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L’Algérie de l’après-Bouteflika: Protestations grandissantes, signes de répression
L’Algérie de l’après-Bouteflika: Protestations grandissantes, signes de répression
Algerian demonstrators stage a sit-in on 5 March 2015 at Somoud Square in the Sahara desert village of In-Salah, south Algeria, against the exploration of shale gas. AFP/Farouk Batiche
Report 171 / Middle East & North Africa

Sud de l’Algérie : turbulences à l’horizon

Tandis que des vagues de contestation ont touché depuis 2013 le Sud de l’Algérie, riche en hydrocarbures, les autorités ont maintenu une paix précaire via des subventions, la répression et des stratégies de maintien de l’ordre. Pour apaiser les tensions, l’Etat doit renforcer la transparence, communiquer avec les manifestants et résoudre les problèmes de gouvernance sous-jacents.

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Synthèse

Depuis 2013, les zones riches en pétrole du Sud de l’Algérie, marginales politiquement mais cruciales économiquement, ont connu des vagues successives de contestation qui peuvent sembler avoir été occasionnées par des problèmes économiques, environnementaux et communautaires locaux. Dans l’ensemble, cependant, une tendance se dégage : le ressentiment s’accroit à l’égard des autorités centrales dans une partie du pays longtemps restée secondaire politiquement. Face à ce mécontentement croissant, les pouvoirs publics ont jusqu’à présent eu recours à la politique du bâton et de la carotte, qui a permis de sauvegarder une paix précaire mais n’a pas abordé les questions sous-jacentes. A l’approche d’une succession présidentielle incertaine et compte tenu des conséquences douloureuses des faibles prix du pétrole, l’Algérie ne peut pas s’en tenir au traitement des symptômes ; elle devrait remédier aux insuffisances de la gouvernance et associer ses populations marginalisées à la prise de décision. Elle devrait le faire dès maintenant, tant que les difficultés sont encore amplement maitrisables, plutôt que de les laisser s’envenimer et influer dangereusement sur la transition politique à venir.

Trois mouvements distincts dans trois villes du Sud ont évolué ces dernières années jusqu’à mobiliser des milliers d’Algériens, aussi bien dans la zone désertique qu’ailleurs dans le pays. Dans la ville historique de Ghardaïa, des affrontements récurrents ont eu lieu entre les Arabes sunnites et une minorité berbère adepte de l’ibadisme, une école islamique de jurisprudence, constituant l’un des rares cas de violence sectaire dans un pays majoritairement sunnite. C’est dans la ville de In Salah, dans l’extrême Sud, qu’est né le mouvement de protestation écologique le plus important du Maghreb, des milliers de personnes se mobilisant contre l’exploration du gaz de schiste que le gouvernement avait dissimulée. A Ouargla, le chômage généralisé a suscité des émeutes parmi les jeunes, qui ont créé un mouvement exigeant qu’il soit mis fin à ce qu’ils estiment être un abandon des autorités centrales.

Ces questions, longtemps délaissées, doivent être prises au sérieux, non seulement dans l’intérêt de cette vaste région, mais aussi en raison de leur impact grandissant et bien réel sur le « cœur » politique du pays dans le Nord. Les autorités centrales d’Alger, qui ont tendance à regarder le mécontentement local avec méfiance, sous-estiment son ampleur. Elles continuent de raisonner en fonction de subventions, de répression et de maintien de l’ordre, des outils qui ont à peine pu empêcher qu’un climat parfois violent ne dégénère. Le fait que la majeure partie du Sud reste calme et que l’Etat ait réussi à rétablir l’ordre dans les zones en proie aux turbulences indique que le malaise est encore maitrisable. Entraver l’éventualité d’une réapparition et d’une propagation de la contestation est une occasion autant qu’une nécessité : un engagement politique en profondeur porterait ses fruits à travers le pays.

Confrontée aux défis économiques les plus importants des dernières décennies en raison du recul de la production pétrolière et de la baisse des prix internationaux, l’Algérie est de moins en moins en mesure de substituer la dépense publique à une politique inclusive et à la bonne gouvernance. Une stratégie qui a contribué à la paix dans les années 2000 – alors que le pays se remettait d’un conflit entre l’Etat et les insurgés islamistes qui avait fait plus de 200 000 morts et qu’il recherchait la réconciliation nationale – n’est plus viable. L’instabilité de ces dernières années démontre que les citoyens du Sud ne sont plus disposés à taire leurs revendications d’un renforcement, par leur gouvernement, de la transparence, de la communication et du respect.

L’Etat algérien, né d’une longue lutte contre le colonialisme et partisan d’une doctrine stricte de la souveraineté, rejettera à coup sûr tout ce qu’il percevra comme de l’ingérence, ainsi qu’il interprète souvent les conseils extérieurs. Mais il devrait écouter ses citoyens : une grande partie de l’indignation des manifestants découle du sentiment qu’ils ne sont ni entendus ni impliqués. Le gouvernement devrait tenir compte de plusieurs exigences fondées dont la satisfaction contribuerait à renforcer la confiance. Celles-ci comprennent :

  • lancer une enquête parlementaire ou une autre forme d’investigation indépendante sous la direction de personnalités acceptées par les habitants de la région, pour examiner les relations intercommunautaires à Ghardaïa. Une telle entité pourrait rechercher les causes des violences passées, concevoir des mesures pour améliorer les relations communautaires, évaluer quelles réparations pourraient être faites et formuler des recommandations pour parfaire les stratégies de maintien de l’ordre et la gouvernance locale ;
     
  • élaborer des procédures plus transparentes d’embauche dans le secteur public et améliorer les garanties d’équité lors de ces nominations. Promouvoir l’investis­sement privé responsable et la diversification de l’économie, actuellement très dépendante des industries extractives, dans les provinces sahariennes, permettrait également de diminuer la pression sur l’Etat pour créer des emplois, qui pèse sur ses finances ; et
     
  • adopter une politique plus transparente en matière d’exploration et de production de gaz de schiste, en commençant par indiquer clairement où elle a lieu et en encourageant la recherche sur ses effets potentiellement négatifs au niveau local et sur la façon de les atténuer. Cela pourrait revêtir la forme d’un dialogue avec les populations locales et d’une incitation du monde universitaire, des groupes de la société civile et des partenaires du secteur privé à participer. Au niveau national, les autorités devraient impulser un débat ouvert sur les avantages économiques et les écueils environnementaux potentiels de la fracturation hydraulique.

La contestation dans le Sud révèle un problème de gouvernance plus large dont les groupes jihadistes ont déjà cherché à tirer parti. Reconnue comme telle rapidement, elle pourrait encourager un changement de cap qui désamorcerait les tensions en ces temps de bouleversements géopolitiques mondiaux, de troubles régionaux, de récession économique et d’incertitude politique. Les leçons tirées d’un tel exercice pourraient être utiles pour relever d’autres défis auxquels le pays sera confronté dans les années à venir.

Alger/Bruxelles, 21 novembre 2016

I. Introduction

Le Sud de l’Algérie, vaste région si tuée au-delà des montagnes de l’Atlas et des hauts plateaux jouxtant la Méditerranée, qui occupe 85 pour cent du territoire national et comprend la quasi-totalité des réserves de pétrole et de gaz du pays mais moins de 9 pour cent de sa population, a longtemps été à l’abri des manifestations de masse et des insurrections armées qui ont sporadiquement éclaté dans le Nord depuis les années 1980. Mais sous l’effet des soulèvements arabes et des griefs locaux, la politique dans le Sud est de plus en plus conflictuelle depuis 2013 et la région a supplanté le Nord comme épicentre de la contestation.

Trois sites, chacun avec des spécificités locales, ont démontré au cours des dernières années le potentiel de semer plus largement le trouble. Depuis 2013, les affrontements intercommunautaires entre Mozabites ibadites et Arabes sunnites malékites dans la vallée du Mzab ont causé des dizaines de morts, l’incendie et le pillage de milliers de commerces et de maisons et la destruction de sites du patrimoine culturel, notamment un tombeau ibadite classé par l’Unesco.[fn]Les Mozabites de la vallée du Mzab sont des adeptes amazighs de l’école ibadite de jurisprudence islamique, qui n’est courante qu’à Oman et Zanzibar, mais compte des adeptes en Algérie, en Libye et en Tunisie. Les malékites sont des adeptes de l’école de jurisprudence islamique fondée par l’imam Malik Ibn Anas, l’une des quatre principales écoles de l’islam sunnite et dominante au Maghreb.Hide Footnote La ville saharienne reculée d’In Salah est devenue le cœur d’une large mobilisation contre l’exploitation des gaz de schiste après l’annonce par le gouvernement du succès de forages exploratoires à proximité en décembre 2014. Des manifestations pacifiques contre le chômage dans les villes de Laghouat et Ouargla ont donné lieu à des arrestations et à des actes d’intimida­tion en 2013.

Comme l’a préconisé Crisis Group en matière de politique étrangère, le gouvernement du président Abdelaziz Bouteflika, actuellement dans son quatrième mandat, doit construire une vision stratégique de long terme.

L’Etat est jusqu’à présent parvenu à contenir les tensions grâce à la politique bien connue de la carotte – qui comprend notamment les dhamanat (littéralement les « garanties » données, en l’occurrence de diverses réformes), le clientélisme et les largesses – et du bâton, via l’intimidation et le harcèlement des principaux artisans des manifestations. Aussi efficaces soient-elles à court terme, ces mesures, faute de traiter les causes politiques sous-jacentes des troubles, risquent à long terme de les exacerber. Déjà, les tensions et la violence se développent, se chevauchent et s’in­tensifient. De nouvelles formes de contestation apparaissent au fur et à mesure que le rôle joué par l’Etat-providence se réduit.[fn]La réduction des subventions à l’électricité, l’une des nombreuses mesures d’austérité modérée prévues dans les budgets de 2016 et 2017, suscite déjà de nouvelles protestations dans les villes du Sud comme Biskra, In Salah et Ouargla. Voir « Algérie : le Sud grogne contre une facture d’électri­cité salée », Jeune Afrique, 27 octobre 2016.Hide Footnote Comme l’a préconisé Crisis Group en matière de politique étrangère, le gouvernement du président Abdelaziz Bouteflika, actuellement dans son quatrième mandat, doit construire une vision stratégique de long terme.[fn]Rapport Moyen-Orient et Afrique du Nord de Crisis Group N°164, L’Algérie et ses voisins, 12 octobre 2015.Hide Footnote

L’Etat algérien se présente souvent comme un modèle de sécurité et de stabilité en ces temps troublés, tandis que ses critiques dans le pays et à l’étranger affirment que la chute des prix du pétrole et l’incertitude quant à la succession présidentielle l’entrainent vers une nouvelle crise. La contestation dans le Sud pourrait être prometteuse ou périlleuse, selon la façon dont elle est gérée. Prise en compte, elle pourrait encourager l’inclusion politique et la transparence ; sinon, une vulnérabilité majeure pourrait en résulter lorsque, probablement dans quelques années seulement, les recettes pétrolières s’amenuiseront.

II. Pourquoi le Sud compte

L’Algérie n’a pris forme comme territoire unifié qu’aux dix-neuvième et vingtième siècles, après des vagues de conquête (par l’Empire ottoman au seizième siècle et la France au dix-neuvième siècle) et le règlement des différends territoriaux avec son voisin marocain (au vingtième siècle). Historiquement, le contrôle sur les régions qui constituent aujourd’hui le Sud était axé sur les routes commerciales ; le pouvoir était concentré autour de la côte, ne s’étendant que faiblement vers l’intérieur et à peine vers le Sahara.[fn]Y. Kouzmine, J. Fontaine, B.E. Yousfi et T. Otmane, « Étapes de la structuration d’un désert : l’espace saharien algérien entre convoitises économiques, projets politiques et aménagement du territoire », Annales de géographie, no. 670, 6 (2009), p. 659-685.Hide Footnote Les Français ont commencé à définir la frontière sud du pays au milieu du dix-neuvième siècle, un processus qui n’a abouti qu’au début du vingtième. Depuis l’indépendance en 1962, l’Etat s’est employé, de façon inégale, à intégrer le Sud dans le tissu national.

Les autorités centrales ont depuis longtemps une relation ambivalente avec les régions du Sud. Le faible contrôle qu’elles y exercent a posé des dilemmes sécuritaires. La région est par exemple connue pour avoir servi de refuge, au dix-neuvième siècle, à l’émir Abdelkader, le chef rebelle de la lutte anticoloniale contre les Français. Mû davantage par un vœu pieux que par une véritable compréhension de la réalité sur le terrain, l’Etat – d’abord français puis algérien – a considéré les populations du Sud comme mieux disposées à son contrôle que celles du Nord ; cette perception s’est reflétée au milieu du dix-neuvième siècle dans la notion de « pénétration pacifique », qui a ensuite évolué vers l’idée de « Sud tranquille » à la fin du vingtième siècle, quand le Nord a sombré dans la violence.[fn]Voir Benjamin Claude Brower, A Desert Named Peace (New York, 2009), p. 22, 207. Voir Annexe C ci-après pour un glossaire terminologique.Hide Footnote Mais alors que l’activisme politique a longtemps été plus dynamique dans le Nord, la perception erronée de la passivité du Sud a eu des conséquences réelles et dangereuses, contribuant sans doute à la négligence des décideurs politiques vis-à-vis des besoins et doléances de la région.

A. Le Sahara algérien

Les autorités centrales ont depuis longtemps une relation ambivalente avec les régions du Sud.

Les autorités centrales ont depuis longtemps une relation ambivalente avec les régions du Sud. Le faible contrôle qu’elles y exercent a posé des dilemmes sécuritaires. La région est par exemple connue pour avoir servi de refuge, au dix-neuvième siècle, à l’émir Abdelkader, le chef rebelle de la lutte anticoloniale contre les Français. Mû davantage par un vœu pieux que par une véritable compréhension de la réalité sur le terrain, l’Etat – d’abord français puis algérien – a considéré les populations du Sud comme mieux disposées à son contrôle que celles du Nord ; cette perception s’est reflétée au milieu du dix-neuvième siècle dans la notion de « pénétration pacifique », qui a ensuite évolué vers l’idée de « Sud tranquille » à la fin du vingtième siècle, quand le Nord a sombré dans la violence.[fn]Voir Benjamin Claude Brower, A Desert Named Peace (New York, 2009), p. 22, 207. Voir Annexe C ci-après pour un glossaire terminologique.Hide Footnote Mais alors que l’activisme politique a longtemps été plus dynamique dans le Nord, la perception erronée de la passivité du Sud a eu des conséquences réelles et dangereuses, contribuant sans doute à la négligence des décideurs politiques vis-à-vis des besoins et doléances de la région.

Tandis que l’Algérie indépendante bâtissait une identité nationale fondée sur des idéologies socialiste et nationaliste arabe, elle a cherché à réduire les disparités entre les régions, avec un succès limité. Les réserves d’hydrocarbures du Sud, découvertes dans les années 1950, ont façonné les infrastructures de la région, construites autour de l’extraction et du transport du pétrole et du gaz. La politique menée par l’Etat mettait officiellement l’accent sur l’égalité régionale, mais la sécurité, surtout mais pas seulement depuis la guerre civile des années 1990, était la pièce maîtresse. Tout comme la politique d’arabisation ; la poursuite de l’objectif affiché de la cohésion nationale et de l’intégration sociale, en imposant l’arabe comme langue de l’enseigne­ment et de l’administration, s’est faite au détriment des locuteurs du français et du tamazight (berbère), causant des protestations parmi ces derniers.

