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Violence jihadiste en Tunisie : l’urgence d’une stratégie nationale
Violence jihadiste en Tunisie : l’urgence d’une stratégie nationale

Violence jihadiste en Tunisie : l’urgence d’une stratégie nationale

Face à une menace jihadiste croissante, les autorités tunisiennes doivent impérativement achever, publier et mettre en œuvre une stratégie antiterroriste faisant de la prévention une priorité, s’attaquant aux causes de la violence jihadiste, et améliorant sensiblement les capacités des forces de l’ordre. Pour y parvenir, il est essentiel de renforcer la coordination entre les institutions publiques, de nommer un haut-commissaire chargé de la lutte antiterroriste, doté du statut de ministre, et d’organiser des consultations publiques pour bâtir un large consensus.

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Synthèse

Confrontées à une menace jihadiste émanant tant du territoire national que de celui de la Libye voisine, les autorités tunisiennes doivent impérativement publier et mettre en œuvre une stratégie antiterroriste fondée sur une approche multidimensionnelle, faisant de la prévention une priorité, et prévoyant un dispositif de consultation. Ceci permettrait d’apporter une réponse coordonnée à ce phénomène et de bâtir un consensus plus large. La priorité est de surmonter les blocages, en grande partie institutionnels et administratifs, qui ont retardé le lancement d’une telle stratégie depuis la promulgation de la nouvelle Constitution en janvier 2014. Publier et mettre en œuvre une stratégie de lutte contre la menace jihadiste, susceptible de déstabiliser le pays et de le pousser vers la tentation autoritaire, requiert une meilleure gouvernance publique. Sinon, la radicalisation des franges les plus vulnérables de la population risquerait de se poursuivre, ce qui constitue l’un des objectifs premiers des groupes jihadistes.

Depuis le soulèvement de 2010-2011 contre le régime de Zine al-Abidine Ben Ali, la violence jihadiste en Tunisie s’est accrue et diversifiée. Bien que déterminées à s’attaquer à ce défi sécuritaire, les autorités n’ont pas encore mis en œuvre de stratégie multidimensionnelle permettant d’agir sur les causes de cette violence (prévention) et d’améliorer sensiblement les capacités des forces de l’ordre (anticipation, coordination, réaction, adaptation). La publication d’une stratégie nationale clarifierait les besoins et priorités publiques dans le cadre de cette lutte et permettrait d’ouvrir un débat public afin de gagner le soutien le plus large possible de la population, et de prévenir les protestations lors de son application. Elle renforcerait aussi la collaboration sécuritaire de la Tunisie avec ses partenaires régionaux et internationaux, qui sont soucieux de pouvoir apporter un soutien financier et technique s’intégrant dans une vision stratégique claire.

Les orientations stratégiques dans ce domaine sont plutôt consensuelles sur le plan politique, malgré des divergences sur le niveau de contrôle des lieux de diffusion de la pensée religieuse et l’équilibre entre prévention et répression. Le problème principal a trait à la publication et à la concrétisation d’une stratégie dont les composantes opérationnelles seraient en mesure d’évoluer pour gagner en efficacité. En effet, le contexte est défavorable. Les défis sécuritaires sont urgents et encouragent les mesures répressives. Les deux têtes de l’exécutif sont mal coordonnées. Les blocages administratifs intra et interministériels sont nombreux, et les commissions ad hoc dédiées à la lutte antiterroriste sont peu fonctionnelles, et risquent de compliquer la prise de décision.

Deux documents stratégiques ont été élaborés en 2014 et 2015, mais jamais publiés. Il s’agit aujourd’hui de s’en inspirer pour rédiger et diffuser un texte reposant notamment sur une bonne compréhension des groupes jihadistes. Afin de donner toutes ses chances à sa mise en œuvre, il est essentiel, en amont, de renforcer la coordination entre les institutions publiques, et, en aval, de créer un mécanisme permettant de l’évaluer et de l’améliorer au regard de son impact sur le terrain.

La nouvelle Commission nationale de lutte contre le terrorisme, constituée le 22 mars 2016 et regroupant des représentants de nombreux départements administratifs, serait en mesure de produire un document de ce type, de concert avec les ministères concernés. Elle pourrait aussi mettre sur pied un dispositif de consultation impliquant un large éventail de forces politiques et associatives.

Dans un premier temps, pour donner un nouvel élan à l’achèvement et à la diffusion du cadre stratégique, le président de la République et le chef du gouvernement devraient définir de manière consensuelle leurs rôles respectifs dans le domaine sécuritaire. Dans un second temps, le chef du gouvernement devrait renforcer ses mécanismes de coordination interministérielle, tout particulièrement la Commission nationale de lutte contre le terrorisme et la Cellule de suivi de la gestion sécuritaire, et créer un poste de haut-commissaire chargé de la lutte antiterroriste, doté du statut de ministre auprès de la présidence du gouvernement. Ce dernier devrait améliorer la coordination entre les deux têtes de l’exécutif, les ministères, les services et directions ministérielles (sécuritaires et non sécuritaires), et les diverses commissions administratives ad hoc chargées de la lutte antiterroriste. Il devrait pouvoir épauler le travail plus analytique du président de la Commission nationale de lutte contre le terrorisme (à savoir la mise au point de la stratégie) tout en dynamisant la gouvernance publique.

