologue, «Comment négocier, avec qui et à partir de quelles conditions préalables ? Sachant que tout négociateur crédité par le mouvement risque d’être coopté par le système ».[fn]Entretien de Crisis Group, sociologue, Alger, avril 2019.Hide Footnote

Cette absence de leadership officiel conduit donc les animateurs les plus influents du mouvement à refuser les initiatives de dialogue politique proposées par les autorités. De fait, le hirak pourrait se maintenir encore longtemps dans sa tranchée et s’épuiser. Ceci créerait un vide qui pourrait éventuellement pousser des groupes minoritaires qui en sont issus à durcir leur discours et à radicaliser leur mode d’action.

C. Tirer profit de l’union nationale face à la Covid-19

Dans l’immédiat, il est peu probable qu’un dialogue politique sincère puisse s’amorcer pour éviter un conflit plus dur entre le hirak et le pouvoir ou empêcher l’émergence, dans un avenir plus lointain, d’une contestation plus violente.

Le gouvernement devrait, au minimum, profiter de la dynamique d’union nationale générée par l’épidémie de Covid-19.

En l’absence d’un tel dialogue, le gouvernement devrait, au minimum, profiter de la dynamique d’union nationale générée par l’épidémie de Covid-19. Celle-ci est en grande partie portée par les initiatives citoyennes d’Algériens et d’Algériennes qui, d’ordinaire, défilent chaque vendredi, en particulier pour demander la chute du système. La présidence de la République et le gouvernement devraient encourager certaines de ces initiatives sans les réduire à un simple levier de cooptation politique.[fn]Selon un haut fonctionnaire, ce serait déjà la stratégie du ministère de l’Intérieur et des collectivités locales. Entretien téléphonique de Crisis Group, haut fonctionnaire sympathisant du Front de libération national, Oran, mai 2020.Hide Footnote  Ils pourraient, par exemple, soutenir financièrement les réseaux de solidarité issus du hirak qui luttent contre l’épidémie et les conséquences sociales du confinement.[fn]Entretien téléphonique de Crisis Group, haut fonctionnaire sympathisant du Front de libération national, Oran, mai 2020.Hide Footnote  Les autorités gagneraient également à faciliter leur institutionnalisation, même si certains militants ne seront pas prêts à collaborer avec le pouvoir, de peur d’être coopté. Cette facilitation pourrait prendre diverses formes : aides à la création d’entreprises dans les secteurs sanitaire, communautaire, caritatif, de l’économie numérique ou de la livraison à domicile de produits alimentaires et de plats préparés.

Parallèlement, bien que l’instabilité sociale puisse s’accentuer, le régime pourrait desserrer son étau sur le hirak. Certains gestes y contribueraient : libération des détenus d’opinion, levée de la censure des médias, notamment les médias en ligne, fin des arrestations arbitraires, autorisation des réunions des différentes coordinations militantes, consultation et implication des organisations contestataires dans le cadre de la rédaction de la nouvelle constitution. Ceci concrétiserait les promesses d’ouverture démocratique du président Tebboune et élargirait son soutien.

D. Surmonter les obstacles qui entravent la sortie de l’économie de rente

À moyen terme, en l’absence de réforme structurelle, le pays risque d’être confronté à un choc économique d’ampleur.

A court terme, sur le plan économique et social, les autorités devraient continuer à mettre en place des mesures d’urgence dans la lignée de celles adoptées entre mars et mai 2020 (rééchelonnement des crédits, allocations aux familles dans le besoin, réactivité commerciale pour éviter les pénuries alimentaires). Néanmoins, à moyen terme, en l’absence de réforme structurelle, le pays risque d’être confronté à un choc économique d’ampleur.

En effet, sa capacité à sortir de l’économie de rente est très limitée.[fn]Voir Miriam R. Lowi, Oil Wealth and the Poverty of Politics, op. cit.Hide Footnote  La dépendance envers l’exportation d’hydrocarbures, la faible autonomie alimentaire, l’entrepreneuriat embryonnaire, car entravé par l’absence d’accès au crédit et au marché pour les jeunes entrepreneurs algériens, grèvent les déficits budgétaire et commercial.[fn]Voir le rapport de Crisis Group, Surmonter la paralysie économique de l’Algérie, op. cit. Voir également Tin Hinane El Kadi, « Développement ou gain de temps ? », Fondation Friedrich Ebert, avril 2020.Hide Footnote  Si la demande internationale en énergies fossiles ne retrouve pas un niveau comparable à celui de l’avant-Covid-19, le pays pourrait, dans quelques années, soit être acculé à la faillite, soit être obligé de mettre en place une politique d’austérité extrêmement coûteuse socialement.

Depuis des décennies, toute initiative de réformes consensuelles visant à réduire cette vulnérabilité aux fluctuations du marché pétrolier et gazier et à stimuler la production et la compétitivité des entreprises a tendance à se résumer à des vœux pieux, en raison notamment des résistances des groupes d’intérêts qui profitent de la rente et du statu quo.[fn]Entretiens de Crisis Group, économistes, hauts fonctionnaires, Alger, Paris, Marseille, Tunis, mars-octobre 2019. Voir également le rapport de Crisis Group, Surmonter la paralysie économique de l’Algérie, op. cit. ; Tin Hinane El Kadi, « Développement ou gain de temps ? », op. cit. ; Miriam R. Lowi, Oil Wealth and the Poverty of Politics, op. cit.Hide Footnote  Il s’agit par exemple de la diversification de l’économie, de la réforme de l’agriculture, de la restructuration du système bancaire (augmentation des crédits octroyés au secteur privé, amélioration de la gouvernance des banques publiques), de la légalisation d’une partie du commerce informel, de la levée des obstacles bureaucratiques à l’entrepreneuriat des jeunes ou de l’intégration économique maghrébine.[fn]Entretiens de Crisis Group, économistes, hauts fonctionnaires, Alger, Paris, Marseille, Tunis, mars-octobre 2019. Voir également Rabah Arezki, « How to Liberate Algeria’s Economy », Project Syndicate, 9 avril 2019.Hide Footnote  Comme l’analyse un économiste :