Au début des années 2000, le contraste entre un Sahara algérien riche en ressources et le relatif dénuement de ses résidents s’est accentué. Le Mouvement des enfants du Sud pour la justice (MSJ), fondé en 2004, a revendiqué de plus grandes perspectives économiques et une répartition plus juste des richesses. Alors que les investissements étrangers étaient en hausse et que le marché de l’emploi s’améliorait, les habitants du Sud en profitaient peu, même si leur région produisait la majeure partie de la richesse du pays.

Parallèlement, l’activité jihadiste progressait. Abdelmalek Droukdel, chef du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), une organisation algérienne basée en Kabylie et créé en 1998, a détourné son attention du Nord, réfréné ses ambitions de frapper l’Europe, ce que son groupe avait échoué à faire, et s’est concentré sur la création de katibas (brigades) sahariennes. Sous Mokhtar Belmokhtar et Abdelhamid Abou Zeid, celles-ci ont mené des attaques contre des cibles occidentales dans certaines parties du Sahara algérien et la plus vaste région du Sahel, comme le Mali et la Mauritanie, où la sécurité était faible.[fn]Le désert du Sahara englobe la majeure partie de l’Afrique du Nord à l’est des montagnes de l’Atlas et au sud des régions fertiles de la côte méditerranéenne. Dans ce rapport, le « Sahara algérien » désigne la partie située en Algérie et le Sahel renvoie à la région semi-aride à l’extrémité sud du Sahara s’étendant de l’océan Atlantique à la mer Rouge, y compris les zones les plus méridionales de l’Algérie et des parties des Etats voisins.Hide Footnote Elles se sont enrichies grâce à la contrebande et aux rançons pour la libération d’otages occidentaux.[fn]Voir Jean-Pierre Filiu, « The Fractured Jihadi Movement in the Sahara », Current Trends in Islamist Ideology, 10 janvier 2014. L’émir d’AQMI Abdelmalek Droukdel, un « Arabe afghan » et ancien commandant du GSPC, serait toujours basé en Kabylie. Son adjoint dans le Sahara, Abdelhamid Abou Zeid, a été tué lors d’une frappe aérienne française au Nord du Mali en février 2013. Mokhtar Belmokhtar, cerveau de l’attaque d’In Amenas, commande le groupe jihadiste al-Moura­bi­toune, qui a des liens avec al-Qaeda et l’Etat islamique (EI) et porte la responsabilité d’attaques vers l’ouest jusqu’en Côte d’Ivoire. Sa mort a été annoncée à maintes reprises, notamment après un raid aérien américain en Libye dont il était la cible en juin 2015, mais il serait toujours en vie.Hide Footnote

Le GSPC s’est officiellement affilié à al-Qaeda en 2007, année où il a été rebaptisé al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI). L’intérêt jihadiste pour le Sahara, qui, au cours des années 1990, a surtout servi de plateforme logistique et d’appui, a culminé en 2012 avec la prise du Nord du Mali par AQMI, en collaboration avec les groupes jihadistes transsahéliens Ansar Dine et le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao). L’opération française Serval, lancée en janvier 2013, a abouti à la reconquête des villes du Nord du Mali, mais les attaques contre les cibles militaires et civiles restent communes dans la région, alors que la mise en œuvre de l’accord de paix d’Alger conclu en juin 2015 entre les rebelles du Nord non jihadistes et les autorités maliennes est au point mort.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°226, Mali : la paix à marche forcée?, 22 mai 2015 ; et le briefing Afrique N°115, Mali : la paix venue d’en bas?, 14 décembre 2015.Hide Footnote

B. Une région riche en ressources

Les frustrations anciennes du Sud se sont renforcées au cours des quinze dernières années en raison de la mauvaise gestion et de l’évolution de l’économie mondiale. Au début des années 2000, le gouvernement du président Bouteflika avait fait naitre l’espoir d’une hausse de la prospérité en libéralisant le secteur du pétrole et du gaz.[fn]De jeunes chômeurs urbains rappellent qu’ils espéraient bénéficier des nouveaux emplois et investissements. Entretiens de Crisis Group, activistes du Sud, Ouargla, mai 2015.Hide Footnote Une nouvelle loi sur les hydrocarbures, promulguée en 2005, destinée à attirer les investissements étrangers en assouplissant les règles en matière de propriété, a déclenché une vague de prospection et de production dans le Sud.[fn]La loi de 2005 a mis fin au monopole de Sonatrach sur l’exploration, la production et le transport des hydrocarbures, l’obligeant à faire face à la concurrence d’entreprises pétrolières internationales investissant dans les activités libéralisées.Hide Footnote Mais Bouteflika, pour des raisons qui restent obscures, a fait marche arrière lorsque l’ordonnance présidentielle relative aux hydrocarbures de 2006 a rétabli l’exigence que l’entreprise publique Sonatrach détienne une participation majoritaire dans la quasi-totalité des activités en amont, intermédiaires et en aval.

Au cours des années suivantes et jusqu’en 2013, les espoirs des populations du Sud ont pris un goût amer. Même lorsque les prix du pétrole se sont envolés, permettant à l’Algérie d’accumuler des réserves de change de 200 milliards de dollars en 2012, les investissements sociaux ne se sont pas concrétisés et les scandales de corruption se sont multipliés. De nombreux habitants du Sud en sont venus à percevoir les autorités nationales et les entreprises multinationales au mieux comme imprudentes, au pire comme criminelles. Un militant du Sud déclare ainsi : « Bouteflika les a autorisées à venir, toutes sortes d’entreprises avec toutes sortes d’activités ; elles ont foré dans le Sud sans protéger l’environnement et ne font rien pour la société. Elles ne créent même pas d’emplois locaux : elles ramènent leurs propres employés ».[fn]Entretien de Crisis Group, activiste du Sud, Adrar, mai 2015.Hide Footnote

En 2010, après six mois d’enquête du Département du renseignement et de la sécurité (DRS) – l’agence de renseignement aujourd’hui disparue mais puissante à l’époque et souvent à couteaux tirés avec la présidence au cours de la dernière décennie –, des accusations de corruption ont été portées à l’encontre de Mohamed Meziane, le PDG de Sonatrach, de ses deux fils et de plusieurs dirigeants. La corruption aux plus hauts niveaux de l’entreprise, impliquée dans chaque exploitation pétrolière du pays, aurait coûté à l’Algérie des milliards de dollars de revenus annuels dans le seul secteur pétrolier.[fn]Aomar Aouli, « Algeria oil corruption trial begins after 5-year delay », Associated Press, 15 mars 2015. Pour des informations sur la rivalité entre le DRS et le président Bouteflika, voir le rapport L’Algérie et ses voisins, op. cit. Saipem, la filiale d’ENI, est actuellement en procès à la suite d’allé­ga­tions selon lesquelles elle aurait versé 200 millions de dollars de pots-de-vin à Sonatrach entre 2007 et 2010, en échange de sept contrats d’une valeur de 8 milliards d’euros. Début 2016, un tribunal pénal a condamné six personnes, dont Meziane et ses deux fils, à la prison pour des délits de corruption allant du détournement de fonds publics à l’acceptation de pots-de-vin. « Affaire Sonatrach 1 : sursis pour Mohamed Meziane, prison ferme pour son fils », TSA, 2 février 2016.Hide Footnote

Au cours des cinq dernières années, la production pétrolière a baissé, les obstacles bureaucratiques et la mauvaise gestion des réserves de pétrole et de gaz conventionnel faisant fuir les investisseurs. L’Algérie est très dépendante des exportations d’hy­drocarbures, qui représentent 98 pour cent de ses devises étrangères (70 pour cent du revenu national). Avec la baisse de la production destinée à l’exportation, la hausse de la demande intérieure due à la croissance démographique, et la chute vertigineuse des prix du pétrole en 2015, un point de rupture budgétaire se profile dans les trois années à venir : à niveau de dépenses constant, le Fonds de régulation des recettes, fonds souverain créé en 2000 pour gérer les recettes d’hydrocarbures excédentaires, devrait s’assécher en 2016 et les réserves de devises, qui avaient chuté de 35 milliards de dollars, à 143 milliards de dollars en 2015, devraient être épuisées d’ici 2018.[fn]British Gas et Total ont chacun abandonné un champ au cours des deux dernières années, en raison d’obstacles comme un nouveau permis de prospection de trois ans, alors qu’un permis de cinq à dix ans est la norme dans le secteur. La réponse aux appels d’offres depuis 2007 a été « déplorable ». Entretien de Crisis Group, dirigeant d’une entreprise pétrolière internationale, Alger, mai 2015. George Joffe, « Fracking won’t fix Algeria’s oil woes », al-Araby al-Jadeed, 13 mars 2015. « Le fonds de régulation des recettes s’épuisera dès la fin de l’été 2016, selon des experts », Maghreb Emergent, 5 mars 2016.Hide Footnote

Le gouvernement a cherché une solution dans la prospection du gaz de schiste. L’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) estime que l’Algérie détient près de 20 000 millions de mètres cubes de gaz de schiste techniquement récupérable et 5,7 milliards de barils de pétrole de schiste techniquement récupérable, ce qui la place au troisième rang après la Chine et l’Argentine en matière de ressources d’hydrocarbures de schiste techniquement récupérables.[fn]Entretien de Crisis Group, analyste principal d’une société pétrolière, Alger, juin 2015. « World Shale Resource Assessments », EIA, 24 septembre 2015.Hide Footnote Un connaisseur de longue date du secteur algérien des hydrocarbures déclare :

Le schiste est une aubaine pour l’Algérie. En ce moment, le point de vue de l’in­dustrie est que le pays est un perdant – il est en train de produire du pétrole et du gaz mais pas de manière rentable ou concurrentielle. Mais s’il devient un producteur de schiste, alors il peut répondre à ses besoins énergétiques domestiques et exporter vers l’Europe.[fn]Entretien de Crisis Group, Geoff Porter, PDG, North Africa Risk Consulting, juin 2016.Hide Footnote

Les spécialistes du secteur affirment également qu’une meilleure gestion, l’adoption de mesures de lutte contre la corruption et l’allègement des lourdeurs administratives pourraient augmenter la production de gaz et de pétrole conventionnels de façon suffisante pour compenser la baisse des prix, et ce avec moins de répercussions politiques que le développement des sources non conventionnelles comme le schiste.[fn]Entretien de Crisis Group, conseiller principal d’une compagnie pétrolière étrangère, Alger, juin 2015.Hide Footnote

C. La transformation du Sud

Avec la chute des prix et de la production de pétrole, la capacité de l’Etat à acheter la paix sociale a également diminué, mais miser sur une économie de rente, même lorsqu’
elle fonctionne bien, pourrait s’avérer risqué. Le recours excessif à la seule redistribution de la rente peut masquer les raisons du mécontentement et les revendications de justice, d’égalité et de dignité.[fn]Naoual Belakhdar, « “L’Eveil du Sud” ou quand la contestation vient de la marge », Politique africaine, no. 137, mars 2015, p. 27-48.Hide Footnote Un soutien généreux peut satisfaire temporairement suffisamment de gens pour freiner la montée du ressentiment, mais cela n’est au mieux qu’une solution provisoire alors que l’économie se détériore, surtout quand des jihadistes dans les pays voisins ont démontré leur capacité à exploiter les crises sociales et plus encore les réponses gouvernementales inadaptées et souvent musclées. Le sentiment d’exclusion du Sud ne peut en fin de compte être soulagé que par une meilleure représentation et intégration au niveau national, la reconnaissance des besoins et des défis spécifiques de la région, et une répartition plus équitable des ressources.

Le Sud connait des mutations profondes, impulsées par près de 2 pour cent de croissance démographique annuelle au niveau national, une urbanisation rapide (69 pour cent de la population était rurale à l’indépendance ; 70 pour cent vit aujourd’hui en ville) et des attentes croissantes suscitées par l’éducation et l’ère d’Internet.[fn]« Rapport national sur l’habitat pour la Conférence sur l’habitat », République algérienne démocratique et populaire, juillet 2014. Le développement de l’éducation et des infrastructures dans les années 1970, conjugué aux politiques de sédentarisation et aux transferts de population, a préparé le terrain à un surplus de diplômés chômeurs à Ouargla et à une diffusion de l’expertise pétrolière et gazière à In Salah.Hide Footnote La région ne compte que 10 pour cent de la population totale, mais 36 pour cent des communes pauvres du pays.[fn]Luis Martinez et Rasmus Alenius Boserup (eds), Algeria Modern (Londres, 2016), p. 24.Hide Footnote

La composition ethnique du Sud, qui inclut d’importantes communautés ethnolinguistiques amazighes comme les Touaregs, les Ouarglis et les Mozabites, complexifie davantage la dynamique sociale.[fn]Les chiffres sont flous car l’Etat a aboli les catégories ethniques lors du recensement de 1966.Hide Footnote Le parti au pouvoir à Alger, le Front de libération nationale (FLN), poursuit depuis longtemps une politique de cooptation des dirigeants politiques et religieux traditionnels des groupes du Sud, comme les zaouias (confréries soufies), les amenokal touaregs (chefs traditionnels tribaux et régionaux) et la direction politique mozabite organisée connue sous le nom de majlis al-qurthi. L’administration locale dans les provinces du Sud, considérée comme favorisant les Arabes et les élites amazighes cooptées, est généralement dirigée par des gens du Nord.[fn]Entretiens de Crisis Group, résidents locaux, Ghardaïa, Ouargla, In Salah, mai 2015, mai 2016.Hide Footnote La cooptation des élites crée un semblant d’inclusion mais tend à répartir les ressources de façon très étroite ; de nombreux habitants du Sud socialement influents, notamment la jeunesse urbaine, les syndicalistes et même les élites traditionnelles ont l’impression que des étrangers régissent leur vie en fonction de leurs propres priorités.

Les manifestations, les grèves et la violence occasionnelles dans le Nord dans les années 1970 et 1980, revendiquant les droits économiques et des minorités, avaient culminé avec les émeutes d’octobre 1988 contre la hausse des prix, le chômage et l’austérité. La contestation s’est estompée dans les années 1990, lorsque la crise sécuritaire a éclipsé les questions sociales.[fn]Belakhdar, « “L’Eveil du Sud” », op. cit.Hide Footnote Elle a refait surface dans le Sud au cours des quinze premières années de ce siècle, lorsque le MSJ nouvellement créé a exigé des solutions face au chômage et à l’inégalité régionale, inscrivant pour la première fois les préoccupations du Sud à l’ordre du jour national. Le Comité national pour la défense des droits des chômeurs (CNDDC) a été créé à Ouargla après une décennie d’incubation ; des citoyens à In Salah ont lancé un mouvement national contre la fracturation hydraulique, déclenchant des manifestations à Alger, Oran et Constantine, ainsi que dans des villes du Sud ; et les affrontements intercommunautaires à Ghardaïa ont provoqué la première grève des forces de sécurité à Alger, qui ont protesté devant le bureau du président.