Afin d’achever la rédaction et la mise en place effective d’un cadre stratégique multidimensionnel, insistant sur le volet préventif et reposant sur une bonne compréhension des groupes jihadistes :

  • La Commission nationale de lutte contre le terrorisme devrait s’inspirer des deux textes stratégiques existants pour rédiger un nouveau document en s’assurant que l’ensemble des ministères participe activement à sa conception.
     
  • Cette commission devrait présenter une version publique de ce nouveau texte et mettre en place un dispositif d’évaluation participative pour consulter un large éventail de formations politiques, représentants associatifs de différents secteurs, sensibilités politiques et régions du pays, notamment ceux issus des régions frontalières confrontées à l’activisme des groupuscules armés. Leurs points de vue devraient être pris en compte afin de faire évoluer les aspects opérationnels de ce document en fonction des défis.
     
  • Le président de la République devrait aider à la mise en place des consultations publiques et prendre en charge les activités de communication nécessaires pour faire connaitre les grandes lignes directrices de la stratégie.

Afin de dynamiser les mécanismes de gouvernance publique et d’améliorer la coordination institutionnelle pour permettre l’application de cette stratégie :

  • Le président de la République et le chef du gouvernement devraient définir leurs rôles respectifs dans le domaine sécuritaire de manière consensuelle sans qu’il soit nécessaire de réviser la Constitution.
     
  • Le chef du gouvernement devrait renforcer ses mécanismes de coordination interministérielle, à savoir la Commission nationale de lutte contre le terrorisme et la Cellule de suivi de la gestion sécuritaire, afin de dépasser les résistances bureaucratiques et clientélistes qui affaiblissent la chaîne de commandement au sein de chaque ministère, notamment du ministère de l’Intérieur.
     
  • Le chef du gouvernement devrait nommer un haut-commissaire chargé de la lutte antiterroriste, doté du statut de ministre, indépendant politiquement, spécialiste juridique et possédant une expérience en gestion sécuritaire. Celui-ci serait en mesure d’épauler la Commission nationale de lutte contre le terrorisme et d’améliorer la coordination entre le président de la République et le chef du gouvernement, ainsi qu’entre les différents ministères et autres structures bureaucratiques ad hoc (sécuritaires et non sécuritaires) compétentes dans le domaine antiterroriste.

Tunis/Bruxelles, 22 juin 2016

Burkina soldiers carry the coffin of servicemen killed during an attack in Nassoumbou, in the northern province of Soum, in Ouagadougou on 20 December 2016. AFP/Ahmed Ouoba
Report 254 / Africa

Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad

Jihadist violence in the West African Sahel has now spread to the north of Burkina Faso. The response of Ouagadougou and its partners must go beyond the obvious religious and security dimensions of the crisis, and any solution must take into account deep-rooted social and local factors.

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Synthèse

Longtemps épargné par les groupes armés actifs au Sahel, le Burkina Faso est confronté à des attaques de plus en plus fréquentes et meurtrières visant la partie nord du pays. Si l’insécurité résulte en grande partie d’une extension du conflit malien, la crise au Nord du Burkina révèle une dynamique sociale endogène. Présenté comme lié aux jihadistes actifs dans le Sahel, le groupe armé Ansarul Islam, qui semble être l’acteur principal de l’insécurité, est avant tout un mouvement de contestation de l’ordre social qui prévaut dans la province du Soum, dans la région burkinabè du Sahel. Malgré une reprise en main de la situation au printemps 2017, la crise est loin d’être terminée. Le Burkina et ses partenaires sont conscients qu’elle exige une réponse globale, et non uniquement militaire, et que sa résolution définitive dépend en partie de la situation au Mali. Mais cette réponse doit surtout tenir compte des dimensions sociales et locales de la crise, qui prévalent sur ses dimensions religieuses ou sécuritaires.

Ansarul Islam, créé par Malam Ibrahim Dicko, un prêcheur originaire du Soum, est né de la contestation de l’organisation sociale en vigueur dans la province. Des années durant, Malam prône l’égalité entre les classes sociales. Il remet en cause la toute-puissance des chefferies coutumières et le monopole de l’autorité religieuse détenu par les familles maraboutiques, qu’il accuse de s’enrichir aux dépens des populations. Cette rhétorique lui vaut un écho considérable, surtout parmi les jeunes et les cadets sociaux. Même s’il perd une grande partie de ses adeptes lorsqu’il bascule dans la lutte armée, il parvient à en conserver suffisamment pour mener une guerre de basse intensité contre les autorités locales et nationales. L’éventualité de sa mort au cours d’opérations militaires menées au printemps 2017, qui n’a pas été prouvée ni confirmée, ne mettrait pas fin à la crise.

