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A soldier of the presidential guard patrols in the stadium of Maroua during Cameroon's president Paul Biya's electoral visit in the Far North Region of Cameroon, on 29 September 2018. ALEXIS HUGUET / AFP
Briefing 142 / Africa

Election présidentielle au Cameroun : les fractures se multiplient

Le risque de violences autour du scrutin du 7 octobre est élevé dans les régions anglophones mais existe aussi ailleurs. Le gouvernement devrait lutter contre la montée des antagonismes communautaires dans tout le pays et parvenir à un cessez-le-feu, au moins temporaire, avec les groupes armés anglophones.

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Que se passe-t-il ? L’élection présidentielle du 7 octobre 2018 intervient dans un contexte très tendu. Le pays est tiraillé entre Boko Haram à l’Extrême-Nord et le conflit dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

En quoi est-ce significatif ? Le risque de violences pré- et postélectorales est élevé dans les régions anglophones, mais existe aussi dans d’autres zones. L’opposition et plusieurs mouvements sociaux contestent le processus électoral, et les séparatistes anglophones entendent perturber le scrutin. La tension s’accentue et le pouvoir se radicalise.

Comment agir ? Le gouvernement et les groupes armés anglophones doivent parvenir à un cessez-le-feu, au moins la semaine de l’élection. Les partenaires du Cameroun peuvent les y inciter en menaçant de sanctions les responsables de violences. Le gouvernement devrait lutter contre la montée des clivages ethniques et consacrer plus de moyens aux aspects logistiques de l’élection.

I. Synthèse

Le Cameroun s’achemine le 7 octobre 2018 vers une élection présidentielle à risque. Le contexte sécuritaire est volatile, le climat politique tendu et la situation économique précaire. Le pays est tiraillé entre Boko Haram à l’Extrême-Nord et le conflit dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest anglophones. Les antagonismes communautaires s’aggravent non seulement dans ces régions, mais aussi dans le reste du pays. Il est encore temps pour le gouvernement et les séparatistes anglophones armés de parvenir à un cessez-le-feu, même temporaire, pour améliorer les perspectives de vote dans les zones affectées par le conflit. Les partenaires internationaux du pays doivent les y encourager. Le gouvernement devrait consacrer plus de moyens à la préparation logistique de l’élection, veiller à ce que les messages stigmatisant certaines ethnies ne continuent pas à se développer et adopter lui-même un ton plus apaisé. Après le vote, le gouvernement et les séparatistes devraient soutenir le projet de conférence générale anglophone porté par des responsables religieux, pour aller vers un dialogue national, nécessaire pour résoudre le conflit.

Le risque de violences pré- et postélectorales est élevé dans les régions anglophones, mais existe aussi dans d’autres parties du pays, bien que le report des élections parlementaires et municipales à octobre 2019 l’ait atténué, car certains enjeux locaux, et donc certaines tensions, sont liés à ces votes. A l’approche du scrutin, la tension s’accentue et le pouvoir se radicalise, en privilégiant la répression et en évoquant un complot international face aux revendications sociales et politiques. De nouveaux mouvements tentent de se former à travers le pays. Encore embryonnaires, ils rejettent le processus électoral et certains appellent à une insurrection populaire pour renverser le président de la République Paul Biya. Dans les régions anglophones et certaines localités de l’Extrême-Nord, l’insécurité pourrait faire obstacle au bon déroulement du scrutin.

Les acteurs politiques n’ont pas trouvé de consensus sur la loi électorale, qui avantage nettement le parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). L’opposition estime que l’organe chargé d’organiser l’élection (Elecam) est partial, et dénonce le contrôle du président Biya sur l’appareil judiciaire en général et en particulier sur le Conseil constitutionnel, qui devra trancher en cas de litige électoral. En l’absence d’un consensus sur les règles du jeu, il n’est pas exclu que des militants de l’opposition contestent les résultats du scrutin, y compris par des moyens violents, en particulier en cas de fraudes électorales (achats de voix, bourrages d’urnes, et falsification des résultats), très courantes au Cameroun.

 Organisée dans un climat apaisé, l’élection aurait pu offrir au pays le souffle politique dont il a besoin. Mais dans le contexte actuel, elle pourrait diviser davantage la société camerounaise. Pour réduire la tension sociale et politique, et éviter que le processus électoral soit émaillé de violences, le gouvernement devrait de toute urgence :

  • Tenir un discours d’apaisement tant s’agissant du conflit dans les régions anglophones qu’à l’échelle nationale, en reconnaissant le mécontentement des anglophones et en dénonçant clairement les tentatives de créer des antagonismes communautaires à travers le pays, notamment les discours stigmatisant certaines ethnies, en particulier pendant la campagne électorale. Les responsables politiques d’opposition et les acteurs sociaux devraient eux aussi modérer leur discours, y compris sur les réseaux sociaux.
     
  • En zone anglophone, rechercher un accord de cessez-le-feu avec les groupes séparatistes armés, au moins durant la semaine de l’élection. Pour l’obtenir, le gouvernement devrait, en gage de bonne foi, libérer les détenus anglophones qui n’ont ni incité, ni commis d’actes de violence. Ces libérations, qui renforceraient la crédibilité des séparatistes auprès de la population anglophone, devraient les convaincre d’accepter un cessez-le-feu.
     
  • S’assurer que le matériel électoral est fonctionnel et de bonne qualité, et engager un dialogue avec l’opposition, la société civile et les ONG pour trouver une solution équitable au vote des déplacés (238 000 dans l’Extrême-Nord et plus de 300 000 dans les régions anglophones), par exemple en dotant Elecam de moyens suffisants pour les transporter jusqu’aux arrondissements où ils sont enregistrés comme électeurs ou à défaut en leur permettant de voter dans les localités où ils sont désormais installés.

Après l’élection, le nouveau gouvernement devra mettre fin aux violences, en particulier dans la zone anglophone. Si le président Biya est réélu, hypothèse probable, ceci lui permettrait d’assoir un héritage politique. En cas de défaite, son successeur devra chercher à remédier au plus vite à l’instabilité des dernières années. Il sera essentiel de soutenir le projet de conférence générale anglophone porté par plusieurs responsables religieux, qui permettrait aux anglophones de choisir leurs représentants à un dialogue national. Un tel dialogue serait l’occasion de réfléchir à la forme de l’Etat (fédéralisme ou décentralisation) ; à une meilleure représentation des anglophones dans la gouvernance économique, politique et culturelle du Cameroun ; à une plus grande autonomie pour les régions anglophones dans certains secteurs, tels que le droit et l’éducation ; et de rectifier certaines injustices et discriminations historiques. Le nouveau gouvernement devrait aussi lancer une réforme du mode de gouvernance centraliste et hyper présidentialiste, qui a contribué aux tensions dans certaines régions et au mécontentement dans tout le pays.

Les partenaires du Cameroun, en particulier la France et les Etats-Unis, les Nations unies et l’Union africaine, peuvent pousser dans les prochains jours pour un cessez-le-feu entre le pouvoir et les groupes armés en zone anglophone en adoptant un ton plus ferme et en menaçant de sanctions les responsables impliqués dans les violences, d’un côté comme de l’autre. Un cessez-le-feu permettrait la tenue du scrutin dans la zone et créerait un climat favorable à un dialogue après l’élection tant sur la question anglophone que sur la réforme de la gouvernance.

Les observateurs électoraux de l’Union africaine et de l’Organisation internationale de la francophonie devraient être présents dans tout le pays, dans les seules limites de la sécurité de leur personnel. Ils devraient prendre en considération tous les éléments de l’environnement électoral, y compris la nécessité de rendre le scrutin plus équitable et les problèmes liés au registre des électeurs, et ne pas limiter leurs observations au jour de vote. Pour calmer les tensions après l’élection, leurs communiqués devraient reconnaitre les problèmes plus larges, et y suggérer des remèdes. Les partenaires internationaux du Cameroun devront aussi faire pression sur le gouvernement pour qu’il s’abstienne de recourir à la répression en cas de manifestations. Ils devraient agir plus résolument et de façon concertée, car une instabilité prolongée au Cameroun serait aussi néfaste pour leurs intérêts dans la sous-région.

II. Un contexte électoral très tendu

A. Un climat sociopolitique délétère

Les fragilités structurelles du Cameroun (hypercentralisation et manque de séparation des pouvoirs, restriction des libertés, corruption des agents de l’Etat, faiblesse des institutions et non renouvellement des élites), identifiées dans plusieurs rapports de Crisis Group, s’aggravent d’année en année.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°160, Cameroun : Etat fragile ?, 25 mai 2010 ; et le briefing Afrique N°101, Cameroun : mieux vaut prévenir que guérir, 4 septembre 2014.Hide Footnote Le président Paul Biya, au pouvoir depuis 36 ans, gouverne par un mélange de clientélisme, de manipulation des rivalités ethniques et de violations routinières des droits humains. La scène politique de ce pays de 25 millions d’habitants reste largement dominée par son parti, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC).[fn]Le RDPC a 148 députés sur 180, 78 sénateurs sur 100 et dirige 305 communes sur 360. A l’élection présidentielle de 2011, Paul Biya a obtenu 78 pour cent des suffrages exprimés.Hide Footnote L’opposition et la société civile demeurent dans l’ensemble affaiblies et divisées.

De nouveaux acteurs sociaux et mouvements politiques ont émergé ces cinq dernières années.

De nouveaux acteurs sociaux et mouvements politiques ont néanmoins émergé ces cinq dernières années, et les évènements des trois dernières années indiquent que les Camerounais peuvent encore s’indigner et se mobiliser. La mort en mars 2016 d’une femme enceinte à l’entrée d’un hôpital public à Douala, la capitale économique du pays située dans la région francophone du Littoral, le déraillement du train d’Eseka en octobre de la même année ou encore la diffusion sur internet en juillet 2018 d’une vidéo qui montrerait des soldats camerounais exécuter des femmes et des enfants désarmés dans l’Extrême-Nord ont créé une certaine indignation dans le pays et entrainé des manifestations.[fn]L’accès à l’hôpital aurait été refusé à Monique Koumaté, faute d’argent, alors qu’elle était sur le point d’accoucher. Selon le personnel hospitalier, elle était déjà morte à son arrivée. Son histoire a choqué l’opinion publique et entrainé une mobilisation. « Cameroun : la mort atroce d’une femme enceinte provoque un scandale à Douala », France 24, 14 mars 2016. « Cameroun : deuil national après l’accident de train d’Eseka », TV5 Monde, 23 octobre 2016. Le gouvernement a dans un premier temps qualifié la vidéo en question de « fake news » (fausse information), avant d’ouvrir une enquête et d’annoncer l’arrestation de sept soldats. « Cameroun : sept militaires arrêtés après la diffusion d’une vidéo sur les exactions de l’armée », Jeune Afrique, 11 août 2018 ; « Cameroon atrocity : finding the soldiers who killed that woman », BBC, 24 septembre 2018. Cette vidéo a suscité des réactions contrastées au Cameroun. Alors que certains internautes se sont indignés, d’autres l’ont d’emblée dénoncée, y voyant une tentative de déstabilisation du pays, comme ils rejettent habituellement les rapports des organisations des droits humains. Les abus des forces de sécurité camerounaises s’inscrivent dans une longue histoire et dans une culture étatique où les exactions contre les citoyens sont routinières. Rapport de Crisis Group, Cameroun : Etat fragile ?, op. cit.Hide Footnote Le blocage par le Front social démocrate (plus connu sous son nom anglais Social Democratic Front, SDF) de la session parlementaire de novembre 2017 pour réclamer un débat sur la question anglophone signale aussi que l’opposition traditionnelle, même affaiblie, peut encore tenir tête au pouvoir.[fn]« Cameroun : des députés demandent un débat sur la question anglophone à l’assemblée nationale », Radio France Internationale (RFI), 25 novembre 2017.Hide Footnote