L’agitation prolongée sur ces sites, même si elle est sporadique, suggère l’émer­gence d’une dynamique politique spécifiquement méridionale. Les lacunes de la gouvernance dans ces zones riches en pétrole se ressentent de façon particulièrement forte. Le Sud, bien moins peuplé, bien plus important stratégiquement en matière de ressources naturelles et bien plus difficile à contrôler compte tenu de sa géographie, a remplacé les régions du Nord comme la Kabylie en tant qu’épicentre de la contestation. Ses doléances sont un ensemble de préoccupations sociales, économiques, politiques et environnementales étroitement liées, en partie spécifiques à ses communautés mais reflétant aussi le sentiment national, notamment le ressentiment à l’égard d’un Etat rentier en crise.

III. Turbulences dans le Sud : trois études de cas

La simultanéité des troubles à In Salah, Ouargla et Ghardaïa, en particulier vu le calme relatif dans le reste du pays, démontre le rôle central du Sahara pour la paix et la sécurité en Algérie aujourd’hui.[fn]Entretien de Crisis Group, Dida Badi, directeur de recherche, Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques, Alger, mai 2015. Néanmoins, alors que l’épicentre de l’agitation permanente s’est déplacé vers le Sud, un rapport officiel de gendarmerie a enregistré 429 « troubles à l’ordre public » au cours du deuxième trimestre de l’année 2016 (soit une moyenne de cinq par jour), avec des interventions dans les centres urbains du Nord comme Médéa, Alger, Boumerdès, Blida, Annaba et Skikda. « La gendarmerie s’inquiète d’une situation sociale qui reste préoccupante », TSA, 8 août 2016.Hide Footnote Alors que les hauts responsables ont tendance à décrire les militants du Sud comme des séparatistes, ces derniers se battent, de différentes façons, pour plus d’inclusion et pour avoir voix au chapitre dans les affaires publiques.[fn]« [Le Premier ministre Abdelmalek Sellal] nous accuse d’être des séparatistes. Nous ne négocierons pas avec lui … ». Voir « Ouargla : les organisateurs de la marche du 14 mars refusent de rencontrer l’envoyé spécial de Sellal », Algerie-focus.com, 11 mars 2013.Hide Footnote Les revendications pour obtenir plus de bénéfices de l’extraction des ressources naturelles, ce qu’un analyste appelle « le régionalisme des ressources », ainsi que des préoccupations environnementales, alimentent les mouvements de protestation à Ouargla et In Salah.[fn]« Si le nationalisme des ressources consistait, pour des Etats, à exiger plus de bénéfices de l’ex­trac­tion des ressources naturelles par des entreprises étrangères, alors le régionalisme des ressources, c’est lorsque les communautés locales réclament plus d’avantages à ces mêmes industries, mais aux dépens de l’Etat central. » Geoff Porter, « The new resource regionalism in North Africa and the Sahara », Dossiers du CERI, Centre de recherches internationales, juillet 2013.Hide Footnote Une politique d’exclusion et la mauvaise gouvernance dans une zone riche en ressources ont contribué à exacerber les tensions à Ghardaïa, où elles ont pris la forme d’un conflit intercommunautaire.

La simultanéité des troubles à In Salah, Ouargla et Ghardaïa, en particulier vu le calme relatif dans le reste du pays, démontre le rôle central du Sahara pour la paix et la sécurité en Algérie aujourd’hui.

La crise de Ghardaïa est distincte en ce qu’elle combine la question des minorités ethniques et religieuses et les préoccupations politiques et économiques qui existent ailleurs dans le Sud.[fn]Le « printemps berbère » a été une période d’activisme en Kabylie et à Alger en 1980, qui a été violemment écrasée par l’armée.Hide Footnote Les Mozabites de la vallée du Mzab, des disciples amazighs de l’école ibadite, disent que les politiques d’arabisation constituent une discrimination structurelle à leur égard, et qu’ils subissent des attaques d’Arabes malékites contre leurs domiciles, leurs symboles religieux et leurs entreprises.[fn]Les Mozabites d’Algérie sont les fondateurs d’une pentapole vieille de 1 000 ans (un groupe de cinq villes comprenant Ghardaïa, Beni Isguen, El-Ateuf, Melika et Bounoura, et englobant aussi les villes plus récemment établies de Berriane et Guerrara) à 600 kilomètres au sud d’Alger. Sur les allégations de discrimination contre les Mozabites, voir ci-après.Hide Footnote

Leur prépondérance démographique historique dans la vallée du Mzab a été minée par un déplacement rapide de la population depuis les années 1980, dû en partie à la sédentarisation de tribus arabes par l’Etat et à la désignation de Ghardaïa comme capitale provinciale en 1985. Cela, affirment-ils, a multiplié les postes administratifs officiels occupés principalement par des Arabes et accentué les tensions entre les classes, opposant les Mozabites urbains relativement riches aux Arabes bédouins pauvres qui ont utilisé les partis nationaux arabes et leur influence pour la mobilité sociale.[fn]Entretiens de Crisis Group, résidents mozabites, Ghardaïa, mai 2015. Nacer Djabi, « Solving the tensions in Algeria’s Ghardaia region », Arab Reform Initiative, juillet 2015.Hide Footnote Plus récemment, les prédicateurs takfiri de la région ont accentué la stigmatisation des Mozabites comme « apostats chiites », justifiant ainsi les violentes attaques à leur encontre.[fn]Le takfir est l’acte par lequel un musulman déclare qu’un autre musulman est un kaffir (mécréant). Les takfiris sont des islamistes radicaux (y compris la plupart des groupes jihadistes sunnites contemporains) qui pratiquent le takfir, souvent pour autoriser la violence meurtrière contre d’autres musulmans qui autrement violerait une injonction coranique. Certains takfiris considèrent à tort les Ibadites comme étant des chiites.Hide Footnote

A. Ghardaïa

1. Conflit ethno-sectaire : Mozabites vs Arabes

Depuis 2013, les tensions locales entre Mozabites et Arabes se déclenchent vite et sont quasiment impossibles à dissiper.[fn]Des débordements ont eu lieu à Ghardaïa, Berriane et Guerrara. La violence actuelle a éclaté en 2013, mais les affrontements remontent à 1985, lorsqu’à Ghardaïa, des terres, appartenant presque entièrement à des Mozabites, ont été saisies et distribuées aux Arabes dans le cadre du processus de sédentarisation visant à étendre le contrôle sur les populations souvent nomades du Sud reculé.Hide Footnote La province (wilaya) de Ghardaïa compte une douzaine de villes et environ 360 000 habitants. En octobre 2015, après avoir été postés là pendant dix mois dans des conditions difficiles, des centaines de policiers anti-émeutes sont rentrés dans la capitale et, avec des collègues restés à Ghardaïa et quelques dizaines d’autres à Oran, ont lancé la première grève par des forces de sécurité dans le pays, exigeant une amélioration des conditions de travail et la fin des longs déploiements.[fn]L’unité de police anti-émeutes des Compagnies républicaines de sécurité (CRS) était responsable de la grève, exigeant de meilleures conditions de travail, le droit de se syndiquer et le départ du directeur général de la sécurité nationale (DGSN), le général-major Abdelghani Hamel.Hide Footnote Quand les manifestants à Alger se sont rendus au palais d’El Mouradia, siège de la présidence, ils se sont retrouvés face à la garde présidentielle. Le Premier ministre Abdelmalek Sellal les a reçus le soir même, promettant de répondre à leurs revendications, mais pas à la principale, à savoir le départ du chef de la police, le général-major Abdelghani Hamel.

L’escalade entre les groupes mozabites et arabes a commencé en novembre 2013, lorsque 150 personnes ont été arrêtées lors d’affrontements au cours d’un match de football à Guerrara, à 100 kilomètres au nord-est de Ghardaïa. Les Mozabites ont alors estimé que les forces de sécurité étaient intervenues aux côtés des Arabes, une perception partagée par des observateurs neutres.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes mozabites, journalistes locaux, Ghardaïa et Alger, mai 2015 ; Ghardaïa, mai 2016.Hide Footnote Le mois suivant, des manifestants mozabites ont bloqué le centre de Ghardaïa, exigeant que les autorités dévoilent des logements publics et des attributions de terre. Après la réouverture de la zone par la police, des commerces mozabites ont été incendiés, ce qui a entrainé de nouvelles représailles et contre-représailles. En fin de compte, quinze personnes ont été tuées, mozabites pour la plupart.[fn]Les Mozabites affirment que le chef de la sécurité de la wilaya, Abdelhak Bouraoui, apparait clairement dans la vidéo filmée avec un téléphone portable de la profanation d’un cimetière mozabite et de la destruction du mausolée du cheikh mozabite Ammi Said, un site sacré pour les Mozabites et classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Voir ImazighenLibya, youtube.com/watch?v=kyUhr0_
FAzo, YouTube, 6 février 2014 et mzab europe youtube.com/watch?v=i7N21E0nsQI, YouTube, 14 avril 2014.Hide Footnote

Pendant les deux années suivantes, dans un climat de violence occasionnellement mortelle, les quartiers mixtes de la communauté ont opéré une auto-ségrégation. Des résidents de longue date ont été poussés au départ sous les menaces de voisins et par leurs propres peurs. Les Mozabites et les Arabes qui s’aventuraient loin de leur rue ou de leur quartier couraient un danger ; seuls les migrants subsahariens, considérés comme neutres, pouvaient traverser sans crainte ces frontières invisibles. Armés de couteaux et de cocktails Molotov, les Mozabites ont constitué des groupes d’autodéfense et filmé et diffusé des vidéos de policiers protégeant des manifestants arabes, preuve selon eux du parti pris des autorités.[fn]Entretien de Crisis Group, journaliste local, Ghardaïa, juin 2015. « Nous avons commencé à former des groupes d’autodéfense quand on s’est rendu compte que nos maisons étaient en train d’être brûlées et que la police intervenait du côté des Arabes. » Entretien de Crisis Group, chef d’un groupe mozabite d’autodéfense, Ghardaïa, mai 2015. Il a affirmé que des dizaines de patrouilles de voisinage se sont formées depuis, et que même les élèves du secondaire avaient des unités avec des armes légères. « En Algérie, Ghardaïa enflammée par les violences communautaires », Le Monde, 19 février 2014.Hide Footnote

La violence a culminé en 2015. En juin, pendant le Ramadan, des Arabes ont lancé des cocktails Molotov sur une voiture à Berriane, brûlant gravement quatre Mozabites. Le mois suivant, il y a eu des dizaines de morts et des centaines de blessés de part et d’autre en moins d’une semaine. L’armée a été déployée pour maitriser la situation, mais entre-temps, des milliers de foyers et de commerces avaient été incendiés et les écoles fermées pendant de longues périodes.[fn]« Ghardaïa : nouvelles échauffourées entre jeunes à Berriane », Algérie Presse Service, 17 juin 2015. Les combats les plus intenses et prolongés se sont déroulés dans des quartiers mixtes comme Thienniet al-Makhzen et Hajj Massoud, et autour du bloc de logements d’al-Qurthi, auquel un millier de résidents arabes ne pouvaient accéder qu’en traversant une zone mozabite où ils étaient la cible de pierres et de cocktails Molotov.Hide Footnote

“Ghardaia: nouvelles échauffourées entre jeunes à Berriane”, Algérie Press Service, 17 June 2015. The most intense, sustained fighting was in mixed neighbourhoods such as Thienniet al-Makhzen and Hajj Massoud, and around the al-Qurthi housing block, which 1,000 Arab residents could access only via a Mozabite area, where they were pelted with rocks and Molotov cocktails.

2. Différences intra-communautaires

Les tensions ont mis en évidence des différences non seulement entre les deux communautés, mais au sein de celles-ci. Tandis que les conditions sociales et économiques se détérioraient, les élites mozabites – qui forment des réseaux spirituels, politiques, tribaux et de voisinage fortement structurés et imbriqués – ont perdu le soutien de certains jeunes de la communauté.[fn]Il y a environ 200 groupes tribaux dans la communauté mozabite, répartis entre sept villes principales – la pentapole de Ghardaïa, plus Guerrara et Berriane – chacune avec une autorité tribale (majmua ashair) chargée de questions sociales comme l’éducation. Le majlis al-qurthi regroupe les élites des sept villes et sert d’interface politique avec les autorités algériennes.Hide Footnote Les autorités traditionnelles, incapables de protéger les leurs et considérées comme cooptées par l’Etat, perdent du terrain au profit d’ardents militants comme Fekhar Kameleddine, le médecin devenu activiste qui a fondé le Mouvement pour l’autonomie du Mzab et écrit au Secrétaire général de l’ONU pour dénoncer une campagne de « nettoyage ethnique » menée par l’Etat algérien.[fn]« Appel de détresse et demande d’intervention urgente!! », lettre ouverte du Dr Kameleddine Fekhar au secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon, 3 juillet 2015, publiée par siwel.info.Hide Footnote

Beaucoup de jeunes Mozabites, qui perçoivent leurs difficultés en termes communautaires, ont conclu que leur seule option réaliste était de riposter.[fn]Entretiens de Crisis Group, groupes mozabites d’autodéfense, Ghardaïa, juin 2015. Les sites pro amazigh comme siwel.info et tamazgha.fr affirment que les Mozabites sont confrontés à des campagnes d’éradication ; certains groupes sur Facebook incitent ouvertement à la violence.Hide Footnote Les organes conservateurs traditionnels de la communauté, comme le majlis al-qurthi (le conseil régional qui maintient des liens forts avec l’Etat) ont au contraire appelé au calme et expliqué que le climat d’insécurité était moins dû à la violence ethnique qu’à la détérioration de l’ordre public. Justifiant la préférence du conseil pour la négociation, l’un de ses membres déclare :

De notre point de vue, il ne s’agit pas d’incidents intercommunautaires. Des attaques répétées sont menées par des mafias criminelles organisées. Mais de notre côté, conscients que nous avons subi la plupart des dommages, nous avons d’abord essayé de prendre un moment pour réfléchir et observer. Et nous avons rappelé à l’Etat son devoir de préserver, conformément à la Constitution, la sécurité des citoyens et de leurs biens.[fn]Entretien de Crisis Group, direction du majlis al-qurthi, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote

Alors que le conseil se dit satisfait de la façon dont l’Etat fait face à la situation, l’un de ses membres a récemment quitté la maison qu’il habitait depuis 40 ans dans le quartier autrefois mixte et maintenant auto-ségrégué de Tahnia el-Makhzen à Ghardaïa, après que des Arabes l’ont saccagée. Il déplore : « Tout ce qu’on peut faire, c’est ravaler l’humiliation et sourire ».[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du majlis al-qurthi, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote

Crisis Group interviews, members of Majlis al-Qurthi, Ghardaia, May 2015.Hide Footnote

