A fighter of Libyan forces allied with the UN-backed government walks past a ruined house captured from Islamic State militants in Cambo area in Sirte, Libya, on 17 October 2016. REUTERS/Ismail Zitouny

Montée, chute et éventuelle mutation d’ISIS au Maghreb

Malgré le déclin prononcé que l’Etat islamique (ISIS) connait en Irak et en Syrie, il pourrait refaire surface au Maghreb si l’on ne tire pas les leçons du passé et que les menaces existantes persistent. L’Algérie, la Libye, le Maroc et la Tunisie devraient aller au-delà des mesures sécuritaires et militaires et se préoccuper des vagues de mécontentements et des tensions locales dont ISIS a montré qu’il savait tirer parti.

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Synthèse

Le déclin prononcé que connait l’Etat islamique (ISIS) s’accompagne d’importantes leçons et de menaces persistantes. Ce constat s’applique aux quatre pays du Maghreb couverts par le présent rapport, l’Algérie, la Libye, le Maroc et la Tunisie, qui constituent un microcosme de l’identité, de la trajectoire et des revirements de fortune d’ISIS à ce jour. Ces pays possèdent deux titres de gloire encombrants : ils sont un vivier important de combattants étrangers d’ISIS et ils constituent, dans le cas de la Libye, le lieu de la première conquête territoriale réussie d’ISIS en dehors de l’Irak et de la Syrie. Or le vivier se tarit, jusqu’à un certain point, et la province libyenne du califat n’est plus. Mais les nombreux facteurs qui ont permis l’ascension d’ISIS persistent. Expliquer les raisons des avancées d’ISIS sur différents terrains est un exercice qui pourrait s’avérer imprécis et risqué. En revanche, il semble assez évident que mettre fin à l’anarchie et à la fragmentation de la Libye ; renforcer les capacités des Etats à canaliser la colère face au comportement prédateur des élites et à assurer une gouvernance réactive ; avancer prudemment en cherchant à régenter le discours religieux ; et améliorer la coopération régionale et internationale en matière de lutte contre le terrorisme contribuerait grandement à faire en sorte que le succès de la lutte contre ISIS ne soit pas éphémère.

Les opérations d’ISIS au Maghreb mettent en valeur ses trois principales fonctions : agence de recrutement pour les militants disposés à se battre pour son califat en Irak et en Syrie ; groupe terroriste mettant sur pied des attaques sanglantes contre des civils ; et organisation militaire cherchant à exercer des fonctions de contrôle territorial et de gouvernance. Dans ce sens, et même si ISIS n’a pas fait du Maghreb son terrain de prédilection, pour aucune de ces trois activités, son fonctionnement dans la région et la façon dont les Etats ont réagi à son essor, nous en disent long sur l’organisation.

Aux yeux d’une grande partie du monde, la Tunisie est connue pour la réussite relative de sa transition démocratique autant que par le fait qu’elle affiche le taux par habitant le plus élevé de personnes qui rejoignent ISIS pour se battre hors du pays. Cette distinction douteuse a provoqué de la perplexité, tout comme, dans une moindre mesure, la capacité d’ISIS à recruter des combattants étrangers dans les pays voisins. Comme l’a mentionné un précédent rapport de Crisis Group sur ISIS, Exploiter le chaos, les raisons des succès d’ISIS dans certaines régions et de ses échecs dans d’autres se dérobent à toute explication simple.

Néanmoins, sa capacité à recruter dans ces pays laisse entendre qu’une série de facteurs ont créé des conditions plus favorables : l’exigence d’un discours et d’une pratique de contre-pouvoir et presque révolutionnaires, en particulier chez les jeunes qui considèrent que les injustices structurelles sont la cause de leur misère relative (surtout en Tunisie) ; un appareil sécuritaire en déroute (Libye et Tunisie) ; l’ascension et l’instauration ensuite d’une forme plus politique et pragmatique de l’islamisme (Tunisie) ; la présence de réseaux préexistants de type jihadiste ou militant (Libye, Tunisie et Maroc) ; et le manque de coordination régionale ou internationale, ou, pire encore, le soutien, par des acteurs régionaux, de groupes rivaux (Libye). Des progrès ont été réalisés en vue de régler plusieurs de ces questions, mais pas toutes, et très probablement pas de façon durable.

Un grand nombre de ces facteurs pourraient expliquer qu’ISIS ait choisi de cibler la Tunisie et d’y mener de nombreux attentats terroristes de grande ampleur en 2015 et 2016. Sa propagande mettait l’accent sur le sentiment d’injustice partagé par de larges couches de la population, en particulier celles des régions marginalisées et des périphéries urbaines pauvres qui se heurtent le plus souvent à la brutalité des autorités, à la corruption et à l’exclusion sociale. ISIS semblait également déterminé à perturber la transition démocratique fragile et contestée du pays, à tirer parti de la désorganisation des forces de sécurité et à jouer sur l’impression de certains islamistes qui estimaient que la transition avait trahi leurs aspirations et que les forces laïques avaient imposé le compromis scandaleux des islamistes politiques.

La Libye présente un autre éclairage, plus parlant encore. L’instabilité résultant de l’insurrection, la fragmentation du pays qui en a découlé, la lutte entre les puissantes milices et l’ingérence teintée de rivalité de divers acteurs régionaux ont créé un contexte propice, non seulement au recrutement, mais aussi à l’expansion territoriale d’ISIS. La Libye a illustré ce que l’Irak et la Syrie avaient démontré : l’instabilité est le terreau du jihadisme et non sa conséquence. Le fait que les forces libyennes aient pu, avec l’aide de l’Occident, évincer ISIS de Syrte montre qu’une force militaire supérieure peut vaincre l’organisation, une réalité qui a également été mise en évidence à Mossoul, en Irak, et le sera bientôt à Raqqa, en Syrie. Cependant, le fait que ces victoires n’aient pas contribué à résoudre les problèmes qui ont facilité l’émergence d’ISIS peut susciter des inquiétudes légitimes.

Ce qui ressort de l’expérience maghrébine, c’est que les réponses des Etats axées sur la sécurité et les mesures militaires peuvent fonctionner. ISIS a surtout été battu en brèche en Libye et les solides services de sécurité de l’Algérie et du Maroc ont réussi à contenir son ascension à l’intérieur de leurs frontières. Mais ces réponses ont leurs limites et il faut également prêter attention aux aspects suivants :

  • Résoudre le conflit libyen ou, du moins, diminuer la fragmentation du pays, pour éviter que les derniers membres d’ISIS encore présents ne se regroupent à l’intérieur du pays ou ne l’utilisent comme un tremplin pour attaquer des Etats fragiles de la région ;
  • Accroitre la capacité et la volonté politique des élites au pouvoir à faire face aux revendications locales et aux conflits latents de manière inclusive afin d’éviter que les populations, et en particulier les jeunes qui estiment que leur pauvreté et leur marginalisation sont fonction des iniquités structurelles et de l’enrichissement personnel des élites corrompues et brutales, ne se tournent vers des solutions violentes ;
  • Résister à la tentation de trop règlementer la sphère religieuse en vue de combattre le jihadisme ; permettre plutôt l’expression de formes religieuses non violentes de contestation ; et
  • Renforcer la coopération régionale et internationale contre le terrorisme et, dans le cas de la Libye en particulier, mettre un terme à l’intense bras de fer régional entre l’Egypte et les Emirats arabes unis (EAU) d’une part, et le Qatar et la Turquie d’autre part.

La défaite probable d’ISIS dans la région et au-delà donnera lieu à une période de répit relatif, mais aussi à de nouvelles menaces des membres restants du groupe. Par le passé, d’autres vagues de jihadisme transnational ont déjà subi des transformations ou subsisté sous la forme de nuisances gérables pendant de nombreuses années jusqu’à l’apparition de nouvelles occasions de se développer. Dans l’ensemble, le Maghreb a fait preuve d’une bonne capacité de résilience étatique, mais des tensions persistent au sein des sociétés et de leurs élites, ainsi qu’entre elles. Il est également entouré d’Etats fragiles au sud. Pour éviter une nouvelle vague, la région devra en priorité apaiser et canaliser les tensions pour éviter qu’elles ne donnent lieu à des violences et ne pas se contenter d’appliquer des mesures de sécurité à postériori.

Rabat/Alger/Tripoli/Tunis/Bruxelles, 24 juillet 2017

Executive Summary

The Islamic State (ISIS) is in sharp decline, but in its rout lie important lessons and lingering threats. This is true for the four countries of the Maghreb covered in this report, Algeria, Libya, Morocco and Tunisia, which constitute a microcosm of ISIS’ identity, trajectory and shifting fortunes to date. Those countries possess two unwanted claims to fame: as a significant pool of ISIS foreign fighters and, in the case of Libya, as the site of ISIS’ first successful territorial conquest outside of Iraq and Syria. The pool is drying up, to a point, and the caliphate’s Libyan province is no more. But many factors that enabled ISIS’s ascent persist. While explaining the reasons for ISIS’ performance in different theatres is inexact and risky science, there seems little question that ending Libya’s anarchy and fragmentation; improving states’ capacities to channel anger at elites’ predatory behaviour and provide responsive governance; treading carefully when seeking to regiment religious discourse; and improving regional and international counter-terrorism cooperation would go a long way toward ensuring that success against ISIS is more than a fleeting moment.

Its operations in the Maghreb showcase ISIS’s three principal functions: as a recruitment agency for militants willing to fight for its caliphate in Iraq and Syria; as a terrorist group mounting bloody attacks against civilians; and as a military organisation seeking to exert territorial control and governance functions. In this sense, and while ISIS does not consider the Maghreb its main arena for any of those three forms of activity, how it performed in the region, and how states reacted to its rise, tells us a lot about the organisation.

To much of the outside world, Tunisia is known equally for its relatively successful democratic transition as for the fact that it boasts the highest ratio per capita of people who have joined ISIS to fight outside their country. That dubious distinction has prompted head scratching, as has to a lesser extent ISIS’s ability to recruit foreign fighters in neighbouring countries. As Crisis Group’s earlier report on ISIS, Exploiting Disorder, laid out, reasons for ISIS’ success in some arenas and failure in others defy generic explanations.

But its ability to recruit in these countries suggests a series of factors that gave rise to a more conducive environment: a demand for a quasi-revolutionary, anti-establishment discourse and practice, especially among young people who blame their relative deprivation on structural injustice (chiefly Tunisia); a security apparatus in disarray (Libya and Tunisia); the ascent and subsequent reining in of a more political, pragmatic form of Islamism (Tunisia); the presence of pre-existing networks of a jihadist or militant variety (Libya, Tunisia and Morocco); and either lack of regional or international coordination or, worse, regional actors backing rival groups (Libya). Progress has been made to address several of these matters, but not all, and almost certainly not in a sustainable manner.

Many of those same factors likewise would seem to explain ISIS’ focus on Tunisia in carrying out several dramatic terrorist attacks in 2015-2016. Its propaganda emphasised perceptions of injustice shared by large swathes of the population – particularly those from marginalised regions and poor urban peripheries that most often encounter state brutality, corruption and social exclusion. ISIS also appeared determined to disrupt the country’s fragile and contested democratic transition, take advantage of the security forces’ disorganisation and play on the feeling among some Islamists that the transition had betrayed their aspirations and that secular forces had forced upon political Islamists ignominious compromise.

Libya tells another, even more striking side of the story. There, the instability resulting from the uprising, the country’s ensuing fragmentation, the struggle among powerful militias and competing interference by various regional actors produced an enabling context not only for recruitment, but even more so for ISIS’ territorial expansion. Libya illustrated what Iraq and Syria proved: that jihadists’ influence is more a product of instability than its primary driver. The fact that, with Western assistance, Libyan forces were able to oust ISIS from Sirte shows that superior military force can vanquish the organisation, a reality that has also been made evident in Mosul, Iraq, and will be soon in Raqqa, Syria. But that this was achieved without curing the problems that originally led to ISIS’ emergence is reason to worry.

What’s apparent from the Maghrebi experience is that state responses focused on security and military steps can work.

What’s apparent from the Maghrebi experience is that state responses focused on security and military steps can work. ISIS essentially has been rolled back in Libya, and both Algeria’s and Morocco’s robust security services were able to contain its rise within their borders. But what’s also apparent is that such responses only can go so far, and that the following other dimensions need equal attention:

  • Resolving Libya’s conflict or, at a minimum, diminishing the country’s fragmentation, both to prevent ISIS remnants from regrouping inside the country or using it as a springboard to attack fragile states in the region.
     
  • Increasing the capacity, and political willingness, of state elites to address local grievances and latent conflicts in inclusive ways in order to channel popular frustration away from violent options, especially in youth constituencies that feel that their poverty and marginalisation are a function of structural iniquities and self-enrichment by corrupt and brutal elites;
     
  • Avoiding the temptation to over-regulate the religious sphere in an effort to combat jihadism; instead, allow for the expression of non-violent religious forms of contestation; and
     
  • Ensuring greater regional and international counter-terrorism cooperation and, in the case of Libya in particular, halting the intense regional tug-of-war between Egypt and the UAE on the one hand, and Qatar and Turkey on the other.

Out of ISIS’ likely defeat in the region and beyond will come some respite, but also new threats from the group’s remnants. Previous waves of transnational jihadism, after all, mutated or lingered as manageable nuisances for many years until a new window of opportunity appeared. The Maghreb has shown that it has, for the most part, resilient state capacity but also persistent tensions within societies and their elites, as well as between them. It is also surrounded by fragile states to the south. Vigilance about avoiding a next wave requires more focus on appeasing and channelling these tensions away from violence, not just post-facto security approaches.

Rabat/Algiers/Tripoli/Tunis/Brussels, 24 July 2017

 

I. Introduction

From its inception in 2013, the Islamic State (ISIS) has both recruited widely from the Maghreb and sought to build a presence there in multiple ways, from the creation of recruitment and operational cells to seizing and governing territory.[fn]For the purposes of this report, the Maghreb includes Algeria, Libya, Morocco and Tunisia. Egypt and Mauritania are not covered.Hide Footnote In Libya, taking advantage of the anarchy and security vacuum created by conflict that started in mid-2014, it implemented the first extension of its territorialisation strategy outside of Iraq and Syria. In Tunisia, it has staged spectacular attacks aimed at undermining a democratic transition and made a failed attempt to seize control of territory. In western Tunisia and eastern Algeria, some of its affiliates, in some cases drawn from jihadists previously aligned with al-Qaeda, conduct low-level guerrilla warfare in hard-to-reach mountainous areas. In Morocco, it has tried but failed to carry out operations but recruited hundreds.

The relatively high numbers of Maghrebi fighters that have joined ISIS, particularly from Tunisia and Morocco, and its success in establishing itself in Libya, caused alarm in 2014-2015 that the group could further ensconce itself in the Maghreb and destabilise a region at the crossroads of Europe, the Middle East and Africa. Since then, however, ISIS has suffered setbacks in both its core territory in the Levant and in the Maghreb, as regional states, a variety of sub-state actors and international powers confronted it. The challenge is now to take advantage of these setbacks, including the potential elimination of much of ISIS’ leadership at local and global levels, to ensure that it is not given the opportunity to regroup or mutate into a new type of threat.

This report, based on Crisis Group’s field work in the Maghreb since 2011 and more focused research from 2015 till now, seeks to place the evolution of ISIS in the region and the reaction to it in context, highlighting where the group came from, how it adapted to various local situations, and how effectively states and non-state actors reacted against it. It first assesses the phenomenon of Maghrebi foreign fighters joining ISIS outside their countries, then turns to ISIS’ expansion in the Maghreb and the policies pursued by regional states to counter it. Finally, it suggests principles to consolidate achievements against ISIS and address some of the underlying violent conflicts or political and societal tensions that create an enabling environment for jihadist recruitment.

II. Maghrebi Foreign Fighters in ISIS

A. Putting a Number on Maghrebi Foreign Fighters

Since the outbreak of the Syrian uprising in 2011, tens of thousands of individuals have travelled to join rebel groups in Syria.[fn]See “Worldwide Threat Assessment of the US Intelligence Community”, testimony to the Senate Armed Services Committee by Director of National Intelligence James Clapper, 9 February 2016.Hide Footnote Of these, an estimated 36,500 ended up joining the Islamic State (ISIS) and other jihadist groups once they imposed themselves as major actors in the conflict, particularly after 2013. Most of these foreign fighters are from the Arab world, and close to 8,000 from the four countries of the Maghreb (compared to 6,600 from Western countries) – although such numbers are estimates and thus inherently uncertain.[fn]The exact number of foreign fighters in ISIS is contested. This is in part because numbers have tended to remain static for long periods of time and do not seem to always reflect attrition rates and returnees, and in part because they likely include foreign fighters who have joined groups other than ISIS. This report uses official government figures, which generally tend to be validated by other sources, from intelligence agency estimates to academic analyses. Studies that have sought to determine the weight of different nationalities among foreign fighters in ISIS have tended to focus on necessarily limited, if substantial, data sets (ISIS administrative documents) that tend to confirm the picture given by governments. One such study suggests that Tunisia contributes 50.83 fighters per million citizens, compared to 18.74 for Saudi Arabia (the next highest figure), 13.90 for Libya, 7.08 for Morocco, and 1 for Algeria). See “The Caliphate’s Global Workforce: An Inside Look at the Islamic State’s Foreign Fighter Paper Trail”, Brian Dodwell, Daniel Milton and Don Rassler, Combating Terrorism Center at Westpoint, April 2016. Crisis Group interviews, Libyan, Tunisian, Algerian and Moroccan officials and experts, Tripoli, Tunis, Algiers, Rabat, September 2016-February 2017.Hide Footnote Moreover, European countries with large immigrant populations of Maghrebi origin, such as France and Belgium, have also contributed high numbers of dual-nationality volunteers travelling to Syria especially and who, at some point in their trajectory, joined ISIS there.[fn]See Alex P. Schmid and Judith Tinnes, “Foreign (Terrorist) Fighters with IS: A European Perspective”, International Center for Counter-Terrorism, December 2015.Hide Footnote Maghrebi fighters have played an important role in the organisation, all the more remarkable given their home countries’ relative distance from ISIS’ chief theatre of conflict.

There are important variations among Maghreb countries. Tunisia has produced the highest ratio of foreign fighters per capita (6,000 individuals or 545 per million inhabitants, although this figure is likely exaggerated)[fn]A Tunisian security official suggested the 6,000 number was initially claimed by his country’s security services to secure Western support. Crisis Group interview, Tunis, February 2015.Hide Footnote of any country in the world, in both relative and absolute terms far more than both countries closer to ISIS’ initial conflict theatre (Saudi Arabia, Russia, Turkey and Jordan, which contribute the largest numbers of foreign fighters to ISIS after Tunisia – around 2,000-2,500 each) and the other major sources of Maghrebi fighters, Morocco (1,623 individuals according to Moroccan authorities, or 46 per million inhabitants, plus an estimated 2,000 Moroccans who also hold a European citizenship) and Libya (an estimated 600 individuals, or 100 per million inhabitants). Algeria is a regional outlier, having contributed very few nationals (78 individuals or less than 2 per million inhabitants, although an additional 200 or so hold a second nationality and came from Europe).

These numbers are, at best, approximate, but have implanted themselves – particularly in the case of Tunisia – in media and official narrative as representing a particular problem for the Maghreb. Moreover, given these relatively small numbers, even in Tunisia, it is perilous to seek broad societal explanations when personal circumstances, intensity of ISIS efforts or some other factor might have played a part in attracting individuals to the organisation.

Bearing those caveats in mind, it nonetheless remains likely that levels of ISIS recruitment in a particular country reflect multiple factors: the political and security context; the presence of pre-existing jihadist networks; the level of demand for a quasi-revolutionary, anti-establishment discourse and practice; particular local histories, etc. In the context of the collapse of Libya’s regime in 2011, the Libyan contribution to the foreign fighter phenomenon seems more understandable. Likewise, Tunisia’s high numbers, while surprising, arguably reflect strong militant, anti-state sentiment, as well as a situation of genuine revolutionary upheaval combined with multiple forms of marginalisation and social exclusion.[fn]See Valentina Colombo, “Multiple Layers of Marginalization as a Paradigm of Tunisian Hotbeds of Jihadism”, in Jihadist Hotbeds: Understanding Local Radicalization Processes, Italian Institute for International Political Studies, 2016.
Hide Footnote

Morocco also presents somewhat of a surprise: despite a regime widely seen as legitimate by the population, a strong state in full control of its territory and a highly effective security sector, the number of its citizens who went to fight in Syria between 2011 and 2016 is greater than the total number of Moroccan foreign fighters since the first wave of Arab fighters to Afghanistan in the 1980s. Reasons remain unclear, though for some this suggests that the country’s apparent stability obscures socio-economic frustration and a desire among a part of the population, of which those that travelled to Syria are a small subset, for political radicalism that can only be satisfied abroad.[fn]Crisis Group interview, researcher on Moroccan Islamists, Rabat, November 2016.Hide Footnote

Algeria’s very low number, however, is perhaps most surprising of all considering the country’s history. An Algerian expert notes this anomaly, speculating it could be explained at least in part by a still-fresh national trauma:

Before, Algerians were in the lead compared to Moroccans and Tunisians – now for the first time they’re the lowest. Confrontation with Islamist armed groups has been going on basically since 1992. 200,000 people have been killed. After 25 years of war, joining Islamist armed groups is not that attractive anymore. There has been an exhaustion of the extremist reservoir.[fn]Crisis Group interview, Djallil Lounnas, academic, Algiers, September 2016.

For many observers, the reason for this low number is that the de-radicalisation strategies (together with ruthless policies to exterminate or drive away recalcitrant individuals) put in place when the Civil Concord was implemented after the end of the Islamist insurrection in 1999, including an amnesty for former members of Islamist groups that had fought the state, has worked (whatever negative effects it otherwise may have had).[fn]Crisis Group interview, Yahia Zoubir, academic, Algiers, September 2016.Hide Footnote

In accounting for the relative numbers of various nationalities in ISIS, it is also important to keep in mind that many recruits joined the group from Syria when it emerged in 2013, not from their home countries – ISIS’ recruitment was in good part done in a theatre of war, not at home, creating an important link between the foreign fighter phenomenon of 2011-2013 (when many states, Arab and Western, either supported, downplayed or ignored the phenomenon) and the 2013-2016 period of ISIS ascendency.[fn]The creation of ISIS was formally announced in April 2013 by Omar al-Baghdadi as a merger of the Islamic State in Iraq and the Nusra Front, operating in Syria under the leadership of Abu Mohammed al-Julani. Julani rejected the merger and was backed by al-Qaeda leader Ayman al-Zawahri in the dispute in July 2013, resulting in a fallout and rivalry between al-Qaeda and ISIS that had global repercussions for jihadist groups.Hide Footnote This occurred often en masse, because fighters from particular countries had already largely organised themselves into single-nationality brigades – such as Harakat al-Sham, a unit comprising some 800 Moroccans that provided already well-trained fighters to the group, or Katiba al-Battar al-Libi, a Libyan group.

B. Push and Pull Factors for Foreign Fighters

A. A market for revolutionary radicalism?

In the Maghreb as elsewhere, the emergence of ISIS spurred a second peak of departures for the Syrian (and now also Iraqi) arena after the initial one in 2011-2013.[fn]The number of foreign fighters in Syria is believed to have at least doubled between 2014 and 2015, largely because of the emergence of ISIS. See “Foreign Fighters: An Updated Assessment of the Flow of Foreign Fighters into Syria and Iraq”, The Soufan Group, 8 December 2015.Hide Footnote Abu Bakr al-Baghdadi, ISIS’ self-styled caliph, plausibly could claim not only to have achieved spectacular military victories where many other representatives of Sunni communities in Iraq and (mostly Sunni) Syrian rebels had failed, but also to have communicated in a novel way. Videos recorded by Tunisian or Moroccan ISIS fighters extolling achievements of the “caliphate” and the rewards that awaited those who joined it played a role in attracting new recruits.[fn]Crisis Group interviews, researchers on ISIS, Rabat and Tunis, October-December 2016.Hide Footnote Even among jihadists there was something tantalising about both the medium and the message:

Zawahri’s videos are boring, whereas Baghdadi’s are inspiring. For ISIS supporters, Baghdadi is doing something concrete, controls territory, defies the entire world, unlike the old scholars of al-Qaeda who appear behind the times.[fn]Crisis Group interview, David Thomson, journalist, Tunis, February 2016.Hide Footnote

In the Tunisian case, a regional counter-terrorism analyst evokes a desire for radicalism:

You have a great number of Tunisians because, having overthrown their own dictator, they think it’s their duty to do it [in Syria] – these are the modern Che Guevaras. It’s the same for the Libyans.[fn]Crisis Group interview, Algerian researcher on regional jihadism, Algiers, September 2016.Hide Footnote

According to this analysis, those disappointed with the meagre returns of the democratic transition (particularly economically) might have sought fame and fortune with the new group, keeping the early revolutionary flame of 2011 through a more radical option than the prevailing mood of political compromise could offer. A similar pattern arguably took place in Morocco after the dissipation of the 20 February protest movement by the end of 2011, when a small number of its adherents, searching for an alternative, saw in ISIS a truly radical option that could prevail where reformism had failed.[fn]Crisis Group interview, former 20 February movement member turned ISIS supporter, via Facebook, September 2016.Hide Footnote

B. Security vacuums and favourable political contexts

The prevailing security disarray and the fall of the Ben Ali and Qadhafi regimes played an important role in permitting many individuals from Libya and Tunisia to go abroad, reaching higher numbers than previous waves of foreign fighters and drawing from a more sociologically diverse recruitment pool. The security apparatuses of both countries either collapsed or, for an extended period of time, largely were unable to function properly. Once-feared intelligence and security agencies lost the ability to monitor militant groups even as they emerged from the underground and sought to impose themselves as political (and in the case of Libya, also military) actors. State authority was weakened and the capacity to gather information and act on it was disrupted.

