L’Afrique sans Kadhafi : le cas du Tchad
L’Afrique sans Kadhafi : le cas du Tchad
Table of Contents
  1. Executive Summary
Tchad : le choix de Mahamat Déby
Tchad : le choix de Mahamat Déby
Report 180 / Africa

L’Afrique sans Kadhafi : le cas du Tchad

La chute, suivie de la mort le 20 octobre à Syrte, de Mouammar Kadhafi après un long règne est porteuse d’une promesse de transition démocratique en Libye. Cependant, elle place aussi ses voisins face à de potentiels nouveaux problèmes qui pourraient menacer la stabilité régionale.

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Synthèse

La chute violente de Mouammar Kadhafi, mort après sa capture le 20 octobre dans sa ville natale de Syrte, est porteuse d’une promesse de transition démocratique en Libye. Cependant, elle place aussi la Libye et ses voisins au premier rang desquels le Tchad, face à une multitude de potentiels nouveaux problèmes. Kadhafi a joué un rôle ambivalent dans les conflits qui ont affecté le Tchad et a mené une politique de proximité avec l’actuel président Idriss Déby. La décision de celui-ci de reconnaître le Conseil national de transition (CNT), après ses velléités initiales de soutien politique à Kadhafi, n’augure pas forcément d’une décrispation des relations entre le Tchad et les nouvelles autorités libyennes. Les accusations, suivies des dénégations de N’Djamena, sur la présence de combattants tchadiens aux côtés des forces pro-Kadhafi, les exactions visant les ressortissants d’Afrique noire vivant en Libye, les déplacements de populations ainsi que la volatilité de la situation le long de la frontière commune pourraient compliquer la donne entre les deux pays.

Tout au long de ses 42 ans de règne, Kadhafi a mené vis-à-vis de N’Djamena une politique d’influence : à la fois acteur et médiateur des conflits affectant le Tchad, il s’est employé à faire de son voisin le champ expérimental de ses ambitions régionales. Cette situation s’est renforcée avec le régime du président Déby, celui-ci laissant Kadhafi multiplier ses initiatives de patronage en échange de son soutien politique et économique. Néanmoins, en dépit de leur bonne entente apparente sur fond d’échanges de bons procédés, les rapports entre les deux dirigeants ont parfois suivi un cours sinueux avec des divergences politiques aussi nombreuses qu’indicibles.

L’un des paradoxes des relations entre Kadhafi et N’Dja­me­na est qu’après avoir été un acteur déstabilisateur du Nord du Tchad, région historiquement frondeuse et théâtre de nombreux soulèvements, le Guide libyen a contribué ces dernières années à sa pacification relative à travers une politique de médiation auprès des groupes armés y opérant. Eu égard à cette situation et percevant Kadhafi comme indispensable à sa propre politique régionale, le président Déby a mis longtemps à envisager l’hypothèse de sa chute après le déclenchement de l’insurrection libyenne et à en tirer les conséquences. Au début de la crise, ses accusations réitérées sur la collusion des insurgés libyens avec des islamistes ont été perçues comme une tentative de soutien politique au Guide. Bien que son gouvernement ait démenti tout soutien militaire à Kadhafi, la présence de ressortissants tchadiens parmi les forces loyalistes a ruiné tout le crédit de ces accusations et accru les suspicions contre N’Djamena à qui il a été reproché de brandir le chiffon rouge de l’islamisme pour détourner l’attention.

D’accusateur du CNT, le Tchad en est devenu le suspect principal, soupçonné d’être favorable au maintien de Kadhafi au pouvoir, avec des conséquences graves sur le traitement de ses ressortissants dans les zones conquises par les insurgés. Au fur et à mesure de l’infléchissement des rapports de forces induit par l’entrée en jeu de l’Otan, le pouvoir tchadien a adopté une attitude politiquement et stratégiquement plus prudente. Le soutien politique initial à Kadhafi a peu à peu fait place à un appel à la négociation, puis à de premiers contacts avec le CNT.