Les communautés arabes se fragmentent aussi, mais différemment. Comparés aux Mozabites, les Arabes de la région de Ghardaïa manquent de structures unificatrices. Ils constituent un amalgame de tribus régionales, les Chaamba, Medebi, Said et Mokhadema, en plus des migrants économiques venus d’autres régions en Algérie. Dans l’ensemble, elles deviennent plus salafistes et comprennent des éléments militants.[fn]Entretien de Crisis Group, Dida Badi, directeur de recherche, Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques, Alger, mai 2015.Hide Footnote L’incitation à la violence est venue, par exemple, d’Ahmed Seqlab, un jeune prédicateur de Berriane formé en Arabie saoudite et qui bénéficie d’un large auditoire en ligne. De même, la chaîne privée de télévision par satellite saoudienne Iqraa, populaire parmi les salafistes algériens, a diffusé la fatwa d’un religieux algérien déclarant que les Ibadites étaient « les ennemis d’Allah ».[fn]« Message au gouvernement algérien », www.youtube.com/watch?v=2MXJD35U3SY, YouTube, 4 août 2014. « Ghardaïa : les tenants et aboutissants d’une fitna organisée », Algerie-Focus.com, 9 juillet 2015.Hide Footnote

L’antipathie des Arabes pour leurs voisins mozabites a aussi d’autres origines. Etablis depuis longtemps dans les villes, ayant bâti des liens commerciaux et investi dans l’éducation, les Mozabites ont tendance à mieux réussir sur le plan commercial. Ils bénéficient également de certains droits réservés aux minorités ; les méthodes et le contenu de l’enseignement dans leurs écoles privées et leurs mosquées, par exemple, ne sont pas soumis au contrôle de l’Etat, contrairement à ceux des Arabes. Pourtant, dans l’ensemble, ces derniers ont tendance à se sentir représentés par l’Etat algérien.[fn]Entretien de Crisis Group, Moustapha Rebbahi, professeur arabe de sociologie, Université de Ghardaïa, Ghardaïa, juin 2015.Hide Footnote En ce sens, l’autonomie culturelle mozabite est pour les Arabes moins une chose à imiter qu’une menace à contenir, et l’Etat est pour ce faire un allié. Un responsable communautaire arabe déclare :

Les Mozabites qui passent par les écoles privées ont des complexes vis-à-vis des Arabes. Les Ibadites disent qu’ils sont le seul groupe à être sur la bonne voie ; ils se considèrent supérieurs. L’Etat devrait placer ces écoles sous son contrôle.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable communautaire arabe, Ghardaïa, juin 2015.Hide Footnote

 

Crisis Group interview, Arab community leader, Ghardaia, June 2015.Hide Footnote

3. Une réponse confuse

Ni les autorités locales ni les autorités nationales n’ont été en mesure de mener des négociations fructueuses pour sortir de l’impasse. Les appels à un dialogue pacifique des autorités traditionnelles mozabites et arabes n’ont pas réussi à endiguer la violence et les autorités nationales n’ont pas encore répondu aux demandes des Arabes, des Mozabites et du Parlement d’une enquête publique officielle sur les affrontements. Le calme n’a été rétabli qu’avec la militarisation de la province, placée en juillet 2015 sous l’autorité du général-major Abderrazak Chérif.[fn]« Algérie – La wilaya de Ghardaïa passe sous l’autorité de l’armée », Canal Algérie, 8 juillet 2015.Hide Footnote Toutefois, le déploiement de milliers de policiers, de gendarmes et de soldats est au mieux une solution temporaire. Au pire, cela risque de provoquer davantage de violence, comme en témoignent les affrontements entre la police et des Arabes dans des quartiers à majorité arabe, et entre les gendarmes et des Mozabites dans des quartiers mixtes comme al-Qurthi.

Les partis politiques, en cherchant à tirer profit du sectarisme croissant, l’ont renforcé. La section locale du FLN, le parti au pouvoir au niveau national, est depuis longtemps dominée par la puissante communauté arabe chaamba, qui combine des identités nationaliste et culturelle arabes et un comportement parfois brutal.[fn]Une source basée à Ghardaïa se rappelle que les politiciens locaux du FLN fermaient les yeux sur l’expropriation des terres mozabites par les Arabes. Entretien de Crisis Group, journaliste algérien, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote Les radicaux ont affaibli les élites traditionnelles mozabites qui se sont ralliées au discours dominant modéré du deuxième parti au pouvoir, le Rassemblement national démocratique (RND).[fn]Entretiens de Crisis Group, membres du majlis al-qurthi, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote Fekhar Kameleddine, par exemple, a établi des liens avec le Front des forces socialistes (FFS), un parti historique d’opposition pro-amazigh avant de fonder son propre mouvement séparatiste militant. Seuls les partis islamistes, Nahda et le Mouvement de la société pour la paix (MSP, la branche algérienne des Frères musulmans), dépassent le clivage communautaire et comptent des membres de chaque communauté dans leurs rangs.[fn]Le maire de Ghardaïa est par exemple un membre ibadite de la coalition de l’Alliance islamiste verte.Hide Footnote

Les accusations de responsabilité pour le chaos se multiplient. Le gouvernement a essayé de rejeter la faute sur différents acteurs : le Premier ministre Abdelmalek Sellal, le chef de cabinet du président Bouteflika, Ahmed Ouyahia, et le ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, ont accusé le Maroc d’avoir semé le trouble, tandis que le ministre des Affaires religieuses Mohamed Aissa a imputé la violence à une conspiration salafiste.[fn]« Ghardaïa: Lamamra prend le relais de Sellal et Ouyahia pour accuser le Maroc », www.yabiladi.com, 1er août 2015 ; « “Un pays frère a financé ce qui s’est passé à Ghardaia’’ selon Sellal », www.algerie1.com, 12 juillet 2015 ; « Ghardaïa : Mohamed Aïssa met en cause des salafistes extrémistes liés à l’école yéménite de Dammaj », Huffington Post Algérie, 19 juillet 2015.Hide Footnote Certains Mozabites affirment que le régime a attisé les peurs et créé la discorde pour maintenir Bouteflika au pouvoir et pour que son camp garde le contrôle, soulignant la promotion de plusieurs responsables sécuritaires aux commandes pendant des périodes de chaos à Ghardaïa. D’autres encore dans les camps mozabite et arabe, essayant de montrer que les promesses de Bouteflika de maintenir la stabilité sont vides, font allusion à une conspiration du DRS pour inciter à la violence à Ghardaïa.[fn]Entretiens de Crisis Group, Mozabites, Ghardaïa, mai 2015.Hide Footnote

Ces théories sous-estiment les sources complexes des conflits communautaires. Même si les facteurs nationaux et régionaux ne doivent pas être ignorés, les causes locales de l’agitation, parmi lesquelles le manque de confiance des Mozabites à l’égard des autorités et le secret entourant les opérations du régime figurent en bonne place, sont plus importantes. Dans un premier temps, les autorités devraient enquêter publiquement sur les affrontements, en particulier sur le rôle que les forces de sécurité ont pu jouer.

B. In Salah

1. D’un mouvement populaire pacifique …

Il y avait peu de raisons de penser qu’In Salah, une ville située à 1 200 kilomètres au sud d’Alger et comptant moins de 40 000 habitants, deviendrait le centre d’un mouvement environnemental à l’échelle nationale. En décembre 2014, au lendemain de l’annonce par le ministre de l’Energie Youcef Yousfi du succès du premier forage pilote de schiste en Algérie, à 30 kilomètres d’In Salah, près de 5 000 habitants ont occupé la place centrale, Sahat Soumoud, et bloqué des routes. La ville, comme le reste du pays, a appris la nouvelle par les médias ; même les responsables locaux n’avaient pas été informés. La mobilisation a été spontanée, résultat de niveaux élevés d’éducation, en particulier à propos du secteur des hydrocarbures ; d’une tradition de conscience environnementale, en particulier chez les femmes ; et de forums sur des médias sociaux comme Facebook, qui ont diffusé des informations sur les risques de la fracturation hydraulique.[fn]Entretien de Crisis Group, Mohamed Belamine, parlementaire, Front national pour la justice sociale, mai 2015. Deux des figures les plus influentes du mouvement, Hacina Zegzag et Fatiha Touni, ont conduit les femmes de la ville lors de marches et de sit-in et ont parlé à la presse. Les femmes, traditionnellement chargées de l’approvisionnement en eau dans les sociétés sahariennes, sont particulièrement sensibles aux risques de pollution des eaux souterraines que présente la fracturation hydraulique. Le documentaire américain « Gasland », dans lequel une femme tenant un briquet sous son robinet déclenche une explosion de gaz, a été largement diffusé sur les réseaux sociaux.Hide Footnote Le fait que les autorités algériennes ont autorisé l’entreprise française Total à essayer des techniques d’extraction non conventionnelles, proscrites en France, a suscité un profond ressentiment à In Salah, en partie parce que la zone avait déjà servi de laboratoire pour mettre à l’essai des technologies nouvelles et dangereuses, dont des armes nucléaires françaises dans les années 1960.[fn]Total a acquis une participation de 47 pour cent dans le bassin d’Ahnet en 2009. Officiellement, Sonatrach a entrepris le projet pilote de forage de gaz de schiste, mais l’implication de Total était un secret de Polichinelle et a été confirmée lorsque l’entreprise a annoncé en janvier 2015 qu’elle n’avait pas été sur le site depuis juin 2014. « Total Algérie : Nous n’avons jamais eu de licence de gaz de schiste », Algérie-Focus.com, 3 mars 2015. La fracturation hydraulique est interdite en France depuis 2011, en raison de la pression publique alimentée par des préoccupations environnementales. Voir Tara Patel, « The French public says no to “le fracking” », Bloomberg Businessweek, 31 mars 2011.Hide Footnote

Le soir où le forage d’essai a été annoncé, un ingénieur local de Sonatrach, militant des énergies renouvelables, Abdelkader Bouhafs, a mobilisé des étudiants et des ingénieurs en géologie, en hydrogéologie et en forage, pour faire du porte-à-porte et avertir les habitants que la fracturation hydraulique polluerait la nappe phréatique.[fn]Entretien de Crisis Group, Hacina Zegzag, membre fondatrice, Comité pour un moratoire national sur le gaz de schiste, Adrar, juin 2015.Hide Footnote Ces activistes, dont la plupart travaillaient dans le secteur des hydrocarbures, ont ensuite créé le « Comité des 22 », qui a conduit et représenté les milliers d’habitants venus le lendemain à Sahat Soumoud. L’atmosphère était joyeuse et familiale, des hommes, des femmes et des enfants lisant des poèmes et chantant et des volontaires en gilet jaune guidant des centaines de personnes à travers les rues. Ce rassemblement est devenu le foyer du mouvement algérien contre le forage du schiste, s’attirant du soutien d’autres régions du pays.[fn]Voir par exemple « Rassemblement anti-gaz de schiste à Alger », https://www.youtube.com/watch?v=iVuJ-w8397s, YouTube, 17 janvier 2015.Hide Footnote

En revanche, les zaouias, confréries soufies ayant une forte influence religieuse, culturelle et politique dans la région, ont refusé de prendre position sur le gaz de schiste, consolidant l’idée selon laquelle elles seraient cooptées par l’Etat.[fn]A la fin des années 1980, le régime algérien est passé de la répression à la relance des zaouias en vue de les coopter. « L’image officielle est remarquablement simpliste et essentialiste : les zaouias sont décrites comme des “sanctuaires de paix”, prétendument “inchangés depuis des siècles”, “éloignés des affaires de ce monde” et “profondément apolitiques”. Cependant, tant leur instrumentalisation par l’Etat que les intérêts et les activités propres des zaouias sont en net contraste avec ces indications. » Isabelle Werenfels, « Promoting the “good Islam”: the regime and Sufi brotherhoods in Algeria », Eurasia Review, 12 septembre 2011.Hide Footnote Leur réserve sur cette question hautement politisée a ouvert la voie à d’autres : des militants ont encouragé l’utilisation proactive des médias conventionnels et sociaux – longtemps craints comme des instruments d’ingérence, étrangers et domestiques – pour répandre l’idée que l’activisme, y compris la désobéissance civile, peut entraver les politiques gouvernementales.[fn]Entretien de Crisis Group, Mohad Gasmi, meneur de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015. Une douzaine de figures éminentes des protestations contre le gaz de schiste et le chômage ont suivi en 2013 une formation donnée par le cofondateur et activiste du CNDDC de Laghouat, Yacine Zaid, sur l’utilisation des technologies de l’information et l’interaction avec les médias. « Notre activisme n’est pas centralisé, mais chacun de nous a bénéficié de cette formation. » Ibid.Hide Footnote Les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont grandement contribué à coordonner les actions et à obtenir du soutien dans le Sud et à l’échelle nationale : après les premières manifestations d’In Salah, des rassemblements de solidarité ont eu lieu à Tamanrasset, Timimoune, Metlili, Adrar, Touggourt, Ghardaïa et Ouargla, qui partagent des traditions communes, des relations familiales et une dépendance au même aquifère, ainsi que, plus au nord, à Tizi Ouzou, Bejaïa et enfin Alger.

2. … à la violence et à la politisation

Surpris par l’immédiateté et l’intensité de la réaction populaire, le gouvernement a dépêché le ministre de l’Energie Youcef Yousfi pour apaiser le Comité des 22, sans succès. Les participants, dont beaucoup étaient eux-mêmes experts de divers aspects de l’extraction des ressources naturelles, l’ont trouvé condescendant, surtout, disent-ils, parce qu’il a douté de leur compréhension des rudiments de la fracturation hydraulique.