Even governments from countries that did not experience regime change preferred to see those inclined toward violence go abroad rather than stay home. Algeria and Morocco already had developed policies to deal with the jihadist movements in response to internal crises, albeit of different scopes – the devastating insurgency of the 1990s for Algeria and the 2003 Casablanca bombings for Morocco. They had had some success in either co-opting and “de-radicalising” jihadist Salafis or killing, imprisoning and driving into exile unrepentant ones. Security agencies were not weakened – indeed they had been strengthened in the preceding decades, especially in their understanding and even infiltration of jihadist groups.[fn]For a positive account of Morocco’s counter-terrorism efforts see Kei Nakagawa, El Mostafa Rezrazi, Shoji Matsumoto (eds.), Le Livre gris du terrorisme: au cœur de la coopération sécuritaire Maroc-Europe (Paris, 2015). Most experts on Morocco’s counter-terrorism strategy paint a far more nuanced picture, although Moroccan intelligence penetration of radical movements in the region and in Europe is widely recognised. Crisis Group interviews, Moroccan and European experts, September 2016-March 2017.Hide Footnote

In Morocco, where the 20 February protest movement never seriously threatened a monarchy that had deftly, and rapidly, offered constitutional reforms, stabilising domestic politics – and if necessary exporting any jihadist threat – nonetheless was a priority. As a Moroccan participant in these protests who later became an ISIS supporter in prison put it:

At first, Arab countries permitted travelling, and several religious scholars issued fatwas permitting jihad in Syria. This helped youth to travel there because Arab states gambled on overthrow of the Assad regime as well as bringing all jihadists in one place to destroy all of them.[fn]Crisis Group interview, Moroccan ISIS supporter, via Facebook, September 2016. The idea that Morocco turned a blind eye to its nationals leaving to fight in Syria in 2011-2013 is also echoed by experts on the Morocco Salafi milieu and European intelligence officials. Crisis Group interviews, Rabat, October 2016-March 2017.Hide Footnote

In other words, the flipside of these security measures at times was turning a blind eye to those who sought jihad abroad, in the process getting rid of them and providing an outlet for the local Salafi-jihadist scene by giving them an opportunity to fight abroad.

At least for those countries that had experienced a change of regime, some analysts argue that a novel factor was the political influence of Islamists whose solidarity with the Syrian rebels (echoed by many Western capitals as well as Arab Gulf states) manifested itself far more openly than would have been conceivable under the fallen regimes. In Tunisia, for example, Ansar Sharia’s recruitment was tolerated by the troika government (2011-2013) led by the Islamist party An-Nahda alongside the non-Islamist parties Ettakatol and Congrès pour la République.[fn]Crisis Group interviews, members of security forces, Tunis, 2015-2016; troika politicians, Tunis, 2013. In January 2017, after a debate prompted by civil society on the return of Tunisian jihadists from conflict zones, Tunisia’s parliament voted to create of a commission of inquiry on the recruitment of jihadists. The commission, composed of 22 MPs, began its work in February 2017, with some MPs travelling to Syria for investigations and interviewing troika-era officials and ministers on the matter. Its work is politically controversial, particularly as it revives the common accusations by anti-Islamists that An-Nahda was in connivance with Ansar Sharia in 2011-2013. Some MPs from parties opposed to the governing coalition aligned themselves on the regional anti-Islamist axis led by Egypt, Saudi Arabia and the United Arab Emirates and sought to use the commission to revive anti-Islamist polarisation.Hide Footnote This happened notwithstanding their stated opposition to, and intellectual battles with, jihadists, giving some cover (either actively encouraging or looking the other way) to pre-ISIS foreign fighter recruitment networks. It likely contributed to mainstreaming elements of the jihadist narrative via the endorsement of the political and religious legitimacy of travelling to combat the Assad regime.[fn]For instance, by sanctioning the idea of jihad against the Assad regime at a major gathering of (mostly Salafi) Islamists in Cairo in June 2013 – a call endorsed by the soon-to-be-overthrown Egyptian president, Mohammed Morsi. Many in the Salafi and jihadist milieu consider the Cairo event to have been an important official green light to go to Syria. Crisis Group interview, researcher on Islamists, Rabat, November 2016.Hide Footnote Although the vast majority of Tunisian foreign fighters in Syria joined the rebel side (whether jihadist or non-jihadist), some also fought on the regime side – reflecting how Tunisians often projected the Syrian conflict onto a domestic canvas, as an extension of the Islamist/anti-Islamist polarisation experienced at home.[fn]The Mohammed Brahmi Brigade, an entirely Tunisian group named after the leftist politician assassinated by Ansar Sharia in July 2013, is incorporated into the pro-Assad Arab Nationalist Guard active in the greater Damascus area, for instance.Hide Footnote

Recruitment of foreign fighters to various groups operating in Syria during this pre-ISIS period (carried especially by Salafi groups such as Ansar Sharia) also was facilitated by the Tunis embassies of countries backing the Syrian rebels as well as Gulf-financed religious charities.[fn]Crisis Group interviews, security officials, Tunis, 2015-2016. The president of the commission of inquiry on recruitment networks to conflict zones said in a radio interview that foreign countries were involved in helping recruits reach conflict zones. See “Héla Omrane: Des pays étrangers impliqués dans l’envoi des Tunisiens dans les zones de tension”, businessnews.com.tn, 11 July 2017.Hide Footnote Investigations into the 2011-2013 period suggest that in Tunisia at least, local and international networks supporting the supply of foreign fighters to various Syrian groups (jihadist and non-jihadist) operated on a logistical level, facilitating the delivery of passports, subsidising travel costs, recruiting from prisons, etc.[fn]Crisis Group interview, researcher at Tunisian Institute for Strategic Studies, Tunis, July 2013; Crisis Group interviews, security experts, journalists, Tunis, May 2017. Official efforts to look into jihadist recruitment in Tunisia has been curtailed, most recently by the dismissal of the head of the parliamentary commission tasked with investigating the phenomenon. See Rebecca Chaouch, “Tunisie – Leïla Chettaoui: ‘Depuis le début, la commission parlementaire sur les filières jihadistes dérange’”, Jeune Afrique, 29 May 2017.Hide Footnote Given the absence of controls at Tunis’ international airport, the fact that Tunisians (like Moroccans) did not need a visa to go to Turkey, and the low cost of financing the trip, reaching Syria was relatively easy. Although much of this type of recruitment ended in 2013 after the UN Security Council listed the Nusra Front as a terrorist organisation and the emergence of ISIS, it contributed to the large pool of Tunisian fighters present in Syria, many of whom ended up in ISIS.

C. Pre-existing networks and locales of radicalism

The individuals who initially sought to fight in Syria and ended up forming a “fourth wave” of transnational jihadist violence followed a trend established with the movement of fighters to Afghanistan and Iraq in earlier decades.[fn]See Crisis Group Special Report, Exploiting Disorder: al-Qaeda and the Islamic State, 14 March 2016.Hide Footnote Often, veterans of these conflicts played a role in urging younger volunteers to make the same trip. Recruitment networks piggybacked on well-established, pre-existing Salafi-jihadist networks, but also localised nodes of militancy. These are often in historically marginalised areas with a history of dissidence and alienation from the central state, where the role of the informal or criminal economy is strong and the rule of law relatively weak.

Ansar Sharia, the most important Salafi-jihadist group to emerge in Tunisia after the 2011 uprisings, made use of the connections of its leader, Seifallah Ben Hassine (better known by his nom de guerre Abu Iyadh), a veteran jihadist with close ties to al-Qaeda leaders from his time in Afghanistan in the 1990s and who served as the former emir of the Tunisian Combatant Group. Abu Iyadh founded Ansar Sharia soon after he and many other jihadists were released from prison starting in January 2011, after the first post-Ben Ali government granted a series of amnesties. Indeed, as in Syria and Iraq, prisons were an important source of networking and recruitment in Morocco, Libya and Tunisia.[fn]Crisis Group interviews, Moroccan and Tunisian officials, Libyan politicians, September-December 2016. In Tunisia, a number of jihadist detainees also escaped from prison on the night of Ben Ali’s departure, especially from the Borj Erroumi prison in the northern city Bizerte and Borj El Amri prison in Manouba (also in the north). A few days later, several thousand detainees imprisoned on terrorism charges between 2003 and 2010 were released though a general amnesty. Many had experience in combat zones. These former detainees organised themselves into small discussion groups, recruiting young Tunisians (especially students and the unemployed from poor areas). Ansar Sharia appeared in May 2011 partly as a way to unite these discussion groups into a national network.Hide Footnote

Like al-Qaeda-linked groups elsewhere, Ansar Sharia in Tunisia was initially selective in its recruitment: it required ten recommendations, did not promise compensation and recruits were expected to pay their own costs. It recruited largely on behalf of like-minded jihadist groups, generally affiliated with al-Qaeda – including the Nusra Front (jabhat an-nusra). Given stringent screening, these recruits were “few in number but of high quality”.[fn]Crisis Group interview, Tunisian researcher on foreign fighters, Tunis, June 2013.Hide Footnote

Ansar Sharia (and similar groups) most easily could spread their message and seek recruits in the long-marginalised southern and interior provinces [...] where the local economy is dominated by smuggling and state authority is relatively weak.

Ansar Sharia (and similar groups) most easily could spread their message and seek recruits in the long-marginalised southern and interior provinces – for instance in towns such as Ben Guerdane, on the Libyan border, where the local economy is dominated by smuggling and state authority is relatively weak, or Sidi Bouzid, the interior town where the December 2010 protests began. Likewise, the poor urban periphery of major cities – whose inhabitants often are originally from the south and interior – is another important source of recruits.[fn]Crisis Group interviews, Tunisian security officials, lawyers for defendants in terrorism cases, Tunis, January 2016. Statistics on over 1,000 individuals convicted on terrorism charges between 2011 and 2016 show that Sidi Bouzid is the second largest town of origin of those convicted (138, after Tunis’ 181, despite having a population of 127,000 compared to Tunis’ 2,700,000). Even so, such statistics underplay the fact that most arrested in the greater Tunis area come from its periphery – in part because police concentrate their efforts in these areas rather than wealthier neighbourhoods of the capital. See Le terrorisme en Tunisie à travers les dossiers judiciaires, Centre Tunisien pour les Recherches et les Etudes sur le Terrorisme, Forum pour les droits économiques et sociaux (Tunis, 2016).Hide Footnote

It was not just groups such as Ansar Sharia that found it easy to operate in deprived neighbourhoods. Other, more diffuse streams of recruitment to Syria existed. After the 2011 uprising and the spike of illegal migration to Europe that accompanied it, criminal networks that specialised in facilitating it began to diversify their business, recruiting fighters for non-jihadist groups in Syria such as the al-Farouq Brigades (kataib al-farouq) and Descendants of Saladin Brigade (liwa ahfad Salaheldin) – both associated with the Free Syrian Army. These recruiters – who later developed links with some of the jihadist groups and arms smugglers operating in Tunisia – reportedly were paid $3,000 per recruit.[fn]Crisis Group interview, Tunisian researcher on foreign fighters, Tunis, June 2013.Hide Footnote In a sense, the closure of Europe and dwindling prospects there allowed Syria to emerge as another “market” for Tunisians seeking to improve their lot, a trend ISIS would later tap into.

In Libya, pre-existing jihadist groups and the areas in which they operated once again come to the fore. Detainees from groups such as the Libyan Islamist Fighting Group (LIFG, known locally as al-jamaa al-libiya al-muqatila), a jihadist group whose leadership comprises Afghanistan veterans from both the anti-Soviet jihad and Taliban periods, were released during the uprising. The mass release of prisoners during and after the 2011 uprising allowed a suppressed network of people inclined toward jihadism to re-emerge. This network played an important role in the overthrow of the Qadhafi regime, often building relationships with more moderate Islamists and non-Islamists in the crucible of the 2011 conflict that have lasted to this day.[fn]This explains, for instance, why former LIFG leaders such as Abdelhakim Belhaj in Tripoli (who has distanced himself from jihadist groups) have forged alliances with non-Islamists there, or how the Benghazi Revolutionaries’ Shura Council united opponents of General Khalifa Haftar’s Operation Dignity, from jihadists to mainstream Islamists to non-Islamists.Hide Footnote Seized ISIS documents show that Derna, in eastern Libya, long a bastion of the LIFG and the site of a failed insurgency in the 1990s, is the major city of origin for Libyan foreign fighters.[fn]See Nate Rosenblatt, “All Jihad is local: What ISIS’ files tell us about its fighters”, International Security, July 2016.Hide Footnote Likewise, other areas with a history of jihadist activity – such Ajdabiya, Benghazi and Nawfiliyya – became prime recruitment nodes for foreign fighters and, later, hubs for ISIS activity.

Well-established networks of Moroccans who previously had fought in Afghanistan or Iraq urged young men to follow in their footsteps, recruiting a new generation of foreign fighters. Members of the Joint committee of defence of Islamist detainees (CCDDI, Coordination commune pour la défense des détenus islamistes) – an advocacy group created by Salafi and former jihadist detainees imprisoned in the 2000s – was for instance instrumental in building a network of recruitment for those who want to travel to Syria. Some of its members – especially veteran fighters of Afghanistan or Iraq – were active in recruiting young foreign fighters.[fn]Crisis Group interviews, CCDDI members, Rabat, 2013-2014. See also Jules Cretois, “Les salafistes marocains, une voix qui veut compter dans le paysage politique”, Middle East Eye, 30 December 2016.Hide Footnote

An ISIS supporter who was imprisoned for attempting to join the group noted that he had been inspired by previous generations of foreign fighters, seeing it as part of tradition of participation in righteous causes:

The first group travelled to Syria to support oppressed people after they witnessed the carnage committed by Bashar al-Assad against his own people. The main difference between those that went to Afghanistan in the 1980s and the new generation is that [the latter] are more passionate, and many are only recently reborn to religion.[fn]Crisis Group interview, Moroccan ISIS supporter, via Facebook, September 2016.Hide Footnote

The role of pre-existing jihadist groups is one reason recruitment was initially particularly strong in the north of the country: among prominent Moroccan foreign fighters in ISIS, many come from northern towns such as Tangier, Tetouan, Fnideq, or al-Hoceima.[fn]Among the better-known Moroccan members of ISIS, this is the case of Mohammed Abu al-Baraa al-Maghribi (Tetouan, died August 2014), Abu Anas al-Andalusi (Fnideq), Abu Osama al-Maghribi (Fnideq, died March 2014). Their identities were established through ISIS propaganda videos and eulogies collected by Crisis Group from jihadi forums. See also Aziz al-Driyoushi, “من أحياء المغرب المهمشة إلى أشرس مقاتلي “داعش”, Deutsche Welle Arabic, 27 July 2014. The case for the Rif playing a particular role in the modern jihadist movement can also be exaggerated, however. See Leela Jacinto, “Morocco’s outlaw country is the heartland of global terrorism”, Foreign Policy, 7 April 2016; Mohammed Chtatou, “Morocco’s Rif region is not an outlaw country and certainly not the heartland of global terrorism”, Morocco World News, 20 April 2016; Mohamed Daadaoui, “In defense of the Rif and the pitfalls of parachute journalism”, Huffington Post, 11 August 2016.Hide Footnote The region – a predominantly Amazigh (Berber) area named after the Rif mountain chain – has a history of jihadist activity as well as of neglect and anti-state contestation.[fn]The Rif was a front line of resistance to Spanish colonisation in the early 20th century (Spain retains the enclaves of Ceuta and Melilla there); was long neglected by central authorities, particularly under the reign of King Hassan II; is the centre of Morocco’s cannabis cultivation and trafficking; has a thriving contraband economy; and continues to be an area of frequent contestation against central authorities: since November 2016, regular protests for greater investment in the region and against human rights violation have evolved into an important movement, hirak, that has united activists of various ideologies together. See “Governor sacked as new violence hits Morocco province”, The New Arab (alaraby.co.uk), 30 March 2017.Hide Footnote The northern cities also had established salafi-jihadi groups. For instance, Sheikh Omar al-Hadouchi and Sheikh Mohamed al-Fizazi – prominent Salafi preachers – have been active in spreading jihadist ideology in this region since the late 1990s.

Even so, regional origins diversified after ISIS’ emergence, a sign of its ability to appeal beyond pre-existing jihadist networks. The recruitment cells that operated were far less likely to be associated with al-Qaeda – for one Moroccan analyst, “it is as if after 2014 al-Qaeda disappeared and is replaced by ISIS”.[fn]Crisis Group interviews, Moroccan counter-terrorism analyst, security officials, Rabat, January-February 2017.Hide Footnote The proliferation of new, smaller cells suggests new jihadist activity rather than the extension of pre-existing networks, as had tended to be the case in 2011-2013. A similar pattern could be seen elsewhere – for instance in Tunisia, where the ISIS label briefly acquired a certain glamour among urban youth. The lack of requirement of religious knowledge or known practice of piety by ISIS recruiters also made the group more accessible, less “elitist” than pre-existing, al-Qaeda-oriented, groups.[fn]Crisis Group interviews, young men, security officials, Tunis and Tunis suburbs, 2014-2016. The view that ISIS is “less elitist” was also echoed in Algeria and Morocco. Crisis Group interview, counter-terrorism officials, researchers, Algiers and Rabat, September-December 2016.Hide Footnote

The link between regional marginalisation, poverty, state neglect, petty criminality and jihadist recruitment is not straightforward or direct.[fn]“As there are more poor people in these areas, it’s normal that we find more jihadists there”, notes a Tunisian security official about southern provinces. “But we should not forget that many come from well-to-do, educated backgrounds”. Crisis Group interview, former senior security official, Tunis, February 2016.Hide Footnote However, those factors can create an enabling environment that can facilitate recruitment, particularly if socio-economic conditions are perceived to be a result of structural injustice. Poverty in absolute terms, in other words, does not correlate with the propensity to join a jihadist group – but the perception of relative poverty, interpreted as the result of a political choice or historic injustice, often does.

It is striking that many of the areas of the Maghreb that have provided above-average number of foreign fighters to ISIS share some commonalities, including a perception of relative deprivation and a history of state violence or marginalisation, and are ongoing sites of political contestation. That last factor – the existence of political contestation – is key and differentiates these areas from others, which may suffer similar levels of marginalisation but have not articulated an anti-state (or anti-central government) political narrative around it. Northern Morocco, southern Tunisia and parts of eastern Libya share such features. In other words, much as conflict zones provide ideal conditions for recruitment to jihadist groups, areas where a deep-seated, even if latent, political conflict exists helps to pre-dispose inhabitants toward such revolutionary causes.

III. ISIS Targets the Maghreb

Beyond its role in recruiting fighters for battle in Syria, ISIS and its affiliates have carried out operations in a variety of ways, ranging from the capture and governance of territory in Libya, to operating a guerrilla group in mountainous areas in Algeria and Tunisia or simply as an underground presence in Morocco. In all of these countries, ISIS-affiliated groups have planned attacks targeting civilians, although it has yet to succeed in carrying any out in Morocco. They also adapted their approach to distinct political contexts: in Tunisia, for example, ISIS affiliates sought to disrupt the transition, exploiting dissatisfaction with its pace and direction; in Libya, they used the opportunity of war and chaos to seize territory. The following sections describe ISIS’ presence and tactics in the four Maghrebi countries.

A. Libya: the Beachhead

If the foreign fighter phenomenon was the first vector that connected Maghreb countries to the emergence of ISIS, the latter’s decision to target Libya as its first major area of expansion outside of Iraq and Syria demonstrated a clear intention to widen its caliphate to North Africa. In a January 2015 essay disseminated online, an ISIS supporter claiming to be in Libya wrote:

As well as the harmonious social makeup of Libya, and the fact that 99 per cent of [its population] is made up of Maliki Sunnis – aside from the Ibadhia minority – by the grace of God to Libya, God bestowed upon this country a strategic position and immense potential. These are things from which it would be possible to derive great benefits if they were efficiently exploited. Unfortunately, some supporters do not recognise the extent of the Libyan arena, the proliferation of variant weaponry within it, its geographic dimensions and its critical environs. Sufficed to say, Libya looks upon the sea, the desert, mountains, and six states: Egypt, Sudan, Chad, Niger, Algeria and Tunisia.[fn]Charlie Winter, “‘Libya: The Strategic Gateway for the Islamic State’, Translation and analysis of IS recruitment propaganda for Libya”, Quilliam Foundation, February 2015.Hide Footnote

Crucial to the ability of ISIS’ strategy to expand in Libya, at least after mid-2014, were the divisions between rival governments and parliaments. The General National Congress (the parliament elected in July 2012) and its Government of National Salvation in Tripoli on the one hand, and the House of Representatives (the parliament elected in June 2014) and its government in al-Bayda on the other, competed for recognition as the internationally-recognised government after August 2014. Neither parliament was backed by all of its own members. UN-led efforts at reconciling the two resulted in the Libyan Political Agreement of 17 December 2015, which created a Presidency Council, a nine-member rump executive tasked with forming a Government of National Accord.

The Presidency Council began to operate out of Tripoli starting from late March 2015, although the government it appointed has still not been accepted by the House of Representatives as required per the agreement. This competition between rival governments – none of which have much actual ability to effectively govern – created an opening in which ISIS’ claim to deliver some of the trappings of a state (or at least, a form of basic governance) filled a vacuum, especially in areas effectively abandoned by all governments.

A. Derna and Benghazi

The move toward expansion in Libya had begun earlier. Members of the Battar Brigade, a Libyan-only group that had been fighting in Syria since 2012 and joined ISIS there in 2013, began to return to Libya in 2014. They primarily went to Derna, at the time in the hands of a variety of Islamist groups, some of them jihadist, including Ansar Sharia. The Battar Brigade members, together with local jihadists, formed the Islamic Youth Shura Council and, in June 2014, pledged allegiance to ISIS.[fn]Crisis Group interviews, Derna residents, June-December 2014.Hide Footnote This effort was led by an experienced Iraqi ISIS operative, Abu Mughirah al-Qahtani (alias Abu Nabil al-Anbari), who recruited from Ansar Sharia and other pre-existing groups as well as foreign fighters who had come to Libya for training on their way to Syria.

As the emerging Libyan branch of ISIS sought to impose itself in Derna – the Libyan city with the oldest history of jihadism – it met with resistance from rival jihadist groups with informal connections to al-Qaeda, as well as non-jihadist militias grouped under the banner of Shura Council of Derna Revolutionaries. Although the Islamic Youth Shura Council and the Shura Council of Derna Revolutionaries shared some common aims at the local level – particularly implementation of Sharia through the creation of Islamic courts – they clashed over the fundamental point of whom they should pay allegiance to, with the latter’s members refusing to recognise any caliphate outside of Libya and remaining within a national rather than transnational, framework. By summer 2015, in a tactical alliance with dissident officers from the Libyan National Army (dominant in eastern Libya), the Shura Council of Derna Revolutionaries defeated the Islamic Youth Shura Council (by now dominated by ISIS) and drove it out of Derna and continued to fight against them in the nearby countryside.

Separately, as early as 2013, Derna-based jihadists had begun to plan the expansion of a network that would spread to Benghazi, Sirte and Sabratha – towns that would become major hubs of ISIS activity in the years that followed.[fn]Crisis Group interviews, Derna residents and activists, 2013.Hide Footnote The evolution of ISIS in Libya took place in the context of various groups’ fluid identities and boundaries. Ansar Sharia played a key role in this process as the chief channel through which ISIS would spread, in what, rather than a merger, could be described as a strategy – which yielded varying degrees of success – of infiltration and takeover by ISIS operatives who had returned from Syria.

The transition of some Ansar Sharia branches into ISIS occurred gradually starting in 2014, often at different paces depending on locale.