Alors que la tension politique croit à l’approche de la présidentielle, il n’existe aucun cadre de dialogue entre Yaoundé, l’opposition et la société civile. Le pouvoir semble être tenté d’adopter la même stratégie qu’après l’élection présidentielle de 2011 : casser les principaux mouvements sociaux, isoler les meneurs les plus virulents ou les activistes upécistes,[fn]Le terme upéciste se rapporte aux individus et aux groupes qui se réclament de l’héritage de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Créé en 1948, l’UPC est le plus vieux parti politique au Cameroun. Il a pris les armes contre le pouvoir colonial à la fin des années 1950. Cette guerre a fait des dizaines, voire des centaines de milliers de morts avant de s’achever en 1971. Le parti est aujourd’hui divisé mais reste un symbole d’opposition historique au pouvoir de Yaoundé. Manuel Domergue, Thomas Deltombe et Jacob Tatsitsa, Kamerun : une guerre cachée aux origines de la Françafrique (Paris, 2011).Hide Footnote et recruter des figures de proue au sein des réservoirs habituels de contestation, comme les étudiants, les vendeurs à la sauvette, les conducteurs de motos-taxis et plus largement les transporteurs.[fn]En juillet 2018, un commissaire divisionnaire d’une des agences de renseignement camerounaises se félicitait d’avoir fait infiltrer des groupes et d’avoir recruté une dizaine d’activistes rien qu’en 2017. Entretiens de Crisis Group, commissaire divisionnaire et présidents d’associations, Douala, juillet 2018.  Hide Footnote Récemment, il a étendu ses capacités de contrôle sur les réseaux sociaux, en particulier sur Facebook.[fn]Entretiens de Crisis Group, officiers des renseignements et activistes, Yaoundé, juillet 2018. « Facebook discute des fake news avec les autorités au Cameroun », VOA, 9 août 2018.Hide Footnote

Mais cette stratégie peut s’avérer dangereuse, car en neutralisant ces intermédiaires de la mobilisation, le pouvoir se prive d’un accès aux dynamiques sociales en cours au sein des couches populaires et donc d’une capacité de contrôle. L’absence de chefs de file fait qu’en cas de troubles violents, comme les grandes émeutes de février 2008, il n’y aurait presque personne dans la société civile ou l’opposition pour canaliser les émeutiers et éventuellement entamer un dialogue avec le gouvernement.[fn]En février 2008, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté contre la vie chère, la hausse du prix du carburant et la réforme de la Constitution supprimant la limitation du nombre de mandats présidentiels consécutifs. Quarante manifestants ont été tués selon le gouvernement, plus de 100 selon les ONG locales et internationales. Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°161, Cameroun : les dangers d’un régime en pleine fracture, 24 juin 2010. Hide Footnote

Or parmi les couches populaires, les opinions sont de plus en plus radicales. A Douala et Yaoundé, des dizaines de jeunes rencontrés par Crisis Group pensent qu’il « faut aujourd’hui faire comme les anglophones pour se faire entendre ». Certains déclarent même : « puisque le pouvoir comme l’opposition sont contre nous, mieux vaut tout gâter, comme ça tout le monde perd ».[fn]Entretiens de Crisis Group, jeunes et commerçants, Douala et Yaoundé, mars-juillet 2018.Hide Footnote

Depuis 2017, les tensions intercommunautaires se développent dans le pays. Sur les réseaux sociaux et dans les médias, des journalistes, hommes politiques, universitaires, activistes et autres acteurs de la société civile propagent des discours stigmatisant certaines ethnies. Les clivages ethniques ne sont pas nouveaux au Cameroun, mais l’approche de l’élection présidentielle les envenime car des responsables du parti au pouvoir et de l’opposition en jouent pour créer ou consolider leur base politique. Le risque que les antagonismes ethniques se superposent aux tensions politiques, jusqu’à amplifier de possibles violences au cours de la période électorale, n’est pas à exclure.

Ces dernières années, le gouvernement a profité du contexte sécuritaire pour restreindre davantage les libertés publiques, y compris en se servant de la loi antiterroriste, votée en 2014, contre des journalistes et des acteurs de la société civile. Depuis 2017, le ministère des Postes et Télécommunications et le ministère de la Communication menacent explicitement des journalistes et multiplient les procédures administratives contre certains médias.[fn]« Journalistes, pas terroristes : Au Cameroun, la législation anti-terroriste est utilisée pour imposer silence aux opposants et réprimer la dissidence », Comité pour la protection des journalistes, 20 septembre 2017.Hide Footnote

Cette restriction de l’espace public se traduit aussi par l’interdiction systématique par les autorités administratives des manifestations de l’opposition ou de la société civile.[fn]« Cameroun : la police déployée à Douala pour empêcher une manifestation », Jeune Afrique, 21 octobre 2017.Hide Footnote Face à cela, certains acteurs sociaux organisent désormais des marches sans autorisation préalable. A l’exception du mouvement Stand up for Cameroon, ils se gardent cependant d’inscrire leur action dans un cadre politique.[fn]Stand up for Cameroon regroupe quatre partis politiques (Cameroon people’s party, Mouvement pour la renaissance du Cameroun, l’Univers et l’UPC des Fidèles) et diverses associations. Depuis 2015, ce mouvement a organisé une douzaine de manifestations sur divers thèmes politiques, dont la réforme du code électoral, et tenté de mobiliser sur les questions sociales en lançant les « vendredis noirs » à Douala et Yaoundé. Ces manifestations pacifiques, réprimées par les forces de sécurité, peinent à attirer les foules. Entretien de Crisis Group, coordinatrice de Stand up for Cameroon, Douala, mars 2018. « Arrestation d’une vingtaine de femmes après une marche de l’opposition à Yaoundé », VOA, 9 mars 2018.Hide Footnote Ils se limitent à des revendications sectorielles, soulignent habituellement que leur mobilisation n’est pas politique et qu’ils ne réclament pas le départ de Biya, sans doute pour éviter une répression plus virulente.[fn]Entretiens de Crisis Group, présidents de partis politiques et d’associations syndicales, Yaoundé et Douala, mars-juillet 2018.Hide Footnote

Le musèlement des libertés s’est accompagné d’un durcissement de ton face aux partenaires internationaux et aux organisations internationales. A la moindre critique, Yaoundé manifeste sa colère et se montre très ferme vis-à-vis des diplomates en poste dans la capitale et des organisations internationales. Une partie de l’opinion publique, que le pouvoir a réussi à convaincre ces dernières années qu’un complot international cherchait à déstabiliser le pays, approuve cette attitude.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires et diplomates occidentaux, Yaoundé, mars- juillet 2018. Marie Emmanuelle Pommerolle, « Les violences dans l’Extrême-Nord du Cameroun : le complot comme outil d’interprétation et de luttes politiques », Politique africaine, N°138 (2015), p. 163-177.Hide Footnote

Enfin, la détérioration de la situation économique ces quatre dernières années est préoccupante. Selon la Banque mondiale, le taux de croissance était de 3,2 pour cent en 2017 (contre 5,7 en 2015), alors que l’Institut national de la statistique estime qu’une croissance d’au moins 7 pour cent est nécessaire pour entamer une réduction de l’extrême pauvreté.[fn]Voir le site de la Banque mondiale, https://donnees.banquemondiale.org/pays/cameroun. La baisse de la croissance résulte de la mauvaise gouvernance mais aussi de la lutte contre Boko Haram et de la baisse des prix des hydrocarbures, qui représentent 10 pour cent du produit intérieur brut (PIB).Hide Footnote De plus, malgré le soutien (Facilité élargie de crédit de 666 millions de dollars sur trois ans) du Fonds monétaire international depuis 2017, la gouvernance et la lutte contre la corruption n’ont pas progressé. La hausse du taux de pauvreté accentue encore plus le mécontentement social.[fn]Selon l’Institut national de la statistique, le taux de pauvreté est passé de 29 à 37,5 pour cent entre 2010 à 2016. « Annuaire statistique du Cameroun 2016 », Institut national de la statistique (Yaoundé, 2016). Il a probablement augmenté depuis, et certains statisticiens estiment qu’il est même sous-évalué et qu’il s’agirait en réalité du taux d’extrême pauvreté, puisqu’il correspond au pourcentage de la population vivant avec moins d’1,5 dollar par jour, au lieu de 4 dollars – indicateur préconisé par la Banque mondiale. Entretiens de Crisis Group, économistes et statisticiens, Yaoundé, mars 2018.Hide Footnote La combinaison de tous ces facteurs pourrait conduire à des violences généralisées, comme en février 2008.

B. Les nouveaux partis d’opposition : forces et faiblesses

Elecam a validé neuf candidatures pour l’élection présidentielle du 7 octobre, dont huit issues des partis d’opposition. La donne évolue lentement pour l’opposition traditionnelle : seul le SDF présente un nouveau candidat, Josua Osih, son vice-président. Mais de nouveaux partis ont émergé depuis 2013. Parmi eux, le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) et le mouvement NOW ont créé une certaine dynamique autour de Maurice Kamto et d’Akere Muna, leurs candidats respectifs.

Le taux de participation sera probablement très bas dans ces régions à cause du conflit armé et de l’appel au boycott des séparatistes.

Mais ces deux candidats ne suscitent pas encore un élan national et se disputent le même type d’électorat. Ils peuvent en effet compter sur la sympathie des jeunes les plus instruits, des générations intermédiaires (35-55 ans), comme des classes moyennes. Muna a une faible base régionale ou communautaire. Originaire du Nord-Ouest anglophone, cet ancien bâtonnier et personnalité influente sur la scène internationale est loin de faire l’unanimité parmi les anglophones.[fn]Akere Muna est le fils de l’ancien Premier ministre du Cameroun occidental et président de l’Assemblée nationale de la République fédérale du Cameroun, que beaucoup d’anglophones accusent d’avoir « trahi » le Cameroun anglophone lors de l’abolition du fédéralisme en 1972. Hide Footnote Quoi qu’il en soit, les partis d’opposition n’ont pas su tirer parti du mécontentement des anglophones, et le taux de participation sera probablement très bas dans ces régions à cause du conflit armé et de l’appel au boycott des séparatistes.