Après la poursuite des occupations des lieux publics et des marches pacifiques pendant deux autres mois, le président Bouteflika a envoyé une délégation à In Salah, conduite par le chef de la police nationale Abdelghani Hamel. Cette visite s’est également soldée par un échec, lorsque ce dernier a répondu à l’appel lancé par le Comité des 22 pour arrêter le forage exploratoire (comme condition à la poursuite des discussions) par une liste des risques sécuritaires auxquels était confronté le pays. Quelques jours plus tard, le Premier ministre Sellal a assuré à la télévision publique que la fracturation hydraulique était dans une phase strictement exploratoire et qu’aucun permis d’exploitation n’avait été délivré, ce qui a décuplé les manifestations, les militants ayant revendiqué un moratoire sur toutes les fracturations.[fn]Entretien de Crisis Group, chefs de file de la protestation anti-gaz de schiste, Mohad Gasmi et Hacina Zegzag, Adrar, juin 2015. « Gaz de schiste : le DGSN Abdelghani Hamel quitte In Salah sans régler le problème », El Watan, 18 janvier 2015. « Quand Sellal fait flamber In Salah », Liberté, 23 janvier 2015.Hide Footnote

Le moratoire était au cœur des revendications lors d’une marche non autorisée de l’opposition politique à Alger le 24 février 2015, jour du 44ème anniversaire de la nationalisation des ressources naturelles du pays.[fn]Le jour anniversaire de la nationalisation des ressources en 1971, les coalitions d’opposition Instance de suivi et de coordination de l’opposition (ISCO) et Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique (CNLTD) ont défié l’interdiction de manifester et marché dans la capitale avec des slogans liant la mobilisation anti-fracturation à leurs propres revendications d’une transition démocratique.Hide Footnote Il a à nouveau occupé le premier plan le 14 mars, avec environ 8 000 manifestants lors de la deuxième millioniya à Ouargla (littéralement « marche d’un million de personnes », un terme popularisé par les soulèvements arabes de 2011).[fn]« Des milliers des personnes au sit-in d’Ouargla », www.leconews.com, 14 mars 2015. Les slogans comprenaient « Non au gaz de schiste », « samidoun, samidoun, lil ghaz essakhri raffidoun » (« inébranlables, inébranlables, nous resterons inébranlables contre le gaz de schiste »), « la shamal, la janoub, el-jazair fil quloub » (« pas de Nord, pas de Sud, l’Algérie est dans tous les cœurs »), et « el-wihda wa essiyada, li-iqqaf el-ghaz essakhri » (« unité et souveraineté, pour l’arrêt du gaz de schiste »).Hide Footnote

Le Comité des 22 a réussi à préserver le caractère pacifique des manifestations pendant deux mois. Les contestataires ont accueilli chaleureusement les centaines de policiers envoyés du Nord pour surveiller la place, leur ont fourni des cigarettes, de l’ombre et des boissons fraîches.[fn]Entretiens de Crisis Group, Mohad Gasmi, Hacina Zegzag, chefs de file de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015.Hide Footnote Mais frustrés par la réponse évasive des responsables publics et encouragés par le vaste soutien dont ils bénéficiaient, les manifestants d’In Salah ont essayé de façon plus agressive, quatre jours après le rassemblement d’opposition de février à Alger, de bloquer la route d’accès vers un deuxième site de forage exploratoire de gaz de schiste, géré par Sonatrach et Halliburton, à 10 kilomètres au nord de la ville. Cela a conduit aux premiers affrontements violents avec les forces de sécurité. Les gendarmes ont tiré des gaz lacrymogènes et des balles réelles, blessant grièvement trois manifestants, et incendié le campement temporaire de Sahat Soumoud.[fn]Entretiens de Crisis Group, témoins, Adrar, juin 2015.Hide Footnote

La mobilisation d’Alger a provoqué un autre développement fâcheux dans le Sud. Durant les deux premiers mois, le mouvement était plus ou moins resté au-dessus de la mêlée politique.[fn]« Pas de partis politiques et pas de politisation du mouvement » était un slogan populaire. Entretien de Crisis Group, Mohad Gasmi, chef de file de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, mai 2015.Hide Footnote De peur d’être cooptés par les principaux partis politiques d’opposition, et sceptiques quant à leurs intentions, puisqu’ils ne s’étaient pas mobilisés contre la loi de 2013 sur les hydrocarbures autorisant l’exploitation du gaz de schiste, les chefs de file ont qualifié leur mouvement de purement social.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015. « Loi no. 13-01… », Journal officiel de la République algérienne no. 11, 24 février 2013.Hide Footnote Il est devenu plus difficile de conserver cette ligne après la marche du 24 février dans la capitale, les activistes s’alliant plus largement à des partis d’opposition et liant leur cause aux critiques plus globales de la gouvernance nationale.[fn]« Puisque le gouvernement ne répond pas à nos revendications, c’est le droit de la population d’utiliser l’opposition pour faire valoir ses droits ». Entretien de Crisis Group, Mohad Gasmi, chef de file de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015.Hide Footnote

Les autorités ont finalement étouffé les manifestations en intimidant et en cooptant le Comité des 22.[fn]Entretien de Crisis Group, Hacina Zegzag, membre fondatrice, Comité pour un moratoire national sur le gaz de schiste, Adrar, juin 2015. Elle ajoute : « Je ne pense pas qu’ils aient quitté [la place] à cause des emplois. Je pense qu’ils sont partis parce qu’ils avaient peur. Ils ont subi des pressions et ça a été efficace ».Hide Footnote Le ministre de l’Energie Yousfi a annoncé le 23 février 2015 la création d’un observatoire indépendant, bien que financé par l’Etat, à In Salah, où de nombreux membres du Comité se sont vu offrir des postes à responsabilité. L’observatoire n’a cependant pas vu le jour. D’autres ont obtenu des emplois ou des promotions chez Naftal, une filiale de Sonatrach, à la chaîne de télévision pro-régime Ennahar ou à la wilaya de Tamanrasset.[fn]« Gaz de schiste : vers la création d’un Observatoire indépendant », El Watan, 24 février 2015. Entretiens de Crisis Group, chefs de file de la protestation anti-gaz de schiste, Adrar, juin 2015. Bouhafs n’a accepté aucun poste ni promotion et continue de s’opposer à l’exploitation du gaz de schiste notamment à travers des publications en ligne. Courriels de Crisis Group, Abdelkader Bouhafs, novembre 2016.Hide Footnote

Avec la disparition du Comité, la pression sur le gouvernement pour changer de cap sur le gaz de schiste s’est évaporée. Ce dernier n’a pas répondu officiellement à la demande de moratoire.[fn]« L’affirmation selon laquelle la fracturation hydraulique était gelée, qu’ils cesseraient les forages et la fracturation, évalueraient le potentiel et décideraient d’ici 2019 de poursuivre ou non, était fausse, dans une tentative de calmer la population. En réalité, la production est encore prévue pour 2022 ». Entretien de Crisis Group, conseiller juridique algérien pour une entreprise pétrolière multinationale, Alger, septembre 2015. Le gouvernement a fait des déclarations contradictoires sur l’avenir du forage de gaz de schiste et a remplacé Yousfi peu de temps après les protestations. Le Collectif national pour un moratoire sur les gaz de schiste, un mouvement dissident du Comité, a organisé des réunions et utilisé les médias sociaux pour continuer à faire pression en faveur d’un moratoire.Hide Footnote Les dirigeants du secteur pétrolier affirment que le travail sur le gaz de schiste n’a jamais été interrompu et le président Bouteflika s’est prononcé clairement en faveur de l’exploitation en qualifiant le gaz de schiste, au même titre que le pétrole, le gaz conventionnel et les énergies renouvelables, de « dons de Dieu ».[fn]Entretien de Crisis Group, conseiller principal d’une entreprise pétrolière étrangère, novembre 2015. « Bouteflika : “Le gaz de schiste est un don de Dieu” », www.algeriepatriotique.com, 24 février 2015.Hide Footnote

Pourtant, ce que l’activisme n’a pas accompli, le coût élevé de production et la chute des prix du pétrole l’ont fait. En janvier 2016, le quotidien El Khabar a révélé que, confrontée à la hausse des coûts et à la baisse des recettes, Sonatrach avait décidé de suspendre la production de gaz de schiste en attendant un retour des prix à 80 dollars le baril. (Le prix du pétrole brut n’a pas dépassé 60 dollars le baril depuis novembre 2014 ; il a oscillé entre 30 et 50 dollars le baril au cours des neuf premiers mois de 2016.) Le gouvernement se prépare cependant pour ce jour : le Premier ministre Sellal a proposé une coopération sur le gaz de schiste avec l’entreprise russe Gazprom lors de sa rencontre avec son homologue russe Dimitri Medvedev le 27 avril 2016.[fn]« Algérie : Sonatrach suspend l’exploitation du gaz de schiste », RFI, 21 janvier 2016. « Les Algériens ont interrompu le gaz de schiste non parce qu’ils se soucient [des effets environnementaux], mais parce que ce n’est pas rentable. Les entreprises pensent [qu’elles] finiront par aller de l’avant sur le gaz de schiste quand les prix seront intéressants ». Entretien de Crisis Group, Geoff Porter, PDG, North Africa Risk Consulting, juin 2016. « Algeria could cooperate with Russia’s Gazprom on shale gas », Sputniknews.com, 27 avril 2016.Hide Footnote

C. Ouargla : le mouvement des chômeurs

1. Les individus derrière la millioniya

Les principales manifestations du Sud ont eu lieu à Ouargla, une ville d’environ 140 000 habitants présentant une importance stratégique, située près des grands champs pétrolifères de Hassi Messaoud et des champs de gaz de Hassi Rmmel, qui abrite une base militaire couvrant la zone saharienne centrale et nord-est. Les griefs se sont mélangés de telle sorte qu’il est devenu difficile de les décomposer et tout autant d’y répondre. Il s’agit notamment de la croissance rapide de la population, du déclin de l’agriculture et de la baisse du commerce transfrontalier à la suite de la fermeture des frontières avec la Libye, la Tunisie et le Mali par souci sécuritaire. Ils ont exacerbé une crise socioéconomique qui s’étend à tout le pays, mais qui est pire dans le Sud, où les taux de chômage non officiels peuvent atteindre 30 pour cent, en particulier chez les jeunes.[fn]Entretien de Crisis Group, expert du marché du travail, Alger, mars 2014. Officiellement, le chômage est passé de 30 pour cent en 2000 à 11,2 pour cent en 2015, selon les chiffres de l’Office national de la statistique (ONS).Hide Footnote

Le climat antigouvernemental régnant dans le monde arabe en 2011 a trouvé un terrain fertile dans ce contexte. Le mouvement des jeunes du CNDDC, basé à Ouargla et constitué essentiellement d’hommes, était présent lors des premières manifestations. Ses dirigeants transcendent les lignes partisanes opposant généralement les islamistes aux militants laïques. Son meneur le plus connu, Taher Belabbes, qui milite depuis dix ans, a travaillé avec Yacine Zaid, syndicaliste et défenseur des droits humains d’une quarantaine d’années, et Khencha Belqacem, un islamiste spécialiste de l’organisation sociale à grande échelle.[fn]Entretien de Crisis Group, Yacine Zaid, 12 août 2016.Hide Footnote

Le groupe a cherché, avec un certain succès, à développer un mouvement pacifique et inclusif, bénéficiant d’un large soutien parmi les libéraux, les islamistes et les étudiants. Ils se sont unis autour d’un certain nombre d’idées communes : le chômage pousse les populations du Sud au fatalisme, au radicalisme religieux et aux actes violents ; les subventions peuvent temporairement faire taire les griefs mais pas les éliminer ; la mauvaise gestion économique de l’Etat a créé une dépendance pour les populations du Sud, et non des perspectives ; et le Sud est un « territoire déshonoré » parce qu’extrêmement négligé par rapport au Nord.[fn]Entretien de Crisis Group, activiste du CNDDC, Ouargla, mai 2015.Hide Footnote

Le 8 juin 2011, des centaines de manifestants ont affronté les forces de sécurité à Ouargla, plusieurs mois de manifestations pacifiques, d’occupations de lieux publics, de suicides et d’immolations dans cette ville et à Hassi Messaoud n’ayant suscité aucune réaction officielle. De nouveaux affrontements ont éclaté six mois plus tard à 260 kilomètres de là, à Laghouat, entre les forces de sécurité et des résidents dénonçant le chômage, la corruption dans le secteur des logements sociaux et des procédures de recrutement favorisant selon eux les habitants du Nord. Le CNDDC a conduit les habitants du Sud, pour la première fois de mémoire d’homme, à exiger d’avoir leur mot à dire sur la distribution des ressources nationales et à appeler le gouvernement à justifier ses politiques économiques.[fn]Luis Martinez, « Algérie : le calme avant la tempête? », Le Monde, 10 janvier 2012.Hide Footnote

En 2013, la capacité de mobilisation du CNDDC avait augmenté. Le 14 mars, entre 5 000 et 10 000 manifestants se sont rassemblés devant la mairie de Ouargla pour une millioniya, munis de drapeaux et de banderoles et scandant des slogans revendiquant des emplois et le développement du Sud. Belabbes a déclaré :

Avec [la millioniya], nous nous arrogions le droit de protester et de nous exprimer publiquement … partout en Algérie, à l’exception d’Alger qui reste à conquérir. C’était aussi notre réponse aux déclarations calomnieuses et insultantes du Premier ministre Abdelmalek Sellal et de Daho Ould Kablia, alors ministre de l’In­té­rieur. Les gens du Sud se souviendront toujours de cette formule malheureuse de Sellal qui a qualifié les jeunes chômeurs de chirdhima [insignifiants] ou de groupes terroristes mineurs. Les mots scandaleux d’Ould Kablia, qui a parlé de « neutraliser » les manifestations et de contrôler la situation sécuritaire dans le Sud pour protéger les installations pétrolières, résonnent encore à mes oreilles.[fn]« Je démissionne pour couper court aux subterfuges du gouvernement », Taher Belabbes, ancien porte-parole de la Coordination nationale de défense des droits des chômeurs, El Watan, 21 février 2014.Hide Footnote

La millioniya de 2013, qui a eu lieu pacifiquement en présence des forces de sécurité, a poussé l’Etat à prendre les manifestations au sérieux et à mettre en œuvre une série de mesures d’urgence.[fn]Sellal a ordonné une série de mesures d’urgence : rendre disponibles des prêts bancaires sans intérêt pour le développement dans le Sud, faire pression sur les entrepreneurs étrangers et nationaux ainsi que sur les agences nationales pour recruter localement et augmenter les salaires des fonctionnaires. Belakhdar, « “L’Eveil du Sud” », op. cit. Le gouverneur a également reçu une délégation de chômeurs et leur a offert des emplois, surtout dans la gendarmerie.Hide Footnote Les chefs de file des contestations pensaient avoir établi le mouvement comme interlocuteur des autorités locales et nationales sur la distribution des ressources dans le Sud.[fn]Les manifestants ont dit qu’après le mouvement, ils avaient plus d’estime de soi et avaient l’im­pression d’avoir commencé à jouer un rôle plus fructueux dans la société en se confrontant à ceux qui les percevaient comme étant dociles, insignifiants ou criminels. Entretien de Crisis Group, Ouargla, juin 2013. Belakhdar, « “L’Eveil du Sud” », op. cit.Hide Footnote Cependant, comme avec d’autres mouvements de protestation dans le Sud, leurs espoirs ont été vite déçus. La réforme en profondeur – l’éradication de la corruption et du népotisme dans le recrutement et la mise en place de formations efficaces pour accéder à des emplois locaux lucratifs dans le secteur du pétrole et du gaz – ne s’est jamais concrétisée. Des divisions au sein de la direction ont affaibli le mouvement et ralenti son élan.[fn]Un centre de formation créé en 2014 a montré des lacunes : sur les 40 apprentis ayant achevé le premier semestre, aucun n’a été engagé par Sonatrach et seulement douze ont pu trouver un emploi. Les 30 participants du deuxième groupe étaient toujours au chômage six mois après leur formation. « Ouargla à bout de patience », El Watan, 13 mars 2015. Entretiens de Crisis Group, Ouargla, mai 2013. Belabbes a commencé à dénoncer des responsables politiques et militaires et à demander plus de changements radicaux sur le plan national. Zaid a mis l’accent sur le CNDDC lui-même et sur les objectifs locaux.Hide Footnote Mais la surveillance constante, le harcèlement et l’intimidation des organisateurs, accusés sans aucune preuve par les médias de toxicomanie ou d’alcoolisme, d’être des agents de l’étranger et de lutter secrètement pour l’autonomie du Sud, ont peut-être joué un rôle plus important.

