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Pourquoi la recherche sur le genre et les conflits compte
Pourquoi la recherche sur le genre et les conflits compte
Crisis Group's Senior Analyst on Gender Azadeh Moaveni converses with a internally displaced woman in Maiduguri, epicentre of Boko Haram insurgency in Nigeria, in December 2018. CRISISGROUP/Jorge Gutiérrez Lucena

Pourquoi la recherche sur le genre et les conflits compte

Crisis Group estime qu’il est important de se pencher sur l’interaction entre genre et conflit. Mais ce faisant, il faut éviter des écueils conceptuels. Parmi ceux-ci : les femmes ne sont pas seulement des victimes. Elles ont également le pouvoir de choisir et d’agir.

En octobre dernier, l’Ethiopie a nommé sa première présidente, seule dirigeante d’un Etat africain aujourd’hui. Dans de nombreux parlements nationaux, du Mexique au Rwanda, les femmes sont désormais aussi nombreuses, voire plus nombreuses que les hommes. L’un des processus de justice transitionnelle récents les plus significatifs, en Tunisie, est supervisé par une femme. Voilà pour les bonnes nouvelles. Mais à côté de leurs progrès évidents dans les hautes sphères du pouvoir, les femmes continuent d’être les premières victimes des conflits et la cible principale des violences sexuelles. Elles rejoignent aussi plus ouvertement les mouvements insurgés, contribuant à alimenter des conflits violents qui sont traditionnellement considérés comme l’apanage des combattants masculins. Et, sur la scène internationale, des patriarches populistes arrivent au pouvoir dans plusieurs pays, avec des discours empreints d’hostilité quant à l’idée même des droits des femmes et de l’égalité hommes-femmes.

Bref, en cette période de grands bouleversements de l’ordre mondial, la question du genre est au premier plan de nombreuses contestations politiques, qu’il s’agisse des luttes de pouvoir sur la scène politique américaine ou d’Etats fragilisés par un conflit récent en Afrique et au Moyen-Orient. Pour célébrer la Journée internationale des femmes, Crisis Group a publié cette semaine une courte série de textes visant à définir une vision plus nuancée et à mieux comprendre les interactions entre les dynamiques de genre, les conflits et la violence politique, ainsi que certains des défis complexes auxquels nous sommes confrontés lorsque nous travaillons sur ce sujet. Bien des choses ont changé depuis que le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté sa résolution 1325 sur les femmes, la paix et la sécurité, il y près de vingt ans.

Les identités de genre façonnent les conflits

La prise de conscience progresse à travers le monde quant à la façon dont les identités de genre – ce que signifie être une femme ou un homme « idéal » dans une société donnée, et les responsabilités et aspirations que cela implique – façonnent et parfois même déterminent l’émergence et le déroulement des conflits liés à l’accès aux terres, au pouvoir et aux ressources. Dans un contexte où les citoyens sont déçus par leurs gouvernements, en raison par exemple d’une répression féroce ou de la corruption, des groupes militants savent exploiter le vide laissé par l’incapacité de l’Etat à aider les jeunes à se marier. Ils se positionnent ainsi comme de meilleurs alliés pour remplir une importante attente sociétale et accéder à un marqueur social clé, à savoir la capacité d’être un époux ou une épouse. Les Etats eux-mêmes utilisent parfois la question sensible de l’honneur et des violences sexuelles comme moyens de punir et de réprimer les opposants politiques, hommes et femmes. Et de la Somalie à l’Afghanistan, les mouvements insurgés remettent souvent en cause la légitimité des gouvernements centraux en présentant les sujets de l’égalité hommes-femmes ou du statut des femmes comme imposées par l’Occident.

A Crisis Group, nous nous penchons de plus en plus sur l’interaction entre la question du genre et les dynamiques de conflits. Mais nous croyons aussi qu’il importe d’adopter une approche prudente et nuancée, en considérant précisément ce qu’implique une perspective de genre et, surtout, certains des écueils conceptuels auxquels elle devrait prendre garde. Nous cherchons à analyser comment les hommes et les femmes vivent les effets de la corruption, de l’effondrement de l’Etat, de la violence des bandes criminelles et des déplacements. Nous soulignons le rôle, parfois discret et occulté, que jouent les femmes pour promouvoir le dialogue entre belligérants, et nous essayons de pousser pour leur participation lorsque des négociations de paix sérieuses sont lancées.