Universitaire, avocat et ancien ministre, Kamto espère pouvoir compter sur le soutien des électeurs de l’Ouest, sa région d’origine, de l’Extrême-Nord et des grandes villes du Sud du pays (Douala et Yaoundé). Mais l’Ouest est déjà dominé par le parti au pouvoir, ainsi que le Social Democratic Front, de même que Yaoundé et Douala où la compétition est encore plus rude.[fn]Le président du Sénat et le secrétaire général du RDPC sont tous les deux originaires de l’Ouest.  Les chefs traditionnels et les principaux hommes d’affaires de la région sont membres du RDPC. Hide Footnote Quant à l’Extrême-Nord, c’est un bastion difficilement prenable du gouvernement, où chefs traditionnels et autorités administratives sont des clients du parti au pouvoir.

Bien qu’issu du SDF, un parti traditionnel, Osih incarne aussi ce renouveau de l’opposition. Parlant couramment français bien qu’originaire du Sud-Ouest anglophone, il bénéficie d’une solide assise dans les régions anglophones, mais aussi dans la ville francophone de Douala, et pourra compter sur l’infrastructure de son parti, implanté sur tout le territoire. Il est toutefois critiqué par les autres opposants et certains membres de son parti pour ses relations d’affaires avec le président de la République et sa prétendue nationalité suisse.[fn]L’un de ses parents est suisse et l’une de ses entreprises loue des avions au président et à sa famille lors de leurs déplacements. Entretiens de Crisis Group, militants du SDF et d’autres partis d’opposition, Yaoundé, Douala et Buea, mars-juillet 2018. Hide Footnote

Sur la nouvelle scène de l’opposition, Cabral Libii, universitaire et analyste politique de 38 ans, monte en force. Inspiré par la trajectoire du président français Emmanuel Macron, il est depuis 2017 à la tête du mouvement « 11 millions de citoyens », en référence à la population de Camerounais qu’il estime en âge de voter (bien que celle-ci soit en réalité de 12 millions). Il ne dispose pas de véritable base régionale, mais jouit d’un grand capital de sympathie auprès des jeunes, des classes moyennes et apparait comme l’un des opposants les moins clivants ethniquement. Il est difficile d’évaluer son poids politique réel, mais son mouvement compte plus de 250 000 sympathisants sur les réseaux sociaux, et il aurait convaincu plus de 10 000 jeunes de s’inscrire sur les listes électorales depuis 2017.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres d’Elecam et journalistes, Yaoundé, mars 2018.Hide Footnote

Depuis le début officiel de la campagne le 22 septembre, ces quatre candidats de poids, et d’autres comme Serge Espoir Matomba du Peuple uni pour la rénovation sociale (PURS), semblent fortement mobiliser lors de leurs meetings. La présence de nouveaux candidats de l’opposition à cette élection semble remobiliser partiellement les Camerounais des régions francophones autour des campagnes électorales ; ce qui laisse augurer un taux de participation dans les régions francophones plus fort que lors des dernières élections, malgré les problèmes continus d’inscription des électeurs.

Par ailleurs, d’anciens ministres détenus pour détournement de fonds publics pourraient jouer un rôle dans cette élection. Certains d’entre eux, comme Marafa Hamidou Yaya, ancien ministre de l’Administration territoriale, ont encore des soutiens dans leurs fiefs régionaux et ne cachent pas leur volonté de revenir en politique. Ils ont les moyens de financer une campagne électorale et peuvent appeler leur base à voter pour l’un ou l’autre des candidats de l’opposition. D’anciens ministres et hauts fonctionnaires incarcérés espèrent obtenir une amnistie, voire un retour en politique, si leur candidat est élu. D’autres se contentent du plaisir de nuire au pouvoir actuel.[fn]Entretiens de Crisis Group, dirigeants de partis, anciens ministres et hauts fonctionnaires détenus, Yaoundé et Douala, mars-juillet 2018.Hide Footnote Depuis plusieurs mois, les candidats de l’opposition multiplient donc les visites à la prison de Yaoundé.

Dans l’ensemble, les chances de l’opposition sont faibles. Elle ne parvient pas à désigner un candidat unique pour la représenter lors de ce scrutin uninominal à un tour. A défaut, des partis comme le Cameroon People’s Party ont proposé des alliances ponctuelles aux élections parlementaires et municipales, initialement prévues cette année mais reportées à octobre 2019, et autour d’actions communes, mais cette idée n’a pas convaincu. Muna a plaidé en vain pour un pacte de non-agression entre les partis d’opposition, qui les aurait vus concentrer leurs critiques sur le gouvernement et se garder de s’attaquer entre eux. Quant à Libii, il a suggéré sans succès des primaires de l’opposition pour désigner un candidat unique.

Les égos des chefs de partis, les clivages ethniques et régionaux et dans certains cas les divergences idéologiques (le SDF se réclame socialiste, tandis que de nombreux autres opposants se disent libéraux) ne suffisent pas à expliquer cette désunion. Le code électoral est conçu de manière à entretenir la compétition entre les partis d’opposition plutôt qu’avec le parti au pouvoir.[fn]Le scrutin uninominal à un tour, l’absence de bulletin unique (qui permet aux cadres du parti au pouvoir d’acheter des bulletins d’autres candidats ou de vérifier le vote des citoyens en se basant sur les bulletins non utilisés), le découpage des circonscriptions électorales, et le financement des partis politiques désavantagent les partis d’opposition ou entretiennent la concurrence entre eux. Voir « Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun », Friedrich Ebert Stiftung, 2012 ; Loi N°2012/001 du 19 avril 2012 portant code électoral au Cameroun, modifié et complété par la loi N°2012/017 du 21 décembre 2012. Entretiens de Crisis Group, présidente du Cameroon People’s Party, députés du SDF et universitaires, Yaoundé et Douala, mars 2018.Hide Footnote Cette compétition est aussi instiguée et entretenue par le pouvoir qui use à la fois de la législation, des mécanismes de cooptation et de la répression pour empêcher le travail de l’opposition ou créer une opposition fictive.[fn]Ces dernières semaines, certains représentants locaux de partis d’opposition qui sont fonctionnaires ont reçu des menaces du pouvoir ou subi des affectations disciplinaires. Entretiens téléphoniques de Crisis Group, fonctionnaires, septembre 2018.Hide Footnote Ainsi en juillet 2018, vingt partis dits d’opposition ont déclaré leur soutien à la candidature de Biya.[fn]« Présidentielle au Cameroun : massif soutien du G20 à la candidature de Paul Biya », RFI, 21 juillet 2018.Hide Footnote

En réalité, malgré le mécontentement croissant, l’avantage conféré au président sortant par le code électoral, l’appareil d’Etat et sa base ethnique (Beti) devrait suffire pour obtenir une majorité, ne serait-ce que relative.[fn]« Présidentielle camerounaise : le bal des ambitieux aura bien lieu », Le Monde, 18 juillet 2018.Hide Footnote Cependant, le pouvoir est déterminé à tout contrôler et à montrer à l’opinion publique internationale qu’il bénéficie d’un très large soutien populaire. C’est pourquoi, selon de nombreux observateurs, y compris des membres du parti au pouvoir, il s’arroge généralement une victoire écrasante, décidant du même coup des parts de voix et de l’ordre d’arrivée des partis d’opposition, sur la base de calculs liés aux équilibres ethnopolitiques et en fonction de la docilité des chefs de partis ou de leurs accointances avec le pouvoir.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires, diplomates, cadres du RDPC et membres de la société civile, Douala et Yaoundé, 2018.Hide Footnote

III. Une élection à risque

A. Faiblesses du processus électoral et menace d’opposition violente

L’élection d’octobre 2018 présente les caractéristiques d’une élection à risque. L’absence de système électoral et de système judiciaire fiables constitue le principal frein au bon déroulement du scrutin. Le pouvoir a nommé des membres souvent proches du RDPC au Conseil constitutionnel, l’organe créé en mars 2018 pour trancher les litiges électoraux, entre autres attributions. La plupart des responsables du conseil électoral (Elecam) et de la Cour suprême lui sont tout aussi fidèles.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires, journalistes et membres d’Elecam, Yaoundé, juillet 2018.Hide Footnote Ce manque de représentativité des institutions suscite la frustration des militants de l’opposition et a par le passé donné lieu à des violences postélectorales ou à un boycott.

L’organisation du scrutin est également une gageure. Le matériel d’Elecam est en partie vétuste et des incidents liés à la base de données ont eu lieu lors du recensement des électeurs.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires et membres d’Elecam, Nairobi et Yaoundé, mars-juillet 2018.Hide Footnote Ceci a probablement contribué au faible nombre d’inscrits sur les listes électorales – un problème par ailleurs récurrent au Cameroun. En juillet 2018, seules 6,6 millions de personnes étaient inscrites pour une population en âge de voter de 12 millions, selon l’Institut national de la statistique.[fn]« Annuaire statistique du Cameroun. Chapitre 4 : les caractéristiques de la population », Institut national de la statistique, édition 2015, p. 56 ; et « Statistiques des inscrits et des bureaux de vote par région au 11 septembre 2018 », Elecam, septembre 2018.Hide Footnote Par ailleurs, alors que le budget prévisionnel de l’élection s’élève à 50 milliards de francs CFA (76 millions d’euros), elle pourrait coûter le double, selon des hauts fonctionnaires et cadres d’Elecam.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires à la présidence de la République et au ministère de l’Administration territoriale et cadres d’Elecam, Yaoundé, mars-juin 2018.Hide Footnote

Les violences ont causé la mort d’au moins 420 civils, de 175 militaires et policiers et de centaines de combattants séparatistes.

Ces problèmes s’ajoutent à d’autres facteurs potentiels de violence. De nouveaux mouvements sociaux dénoncent le processus électoral et prévoient d’exprimer leur mécontentement dans les rues de Yaoundé et Douala. Ils espèrent encourager une insurrection populaire, mais non armée, sur le modèle de la révolution tunisienne, pour « chasser le tyran » Biya en octobre 2018.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes, Douala, juillet 2018.Hide Footnote Ces mouvements francophones ont des liens avec le mouvement anglophone séparatiste. Des associations locales, des intellectuels et activistes de la diaspora et quelques partis politiques boycottant l’élection sont au cœur de ce projet de « chassement ». Ces mouvements restent pour le moment embryonnaires et sont surtout présent sur les réseaux sociaux.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes francophones, Yaoundé, mars 2018. Courriels de Crisis Group, dirigeants du « chassement », juin 2018.Hide Footnote

D’autres groupes d’activistes francophones envisagent le recours à la violence armée à Douala et Yaoundé au cours de la période électorale, mais surtout après l’élection. Ils disposent déjà de combattants dans ces deux villes, ainsi que dans la région de l’Ouest. Ces groupes encore en formation collaborent avec les séparatistes anglophones.[fn]Entretiens de Crisis Group, activistes francophones et anglophones, Douala et Yaoundé, juillet 2018.Hide Footnote Un groupe constitué d’anglophones et de francophones dispose aussi d’unités de combattants dans l’Ouest et à Douala, et compte y perturber le scrutin. S’ils passaient à l’action, le Cameroun pourrait basculer dans une profonde instabilité, d’autant que les groupes armés anglophones disposent aussi de cellules dormantes dans les régions de l’Ouest, du Littoral et du Centre.[fn]Entretiens de Crisis Group, journalistes et activistes, Douala et Yaoundé, juillet 2018.Hide Footnote Globalement, le risque de violence électorale est difficile à évaluer, mais la situation ressemble à bien des égards à celle de 2008, cette fois sur fond de guerre civile larvée dans les régions anglophones.