En 2015, Belabbes avait quitté la direction du mouvement et Zaid le pays, et Belqacem était en prison.[fn]Dès 2011, Belabbes a été convoqué pour interrogatoire et battu. En janvier 2013, il a été condamné à un mois de prison pour rassemblement non autorisé et violation de la sécurité de l’Etat. « Taher Belabbes interpellé par les RG de Batna », Quotidien d’Algérie, 17 octobre 2011 ; « les policiers ont frappé Taher Belabbes », Syndicat national autonome des personnels de l’administration publique (Snapap), www.youtube.com/watch?v=LccYnGIC7jY, YouTube, 4 mai 2011 ; communiqué du Snapap, 7 janvier 2013, www.algeria-watch.org/fr/mrv/mrvrap/snapap_arrestation_belabbes.htm. En octobre 2012, Zaid a été condamné à six mois de prison avec sursis pour avoir agressé un agent de sécurité. En 2014, il a fui le pays à la suite de menaces contre lui et sa famille. « Yacine Zaid condamné à six mois de prison avec sursis », Le Matin d’Algérie, 8 octobre 2012 ; entretien de Crisis Group, Zaid, Laghouat, 2014. Belqacem a été arrêté en janvier 2015. Le tribunal de première instance de Laghouat l’a condamné ainsi que huit autres chefs de file du mouvement des chômeurs à des peines de prison allant de douze à dix-huit mois pour « rassemblement non autorisé » après leur rassemblement en faveur de l’indépendance de la justice devant le tribunal de Ouargla. Quelques mois après sa libération, il a été condamné à six autres mois pour avoir publié sur Facebook une vidéo critiquant l’emprisonnement d’un autre activiste. « Algérie: Condamné à une peine de prison pour avoir critiqué une décision de justice », Human Rights Watch, 7 juin 2016.Hide Footnote Le CNDDC s’était tellement affaibli avant la millioniya annuelle que l’opposition politique nationale, partageant la tendance du régime à ignorer les préoccupations locales, a été en mesure de coopter l’événement, atténuant ses messages contre le chômage et la fracturation hydraulique pour mettre plutôt l’accent sur la transition démocratique.[fn]L’opposition politique nationale incluait la Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique (CNLTD), qui comprend Ahmed Benbitour, ancien Premier ministre, et Sofiane Djilali, président du parti Jil Jadid (nouvelle génération), ainsi que des représentants du parti du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) et des islamistes du Mouvement de la société pour la paix (MSP) affilié aux Frères musulmans.Hide Footnote

2. Risques sécuritaires d’une mauvaise gestion de la « question du Sud »

La répression à Ouargla, une constante depuis 2011, a poussé certains militants à employer des méthodes extrêmes. En février 2013, quelques jours après l’arrestation par la police de plus d’une douzaine de militants du CNDDC qui s’étaient donné rendez-vous à Laghouat pour brûler leur diplômes devant l’agence pour l’emploi, des affrontements ont éclaté entre les forces de sécurité et des manifestants rassemblés en solidarité avec leurs collègues détenus. Plus récemment, les manifestants ont adopté des tactiques nouvelles et inquiétantes, comme se coudre la bouche et se taillader les bras et la poitrine.[fn]« Violentes émeutes à Laghouat : les jeunes réclament du travail », Liberté, 24 février 2013. « Les nouvelles formes de protestation des chômeurs à Ouargla », TSA, 24 février 2016.Hide Footnote

Le parcours d’une précédente génération de dirigeants devrait donner à réfléchir au gouvernement avant d’ignorer les revendications locales. Le MSJ, fondé en 2004 par Abdesslam Tarmoune et Lamine Bencheneb pour exiger des perspectives économiques et une meilleure répartition de la richesse dans le Sud, est un avertissement. Après près d’une décennie de manifestations pacifiques infructueuses, il s’est scindé en une faction (CNDDC) qui est restée essentiellement pacifique et deux factions radicalisées qui ont pris les armes. La faction de Bencheneb a collaboré avec le groupe al-Mourabitoune de Mokhtar Belmokhtar pour planifier et mettre en œuvre l’attaque contre le complexe gazier d’In Amenas dans le Sud en janvier 2013 ; Tarmoune a pris le maquis et menacé de rétablir avec violence les « droits usurpés » des jeunes du Sud.[fn]Hannah Armstrong, « The In Amenas attack in the context of southern Algeria’s growing social unrest”, CTC Sentinel, vol. 7, no. 2, 24 février 2014. « Enquête sur la disparition des jeunes du Sud suspectés d’avoir rejoint les rangs du MSJ », Echourouk Online, 17 juin 2013. Le 2 février 2014, les résidents de la ville méridionale de Djanet, le long de la chaîne de montagnes Tassili n’Ajjer où Tarmoune était caché, ont organisé un sit-in pour le soutenir, demandant aux autorités d’arrêter les opérations militaires et d’ouvrir un dialogue pour sa reddition. « A Djanet, on veut que l’armée dialogue avec Abdessalam Tarmoune », El Watan, 7 février 2014.Hide Footnote

L’échec persistant à engager le dialogue avec les populations du Sud et à répondre à leurs demandes est particulièrement dangereux étant donné la prolifération des groupes jihadistes et les réseaux de contrebande qui les aident parfois. Au-delà de l’attaque d’In Amenas en janvier 2013, AQMI a revendiqué une attaque à la roquette contre l’usine de gaz de Krechba, exploitée par British Petroleum (BP) et Statoil, dans la province d’In Salah le 18 mars 2016. La déclaration de revendication d’AQMI affirmait qu’elle avait pour objectif non seulement de « faire la guerre aux intérêts des croisés », mais aussi de protéger l’environnement et de décourager l’exploration des gaz de schiste, preuve que les groupes jihadistes sont à l’écoute des doléances du Sud et cherchent à les exploiter.[fn]« Situation on Krechba plant in Algeria clarified », www.statoil.com/en/NewsAndMedia/ News/2016/Pages/Algerieoppdatering1803.aspx. « Algerian army kills militants behind Krechba gas plant attack : source, Reuters », 20 mars 2016. Clifford Krauss, « BP and Statoil pull employees from Algeria gas fields after attack », The New York Times, 21 mars 2016. Aucun des plus de 600 employés n’a été blessé.Hide Footnote

Par ailleurs, le Sahara algérien, situé au cœur d’une région de plus en plus instable et reliant la Libye et l’Afrique de l’Ouest au Mali et au Niger, est également exposé aux réseaux florissants du commerce illicite. La contrebande peut attirer de jeunes méridionaux sans emploi qui se sentent abandonnés par les autorités. Le trafic d’armes en particulier est à la hausse : l’armée a saisi plus d’armes de gros calibre entre février et avril 2016 que jamais depuis le début de la « décennie noire » en 1992.[fn]« Dans le Sud algérien, le spectre de la radicalisation des mouvements de protestation », tsa-algerie.com, 5 mars 2015. « Saisies d’armes : Du jamais vu dans l’histoire de l’Algérie », El Watan, 15 avril 2016.Hide Footnote

IV. Réponses de l’Etat

A. Faire face à l’agitation du Sud

Les autorités algériennes prennent des mesures pour améliorer l’administration du Sud et poursuivre le dialogue. En mai 2015, par exemple, elles ont annoncé un redécoupage administratif, créant dix nouveaux districts, chacun dirigé par un wali (gouverneur provincial) délégué, notamment Ghardaïa et Ouargla, ainsi que Tamanrasset, où se trouve In Salah. Les élus locaux saluent cette initiative qui pourrait renforcer l’administration, bien qu’il y ait une certaine méfiance sur le fait que cela va aussi étendre et affiner les structures de sécurité et le contrôle.[fn]Entretien de Crisis Group, Mohamed Hadou, député régional, Assemblée populaire de la Wilaya d’Adrar, Adrar, mai 2015. La réforme, qui a vu le jour comme une promesse de campagne de Bouteflika en 2014, vise à développer les services publics, à accroître l’emploi dans le secteur public et à améliorer les relations entre les citoyens et l’Etat dans le Sud, en tenant compte du vaste territoire géré par une seule wilaya et des frais engagés à cet effet. Il s’agit également de faciliter la surveillance des citoyens et du trafic transfrontalier.Hide Footnote Les efforts déployés depuis 2016 par la ministre de l’Education, Nouria Benghabrit, pour combler l’écart entre les indicateurs de l’éducation dans le Sud et dans le Nord ont également été bien accueillis, même si ce projet à long terme ne résoudra pas rapidement les défis du premier.[fn]« Education : Benghebrit au secours du Sud », El Watan, 27 mai 2016.Hide Footnote Le dialogue entre les parties prenantes locales et les hauts responsables a permis de répondre à certaines revendications des manifestants, comme la création d’emplois.[fn]A Ouargla, la millioniya a établi le mouvement des chômeurs comme interlocuteur des autorités locales, avec des négociations sur l’attribution des emplois. Voir section III.C ci-dessus.Hide Footnote Les troubles ont également eu des avantages intangibles, comme accroitre la visibilité des populations du Sud, ce qui les a aidées à faire avancer leur cause et à faire valoir que les solutions ne peuvent venir que de leur engagement, pas d’une imposition du sommet à la base.

Il est toutefois peu probable que cela suffise. Bien que positives, les réponses de l’Etat ont jusqu’à présent été en grande partie tactiques et hésitantes et n’abordent pas les questions qui nécessitent des changements de politique de grande envergure …

Il est toutefois peu probable que cela suffise. Bien que positives, les réponses de l’Etat ont jusqu’à présent été en grande partie tactiques et hésitantes et n’abordent pas les questions qui nécessitent des changements de politique de grande envergure, comme l’éradication de la corruption et du népotisme, et la concertation sur les techniques de forage controversées. Les activistes du Sud sont encore plus pessimistes quant au fait que l’Etat aille plus loin pour reconnaitre leur « dignité en tant que citoyens », c’est-à-dire construire une société nationale inclusive qui tienne pleinement compte de leur identité culturelle et leur assure largement le bien-être économique. Sans ça, les petits pas, bien qu’appréciés, sont perçus comme autant de moyens de faire taire la contestation.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes du CNDDC, Ouargla, mai 2013. « Elles [les autorités] réagissent comme elles le font toujours face à une crise socioéconomique : elles envoient un haut responsable de l’Etat, engagent des fonds, puis disparaissent. Il n’y a pas de sécurité quand il n’y a pas de développement. Le développement serait le tourisme, des marathons, attirer des gens ici. Ce n’est pas le cas ». Entretien de Crisis Group, diplomate occidental, Alger, mai 2015. « Quand il y a un problème qui peut avoir des conséquences politiques, il ne suffit pas de donner des consignes pour recruter les gens du Sud. Il faut faire davantage, un plan Marshall par exemple. … Le gouvernement ne s’en rend-il pas compte? … Obliger une entreprise américaine à embaucher dans le Sud ne fonctionne pas et ne résout pas le problème ». Entretien de Crisis Group, Moustapha Bouchachi, ancien parlementaire du FFS, Alger, mai 2015.Hide Footnote Dida Badi, un anthropologue de Tamanrasset, affirme :

Il n’y a pas de stratégie. D’abord ils ont essayé d’utiliser les élites locales, parce qu’ils pensaient que c’était un problème des jeunes. Quand cela n’a pas fonctionné, ils ont utilisé la police, la force, la répression, à Ghardaïa, à Ouargla, à In Salah. Puis ils ont vu que cela ne fonctionnait pas, parce que ces mouvements devenaient nationaux, voire internationaux. Que vont-ils faire maintenant?[fn]Entretien de Crisis Group, Alger, mai 2015.Hide Footnote

La réponse récente du gouvernement indique son orientation, ainsi que la différence par rapport à il y a trois décennies : les protestations des années 1980 dans le Nord ont été brutalement réprimées ; les tactiques plus nuancées d’aujourd’hui visent les dirigeants des protestations et favorisent la cooptation.

B. Le Sud comme indicateur

Le gouvernement, sous le quatrième mandat de Bouteflika, a pris des mesures de grande ampleur, promises pour la première fois en 1999, au nom de la promotion de l’Etat de droit, qui ont abouti au démantèlement du puissant DRS en janvier 2016 et à l’adoption en février d’une Constitution amendée. Mais si ces mesures ont radicalement circonscrit et même éliminé l’immixtion de l’agence de sécurité dans la vie politique et pourraient augurer de nouvelles garanties pour les libertés civiles et les droits des minorités, l’avenir reste incertain.[fn]La Constitution amendée consacre le tamazight comme langue officielle (article 4) et ne fait plus mention des délits de presse. Pour le texte intégral, voir le Journal officiel de la République algérienne N°14, 7 mars 2016, at www.joradp.dz/FTP/jo-francais/2016/F2016014.pdf.Hide Footnote La présidence a été renforcée et un centre de pouvoir concurrent éliminé, mais il reste à voir si cela conduira à l’institu­tionnalisation de l’Etat de droit. En fin de compte, le gouvernement doit consolider les réformes pour convaincre les citoyens qu’il travaille pour eux, compte tenu notamment de la crise économique, la plus grave qu’a connu le pays depuis des décennies, et de l’agitation sur une grande partie de ses frontières.

Le contexte historique a conféré aux préoccupations du Sud une portée politique nationale tant pour le gouvernement que pour l’opposition. Cette dernière y voit un levier potentiel pour redorer son blason et faire pression en faveur de la démocratisation, en commençant par une transition transparente.[fn]« Nous commençons à comprendre que pour être plus efficaces, nous devons coordonner nos actions et aller dans la même direction, au bon moment ». Entretien de Crisis Group, Salah Dabbouz, président, bureau national de la LADDH, et membre, Instance de suivi et de concertation de l’opposition (ISCO), Alger, mai 2015.Hide Footnote Le bloc d’opposition CNLTD a d’abord recueilli des soutiens en unissant pour la première fois partis islamistes et laïques, contre le quatrième mandat de Bouteflika en 2014. Il a néanmoins perdu de sa pertinence, car il a fini par être considéré comme ayant été détourné par des personnalités pro-régime et fragmenté en interne. La plupart des membres de la coalition ont fait partie de gouvernements par le passé, manquent d’une plateforme pour le changement et concentrent étroitement leurs critiques sur le président plutôt que sur l’ensemble du système.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate occidental, Alger, mai 2015.Hide Footnote En rejoignant la millioniya à Ouargla et en envoyant une délégation à In Salah en 2015, le CNLTD essayait de recouvrer une part de sa crédibilité perdue.

Les activistes du Sud se méfient de la cooptation mais semblent prêts à risquer la coopération avec l’opposition compte tenu de ses ressources substantielles et de la visibilité qu’elle donne à leur cause.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes, Ouargla, In Salah, Alger, mai 2015.Hide Footnote L’opposition elle-même n’a pas encore recueilli beaucoup de soutien dans le Sud ; ses apparitions isolées sont insuffisantes pour susciter une large adhésion ou pour convaincre ses populations que son engagement est sincère plutôt qu’opportuniste.

Ce qui importe peut-être encore plus, c’est que le Sud est devenu un indicateur des intentions du régime. Les protestations sont une occasion de montrer à quoi ressemblerait un mouvement en faveur d’un régime civil démocratique et d’une meilleure gouvernance. Les signaux ne sont pas encourageants. La conjugaison des mesures de sécurité, du soudoiement ou de la poursuite des chefs de file des protestations sur de fragiles accusations, inspire peu de confiance quant au fait que l’Etat aborde les questions nationales plus fondamentales.