The transition of some Ansar Sharia branches into ISIS occurred gradually starting in 2014, often at different paces depending on locale. It initially was contested in Derna and Benghazi, with elements of Ansar Sharia refusing to pledge allegiance to ISIS – reflecting Ansar Sharia’s more pragmatic approach, including its close collaboration with other groups, including non-Islamists.[fn]In 2013, a military officer could still speak of Ansar Sharia members as wayward boys rather than extremists, advising dialogue with them rather than confrontation. Crisis Group interview, military officer, Tobruk, September 2013.Hide Footnote The Shura Council of Benghazi Revolutionaries, created in June 2014 to counter forces under General Khalifa Haftar’s Libyan National Army that had vowed to take control of Benghazi, was an example of such an alliance: it gathered Ansar Sharia (believed to be involved in a string of high-profile assassinations in the city between 2012 and 2014) alongside other armed groups (both Islamist and non-Islamist) that emerged in 2011. Ansar Sharia Benghazi’s leader, Muhammad Ali al-Zahawi, was also a leader of this council and known to be resistant to the push to declare allegiance to ISIS. His death in January 2015 (some analysts and individuals close to Ansar Sharia believe ISIS assassinated him)[fn]Crisis Group interview, expert on Libyan Islamists, Brussels, July 2017.Hide Footnote allowed the pro-ISIS faction to gain dominance over Ansar Sharia, eventually effectively subsuming it.[fn]See Aaron Y. Zelin, “The Rise and Decline of Ansar al-Sharia in Libya”, Hudson Institute, 6 April 2015.Hide Footnote

This fluidity of the Islamist and thuwwar (revolutionary) scene would later allow Haftar to claim that he was leading the fight against ISIS in Benghazi – and tarnish his opponents in the city with a jihadist brush. Indeed, ISIS’ strategy of infiltrating or piggybacking on pre-existing Islamist (and even non-Islamist) groups, has been one factor that enabled Haftar to make the blanket claim that all Islamists were a threat, a claim that has gained currency among many Libyans and is echoed by anti-Islamist rhetoric elsewhere in the wider region.[fn]

B. Sirte

By early 2015, the emerging Libyan branch of ISIS was focusing its efforts chiefly on Sirte and its environs – indeed its first major public act was the execution of 21 Egyptian Christians in January 2015 on a beach near Sirte, followed by multiple recruitment videos in the ensuing months.[fn]See Jason Pack, Rhiannon Smith, and Karim Mezran, The Origins and Evolution of ISIS in Libya, Atlantic Council, June 2017, pp. 22-23.Hide Footnote In Sirte too, its emergence through pre-existing groups – at first the Supreme Security Committee, then Ansar Sharia – was gradual and obscured the ambition to establish a branch of ISIS.[fn]Crisis Group interviews, Sirte and Ben Jawwad residents, Misrata and Ben Jawwad, October 2016.Hide Footnote The General National Congress (GNC), the parliament elected in 2012, downplayed the concern of Sirte residents who saw the growing strength of militant forces in their city, often because the various groups that had taken control of Sirte in 2011 were GNC allies. As a result, the GNC preferred to look the other way.[fn]Crisis Group interviews, GNC politicians, Tripoli, 2015. See also Issandr El Amrani, “How much of Libya does the Islamic State control?”, foreignpolicy.com, 18 February 2016.Hide Footnote As an official in Operation Bunyan Marsous ­– the Misratan-led effort to retake Sirte from ISIS in 2016-2017, carried out under the aegis of the UN-recognised Tripoli government and with international support – put it, “ISIS took advantage of the absence of the state and the rivalry among the three governments. They were able to enter Sirte with the help of key people in Ansar Sharia”.[fn]Crisis Group interview, Reda Issa, spokesman for Operation Bunyan Marsous, Misrata, October 2016.Hide Footnote

The fact that, after rebel groups defeated the Qadhafi regime in Sirte, the city essentially was neglected and ungoverned is one reason why some of its residents often initially welcomed hard-line Islamist groups that were ISIS’ precursors, even if they imposed stringent rules or espoused a jihadist discourse. Local authorities were dismantled, creating insecurity. Militias that initially took control of the city (mostly coming from Misrata) had poor relations with locals. In this context, more militant groups held out the promise of stability:

From 2012 they started raising the black flag. They controlled mosques, had money, mediated reconciliation – in fact they had no problem with the people, they were liked. We had no police, no army, no state institutions.[fn]Crisis Group interview, member of Sirte local council, Misrata, October 2016.Hide Footnote

Residents of Sirte and the surrounding towns that came to be controlled by ISIS confirm that the lack of security forces enjoying good relations with locals greatly contributed to the ease with which they fell. In many cases, these places simply surrendered to ISIS or negotiated its entry (sometimes in exchange for the release of captives) because they saw little alternative.[fn]Crisis Group interview, resident of Nawfiliya (near Sirte), via telephone, February 2016.Hide Footnote And because ISIS forces did not exact punitive measures on locals at first – not until at least mid-2015, after ISIS envoys dispatched from Iraq and Syria came to Sirte and applied the harsh regulations in place in Raqqa and Mosul[fn]Some of the men who reportedly lead ISIS in Libya are believed to be foreign: Abu Mugir al-Qahtani (aka Abu Nabil al-Anbari), an Iraqi, had been the “governor” of Salahadeen province in Iraq, north of Baghdad. He was killed in November 2015 in a U.S. airstrike in Derna. Abdel Qadr al-Najdi, a Saudi, had a prominent role in 2015 and read out the group’s statement of allegiance to ISIS in Sirte. Jalal al-Din al-Tunsi, a Tunisian, is believed to have taken over in late 2016 and likely died when in the fighting to liberate Sirte. Moez Fezzani (aka Abu Nasim), believed to lead the ISIS cell in Sabratha in western Libya, is a Tunisian. Crisis Group interviews, journalists, politicians, military officials, Tripoli, Misrata and Rome, October-December 2016.Hide Footnote – no organised resistance to the group manifested itself until ISIS secured control of the city and began to implement more drastic measures.[fn]Measures implemented by ISIS included compulsory propaganda classes, public hangings and stoning of dissidents and persons deemed to be acting against religious mores (including alleged prostitutes and adulterers). In one case, a young man was executed by being thrown from the roof of the highest building in Ben Jawwad after being accused of homosexuality; residents were forced to watch this and most other executions. Crisis Group interviews, Ben Jawwad residents, October 2016.Hide Footnote

Officials from the competing governments of the east and west for the most part failed to do anything about the situation in Sirte until it was too late.[fn]“Until March 2015 life was normal in Sirte. There were ISIS militants but they did not control the whole city because some Misratans were still there. After that, they began targeting anybody who was a policeman, a lawyer or military – these had to be killed. And they started physical punishments in the square”. Crisis Group interview, member of Sirte local council, Misrata, October 2016. In August 2015, ISIS crushed an uprising after the killing of a locally prominent Salafi preacher from the Ferjana tribe. Neither of the competing governments of Libya, despite claims that they would “liberate Sirte”, responded beyond a few airstrikes. See Jared Malsin, “ISIS re-establish their hold on Qaddafi’s home town after crushing a rebellion”, Time, 19 August 2015.Hide Footnote This was in part because they did not take the situation seriously enough and tended to believe in conspiracy theories about ISIS’ appearance in Sirte (each believing that ISIS was a creation of its rival), and in part because few wanted to fight for Sirte, a bastion of Qadhafi loyalists. Misrata, the military force closest to Sirte, knew of the changes in the area in late 2014 and early 2015 – at the time they had launched an offensive to take control of oil facilities in the Gulf of Sirte whose operation centre was only a few kilometres from an ISIS base in Nawfiliyya – but had other priorities. Besides, Misrata had withdrawn from Sirte partly based on the assessment that it should not confront ISIS unless the Government of National Salvation it backed secured international recognition.

Sirte’s association with the former regime – it is Muammar al-Qadhafi’s birthplace – caused many to speculate that some of its members formed the core of ISIS. This is unconvincing: while members of local tribes associated with Qadhafi joined the group, as did some Qadhafi-era officials, many also resisted it and many recruits appear to have come from anti-Qadhafi groups.[fn]Crisis Group interview, Bunyan Marsous commanders, Misrata, October 2016. A member of Sirte’s municipal council said: “When the assassination campaign started at first we thought it was the azlam (remnants the Qadhafi regime) but then realised both azlam and pro-17 February revolution were being killed. At the beginning there was some support for ISIS by the azlam because they considered it a form of resistance against the 17 February forces, but they grew disaffected”. Crisis Group interview, member of Sirte municipal council, Misrata, October 2016. Moreover, in the towns they controlled ISIS affiliates also persecuted many relatives of Qadhafi-era military officers because of their affiliation to the old regime, which they considered apostate. Crisis Group interviews, Ben Jawwad residents, Ben Jawwad, October 2016.Hide Footnote ISIS offered the opportunity for loyalists – generally shunned post-2011 – to assume a new identity, and the group may have had an initial popularity among Sirte residents who had lost status after the regime’s fall. But so did other ultraconservative groups that are less radical and now on the ascent, such as Madkhali Salafis (followers of an influential Saudi strand of Salafism). The comparison with Iraq, where former Baathists provided ISIS with local knowledge and networks, remains superficial, particularly, according to Libyan and international security officials, as the bulk of the rank-and-file and key leaders of ISIS in Libya were non-Libyan.[fn]Crisis Group interviews, Sirte residents and Libyan intelligence officials, Misrata, October 2016; European intelligence official, location withheld, May 2017.Hide Footnote

Once firmly established in Sirte (after the suppression of the August 2015 insurrection against its rule), ISIS focused on three modes of operation. First, it expanded slowly in the Gulf of Sirte, eventually controlling over 100km of the coastline to the east of the city and extending its control over major crossroads to the west, toward Misrata, and targeting infrastructure such as power and water stations. This included attacks on oil wells in the “oil crescent” south-east of Sirte, aimed at depriving the government of income rather than taking control of oil production facilities.[fn]Crisis Group interviews, residents of Sirte, Ben Jawwad, Nawfiliyya and Ras Lanuf, October 2016.Hide Footnote Having established this safe zone in which to operate, ISIS increased its membership in Libya, which skyrocketed to some 4-6,000 by 2016 according to Western intelligence estimates, which now appear inflated.[fn]See “Department of Defense Briefing by Gen. David M. Rodriguez”, U.S. Department of Defense, April 2016. Crisis Group warned about a tendency toward number inflation at that time, estimating that a lower figure – 2-3,000 fighters – was more realistic. See Issandr El Amrani, “How much of Libya does the Islamic State control?”, foreignpolicy.com, 18 February 2016.Hide Footnote

Second, it continued attacks in western Libya aimed at destabilising political and military actors there – especially Misrata – and also continued fighting the LNA in Benghazi.[fn]The first attack suspected of being conducted by ISIS in western Libya was against the Corinthia Hotel in Tripoli on 27 January 2015, in which ten people died, including five foreigners. The most significant was against barracks used by Misratan forces in Zliten on 7 January 2016, in which at least 50 soldiers were killed. ISIS also carried out a series of smaller attacks on checkpoints in western Libya, ostensibly to weaken Misratan control of roads leading to Sirte.Hide Footnote It also extended its influence in Sabratha, in the west, at least until the U.S. bombed a training camp on 19 February 2016, killing dozens of mostly Tunisian ISIS fighters believed to be involved in attacks in Tunisia.[fn]The strike on Sabratha targeted Noureddine Chouchane (aka Sabir), a Tunisian national believed to have masterminded the March 2015 attack on the Bardo Museum in Tunis. See Terri Moon Cronk, “Strike on ISIL Camp Protected National Security, Pentagon Press Secretary Says”, U.S. Department of Defence News, 19 February 2016.Hide Footnote

Third, benefiting from its polished propaganda machine, ISIS sought new recruits by depicting itself as a military force superior to militias and condemning both Libyan governments as apostates or agents of the West. Its overall plan, aside from strengthening its military capacity, appeared to have been to weaken the rival governments and more generally sow chaos – in other words, causing disorder it could later exploit. That the rival governments and the main military coalitions aligned with each viewed each other as a graver threat than ISIS, allowed ISIS to continue unhindered for some eighteen months between early 2015 and mid-2016, during which time only targeted U.S. airstrikes (in Derna, Ajdabiya and Sabratha) dealt it some setbacks.[fn]Some military units from Misrata initially sought to contain ISIS’ expansion in Sirte but eventually withdrew from the city’s outskirts when they failed to get more support.Hide Footnote

C. Efforts against ISIS in Libya

The urgency, felt most acutely by Western powers, of combating ISIS’ growth in Libya (amplified by ISIS propaganda and attacks in Tunisia that were linked to Libya) was a chief motivation underpinning their support for the Libyan Political Agreement of 17 December 2015. Although there was insufficient Libyan consensus behind the agreement, many hoped that it would enable a united government to take the lead in combating ISIS and call for broader international support. However, as Libya’s divisions undermined the fledging Government of National Accord created by the agreement, separate actions against ISIS were pursued.[fn]See “Statement on a Political Deal for Libya”, Crisis Group, 12 December 2015; Crisis Group Middle East and North Africa Report N°170, The Libyan Political Agreement: Time for a Reset, 4 November 2016.Hide Footnote

Haftar’s banding together of all of his opponents under the ISIS label was both in-accurate and deeply divisive, worsening local fractures in Benghazi and driving groups that could be amenable to a negotiated peace toward extremes.

In the east, counter-ISIS activity focused on Benghazi, where General Haftar’s Libyan National Army has fought the Shura Council of Benghazi Revolutionaries – a diverse grouping of Islamists and non-Islamists that made tactical alliances with Ansar Sharia and later ISIS. The LNA ultimately claimed to have driven most Shura Council combatants out of the city in early 2017, with some external support. These operations – labelled Operation Dignity – came at great civilian cost, and human rights groups allege the LNA committed war crimes against members of the Shura Council.[fn]See “Evidence points to war crimes by Libyan National Army forces”, Amnesty International, 23 March 2017.Hide Footnote Haftar’s banding together of all of his opponents under the ISIS label was both inaccurate and deeply divisive, worsening local fractures in Benghazi and driving groups that could be amenable to a negotiated peace toward extremes.[fn]The debate over the Benghazi Defence Brigades (BDB), composed mostly of fighters formerly with the Shura Council of Benghazi Revolutionaries who were driven out of the city, is a case in point. In partnership with allies in western Libya, including supporters of the UN-backed Government of National Accord, the BDB, which the pro-Haftar eastern government accuses of jihadist sympathies, conducted multiple attacks on the LNA in central and southern Libya as part of its effort to return east. On 20 May 2017, it participated in an attack on an LNA-controlled airbase at Brak Shati, in the south, in which over 80 persons were killed, including civilians. Officials from the eastern government say that the BDB includes pro-ISIS and al-Qaeda fighters. Crisis Group interview, Mohammed Dayri, foreign minister of the interim government based in al-Bayda, Brussels, February 2017.Hide Footnote

In the centre of the country, a coalition of militias mostly from Misrata led Operation Bunyan Marsous to liberate Sirte. The coalition fell under the newly formed Presidency Council’s nominal leadership, although it effectively operated independently, coordinating with U.S., UK and Italian partners.[fn]Crisis Group interviews, Bunyan Marsous officials, Misrata and Sirte environs, July-September 2016. Western officials, especially from the U.S., were pushing for Misrata – as the most effective land force in Libya – to take the lead against ISIS. “The Misratans are going to be the Kurds of Libya”. Crisis Group interview, U.S. official, Washington, March 2016.Hide Footnote While both the Dignity and Bunyan Marsous forces combatted ISIS in part because they felt directly threatened by the group, gaining international support was a critical motivation too: each side presented itself as a privileged counter-terrorism partner.

Bunyan Marsous – which lasted from June to December 2016 – succeeded at great cost to the forces involved: 771 fighters died and over 4,000 were wounded. Casualties mostly were from Misrata, whose units conducted most of the ground fighting.[fn]“Report of the Secretary-General on the United Nations Support Mission in Libya”, United Nations, 4 April 2017.Hide Footnote U.S. air support was fundamental to success, particularly as Misrata lacks significant ability to carry out precision airstrikes. But the operation, while sending a strong political signal by being Libyan-led, highlighted the limits of most militias’ capacities: many lives were unnecessarily lost through negligence and poor planning for the guerrilla tactics ISIS deployed in its defence: booby-traps, suicide bombings, vehicle-borne bombs, etc.[fn]“We did not think the war in Sirte would be this violent, that they would be equipped with tanks, heavy machine guns, mines, tripwires or use suicide bombers. Half of the Bunyan Marsous fighters who died were killed by IEDs and suicide attacks that caused 25-30 deaths at a time. Nobody wants more war, we’re fed up”. Crisis Group interview, Misratan brigade commander, Misrata, October 2016.Hide Footnote

How sustainable is the situation in Sirte is another question. Post-ISIS circumstances are tense: Misratan groups remain dominant but are contested and local community leaders likely will want their withdrawal at some point;[fn]“People from Sirte see Misrata the same as the Islamic State: no system, no government, no army. Misrata is not building a state. Their fighters wear flip-flops”. Crisis Group interview, member of Sirte local council and Sirte crisis committee, Misrata, October 2016.Hide Footnote the Misratan forces that took part in Bunyan Marsous also are being drawn elsewhere and they themselves are divided in their loyalties;[fn]Crisis Group interviews, Bunyan Marsous commanders and officials, October 2016-March 2017.Hide Footnote finally, poor planning for the aftermath of ISIS’ defeat in Sirte has left demining and reconstruction efforts lagging behind – never mind more comprehensive programs to deal with the trauma the city’s residents suffered and the reintegration and rehabilitation that local ISIS fellow travellers that melted back into the population should be receiving. A post-conflict plan for the city also remains “in need of resources”, according to the UN.[fn]“Report of the Secretary-General on the United Nations Support Mission in Libya”, United Nations, 4 April 2017.Hide Footnote As of mid-2017, ISIS militants have carried out at least three attacks in the areas south of Sirte.

D. ISIS after Sirte

Prior to Operation Bunyan Marsous, an estimated 6,000 ISIS members were thought to be in the Sirte area, half of them fighters and the other half in charge of logistics. Yet less than 2,000 of its members are estimated to have been killed, suggesting that either these estimates were inflated or many managed to escape. That said, information garnered from bodies taken to morgues and from ISIS documents recovered in Sirte suggest that the vast majority of ISIS members in Sirte were not Libyan.[fn]Crisis Group interviews, Libyan interior ministry official in charge of collecting ISIS fighters’ bodies from Sirte, Bunyan Marsous commanders, Misrata, October 2016. At the time, only 450 bodies were expected to be processed. According to a senior Libyan intelligence official, some 70 per cent of ISIS members were foreign. Main nationalities included Tunisians, Egyptians, Nigeriens, Chadians, Malians, Eritreans and Senegalese, with smaller numbers of Saudis, Yemenis, Qataris, Iraqis, Syrians, French, British and Canadians. Many sub-Saharan African members likely were mercenaries; in this respect ISIS is no different than many Libyan militias in making generous use of hired guns. Crisis Group interview, Ismail Shukri, head of military intelligence, Misrata, October 2016.Hide Footnote

Among those who escaped, many are believed to still be in Libya, moving in small groups and concentrating in the desert south-west of Sirte, near towns that also were Qadhafist strongholds such as Bani Walid, near Uweinat in the south east, and in Sabratha in the west, as well as across the south.[fn]“They are no longer passing in convoys, but in small groups or as individuals. They’ve learned the lessons of the past – if they come in large convoys they will be bombed”. Crisis Group interview, Jamal Triki, commander of Misrata’s Third Force, Sebha, March 2017.Hide Footnote Some foreigners have headed toward their country of origin.[fn]“The Tunisians have headed west and are largely around Sabratha, although not concentrated – they’ve learned the lessons from the U.S. strike. This is very worrying for the Tunisians and Algerians. The Sudanese went back toward Sudan. Others are in the greater Sirte area in small groups”. Crisis Group interview, senior European intelligence official, location withheld, May 2017.Hide Footnote In many cases, local militias do not engage with ISIS escapees and Bunyan Marsous forces have remained in Sirte rather than chase them.[fn]An army officer in Sebha said: “Sometimes we see ten cars from ISIS come through, but nobody stops them. Nobody wants to pick a fight, it’s not worth it”. Crisis Group interview, army officer, Sebha, March 2017.Hide Footnote Even in the Gulf of Sirte area, in proximity to Bunyan Marsous or LNA forces, many local ISIS members simply went back into their community where they might or might not be held accountable by local tribes. The assessment of a senior European intelligence official concurs with this view:

What we have seen so far is that ISIS in Sirte has split into its components. The Libyans have melted into the background, into their communities and are laying low. We were surprised to have only picked up signs of very small numbers headed toward Niger and Mali. We had worried they would bring their experience to locals there, but we think northern Mali is not a safe zone for jihadists, France is very active there and it’s difficult for them. And they have no particular attachment to Malian causes and rivals in al-Qaeda in the Islamic Maghreb who might not welcome them. So most ISIS people who escaped Sirte are just keeping a low profile.[fn]Crisis Group interview, senior European intelligence official, location withheld, May 2017.Hide Footnote

B. Tunisia: Discrediting Democratic Politics

If Libya’s growing anarchy after the outbreak of hostilities among rival militias in 2014 offered an opportunity to recreate the strategy of exploiting disorder ISIS had successfully implemented in Iraq and Syria, in Tunisia the group sought to undermine the fragile ongoing transition and consensus-driven politics. The regional context was defined by two developments that resonated strongly in the country: on the one hand, the rise of ISIS and its violent, revolutionary message; on the other, Islamist-secular polarisation and – in the jihadist narrative – failure of the strategy of pragmatic Islamists to participate in electoral politics, as demonstrated by the July 2013 coup against the Muslim Brotherhood president of Egypt. The decision by An-Nahda to crack down on Ansar Sharia in August 2013 and later the same year to pursue negotiations with its secular opponents, including former regime figures – leading in late 2014 to the election of Beji Caïd Essebsi, a stalwart establishment figure, as president – provided jihadists with easy targets.

Videos produced by ISIS (as well as al-Qaeda aligned jihadist groups such as Oqba Ibn Nafa Brigade, operating in the west of the country and composed in part of the more hard-line elements of Ansar Sharia) in 2014-2015 make this clear, condemning Essebsi as an agent of Western interests and An-Nahda leader Rached Ghannouchi as an infidel. They advocated violent overthrow of the democratic institutions put in place since 2011 and challenged the consensus being crafted by political elites.[fn]“In all of the videos by Tunisian ISIS members, they are clear about what they want to see happen in Tunisia. They attack An-Nahda and President Beji Caïd Essebsi and condemn the political consensus between them. They say they want to carry out attacks in Tunisia once they have consolidated their position in Libya, and speak of wanting to create an ‘African army’ that will attack Tunisia”. Crisis Group interview, researcher, Tunis, February 2016.Hide Footnote This stood in stark contrast to what much of Ansar Sharia’s leadership in Tunisia advocated until mid-2013, as it tried to avoid confronting the state and did not see Tunisia as a land of jihad; instead, it sought popular support through proselytisation and charitable action.

ISIS emphasised feelings of injustice shared by large spans of the population.

Building on a theme pioneered by Ansar Sharia, ISIS emphasised feelings of injustice shared by large spans of the population – particularly those from marginalised regions and poor urban peripheries that most often encounter state brutality, corruption and social exclusion.[fn]Also see Crisis Group Middle East and North Africa Briefing N°50, Jihadist Violence in Tunisia: The Urgent Need for a National Strategy, 22 June 2016. 
Hide Footnote It frequently cited cases of police abuse – especially of Islamists and their families – as well as of the ill-treatment of Ansar Sharia members in prison. This, coupled with ISIS’ call for violence in Tunisia, helped split Ansar Sharia between more quietist and more violent factions, even if both shared many similar concerns. For a time, ISIS’ stance – and its decision not to target Muslim civilians, focusing instead on security services and foreigners – lent it at least superficial popularity as many Tunisians strived for the kind of tabula rasa for which it stood.[fn]Crisis Group interviews, residents of low-income neighbourhoods, Tunis, 2015-2016.Hide Footnote

While attacks by both ISIS and al-Qaeda-linked groups have taken place since the August 2013 crackdown on Ansar Sharia (some of whose members joined one or the other), ISIS has focused on spectacular operations targeting civilians and state symbols. The 18 March 2015 attack on the Bardo Museum complex in Tunis (22 killed), the 26 June 2015 attack by a lone gunman on a beach resort in Sousse (38 killed, all foreign tourists) and the 24 November 2015 suicide attack on a bus carrying presidential guard members in Tunis (twelve killed) destabilised the government, exposed the security forces’ weakness, harmed the economy and fed the perception that Tunisia was on the brink of collapse.[fn]While ISIS claimed all three attacks, the one targeting Bardo Museum initially was claimed by the Okba Ibn Nafaa Brigade, a jihadist group operating in the Mount Chambi area of western Tunisia that has expressed support for both ISIS and al-Qaeda. See Michael Ayari, “Tunisia’s Grand Compromise Faces its Biggest Test”, Crisis Group commentary, 19 March 2015.Hide Footnote

The November attack in particular made clear that the security services, destabilised and demoralised by the 2011 uprising and long associated with the former regime’s brutality, were not up to the task. It marked a turning point, prompting a strong response from the security services. Senior officials from the Ben Ali era were appointed to key positions and the government put in place far more draconian policing methods, including imposing a state of emergency. The degree of coordination among the various attacks – and whether they served a coherent strategy – remains unclear, even if hostility to the consensus between An-Nahda and its secular rival Nida Tounes was a recurrent message of ISIS in its propaganda.

The most spectacular operation was still to come, however. On 7 March 2016, ISIS fighters attempted to seize control of Ben Guerdane, a town on the border with Libya. The attack appeared to have been planned in Libya as a response to the U.S. air strike on an ISIS camp in Sabratha, at a distance of 170km in western Libya. ISIS’ goal seemed to be to replicate the strategy of territorialisation practiced in Mosul, Raqqa and Sirte and keep control of the town. It also sought to exploit local tensions between the town’s establishment, an extended tribe called Touazine that dominates the contraband networks exercising control over the local economy, and its poorer residents.[fn]“What happened in Ben Guerdane was akin to a civil war. The residents of Ben Guerdane who joined ISIS are not Touazines. These non-Touazines rose through the ranks of the smuggling networks in the 2000s, and especially after 2011. Most come from the foothills at the limit of Beni Gedeche province. It was the Touazines who showed the army where the terrorists were hiding”. Crisis Group interview, geographer specialising in southern Tunisia and Libya, Tunis, October 2016.Hide Footnote Over 60, mostly Tunisian jihadists – a mix of returnees from Libya and sympathetic locals – took control of major thoroughfares, attempting to get residents to join them and distributing weapons before storming the local police and national guard compounds.[fn]“They immediately started setting up checkpoints and would interrogate us – asking us for our profession, whether we knew how to use weapons, whether we would join them, asking taxi drivers if they leased their cars and if so promising them that under their rule there would be no usury or corruption”. Crisis Group interview, Ben Guerdane resident, Tunis, May 2016.Hide Footnote They failed after security forces sent reinforcements; 36 jihadists, eleven members of security forces and seven civilians were killed.