Loin d’être un simple revirement ou le résultat de pressions externes, cette évolution traduit avant tout la prise en compte de facteurs historiques et géopolitiques. Idriss Déby sait qu’il est stratégiquement périlleux pour N’Dja­me­na d’avoir des rapports hostiles avec Tripoli qui auraient pour conséquence la déstabilisation de la partie septentrionale du Tchad. Alors que la normalisation récente avec le Soudan, amorcée avec l’aide de Kadhafi, est loin d’être irréversible, le Tchad voudrait éviter des tensions avec les nouvelles autorités libyennes. A cette donnée s’ajoute le sort des ressortissants tchadiens en Libye, dont la plupart ont été fréquemment assimilés à des mercenaires alors que la grande majorité d’entre eux sont de simples travailleurs immigrés. Le Tchad est aussi préoccupé par des aspects économiques liés au maintien des échanges entre le Nord du pays et le Sud de la Libye ainsi que la question des investissements. Autant d’enjeux qui ont conduit le pouvoir tchadien à prendre rapidement acte de l’évolution du rapport de forces en faveur du CNT et à éviter toute compromission supplémentaire avec Kadhafi.

Malgré le rapprochement amorcé avec le CNT, concrétisé par sa reconnaissance diplomatique et une rencontre entre Idriss Déby et Moustafa Abdel Jalil (chef du CNT), l’après-Kadhafi s’inscrit davantage en termes d’interrogations que de continuité pour les relations tchado-libyennes. Les nouveaux maîtres de Tripoli et le pouvoir de N’Djamena pourront-ils rapidement rétablir la confiance et aplanir les crispations nées des huit mois de crise ? Quelles conséquences aura l’évolution de la volatile situation au Sud de la Libye sur ces relations ? Quelle sera la politique de la nouvelle Libye vis-à-vis de l’équation tchado-soudanaise, et plus globalement, sa politique africaine ?

En raison de la durée de son règne ainsi que des politiques d’influence et de patronage qu’il a menées, l’ombre de Kadhafi continuera de planer pendant longtemps sur la Libye et ses voisins. Les bouleversements qui ont précédé ou suivi sa chute le démontrent : reflux migratoire, tensions entre tribus libyennes, attaques plus ou moins racistes contre les ressortissants des pays d’Afrique subsaharienne, résurgence potentielle de l’islamisme, prolifération de combattants et d’armes, etc. S’il est hâtif d’affirmer que ces bouleversements se transformeront à moyen et long termes en instabilité dans la région, le cas spécifique du Tchad, pays charnière entre l’Afrique noire et le monde maghrébin, entre l’Est et l’Ouest du Sahel, éclaire les enjeux et dangers régionaux de l’ère post-Kadhafi.

N’Djamena/Nairobi/Brussels, 21 octobre 2011

Executive Summary

The end of the long reign of Muammar Qaddafi, killed on 20 October in his hometown of Sirte, opens the way to democracy in Libya. His fall has also left the country and its neighbours facing a multitude of potential new problems that could threaten stability in the region. Chad is a case in point. Qaddafi made his presence felt in all the country’s conflicts, for good and ill, and he maintained a close relationship with President Déby. Because the latter supported his doomed benefactor politically at the start of the insurgency and only belatedly aligned with Libya’s National Tran­sitional Council (NTC), the new era of Chad-Libya relations has started on the wrong foot. The NTC’s accusations – denied by N’Djamena – that Chadian fighters supported Qaddafi militarily, racist attacks against black Af­ricans, refugees and related displacement issues, and the volatile situation on the border increase forthcoming challenges.

During his 42-year reign, Qaddafi was time and again an actor and mediator of Chad’s conflicts, while using his southern neighbour as a testing ground to achieve his regional ambitions. Under Déby, N’Djamena was a willing subject, and relations between Tripoli and N’Djamena improved significantly. The two leaders’ relationship had its ups and downs, but Déby allowed Qaddafi to increase his influence through patronage in return for political and economic support.

Qaddafi’s involvement in Chad became paradoxical. After initially playing an active role in destabilising the North, he contributed in recent years to bringing relative peace to that historically rebellious zone by mediating between armed groups. In view of this, Déby saw Qaddafi as essential to his own regional policy and was, therefore, reluctant to accept the possibility of his fall when the Libyan insurgency broke out and slow to realise its full consequences. When the crisis began, Déby tried to defend Qaddafi’s legitimacy by accusing the rebels of colluding with Islamists. Though his government denied it was providing any military support, the presence of Chadian fighters in Libya among Qaddafi’s troops stripped his statements of weight.