Nous nous intéressons au rôle des femmes non seulement comme victimes, mais aussi en tant qu’actrices des conflits, dotées du pouvoir de choisir et d’agir. En effet, les femmes et le militantisme, et les dilemmes auxquels nous sommes confrontés lorsque nous cherchons à mieux comprendre l’influence des femmes dans les groupes insurgés, constituent l’un des principaux fils conducteurs de nos recherches et de notre analyse. C’est d’autant plus important au moment où l’Etat islamique est en train de perdre son dernier bastion dans le Nord de la Syrie et où de nombreux gouvernements font face au retour de leurs citoyennes ayant fait partie du groupe. Ils doivent en effet décider de poursuivre en justice ou de réhabiliter des femmes dont le degré de culpabilité et d’implication dans l’évolution du groupe et les atrocités qu’il a commises est mal connu.

Reconnaitre l’influence et la place centrale des femmes au sein des groupes militants exige une évaluation nuancée de leurs différents niveaux de responsabilité.

Comme notre travail de terrain entrepris ces dernières années le démontre, nombre d’autres sociétés et d’Etats font face à des défis similaires avec leurs propres groupes insurrectionnels et les guerres auxquelles ils participent. Que ce soit dans le contexte du mouvement Boko Haram dans le Nord-Est du Nigéria ou de l’emprise tenace d’Al-Shabaab dans de nombreuses régions de Somalie, les femmes rejoignent puis quittent les groupes armés, alors que leurs propres vulnérabilités sociales et leurs doléances se confondent souvent avec les griefs plus larges et les divisions que ces groupes reflètent et exploitent. Les femmes ont joué un rôle crucial dans l’émergence de plusieurs de ces mouvements armés : par exemple, de nombreuses femmes somaliennes ont initialement rejoint le mouvement Al-Shabaab pour se protéger des violences claniques. Au Nigéria, les militants de Boko Haram ont réussi à attirer des femmes en quête d’indépendance et de perspectives en leur offrant une éducation religieuse et un choix matrimonial dans un contexte de corruption, de pauvreté et de déliquescence de l’Etat. Plus récemment, nous examinons le rôle actif, opérationnel et de soutien que jouent les femmes dans ces insurrections, en intégrant cette connaissance à nos évaluations des groupes eux-mêmes et des stratégies que nous proposons pour contrer leur attrait.

D’autres difficultés existent. Reconnaitre l’influence et la place centrale des femmes au sein des groupes militants exige une évaluation nuancée de leurs différents niveaux de responsabilité. Le dilemme est de mieux comprendre l’implication des femmes sans passer d’une vision binaire à une autre, en considérant les femmes soit comme des épouses passives de jihadistes, soit comme de dangereuses combattantes coupables des pires atrocités d’un groupe militant, à égalité avec les combattants masculins. Notre travail au Nigéria en particulier a tenté de répondre à cette question en inscrivant dans l’histoire du groupe Boko Haram – au-delà de ses victimes que le mouvement #BringBackOurGirls a mises au premier plan – celle de femmes ayant consciemment gonflé les rangs du mouvement tout en souffrant elles-mêmes de sa cruauté.

Ceci n’est qu’un aperçu de notre projet Genre, paix et sécurité, que nous sommes résolus à développer et à approfondir.

Notre commentaire du 6 mars se penche sur l’espace de plus en plus restreint pour l’activisme des femmes en Amérique latine et ailleurs. Notre récit « Our Journeys » du 5 mars explore la place croissante de la société civile en Irak à travers les témoignages de jeunes hommes et femmes qui inventent de nouvelles façons de faire entendre leur voix aux niveaux social et politique. Ce n’est que le début de notre travail sur le sujet, qui se poursuivra au cours de l’année à venir et au-delà.

Cliquer ici pour accéder à d’autres publications sur les interactions entre genre et conflit.  

Crisis Group's Director of Research & Special Adviser on Gender, Isabelle Arradon describes Crisis Group's thematic priorities on Gender. CRISISGROUP