The assault on Ben Guerdane was a shock, but the fact that security forces quickly took control of the situation boosted their confidence.[fn]“The U.S. airstrike on Sabratha accelerated plans for the Ben Guerdane attack, but planning was already under way. It was well-prepared. They had support throughout the city. We think 300-500 sympathisers in Ben Guerdane supported them”. Crisis Group interview, European intelligence official, location withheld, March 2016.Hide Footnote Subsequent investigations into the attacks also contributed to dismantling other ISIS cells in Tunisia, contributing to making Ben Guerdane a turning point: although ISIS has claimed many small-scale attacks, mostly targeting security forces, there has been no major attack since then.[fn]Crisis Group interview, lawyer, Tunis, August 2016.Hide Footnote Still, that ISIS sought to exploit divides between the town’s establishment, an extended tribe called Touazine that dominates the contraband networks exercising control over the local economy, and its poorer residents, is telling of the group’s ability to exploit localised tensions.[fn]Crisis Group interview, geographer specialising in southern Tunisia and Libya, Tunis, October 2016.Hide Footnote

The strong security measures taken by the government in the aftermath of the 2015 attacks also raised longer-term questions that Tunisia will need to address as part of its democratic transition. In particular, they rekindled both polarisation between Islamists and anti-Islamists, especially regarding control of the religious space and debate about the kind of security sector reform that still must be implemented.[fn]See Crisis Group Middle East and North Africa Briefing N°50, Jihadist Violence in Tunisia: The Urgent Need for a National Strategy, 22 June 2016. 
Hide Footnote

C. Algeria: AQIM’s Dissidents

Jihadists who pledged allegiance to ISIS and operate within Algeria were drawn chiefly from pre-existing groups previously affiliated with al-Qaeda in the Islamic Maghreb (AQIM). They are remnants of the 1990s “black decade” who for the most part survived in the mountainous parts of Kabylia and eastern Algeria.[fn]“ISIS in Algeria is 100 per cent composed of groups that previously existed in the country”. Crisis Group interview, regional counter-terrorism official, Algiers, September 2016.Hide Footnote To date, only two such groups have declared their loyalty to ISIS and, overall, only a relatively small number of Algerians are ISIS members; while some have encouraged attacks in their home country from Syria,[fn]Abu Hafs al-Djazairi and Abu al-Bara al-Djazairi, two Algerian ISIS recruits, vowed to wage a “long war” in Algeria on their way to Andalusia. See “
سندكدك كل من يتطاول على الجزائر و أبناء الجزائر 2”, Facebook, 14 July 2015; Mohamed Berkani, “Daech déclare la guerre à l’Algérie et promet de reconquérir l’Andalousie”, Géopolis, 15 July 2015.Hide Footnote
very few individuals in Algeria itself – most probably less than 100 – [fn]Crisis Group interviews, Algerian officials, foreign diplomats, Algiers, September-October 2016.Hide Footnote have heeded the call to pledge allegiance to ISIS. All in all, security officials worry more about ISIS’ presence in their neighbours than at home.[fn]“The Algerian security services seem less worried about Algeria than about Libya and Tunisia. They say the armed groups in Algeria are under control – it’s the impact of Libya and Tunisia that worried them, because those are not under control”. Crisis Group interview, Djallil Lounnas, researcher at Montreal Centre for International Studies, Algiers, September 2016.Hide Footnote

To an extent, this reflects steps Algeria took after a January 2013 wake-up call, when al-Murabitoun, an Algerian-led jihadist group led by former members of AQIM, attacked the In Amenas natural gas complex in Tiguentourine, near the Libyan border. In the wake of the attack, the country’s security approach was overhauled. This eventually led to a restructuring of the intelligence agency chiefly responsible for counter-terrorism.[fn]See Crisis Group Middle East and North Africa Report N°164, Algeria and its neighbours, 12 October 2015.Hide Footnote

Since Tiguentourine, measures have been taken, especially with surveillance of borders. We can’t rule out a large-scale attack but there is an increasingly thorough surveillance mesh and cooperation with the local population. We are not in a situation where local populations are helping terrorists, unlike in neighbouring countries. There’s also an important concentration of troops, border guards, and aerial border surveillance with international cooperation. Algeria learned the lessons of the 1990s. We have built up our immune defences against radicalisation. All of the security services – police, gendarmes, intelligence – have improved their coordination, working together to identify places – mosques, prisons, etc. – and techniques of radicalisation. The prisons are also much better managed. The imams who go there are designated by the Minister of Religious Affairs and Endowments and the radical leaders are isolated so they can’t proselytise.[fn]Crisis Group interview, senior Algerian counter-terrorism official, Algiers, March 2017.Hide Footnote

Since then, Algeria’s security services have taken no chances. When, in September 2014, Jund al-Khalifa, a group operating in the Jurjura mountains, announced its allegiance to ISIS and claimed responsibility for kidnapping and killing Hervé Gourdel, a French tourist, the response was swift. The group’s leader, Abdelmalek Gouri, appeared principally motivated by a desire to emancipate himself from the AQIM hierarchy, echoing previous disputes among leaders of the al-Qaeda franchise that resulted in splinter movements in the last two decades.[fn]“Those in ISIS who are older are those who have been discredited within AQIM, or aspired to a position in AQIM but did not get the job”. Crisis Group interview, regional counter-terrorism official, Algiers, September 2016. The move from AQIM to ISIS may also suggest that the AQIM-affiliated groups were running out of steam. “AQIM has major problems of recruitment in Algeria – they’re not attracting people, not like they used to. They’re able to maintain roughly 200-300 men fighting but still they have problems – you kill 50-60 they can replace maybe 30-40”. Crisis Group interview, Djallil Lounnas, researcher, Algiers, September 2016.Hide Footnote Gourdel’s murder provoked a fierce response from the security services; by January 2015, Gouri had been killed and by the end of the same year most of Jund al-Khilafa’s 50 members reportedly had been either killed or arrested.

Another group, Katiba al-Ghuraba, announced its formation in July 2015 in the eastern towns of Constantine and Skikda. Composed in part of a previously AQIM-aligned group, Katiba al-Ittissam, it has carried out relatively small-scale attacks in the region which in turn prompted extensive military responses. Neither ISIS affiliate poses a serious threat to the Algerian state, even if those from the east have the possibility of gaining influence over contraband trade with Tunisia or seek refuge there.[fn]See Salima Tlemçani, “Drogues, carburants et trafic d’armes à Bir El Ater”, El Watan, 11 May 2017.Hide Footnote They nonetheless were met by a zero-tolerance response from the authorities, which stood in contrast to their prior stance of leaving open the possibility of amnesty for groups that lay down their arms.[fn]“150 terrorists have been killed in the past six months. The orders were to kill, no prisoners. So if you want to surrender you still can, but the focus now is on force. Also there’s no real risk to the government in going after these fringe groups in the middle of nowhere with no popular support”. Crisis Group interview, counter-terrorism researcher, Algiers, September 2016.Hide Footnote

Generally speaking, Algeria has put into practice a three-part strategy: massive force deployment against militant groups; pervasive security presence (the ranks of the police, in particular, have expanded considerably over the last decade); and, notably through the Civil Concord, a policy of national reconciliation that provided an amnesty to Islamist insurgents and, in exchange for leaving politics, allowed them to engage in conservative social activism.[fn]This is not without controversy. “Algeria made the choice to have a social Islam rather than a political Islam, and we’ve allowed all sorts of aggressions against individual liberties. Freedom of religion, freedom of clothing – soon those of us who don’t wear the veil will be a minority. Those who came down from the maquis imposed their laws. These are codes that were imposed on society and mean that we are anchored in an Islam that doesn’t necessarily show itself – it’s rooted in the spirit of the young. They will grow up with a more and more hateful discourse”. Crisis Group interview, political analyst, Algiers, September 2016. Such sentiment is common among educated elites across the francophone Maghreb.Hide Footnote ISIS’ emergence led to the addition of a fourth dimension, a focus on cybersecurity and online jihadist recruitment.

Overall, the feeling among officials and many analysts is that this strategy – however imperfect and often-criticised for its eschewing of accountability for the killings and kidnappings committed by militants and security forces in the 1990s – has worked.[fn]Crisis Group interviews, officials, security analysts, September 2016-March 2017.Hide Footnote The small number of Algerian foreign fighters and low level of in-country ISIS activity comforts this view. That said, the high costs of maintaining such an imposing security posture – in particular the deployment of thousands of troops at the borders with Libya, Niger and Mali – could prove prohibitive, especially given falling oil prices. Another concern revolves around a potential battle to succeed President Abdelaziz Bouteflika, who has been seriously ill for many years. This in turn could provoke infighting within the security establishment, although many analysts believe that any turmoil will be temporary and the army will remain firmly in charge.[fn][12] Ibid.Hide Footnote

D. Morocco: Safe, for Now

Morocco is the only Maghreb country that, to date, has not experienced an ISIS attack – this, despite several reported attempts and ISIS’s successful recruitment efforts; likewise, it stands alone in not having any part of its territory serve as a maquis (isolated safe zone, often in mountainous areas) for jihadist groups.

Explanations vary. Morocco deployed a vast security web across the country. Morocco’s borders also are very well-guarded, especially in Western Sahara,[fn]“These may be the best-guarded borders in Africa, despite proximity to a very troubled Sahel region”. Crisis Group interview, French diplomat, Paris, March 2015.Hide Footnote and Rabat tightened its 2003 anti-terrorism law, adding provisions to sanction foreign fighters, including five-fifteen year prison terms and heavy fines. Plus, like Algeria, Morocco believes it has learned lessons from past confrontation with jihadist groups. Since the 2003 Casablanca bombings, it has improved its policing and intelligence and, more recently, begun to address its prison radicalisation problem.[fn]See Mohamed Salah Tamek, “Morocco’s Approach to Countering Violent Extremism”, Washington Institute for Near Policy, 16 May 2014.Hide Footnote Since 2014 – in response both to ISIS’ emergence and to Libya’s worsening situation – it has deployed joint army, gendarmerie and police patrols, called hadar (vigilance) at many sensitive locations.

This security-oriented, preventative approach, focused on professionalisation of the security services, culminated in March 2015 with the creation of a new government agency, the Central Bureau of Judicial Investigations (Bureau central d’investigation judiciaire, BCIJ), which prioritises counter-terrorism and transnational crimes. The BCIJ, which unlike other security agencies frequently communicates about its activities in local media (which dubs it the “the Moroccan FBI”), claims to have dismantled over 40 terrorist cells over 2015 and 2016; among those, most were small (three-nine members) and engaged chiefly in recruitment,[fn]See “Abdelhak Khiame: ‘Grâce au travail de nos équipes, plusieurs projets d’attentats ont pu être déjoués à travers le monde entier’”, Telquel, 24 December 2016. Some Moroccan officials and their international partners criticise this strategy of frequent communication about counter-terrorism efforts as both tending to exaggerate the danger posed and creating false confidence about the capacity to prevent attacks that – as seen in Europe – are very hard to predict or thwart. Crisis Group interviews, Moroccan and European security officials, Rabat, October 2016-June 2017.Hide Footnote although the government believes some were preparing attacks and had smuggled weapons from Libya.[fn]See “Terrorisme: Les armes saisies par le BCIJ ont transité via l’Algérie”, L’Economiste, 29 January 2017.Hide Footnote The bureau also contributed to the capture of several terrorism suspects in Europe, including the perpetrators of the November 2015 Paris bombings.[fn]See “Terrorisme: El Khayam, directeur du BCIJ, dit tout sur la coopération avec la France”, le360.ma, 20 January 2016. Among other claims, the BCIJ said its intelligence led to the location of the hideout used by Paris attack ringleader Abdelhamid Abaaoud and prevented other attacks in France in Belgium.Hide Footnote

Amid this sense of confidence, there is at least one reason for concern: several of the dismantled ISIS cells reportedly were in the southern region of Agadir, an area not previously known for its militancy. This suggests that ISIS is spreading to areas where other jihadist groups have not.

IV. Lessons from the Past; Prospects for the Future

Unpacking the causes of ISIS’ relative strength in various localities is an inexact science at best. It is a perilous one, too: because correlation can be mistaken for causation and ISIS’ local opportunism mistaken for a global strategy; and because ISIS decision-making, which may play an important part in determining its focus on a certain locale, is opaque. More broadly, as Crisis Group wrote in its report, Exploiting Disorder:

The roots of [ISIS’] expansion defy generic description. Patterns of radicalisation vary from country to country, village to village, individual to individual. Autocrats, political exclusion, flawed Western interventions, failing governance, closing avenues for peaceful political expression, the distrust of the state in neglected peripheries, traditional elites’ declining authority and the lack of opportunity for growing youth populations have all played their part …. Proselytising of intolerant strands of Islam has, in places, helped prepare the ground. The sectarian currents coursing through much of the Muslim world both are aggravated by IS[IS]  and give it succour.[fn]Crisis Group, Exploiting Disorder, op. cit., p. ii.Hide Footnote

Nonetheless, there are patterns and practices from which governments can learn, and in this regard ISIS’ performance in the Maghreb offers a microcosm of trends observed elsewhere – the close relationship between conflict and instability on the one hand, and ISIS’ success on the other; the organisation’s appeal to a youthful, anti-establishment constituency (albeit only a small minority of that constituency) that feels marginalised, neglected and suppressed by regimes; its ability to take advantage of both pre-existing non-state networks (whether jihadist, criminal or otherwise) and of failures of more pragmatic, politically-oriented Islamist strands; and its resilience and adaptability to differing and shifting circumstances.

Equally apparent from the Maghrebi experience are the strengths but also limitations of state responses focused on security and on regimenting the religious sphere, especially because their reaction to recurrent political contestation – about the perception of pervasive corruption, socio-economic grievances or sentiments of ethnic or cultural marginalisation – often tend to the repressive and because of the lack of effective mediation between average citizens and political elites. Finally, while the Maghreb (with the exception of Libya) for the most part has been spared some of the intense regional jockeying for power and geopolitical rivalries, it has witnessed what can be accomplished with regional cooperation – and what is missing without it.

A. Conflict and Chaos as Catalysts for ISIS

ISIS’ territorial inroads in the Maghreb were, unsurprisingly, most pronounced in Libya – the one state that experienced state collapse. As Crisis Group wrote:

Especially in the Middle East, jihadists’ expansion is more a product of instability than its primary driver; is due more to radicalisation during crises than beforehand; and owes more to fighting between their enemies than to their own strengths. Rarely can such a movement gather force or seize territory outside a war zone or collapsed state.[fn]Crisis Group, Exploiting Disorder, op. cit., p. ii.Hide Footnote

That has been the principal causal factor for ISIS’ rise in the Maghreb, and to this day presents the most potent threat to this region. Simply put, there can be no sophisticated, coherent or unified Libyan response to ISIS as long as the country remains as fragmented as it is today, and the country is likely to remain fragmented as long as external actors – both direct neighbours and countries farther afield – pull in different directions.[fn]See Crisis Group Middle East and North Africa Report N°170, The Libyan Political Agreement: Time for a Reset, 4 November 2016.Hide Footnote Paradoxically, in this sense, if the international community wants to fight terrorism it must expand its focus beyond counter-terrorism. With the appointment of a new UN Special Envoy, Ghassan Salamé, the time for a robust rethink is now.[fn]See Crisis Group media release, “Crisis Group Welcomes Ghassan Salamé’s UN Role in Libya”, 23 June 2017.Hide Footnote

First, as Crisis Group has argued elsewhere, the international community must pay greater attention to some of the drivers of Libya’s fragmentation. This will entail renewing efforts toward a more inclusive peace process, ameliorating the state of its economy (notably by ensuring that the strongest remaining economic institutions – the National Oil Corporation and the Central Bank of Libya – are protected from the rival governments’ attempts to control them); and encouraging dialogue among key military actors and rival non-jihadist militias, ensuring they are involved in negotiating military arrangements in a revised Libyan Political Agreement.

Second, it should make sure that victory against ISIS in Sirte is sustained, and does not fall victim to Libya’s dysfunctionalities. That will require adequate funding for stabilisation and reconstruction plans as well as consultation with local residents. Too, if the goal is to ensure that ISIS fighters who left Sirte not regroup elsewhere or join the ranks of other militias, limited types of military intervention, such as airstrikes, while probably necessary, will not suffice. Instead, in this fragmented, militia-dominated landscape, the goal ought to be to try to integrate groups at risk of falling prey to the strategy of infiltration successfully used by ISIS operatives in 2014-2015 into political processes and conflict resolution initiatives, rather than conflate them with jihadists.[fn]This is particularly relevant for militias that stand to lose from the current situation and have some ideological affinity with radical Islamism, even if they are not jihadist.Hide Footnote

The broad expanse covering eastern Mauritania, Mali, Niger, Libya as well as northern Chad and eastern Sudan is experiencing weak or even non-existent state governance. That does not mean it is ungoverned; in many instances, non-state actors fill the vacuum.[fn]See Crisis Group Africa Report N°227, The Central Sahel: A Perfect Sandstorm, 25 June 2015.Hide Footnote ISIS and other jihadist groups are extremely mobile, demonstrating a capacity to “flex across the battlespace” and deploying a form of warfare based chiefly on all-terrain vehicles and light weaponry. [fn]Crisis Group interview, senior U.S. military official, Washington, June 2016.Hide Footnote Monitoring and preventing the movement of ISIS fighters from and to Libya therefore should be a priority. If neighbouring states that have the means to do this are already doing so – particularly Algeria, Egypt and Tunisia – and others, like Niger and Mali, benefit from international support where they lack the means, Chad and Sudan are particularly exposed, especially since regions of these states (the north for Chad and Darfur for Sudan) have contributed fighters and mercenaries to a range of belligerents in the Libyan conflict.[fn]See Jérôme Tubiana and Claudio Gramizzi, “Tubu Trouble: State and Statelessness in the Chad– Sudan–Libya Triangle”, Small Arms Survey, June 2017.Hide Footnote

B. Security Plus

Algeria, Morocco and Tunisia all claim to be aiming for a holistic counter-jihadist approach. This, they define as focusing on inclusion, combating socio-economic inequalities, improving prison conditions, carrying out de-radicalisation campaigns, and so on.[fn]In the case of Tunisia, see Crisis Group Middle East and North Africa Briefing N°50, Jihadist Violence in Tunisia: The Urgent Need for a National Strategy, 22 June 2016.Hide Footnote But reality differs. In practice, their focus chiefly is on two aspects: investing in security and controlling the religious sphere.

Crisis Group has raised questions about the “Countering Violent Extremism (CVE)” agenda and the risk posed by of presenting a grab-bag of root causes to explain an almost impossibly vague and broad phenomenon. One should be careful about drawing a straight line between factors such as poverty or underdevelopment and jihadist recruitment; re-hatting as CVE activities like education or job creation in marginalised areas risks casting the net too wide or stigmatising communities as potential extremists.[fn]See Crisis Group, Exploiting Disorder, op. cit., Section IV.D, p.46-49.Hide Footnote

That said, there is little question that particularly vulnerable, marginalised youth groups constitute a recruitment pool for ISIS, in the Maghreb as elsewhere, and their anti-establishment sentiment lends credence to jihadist criticism of corrupt local regimes.  The geographic patterns of ISIS’s expansion, notably in Tunisia and Morocco, confirm this and serve as a warning regarding present and future vulnerabilities of Maghrebi states as well as the need to tackle some of the more obvious causes of discontent. Corruption ranks among the highest, insofar as it solidifies the perception that socio-economic conditions result from structural injustice.[fn]On the link between corruption and regional socio-economic exclusion in Tunisia, see Crisis Group Middle East and North Africa Report N°177, Blocked Transition: Corruption and Regionalism in Tunisia, 10 May 2017. 
Hide Footnote

C. State Control of Religious Discourse?

Most regional states have advocated, and in some cases implemented, policies that seek to pit a so-called authentic, “moderate” Islam with the vision presented by ISIS and other jihadists. Described as “reform of the religious sphere” in Morocco or “occupation of religious space” in Algeria, these constitute pillars of counter-radicalisation policies, the soft counter-point to hard security policies.[fn]Crisis Group interviews, politicians and security officials, Algiers, Rabat and Tunis, September 2016-March 2017. An Algerian imam said: “We have to take care of the mosques because that’s where it all starts; and we’re calling on the Algerian authorities to coordinate among the school, the mosque, and the family, because each school has an association of students’ families. It’s in this triptych we must work: family, school, mosque. It is necessary to occupy the discursive space”. Crisis Group interview, Algerian imam involved in counter-radicalisation strategy, Algiers, April 2016.Hide Footnote

Promotion of mainstream religious discourse offers the state several important benefits. It focuses attention on official religious spaces (mosques and madrasas); enables greater oversight over them; and minimises the risk of their being used as recruitment centres. It also allows regimes to promote a non-threatening discourse and to cultivate as well as co-opt religious scholars who accept its legitimacy. In this vein, Morocco promotes a reformist religious approach that seeks to “balance modernity and tradition”,[fn]This expression is commonly used in official statements and King Mohammed VI’s speeches. See for instance “Discours royal relatif à la restructuration du champ religieux au Maroc”, 30 April 2004, available on the website of the ministry of religious endowments and religious affairs, www.habous.gov.ma.Hide Footnote implement progressive reforms where possible, all the while ensuring hegemony of a pro-monarchy discourse in which the king’s role of “commander of the faithful” is widely accepted by ordinary citizens and various strands of Islamists, including former jihadists. Algeria likewise sought to nurture pro-regime sentiment among Sufi brotherhoods and pointed to Sufism, a mystical Islamic tradition, as an antidote to extremism.

Co-optation of religious discourse risks discrediting mainstream religious leadership.

But this approach presents drawbacks. Notably, they do nothing to address the yearning for a more militant, anti-establishment message; indeed, rather than legitimising the state, co-optation of religious discourse risks discrediting mainstream religious leadership. This is the case, for example, when Sufis are used by political figures to vouch for reputation or when they become an extension of regime clientelist networks.[fn]As a prominent Algerian religious figure put it, commenting on the well-publicised tour of Sufi shrines by of a former senior official who had been charged with corruption, “it furnishes material to the Wahhabis and the terrorists to say, look, everything is fake”. Crisis Group interview, Algerian imam involved in counter-radicalisation strategy, Algiers, April 2016.Hide Footnote As an Algerian imam put it, for this effort to succeed, “there needs to be social justice, the people need to have faith in their government. Religious discourse cannot solve the problem by itself”.[fn]Ibid. A Moroccan writer advocated a focus on education rather than religious discourse.Hide Footnote

This point often is ignored by governments at their peril. The appeal of groups such as ISIS is precisely that they are protest movements, offering the type of anti-government and anti-establishment discourse that appeals, particularly to the young. A propped-up, official “moderate Islam” inevitably will be weighed down by the perceived illegitimacy of the governments doing the propping up. Morocco offers a recent case in point: the ministry of religious endowments’ decision to have a local imam condemn a protest movement in al-Hoceima, in northern Morocco, turned a Friday sermon into a confrontation between the imam and a protest leader. It also prompted further unrest amid unconvincing accusations by the pro-government press that the protest movement was emulating ISIS.[fn]See “Nasser Zefzafi attaque sur le terrain des valeurs religieuses”, Telquel, 26 May 2017; Tarik Qattab, “Quand Zefzafi se comporte comme Al Baghdadi en plein prêche du vendredi”, le360.ma, 26 May 2017.Hide Footnote

Precisely given the demand for a radical, anti-establishment discourse, attempts to imposing a state-sanctioned religious one can backfire. A better response to the appeal of violent, jihadist groups is to allow and protect a more pluralistic, inclusive religious space. This is especially so given that jihadists have proven adept at deploying a language of religious contestation and that ISIS in particular has prioritised a recruitment strategy premised on a doctrine of personal empowerment or advancement more than on theological grounds.[fn]“ISIS recruits through the internet by using Tunisians who are there [in ISIS-controlled places]. They do propaganda for the group, tell their neighbours, their families, ‘it’s fantastic over here, I have a job, a wife, I can pray in peace, they let women veil, etc’. But the reality is that when they recruit someone, they get paid, so they lie and make it sound better than it is”. Crisis Group interview, Tunisian lawyer specialising in jihadist cases, Tunis, 5 December 2016.Hide Footnote

D. Regional Collaboration

Regional coordination is essential to the fight against ISIS in two principal respects: it enables vital security and intelligence cooperation, and it reduces the risk of various countries fuelling proxy wars that, in turn, create an enabling environment for jihadist movements.

As to the first point, and given the transnational nature of the threat, security cooperation is critical both among Maghrebi security agencies and between them and the rest of the world. Although Libya has been an outlier in this respect, other Maghrebi countries have had relative successes in terms of international support. Tunisia has received substantial Western aid to bolster its security services and its military; Moroccan intelligence played an important role in preventing and apprehending perpetrators of attacks in Europe, including the November 2015 Paris bombings; and Algeria works closely with both Western and African intelligence agencies to monitor security in the Sahel.[fn]See Crisis Group Middle East and North Africa Report N°164, Algeria and its Neighbours, 12 October 2015.
Hide Footnote
That said, intra-regional cooperation has proved more problematic.

Collaboration has been most successful between Algeria and Tunisia, especially in the mountainous border areas. Both nations face a common threat as the mostly AQIM-linked groups operating in western Tunisia often have Algerian leadership and strong links with groups originating in eastern Algeria. Tunisia needs Algeria’s help, while Algeria cannot afford to see another weakened state on its borders. As a result, Algeria has provided training, resources and intelligence to the Tunisian army and both countries conducted joint cross-border operations.[fn]Crisis Group interview, senior Algerian counter-terrorism official, Algiers, March 2017.Hide Footnote

Relations between Algeria and Morocco are more strained due to longstanding tensions related to the Western Sahara and unresolved border issues. The two countries share information but security cooperation remains patchy. The security relationship often is framed in a hostile manner: Algeria arrests and expels Moroccans it claims illegally crossed the border to rejoin ISIS in Libya; Morocco decries lack of cooperation from its eastern neighbour.[fn]Crisis Group interview, Algerian officials, Algiers, 2014-2015; Moroccan officials, Rabat, September-November 2016. See also “Abdelhak Khiame, patron du BCIJ, appelle l’Algérie à la cooperation”, ledesk.ma, 17 April 2017.Hide Footnote The result, as an Algerian counter-terrorism official put it, is a minimalist form of collaboration.[fn]“With Morocco, there is nothing formal but we have a gentleman’s agreement: don’t do anything that could harm the security or ability to fight terrorism of the other. It’s a negative cooperation – I do nothing against you, you do nothing against me”. Crisis Group interview, senior Algerian counter-terrorism official, Algiers, March 2017.Hide Footnote

On all scores, the Libyan case is akin to a counter-model, demonstrating how costly is the absence of coherent regional or international cooperation. To begin, Libya’s neighbours lack a clear security or counter-terrorism counterpart. The Tripoli-based, UN-recognised government has an intelligence agency and nominal control over state security services but in practice these are in the hands of a myriad of armed factions. For example, Misratans dominate the counter-terrorism field, and they took the lead in uprooting ISIS from Sirte, but their reach rarely extends beyond their areas of operation. As a result, neighbours tend to deal with armed groups that are geographically closest to them: Algeria and Tunisia with an assortment of western Libyan militias, Egypt with Haftar-aligned eastern tribes and militias, etc. Compounding the challenge is the groups’ implicit threat to halt cooperation should the neighbouring country act against the lucrative smuggling in which they engage – whether related to refined fuel, heavily subsidised in Libya, or consumer goods.[fn]This is particularly the case for Tunisia, a major destination of smuggled Libyan gasoline. Crisis Group interview, senior Tunisian ministry of interior official, Tunis, September 2016.Hide Footnote

The issue goes beyond the prevailing chaos and absence of state control over large parts of Libyan territory. The ongoing conflict and the country’s fragmentation has politicised security policy, leading to competing and at times conflicting information and advice. Each of Libya’s governments and quasi-independent, geographically-centred military coalitions has its own security agency, and each has its own list of purported terrorists. A Tunisian security researcher notes:

There are long lists of Tunisian jihadists that Tunisia has been given by both sides in Libya – both the Tripoli government and the pro-Haftar government. They are giving us different information: each side has provided us the names of genuinely dangerous people mixed in with the names of their enemies. The Tunisian authorities have started to realise that these lists are erroneous and end up no longer paying any attention to them.[fn]Crisis Group interview, Tunisian security researcher, Tunis, August 2016. This was confirmed by a senior Tunisian security official. Crisis Group interview, senior Tunisian ministry of interior official, Tunis, September 2016.Hide Footnote

Not only are its neighbours and the broader international community unable to work efficiently with Libya, but they also are unable to work in concert with one another. Regional rivalries in particular mean that different countries back competing factions, potentially further encumbering the fight against ISIS or other jihadists. This principally has revolved around competition between, on the one hand, Egypt and the United Arab Emirates, which back Haftar and his Libyan National Army, and, on the other, Qatar and Turkey – competition that might well escalate in light of the crisis that has driven Riyadh, Abu Dhabi and Doha even further apart.[fn]See Joost Hiltermann, “Qatar punched above its weight. Now it’s paying the price”, New York Times, 18 June 2017; Robert Malley and Jon Finer, “Fixing Trump’s blunders on Qatar”, Washington Post, 9 June 2017.Hide Footnote At a minimum, international actors should push for greater respect for the arms embargo put in place by the UN Security Council, and which so far has been honoured in the breach.[fn]The UN Panel of Experts on Libya’s June 2017 report notes that “materiel entering Libya has been of an increasingly sophisticated nature” and particularly drew attention to the acquisition of attack helicopters and fixed-wing aircraft by the Libyan National Army, believed to have been provided by the United Arab Emirates. See “Letter dated 1 June 2017 from the Panel of Experts on Libya established pursuant to resolution 1973 (2011) addressed to the President of the Security Council”, United Nations Security Council, 1 June 2017, pp. 22-36.Hide Footnote

E. Thinking of the Post-ISIS Moment in the Maghreb

The most significant threat presented by ISIS’ Maghrebi foreign fighters is not that, defeated in places where the group once held territory, they might return to their home countries. It is that they will move to other ripe theatres – most likely, conflict zones and areas where state governance is weak. Where stringent security procedures are in place (such as Algeria and Morocco, but also increasingly Tunisia) ISIS returnees have come back only in small numbers and almost always directly to prison.[fn]Crisis Group interviews, Maghrebi and European intelligence officials, September 2016-March 2017.Hide Footnote In contrast, harder-line jihadists are more likely to seek new areas in which to expand. For the estimated few hundred foreign fighters driven out of Sirte, for instance, finding a new base in Libya itself or in weak states further south may prove more enticing than heading back to police states where, in many cases, they already figure on wanted lists.