However, Déby’s accusations naturally made the NTC suspicious of N’Djamena, which it considered as favouring Qaddafi’s continued rule. This had serious consequences for the treatment of Chadian nationals in Libya in areas where the insurgents gained control. It was only when NATO intervened and power shifted away from Qaddafi, that the Chadian government took a more strategic and realistic stance, calling for negotiations and establishing preliminary contacts with the NTC.

Déby knows from recent history that hostile relations with Tripoli could quickly endanger the stability of northern Chad. The recent normalisation of relations with Sudan that he achieved with Qaddafi’s help is far from irreversible, so he would like to avoid tensions with the new authorities in Tripoli. N’Djamena is also concerned for the plight of Chadian nationals in Libya, who frequently have been perceived and treated as mercenaries, though at least the overwhelming majority have been in the country for years for purely economic reasons. It is likewise aware of the need to maintain economic relations, particularly trade and investments, between the two countries.

Given the security and economic interests at stake, the Chadian regime has now recognised the former rebels, and Déby has met with the NTC leader, Mustafa Abdul Jalil. But despite this rapprochement, uncertainty about the future of relations remains. Will the new rulers of Tripoli and Déby be able to win each other’s trust and put aside grievances born during the eight-month crisis? How will the volatile situation in southern Libya impact on these relations? What will be Libya’s new policy on the Chad-Sudan equation? More generally, what will be Libya’s new relationship with the rest of Africa?

Due to the length of his reign, his influence abroad and strong patronage politics, Qaddafi’s shadow will continue to be felt in Libya and neighbouring countries. The upheavals that preceded and followed his fall have created new and potential problems, including massive displacement of populations; tribal tensions within Libya and racist attacks against nationals of sub-Saharan countries; a possible resurgence of Islamism; and the proliferation of fighters and weapons. It is too early to say whether the changes will evolve into medium- and long-term factors of instability in the region, notably in the Sahel and Darfur. However the issues faced by Chad, a country bridging sub-Saharan and North Africa and east and west Sahel, highlight some of the dangers the region faces in the post-Qaddafi era.

N’Djamena/Nairobi/Brussels, 21 October 2011

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Tchad : le choix de Mahamat Déby

Originally published in Le Monde

Op-Ed / Africa

Tchad : le choix de Mahamat Déby

Originally published in Le Monde

Enrica Picco, d’International Crisis Group, appelle le président de transition à nommer une commission d’enquête indépendante pour faire la lumière sur la répression des manifestations du 20 octobre.

La journée sanglante du 20 octobre marque un tournant dans la transition tchadienne. Jusqu’à cette date, la junte militaire, qui a pris le pouvoir en avril 2021 à la mort d’Idriss Déby, avait respecté la feuille de route pour un retour à l’ordre constitutionnel. Les risques de déstabilisation du Tchad, après 30 ans de régime autoritaire, semblaient écartés. A la tête d’une transition militaire, Mahamat Déby, 38 ans et fils du président défunt, promettait une ouverture de l’espace public que les Tchadiens espéraient depuis longtemps. La tenue de négociations dès son accession au pouvoir avec les opposants historiques du régime de son père allait dans le sens de cette promesse. Mais la répression violente de la manifestation demandant, jeudi dernier, l’aboutissement de la transition a complètement changé la donne.

L’exception tchadienne

A la mort d’Idriss Déby, l’Union africaine n’a pas considéré la prise de pouvoir par une junte militaire comme un coup d’Etat, contrairement aux décisions qu’elle avait rendues ailleurs dans la région dans des situations similaires. L’organisation continentale a cependant imposé deux conditions aux militaires tchadiens : leur pouvoir devait se limiter à une période transitoire de dix-huit mois, renouvelable une seule fois, et les membres du gouvernement de transition ne pouvaient pas se présenter aux élections à venir. Ces conditions auraient dû permettre, au terme de la transition, une alternance de pouvoir à N’Djamena.

L’année 2022 a débuté avec deux évènements prometteurs : la tenue, à partir de mars, de négociations entre des représentants du gouvernement et de 52 groupes armés rebelles à Doha, au Qatar, puis des consultations à N’Djamena entre le Président Mahamat Déby et tous les représentants de la société civile et des partis d’opposition, y compris les plus réticents à négocier avec le pouvoir. Les pourparlers entamés avec l’opposition et avec les rebelles ont abouti à une même conclusion : leur participation aux étapes de la transition était conditionnée à la garantie claire que les militaires quitteraient le pouvoir à la fin de la transition.