B. Deux zones rouges : régions anglophones et Extrême-Nord

L’organisation du vote dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest et dans les localités frontalières de l’Extrême-Nord demeure incertaine. Dans les régions anglophones, le conflit entre les séparatistes armés et les forces de défense et de sécurité camerounaises dure depuis un an. Les violences ont déjà causé la mort d’au moins 420 civils, de 175 militaires et policiers (300 membres des forces de sécurité ont aussi été blessés) et de centaines de combattants séparatistes.[fn]Compilation de Crisis Group à partir de sources ouvertes crédibles et d’une centaine d’entretiens avec les forces de sécurité, des diplomates, des membres de groupes séparatistes et des acteurs de la société civile anglophone en 2018.Hide Footnote Mi-août, les deux régions comptaient plus de 300 000 déplacés, dont 246 000 dans le seul Sud-Ouest, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) et l’Organisation internationale des migrations (OIM) et 25 000 autres personnes étaient réfugiées au Nigéria, selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).[fn]« Cameroon displacement estimates in Southwest region (as of 16 August 2018) », OCHA et OIM, 16 août 2018 ; « Emergency update: Cameroon refugee situation, Nigeria », HCR, 15 août 2018.Hide Footnote

Le niveau de violences a significativement augmenté la semaine du 1er octobre (date marquant la réunification du Cameroun sous mandant français et du Cameroun britannique), avec une vingtaine de personnes tuées.[fn]« Cameroun : huit tués dans le Sud-Ouest anglophone, en pleine campagne électorale », Africanews, 27 septembre 2018. Entretiens téléphoniques de Crisis Group, forces de sécurité, élus locaux et activistes anglophones, 1er octobre 2018.Hide Footnote La situation pourrait encore s’aggraver le jour de l’élection présidentielle du 7 octobre, et même toucher les régions francophones. Ces regains de violence ont accentué les déplacements, y compris vers les régions francophones (Ouest, Littoral et Centre).[fn]« Cameroun : exode des populations dans les régions anglophones » RFI, 16 septembre 2018.Hide Footnote

Les séparatistes veulent empêcher le bon déroulement du scrutin dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. S’ils y parvenaient, cela renforcerait le sentiment d’exclusion des habitants. Trois groupes armés et une dizaine de milices d’autodéfense, fort de plus d’un millier de combattants, sont actifs en zone anglophone.[fn]Estimation de Crisis Group à partir de dizaines d’entretiens avec les forces de sécurité camerounaises, les membres de groupes armés séparatistes, des diplomates occidentaux, des chercheurs et journalistes camerounais et après exploitation d’une trentaine de vidéos authentifiées montrant des camps, des postes de contrôle et des rassemblements de groupes armés dans les régions anglophones.  Hide Footnote Ils possèdent des RPGs, des mitrailleuses, contrôlent une partie significative des localités rurales, et à l’approche de l’élection, ils multiplient les collectes de fonds pour acquérir des armes lourdes.[fn]Voir les rapports à https://www.crisisgroup.org/africa/central-africa/cameroon.Hide Footnote Ils tentent de mettre en place un système économique, y compris en instituant des taxes sur les activités commerciales, et tout en menant une guerre dite économique en incendiant de grandes entreprises étatiques comme la Cameroon Development Corporation ou en saisissant leurs biens.[fn]« La crise dans le Sud-Ouest impacte la filière huile de palme au sein de la CDC et Pamol », investiraucameroun.com, 12 juillet 2018.Hide Footnote Le Groupement interpatronal du Cameroun estime que la crise anglophone a déjà engendré une perte directe ou un manque à gagner de 269 milliards de francs CFA (410 millions d’euros) ; 6 434 emplois formels ont été détruits sur les sites agro-industriels où la production est interrompue, et 8 000 emplois formels sont menacés.[fn]« Insécurité dans les régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest : conséquences économiques et impact sur l’activité des entreprises », Groupement interpatronal du Cameroun, juillet 2018.Hide Footnote

Dans l’Extrême-Nord, l’insécurité liée à Boko Haram persiste dans certaines localités frontalières du Nigéria, et la question du vote des déplacés se pose toujours. Selon les Nations unies, la région compte 238 000 déplacés et potentiellement 260 000 apatrides.[fn]« Statistiques des réfugiés et IDPs de l’Extrême-Nord », HCR Maroua, 7 septembre 2018. Entretiens de Crisis Group, cadres du HCR, Yaoundé, juillet 2018. Les apatrides dans l’Extrême-Nord du Cameroun sont des personnes probablement camerounaises, mais ne possédant aucun document officiel le prouvant et qui ne parviennent pas à en obtenir, car les autorités camerounaises doutent de leur nationalité.Hide Footnote L’isolement de ces localités, les attaques continues de Boko Haram dans les zones frontalières avec le Nigéria et la non-résolution de la question des apatrides (qui ne voteront pas pour cette élection mais qui devraient avoir le droit de vote pour les élections de 2019) et du vote des déplacés pourraient empêcher des dizaines de milliers de ressortissants de se rendre aux urnes.[fn]Entretiens de Crisis Group, cadres du HCR et maires, Extrême-Nord et Yaoundé, mars-juillet 2018.Hide Footnote

C. Les acteurs internationaux dans l’impasse

Les Occidentaux ne semblent pas en mesure de prévenir les violences. En premier lieu, certains ont dans l’ensemble tendance à minimiser le risque de violences tant électorales que liées à la crise anglophone au Cameroun, et les répercussions d’une telle instabilité dans la sous-région. Pour éviter de leur accorder un droit de regard sur le processus électoral, le gouvernement a rejeté les offres de soutien financier à l’organisation de l’élection de l’Union européenne et des Etats-Unis, et n’a invité comme observateurs internationaux que l’Organisation internationale de la francophonie et l’Union africaine, avec lesquelles il entretient de meilleures relations. Ces dernières sont pourtant perçues par la communauté diplomatique et beaucoup de Camerounais comme complaisantes vis-à-vis du pouvoir.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates camerounais et occidentaux, Yaoundé, mars-juillet 2018.Hide Footnote

Les acteurs internationaux sont de surcroît divisés. La France continue de soutenir Biya, y compris au sein de l’Union européenne. Les Etats-Unis, ou certains hauts responsables de l’administration américaine, sont frustrés par les pratiques de gouvernance du pouvoir actuel, et le font savoir.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates et hauts fonctionnaires américains, Washington et Yaoundé, juin et juillet 2018.Hide Footnote D’autres pays européens partagent cette frustration mais refusent de prendre position publiquement ou en dehors du cadre de l’Union européenne, par crainte des représailles, y compris économiques, de Yaoundé.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates occidentaux, Yaoundé, 2018.Hide Footnote

 La position française est particulière. Quelque 300 entreprises françaises sont présentes dans le pays, et des groupes français, dont certains sont proches de la présidence camerounaise, ont récemment conforté leur position commerciale malgré la concurrence chinoise.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates occidentaux et fonctionnaires camerounais, Yaoundé, juillet 2018.Hide Footnote De nombreux observateurs camerounais soulignent que Paris semble privilégier ses intérêts économiques de court terme, au détriment d’un accompagnement du processus démocratique au Cameroun.[fn]Entretiens de Crisis Group, universitaires et journalistes camerounais, diplomates occidentaux, Yaoundé, juillet mars-2018. Hide Footnote Pourtant, un conflit prolongé en zone anglophone ou des manifestations violentes à l’approche de l’élection pourrait nuire à ces intérêts. Par ailleurs, sur le long terme, le soutien de Paris au pouvoir de Biya renforce le sentiment antifrançais dans un pays où la mémoire de la guerre d’indépendance reste vive.[fn]« Les violences dans le Cameroun anglophone : une nouvelle guerre cachée », Libération, 22 mai 2018.Hide Footnote Les diplomates français réfutent généralement ces allégations, en soulignant que la France est neutre et presse même Biya, en privé, d’aller vers un dialogue inclusif avec les anglophones et d’appliquer les lois sur la décentralisation.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates français, Yaoundé et Paris, mars et septembre 2018.Hide Footnote

IV. L’équation difficile de la stabilité

Cette élection aurait dû être précédée d’un dialogue national inclusif entre le pouvoir et les différentes figures de la contestation anglophone (partisans de la décentralisation, fédéralistes et séparatistes) sur la forme de l’Etat et la réforme de la gouvernance, afin de trouver une solution au conflit en cours. Cela n’a pas eu lieu car le pouvoir a priorisé la réponse militaire, mais la conférence générale anglophone qui doit se tenir les 21 et 22 novembre, conçue à l’initiative de plusieurs responsables religieux comme une étape préparatoire à un dialogue national, va dans le bon sens. Elle mérite un soutien à la fois du gouvernement et des acteurs internationaux.[fn]« Cameroun : la conférence générale anglophone mérite un soutien national et international », déclaration de Crisis Group, 17 septembre 2018.Hide Footnote

A quelques jours du scrutin, le gouvernement devrait tenter d’obtenir un cessez-le-feu avec les groupes armés et tenir un discours d’apaisement. Il est probablement trop tard pour trouver un consensus sur la loi électorale entre le gouvernement, l’opposition et la société civile, mais il est encore temps de régler certains problèmes liés à l’organisation logistique de l’élection. Après l’élection, adoucir le climat sociopolitique et les tensions intercommunautaires devraient constituer les priorités de l’agenda politique.

A. Mesures d’urgence avant l’élection

  • Un cessez-le-feu dans les régions anglophones

En zone anglophone, un accord à minima entre le gouvernement et les séparatistes pour un cessez-le-feu la semaine de l’élection est difficile mais encore possible. Pour l’obtenir, le gouvernement devrait, en gage de bonne foi, libérer des détenus anglophones qui n’ont ni incité, ni commis d’actes de violence. Ces libérations, qui renforceraient la crédibilité des séparatistes auprès de la population anglophone, devraient les convaincre d’accepter un cessez-le-feu. Un tel accord permettrait aussi de créer une atmosphère favorable à un dialogue de fond après l’élection.

Le gouvernement et les séparatistes semblent réticents à faire les concessions nécessaires pour rétablir la paix dans les régions anglophones. Mais une forte pression internationale pourrait infléchir leurs positions. Les partenaires du Cameroun, en particulier les Etats-Unis et l’Union européenne, devraient pousser Yaoundé et les groupes armés en zone anglophone à un cessez-le-feu. Ils devraient adopter une attitude plus ferme, en envisageant de réévaluer la coopération militaire et en menaçant d’imposer des sanctions contre les hauts gradés de l’armée, les membres de l’exécutif et les chefs des groupes séparatistes impliqués dans les violences.