While ISIS is very much on its heels, notably in Libya, its surviving fighters – many of them opportunists recruited from other groups; in some cases mercenaries – are battle-trained and positioned to continue fighting in a context that offers ample opportunity and scant reintegration prospects. Moreover, even as ISIS fades, al-Qaeda and other loosely-connected groups appear once more on the rise in the region and could be poised to recuperate ISIS veterans.[fn]See Dominique Thomas, “État islamique vs. al-Qaïda: autopsie d’une lutte fratricide”, Politique Étrangère 1:2016.Hide Footnote A European intelligence official said:

ISIS in Libya was a failure, it never really put roots down and became a Libyan movement. ISIS was something imported from abroad, something artificial. So we are seeing an evolution in ISIS – they have methods of action that may influence others, like spectacular attacks, but the territorialisation model of ISIS will no longer work. And in the meantime al-Qaeda has become more like ISIS, and at the very moment that ISIS is moving away from territorialisation we might see al-Qaeda moving toward it. There are already signs of it in Syria.[fn]Crisis Group interview, senior European intelligence official, location withheld, May 2017.Hide Footnote

In other words, the jihadist landscape in the Maghreb will evolve, though its direction and ultimate form – and whether jihadists can again seize territory or recruit large numbers – remain uncertain. An observer of jihadist groups in North Africa said, “tactical disagreements and different loyalties keep these two groups apart, but there is fluidity between them and individuals move back and forth”.[fn]See Geoff Porter, “Terrorism in North Africa: An Examination of the Threat”, Testimony before the House Committee on Homeland Security, Subcommittee on Counterterrorism & Intelligence, 29 March 2017.Hide Footnote Whether this amounts to a fifth wave of transnational jihadism or the remnants of a largely exhausted fourth wave most likely will depend on the context in which this evolution takes place –­ most of all, the existence of conflict and polarisation in the region.

V. Conclusion

Maghrebi states have had considerable success combating ISIS and reversing its advances through military and security means. The flow of fighters to the group has slowed down dramatically in recent years and its ability to carry out operations has been curtailed. ISIS’ military reversals in the Levant and in Libya have also dampened the aura of invincibility that was an essential part of its appeal in 2014-2015. Yet, this has been essentially a security-driven approach. This is understandable: ISIS’ success in Libya illustrates its ability to exploit a security vacuum and so that vacuum must be filled, one way or another. But in Libya as elsewhere, ISIS’ appeal likely has other causes, among them polarised polities and a constituency of economically and socially marginalised youth that view their fate as directly linked to the state’s corruption and injustice.

Whether in Casablanca, Tunis or Tripoli, a small but nonetheless significant number was attracted to ISIS in part because some perceived it as an empowering, anti-establishment revolutionary group.

Whether in Casablanca, Tunis or Tripoli, a small but nonetheless significant number was attracted to ISIS in part because some perceived it as an empowering, anti-establishment revolutionary group. Addressing this demand for a more radical response to the status quo, and pushing it toward non-violent channels will require more than security crackdowns, regional and extra-regional intelligence cooperation or regulation of religious discourse (which could well prove counterproductive). Among the region’s youth, many find themselves economically, politically and socially marginalised in a range of ways, and stuck between the ossified status quos and uncertain violent options. Depending on circumstances, some might be drawn to jihadist groups. The challenge is to channel this energy away from violent options. This in turn will require more than just after-the-fact security measures, but also proactive government steps to better address those grievances and to more inclusively engage those who hold them.

Rabat/Algiers/Tripoli/Tunis/Brussels, 24 July 2017

Kobani’s central market destroyed by mortars from the Islamic State, December 2014. MAGNUM/Lorenzo Meloni
Kobani’s central market destroyed by mortars from the Islamic State, December 2014. MAGNUM/Lorenzo Meloni

Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda

L’Etat islamique (EI), les groupes liés à al-Qaeda, Boko Haram et d’autres mouvements extrémistes sont les protagonistes des crises actuelles les plus meurtrières, ce qui complique les efforts pour y mettre fin. Ils exploitent les guerres, la faillite des Etats et les bouleversements géopolitiques au Moyen-Orient, s’implantent en Afrique et constituent ailleurs une menace en constante évolution. Enrayer leur avancée nécessite d’éviter les erreurs qui ont permis leur émergence.

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Synthèse

L’Etat islamique (EI), les groupes liés à al-Qaeda, Boko Haram et d’autres mouvements extrémistes sont les protagonistes des crises les plus meurtrières d’aujourd’hui, ce qui complique les efforts pour y mettre fin. Ils exploitent les guerres, la faillite des Etats et les bouleversements géopolitiques au Moyen-Orient, s’implantent en Afrique et constituent ailleurs une menace en constante évolution. Enrayer leur avancée nécessite d’éviter les erreurs qui ont permis leur ascension. Cela implique de distinguer les groupes selon leurs objectifs ; de faire un usage plus différencié de la force ; de ne pas repousser les militants sans avoir au préalable une alternative crédible ; et de considérer établir des voies de communication, même avec les plus radicaux. Il est également vital de désamorcer les crises dont ils se nourrissent et de prévenir l’apparition de nouveaux conflits, en poussant les dirigeants au dialogue, à l’intégration et aux réformes, et en réagissant avec mesure aux attaques terroristes. L’essentiel est que la lutte contre « l’extrémisme violent » ne distraie pas, ni n’aggrave, des menaces plus graves encore, notamment les rivalités croissantes entre puissances, régionales et internationales.

Rien ne suggère que ces groupes peuvent être vaincus par les seuls moyens militaires, et pourtant ils poursuivent des objectifs difficiles à satisfaire dans des accords négociés.

L’influence des « jihadistes » (un terme que Crisis Group emploie avec réticence mais que les groupes examinés dans ce rapport utilisent pour se définir ; pour une explication plus complète de son usage dans le rapport, voir page 2) s’est étendue de façon spectaculaire au cours des dernières années. Certains mouvements sont maintenant des forces armées puissantes, contrôlant des territoires, supplantant l’Etat et gouvernant par un mélange mesuré de coercition et de cooptation. Rien ne suggère que des moyens militaires sont suffisants pour les vaincre. Pourtant, ils poursuivent, à des degrés divers, des objectifs incompatibles avec le système d’Etat-nation, rejetés par la majorité des habitants des régions concernées et difficiles à satisfaire dans des accords négociés. La plupart semblent résilients, capables de s’adapter à des dynamiques changeantes. La géographie des crises aujourd’hui indique que des groupes similaires marqueront beaucoup de guerres à venir.

L’EI a remodelé le paysage jihadiste : sa stratégie plus sanglante que celle d’al-Qaeda, avec lequel il a rompu en 2013 ; son califat déclaré dans une grande partie de l’Irak et de la Syrie et son emprise sur une bande côtière libyenne ; des milliers d’étrangers et des dizaines de mouvements enrôlés ; ses attaques dans le monde musulman et en Occident. En luttant sur de multiples fronts (contre les alliés de l’Iran, les régimes arabes sunnites et l’Occident), il a fédéré les courants sectaire, révolutionnaire et anti-impérialiste de la pensée jihadiste. Sa direction est essentiellement irakienne, mais le mouvement est protéiforme : insurgé millénariste et local ; source de protection pour certains, de mobilité sociale pour d’autres, et parfois véritable raison d’être ; fort d’éléments cherchant à consolider le califat, à prendre Bagdad ou même la Mecque, ou attirer l’Occident dans une bataille apocalyptique. Essentiellement, néanmoins, sa progression reflète l’histoire récente de l’Irak et de la Syrie : l’exclusion sunnite et l’anomie après une invasion américaine désastreuse ; les mauvais traitements quand Nouri al-Maliki était Premier ministre; et la brutalité du régime du président Bachar al-Assad et de ses alliés. Toute réponse doit prendre en compte les multiples visages de l’EI. Mais surtout, elle doit atténuer la souffrance sunnite au Levant et le dangereux sentiment de victimisation que cette dernière a engendré dans le monde arabe sunnite.

En partie occulté par la montée de l’EI, al-Qaeda a évolué. Les groupes qui lui sont affiliés au Maghreb, en Somalie, en Syrie et au Yémen restent puissants, parfois plus forts que jamais. Certains se sont greffés sur des insurrections locales, affichant un certain pragmatisme, s’abstenant de tuer des musulmans, et se montrant sensibles aux normes locales. Autour du bassin du lac Tchad, Boko Haram, le dernier d’une série de mouvements revivalistes, ayant pris racine dans un contexte de marginalisation politique et économique et de violence structurelle au Nord du Nigéria, s’est mué de secte isolée en menace régionale, bien que l’allégeance à l’EI ait joué un rôle mineur dans cette transformation. Différents types de mouvements (les talibans afghans, largement nationalistes, revitalisés depuis le retrait des troupes étrangères d’Afghanistan, et les groupes pakistanais, dont des mouvements sectaires, des militants tribaux luttant contre l’Etat central et des groupuscules alignés sur son établissement militaire se concentrant sur le Cachemire ou l’Afghanistan) forment une scène jihadiste en pleine évolution dans le Sud de l’Asie.

Les causes de cette expansion défient toute description générique. Les modèles de radicalisation varient d’un pays à l’autre, d’un village à l’autre, d’un individu à l’autre. Les autocrates, l’exclusion politique, les interventions occidentales malheureuses, la mauvaise gouvernance, le verrouillage des modes d’expression politique pacifiques, la méfiance des périphéries délaissées vis-à-vis de l’Etat, le déclin de l’autorité des élites traditionnelles et le manque de perspectives de populations jeunes de plus en plus nombreuses, ont tous joué un rôle. Sans oublier l’attrait en berne des autres idéologies, en particulier de l’islam politique pacifique des Frères musulmans, principal concurrent idéologique des jihadistes, affaibli par l’éviction du président Mohamed Morsi et la répression qui a suivi en Egypte. Le prosélytisme de composants intolérants de l’islam a, par endroits, contribué à préparer le terrain. Les courants sectaires qui parcourent une grande partie du monde musulman sont à la fois renforcés par l’EI et lui apportent leur concours.

La progression des jihadistes résulte de l’instabilité plutôt qu’elle n’en est le moteur; est causée davantage par la radicalisation durant les crises que par une situation préexistante, et doit plus aux affrontements entre leurs ennemis qu’à leurs propres forces.

Mais si les racines sont complexes, le catalyseur est évident. Le glissement de la plupart des révolutions arabes de 2011 vers le chaos a constitué une aubaine exceptionnelle pour les extrémistes. Les mouvements se sont renforcés au fur et à mesure que les crises s’envenimaient et évoluaient, tandis que l’argent, les armes et les combattants circulent, et que la violence s’intensifie. L’inimitié croissante entre les Etats conduit les puissances régionales à moins se soucier des extrémistes que de leurs rivaux traditionnels, à exploiter la lutte contre l’EI pour combattre leurs ennemis ou à se servir des jihadistes comme affidés. Au Moyen-Orient, en particulier, la progression des jihadistes résulte de l’instabilité plutôt qu’elle n’en est le moteur ; est causée davantage par la radicalisation durant les crises que par une situation préexistante ; et doit plus aux affrontements entre leurs ennemis qu’à leurs propres forces. Un mouvement jihadiste parvient rarement à se consolider ou à gagner du terrain en dehors d’une zone de guerre ou d’un Etat en déliquescence.

La géopolitique empêche une réponse cohérente. Avant tout, il importe d’atténuer la rivalité entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, qui engendre l’extrémisme sunnite et chiite, approfondit les crises dans la région et constitue aujourd’hui l’une des menaces les plus graves à la paix et à la sécurité internationales. Apaiser d’autres tensions (entre la Turquie et les militants kurdes, par exemple, la Turquie et la Russie, les régimes arabes conservateurs et les Frères musulmans, le Pakistan et l’Inde, et même la Russie et l’Occident), est également essentiel. En Libye, en Syrie et au Yémen, la lutte contre les jihadistes exige de forger de nouvelles structures suffisamment attractives pour dégarnir leurs rangs et unir d’autres forces. Bien sûr, rien de tout cela n’est facile. Mais redoubler d’efforts pour circonscrire les nouvelles lignes de fracture serait plus avisé que de les dissimuler derrière une illusion de consensus contre « l’extrémisme violent ».

Il est également vital de tirer les leçons des erreurs commises depuis les attaques du 11 septembre 2001. Chacun de ces mouvements, en dépit des liens entre eux et des attaches transnationales de certains, est distinct et enraciné localement ; chacun nécessite une réponse spécifique. Ils peuvent, cependant, poser des dilemmes et pousser à des erreurs similaires. Les grandes puissances, au niveau international et régional, et les gouvernements dans les régions touchées devraient :

  • Différencier au lieu d’amalgamer : Faire d’islamistes non violents des ennemis, en particulier les Frères musulmans, alors qu’ils sont prêts à accepter le pluralisme politique et religieux et à participer à la vie politique, est voué à l’échec. Il est également important de distinguer les mouvements qui cherchent une place dans l’ordre mondial de ceux qui veulent le bouleverser. Même l’EI, ses branches locales et les groupes affiliés à al-Qaeda, bien qu’appartenant à cette dernière catégorie, ne sont pas monolithiques. Leurs hiérarchies ont des objectifs transnationaux, mais leurs bases ont des motivations diverses, la plupart du temps locales, leur degré de loyauté peut évoluer, voire être malléable en fonction des circonstances. Pour mettre fin à la violence, les gouvernements devraient différencier même au sein des mouvements radicaux et ne pas tous les considérer comme des ennemis à combattre.
     
  • Contenir, faute de mieux : Les puissances étrangères devraient toujours avoir une alternative crédible lorsqu’elles entreprennent de repousser des militants ; cela vaut aussi pour les gouvernements qui interviennent sur leur propre territoire. La stratégie adoptée aujourd’hui en Irak (raser des villes pour vaincre l’EI en espérant que les dirigeants sunnites à Bagdad puissent reconquérir, à l’occasion de la reconstruction, la légitimité qu’ils ont perdue) a peu de chance de satisfaire les plaintes des sunnites ou de créer des conditions leur permettant de se forger une nouvelle identité politique. En Libye, un bombardement massif ou le déploiement de troupes occidentales contre l’EI sans un règlement politique global serait une erreur, susceptible d’accentuer le chaos. Dans les deux cas, ralentir les opérations militaires comporte aussi des risques importants mais, sans une alternative crédible, cela constitue l’option la plus sûre, pour ceux qui envisagent d’y aller comme pour ceux qui se trouvent dans les zones concernées.
     
  • Utiliser la force judicieusement : Si la force doit, en général, faire partie de la réponse, les gouvernements ont été trop prompts à entrer en guerre. Des mouvements aux racines communautaires, qui exploitent des revendications légitimes et bénéficient parfois de soutiens à l’étranger, sont difficiles à éradiquer, aussi regrettable que soit leur idéologie. Les guerres en Somalie et en Afghanistan illustrent les limites de l’approche consistant à qualifier ses ennemis de terroristes ou d’extrémistes violents et à conjuguer les efforts pour bâtir des institutions étatiques centralisées avec une intervention militaire sans la présence d’une stratégie politique globale, comprenant la réconciliation. De même que la Russie ne pourrait pas reproduire aujourd’hui dans les zones touchées la stratégie de la terre brûlée en Tchétchénie (sans même tenir compte du coût humain), étant donné la porosité des frontières, la faillite des Etats et les conflits par procuration.
     
  • Respecter les règles : Trop souvent, les interventions militaires contre les extrémistes les aident à recruter ou laissent les communautés tiraillées entre leur main de fer et des opérations indiscriminées pouvant les toucher. La capacité des jihadistes à garantir une protection contre les attaques des régimes, d’autres milices ou des puissances étrangères, est l’un de leurs plus grands atouts, facteur généralement plus déterminant de leur succès que l’idéologie. Bien que souvent responsables d’atrocités, ils se battent dans des conflits où tous les acteurs violent le droit international humanitaire. Renouer avec le respect des règles doit être une priorité.
     
  • Limiter les assassinats ciblés : Les frappes de drones peuvent, dans certains cas, entraver les activités de ces groupes et leur capacité à nuire aux intérêts occidentaux, et les déplacements de leurs chefs. Mais elles nourrissent le ressentiment contre les gouvernements locaux et l’Occident. Les mouvements survivent à leurs dirigeants, qui sont souvent remplacés par des personnalités plus radicales. Prévoir l’impact d’un assassinat est difficile dans un contexte relativement stable ; le faire dans un contexte de guerre urbaine et de luttes jihadistes intestines (avec al-Qaeda et d’autres groupes combattant l’EI) est impossible. Au-delà des questions de secret, de légalité et de responsabilité qu’ils posent, les assassinats ciblés ne mettront pas fin aux guerres impliquant les jihadistes et n’affaibliront pas la plupart de ces mouvements de manière décisive.
     
  • Ouvrir des voies de communication : Les gouvernements devraient être plus disposés au dialogue, même avec les extrémistes, malgré les difficultés que cela pose. Des occasions ont été manquées qui auraient pu permettre une désescalade de la violence (avec certains dirigeants talibans et d’al-Shabaab, avec Boko Haram et avec Ansar al-Charia en Libye, par exemple). Il incombe à ses dirigeants de décider si un groupe refuse tout accommodement, non aux gouvernements. Bien que les politiques ne doivent se faire aucune illusion sur la nature de la hiérarchie de l’EI et d’al-Qaeda, les chances d’ouvrir des canaux de dialogue discrets, par le biais de responsables locaux, de médiateurs non étatiques ou autres, valent généralement la peine d’être saisies, en particulier sur les questions humanitaires, où il peut y avoir un intérêt commun.
     
  • Préciser le programme de « lutte contre l’extrémisme violent » (LEV) : En tant que correctif aux politiques sécuritaires de l’après 11 septembre, le programme LEV, initié principalement par des acteurs du développement, est salutaire ; il est tout aussi important d’identifier les problèmes sous-jacents qui peuvent, dans certains cas, permettre le recrutement d’extrémistes, et de privilégier l’aide au développement sur les dépenses militaires. Mais renommer certaines activités, liées aux obligations fondamentales des Etats envers leurs citoyens par exemple (comme l’éducation, l’emploi ou l’aide aux communautés marginalisées), comme des activités LEV nécessaires pour lutter contre les « causes profondes » de l’extrémisme violent, peut s’avérer être une vision de court terme. Présenter « l’extrémisme violent », une expression souvent mal définie et qui peut faire l’objet d’un usage abusif, comme une menace majeure pour la stabilité, risque de minimiser d’autres sources de fragilité, de délégitimer des revendications politiques et de stigmatiser des communautés comme potentiellement extrémistes. Les gouvernements et les bailleurs de fonds doivent réfléchir attentivement à quoi labelliser LEV, étudier davantage les parcours qui mènent à la radicalisation et consulter largement parmi les populations les plus touchées.
     
  • Investir dans la prévention des conflits : L’avancée récente de l’EI et d’al-Qaeda rend plus urgente encore la prévention, à la fois pendant les crises pour arrêter la radicalisation et en amont. Toute autre dégradation de la situation, quelque part entre l’Afrique de l’Ouest et l’Asie du Sud, risque d’attirer un élément extrémiste, que ces mouvements provoquent eux-mêmes des crises ou, plus probablement, profitent de leur aggravation. Même si les prescriptions génériques ont une valeur limitée, pousser les dirigeants vers une politique plus inclusive et représentative, répondre aux doléances des communautés et réagir avec mesure aux attaques terroristes est en général pertinent. Dans l’ensemble, en d’autres termes, prévenir les crises fera plus pour arrêter les extrémistes violents que ne fera la lutte contre l’extrémisme violent pour prévenir les crises.
     

Des vagues de violence jihadiste ont marqué ces 25 dernières années : une première au début des années 1990, lorsque des volontaires du jihad anti-soviétique en Afghanistan ont rejoint d’autres insurrections ; une deuxième lancée par al-Qaeda, qui a culminé avec les attaques du 11 septembre ; et une troisième déclenchée par l’invasion américaine en Irak. Cependant, la quatrième vague, qui déferle aujourd’hui, est la plus périlleuse. Cela est dû en partie au contrôle territorial exercé par l’EI et à son adaptation idéologique (son exploitation du mécontentement sunnite locale et plus largement envers l’ordre établi). Mais sa dangerosité vient surtout des courants qui la parcourent, en particulier les bouleversements au Moyen-Orient et la dégradation des relations entre l’Etat et la société, là-bas et ailleurs. L’inquiétude des dirigeants du monde est fondée : les attaques de l’EI tuent leurs citoyens et menacent la cohésion de leurs sociétés. Ils subissent d’énormes pressions pour agir. Mais ils doivent le faire avec retenue. Tout faux pas (qu’il s’agisse d’une intervention militaire inappropriée à l’étranger, de répression à domicile, de conditionner l’aide à la lutte contre la radicalisation, d’élargir trop largement le champ des groupes à combattre ou de négliger des menaces plus graves encore en se laissant aveugler par la lutte contre « l’extrémisme violent ») risque d’aggraver ces courants profonds et, une nouvelle fois, de faire le jeu des jihadistes.

Bruxelles, 14 mars 2016​​​​​​​

Kobani’s central market destroyed by mortars from the Islamic State, December 2014. MAGNUM/Lorenzo Meloni
Richard Atwood, Crisis Group’s Director of Multilateral Affairs, joins NPR’s Robert Siegel to discuss the Special Report ‘Exploiting Disorder’. They consider some of the report’s contents including the difficulty of defeating extremist groups by military NPR

I. Introduction

Début 2011, les révolutions en Egypte, en Tunisie, en Libye et au Yémen auguraient une nouvelle ère de la politique arabe. Les manifestants, souvent femmes en tête, descendaient dans les rues pour réclamer plus de dignité, de meilleures perspectives et le pluralisme politique. Tandis que tombaient les dictateurs, les partis islamistes, prêts à participer pacifiquement à la vie politique démocratique, faisaient figure de principaux gagnants.