Des frustrations politiques et sociales

Mais en l’absence de cette garantie, de nombreux partis et groupes armés ont refusé de participer au dialogue national. Les conclusions de ce dialogue, qui s’est tenu en leur absence entre le 20 août et le 8 octobre, a mis le feu aux poudres. Encore plus que l’extension de la transition, sur laquelle il y avait un certain consensus dans le pays, c’est le fait que les membres de la transition seront désormais éligibles aux élections qui a provoqué la colère les Tchadiens. La crainte d’une succession dynastique est devenue réelle. Le gouvernement d’unité nationale, mis rapidement en place le 14 octobre, avec des opposants acquis au régime depuis le dialogue, n’a pas apaisé cette colère.

La mauvaise gouvernance et les inégalités sociales ... sont devenues insupportables pour de nombreux Tchadiens.

De plus, les frustrations débordent de la sphère politique. La mauvaise gouvernance et les inégalités sociales, héritage de 30 ans de régime Déby, sont devenues insupportables pour de nombreux Tchadiens. Aux scandales de corruption qui impliquent l’élite au pouvoir s’ajoutent le manque d’opportunités pour les jeunes, les coupures d’électricité récurrentes et des inondations qui ont laissé près 350 000 personnes sans abri dans la capitale au mois d’août.

Ces tensions, politiques et sociales, ont abouti à la journée du jeudi 20 octobre. Le dirigeant du plus important parti de l’opposition Les Transformateurs, Succès Masra, a déclaré le 19 octobre avoir créé un « gouvernement du peuple pour la justice et l’égalité », alors que la plateforme de la société civile Wakit Tama a appelé à une mobilisation permanente contre le gouvernement de transition. A la veille des manifestations, le gouvernement a dénoncé une tentative d’insurrection armée et interdit les manifestations. Mais le lendemain, des milliers de Tchadiens sont descendus dans les rues et le régime a réagi très brutalement.

Les heurts entre police et manifestants ont été d’une rare violence. Les manifestants ont saccagé et incendié le siège du parti du Premier ministre, Saleh Kebzabo, les forces de l’ordre ont ouvert le feu de façon indiscriminée sur la foule. Le bilan officiel est très élevé, plus de 50 morts et 300 blessés, et ne cesse de s’alourdir à mesure que sont relayées les informations venant des provinces. Le même jour, le Premier ministre a annoncé un couvre-feu dans les principales villes et la suspension des activités des partis impliqués dans les manifestations. La situation reste extrêmement tendue dans l’ensemble du pays.  

Moment charnière pour Mahamat Déby

Pour éviter de nouvelles violences, toutes les parties prenantes devraient prendre des mesures urgentes. Le Président Déby devrait condamner l’usage excessif de la force et nommer une commission d’enquête indépendante pour faire la lumière sur les évènements du 20 octobre. Plutôt que de réprimer toujours plus durement la société civile et l’opposition, il devrait faire appel aux médiateurs nationaux et internationaux, comme le Groupe des religieux et des sages, l’Union africaine et le Qatar, en vue d’inclure les opposants dans la dernière phase de la transition. Il devrait surtout apaiser les tensions en reconsidérant l’éligibilité aux élections des membres de la transition et en s’engageant publiquement à transférer le pouvoir aux civils à la fin de la transition.

L’Union africaine, l’Union européenne, la France et les Etats-Unis, devrait conditionner leur soutien à la poursuite de la transition.

Pour leur part, les opposants devraient également condamner toute forme de protestation violente et utiliser tous les recours légaux prévus dans la charte de transition pour garantir des élections transparentes. Finalement, l’Union africaine, l’Union européenne, la France et les Etats-Unis, devrait conditionner leur soutien à la poursuite de la transition et à la mise en place de mesures qui garantissent l’inclusion et la représentativité.  

Les évènements du 20 octobre ont sérieusement entaché les espoirs de ceux qui considéraient le Tchad comme une exception parmi les tumultueuses transitions de la région. Mahamat Déby doit faire un choix. Il peut adopter le même régime brutal que celui de son père. Mais il est aussi encore temps pour lui de corriger cette inquiétante dérive autoritaire et de ramener le Tchad sur la voie d’une réelle transition vers un régime plus démocratique.

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