V. Conclusion

Les turbulences dans le Sud sont très sensibles en et pour l’Algérie, non seulement en raison des réserves en ressources qui y sont présentes, mais aussi à cause des préoccupations de longue date sur la souveraineté nationale. Les récentes reconfigurations géopolitiques, comme l’autonomie croissante du Kurdistan irakien, l’indépen­dance du Soudan du Sud et la désagrégation de la Libye, ont alimenté les inquiétudes, d’aucuns diraient la paranoïa, quant à des desseins occidentaux de partition des pays arabes pour contrôler leurs réserves énergétiques.[fn]L’Algérie favorise la préservation de l’unité nationale et des frontières de l’après-indépendance et s’est attelée à éviter les discussions de partition au Mali, en Libye et en Syrie. Rapport de Crisis Group, L’Algérie et ses voisins, op. cit. ; entretiens, diplomates algériens, responsables sécuritaires, Alger, 2015.Hide Footnote Mais les autorités imaginent des penchants séparatistes là où il n’y en a pas chez les manifestants du Sud, dont les problèmes sont l’injustice et la mauvaise gestion : que l’Etat dissimule le forage de gaz de schiste, exacerbe les tensions intercommunautaires et ne répond pas efficacement aux doléances légitimes du Sud comme le chômage. L’approche gouvernementale axée sur la sécurité traite les manifestants comme un risque pour l’ordre public plutôt que comme un acteur avec lequel il faut dialoguer.

Après que les forces armées ont fait baisser la violence à Ghardaïa sans s’occuper des facteurs sous-jacents, le calme reste fragile. Indemniser les commerçants pour les saccages et les pillages est un premier pas mais n’empêchera pas des affrontements futurs. Conformément aux demandes locales, les autorités devraient nommer un comité chargé d’enquêter sur les récentes flambées de violence et tenir pour responsable les individus impliqués au sein des communautés arabe et mozabite et des forces de sécurité.

Les revendications du Sud pour l’emploi et la protection de l’environnement, incarnées par le mouvement des chômeurs à Ouargla et les manifestants anti-gaz de schiste à In Salah et au-delà, soulèvent des défis d’intégration et de représentation que les autorités doivent relever. L’amélioration de la communication avec les chefs de file des protestations et leur base pourrait être un premier pas. L’Etat devrait entamer ces efforts de dialogue en clarifiant sa position là où une ambiguïté existe. Si la situation économique implique que le gaz de schiste est sa seule option, il devrait le dire. La Tunisie a annoncé en juin 2016 la publication « complète et immédiate » de tous ses contrats pétroliers en réponse à la campagne « Où est le pétrole? » et aux affrontements avec les forces de sécurité.[fn]« La Tunisie entame la publication des contrats pétroliers en “open data” », Jeune Afrique, 17 juin 2016.Hide Footnote De même, si l’Algérie a de bons arguments pour montrer que le gaz de schiste peut être extrait sans nuire à l’environnement, elle doit le faire dans la transparence. Il en va de même de la discussion sur la création d’emplois.

Ces efforts devraient être menés, le cas échéant, avec Sonatrach et ses partenaires opérant dans cette zone car il s’agit d’employeurs importants qui sont en outre directement touchés par les troubles locaux. Les entreprises pétrolières et gazières étrangères se plaignent du fait que l’Etat rend la responsabilité sociale des entreprises difficile, voire impossible. Cela pose problème car l’investissement durable repose sur l’engagement social et nécessite non seulement des permis d’exploitation officiels, mais aussi un « permis social » des acteurs locaux.[fn]Entretien de Crisis Group, analyste principal d’une entreprise pétrolière étrangère, Alger, juin 2015. Le secret et la bureaucratie imposés par l’Etat garantissent un large gouffre entre les entreprises et les résidents. « En matière de responsabilité sociale des entreprises, on parle d’exploitants de permis sociaux … Vous voulez que les intervenants locaux voient votre présence et vos activités comme quelque chose de positif dont ils peuvent bénéficier. En ce qui concerne le gaz de schiste, vous avez des protestations contre la fracturation, mais pas contre les projets conventionnels, ce qui signifie qu’il sera plus difficile de recevoir ce type de permis social pour opérer. Mais les [projets] non conventionnels sont évidemment considérés comme l’avenir ». Ibid.Hide Footnote

Le défi, tant pour le gouvernement que pour l’opposition, est de traiter le Sud et ses doléances avec pondération plutôt que de les considérer comme un instrument étranger de déstabilisation ou un raz-de-marée populaire à coopter. C’est aussi, plus largement, l’occasion de repenser la gouvernance et de profiter du moment, alors que le pays aborde une transition ou du moins un renouvellement de la classe politique. Ce qui ajoute un caractère d’urgence à la situation, c’est le risque que le mécontentement du Sud ne devienne l’instrument d’une opposition cherchant à présenter le système actuel comme illégitime et inefficace, ou pire encore, à exacerber le sentiment antigouvernemental et l’impression de négligence et d’exclusion qu’exploitent les groupes radicaux.

Alger/Bruxelles, 21 novembre 2016

Annexe A : Carte de l’Algérie

Carte de l’Algérie Courtesy of the University of Texas at Austin

Annexe B : Carte des champs de pétrole et de gaz en Algérie

Annexe C : Glossaire teminologique

Ansar Dine : Groupe jihadiste dirigé par des Touaregs au Nord du Mali et ayant des liens avec AQMI

AQMI : al-Qaeda au Maghreb islamique

CNDDC : Comité national pour la défense des droits des chômeurs

CNLTD : Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique, coalition d’opposition

CRS : Compagnies républicaines de sécurité, police anti-émeutes

DRS : Département du renseignement et de la sécurité, agence militaire de renseignement autrefois puissante, dissoute en janvier 2016

FFS : Front des forces socialistes, parti d’opposition historique avec une importante base en Kabylie

FLN : Front national de libération, parti historique au pouvoir après l’indépendance

GSPC : Groupe salafiste pour la prédication et le combat, précurseur d’AQMI

ISCO : Instance de suivi et de coordination de l’opposition, coalition de l’opposition

Al-Mourabitoune : Groupe jihadiste dirigé par Mokhtar Belmokhtar, affilié à AQIM

MSJ : Mouvement des enfants du Sud pour la justice, groupe activiste du Sud

MSP : Mouvement de la société pour la paix, principale formation de la coalition islamiste de l’Alliance verte, le plus grand groupe d’opposition au Parlement

Mujao : Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique occidentale, une branche d’AQMI active en Afrique de l’Ouest

Nahda : Mouvement de renaissance islamique, membre de la coalition islamiste de l’Alliance verte

RND : Rassemblement national démocratique, partenaire du FLN dans la coalition gouvernementale

Sonatrach : Compagnie pétrolière nationale

Algerians shout slogans during a demonstration demanding the departure of all officials affiliated with the regime of President Abdelaziz Bouteflika, who stepped down last week after two decades in power in Algiers, Algeria on 12 April 2019. Farouk Batiche / Anadolu Agency

L’Algérie de l’après-Bouteflika: Protestations grandissantes, signes de répression

A groundswell of popular unrest has ended Bouteflika’s twenty-year rule and brought Algeria to a fork in the road. The regime should embark on substantive reforms and enter dialogue with protest leaders in order to prevent the cycle of mass protests and repressive counter-measures spiralling out of control.

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Que se passe-t-il ? Le 2 avril, Abdelaziz Bouteflika, le président algérien, vieillissant et malade, a démissionné sous la pression de l’armée. Cette démission est le résultat de cinq semaines de protestations de rue contre son cinquième mandat dans le cadre des élections présidentielles, initialement prévues à la mi-avril.

En quoi est-ce significatif ? La fin des vingt ans de règne de Bouteflika ouvre une période d’incertitude. Jusqu’à présent, le régime est resté en place et a intensifié ses mesures répressives pour convaincre les manifestants de rentrer chez eux et d’accepter une transition dont il fixerait les termes. Mais les protestataires se méfient des promesses du gouvernement intérimaire et réclament des changements plus fondamentaux.

Comment agir ? Le régime et les manifestants devraient s’attacher à la non-violence et lancer un dialogue visant à établir une feuille de route pour une transition que les protestataires, les dirigeants du système et les représentants des différents secteurs de la société accepteraient dans ses grandes lignes, pour éviter que la répression policière n’entraine chaos et violence.

Synthèse

Il a fallu cinq semaines de manifestations de rue pour mettre fin au règne d’Abdelaziz Bouteflika, contrecarrant ainsi son dessein de briguer un cinquième mandat de chef de l’Etat. Mais aujourd’hui, trois semaines plus tard, une impasse se profile alors que les manifestants et les forces de sécurité sont en désaccord sur le rythme et le contenu de la transition politique. Des figures clés du régime rejetées par la rue restent au pouvoir, ce qui encourage les manifestants à prôner une rupture nette avec le passé : le départ de toutes les figures de l’ère Bouteflika et l’élaboration d’une nouvelle constitution. En réponse, les autorités ont interdit toutes les manifestations, à l’exception de celles qui ont lieu le vendredi, et expriment de nouveau leur assurance. Pourtant, les protestations ne cessent de s’amplifier. Les dirigeants algériens devraient donc donner des signaux clairs que des changements réels sont en cours : renvoi de gouverneurs, dissolution du parlement et report des élections présidentielles. Ils devraient surtout engager immédiatement un dialogue avec des dirigeants de la société civile acceptés par les manifestants. L’objectif serait de parvenir à un accord sur les grandes lignes d’une transition politique qui permettrait de rétablir la confiance et de prévenir l’entrée dans un cycle de violence incontrôlée. Le changement en Algérie doit venir de l’intérieur, et non de l’extérieur : toute ingérence étrangère risque aujourd’hui de saper la légitimité de la transition en cours.

Un tournant répressif

Le 2 avril, Ahmed Gaid Salah, chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense, a obtenu la démission de Bouteflika en raison de son incapacité à remplir ses fonctions de président, conformément à l’article 102 de la Constitution. Les manifestants ont crié victoire, mais ils ont vite réalisés que ce changement était cosmétique.[fn]Entretiens de Crisis Group, manifestants, membres d’organisations de la société civile, Alger, 5 avril 2019.Hide Footnote Bouteflika avait disparu mais le régime (le pouvoir) était toujours là : en la personne d’Abdelkader Bensalah, chef de l’Assemblée nationale (chambre haute du Parlement), aujourd’hui président par intérim ; de Nourredine Bedoui, nouveau Premier ministre désigné à la mi-mars à l’issue de la chute du précédent gouvernement, au sein duquel il exerçait la fonction de ministre de l’Intérieur ; de Tayeb Belaiz, président du Conseil constitutionnel (qui a démissionné le 16 avril), ancien ministre de l’Intérieur ; et de Gaid Salah lui-même, architecte de cette transition, assis sans ambages au sommet du pouvoir.

Aux yeux des manifestants, le remplacement de Bouteflika par Bensalah, lequel a rapidement annoncé une élection présidentielle pour le 4 juillet, était une insulte de plus. Si cette décision était conforme à la Constitution, laquelle prévoit des élections dans les 90 jours suivant le départ du président en exercice, les manifestants, qui tiennent les rues depuis le 22 février, y ont vu une manœuvre du régime pour dissoudre leur mouvement (hirak) et ignorer leur demande de refonte du système.[fn]Entretiens de Crisis Group, manifestants, membres d’organisations de la société civile, Alger 12 avril 2019.Hide Footnote

Entretiens de Crisis Group manifestants, membres d’organisations de la société civile, Alger 12 avril 2019.
 

Hide Footnote Le départ forcé de Bouteflika, loin de mettre fin à ces protestations, a encouragé les Algériens à réaffirmer leur objectif de rupture avec le système.

En réponse, les autorités ont interdit toutes les manifestations, à l’exception de celles du vendredi.[fn]Les autorités n’ont publié aucun communiqué officiel, mais des membres des forces de sécurité affirment avoir reçu des instructions dans ce sens. Entretiens de Crisis Group, membres des forces de l’ordre, Alger, 10 avril 2019.Hide Footnote Durant la semaine du 8 au 11 avril, la police a fait tout son possible pour réprimer les protestations dans la capitale, en particulier celles des étudiants. Elles ont agi plus fermement qu’au cours des semaines précédentes, en utilisant canons à eau, grenades lacrymogènes, balles en caoutchouc, et, pour la première fois, bombes assourdissantes, ainsi qu’en arrêtant des dirigeants de marches protestataires.[fn]Observations de Crisis Group, Alger, 10-12 avril 2019.Hide Footnote Malgré tout, les manifestants ont réussi à reprendre la Grande Place de la Poste, le lieu de rassemblement emblématique du mouvement dans la capitale, qu’ils avaient brièvement perdu face à la police.

En prévision de la huitième marche hebdomadaire, le vendredi 12 avril, la police a envoyé des renforts à Alger, tandis que des unités de la gendarmerie nationale se sont déployées à la périphérie de la capitale, notamment à ses points d’accès, pour empêcher les manifestants des villes environnantes, telles que Béjaïa, Bouira, Tizi Ouzou, Blida et Tipaza, de rejoindre leurs compatriotes.[fn]Ibid.Hide Footnote Le jour même, d’énormes manifestations se sont déroulées dans 26 des 48 provinces algériennes, y compris à Alger, où des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue.[fn]Observations de Crisis Group, Alger, 10-12 avril 2019. « Direct : 8e vendredi de manifestations populaires. Le peuple maintient la pression », Interlignes.com, 12 avril 2019.Hide Footnote Malgré des contre-mesures répressives, les protestataires n’ont montré aucun signe de faiblesse. Au contraire, une semaine plus tard, le vendredi 19 avril, de nouvelles marches aussi imposantes ont eu lieu.

Le manque de leadership identifiable parmi les protestataires facilite les mobilisations de masse mais ne permet pas de formuler clairement un ensemble de re-vendications qui seraient acceptées dans leur globalité.

Le 12 avril était le premier jour depuis le début du mouvement le 22 février que les manifestants exprimaient ouvertement leur hostilité envers l’armée en lançant des slogans tels que « Gaid Salah, dégage ! », et « Nous avons dit tous ! C’est tous !» – référence au clan Bouteflika et à son entourage.[fn]Observations de Crisis Group, Alger, 12 avril 2019.Hide Footnote Selon les protestataires, le fait que Gaid Salah impose le rythme et le contenu de la transition équivaut à trahir leur cause.[fn]Entretiens de Crisis Group, manifestants, membres d’organisation de la société civile, Alger, 10-12 avril 2019.Hide Footnote Et le chef militaire a nourri activement cette perception. Dans un communiqué du 10 avril, par exemple, il déclarait que des « parties étrangères » avaient infiltré le mouvement de contestation – un constat que les manifestants considéraient comme visant à discréditer leur mouvement. Salah avait également qualifié d’« irréaliste » l’exigence des manifestants d’une rupture totale avec le système et insisté pour que la légalité constitutionnelle soit strictement respectée.[fn]« Transition : Gaid Salah accuse ‘‘des parties étrangères’’ de chercher à imposer leur solution », Tout sur l’Algérie, 10 avril 2019.Hide Footnote Jusque-là, nombreux étaient ceux qui considéraient Salah comme un partisan de leur cause, notamment après son discours du 26 mars, dans lequel il avait déclaré que Bouteflika devait démissionner.[fn]Entretiens de Crisis Group, manifestants, Alger, mars-avril 2019. « Gaid Salah annonce l’application de l’article 102 de la Constitution », HuffPost Algérie, 26 mars 2019. Hide Footnote

Crisis Group interviews, demonstrators, Algiers, March-April 2019. “Gaid Salah annonce l’application de l’article 102 de la Constitution”, HuffPost Algérie, 26 March 2019.Hide Footnote

Le point de non-retour ?