L’idéologie et les tactiques d’Oussama Ben Laden – un jihad violent ciblant surtout les puissances occidentales – paraissaient de plus en plus obsolètes.[fn]Voir « note sur la terminologie » pour une explication de la terminologie, en particulier l’utilisation des mots « jihad » et « jihadiste ».Hide Footnote Les frappes de drones dans les zones tribales du Pakistan avaient alors décimé le noyau dur d’al-Qaeda (AQ), et en mai de la même année, Ben Laden était tué à Abbottabad. Sa branche la plus brutale, plus connue sous le nom d’al-Qaeda en Irak (AQI), semblait vaincue.[fn]La branche locale d’al-Qaeda en Irak était Tanzim Qaidat al-Jihad fi Bilad al-Rafidayn (Organisation de la base du jihad en Mésopotamie), mieux connue sous le nom d’AQI ou al-Qaeda en Mésopotamie (voir section III.A).Hide Footnote A l’exception d’al-Shabaab en Somalie, les jihadistes paraissaient jouer un rôle marginal dans les crises africaines.[fn]Ce rapport utilise la forme al-Shabaab plutôt qu’Al-Shabaab (comme le mouvement est couramment appelé en Afrique et dans les publications de Crisis Group) afin de préserver la cohérence interne de la transcription de l’arabe.Hide Footnote

Note sur la terminologie[fn]La racine du mot « jihad » en arabe fait référence à la lutte au service de Dieu. De nombreux musulmans trouvent inexact et offensant l’usage de ce terme dans le contexte de la violence politique. Cela réduit un concept religieux complexe, qui au fil des siècles a pris de nombreuses formes, souvent pacifiques, à la guerre. De l’avis de la grande majorité des musulmans, les « jihadistes » d’aujourd’hui pervertissent la doctrine de l’islam. Il est cependant difficile d’échapper à ce terme.
Tout d’abord, les groupes dont traite ce rapport s’auto-identifient pour la plupart comme « jihadistes » ; Crisis Group laisse généralement les acteurs s’exprimer et se définir eux-mêmes. Ensuite, si le jihad est depuis longtemps un élément de la quasi-totalité des écoles islamiques, une idéologie « jihadiste » naissante a émergé qui est plus qu’un reflet de cette histoire. Allant au-delà de la pensée et de la pratique islamiste ayant donné naissance au jihad moderne au cours des dernières décennies, les idéologues empruntent à d’autres traditions et se montrent parfois frustrés par la raideur doctrinale salafiste qui pourrait restreindre les tactiques de combat. Même si des différences importantes existent entre les groupes « jihadistes », ils partagent certains principes idéologiques : le combat pour ramener la société à une version plus pure de l’islam ; le recours à la violence contre les dirigeants dont ils jugent les politiques en conflit avec les impératifs islamiques (tels que compris par les jihadistes) ; et la croyance en l’obligation de recourir à la violence lorsque les dirigeants musulmans abandonnent ces impératifs. Notre utilisation du terme « jihadiste » ne vise pas à conférer une plus grande légitimité à cette interprétation ou à entraver les efforts déployés pour promouvoir d’autres interprétations.
Nous évitons généralement le terme « extrémiste violent », étant donné que les groupes abordés dans le présent document ne représentent qu’une forme « d’extrémisme violent » – à savoir l’extrémisme sunnite – et la section IV.D examine certaines conséquences politiques potentiellement dangereuses de son utilisation. De façon évidente, regrouper des mouvements aux objectifs et aux tactiques divers sous une seule étiquette, que ce soit « jihadiste » ou « extrémiste violent », est dans une certaine mesure trompeur. Nous faisons même la distinction, tout au long de ce rapport, entre les mouvements les plus durs et entre les membres en leur sein, et recommandons aux responsables politiques de procéder de la même façon. Nous utilisons le mot « terroriste » uniquement comme un adjectif pour décrire la tentative de recourir à la violence ou à l’intimidation, en particulier des civils, pour atteindre des objectifs politiques par la manipulation de la peur. Même si, en principe, les acteurs étatiques et non étatiques peuvent employer des tactiques terroristes, nous l’utilisons ici pour les actions de ces derniers.Hide Footnote

The root of the word “jihad” in Arabic refers to striving in the service of God. Many Muslims find its use in the context of political violence imprecise and offensive. It reduces a complex religious concept, which over centuries has taken many, often peaceful forms, to war-making. In the view of the vast majority of Muslims, today’s “jihadists” pervert Islam’s tenets. It is hard, however, to escape the term.
First, the groups this report addresses mostly self-identify as “jihadist”; Crisis Group normally lets actors speak for and label themselves. Secondly, while jihad has long been an element of virtually all schools of Islam, a nascent “jihadist” ideology has emerged that is more than a reflection of this history. Moving beyond the Islamist thought and practice that gave rise to modern jihad in recent decades, ideologues borrow from other traditions and at times show frustration with Salafi doctrinal rigidity that could constrain fighting tactics. Though big differences exist between “jihadist” groups, they share some ideological tenets: fighting to return society to a purer form of Islam; violence against rulers whose policies they deem in conflict with Islamic imperatives (as jihadists understand them); and belief in a duty to use violence when Muslim rulers abandon those imperatives. Our use of “jihadist” is not meant to add legitimacy to this interpretation or detract from efforts to promote alternative interpretations. 
We mostly avoid the term “violent extremist”, given that the groups covered in this paper represent only one form of “violent extremism” – namely Sunni extremism – and section IV.D explores some of the potentially dangerous policy implications of its use. Of course, lumping together movements with diverse goals and tactics under any single label, whether “jihadist” or “violent extremist”, is to a degree unhelpful. We disaggregate between and within even the hardest-line movements throughout this report and recommend policymakers do the same. We use “terrorist” only as an adjective to describe the attempt to use violence or intimidation, especially of civilians, to achieve political goals through the manipulation of fear. Though in principle both state and non-state actors can employ terrorist tactics, we use it here for actions of the latter.Hide Footnote

Aujourd’hui, le Moyen-Orient est en guerre, et les principaux vainqueurs sont à ce jour les extrémistes. Une bande plus large, qui s’étend de l’Afrique de l’Ouest à l’Asie du Sud, voire au-delà, semble vulnérable.

Aujourd’hui, le Moyen-Orient est en guerre, et les principaux vainqueurs sont à ce jour sont les extrémistes. Une bande plus large, qui s’étend de l’Afrique de l’Ouest à l’Asie du Sud, voire au-delà, semble vulnérable. L’Etat islamique (EI) revendique un califat dans de vastes régions de l’Irak et de la Syrie en effaçant la frontière entre les deux pays, et, dans un mouvement qui rappelle, en l’accentuant, le départ vers l’Afghanistan de combattants principalement arabes dans les années 1980, a attiré des dizaines de milliers d’étrangers du monde entier. En dépit de récentes pertes territoriales, il a convaincu des dizaines de mouvements venus d’ailleurs de le rejoindre et coordonné ou inspiré des attaques dans le monde musulman et en Occident. Un groupe affilié à al-Qaeda, Jabhat al-Nusra, est une des factions les plus puissantes de l’opposition syrienne. L’escalade de la crise du Yémen a permis à un autre groupe affilié, al-Qaeda dans la péninsule arabique (AQPA), de s’emparer de Mukalla, un port stratégique dans le golfe d’Aden, et des zones avoisinantes.

Une branche de l’EI contrôle un tronçon de 200 à 300 kilomètres sur le littoral méditerranéen en Libye et menace les infrastructures pétrolières, dont le pays tire l’essentiel de ses revenus. D’autres militants sont retranchés ailleurs dans les villes et villages libyens. Des groupes jihadistes, notamment al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI), bien que chassés des villes du Nord du Mali en 2012, sont toujours présents au Sahel et revendiquent les récentes attaques à Bamako et Ouagadougou.[fn]Voir aussi section III.C.Hide Footnote Boko Haram, un féroce mouvement insurrectionnel originaire du Nord du Nigéria, a envahi une bande du Nord-Est en 2013-2014 et terrorise encore une vaste zone autour du lac Tchad. Al-Shabaab constitue une menace grandissante au-delà de sa base somalienne, en particulier au Kenya. En Afghanistan, on constate la résurgence des Talibans, tandis que d’autres groupes, notamment pakistanais, d’Asie centrale et d’autres éléments étrangers ainsi que des Talibans dissidents, rejoignent l’EI. Le Pakistan, en dépit des efforts visant à contenir certains extrémistes, est toujours confronté à une menace sur plusieurs fronts des milices tribales, des groupes sectaires et de ses propres agents. Bien que la Russie ait écrasé une insurrection jihadiste dans le Caucase du Nord avant les Jeux olympiques de Sotchi, ses opérations ont déplacé des milliers de combattants en Irak et en Syrie, tandis que ceux restés dans le Caucase ont rejoint l’EI.[fn]Rapport Europe de Crisis Group N°238, The North Caucasus Insurgency and Syria: Exported Jihad?, à paraitre le 16 mars 2016.Hide Footnote

L’extrémisme dans le monde musulman a connu des flux et des reflux au cours des 25 dernières années, mais n’a jamais semblé aussi dangereux qu’aujourd’hui. L’EI et les groupes liés à al-Qaeda sont parmi les protagonistes les plus puissants de bien des crises mondiales particulièrement meurtrières et pourraient, ailleurs, exploiter les divisions, tandis que leurs méthodes de recrutement sophistiquées, en particulier celles de l’EI, menacent des pays jusqu’ici épargnés.

D’énormes différences existent entre les croyances, stratégies, tactiques et cibles des groupes, mais tous, selon leurs propres déclarations, visent à ramener la société à une version plus pure de l’islam et considèrent que pour y parvenir, le jihad violent est un devoir religieux. La plupart se définissent dans une certaine mesure comme « jihadistes », bien que le terme soit contesté et son sens à la fois varié et insaisissable.[fn]Ahrar al-Sham en Syrie est aujourd’hui une exception notable, voir note de bas de page 87. Voir aussi la note sur la terminology.Hide Footnote A un moment ou à un autre, la plupart ont eu des liens, même distendus, avec al-Qaeda. De nombreux responsables politiques les considèrent à tort comme un ensemble homogène.

Ce rapport examine le paysage jihadiste actuel. Pourquoi ces groupes sont-ils devenus si puissants ? Que veulent-ils et comment s’y prennent-ils ? Comment obtiennent-ils du soutien et contrôlent-ils des territoires alors que leur idéologie semblait, du moins jusqu’à récemment, susciter peu d’adhésion ? Comment façonnent-ils les conflits où ils combattent et les perspectives pour y mettre fin ? Quelle menace représentent-ils ailleurs ? Comment le monde doit-il réagir ? Le présent rapport s’appuie sur et approfondit les conclusions de l’important corpus de recherches de Crisis Group sur les crises les plus graves où ces groupes jouent un rôle de premier plan, en se concentrant en particulier sur le Moyen-Orient, étant donné le rythme des changements dans cette région, mais sans oublier l’Afrique de l’Ouest, le Sahel, le Caucase, l’Afrique du Nord, la Corne de l’Afrique, l’Asie centrale et l’Asie du Sud.[fn]Les nombreux travaux de Crisis Group sur l’extrémisme violent sont disponibles sur son site internet, www.crisisgroup.org. Le présent rapport se concentre principalement sur les zones où les groupes liés à l’EI ou à al-Qaeda ont été en mesure de s’emparer d’un territoire ou qui présentent un risque. Il couvre l’Europe (et bien d’autres lieux d’origine des combattants étrangers) seulement dans la mesure où les attaques sur ce continent ont une incidence sur les considérations de ses dirigeants. Pour des raisons similaires, il ne couvre pas l’Asie du Sud-Est : les groupes y sont relativement petits et, dans les quatre régions concernées, le Sud de la Thaïlande, le Sud des Philippines, l’Indonésie et les Rohingya au Myanmar, l’extrémisme proprement dit est peu attractif. Des groupes marginaux ont prêté allégeance aux jihadistes (Abou Sayyaf aux Philippines a diffusé une vidéo dans laquelle il accepte le califat, de même que Santoso, chef des petits moudjahidines indonésiens des Célèbes (centre) ; la Jemaah Islamiyah indonésienne a établi depuis longtemps des liens avec al-Qaeda) mais aucun n’a véritablement gagné du terrain. Malgré le rayonnement de l’EI et d’AQ, les groupes militants classiques demeurent résolument attachés à un nationalisme ethno religieux et non au jihadisme mondial. En outre, les Etats dans lesquels ils opèrent sont forts, avec des institutions qui fonctionnent ; répressifs, mais pas au point d’ouvrir la voie aux jihadistes. Les progrès démocratiques et économiques dans la région pendant trois décennies rendent possible la dissidence pacifique, une plus grande mobilité sociale et un paradigme de croissance auquel croit la majeure partie de la population. Les groupes jihadistes existent et continueront d’attaquer des cibles nationales et étrangères, en particulier en Indonésie, mais leurs tactiques et leur idéologie sont peu convaincantes dans le contexte régional actuel, et il est peu probable qu’ils atteignent la masse critique nécessaire pour menacer la société ou l’Etat. Même dans le Sud des Philippines, si les pourparlers de paix échouent, la plupart des habitants estiment que le danger réside dans le pouvoir des chefs de guerre, non dans l’islam puritain. Les rapports sur l’Asie du Sud-Est sont également disponibles sur le site www.crisisgroup.org.Hide Footnote

Le rapport ne porte pas sur les Frères musulmans et leurs branches, dont le Hamas. En dépit de certaines racines communes, ils ont pris leurs distances, au fil des décennies, des penseurs qui inspirent al-Qaeda et sont peut-être le principal concurrent idéologique des jihadistes, même si la campagne menée contre eux en Egypte les a plongés dans la confusion et a rendu leur avenir incertain. L’EI et al-Qaeda s’attaquent à de nombreux principes et pratiques des Frères musulmans, notamment, sur le plan politique, au réformisme progressif et à la participation à la vie politique démocratique. En matière de doctrine, la relative souplesse et le pragmatisme des Frères musulmans – et du Hamas – les différencient de la littéralité des salafistes et des Talibans. Au cours des dernières années, la situation des jihadistes, en particulier dans le monde arabe, s’est améliorée tandis que celle des Frères musulmans se dégradait.

Il n’aborde pas non plus le militantisme chiite, bien que la radicalisation de gouvernements et de milices chiites parrainée par l’Iran dans différentes régions du Moyen-Orient et les violences dont ont souffert les sunnites irakiens et syriens de leur part aient été des moteurs essentiels de l’extrémisme sunnite. De nombreux rapports de Crisis Group couvrent déjà cette question, ainsi que le fondamentalisme pentecôtiste et l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) en Afrique, l’extrémisme bouddhiste et chrétien en Asie, des sections de l’extrême-droite juive en Israël et d’autres formes de violence à caractère religieux.[fn]Voir par exemple, parmi beaucoup d’autres, les rapports Moyen-Orient de Crisis Group N°s 38, Iran in Iraq: How Much Influence?, 21 mars 2005 ; 89, Israel’s Religious Right and the Question of Settlements, 20 juillet 2009 ; 104, Radical Islam in Gaza, 29 mars 2011 ; 153, Lebanon’s Hizbollah Turns Eastward to Syria, 27 mai 2014 ; et 154, The Huthis: From Saada to Sanaa, 10 juin 2014 ; le briefing Moyen-Orient N°45, Yemen at War, 27 mars 2015 ; le rapport Asie N°251, The Dark Side of Transition: Violence Against Muslims in Myanmar, 1er octobre 2013 ; le rapport Afrique N°229, Cameroun : la menace du radicalisme religieux, 3 septembre 2015 ; et le rapport Moyen-Orient N°147, Leap of Faith: Israel’s National Religious and the Israeli-Palestinian Conflict, 21 novembre 2013. Voir aussi le briefing Asie N°114, Indonesia: “Christianisation” and Intolerance, 24 novembre 2010 ; le rapport Asie N°134, Sri Lanka’s Muslims: Caught in the Crossfire, 29 mai 2007 ; et le rapport Afrique N°182, The Lord’s Resistance Army: End Game?, 17 novembre 2011.Hide Footnote

Les sections suivantes examinent les origines, les tendances et la géopolitique de la récente expansion jihadiste (II) ; donnent un aperçu d’un paysage en pleine évolution (III) ; et explorent les options politiques (IV). L’accent est moins mis sur la manière dont les individus se radicalisent que sur la façon dont les mouvements extrémistes sont passés au premier plan d’autant de crises actuelles meurtrières ; et moins sur ce que les groupes et leurs dirigeants disent que sur ce qu’ils font. Ce rapport ouvre la voie au développement d’un ensemble plus large de travaux de Crisis Group, en identifiant de nouvelles orientations de recherche sur la nature des groupes, leur interaction avec les crises, les menaces qu’ils représentent et les dilemmes politiques qu’ils soulèvent, et en avançant des idées sur la manière d’y répondre.

II. Une quatrième vague

Un combattant de l'Etat islamique brandit le drapeau du groupe et une arme à Mossoul, après que le groupe se soit emparé de la ville en juin 2014. REUTERS

L’expansion de l’EI et d’al-Qaeda au cours de ces dernières années est la quatrième d’une série de vagues de violence jihadiste touchant surtout le monde musulman depuis la chute du gouvernement soutenu par les Soviétiques en Afghanistan en 1989.[fn]Bien que les racines de l’idéologie jihadiste remontent à beaucoup plus loin, les origines modernes de la quatrième vague peuvent être attribuées d’abord au jihad antisoviétique en Afghanistan, lorsque des milliers de volontaires étrangers, souvent appelés « Arabes afghans », sont partis combattre les forces soviétiques ; le mythe selon lequel ces étrangers ont forcé l’envahisseur à battre en retraite, alors que leur rôle a été minime par rapport à celui des moudjahidines afghans, fait partie du récit fondateur d’al-Qaeda ; ensuite, à la violence révolutionnaire inspirée par Sayyad Qutb et ses contemporains en Egypte contre le gouvernement du président Gamal Abdel Nasser ; et enfin, à la révolution iranienne et au soutien iranien ultérieur à l’activisme chiite dans certaines régions du monde musulman, ce qui a poussé l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe à financer les radicaux sunnites. Différents mouvements puisent aujourd’hui dans ces différents courants – anti-impérialistes, révolutionnaires et sectaires – de la pensée jihadiste. Dans une certaine mesure, l’EI les incarne tous (voir section III.A). Jason Burke, The 9/11 Wars (Londres, 2011) aborde les fluctuations de la violence extrémiste au cours des dernières décennies ; comme le fait Daniel Byman, Al-Qaeda, the Islamic State and the Global Jihadist Movement (Oxford, 2015).Hide Footnote La première vague, au début des années 1990, a été marquée par le retour en Algérie, dans le Caucase, en Egypte, en Libye, au Soudan et ailleurs d’un grand nombre de volontaires étrangers qui avaient combattu en Afghanistan. Dans certaines régions, de petites cellules, constituées autour de chefs charismatiques ayant participé à la guerre d’Afghanistan, lancent des campagnes, surtout des attaques terroristes faisant des victimes civiles, contre des régimes qu’ils considèrent non-islamiques. Ailleurs, des vétérans de la guerre d’Afghanistan prennent part à des luttes irrédentistes, des révolutions ou des guerres civiles, qui contribuent parfois à leur radicalisation, en particulier en Algérie et en Russie (Tchétchénie). Cette vague s’apaise au milieu des années 1990, tandis que les guerres prennent fin ou que les mouvements sont écrasés ou chassés de ces pays. De nombreux membres se replient en Afghanistan, alors sous le contrôle des Talibans.

A partir de là, al-Qaeda lance une deuxième vague ciblant essentiellement ce qu’elle appelle « l’ennemi lointain ». Son objectif est d’attirer les puissances occidentales dans des guerres dont elles sortiraient vaincues, comme les Soviétiques en Afghanistan, pour qu’elles retirent leur soutien aux régimes de la région, précipitant leur chute. Alors que les médias par satellite en langue locale pénètrent le monde islamique, Oussama Ben Laden lance des attaques spectaculaires, principalement contre les intérêts occidentaux, pour attirer l’attention et consolider sa position à l’avant-garde du mouvement jihadiste mondial. Cette vague culmine avec les attaques du 11 septembre aux Etats-Unis, auxquelles s’opposent les dirigeants talibans et bon nombre « d’Arabes afghans » se battant pour les Talibans contre l’Alliance du Nord ou dans des camps d’entrainement disséminés à travers le pays. Ils craignent à juste titre que la réaction des Etats-Unis que Ben Laden cherche à susciter détruise l’émirat des Talibans et les prive de leurs refuges. Les forces soutenues par les Etats-Unis évincent rapidement les Talibans.[fn]Mustafa Hamid et Leah Farrall, The Arabs at War in Afghanistan (Londres, 2015). Voir aussi Gama’a al-Islamiya, « The Strategy and Bombings of al-Qaeda: Errors and Perils », al-Sharq al-Awsat, 2004, sur la résistance accrue aux attaques des mouvements islamistes radicaux. Le refus du mollah Omar de livrer Ben Laden, malgré les appréhensions des chefs talibans quant aux attaques du 11 septembre et les exhortations du Pakistan, ont mené à l’intervention conduite par les Etats-Unis en Afghanistan.Hide Footnote De nombreux combattants étrangers sont tués ou capturés ; d’autres se mettent à l’abri dans les zones tribales pakistanaises ou se dispersent.

L’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003 déclenche une troisième vague, le mouvement jihadiste se revitalisant lorsque des milliers de musulmans, dont un nombre élevé vient du Golfe et d’Afrique du Nord, partent combattre les Américains au cœur du monde arabe.[fn]Thomas Hegghammer, « The Rise of Muslim Foreign Fighters », International Security, hiver 2010/2011.Hide Footnote Le Réveil d’Anbar, une révolte tribale soutenue par les Etats-Unis contre la branche d’al-Qaeda en Irak et en partie motivée par la brutalité du mouvement, a jugulé cette vague.[fn]Pour en savoir plus, voir les rapports Moyen-Orient de Crisis Group N°s 74, Iraq after the Surge I: The New Sunni Landscape, 30 avril 2008 ; 75, Iraq after the Surge II: The Need for a New Political Strategy, 30 avril 2008 ; 144, Make or Break: Iraq’s Sunnis and the State, 14 août 2013 ; et 150, Iraq: Falluja’s Faustian Bargain, 28 avril 2014.Hide Footnote Les manifestations du printemps arabe qui gagnent les villes, grandes et petites, en 2011 semblent ensuite la briser.

L’échec ou l’étouffement de la plupart de ces révolutions a cependant suscité une quatrième vague. Plus puissante que les précédentes, elle permet aux groupes liés à l’EI et à al-Qaeda de s’emparer de territoires, de s’implanter dans de nouvelles zones en Afrique et de constituer une menace grandissante pour une bonne partie du monde musulman et pour l’Occident. Il serait risqué de généraliser sur les courants plus profonds alimentant cette quatrième vague, en particulier alors qu’elle est en plein déferlement. La dynamique varie selon les régions : zones de guerre au Moyen-Orient ; luttes des Africains pour faire face à l’instabilité qui se propage vers le sud ; longue tradition du jihad en Asie du Sud et soutien fréquent apporté par le Pakistan. Chaque mouvement est unique et, en dépit des liens transfrontaliers de certains, souvent enraciné dans un contexte local. Les schémas de radicalisation varient d’un lieu à l’autre. Comme toute tendance mondiale, la progression des jihadistes résulte de différentes choses se produisant à divers endroits, certaines directement liées, d’autres indirectement et d’autres encore pas du tout.

Les causes immédiates de cette quatrième vague sont cependant assez claires et expliquent pourquoi elle pourrait être la plus destructrice et difficile à inverser. Tout d’abord, une grande partie du monde arabe est confrontée à des bouleversements. Les avancées des jihadistes sont depuis longtemps liées à des conflits, de l’Afghanistan à l’Algérie, de l’Irak à la Syrie. La récente recrudescence spectaculaire des guerres et la déliquescence des Etats leur ont ouvert des possibilités considérables. Pendant ce temps, l’hostilité entre les Etats, qui au Moyen-Orient est à un niveau jamais atteint au cours des vagues précédentes, fait que les puissances régionales se soucient moins des extrémistes que de leurs rivaux, voire encouragent discrètement ces groupes qu’elles utilisent comme affidés.

Le sectarisme et le profond sentiment de victimisation sunnite, liés aux guerres d’Irak et de Syrie et à l’impression d’une montée de l’Iran, jouent en faveur des extrémistes. Il en est de même de la gouvernance défaillante, des réflexes autoritaires et de l’élimination d’alternatives légitimes et politiquement viables, qui donnent plus de force à la dénonciation par les jihadistes des régimes locaux corrompus et contribuent au climat contestataire dans toute la région. Les Etats faibles n’ayant qu’une autorité limitée sur leurs arrière-pays ou leurs frontières se sont avérés vulnérables, notamment en Afrique. Le prosélytisme agressif, durant des décennies, de courants intolérants de l’islam et l’attrait faiblissant d’idéologies au nom desquelles la résistance pourrait être organisée ont contribué à préparer le terrain.

A. Des possibilités au cœur du chaos

Des gens se précipitent sur un site dans le quartier de Douma touché par ce que des activistes ont qualifié de bombardements massifs de la part des forces du président Syrien Bachar al-Assad en juin 2015. REUTERS/Bassam Khabieh

Les doléances qui ont poussé les Syriens dans les rues en 2011 étaient très semblables à celles qui avaient motivé d’autres révoltes arabes. La plupart des manifestants n’appelaient pas, dans un premier temps, à la démission du président Bachar al-Assad, mais exigeaient une réforme de son gouvernement de plus en plus sclérosé et répressif, une politique d’ouverture et une amélioration de la gouvernance économique. En l’espace de dix-huit mois, les manifestations pacifiques se sont transformées, pour diverses raisons, en ce qui est devenu, au moins dans une partie du Nord, une insurrection dominée par les jihadistes.[fn]Voir les rapports Moyen-Orient de Crisis Group N°s 163, New Approach in Southern Syria, 2 septembre 2015 ; 155, Rigged Cars and Barrel Bombs: Aleppo and the State of the Syrian War, 9 septembre 2014 ; 146, Anything But Politics: The State of Syria’s Political Opposition, 17 octobre 2013 ; et 143, Syria’s Metastasising Conflicts, 27 juin 2013. Egalement Charles Lister, The Syrian Jihad: al-Qaeda, the Islamic State and the Evolution of an Insurgency (Hurst, 2015) ; Nicolas Hénin, Jihad Academy: Nos Erreurs face à l’Etat islamique (Paris, 2015).Hide Footnote La cause principale a été la réaction du régime : la radicalisation délibérée de la crise par une violence cruelle et médiatisée ; un discours sectaire clivant, opposant les Alaouites au pouvoir et les autres minorités à la majorité sunnite ; des châtiments collectifs de plus en plus importants détruisant des villes et contribuant au déplacement de millions de personnes ; et la libération de radicaux emprisonnés ainsi que le ciblage des factions plus pragmatiques de l’opposition.[fn]Les Alaouites, qui représentent environ 12 pour cent de la population syrienne, ont principalement vécu, historiquement, dans les chaînes montagneuses du Nord-Ouest, le long de la côte méditerranéenne ; aujourd’hui, ils sont également nombreux à Damas et à Homs. Les récits sur leurs origines religieuses varient ; il s’agit très probablement d’une ramification de la douzième branche de l’islam chiite. Voir Henri Laoust, Les Schismes dans l’Islam (Paris, 1977), p. 147. Lorsque Hafez al-Assad est devenu président en 1971, il a sollicité l’aide de l’imam Moussa Sader, un religieux chiite de premier plan au Liban, pour certifier que les Alaouites étaient des musulmans et des chiites. Sader a émis une fatwa (décision religieuse) à cet effet. Patrick Seale, Asad: The Struggle for the Middle East (Berkeley, 1988), p. 173. Hide Footnote

Alawites, comprising roughly 12 per cent of the Syrian population, historically have lived principally in the mountain chains in the north west, along the Mediterranean coast; today, there are many in Damascus and Homs as well. Accounts of their religious origins vary; they are most likely an offshoot of the Twelver branch of Shia Islam. See Henri Laoust, Les Schismes dans L’Islam (Paris, 1977), p. 147. When Hafez al-Assad became president in 1971, he sought the help of Imam Musa al-Sadr, a leading Shia cleric in Lebanon, to certify that Alawites were Muslim and Shia. Sadr issued a fatwa (religious ruling) to that effect. Patrick Seale, Asad: The Struggle for the Middle East (Berkeley, 1988), p. 173. Hide Footnote

Cette tendance – l’exploitation par les jihadistes des occasions créées par la guerre et l’effondrement de l’Etat, leur ascension facilitée par la violence et les erreurs des autres – est commune.