  • Un discours d’apaisement

Le pouvoir camerounais doit dès à présent tenir un discours réconciliateur et d’apaisement tant au sujet du conflit dans les régions anglophones qu’à l’échelle nationale. Il devrait notamment reconnaitre le mécontentement des anglophones. Il devrait aussi veiller à ce que les discours stigmatisant certaines ethnies ne continuent pas à se développer, en particulier pendant la campagne électorale. En appui au gouvernement, le Conseil national de la communication, organe consultatif placé sous l’autorité du Premier ministre, devrait réaliser un suivi de l’espace médiatique camerounais et signaler toute incitation à la haine ou à la violence, tout en faisant preuve de mesure et en respectant la liberté d'expression.

Le gouvernement devrait s’assurer que les forces de sécurité s’abstiennent de recourir à la répression en cas de manifestations. Les partenaires internationaux du gouvernement devraient faire pression dans ce sens.

Le gouvernement, les partis d’opposition, les ONG locales et les Nations unies doivent discuter de la question du vote des déplacés.
  • Des réglages techniques et logistiques

Il est encore temps de renforcer les moyens d’Elecam pour que les matériels défectueux soient remplacés et que la logistique électorale, comme l’encre indélébile, soit en place dans les 24 990 bureaux de vote.

Le gouvernement, les partis d’opposition, les ONG locales et les Nations unies doivent discuter de la question du vote des déplacés. En ce qui concerne l’Extrême Nord, la solution étudiée un moment à Yaoundé prévoyait que chaque parti organise le transport de ses électeurs déplacés vers les bureaux de vote dans lesquels ils ont été inscrits, mais les intentions précises du gouvernement et d’Elecam restent présentement inconnues en l’absence de communication claire.[fn]Entretiens de Crisis Group, responsable régional et responsables départementaux d’Elecam, Extrême-Nord, mars 2018.Hide Footnote Si la solution initiale est finalement retenue, cela serait à l’avantage le parti au pouvoir car il est le seul à disposer de ressources suffisantes pour le faire, d’autant qu’il bénéficie du soutien de l’administration. Une solution équitable pour l’opposition consisterait à doter Elecam de moyens pour transporter tous les déplacés souhaitant voter ou à défaut de permettre aux déplacés de voter dans les localités où ils sont désormais installés. Pour la première solution, les partenaires internationaux du Cameroun pourraient soutenir Elecam dans ce sens. La seconde solution nécessiterait un décret pour modifier le code électoral qui ne le permet pas en l’état actuel.

Le vote de 300 000 déplacés anglophones s’avère aussi problématique. A la différence de l’Extrême-Nord, Elecam et le gouvernement semblent opter pour la création en zone anglophone de grands centres de votes par département où les déplacés pourraient voter en sécurité. Cette solution est rejetée par certains candidats qui soulignent que cela obligerait les électeurs potentiels à parcourir des dizaines de kilomètres pour voter, alors que les motos et véhicules seront probablement interdis en zone anglophone le jour du scrutin.[fn]« Cameroun - présidentielle 2018 : Josua Osih contre les créations des centres de vote dans les régions anglophones », actucameroun.com, 23 septembre 2018 ; « ‘‘Les balles font fuir les électeurs’’ des régions anglophones du Cameroun », Le Monde, 24 septembre 2018 ; « Présidentielle au Cameroun : le dispositif sécuritaire, grande inconnu du scrutin en zone anglophone », Jeune Afrique, 8 août 2018.Hide Footnote Cette solution nécessiterait aussi un décret présidentiel, car le code électoral dispose que les électeurs doivent voter dans les bureaux de vote où ils sont enregistrés.

Les observateurs internationaux devraient être présents sur tout le territoire. Afin de contribuer à un climat apaisé après les élections, ils devraient tenir compte dans leurs communiqués des problèmes généraux des élections, y compris l’utilisation des moyens de l’Etat par le parti au pouvoir et le niveau très bas d’inscription sur les listes électorales.

B. Après l’élection, faire la paix avec les régions anglophones et réduire les antagonismes communautaires

La période postélectorale devrait être un moment de refondation des institutions et de la gouvernance au Cameroun, pour faire la paix avec les régions anglophones et réduire les antagonismes communautaires à l’échelle nationale.

Le président élu devrait engager un dialogue national inclusif sur la forme de l’Etat (fédéralisme, régionalisme ou décentralisation effective) qui associera toutes les composantes de la société anglophone. Ce dialogue devrait être précédé d’un discours d’apaisement et de mesures de décrispation comme le cessez-le-feu susmentionné, ainsi que la libération des chefs de file séparatistes et des détenus qui n’ont ni incité, ni commis d’actes de violences. Permettre et soutenir l’organisation de la conférence générale anglophone en novembre seraient un signe de bonne foi et une première étape vers un dialogue.

Ce dialogue permettrait aussi d’engager une réflexion sur une meilleure représentation économique, politique et culturelle des anglophones dans la gouvernance au Cameroun, et de rectifier certaines injustices et discriminations historiques, lorsque c’est possible et lorsqu’elles sont avérées. Cela implique par ailleurs que la nouvelle élite anglophone au sein du gouvernement et de la haute fonction publique soit représentative des transformations en cours depuis deux ans au sein du mouvement anglophone. Il faudra envisager la réintégration de la diaspora anglophone, y compris des séparatistes ayant accepté le dialogue, au sein des structures politiques locales. Il sera enfin nécessaire, après avoir trouvé un accord sur la forme de l’Etat, de procéder à la démobilisation, au désarmement et à la réintégration du millier de combattants armés séparatistes.

La gouvernance du Cameroun repose sur une redistribution de ressources à travers des réseaux ethniques et politiques qui se superposent les uns aux autres, sans coïncider parfaitement. A cela s’ajoute un multipartisme fortement biaisé en faveur du parti au pouvoir. La combinaison de ces deux éléments constitue un terreau fertile au développement d’antagonismes communautaires, exacerbés en période électorale. Après l’élection, le gouvernement devrait chercher à réduire les antagonismes communautaires dans tout le pays, en promouvant le respect de la citoyenneté et du mérite et en dénonçant la politisation des différences entre les communautés.

V. Conclusion

L’élection présidentielle du 7 octobre prochain intervient dans un contexte politique et sécuritaire inédit au Cameroun. Au-delà de l’élection, l’absence de lisibilité politique est inquiétante. La question de la succession à Biya, 85 ans, et celle de l’assainissement de la gouvernance sont plus que jamais d’actualité. Réduire le risque de violence (y compris de la part des forces de sécurité) lors de l’élection présidentielle est un préalable pour mettre le Cameroun sur la voie d’une transition pacifique. Par la suite, organiser un dialogue national pour résoudre la crise anglophone devrait constituer la priorité du prochain gouvernement.

Nairobi/Bruxelles, 3 octobre 2018

Map of Cameroon

INTERNATIONAL CRISIS GROUP
Demonstrators carry banners as they take part in a march voicing their opposition to independence or more autonomy for the Anglophone regions, in Douala, Cameroon, on 1 October 2017. REUTERS/Joel Kouam
Briefing 130 / Africa

Cameroun : l’aggravation de la crise anglophone requiert des mesures fortes

Against a backdrop of bomb blasts, sporadic violence and repressive state measures, Cameroons Anglophone crisis has entered a new and intensified phase. In order to prevent the outbreak of an armed uprising, Cameroons president must go beyond superficial measures by urgently implementing key reforms and pursuing inclusive, high-level dialogue mediated by the UN or African Union.

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Synthèse

La crise qui dure depuis un an dans les régions du Nord-Ouest et Sud-Ouest du Cameroun a dégénéré le 1er octobre 2017, en marge de la proclamation symbolique d’indépendance de l’Etat d’Ambazonie par des militants sécessionnistes. Les violences ont fait au moins des dizaines de morts et plus de 100 blessés parmi les manifestants. Elles sont le signe d’une forte détérioration de la situation et requièrent une réaction urgente du président camerounais Paul Biya ainsi qu’une réponse ferme des partenaires internationaux.

Les évènements du 1er octobre (date commémorant la réunification en 1961 entre le Cameroun sous mandat français et le Cameroun britannique – Southern Cameroons) sont le point culminant d’une nouvelle phase de durcissement de la crise. Celle-ci est marquée par l’échec des missions officielles du gouvernement à l’étranger en août, qui a abouti à une augmentation du nombre d’incendies criminels et des violences sporadiques de groupuscules non identifiés, à la répression violente par les forces de sécurité des manifestations de militants anglophones le 22 septembre, à l’explosion de bombes artisanales dans le Nord-Ouest et à l’imposition d’un état d’urgence de fait du 29 septembre au 3 octobre.

Le président camerounais doit aller au-delà des mesures cosmétiques et prendre ses responsabilités pour trouver des solutions politiques à la crise.

Du fait de cette répression meurtrière, les rangs des sécessionnistes augmentent de jour en jour, et certains d’entre eux évoquent plus résolument l’idée d’une lutte armée ou l’« autodéfense ». S’il veut éviter la naissance d’une insurrection armée dans les régions anglophones, qui ne manquerait pas d’avoir des répercussions en zone francophone, le président camerounais doit aller au-delà des mesures cosmétiques et prendre ses responsabilités pour trouver des solutions politiques à la crise. Les recommandations détaillées dans le rapport d’août 2017 de Crisis Group demeurent d’actualité, mais la gravité de la situation oblige à agir plus vite. Ces réformes devraient être précédées d’un dialogue inclusif au plus haut niveau afin d’envisager des solutions durables. L’aggravation de la crise qui fait suite à cette répression sanglante requiert désormais l’intervention d’un médiateur crédible, tel que le Bureau régional des Nations unies pour l’Afrique centrale ou l’Union africaine.

Les partenaires internationaux, jusqu’ici passifs, voire complaisants vis-à-vis du régime, devraient condamner fermement la violence d’Etat et la répression meurtrière. Ils devraient également exiger une enquête indépendante et des sanctions à l’encontre des auteurs de ces violences, ainsi que l’ouverture d’un dialogue inclusif sur la décentralisation et le fédéralisme. Enfin, ils devraient clairement souligner que de nouvelles violences de masse des forces de sécurité entraineraient une réévaluation de la coopération militaire avec le Cameroun.

1er octobre sanglant : un embrasement prévisible

Le 1er octobre, des dizaines de milliers de personnes ont entrepris de marcher pacifiquement (arbres de la paix en main et scandant « no violence ») pour proclamer l’indépendance de l’Ambazonie (désignation que les sécessionnistes donnent à leur Etat fictif). A Bamenda, Buea et dans des dizaines de villes et localités, ils ont défilé et hissé les drapeaux de l’Ambazonie à des carrefours et sur les chefferies traditionnelles, un commissariat de police et un poste de gendarmerie. L’indépendance a été symboliquement proclamée dans les chefferies.