Jusqu’à présent lors des manifestations, aucune organisation ou leadership ne se démarque. Aucune personnalité politique ne s’est fait remarquer ou n’a pris la parole en public ; les seules voix qui se sont fait entendre sont celles des citoyens ordinaires. Des syndicats indépendants, des associations de défense des droits de l’homme et des groupes de jeunes – tous capables de mobiliser de leur côté – ont efficacement remplacé les partis politiques d’opposition, dont certains ont parfois fait partie du gouvernement et que les manifestants associent au pouvoir, en tant que voix politique de la dissidence algérienne. Les protestataires exigent une transmission du flambeau à une nouvelle génération, de nouveaux visages qui n’ont jamais fait partie du système ou qui n’en ont jamais été proches.[fn]Entretiens de Crisis Group, manifestants, Alger, mars-avril 2019.Hide Footnote

Le manque de leadership identifiable parmi les protestataires facilite les mobilisations de masse mais ne permet pas de formuler clairement un ensemble de revendications qui seraient acceptées dans leur globalité. Les partis politiques tentent de profiter de cette faiblesse pour opérer un retour en force. Ils se sont notamment emparés de la question des élections présidentielles du 4 juillet. Le 16 avril, plusieurs partis d’opposition, des partis de centre gauche aux islamistes – le Rassemblement pour la culture et la démocratie, le Mouvement de la société pour la paix et le Parti pour la justice et le développement – ont publié une déclaration commune appelant à un boycott des élections tant que les autorités ne conduiront pas des réformes concrètes, créant notamment une commission électorale indépendante garantissant un dépouillage électoral transparent et équitable.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants politiques, Alger, mars-avril 2019. « Les partis de l’opposition ne participeront pas à la présidentielle du 4 juillet », Algérie Presse Service, 16 avril 2019.Hide Footnote Le 18 avril, certaines personnalités politiques ont rencontré le président par intérim, Bensalah, lequel les a invités à participer à un dialogue national, dont l’objectif serait de créer une instance indépendante chargée de préparer ces élections.[fn]Entretiens de Crisis Group, Alger, et entretiens téléphoniques dans d’autres localités du pays, 19 avril 2019. Le 18 avril, Bensalah a rencontré trois personnalités politiques : Abdelaziz Ziari, ancien président de l’Assemblée nationale populaire ; Abdelaziz Belaid, président du front El Moustakbal (l’avenir) et Miloud Brahimi, un avocat. Par la suite, il a appelé à une rencontre avec des partis politiques, laquelle devait se tenir le 22 avril. Mais ces partis ont décliné l’invitation. « Elections : rencontre sur les mécanismes de création d’une instance indépendante », Algérie Presse Service, 23 avril 2019.Hide Footnote Les manifestants, soutenus par les organisations de la société civile, craignent cependant que ce dialogue ne soit une ruse – que le gouvernement ne le conduise exclusivement avec les partis et associations, qu’il a domestiqué depuis longtemps.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants politiques et de la société civile, Alger, avril 2019.Hide Footnote

Crisis Group interviews, political and civil society activists, Algiers, April 2019.Hide Footnote

Le mouvement de protestation n’a fait que s’amplifier, d’autres forces s’étant jointes à la mêlée.

Les marches des 12 et 19 avril étaient l’occasion pour les Algériens d’exprimer leur opposition à toute forme d’initiative émanant de Bensalah ainsi que d’autres figures du régime. Bien que celui-ci ait recouru à des méthodes plus répressives et ait durci sa rhétorique (en dénonçant des ingérences étrangères au sein des manifestants et en enjoignant ces derniers à éviter d’entraver les initiatives de sortie de crise),[fn]« Gaid Salah : les tentatives ciblant la stabilité de l’Algérie ont échoué et vont encore échouer », Algérie Presse Service, 18 April 2019.Hide Footnote ce durcissement de position semble pour l’heure produire le contraire de l’effet escompté : il n’a fait que pousser les protestataires à continuer leur combat.[fn]Entretiens de Crisis Group, manifestants, personnalités politiques indépendantes, militants de la société civile, Alger, mars-avril 2019.Hide Footnote Un certain nombre d’organisations de la société civile et de personnalités politiques, dont de nombreux anciens militants de gauche qui avaient démissionné de leur formation respective à l’issue de leur cooptation par le régime au cours de la décennie précédente, ont exprimé leur indignation face à la brutalité des méthodes policières.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants de la société civile et activistes politiques, Alger, 12-13 avril 2019.Hide Footnote

Le mouvement de protestation n’a fait que s’amplifier, d’autres forces s’étant jointes à la mêlée : des généraux de l’armée envoyés à la retraite anticipée ces dernières années ; des officiers de sécurité frustrés par le démantèlement du Département du renseignement et de la sécurité en 2015 ; des hommes d’affaires empêchés de maximiser leurs profits par les membres du clan Bouteflika.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens hauts fonctionnaires, militaires à la retraite, journalistes d’investigation, militants de la société civile, hommes d’affaires algériens, Paris, Alger, mars-avril 2019.Hide Footnote Beaucoup ont décidé de peser de tout leur poids sur le mouvement de protestation, ouvertement ou en coulisse, et l’encouragent maintenant à s’étendre dans d’autres secteurs, y compris le système judiciaire et le mouvement syndical, pour exercer une plus grande pression sur le régime dans une optique de changement politique plus radical.[fn]Entretiens de Crisis Group, anciens hauts fonctionnaires, militaires à la retraite, journalistes d’investigation, militants de la société civile, Paris, Alger, mars-avril 2019.Hide Footnote

Des manifestations ont également lieu dans la région de Kabylie (berbérophone) du pays, mais les revendications qui y sont formulées ne sont pas différentes de celles des autres villes.[fn]Le 12 avril, des grèves ont éclaté tout autour du pays, notamment à Bejaïa (Kabylie) où les employés de la municipalité avaient déjà cessé le travail les semaines précédentes, y compris au port de Bejaïa.Hide Footnote C’est la première fois depuis l’indépendance en 1962 que le pays connait une telle unité dans la demande de changement de régime. Les manifestants entonnent en cœur : « pas de Berbères, pas d’Arabes, pas d’ethnie ou de religion ! Nous sommes tous algériens ! » [fn]Entretiens de Crisis Group, Alger, 12 avril, 2019.Hide Footnote Les médias sociaux sont saturés d’appels à la grève générale visant à paralyser les centres économiques névralgiques du pays, ce qui porterait atteinte aux intérêts vitaux des dirigeants du gouvernement, des hauts gradés de l’armée et des hommes d’affaires étroitement liés au régime.

Le mouvement s’est développé de manière plutôt désordonnée, chaque localité ayant ses propres méthodes de lutte et revendications. Le 12 avril, douze syndicats autonomes se sont joints aux manifestations. Le lendemain, des groupes d’universitaires, des journalistes et d’autres activistes ont appelé la population à former des comités de citoyens pour entamer une transition démocratique.[fn]« Des universitaires appellent les Algériens à former des comités citoyens », HuffPost Algérie, 13 avril 2019.Hide Footnote Une association de magistrats a annoncé qu’elle boycotterait l’encadrement de la prochaine élection présidentielle. [fn]« Le Club des magistrats refuse de superviser les élections présidentielles du 4 juillet », Tout sur l’Algérie, 13 April 2019.Hide Footnote De même, le 16 avril, 130 maires de la région nord (sur 1 500 dans l’ensemble du pays), appartenant principalement au parti historique d’opposition Front des forces socialistes, majoritairement kabyle, ont annoncé leur refus de participer à l’organisation du scrutin présidentiel du 4 juillet dans leurs communes.[fn]Ibid.Hide Footnote Le 17 avril, des avocats ont organisé des défilés dans différentes villes, appelant à « l’indépendance de la justice » et au « respect de la souveraineté du peuple ».[fn]« Les robes noires manifestent à travers le pays pour l’indépendance de la justice », Algérie Presse Service, 17 avril 2019.Hide Footnote Le 14 avril, les travailleurs du secteur pétrolier et gazier se sont mis en grève pour soutenir le mouvement, notamment à Hassi Messaoud (cœur de l’industrie fossile du pays) et à Hassi Rmel dans la région de Laghouat.[fn]« Direct : 8e vendredi de manifestations populaires. Le peuple maintient la pression », op. cit.Hide Footnote

L’ensemble de ces développements incite les Algériens ordinaires à affirmer que le mouvement de protestation a atteint le point de non-retour. Le rythme des événements suggère qu’ils n’arrêteront pas de protester, même si la répression s’intensifie, tant que les autorités n’auront pas adressé des signaux clairs indiquant qu’elles sont prêtes à rompre avec le passé – même si les conséquences de cette rupture demeurent insaisissables.[fn]Entretiens de Crisis Group, manifestants militants de la société civile, Alger, 12-13 avril 2019.Hide Footnote

Crisis Group interviews, demonstrators, civil society activists, Algiers, 12-13 April 2019.Hide Footnote

Comment agir ?

En l’absence de signaux clairs indiquant que le régime est en train de démanteler son propre appareil, le dangereux cycle de protestations de masse entrainant des réponses répressives suscitant à leur tour des mobilisations plus importantes va probablement se poursuivre. Les revendications des manifestants demeurent mal définies, mais semblent – du moins, pourraient – viser le départ complet de tous les caciques du régime. Dans une déclaration publiée le 18 mars, un groupe de 22 organisations de la société civile a décrit les principales étapes d’une transition, incluant le départ du président par intérim, la création d’une haute commission pour la transition, composée de personnes « ayant une autorité morale » et largement acceptée par la population, la mise en place d’un gouvernement de transition, lequel organiserait un dialogue réunissant l’ensemble des secteurs de la société ainsi que des représentants du mouvement protestataire, l’élection d’une assemblée constituante, la rédaction d’une nouvelle constitution ramenant le pays vers la légalité constitutionnelle.[fn]« La société algérienne propose sa feuille de route pour l’instauration de la nouvelle république », Ligue algérienne des droits de l’homme, 18 mars 2019.Hide Footnote

Si les organisations qui portent ces revendications ne sont pas entachées de soupçons de proximité avec le régime, elles semblent représenter principalement la classe moyenne urbaine éduquée. Les revendications des autres secteurs de la société varient selon la localité et le groupe qui les formulent. Certains groupes ont mentionné la nécessité de signaux du pouvoir annonçant clairement son intention de se réformer. Parmi ces signes : le limogeage de gouverneurs, le report des élections présidentielles, la dissolution du parlement et l’établissement d’un gouvernement d’union nationale.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants de la société civile et activistes politiques, Alger, Paris, mars-avril 2019.Hide Footnote Des syndicats de travailleurs et organisations de la société civile seraient en train de rédiger des propositions quant à la composition d’un futur gouvernement de ce type.[fn]Entretiens de Crisis Group, militants des droits humains, dirigeants du Rassemblement action jeunesse (organisation de la société civile), Alger, 12 avril 2019.Hide Footnote Mais excepté le désir palpable de rupture avec le passé, aucun sens de la coordination étroite ou consensus large n’émerge.

Si ce stratagème échoue le régime pourrait choisir d’intensifier ses mesures répressives.

Le régime a profité de l’absence de direction unifiée du mouvement pour tenter de le coopter et de le diviser – sous couvert d’une campagne anti-corruption réglant des comptes internes. En avril, les forces de sécurité ont arrêté Ali Haddad, l’ancien président du Forum des chefs d’entreprise algérien, et les quatre frères milliardaires, Kouninef, dans le cadre d’une vraisemblable croisade anti-corruption. Les cinq hommes d’affaires étaient des piliers du régime, sans être pour autant des proches de Gaid Salah.[fn]Voir « Algérie : le simulacre de justice de Gaïd Salah », Mondafrique, 24 avril 2019.Hide Footnote Les accusations de corruption qui pèsent contre eux sont identiques à celles portées par le passé contre des personnalités au sein de l’armée, dans ce que beaucoup considéraient à l’époque comme un règlement de compte et qui, comme le note un ancien haut fonctionnaire, « n’a en rien changé le système ».[fn]Crisis Group phone interview, former senior executive, Tunis, 23 avril 2019.Hide Footnote

Plus tard au cours de ce mois, les forces de l’ordre ont arrêté Issad Rebrab, un milliardaire considéré comme la personne la plus riche d’Algérie – exemple frappant d’un Etat qui poursuit des hommes d’affaires qui ont longtemps soutenu les opposants de Bouteflika.[fn]Agence France Presse, 23 April 2019. Pour une mise en contexte voir le rapport de Crisis Group Moyen-Orient et Afrique du Nord N°192, Surmonter la paralysie économique de l’Algérie, 19 novembre 2018.Hide Footnote Au lieu de rassurer les manifestants sur la disposition des autorités à combattre le fléau de la corruption, que ce soit dans le camp des partisans de Bouteflika ou dans celui de ses opposants, beaucoup pensent que cette campagne anti-corruption est un prétexte pour que le régime reprenne pied, se lance dans une purge interne ou quelque chose de similaire, sans pour autant faire quoi que ce soit de concret afin d’éradiquer la corruption en son sein même.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, militants de la société civile, Tunis, 23 avril 2019.Hide Footnote

Si ce stratagème échoue, à savoir si les citoyens continuent de s’assembler dans les rues pour réclamer une refonte complète du système, le régime pourrait choisir d’intensifier ses mesures répressives afin de décourager les Algériens, autres que les militants purs et durs, de participer aux manifestations, puis de sévir contre les récalcitrants. Mais dans le contexte actuel, de telles réponses dissuasives ne risquent pas de mettre un terme aux mobilisations de masse.

Face au risque d’un affrontement sanglant et déstabilisant, la meilleure voie à suivre devrait comporter les trois éléments suivants : un engagement mutuel en faveur de la non-violence ; un dialogue régime-citoyen qui englobe les principaux secteurs de la société ; et, à travers cette discussion, l’avancement vers la satisfaction des principales demandes des protestataires, tels que décrites plus haut, tout en garantissant au régime qu’il ne sera pas la cible de représailles l’acculant à une impasse.

Conclusion

L’Algérie de l’après-Bouteflika se trouve à une étape charnière. Elle pourrait s’engager sur la voie de réformes substantielles et de mesures originelles capables de changer le système. Sans quoi, le régime pourrait renouer avec ses tendances autocratiques et répressives. Ce dernier scénario finirait par entraîner l’effondrement du régime, mais le coût humain n’en serait que trop élevé.

L’option la plus sûre et la plus raisonnable serait l’établissement d’un dialogue ouvert entre le régime et des représentants du mouvement sur les conditions d’une transition globalement acceptable. Celle-ci prendrait en considération les préoccupations les plus immédiates des manifestants tout en garantissant au régime que des représailles ne le viseraient pas. Elaborer et mettre en œuvre une telle transition tient de l’impossible, mais maintenant que l’Algérie s’est lancée dans l’après-Bouteflika, il ne semble pas y avoir de meilleure alternative.

Alger/Bruxelles, 26 avril 2019