Dans le même temps, les frictions entre le Qatar et la Turquie d’une part et l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis (EAU) d’autre part, ont rendu leur soutien à l’opposition incohérent et se retrouvait souvent, comme celui fourni par des religieux basés dans le Golfe, entre les mains d’affidés jusqu’au-boutistes. Les combattants étrangers, qui avaient tendance à être plus radicaux, sont, pendant un moment, entrés librement par la Turquie.[fn]Sally Judson et Kadir Udson, « Turkey’s ISIS Challenge », SETA, septembre 2014. Les responsables occidentaux admettent que la fermeture totale de la frontière serait impossible et que la Turquie, du moins depuis mars 2014, œuvre à endiguer l’afflux. Entretien de Crisis Group, diplomate occidental, Ankara, février 2015.Hide Footnote Le fossé entre la rhétorique des Etats-Unis et des autres puissances occidentales – à savoir qu’Assad doit partir – et le fait qu’elles n’engagent pas de troupes, ne mènent pas de frappes aériennes ou n’arment pas ses opposants suffisamment pour que cela se produise a nui aux groupes moins radicaux, dont la stratégie reposait sur l’idée d’impliquer Washington. Quand les jihadistes, dont beaucoup avaient déjà combattu en Irak, ont fait leur entrée, certains, notamment Abou Mohammad al-Joulani, le chef de Jabhat al-Nusra, la branche locale d’al-Qaeda, se sont révélé des commandants efficaces. Des tactiques comme les attentats-suicides leur ont donné un avantage. L’immense violence du régime a attisé un désir de revanche chez de nombreux sunnites et a rendu les communautés insensibles aux atrocités jihadistes.

Les mécanismes par lesquels les jihadistes sont devenus puissants dans les conflits actuels varient selon le lieu, mais cette tendance – leur exploitation des occasions créées par la guerre et les Etats défaillants, leur ascension facilitée par la violence et les erreurs des autres – est commune à bon nombre d’entre eux.

Les racines de l’EI en Irak (examinées plus en détail dans la section III.A) sont aussi variées. Les politiques américaines d’invasion et d’occupation ont préparé le terrain à la guerre civile sectaire (2005-2008) qu’Abou Moussab al-Zarkaoui, chef d’AQI, l’ancêtre de l’EI, a contribué à provoquer. L’échec de Bagdad et de Washington à tirer profit du Réveil d’Anbar a été tout aussi important. Le fait de priver les sunnites minoritaires d’une participation suffisante dans l’Etat, puis la violence des forces de sécurité essentiellement chiites contre des manifestations largement pacifiques dans les villes à majorité sunnite en 2012-2013 ont nui aux dirigeants et à la résistance des Sunnites non jihadistes. Cela a pavé la voie à l’EI, qui s’était regroupé, pour éliminer ses rivaux et s’emparer des bastions sunnites irakiens en 2014, de nombreux sunnites sollicitant sa protection ou y voyant une occasion de renverser le statu quo.[fn]Voir par exemple les rapports de Crisis Group, Iraq: Falluja’s Faustian Bargain, et Make or Break, tous deux op. cit.Hide Footnote

Au Yémen, la branche locale d’al-Qaeda, AQPA, s’est surtout concentrée sur les attaques terroristes jusqu’en 2011. Elle était dangereuse pour l’Occident en raison de son expertise en matière de fabrication de bombes, mais jouait un rôle largement marginal dans la politique yéménite et était isolée dans l’Est reculé.[fn]Gregory D. Johnsen, The Last Refuge: Yemen, al-Qaeda and America’s War in Arabia (New York, 2014).Hide Footnote Ce n’est que lorsque l’Etat s’est écroulé – d’abord lorsque des factions de l’armée se sont affrontées dans la capitale au cours de la révolution de 2011, puis en 2015 lorsque les insurgés houthi ont avancé, et qu’en réaction la coalition dirigée par l’Arabie saoudite a intensifié son engagement – qu’elle a pu s’emparer d’agglomérations.[fn]Rapports Moyen-Orient de Crisis Group N°s 114, Breaking Point? Yemen’s Southern Question, 20 octobre 2011 ; et 167, Yemen: Is Peace Possible?, 9 février 2016.Hide Footnote

En Libye également, l’EI et d’autres groupes extrémistes ont profité de l’effondrement de l’autorité : d’abord en 2011 dans le chaos initial après l’éviction de Mouammar Kadhafi, puis en 2014, du conflit grandissant entre les forces alignées sur Tobrouk et Tripoli et leurs alliés régionaux respectifs.[fn]Rapports Moyen-Orient/Afrique du Nord de Crisis Group N°157, Libya: Getting Geneva Right, 26 février 2015.Hide Footnote Au Mali, les chefs locaux d’al-Qaeda, vétérans des guerres d’Afghanistan et d’Algérie, étaient à l’abri auprès de tribus dans le désert pendant des années avant de s’allier à une insurrection nationaliste touareg largement déclenchée par le retour des mercenaires et des armes de Libye, puis de l’usurper.[fn]Briefing Afrique de Crisis Group N°90, Mali : pour une action internationale résolue et concertée, 24 septembre 2012 ; rapport Afrique N°92, Islamist Terrorism in the Sahel: Fact or Fiction?, 31 mars 2005.Hide Footnote Les Talibans et al-Shabaab n’ont émergé qu’après des décennies de chaos en Afghanistan et en Somalie, dans les deux cas en partie en réaction à la prédation des chefs de guerre et à la baisse de la légitimité des autres groupes armés.[fn]Rapport Afrique de Crisis Group N°147, Somalia: To Move Beyond the Failed State, 23 décembre 2008 ; et rapport Asie N°221, Talking About Talks: Toward a Political Settlement in Afghanistan, 26 mars 2012.Hide Footnote

Crisis Group Africa Report N°147, Somalia: To Move Beyond the Failed State, 23 December 2008; and Asia Report N°221, Talking About Talks: Toward a Political Settlement in Afghanistan, 26 March 2012.Hide Footnote

Deux garçons à côté d’un véhicule carbonisé après un bombardement près du marché animé Ajilari-Gomari à Maiduguri, Nigéria. Mars 2014. REUTERS

Dans le Nord du Nigéria, Boko Haram constitue en quelque sorte un cas atypique, dans la mesure où il n’a pas fait son apparition dans une zone de guerre existante. Enraciné dans la violence structurelle du Nord et un contexte de marginalisation politique et économique, il a démarré comme une secte isolée, puis un mouvement de protestation exigeant une gouvernance islamique moins corrompue. Sa résistance à l’Etat s’est renforcée après sa querelle avec un gouverneur local, qui, selon son chef de l’époque, Mohammed Yusuf, avait trahi les promesses qu’il lui avait faites en échange de son aide à mobiliser les électeurs. Toutefois, même dans ce cas, c’est la répression à Maiduguri en 2009, et la mort consécutive d’environ 800 partisans ; l’exécution extrajudiciaire de Yusuf lors d’une garde à vue ; une réaction inepte du gouvernement à la menace grandissante ; et l’arrivée d’armes et d’expertise de Libye et du Sahel qui ont conduit à la mutation du mouvement en une insurrection dirigée par Aboubakar Shekau et qui sévit aujourd’hui dans le bassin du lac Tchad.[fn]Boko Haram est le dernier d’une série de mouvements revivalistes dans le Nord du Nigéria, où a longtemps eu lieu un échange d’idées réciproque avec d’autres régions du monde musulman. Rapports Afrique de Crisis Group N°s 168, Northern Nigeria: Background to Conflict, 20 décembre 2010 ; et 216, Curbing Violence in Nigeria (II): The Boko Haram Insurgency, 3 avril 2014. Beaucoup de choses demeurent obscures à propos de Boko Haram, notamment la cohésion du mouvement et ce même si Shekau est encore en vie.Hide Footnote

Dans l’ensemble, l’importance croissante des jihadistes au cours des dernières années est donc plus le produit de l’instabilité que son principal moteur. Les mouvements se sont renforcés au fur et à mesure que s’approfondissaient les crises et que la violence s’exacerbait. Dans certains cas, particulièrement celui de Boko Haram, les extrémistes ont contribué à provoquer les conflits dans lesquels ils se battent – bien que là comme ailleurs, la violence de l’Etat ait joué un rôle déterminant dans l’expansion du groupe. Plus souvent, les jihadistes ont exploité des conflits existants, comme ils l’ont fait en Algérie et en Tchétchénie il y a deux décennies, en s’y infiltrant, en en profitant et en les rendant plus difficiles à résoudre. Autrement dit, leur expansion spectaculaire ces dernières années doit plus à la genèse sanglante des crises qu’à une radicalisation préalable. Ils n’ont généralement été en mesure de passer des tactiques terroristes à l’insurrection que dans des conditions de guerre ; comme démontré ci-après, la stratégie de l’EI, et dans une certaine mesure celle d’al-Qaeda, consiste à provoquer exactement ces conditions.

B. Priorité numéro deux

Carte du Moyen-Orient. UN Department of Field Support Cartographic Section. Map of the Middle East. UN Department of Field Support Cartographic Section.

L’intensification des rivalités géopolitiques a constitué une autre aubaine pour les extrémistes. Le mouvement jihadiste moderne est en partie né de la concurrence entre les Etats : les rivalités de la guerre froide en Afghanistan, qui ont motivé l’invasion de l’URSS ; l’acheminement par les Etats-Unis et les monarchies du Golfe et la radicalisation par le Pakistan de musulmans pour combattre les forces soviétiques en réaction ; et l’explosion du financement des mouvements sunnites radicaux par le Golfe, en partie pour contrer le parrainage par l’Iran de l’activisme chiite après la révolution de 1979. La concurrence croissante, en particulier entre les Etats moyen-orientaux, motive et complique aujourd’hui les efforts visant à mettre fin aux crises dont se nourrissent les jihadistes. Cela signifie également que de nombreux dirigeants s’inquiètent davantage des rivaux régionaux que des extrémistes. Au Yémen, par exemple, la politique de l’Arabie saoudite et des EAU montre que ces pays considèrent les Houthi et le risque qu’ils perçoivent de l’influence iranienne dans la péninsule arabique comme des menaces plus graves qu’al-Qaeda. Pendant des mois, les zones contrôlées par AQPA ont figuré parmi les rares à être épargnées par les bombes de la coalition dirigée par les Saoudiens, ce qui a renforcé le groupe par rapport aux autres.[fn]Les allégations de diplomates occidentaux selon lesquelles les EAU prennent plus au sérieux AQPA ne sont pas étayées par l’action de cet Etat sur le terrain, d’autant plus que l’Arabie saoudite fixe les priorités militaires. Voir rapport de Crisis Group, Yemen: Is Peace Possible?, op. cit.Hide Footnote

La politique régionale constitue un obstacle encore plus important en Syrie. Tout d’abord, comme indiqué, les politiques de l’Etat ont contribué à faciliter la radicalisation initiale de l’opposition et l’expansion de Jabhat al-Nusra, ouvrant ainsi la voie à l’avancée de l’EI. Même aujourd’hui, seules quelques-unes des diverses forces déployées contre l’EI le traitent comme l’ennemi principal. Le régime Assad, l’Iran, les milices alliées et la Russie attaquent surtout les autres rebelles, y compris ceux en première ligne pour combattre l’EI, estimant qu’ils constituent une menace plus grave pour la survie du régime. Les puissances du Golfe et la Turquie font du retrait d’Assad la priorité, et les Turcs craignent la montée des Unités de protection du peuple kurde (YPG), affiliées à leur insurrection intérieure ennemie, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).[fn]Observations et entretiens de Crisis Group, Ankara et Washington DC, janvier 2016. L’YPG bénéficie du soutien des Etats-Unis, au regret de la Turquie, dont les responsables affirment qu’une partie de ces armes se retrouvent entre les mains du PKK.Hide Footnote L’EI n’est la première priorité en Syrie que pour les puissances occidentales et la Jordanie.

Seules quelques-unes des diverses forces contre l’EI le traitent comme l’ennemi principal.

Pis encore, un point commun dans l’histoire de nombreux mouvements est le soutien dont ils ont bénéficié de pays espérant les utiliser comme affidés contre des rivaux. Le milieu jihadiste du Pakistan n’est pas simple à décrire, mais les racines de certains mouvements remontent aux guerres d’Afghanistan et du Cachemire, où ils ont été des instruments de sa politique étrangère. Même si certains de ces affidés coopèrent avec les militants tribaux qui attaquent l’Etat pakistanais ou participent activement à la radicalisation d’une nouvelle génération d’extrémistes, les responsables militaires et de nombreux dirigeants civils encouragent encore Lashkar-e-Taiba, un des plus grands groupes jihadistes au monde, et soutiennent les Talibans afghans.[fn]A la veille du 11 septembre, les militants pakistanais pouvaient être classés par spécialité. Harakat al-Mujahidin (HuM), Jaish-e Mohammed (JeM), une faction dissidente de HuM, et Lashkar-e-Taiba (LeT) combattaient au Cachemire. Le Sipah-e Sahaba Pakistan (SSP) et son groupe dissident Lashkar-e Jhangvi (LeJ) commettaient des attaques sectaires au Pakistan. Ils avaient été établis des décennies plus tôt, en grande partie grâce à l’argent saoudien destiné à contrer la véhémence croissante des militants chiites soutenus par l’Iran après la révolution, mais aussi en puisant dans le ressentiment local à l’égard des chiites plus riches de Jhang. De nombreux groupes des zones tribales avaient combattu en Afghanistan. Au cours des quinze dernières années, ces distinctions ont perdu progressivement de leur pertinence, beaucoup de militants se côtoyant et fréquentant aussi al-Qaeda pendant qu’ils combattaient aux côtés des Talibans afghans et s’entraînaient dans les zones tribales pakistanaises. La ligne de démarcation principale se situe désormais entre les groupes qui combattent l’Etat pakistanais et ceux qui ne le font pas, même si cela aussi est flou. Les groupes parrainés par l’armée et qui ne s’attaquent pas à l’Etat dispensent souvent un entraînement et des infrastructures à ceux qui le font. Une deuxième ligne de démarcation se situe entre ceux qui attaquent les chiites et les autres minorités religieuses et ceux qui sont moins ouvertement sectaires. Rapports Asie de Crisis Group N°s 164, Pakistan: The Militant Jihadi Challenge, 13 mars 2009 ; 178, Pakistan: Countering Militancy in FATA, 21 octobre 2009 ; et 242, Pakistan: Countering Militancy in PATA, 15 janvier 2013.Hide Footnote Le gouvernement Assad a attiré les jihadistes vers l’Irak au milieu des années 2000 pour tenter de détourner leur attention et maintenir les Etats-Unis enlisés ; ce dernier motif a conduit l’Iran, à la même période, à faciliter sporadiquement le transit des combattants d’al-Qaeda vers l’Irak.[fn]Hassan Abu Hanieh and Mohammed A. Rumman, The “Islamic State” Organization: The Sunni Crisis and the Struggle of Global Jihadism (Jordanie, 2015).Hide Footnote

L’appui direct ou indirect des Etats aux jihadistes semble en hausse, en particulier parce que la rivalité s’intensifie entre l’Iran et les monarchies du Golfe irritées par ce qu’elles considèrent comme l’influence géopolitique croissante de Téhéran après l’accord nucléaire. Une partie des armes et munitions affluant du Golfe et de la Turquie vers des éléments de la coalition rebelle Jaish al-Fatah en Syrie parviennent quasi certainement à Jabhat al-Nusra, l’un de ses membres les plus puissants.[fn]Entretiens de Crisis Group, Turquie, avril-décembre 2015.Hide Footnote Au cœur du chaos du Yémen, les armes livrées aux alliés locaux de la coalition conduite par l’Arabie saoudite s’infiltrent dans l’arsenal d’al-Qaeda, sur qui certains partenaires de Riyad s’alignent tactiquement contre les Houthi.[fn]Rapport de Crisis Group, Yemen: Is Peace Possible?, op. cit. Entretiens de Crisis Group, journaliste occidental, novembre 2015 ; journaliste du golfe d’Aden, octobre 2015 ; diplomate arabe, cheikh tribal de Shebwa, août 2015.Hide Footnote

Comme le montre l’expérience pakistanaise, les jihadistes font des affidés dangereux. Il est peu probable que les alliés non-étatiques de l’Iran – les milices chiites irakiennes, le Hezbollah et les milliers d’Afghans et autres chiites qu’il a mobilisés pour combattre aux côtés des forces d’Assad – s’en prennent à la République islamique, compte tenu de son récit révolutionnaire relativement cohérent, de leur dépendance à son soutien et de ses forces de défense compétentes. En revanche, une pièce maîtresse de la stratégie de nombreux extrémistes sunnites consiste à renverser les régimes locaux, y compris ceux du même côté de la ligne sectaire. L’inquiétude des monarchies du Golfe vis-à-vis de l’Iran est compréhensible ; la Turquie quant à elle a des préoccupations légitimes quant au séparatisme kurde. Mais faire passer au second plan la menace posée par l’EI et les groupes liés à al-Qaeda et leurs idées au profit de ces inquiétudes – ou même pire, encourager ces groupes dans l’espoir qu’ils continuent de prendre pour cible les alliés de l’Iran – s’avérera probablement être une erreur de calcul.

C. Espace politique et idéologique

Si les guerres, le délitement des Etats et la géopolitique, en particulier dans le monde arabe, sont des causes directes de la quatrième vague, d’autres tendances y contribuent. Celles-ci sont trop complexes pour être étudiées de manière exhaustive, notamment parce que les dynamiques en jeu sont très variées, mais quelques-unes se démarquent.

Premièrement, le sectarisme a atteint des niveaux sans précédent dans certaines régions du Moyen-Orient. Aggravé par la chute de Saddam Hussein, les guerres en Syrie et en Irak et l’escalade de la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran, il est plus intense qu’il ne l’a jamais été depuis que la religion a été associée à l’identité politique moderne. Alors que les Etats sont de plus en plus défaillants, nombreux sont ceux, pas seulement sunnites, qui se tournent vers d’autres types d’organisation sociale – tribu, clan, religion, secte – à des fins de protection et de représentation. Les conséquences sont encore incertaines, mais la haine sectaire fait clairement le jeu de l’EI, qui y incite en même temps qu’il s’en nourrit. Elle façonne aussi une nouvelle génération de jihadistes qui ont fait leurs premières armes contre les forces soutenues par l’Iran sur les champs de bataille syriens et irakiens. Elle risque d’approfondir les tensions entre sunnites et chiites en Asie du Sud, alors que les Saoudiens persuadent le Pakistan, dont la population chiite est, en chiffre absolu, la deuxième dans le monde et qui a des liens idéologiques étroits avec son voisin iranien, de rallier son front anti-Iran au Yémen.[fn]Les chiites représentent aujourd’hui près de 20 pour cent de la population du Pakistan d’environ 200 millions d’habitants. Même là où les sunnites ont peu de contacts avec le monde chiite – comme par exemple dans le cas du Caucase – la solidarité sectaire contribue au recrutement local de l’EI (entretiens de Crisis Group, combattants du Caucase du Nord, Turquie, janvier-février 2016). Un chauffeur de taxi égyptien a récemment déclaré à Crisis Group que la principale menace pesant sur son pays émanait des chiites, bien qu’ils représentent moins de 1 pour cent de la population égyptienne. Entretien de Crisis Group, Le Caire, septembre 2015. En plus d’un sentiment populaire croissant anti-chiites dans les pays n’ayant pratiquement pas de population chiite locale, les préoccupations des responsables à l’égard du prosélytisme et des opérations des services de renseignement iraniens sont courantes même au-delà de la zone d’influence habituelle du pays. Entretiens de Crisis Group, responsables sécuritaires et hommes politiques, Tunis et Rabat, 2015-2016.Hide Footnote

Cela interagit aussi avec le profond sentiment de victimisation des Arabes sunnites, un sentiment renforcé par l’accent mis par l’Occident sur les atrocités de l’EI qui ignore largement – ou qui, dans le cas de l’Irak, semblait faciliter – le massacre des sunnites par des régimes et des milices parrainés par l’Iran. Alors que les troubles de 2011 se propageaient, les centres de pouvoir traditionnels du monde arabe sunnite, comme l’Egypte, ont été déstabilisés, ce qui a laissé les autres se démener pour compenser. L’Arabie saoudite a essayé de combler le vide, mais en partie en renforçant le sentiment sectaire : un terrain dangereux pour rivaliser avec l’EI.[fn]L’exécution récente du populaire cheikh chiite Nimr al-Nimr par les Saoudiens a illustré la profondeur des tensions entre sunnites et chiites et les a aussi aggravées, même si non délibérément. « Sheikh Nimr al-Nimr: Saudi Arabia executes top Shia cleric », BBC News, 2 janvier 2016.Hide Footnote

Un portrait vandalisé du président syrien Bachar al-Assad dans la province de Raqqa, au nord de la Syrie. Mai 2013. REUTERS/Hamid Khatib

Deuxièmement, si l’un des catalyseurs de la quatrième vague a été le renversement des dictateurs, ses racines se trouvent en partie dans l’autoritarisme persistant. Les dirigeants et les régimes, soutenus par les grandes puissances, s’accrochent au pouvoir par la violence et la répression depuis des décennies. Leurs régimes ont apporté une stabilité relative, mais leur incurie a beaucoup contribué à ravager les institutions, à éroder les relations entre l’Etat et la société et à préparer le terrain à la tourmente qui a suivi leur renversement. En particulier, la détermination de Maliki (Irak) et d’Assad (Syrie) à consolider ou à conserver le pouvoir a largement provoqué les guerres qui ont pavé la voie à l’EI ; Assad a choisi comme stratégie de survie du régime de radicaliser délibérément l’opposition.

Les sombres perspectives de réforme dans les pays, en particulier du monde arabe, qui n’ont pas encore succombé à la violence, contribuent au sentiment contestataire, surtout chez les jeunes, et accréditent les critiques des jihadistes sur les régimes locaux corrompus. Le silence des puissances occidentales face au retour en arrière de leurs alliés, notamment l’Egypte, et le tarissement, au cours des dernières années, de leur soutien aux réformes dans d’autres pays confirment l’impression profondément ancrée de deux poids, deux mesures, ce qui renforce encore les thèses jihadistes.

Troisièmement, les dirigeants africains sont dans l’ensemble plus unis contre les jihadistes que leurs homologues du Moyen-Orient, même si, dans certains cas, ils ne sont pas moins réticents à renoncer au pouvoir. Leurs difficultés sont davantage dues à la faiblesse des Etats ; à leur autorité limitée dans les périphéries négligées ; et à l’incapacité des forces de sécurité, des services de renseignement et d’autres institutions à réagir avec l’habileté requise. Les précédents créés par Boko Haram et les jihadistes au Mali, le premier passant de secte isolée à une insurrection violente, les derniers prenant des villes après s’être tapis pendant des années dans le désert, sont particulièrement préoccupants. Les conditions qui ont permis à ces deux crises d’émerger – le sous-développement, la méfiance de l’arrière-pays envers l’Etat, le déclin de l’autorité des élites traditionnelles, des armes facilement disponibles et des forces de sécurité maladroites, brutales et incompétentes – concernent de nombreux autres Etats, en Afrique et ailleurs.

Enfin, l’espace idéologique s’est ouvert. Dans le monde arabe en particulier, mais aussi dans certaines régions d’Afrique, d’autres idéologies autrefois utilisées pour organiser l’activité politique et la résistance contre la répression ont perdu de leur attrait. Dans le monde musulman, les étudiants qui jadis se rebellaient en adhérant à des mouvements socialistes disposent désormais de peu d’options pour exprimer leur mécontentement de façon modérée. Le nationalisme arabe s’est affaibli autant que le socialisme ; la réforme néolibérale et la gouvernance mondiale n’ont pas tenu leurs promesses et ont souvent aggravé les conditions de vie ; l’écroulement des révolutions de 2011 a affaibli la démocratie libérale et, ce qui est particulièrement dangereux, l’islam politique pacifique.

La grande majorité des salafistes ne prêchent ni ne pratiquent la violence. En bien des lieux, ils peuvent se révéler des alliés utiles contre ceux qui le font.