Les forces de défense et de sécurité ont réagi par un usage disproportionné de la force qui, du 28 septembre au 2 octobre, a fait au moins 40 morts et plus de 100 blessés parmi les manifestants.[fn]Cinq détenus de la prison de Kumbo (dans le Nord-Ouest), qui auraient tenté de s’évader, figurent parmi les personnes tuées. « Cameroun : lourd bilan humain après la proclamation symbolique d’indépendance », L’Express, 2 octobre 2017.Hide Footnote Ce lourd bilan est dû aux tirs à balles réelles et à l’usage excessif des gaz lacrymogènes, y compris dans les maisons ou contre des fidèles sortant des églises.[fn]Le nombre de personnes tuées pourrait être bien plus élevé. Le Réseau des droits de l’homme en Afrique centrale (REDHAC) estime que plus de 100 manifestants ont été tués. Le plus important parti d’opposition, le Social Democratic Front (SDF), estime à plusieurs centaines le nombre de morts et évoque un génocide. Des hauts fonctionnaires anglophones ont déclaré à Crisis Group qu’au moins 100 personnes avaient été tuées. Au sein du pouvoir, c’est la cacophonie. Les gouverneurs des deux régions évoquent dix-sept morts, tandis que le ministre de la Communication en mentionne dix. Les évêques anglophones ont également évoqué des massacres et un génocide. « Declaration of the Bishops of the Bamenda Episcopal Conference … », 4 octobre 2017. Crisis Group a établi ce bilan minimal de 40 morts en se fondant sur une dizaine de vidéos des violences contrevérifiées, sur une liste nominative de 30 victimes établie par le REDHAC et des entretiens avec les familles de ces victimes, et enfin par le décompte de nombreux corps découverts à des endroits identifiables au Sud-Ouest et Nord-Ouest et dont bon nombre présentent des impacts de balles et sont dépourvus de documents d’identité. Crisis Group a également reçu plusieurs témoignages, y compris d’un policier et d’un militaire, sur de nombreux corps emportés par des militaires. « Régions du Sud et Nord-Ouest du Cameroun : violations et crimes graves des droits humains », déclaration du REDHAC à Douala, 3 octobre 2017 ; « Déclaration du Social Democratic Front sur les tristes évènements du 1er octobre 2017 », déclaration du SDF à Bamenda, 5 octobre 2017 ; « Le Cameroun anglophone, en ébullition, compte ses morts », Le Monde, 3 octobre 2017. Courriels et entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires, habitants et policiers et gendarmes, Yaoundé, Buea, Bamenda, octobre 2017.Hide Footnote Les forces de défense et de sécurité ont arrêté des centaines de personnes sans mandat, y compris à leur domicile, et infligé des tortures et des traitements inhumains et dégradants. Des abus sexuels, des destructions de propriété et des pillages dans les maisons par des militaires et policiers, et des tirs sur les manifestants à Kumba, Bamenda et près de Buea par des hélicoptères ont été signalés par une dizaine d’habitants, des élus locaux, des hauts fonctionnaires, la presse, des organisations de droits de l’homme et les évêques catholiques des deux régions.[fn]Courriels et entretiens de Crisis Group, habitants, maires et hauts fonctionnaires, octobre 2017. « Declaration of the Bishops of the Bamenda Episcopal Conference … », op. cit. ; « Cameroun : le bilan s’alourdit dans les régions anglophones après une forte répression », Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH), 7 octobre 2017 ; « Cameroon army helicopters shot separatist protesters », Reuters, 6 octobre 2017.Hide Footnote

Les villages des chefs de file sécessionnistes tels que Ewele, Akwaya, Eyumodjock et Ekona ont été pris pour cible par les forces de défense et de sécurité, obligeant des milliers de jeunes hommes à s’enfuir en brousse par peur d’être tués ou d’être arrêtés et torturés. Selon les témoignages des habitants, d’un policier et d’un militaire déployés dans la zone, « les militaires assassinent des personnes chez elles et tirent aux pieds d’autres ».[fn]Courriels et entretiens téléphoniques de Crisis Group, habitants et fonctionnaires anglophones à Yaoundé, octobre 2017.Hide Footnote L’ancien magistrat à la Cour suprême, Ayah Paul Abine, déclare sur sa page Facebook avoir échappé à un assassinat à son domicile à Akwaya, qui aurait aussi été pillé par des militaires. Les violences, arrestations et pillages par les militaires et policiers se sont poursuivis toute la semaine suivante, notamment dans le département de Manyu. Le maire adjoint de Ndu, suspecté de sécessionnisme, aurait été tué à son domicile par des militaires, le 2 octobre.[fn]« Déclaration du Social Democratic Front sur les tristes évènements du 1er octobre 2017 », op. cit.Hide Footnote

Ces violences massives surviennent dans un contexte d’état d’urgence et de loi martiale, imposés de fait par les gouverneurs des deux régions du 29 septembre au 3 octobre : couvre-feu, interdiction de manifester, interdiction de se réunir à plus de quatre, fermeture des frontières terrestres et maritimes des régions, renforts militaires, interdiction de circuler d’un département à l’autre, interdiction de circuler à moto, coupure des réseaux sociaux, puis d’Internet et de l’électricité. Le 1er octobre, il était aussi interdit de sortir des maisons.

Certains hauts gradés et hauts fonctionnaires expliquent l’ampleur du « dérapage » par l’insuffisance des effectifs de police qu’ils ont dû pallier par des renforts militaires qui ne sont pas formés à la gestion des foules. Ils soulignent aussi le sous-équipement de la police, l’absence de balles à blanc et l’insuffisance ou le mauvais usage des gaz lacrymogènes. Les gendarmes et policiers auraient utilisé à mauvais escient leur stock – déjà insuffisant au départ – de bombes lacrymogènes dans les maisons, et se seraient retrouvés à court face aux manifestants.

Ces hauts gradés dénoncent également les provocations des manifestants qui auraient incendié des véhicules appartenant au sous-préfet et au préfet à Boyo et Fundong (dans le Nord-Ouest), auraient arraché des armes à quelques gendarmes à Kumba (dans le Sud-Ouest), saccagé les postes de gendarmerie d’Ikiliwindi, Mabanda, Teke, Kongle, et auraient lancé des cailloux sur les policiers et militaires à Buea et Bamenda. Ils soulignent enfin que certains policiers et militaires ont refusé de participer aux violences, ce qui a mis le dispositif sécuritaire en sous-effectif.[fn]Courriels et entretiens téléphoniques de Crisis Group, hauts gradés à Yaoundé, policiers et militaires à Bamenda et Buea, octobre 2017.Hide Footnote

L’embrasement de la crise et le massacre du 1er octobre étaient prévisibles.

L’embrasement de la crise et le massacre du 1er octobre étaient prévisibles, d’autant que la proclamation d’indépendance et les manifestations ont été annoncées à l’avance. Ces violences font suite à un durcissement de la crise qui s’est exacerbé au mois d’août. Le 5 août, sur ordre du président Biya, des délégations de ministres se sont rendues en mission à l’étranger. Mais ces missions ont été perturbées par des troubles parfois violents, causés par des militants sécessionnistes. En Belgique, la rencontre organisée par le ministre de la Justice a été émaillée d’incidents. Aux Etats-Unis, la délégation ministérielle a été chahutée par la diaspora. En Afrique du Sud, un membre de la délégation a échappé de peu à un lynchage et l’ambassade a été vandalisée. D’autres incidents ont eu lieu dans les ambassades du Cameroun au Royaume-Uni et au Canada, où des militants sécessionnistes ont remplacé le drapeau du Cameroun par celui de l’Ambazonie.[fn]Hans De Marie Heungoup, « Cameroun : le risque d’embrasement de la crise anglophone inquiète les francophones », Jeune Afrique, 8 septembre 2017 ; Richard Moncrieff, « Cameroon anglophone crisis is escalating. Here is how it could be resolved », African Argument, 27 septembre 2017.Hide Footnote

Ces actes de défiance des sécessionnistes de la diaspora ont ravivé les mobilisations anglophones, qui ont repris de plus belle depuis lors. Les opérations « villes mortes » sont passées de un à trois jours par semaine. Les militants sécessionnistes ont incendié un nombre croissant d’écoles et de commerces. En outre, les autorités ont annoncé, dans le courant du mois, la découverte de caches d’armes dans le Nord-Ouest.

Le gouvernement a réagi à cette remobilisation par de nouvelles mesures répressives (arrestation de sept journalistes, d’une dizaine de militants anglophones et renforcement de la présence militaire en août). Mais l’appareil répressif a semblé inefficace face à la désobéissance civile d’une partie de la population et à la violence des groupuscules sécessionnistes qui se sont formés aux marges du Southern Cameroons Ambazonia Governing Council, le plus important groupe sécessionniste à l’heure actuelle. Il semble supplanter désormais le Southern Cameroons National Council qui, depuis les années 1990, était le principal groupe sécessionniste.

Face au risque de report de la rentrée scolaire, Paul Biya a finalement consenti, le 30 août, à libérer une partie des chefs de file et militants anglophones, espérant faire cesser les opérations « villes mortes » et éviter que l’année scolaire ne soit mise en péril pour une deuxième année consécutive. Mais ces libérations n’ont pas eu d’effet. Les villes mortes ont continué de plus belle et, un mois après la rentrée, le taux d’inscription demeure très faible.

Des figures de proue du mouvement anglophone ainsi que des dizaines de manifestants arrêtés depuis huit mois sont toujours en prison.

La décision du président a été tardive et partielle. Des figures de proue du mouvement anglophone ainsi que des dizaines de manifestants arrêtés depuis huit mois sont toujours en prison. Par ailleurs, selon de nombreux anglophones et francophones, cette décision prouve une nouvelle fois que le président du Cameroun garde la mainmise sur l’appareil judiciaire. En réalité, en emprisonnant les modérés (prodécentralisation et profédéralisme), le gouvernement a indirectement renforcé les plus radicaux (les groupes sécessionnistes et les groupuscules violents). Plusieurs analystes estiment que cette approche est le résultat d’une stratégie délibérée visant à discréditer la mobilisation anglophone auprès des francophones et des partenaires internationaux en l’assimilant à un mouvement sécessionniste.

En septembre, les villes mortes étendues sur trois jours se sont poursuivies, plusieurs commerces et sept établissements scolaires ont été incendiés et la rentrée n’a pas pu se faire normalement. Tout ceci n’implique plus nécessairement l’adhésion de la population locale à ces tactiques de désobéissance civile. Bien que le soutien au fédéralisme et au sécessionnisme soit grandissant, nombreux sont ceux qui ne suivent désormais les opérations villes mortes que par crainte de la violence des groupuscules. C’est pourquoi des milliers de familles anglophones envoient leurs enfants dans les écoles bilingues en zone francophone, tandis que certains commerçants et acteurs économiques déménagent à Douala.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitants, élèves et commerçants, Douala, Buea et Bamenda, juin-septembre 2017.Hide Footnote

Un nouveau cap a été franchi à la mi-septembre avec l’usage pour la première fois de bombes artisanales. Du 14 au 20 septembre, deux bombes ont explosé dans le Nord-Ouest sans faire de victimes, une troisième a explosé contre un poste de police à Bamenda, blessant trois policiers, et une quatrième a failli exploser à Douala.[fn]« Trois policiers grièvement blessés à Bamenda », BBC, 21 septembre 2017.Hide Footnote Bien que non revendiquées, le gouvernement, ainsi qu’une majorité de l’opinion publique camerounaise, ont attribué ces explosions aux sécessionnistes.[fn]Certains analystes n’excluent pas (mais sans en fournir de preuve) un montage par le gouvernement, afin d’assimiler la mobilisation anglophone au terrorisme et de justifier une réponse purement militaire. Entretiens de Crisis Group, universitaires et chercheurs, Yaoundé, Bamenda, Buea, septembre-octobre 2017.Hide Footnote

A la suite de ces explosions, le gouverneur du Nord-Ouest a pris des mesures drastiques : couvre-feu, coupure d’Internet pendant 24 heures, interdiction de se rassembler et de manifester. Mais ces mesures n’ont pas empêché entre 30 000 et 80 000 personnes de manifester dans une trentaine de villes et localités anglophones (Bamenda, Buea, Kumba, Kumbo, Limbé, etc.) le 22 septembre pour réclamer la libération des détenus politiques anglophones, le départ du président Biya, la mise en œuvre du fédéralisme et la sécession. Ces manifestations ont été organisées en parallèle du discours prononcé par le président Biya à l’Assemblée générale des Nations unies. Initialement pacifiques, les marches sont devenues violentes dans certaines localités. A Buea, certains des manifestants ont vandalisé le domicile du maire de la ville (un anglophone, mais farouche opposant à la mobilisation). A Mamfé, ils ont incendié un poste de gendarmerie. La réaction excessive des forces de défense et de sécurité à Santa, Bamenda, Ekona et Limbé a fait au moins quatre morts par balles parmi les manifestants et des dizaines de blessés.