Chaque fois que le régime est confronté à une baisse sensible de ses recettes en hydrocarbures, il semble dos au mur. Il s’engage alors dans les réformes de structure qui permettraient de diminuer la dépendance envers les matières fossiles. Puis, avant que ces réformes ne se concrétisent ou ne produisent les effets escomptés, le prix du pétrole et du gaz augmente, le pays parvient à conquérir de nouveaux marchés à l’exportation, ce qui le conduit à suspendre ces réformes.[fn]Entretien de Crisis Group, économiste, Marseille, mars 2019.Hide Footnote

Pour que ces réformes puissent devenir réalité à moyen terme, les autorités et le hirak devraient se lancer, dès cette année, dans un dialogue économique national suivi et approfondi, lequel devrait se poursuivre même si (cas extrêmement improbable) les prix du Brent et du Sahara Blend repassent la barre des 100 dollars en 2021-2022. D’après des responsables du Front de libération nationale (FLN) et du Rassemblement national démocratique (RND), les deux principaux partis au pouvoir, le hirak insisterait trop sur les questions politiques au détriment des questions économiques et sociales.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, militant du FLN et responsable du Rassemblement national démocratique (RND), Oran, mai 2020.Hide Footnote  Il refuserait en outre de se doter de représentants qui pourraient entamer un dialogue avec les autorités. Pourtant, celles-ci se disent disposées à mener des consultations y compris avec les syndicats autonomes, très impliqués au sein du hirak, mais qui, jusqu’à présent, ont refusé d’y participer.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, militant du FLN et responsable du RND, Oran, mai 2020.Hide Footnote

Bien que le hirak soit porté par un agenda politique, il pourrait éventuellement accepter un dialogue axé sur les questions économiques et sociales à condition que les autorités le présentent comme une initiative de salut national et desserrent parallèlement leur étau sur le mouvement de contestation.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants du hirak, Alger, 2019-2020.Hide Footnote

L’objectif serait d’identifier les obstacles à la sortie de l’économie de rente et de proposer des pistes d’action réalistes afin de les surmonter et ainsi éviter un choc économique majeur. Ce dialogue réunirait les principales forces politiques, syndicales et associatives, notamment celles impliquées dans le hirak, des représentants du gouvernement, de la présidence, et, peut-être, de l’Etat-major, ainsi que des hauts fonctionnaires et les entrepreneurs les plus influents du pays, y compris ceux du commerce informel. Il rassemblerait ainsi, sur la base de critères précis et objectifs, les personnalités qui sabotent ces réformes tout comme celles qui ont intérêt à ce qu’elles se concrétisent.

Un dialogue national qui permettrait de dégager un compromis pour développer l’économie sans trop menacer les positions acquises, devient de plus en plus urgent. D’autant plus que le gouvernement risque de devoir recourir au palliatif de l’endettement extérieur, malgré les démentis répétés du chef de l’Etat, et aura bien du mal à le justifier auprès des Algériens. En effet, il entretient un discours profondément souverainiste et n’hésite pas à le brandir lorsqu’il s’agit de faire taire les dissidences.[fn]Voir les éditoriaux de la revue El Djeich au cours de 2019.Hide Footnote

Enfin, au cas où les autorités algériennes se trouveraient contraintes de les solliciter, les organisations financières internationales et les pays amis de l’Algérie auront un rôle à jouer. Ils devraient soutenir durablement l’Algérie, en particulier son éventuelle stratégie de réformes économiques. Ils devraient toutefois éviter d’imposer des conditionnalités trop rigides (libéralisation à outrance, austérité budgétaire notamment). Soit l’Algérie les refusera, soit elle n’aura d’autre choix que de les accepter ; dans ce second scénario, elles pourraient dans le pire des cas contribuer à déstabiliser les puissants réseaux clientélistes qui participent à la gestion de la rente, comme ce fut le cas dans les années 1990, avec pour effet d’intensifier les violences.[fn]Voir Hugh Roberts, The Battlefield: Algeria 1988-2002, Studies in a Broken Polity, op. cit. Voir également Luis Martinez, La guerre civile en Algérie, 1990-1998 (Paris, 1998).Hide Footnote

V. Conclusion

Il est nécessaire d’éviter que le pouvoir et le hirak n’entrent dans une lutte plus offensive, ou que le hirak ne s’enlise. Faute d’un dialogue politique qui puisse mettre fin aux hostilités, les autorités devraient profiter de l’union nationale face à l’épidémie pour desserrer leur étau sur la contestation populaire. Pouvoir et hirak devraient participer à un dialogue économique national qui identifierait les obstacles à la sortie de l’économie de rente, et proposerait des pistes d’action concrètes pour les surmonter. Vu les défis posés par la crise internationale de la Covid-19, une telle initiative devient de plus en plus impérative.

Tunis/Alger/Bruxelles, 27 juillet 2020

Annexe A : Carte de l’Algérie

CRISISGROUP