Malgré l’inepte performance du président des Frères musulmans, Mohamed Morsi en tant que président de l’Egypte, le coup d’Etat et la répression sous le président Abdelfattah al-Sissi ont poussé le pays dans une direction encore plus périlleuse. Les idéologues jihadistes de la région dépeignent l’échec du gradualisme et de la participation politique des Frères musulmans comme une justification de leur stratégie révolutionnaire violente, des arguments à nouveau renforcés par le silence des dirigeants occidentaux tandis que les Frères musulmans étaient destitués et que leurs anciens responsables, qu’ils ont officiellement rencontrés il y a quelques années seulement, languissent dans les prisons égyptiennes.[fn]Dans l’ensemble, les Frères musulmans ont davantage agi comme rempart contre les mouvements jihadistes que comme convoyeur de nouvelles recrues, surtout au Moyen-Orient (au Pakistan, Jamiat-e-Ulema-e-Islam, JUI, a des liens plus étroits avec les extrémistes deobandi et soutient l’envoi de combattants en Afghanistan, mais est surtout encouragé à le faire par l’armée). Pour des exemples de jihadistes attaquant les Frères musulmans, voir par exemple Bill Roggio, « Zawahiri rebukes Muslim Brotherhood for trusting democracy », Long War Journal, 3 août 2013 ; et William McCants, « Who exactly is Abu Bakr al-Baghdadi, the leader of ISIS? », News­week, 6 septembre 2015. Pour le débat entre « rempart » et « convoyeur », voir Marc Lynch, « Is the Muslim Brotherhood a terrorist organization or a firewall against violent extremism? » Washington Post, 7 mars 2016.Hide Footnote

La propagation de courants intolérants de l’islam – souvent regroupés sous une seule étiquette, comme le wahhabisme ou le salafisme – y a clairement contribué.[fn]Le terme wahhabisme fait référence au mouvement revivaliste religieux créé à Najd (Arabie centrale) au début du dix-huitième siècle par Mohammed ben Abdelwahhab. Dénonçant la perversion de l’islam au fil des siècles et le retour renouvelé des sociétés musulmanes à l’état d’ignorance (jahiliyya) qui caractérisait la péninsule arabique avant l’avènement de l’islam, il prêchait un retour au tawhid (culte exclusif de Dieu) et aux pratiques initiales des « pieux ancêtres » – al-salaf al-salih, dont dérive le terme salafisme – qui comprennent les trois premières générations de musulmans, à savoir le prophète Mahomet, ses compagnons et leurs successeurs. Le remède à la situation déplorable de l’islam, selon lui, était de contourner l’héritage séculaire d’interprétation juridique et théologique de l’islam et de s’appuyer plutôt sur le Coran, les récits de la vie du prophète et le consensus des ancêtres pieux. Cela revenait en pratique à éliminer toutes les formes d’islam populaire, comme le soufisme, le culte des saints et le chiisme, et à imposer une austérité rituelle aux croyants. Rapport Moyen-Orient de Crisis Group N°31, Saudi Arabia Backgrounder: Who are the Islamists?, 21 septembre 2004. Voir aussi Roel Meijer (ed.), Global Salafism: Islam’s New Religious Movement (New York, 2009). Rapports Asie de Crisis Group N°s 73, Unfulfilled Promises: Pakistan’s Failure to Tackle Extremism, 16 janvier 2004 ; 49, Pakistan: The Mullahs and the Military, 20 mars 2003 ; et 36, Pakistan: Madrasas, Extremism and the Military, 29 juillet 2002.Hide Footnote La menace jihadiste au Pakistan ne peut par exemple pas être expliquée sans faire mention de l’islamisation délibérée des lois et du soutien des dirigeants successifs, en particulier les présidents Zia ul-Haq et Pervez Musharraf, aux affidés islamistes.[fn]Rapports Asie de Crisis Group N°s 95, The State of Sectarianism in Pakistan, 18 avril 2005 ; et 265, Women, Violence and Conflict in Pakistan, 8 avril 2015.Hide Footnote Dans une grande partie du monde musulman, des décennies de prosélytisme parrainé par le Golfe – par le biais des imams, des mosquées et des médias, en particulier des chaînes télévisées financées par l’Arabie saoudite – ont créé un vivier de recrues potentielles qui partagent des références théologiques générales avec les jihadistes.[fn]Voir aussi, par exemple, « Extremism as Mainstream: Implications for Women, Development & Security in the MENA/Asia Region », International Civil Society Action Network (ICAN), printemps 2014.Hide Footnote Mais bien que les salafistes aient en commun certains principes généraux et conservateurs, leurs pratiques religieuses et inclinations politiques sont si diverses, en grande partie parce que le terme tend à être autoproclamé, évoquant une certaine légitimité, qu’il est difficile de tirer des conclusions définitives sur une relation au jihad. Bon nombre des combattants actuels les plus ardents ne sont pas issus d’une tradition salafiste. Pas plus que la grande majorité des salafistes ne prêchent ou pratiquent la violence. En bien des lieux, ils peuvent plutôt se révéler des alliés utiles contre ceux qui le font.[fn]Voir par exemple Rashid Abdi, « East Africa’s Sufi Path to Countering Violent Extremism », blog de Crisis Group, 15 septembre 2015.Hide Footnote

La montée du sectarisme, le renforcement de l’autoritarisme, la fragilité des Etats, même l’attrait déclinant des autres idéologies ne signifient pas que la doctrine jihadiste connaitra bientôt un attrait massif. Les sondages montrent invariablement qu’une grande partie de ce qu’ils promeuvent résonne largement : l’opposition aux régimes locaux corrompus, à la politique américaine dans le monde musulman, à Israël et son traitement des Palestiniens, et à l’influence occidentale, ainsi qu’un rôle accru pour l’islam dans la vie publique. Mais les éléments qui distinguent les jihadistes violents des islamistes politiques inspirent beaucoup moins de soutien. Leur vision de la société tend à être trop austère. Même pour ceux qui pourraient être séduits, dans une certaine mesure, par l’idée d’un califat, l’établir par une révolte transnationale violente ou en entrainant l’Occident dans une guerre apocalyptique l’est moins. Tuer des civils musulmans est extrêmement impopulaire en l’absence du type de haine que ne peut engendrer qu’un conflit durable.[fn]Cameron Glenn, Garrett Nada et Melissa Nozell, « Muslims Condemning Violent Extremism? Count the Ways », United States Institute of Peace, 17 mars 2015.Hide Footnote La répulsion suscitée dans le passé par l’extrême violence des jihadistes, notamment en Algérie et en Irak, explique en partie le retournement des précédentes vagues – bien que la ligne de fracture grandissante entre sunnites et chiites et les images du carnage syrien dans les médias locaux à travers le monde musulman risquent d’accoutumer beaucoup à la violence.[fn]En Algérie et en Irak, l’énorme violence contre les civils perpétrée respectivement par le Groupe salafiste pour la prédication et le combat, qui est devenu plus tard AQMI, et par AQI a provoqué une répulsion généralisée qui a en partie rendu possible leur défaite.Hide Footnote

Que les tactiques et l’idéologie jihadistes semblent peu susceptibles de résonner largement est en partie discutable. Les révolutions tout au long de l’histoire doivent moins aux majorités qu’à des noyaux dévoués capables d’exploiter les possibilités dans le chaos. La portée de ces mouvements et les ressources qu’ils contrôlent désormais signifient que toute nouvelle rupture dans le monde musulman, de l’Afrique de l’Ouest à l’Asie du Sud, risque de conforter un élément extrémiste, que les jihadistes provoquent la crise ou, plus probablement, tirent profit de son évolution violente. Mais cela suggère que seule une petite partie de la riposte consiste à contrecarrer leur idéologie.[fn]Il est néanmoins clair que cela est plus important dans certains pays que dans d’autres. Au Pakistan, par exemple, à moins que le radicalisme par le biais du lavage de cerveau de jeunes dans des centaines, sinon des milliers de madrasas jihadistes ou sectaires prenne fin, il ne manquera pas d’hommes de main pour leurs causes.Hide Footnote Les priorités les plus urgentes sont de redynamiser les efforts pour mettre fin aux guerres, d’apaiser la rivalité entre les Etats et d’empêcher d’autres crises d’éclater, notamment en réagissant de façon appropriée aux attaques terroristes et en encourageant les dirigeants à concentrer leurs efforts sur l’inclusion et la réforme.

III. Un paysage en évolution

Le conseil de la jeunesse islamique de Derna met en scène une démonstration de force à l’est de la Libye. Octobre 2014. REUTERS

Bien que le rythme auquel le paysage jihadiste évolue signifie que toute description ne peut offrir qu’un cliché instantané, les grandes lignes de la quatrième vague sont claires. Bien qu’il ait perdu Ramadi, l’EI semble fermement contrôler les bastions sunnites en Irak et des parties de l’Est de la Syrie. Il n’a pas reproduit ailleurs le succès spectaculaire qu’il y a eu, mais il gagne du terrain en Libye, dans le Sinaï, au Yémen et en Afghanistan, attire des recrues dans d’autres zones de guerre et a coordonné ou inspiré des attaques en Occident.

En partie occulté par la montée de l’EI, al-Qaeda s’est adapté. Certains de ses affiliés, en particulier en Syrie et au Yémen, sont de plus en plus puissants. Saisissant les occasions offertes par les conflits locaux, ils sont passés de l’attaque des intérêts occidentaux à la prise de territoires, ciblant les régimes locaux, masquant souvent leurs liens avec al-Qaeda et agissant par endroits avec un certain pragmatisme. Il est difficile de dire si cela va, au fil du temps, modifier l’identité d’al-Qaeda ou de ses branches locales ou l’aider à regagner du terrain perdu au profit de l’EI.

L’évolution jihadiste a accéléré le débat sur la tactique, la stratégie et la doctrine : l’assassinat d’autres musulmans, en particulier les chiites ; quand et comment imposer la loi islamique ; et si l’objectif final est de renverser le modèle de l’Etat-nation ou simplement des régimes « non islamiques » spécifiques. Davantage de mouvements ont conquis des territoires depuis 2011, supplantant l’Etat tout en provoquant, dans certains cas, un changement des relations avec les populations des zones qu’ils contrôlent.

A. L’Etat islamique en Irak et en Syrie

En juillet 2014, l’EI met en déroute l’armée irakienne à Mossoul, la deuxième plus grande ville d’Irak, s’emparant d’une importante quantité d’armes fournies par les Etats-Unis. Il ratisse en quelques semaines le Nord et l’Ouest du pays, établissant des liens avec ses bastions dans l’Est de la Syrie. Son chef Abou Bakr al-Baghdadi (un nom de guerre), jusqu’alors pratiquement inconnu, fait son apparition dans la mosquée centrale de Mossoul pour déclarer un nouveau califat, s’autoproclamer « commandeur des croyants » et exiger l’allégeance des musulmans du monde entier. Les forces de l’EI détruisent une partie de la frontière irako-syrienne ; pour la première fois, un groupe jihadiste revendique une autorité territoriale supranationale.

L’éviction de Saddam Hussein et les politiques adoptées ensuite sous occupation américaine ont été d’énormes cadeaux aux extrémistes.

Des dizaines de milliers d’étrangers ont rejoint l’EI, beaucoup s’étant laissé berner par un recrutement en ligne sophistiqué. Sa violence chorégraphiée, claironnée sur les réseaux sociaux, est conçue en partie pour semer la peur et en partie (comme les attaques de Ben Laden par le passé) pour faire la une. Son asservissement des femmes fait aussi les gros titres et sert à recruter des jeunes hommes dont le milieu social conservateur rend difficile l’accès aux femmes. Il vise à s’étendre en s’emparant de territoires et en attirant des recrues dans d’autres Etats en déliquescence ; en divisant les sociétés par des attaques terroristes ; et, indique-t-il, en provoquant une bataille avec les puissances occidentales qui ouvre la voie à un nouvel ordre islamique.

Cependant, l’EI est par-dessus tout un mouvement enraciné dans l’histoire récente de l’Irak et de la Syrie avec une direction désormais majoritairement irakienne. L’éviction de Saddam Hussein, un dictateur essentiellement séculier à la tête d’un pays ayant une histoire limitée de jihadisme salafiste, et les politiques adoptées ensuite sous occupation américaine ont été d’énormes cadeaux aux extrémistes. La débaasification – le limogeage de nombreux responsables – et le démantèlement de l’armée ont fait des centaines de milliers de chômeurs, sunnites pour la plupart. Le pouvoir est passé des classes urbaines sunnites aux classes provinciales chiites et kurdes. Le nouveau système politique, qui a réparti expressément le pouvoir selon l’appartenance religieuse et auquel les sunnites ont eu des difficultés à s’adapter, a également mal servi leurs intérêts.[fn]Les dirigeants sunnites ont eu des difficultés à redéfinir leur identité politique afin de s’adapter à un système explicitement sectaire ; c’est encore le cas dans une certaine mesure. Voir le rapport de Crisis Group, Iraq’s Sunnis and the State, op. cit.Hide Footnote La violence et la torture infligées par les forces américaines et leurs alliés locaux étaient bien connues en Irak avant même le scandale d’Abou Ghraib et ont inspiré une large indignation.[fn]Rapports Moyen-Orient de Crisis Group N°s 34, What Can the U.S. Do in Iraq?, 22 décembre 2004; 50, In Their Own Words: Reading the Iraqi Insurgency, 15 février 2006 ; et 52, The Next Iraqi War? Sectarianism and Civil Conflict, 27 février 2006.Hide Footnote

Pour bâtir le mouvement insurrectionnel devenu AQI, et plus tard l’EI, Zarkaoui, un militant jordanien arrivé en Irak après avoir fui l’Afghanistan lorsque les Talibans en ont été chassés, a ainsi pu exploiter une source riche de mécontentement sunnite, ainsi que les réseaux de militants levantins qu’il avait façonnés en Asie du Sud. Puisant dans une nouvelle génération d’idéologues jihadistes, il a trouvé un terrain fertile pour polariser le pays selon des lignes sectaires, une approche fondée sur sa profonde haine des chiites mais aussi sur une froide logique stratégique, compte tenu du revers de fortune des sunnites. Dans les premières années, AQI n’était toutefois qu’un des nombreux groupes opposés à l’occupation et au nouveau gouvernement. Tandis que la direction de son groupe comprenait de nombreux étrangers, d’autres étaient dominés par des éléments de l’ancien régime.[fn]Rapport de Crisis Group, In Their Own Words, op. cit.; Hanieh and Rumman, The “Islamic State” Organization, op. cit., p. 25-26. Voir également Michael Weiss et Hassan Hassan, ISIS: Inside the Army of Terror (New York, 2015) and Burke, 9/11 Wars, op. cit.Hide Footnote

Bien que l’invasion américaine ait préparé le terrain à la montée de l’EI – sans elle, il n’y aurait pas d’EI – les répercussions du Réveil d’Anbar, la révolte tribale contre AQI, et l’escalade de la guerre en Syrie ont été tout aussi importants. Avant d’être tué par les Etats-Unis en 2006, Zarkaoui avait contribué à provoquer une guerre civile sectaire en Irak. Ses méthodes brutales, critiquées localement et par les hauts dirigeants d’al-Qaeda, ont cependant conduit son mouvement à perdre du soutien. Dans certaines parties de la province d’Anbar en particulier, les tribus ont été irritées par les restrictions religieuses imposées par des militants étrangers, le mépris des structures locales du pouvoir et les tentatives de monopolisation des recettes liées à la contrebande. Ces considérations, ainsi que les promesses de soutien des Etats-Unis, la lutte contre l’influence iranienne et des paiements substantiels, les ont amenés à se ranger à nouveau derrière les Etats-Unis contre al-Qaeda. Plus de 100 000 combattants tribaux, aux capacités renforcées par la poussée militaire américaine (surge), ont mis en déroute les militants.[fn]Voir les rapports de Crisis Group, Iraq after the Surge I and Iraq after the Surge II, tous deux op. cit. ; et Ala Ali, « Security, Religion and Gender in al-Anbar province; a Focus-Group based Conflict Analysis », ICAN, 7 août 2014.Hide Footnote

La révolte contre AQI partait du principe que les sunnites obtiendraient une plus grande participation dans le gouvernement et les forces de sécurité. Au lieu de cela, dans la période précédant le retrait des troupes américaines en 2011, le Premier ministre Maliki a renforcé sa rhétorique sectaire ; a cessé de verser les salaires et dans certains cas écarté des chefs tribaux qui s’étaient soulevés ; et n’a pas intégré leurs milices dans les forces de sécurité comme promis, mais a au contraire arrêté beaucoup de leurs membres. La crise syrienne a intensifié le sentiment d’escalade de la guerre régionale, le poussant plus près de Téhéran, avec lequel il partageait la crainte que le renversement d’Assad puisse mener au pouvoir à Damas un régime sunnite islamiste hostile.

La répression par les forces de sécurité irakiennes des manifestations qui ont éclaté dans des villes à majorité sunnite (Fallouja et Hawija) pendant l’hiver 2012-2013 a été le point critique. Elle a compliqué la tâche des dirigeants sunnites enclins à travailler par-delà les appartenances religieuses et a donné le feu vert à des mouvements plus extrêmes pour organiser des représailles armées, approfondissant la conviction des deux côtés que le conflit était existentiel. Au fur et à mesure que s’intensifiait la violence, Maliki qualifiait pratiquement toute l’opposition sunnite de terroriste, tout en refusant d’en faire de même des violences chiites non moins brutales. L’assentiment des Etats-Unis et du Conseil de sécurité des Nations unies – leur soutien à Maliki démentait les appels pour la forme à l’inclusion politique – a alimenté le sentiment de victimisation sunnite déjà exacerbé par la violence du régime Assad contre les sunnites juste à côté.[fn]Rapport de Crisis Group, Iraq: Falluja’s Faustian Bargain, op. cit.Hide Footnote

L’approche de Zarkaoui était fondée sur sa profonde haine des chiites, mais aussi sur une froide logique stratégique, compte tenu du revers de fortune des sunnites.

Les successeurs de Zarkaoui s’étaient alors déjà regroupés et, tirant les enseignements de son expérience, concentrés sur leur base dans la communauté sunnite. Le groupe était devenu majoritairement irakien, d’une part parce que de nombreux étrangers l’avaient délaissé pour la Syrie, d’autre part par le resserrement des liens avec les anciens membres du régime de Saddam, dont beaucoup s’étaient radicalisés, et dont les réseaux s’étaient renforcés dans les prisons américaines et irakiennes.[fn]Weiss et Hassan, ISIS, op. cit.Hide Footnote Il a renfloué ses rangs et reconstitué sa direction grâce aux évasions, puis en rétribuant bien les tribus mécontentes. A la mi-2014, il avait infiltré la plupart des villes irakiennes à majorité sunnite. Même si la dynamique variait, les conseils militaires locaux et les anciennes factions rebelles s’alliaient souvent avec les jihadistes, dont la supériorité militaire s’est ensuite transformée en domination. Lorsque le groupe rebaptisé EI s’est emparé de Mossoul et des bastions sunnites en juin 2014, l’armée irakienne, vidée de sa substance par la corruption et l’incompétence et considérée comme une force d’occupation chiite, s’est pour l’essentiel dispersée. Le fait que de nombreux habitants des régions prises par l’EI aient célébré la « libération », en dépit des souvenirs laissés par les militants de Zarkaoui quelques années plus tôt, montre la dégradation de leurs relations avec l’Etat.[fn]Briefing Moyen-Orient de Crisis Group N°38, Iraq’s Jihadi Jack-in-the-Box, 20 juin 2014.Hide Footnote

Les évolutions au sein de la communauté sunnite ainsi que sa méfiance à l’égard de Bagdad ont aidé l’EI à progresser. Les promesses non tenues faites au Réveil d’Anbar ont détruit ou discrédité une grande partie de l’opposition sunnite non jihadiste qui avait misé sur la collaboration avec les Etats-Unis et l’Etat irakien et ont éloigné les sunnites de leurs élites. Avec l’aide d’anciens responsables du régime de Saddam Hussein expérimentés en matière de tactiques répressives d’un Etat autoritaire, l’EI a rencontré peu de résistance tandis qu’il fragmentait les structures sociales et politiques dont il craignait qu’elles puissent un jour résister à sa loi. Son attitude impitoyable envers ses rivaux potentiels, en particulier ceux qui étaient impliqués dans le Réveil d’Anbar et refusaient de le rejoindre, a constitué sa méthode la plus fameuse pour y parvenir. De manière non moins cruciale, toutefois, il a offert aux sunnites, qui manquaient de modèle au sein de leur communauté, une chance d’accéder à la mobilité sociale.

L’EI a ainsi tissé une toile de groupes et de classes marginalisés dont les intérêts, voire les croyances, s’alignent sur les siens. Son « bureau tribal » exploite les divisions tribales, gagnant des adhérents, valorisant les chefs plus jeunes ou les clans plus faibles et montant les groupes les uns contre les autres. Beaucoup de jeunes, en particulier mais pas seulement au sein des tribus, l’ont soutenu pour protester contre l’enrichissement de leurs aînés sous le patronage de Maliki. Certains hommes d’affaires, d’anciens bureaucrates et d’autres membres des classes moyennes dans des lieux comme Mossoul, dont les moyens de subsistance avaient été bouleversés après le renversement de Saddam Hussein, ont pu recouvrer leur statut et obtenir des avantages sous l’EI. Les classes rurales y ont trouvé un moyen de riposter à ce qu’elles considéraient comme des élites urbaines abusives. Paradoxalement pour un groupe qui fait la promotion d’une vision austère et intransigeante de l’islam, les dirigeants de l’EI ont initialement fait preuve, du moins en Irak, d’une certaine souplesse dans l’application des codes religieux, selon ce qu’ils pensaient que le marché local pourrait supporter.[fn]Entretiens téléphoniques de Crisis Group, résidents de zones contrôlées par l’EI, octobre 2015-janvier 2016.Hide Footnote

Bien entendu, même ceux qui en profitent vivent sous de pénibles contraintes : les restrictions à la liberté de mouvement, imposées début 2015, créent un sentiment d’isolement ; les privations liées à l’économie de guerre ; et une campagne de bombardements qui s’intensifie. Mais certains ont saisi les occasions, et pour beaucoup l’EI inspire toujours moins de ressentiment que Bagdad. En outre, de nombreux Irakiens sont aguerris aux pouvoirs répressifs qui remontent à des décennies.

L’histoire est différente en Syrie, où ce qui était en train de devenir l’EI s’est répandu en 2011. Baghdadi a déployé Joulani, un chef de haut rang, qui a discrètement transformé Jabhat al-Nusra en une vaste insurrection, en partie grâce au financement de l’EI, mais surtout en collaborant avec d’autres, en mettant en veilleuse ses liens avec al-Qaeda, en obtenant du soutien grâce à la discipline relative de son mouvement et en tirant profit du durcissement de la guerre. En avril 2013, Baghdadi a annoncé que l’EI allait absorber al-Nusra. Joulani a alors rejeté la fusion et prêté allégeance au chef d’al-Qaeda, Ayman al-Zawahiri. Après une tentative ratée de médiation, Zawahiri a décidé que les branches irakienne et syrienne seraient des filiales séparées d’al-Qaeda, se rangeant de fait derrière Joulani. Mais Baghdadi a rejeté cette décision.[fn]Rapport de Crisis Group, Rigged Cars and Barrel Bombs, op. cit. Même si l’affrontement entre Baghdadi et Joulani a mis le feu aux poudres, la scission entre al-Qaeda et l’EI couvait depuis longtemps. Dans l’Afghanistan des années 1990, déjà, les relations entre Zarkaoui et les dirigeants d’al-Qaeda avaient été mises à rude épreuve. Sa tactique en Irak suscitait régulièrement les critiques de Zawahiri et des principaux idéologues d’al-Qaeda qui remettaient en cause sa brutalité contre d’autres musulmans et sa concentration sur l’élimination des chiites et la conquête de territoires plutôt que sur des attaques prenant pour cible les Etats-Unis. Aucun chef de l’EI depuis Zarkaoui ne semble avoir prêté allégeance à Ben Laden ou Zawahiri. Voir Hanieh et Rumman, The “Islamic State” Organization, op. cit.Hide Footnote Le schisme s’est depuis traduit par des récriminations publiques et des efforts agressifs de l’EI pour rallier des fidèles d’al-Qaeda partout ailleurs. En Syrie, de nombreux jihadistes irakiens et autres combattants étrangers ont fait défection pour rejoindre l’EI, le radicalisant davantage. Bien que certains anciens combattants d’al-Qaeda soient restés avec lui, le Front al-Nusra est devenu de plus en plus syrien, et l’essentiel de sa base, voire ses dirigeants, se concentrent sur les affaires syriennes plutôt que multinationales.

Initialement, l’EI ne ciblait pas le régime mais les zones tenues par les rebelles, essayant de conquérir l’opposition sunnite en Syrie comme il l’avait fait en Irak. Le régime l’a globalement laissé tranquille et a haussé le ton contre les rebelles, y voyant une menace plus grave et considérant l’expansion de l’EI comme une occasion de présenter toute l’opposition comme terroriste. Les groupes rebelles divisés ont d’abord oscillé entre la subordination à l’EI et la défiance, mais dès début 2014, ses actions, notamment le meurtre de chefs rebelles appréciés, ont conduit à une opposition plus coordonnée. Al-Nusra est d’abord resté hors de la mêlée avant d’entrer dans l’arène contre l’EI. Repoussé du Nord-Ouest autour d’Alep, l’EI a été contraint de se retirer à l’Est de la Syrie, mais cela a également libéré des ressources pour sa capture spectaculaire de Mossoul et son expansion en Irak.[fn]Rapport de Crisis Group, Rigged Cars and Barrel Bombs, op. cit.Hide Footnote

Ainsi, bien que sa capitale soit de facto Raqqa, reliée depuis l’antiquité à l’Irak par le commerce sur l’Euphrate, les racines syriennes de l’EI sont moins profondes. Au sein de la minorité sunnite d’Irak, il a éradiqué l’opposition, rendu plus puissants les groupes marginaux, investi dans la gouvernance et montré de la flexibilité. En Syrie, où les sunnites sont majoritaires et où existent des alternatives puissantes, il ne contrôle que quelques régions à majorité sunnite et compte davantage sur la force, même s’il a formé certaines alliances et qu’il opère souvent par la persuasion ou la corruption. Au-delà de ces différences, sa défaite dans les deux pays semble lointaine. Bien qu’il soit peu probable qu’il avance dans les fiefs chiites ou kurdes d’Irak ou organise un assaut sérieux à Damas ou dans les régions alaouites de Syrie, il semble résilient dans ses places fortes – en partie grâce à ses prouesses militaires et ses liens avec des éléments de la communauté sunnite, et en partie, comme indiqué, parce que ses adversaires sont divisés.

Il est difficile de dire dans quelle mesure il peut conserver du soutien ou l’assentiment des populations au fil du temps, en particulier en Irak. L’amenuisement des recettes pourrait modifier l’équilibre entre coercition et cooptation en faveur du premier, ce qui pourrait nuire à son enracinement dans les communautés. Cependant, il est aussi ancré dans l’économie locale que dans la société. Il tire une partie de ses revenus de la production pétrolière, du pillage des banques, des mines d’or, de la culture du blé et de la vente d’antiquités, mais l’essentiel provient aujourd’hui de divers impôts, de la confiscation et de l’extorsion de fonds, que des sanctions internationales auraient du mal à réduire sans infliger de grandes souffrances. Même s’il a été confronté à une pression militaire plus forte et a perdu du territoire au cours de l’année écoulée, il semble tenace.

B. Un califat en expansion ?