L’ampleur des manifestations du 22 septembre, les plus massives au Cameroun depuis celles de février 2008, semble avoir surpris les autorités qui avaient jusqu’à présent sous-estimé le mécontentement anglophone et le poids de la mouvance sécessionniste. C’est probablement ce qui a poussé le gouvernement à déployer un nouveau renfort de 1 000 soldats et à imposer un état d’urgence ainsi qu’une loi martiale de fait (arrestation de civils par les militaires, jugements dans les tribunaux militaires). Au total, depuis le début de la crise en octobre 2016, on recense au moins 55 personnes tuées, plusieurs centaines de blessées et des centaines d’arrestations dans les régions anglophones.[fn]Amnesty International estime à plus de 500 le nombre de personnes arrêtées en marge des manifestations du 1er octobre 2017 dans les régions anglophones. « Cameroun. Des détenus entassés comme des sardines dans les prisons à la suite des manifestations dans les régions anglophones », Amnesty International, 13 octobre 2017.Hide Footnote Amnesty International estimates that more than 500 people have been arrested in the Anglophone regions during demonstrations on 1 October 2017. “Cameroon. Inmates ‘packed like sardines’ in overcrowded prisons following deadly Anglophone protests”, Amnesty International, 13 October 2017.Hide Footnote

Les réactions du gouvernement, du parti au pouvoir et de la communauté internationale

Le président du Cameroun, en séjour en Suisse depuis le 23 septembre, n’a pas officiellement réagi aux violences de septembre et octobre, si ce n’est par un communiqué sur sa page Facebook pour « condamner les violences d’où qu’elles viennent ».[fn]« Anglophone crisis : president Paul Biya connects through social media », CRTV, 2 octobre 2017.Hide Footnote Le ministre de la Communication et des membres du gouvernement ont assimilé les dizaines de milliers de manifestants à des terroristes ou assaillants armés. Persistant dans le déni qui caractérise le discours officiel depuis le début de cette crise, les autorités accréditent également la thèse d’un complot venu de l’extérieur dans les médias officiels ou progouvernementaux ainsi que sur les réseaux sociaux.

Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), parti au pouvoir, a choisi d’organiser des rassemblements à l’improviste dans les villes francophones, le 1er octobre, au nom de l’unité nationale et en soutien à Paul Biya. Pour les anglophones, ces festivités inédites organisées au moment où les régions anglophones étaient frappées par une interdiction de manifester et en proie à la violence illustrent l’arrogance et le mépris de l’élite francophone. Paradoxalement, il a fallu attendre la proclamation d’indépendance de l’Ambazonie pour que le parti au pouvoir et le gouvernement organisent pour la première fois un simulacre de célébration de la réunification du Cameroun, 56 ans après.

En dépit de multiples alertes – y compris celles lancées par Crisis Group et par la presse internationale – seules les Nations unies ont appelé les parties à la retenue avant les évènements du 1er octobre. La plupart des puissances et organisations internationales n’ont, pour leur part, réagi qu’après les violences, et parfois de façon même complaisante vis-à-vis du gouvernement.[fn]« La francophonie préoccupée par les tensions dans les régions anglophones du Cameroun », journalducameroun.com, 2 octobre 2017.Hide Footnote Les Nations unies, l’Union européenne, l’Union africaine, le Commonwealth, l’Organisation internationale de la francophonie, les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni ont appelé les parties à éviter la violence et mener un dialogue sur les solutions durables à la crise. Seuls les Nations unies et les Etats-Unis ont signalé l’usage disproportionné de la force contre les manifestants et exigé une enquête et un dialogue sur les questions de fond « dans le respect de l’unité territoriale du Cameroun ».[fn]« Cameroon : UN chief Secretary-General urges dialogue to resolve grievances », UN News Centre, 3 octobre 2017 ; « Violence in Cameroon », Département d’Etat américain, 3 octobre 2017.Hide Footnote

Comme Crisis Group l’a expliqué dans son dernier rapport, la communauté internationale est confrontée à un dilemme. Elle est plus que prudente, car elle craint de froisser une armée qui joue un rôle crucial dans la lutte contre Boko Haram et un Etat qui est parmi les moins fragiles dans une sous-région volatile. Elle redoute surtout qu’une instabilité au Cameroun se propage à l’ensemble de la région. Toutefois, cette passivité est interprétée par le régime depuis des décennies comme une carte blanche pour perpétrer toutes sortes de déni de la démocratie et de violation des droits humains.

Le régime parvient depuis une décennie à neutraliser la capacité des acteurs internationaux à jouer un rôle politique.

En réalité, le régime parvient depuis une décennie à neutraliser la capacité des acteurs internationaux à jouer un rôle politique. Il propage la théorie d’un complot externe visant à déstabiliser la nation et joue sur la victimisation pour insuffler un élan de nationalisme auprès d’une partie de la population et se déclarer le seul garant de la stabilité. D’ailleurs, des proches du président s’en félicitent souvent en privé, se vantant d’avoir de leur côté une opinion publique qu’ils ont eu le temps de fabriquer.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires à la présidence, Yaoundé, 2016-2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, high-level officials from the president’s office, Yaoundé, 2016-2017.Hide Footnote

Des violences aux lourdes conséquences politiques

Les violences de septembre et octobre sont sans précédent dans les régions anglophones du Cameroun. Elles creusent le fossé entre le gouvernement et la population, renforcent le sentiment de méfiance et rendent la population plus favorable à la sécession.[fn]Voir le rapport de Crisis Group N°250, Cameroun : la crise anglophone à la croisée des chemins, 2 août 2017.Hide Footnote La mouvance sécessionniste n’est probablement toujours pas majoritaire, mais elle n’est plus une minorité insignifiante. De plus en plus d’anglophones estiment qu’il s’agit de la meilleure solution et il sera difficile d’ignorer leur opinion dans le cadre d’un dialogue politique inclusif, d’autant que les sécessionnistes sont désormais à la tête de la contestation anglophone.

Ces violences amplifient aussi le soutien au fédéralisme, qui jouit traditionnellement de l’appui des anglophones. En juin, nombre de ces fédéralistes déclaraient à Crisis Group qu’à défaut du fédéralisme souhaité, ils se contenteraient d’une véritable décentralisation. Or depuis les violences, certains parmi eux ne considèrent plus la décentralisation comme une solution médiane acceptable.

Les violences récentes ont également amplifié les tensions sociales préexistantes entre anglophones et francophones. Depuis septembre, des discours incitant à la haine et aux violences contre les anglophones prolifèrent et ont engendré une tension sociale palpable. Dans les médias publics, le gouverneur du Sud-Ouest a qualifié les manifestants du 22 septembre de « chiens » et le ministre de la Communication les a décrits comme étant des « terroristes ». Les médias progouvernementaux et certains intellectuels francophones laissent entendre que les anglophones sont tous sécessionnistes.[fn]« Governor Okalia Bilai called Southern Cameroonians dogs. Listen excerpt of the audio », YouTube, 29 septembre 2017 ; « Issa Tchiroma traite les sécessionnistes de terroristes », YouTube, 3 octobre 2017.Hide Footnote Certains journalistes de la chaine Vision 4, financée par des barons du régime, considèrent les manifestants comme des terroristes et, en septembre, ont conseillé au gouvernement « d’instaurer l’état d’urgence dans la partie anglophone, d’organiser des arrestations massives, de fouiller les maisons y compris celles de ministres, et de surveiller de près les anglophones à Yaoundé ».[fn]Observation par Crisis Group d’une quarantaine d’émissions et de débats du weekend dans les chaines camerounaises en septembre et octobre. Les incitations à la violence et à la haine de Vison 4 ont été condamnées par une partie de l’opposition et de la société civile francophone. Au total, 43 journalistes anglophones ont également déposé une plainte au Conseil national de la communication pour demander la suspension de ces journalistes et de la chaine. L’un des journalistes a cependant déjà demandé pardon aux anglophones. « Cameroun : un journaliste accusé d’incitation à la haine contre les anglophones », Radio France Internationale (RFI), 4 octobre 2017 ; « Ernest Obama suggère l’état d’urgence dans la partie anglophone », YouTube, 23 septembre 2017.Hide Footnote Sur Facebook, certains francophones se félicitent de la répression et du nombre de morts, tout en promettant plus de morts les prochaines fois.[fn]Observation de Crisis Group dans une dizaine de groupes camerounais sur Facebook rassemblant chacun des dizaines de milliers de membres tels que le « Cameroun c’est le Cameroun », le « Cameroun c’est le Cameroun qui gagne », « English Cameroon for a United Cameroon », septembre-octobre 2017.Hide Footnote Crisis Group observations, a dozen Cameroonian Facebook groups, each one with tens of thousands of members, such as “Cameroun c’est le Cameroun”, “Cameroun c’est le Cameroun qui gagne”, “English Cameroon for a United Cameroon”, September-October 2017.Hide Footnote

Depuis le 22 septembre, les anglophones vivant en zone francophone [...] sont pris pour cible.

Depuis le 22 septembre, les anglophones vivant en zone francophone, en particulier à Yaoundé et Douala, sont pris pour cible. Des arrestations sans motif dans les taxis, des fouilles sans mandat dans les domiciles et des arrestations massives d’anglophones ont eu lieu dans les quartiers de Yaoundé ayant une forte communauté anglophone tels que Biyem-Assi, Melen, Obili, Biscuiterie, Centre administratif et Etoug-Ebe. Ces arrestations, organisées par les policiers et les gendarmes, étaient particulièrement nombreuses le 30 septembre. Certains anglophones ont déclaré être insultés par des francophones dans des marchés. Dans leurs lieux de service, des francophones leur demanderaient « ce qu’ils font encore à Yaoundé et pourquoi ils ne rentrent pas dans leur sale Bamenda ».[fn]Entretiens de Crisis Group, une trentaine d’habitants anglophones, Yaoundé, septembre-octobre 2017.Hide Footnote

Il en résulte un profond malaise parmi les anglophones qui se sentent détestés et plus que jamais marginalisés. Une fonctionnaire anglophone déclare : « Peut-être que les francophones ont raison qu’on gâche leur pays. Il faut maintenant une sécession pour qu’ils soient en paix et qu’on soit en paix. Cela permettra que la paix revienne ». Au sein de l’élite anglophone, des hauts fonctionnaires se sentent surveillés ; l’un d’eux a déclaré : « Ici au ministère c’est la suspicion totale. Il faut se faire discret, effacé ».[fn]Courriel de Crisis Group, haut fonctionnaire au ministère de l’Enseignement supérieur à Yaoundé, octobre 2017.Hide Footnote Surveillée, cette élite tend à se replier sur elle-même.

Le Social Democratic Front (SDF), parti profédéraliste et le plus grand parti d’opposition, avec 11 pour cent des voix à la dernière élection présidentielle de 2011, et dont le dirigeant est anglophone, est soumis à de fortes pressions depuis le début de cette crise. Il a tenté de maintenir un ton modéré et conciliant depuis le début pour ne pas perdre sa base nationale francophone. Mais après les violentes récentes, plusieurs députés du parti ont symboliquement annoncé leur démission du parlement camerounais, sans entamer les démarches légales. Le président national du SDF qualifie de génocide les répressions meurtrières d’octobre et appelle à une traduction de Paul Biya devant la Cour pénale internationale (CPI).

La route sinueuse vers un nouveau consensus camerounais

Si le gouvernement semble nier la profondeur du mécontentement auquel il fait face, certains meneurs de la contestation anglophone semblent pour leur part déconnectés des réalités du pays et des dynamiques internationales. D’où des demandes souvent irréalistes – y compris concernant la sécession.[fn]Depuis l’exemple du Soudan du Sud, les acteurs internationaux sont plus réticents à encourager des mouvements séparatistes.Hide Footnote Cependant, la radicalisation de la contestation et la montée du sentiment sécessionniste sont essentiellement le résultat du mépris initial par le régime des revendications corporatistes, de la répression sanglante des manifestations depuis octobre 2016, de la coupure d’Internet pendant trois mois (vécue par les anglophones comme une punition collective), et des arrestations de centaines de manifestants.

De fait, le régime a laissé la situation se détériorer, pariant sur un épuisement de la mobilisation, alternant répression violente et concessions cosmétiques. A l’heure actuelle, les tenants d’une ligne plus dure au sein du pouvoir parient sur une approche répressive et reprochent au président d’avoir fait libérer une cinquantaine de militants en août ; ils excluent tout dialogue sur le fédéralisme, ou même sur la décentralisation, et certains disent ne plus vouloir attendre que les anglophones forment une insurrection armée pour les « écraser ».[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires des ministères de la Justice et de l’Enseignement supérieur ; commissaires divisionnaires, Yaoundé, septembre-octobre 2017.Hide Footnote Les plus modérés estiment, quant à eux, que la solution réside dans une décentralisation effective ou même le fédéralisme à dix Etats. Néanmoins, ils n’osent pas le dire publiquement, car ils n’ont pas suffisamment d’influence et craignent d’être marginalisés et considérés comme des soutiens de la contestation.[fn]Entretiens de Crisis Group, hauts fonctionnaires de la présidence et de ministères, juin-septembre 2017.Hide Footnote

Le président Biya a toutes les cartes en main pour résoudre cette crise, mais ne semble pas véritablement vouloir le faire. Il lui incombe d’éviter au Cameroun un enlisement menant à une impasse politique à un an de l’élection présidentielle. Les signes avant-coureurs d’une possible insurrection armée ne manquent pas : les groupuscules violents se multiplient, la désobéissance civile et les violences sporadiques (incendies criminels et bombes artisanales) se poursuivent. Selon certaines sources, de petits groupes de jeunes seraient allés au Nigéria pour s’entrainer à la guérilla, malgré l’opposition de principe d’Abuja à un Etat indépendant anglophone, qui risquerait de servir de base arrière aux mouvements sécessionnistes nigérians.[fn]Entretiens de Crisis Group, diplomates occidentaux, sous-officiers des renseignements, haut fonctionnaire au ministère des Relations extérieures, Yaoundé, 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, Western diplomats, non-commissioned information officers, high-level officials from the foreign relations ministry, Yaoundé, 2017.Hide Footnote

Le Cameroun, qui lutte contre Boko Haram à l’Extrême-Nord et contre les miliciens centrafricains à l’Est, ne peut se permettre un nouveau front.

Le Cameroun, qui lutte contre Boko Haram à l’Extrême-Nord et contre les miliciens centrafricains à l’Est, ne peut se permettre un nouveau front, d’autant qu’une insurrection dans la zone anglophone aurait probablement des répercussions à Douala et Yaoundé. Le coût économique requis pour venir à bout d’une telle insurrection serait difficilement supportable pour un pays actuellement soumis à des mesures d’ajustement du Fonds Monétaire International[fn]« Cameroun : les conséquences du retour du FMI sur l’investissement et les programmes sociaux », Jeune Afrique, 29 juin 2017.Hide Footnote et qui doit organiser des élections générales et une élection présidentielle dans un an et la Coupe d’Afrique des Nations de football dans la foulée.

D’ores et déjà, les agences de notation internationales s’inquiètent du climat politique du Cameroun. De nouveaux troubles politiques pourraient conduire à une dégradation de la note souveraine du pays qui aurait alors du mal à emprunter sur les marchés financiers. Enfin, un prolongement de la crise et de nouvelles violences auraient un coût politique important, car il serait difficile d’organiser les élections dans les régions anglophones. Si les élections sont organisées, le parti au pouvoir sera très probablement battu sévèrement dans ces régions. De plus, de nouvelles violences ne feront qu’accroitre les appels à la justice internationale.[fn]Les chefs de file sécessionnistes ont saisi la CPI le 12 octobre pour réclamer l’ouverture d’une enquête pour « génocide et crime contre l’humanité », en rapport avec les violences dans les régions anglophones depuis octobre 2016. « Cameroun : les sécessionnistes traduisent Paul Biya et certains membres du gouvernement devant la CPI pour génocide et crime contre l’humanité », Cameroon-info.net, 15 octobre 2017.Hide Footnote

Secessionist leaders have seized on the idea of using the ICC on 12 October to demand the start of investigations into “genocide and crimes against humanity”, in connection to the violence in the Anglophone regions after October 2016. “Cameroun: les sécessionnistes traduisent Paul Biya et certains membres du gouvernement devant la CPI pour génocide et crime contre l’humanité”, Cameroon-info.net, 15 October 2017.Hide Footnote

Ce que doit faire le président camerounais

Une sortie de crise exige du président qu’il apaise la situation, prenne des mesures d’apaisement et organise un dialogue inclusif, en présence d’un médiateur, sur la décentralisation et le fédéralisme.

  • Pour ce faire, le président devrait rentrer d’urgence au Cameroun et prononcer un discours prônant le retour au calme et reconnaissant l’existence du problème anglophone. Il devrait également veiller à ce que la justice ouvre une enquête, supervisée par la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés, sur les violences perpétrées en septembre et en octobre, avec sanctions à l’appui contre les auteurs.
     
  • Le dialogue de haut niveau sur des solutions durables au problème anglophone devrait en outre s’accompagner d’une politique de main tendue à l’égard des militants anglophones exilés afin d’encourager leur retour. Sans cela, même si le fédéralisme était mis en œuvre, les exilés en colère et mis au pied du mur risqueraient de tout faire pour rendre les deux régions anglophones ingouvernables.
     
  • Enfin, le président devrait relever de leurs fonctions les membres du gouvernement et les hauts fonctionnaires des régions anglophones dont les propos irresponsables ont enflammé la crise.
La responsabilité de la communauté internationale

Les Nations unies, l’Union européenne, l’Union africaine et les pays partenaires du Cameroun peuvent encore essayer d’éviter que la crise ne se transforme en conflit armé. L’enjeu est d’importance dans un pays clé pour la stabilité de la sous-région et la lutte contre le terrorisme. L’attitude discrète des partenaires internationaux a montré ses limites et n’a pas suffi à dissuader le gouvernement de faire usage de balles réelles face aux manifestants, comme en février 2008.[fn]Voir le rapport Afrique de Crisis Group N°160, Cameroun : Etat fragile?, 25 mai 2010.Hide Footnote Désormais, la communauté internationale doit faire preuve de diplomatie tout en proposant une réponse ferme, assortie de menaces de sanctions contre l’exécutif camerounais et les groupuscules violents. Ce repositionnement diplomatique passe par un ensemble de décisions progressives :

  • Le préalable est la condamnation ferme des violences de septembre et octobre, la demande d’une enquête indépendante et de sanctions contre les hauts gradés et les autorités administratives impliqués dans les violences. Les acteurs internationaux devraient ensuite clairement souligner que de nouvelles répressions violentes entraineraient une réévaluation de la coopération militaire avec le Cameroun et des aides publiques au développement, en dehors des projets directement liés à la lutte contre la pauvreté à l’échelle nationale et des projets de développement à l’Extrême-Nord et à l’Est. Ils doivent enfin exiger que le Cameroun s’engage à ne plus impliquer les militaires dans le maintien de la paix interne.
     
  • La communauté internationale se doit de clairement dénoncer les actes violents perpétrés par des groupuscules militants, qu’il s’agisse d’incendies criminels, d’autres actions sporadiques ou d’appels à la lutte armée.
     
  • De même, et dans l’optique d’une médiation internationale, les partenaires internationaux pourraient proposer l’envoi d’une mission d’information des Nations unies ou de l’Union africaine chargée d’enquêter sur les évènements des mois de septembre et octobre conjointement avec la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés.
     
  • Les partenaires du Cameroun pourraient aussi offrir de renforcer leur aide technique pour former la police et la gendarmerie en matière de gestion des foules et de respect des droits de l’homme. Si les auteurs des violences récentes sont sanctionnés, ces partenaires pourraient envisager de fournir des balles à blanc aux forces de sécurité camerounaises.

Les chefs de file sécessionnistes ont également leur part de responsabilité. Ils doivent permettre le bon fonctionnement des établissements scolaires et condamner fermement tout acte violent commis par des groupuscules se réclamant de leur cause, qu’il s’agisse d’incendies criminels ou de l’emploi de bombes artisanales.

Conclusion

Après les violences de septembre et octobre 2017, l’heure de vérité sonne pour le Cameroun. A l’incertitude politique s’ajoutent deux poches de conflits, des tensions sociales d’ordres divers, et un contexte économique préoccupant. Jusqu’à présent, la forte résilience de la population a favorisé une stabilité toute relative. Mais l’aggravation du problème anglophone pourrait faire basculer le pays dans une crise bien plus profonde. Dans ce pays plein d’atouts et au potentiel humain considérable, il est urgent que les Camerounais (anglophones et francophones confondus) parviennent à un nouveau consensus national et social. Le chemin vers ce consensus passe par la mise en œuvre de la décentralisation effective ou du fédéralisme.

Nairobi/Bruxelles, 19 octobre 2017

Annexe A : Carte du Cameroun