Produit des réalités sociopolitiques et culturelles locales, Ansarul Islam tient au moins autant de l’insurrection sociale que du mouvement islamiste.

Produit des réalités sociopolitiques et culturelles locales, Ansarul Islam tient au moins autant de l’insurrection sociale que du mouvement islamiste. Il n’est pas tant un groupe critique de la modernité qu’un mouvement qui rejette des traditions perçues comme archaïques. Il exprime les doléances de la majorité silencieuse de la population qui ne détient ni le pouvoir politique, ni l’autorité religieuse. L’islam devient alors un référent de contestation d’une société figée productrice de frustrations. Ansarul Islam n’est pas non plus un groupe de défense des Peul, majoritaires dans le Sahel burkinabè. La revendication ethnique et identitaire est pour le moment marginale dans son discours.

Le rapport distant qu’entretiennent les populations avec l’Etat nourrit également la crise. Le contraste entre le potentiel économique du Nord et le manque de développement alimente un sentiment d’abandon des populations. Comme au Mali, fonctionnaires et forces de sécurité sont plus souvent perçus comme des corps étrangers cherchant à s’enrichir que comme des agents chargés de fournir des services. Les habitants du Soum sont réticents à collaborer avec des forces de sécurité venues d’autres provinces et au comportement parfois brutal.

La crise au Nord du Burkina est beaucoup plus que le simple miroir de la situation au centre du Mali. Certes, le Mali sert de base arrière à Ansarul Islam. Des similarités existent. Mais la poussée de la violence qui se revendique du jihad conduit à négliger la dimension sociale et extrêmement locale des conflits et la capacité des groupes armés à exploiter les clivages qui traversent certaines sociétés. L’insécurité au Nord du Burkina ne résulte pas uniquement d’un déficit de développement, d’une incompréhension entre un Etat central et un territoire lointain ou de l’influence négative d’un voisin en guerre. Elle est surtout le résultat d’une crise profonde qui agite les groupes humains qui habitent les terroirs du Nord. C’est sur ces fractures très locales entre maitres et sujets, dominants et dominés, anciens et modernes que Malam Dicko a bâti sa popularité.

La résolution définitive de la crise dépendra en partie de la stabilisation du Mali ainsi que de la mise en place par le gouvernement et ses partenaires de plans efficaces de développement. Mais elle viendra aussi et surtout de la création de nouveaux équilibres sociaux et d’un règlement par les populations locales de leurs divisions actuelles. Partant de ce constat, le gouvernement pourrait mieux prendre en compte les aspects suivants afin de s’attaquer à la crise :

  • Développer des réponses qui tiennent compte des dimensions sociales et locales de la crise. Tant que l’ordre social local continuera à produire des frustrations et des conflits, il sera difficile de trouver un règlement définitif de la crise. L’action de l’Etat est toutefois limitée dans ce domaine, car il n’a pas vocation à modifier une organisation sociale qui prévaut depuis des siècles. C’est davantage aux acteurs locaux qu’incombe la tâche de réflexion et de production de solutions adaptées aux spécificités locales, l’Etat et les partenaires internationaux pouvant au mieux stimuler des initiatives de dialogue entre communautés ou générations.
     
  • Réduire le fossé entre, d’une part, les forces de sécurité et les autorités étatiques et, d’autre part, la population. Plusieurs mesures peuvent y contribuer : améliorer le renseignement humain et mieux protéger les informateurs ; encourager le recrutement de Peul dans les forces de sécurité et la fonction publique (sans pour autant imposer de quotas) ; renforcer les activités civilo-militaires ; favoriser l’affectation dans la région du Sahel de fonctionnaires et de membres des forces de sécurité parlant le fulfuldé (la langue peul) ; et sanctionner plus sévèrement les comportements abusifs.
     
  • Mettre davantage l’accent, dans le programme d’urgence pour la région du Sahel – le volet développement de l’action gouvernementale –, sur la promotion de l’élevage, l’amélioration de la justice et la lutte contre la corruption. Soutenir l’élevage, s’attaquer aux dysfonctionnements dont souffre le système judiciaire et au fléau de la corruption dans l’administration contribuerait à réduire les perceptions négatives de l’Etat en montrant qu’il peut être utile pour ses habitants.
     
  • Œuvrer, à long terme, au renforcement de la coopération judiciaire et policière entre le Mali et le Burkina, afin de faciliter la conduite d’enquêtes qui ont des ramifications dans ces deux pays, la gestion des prisonniers et des suspects et leur comparution devant la justice.
     

Ouagadougou/Dakar, 12 octobre 2017

Introduction

En 2015, le Burkina entre dans la catégorie des pays sahéliens victimes des groupes armés et criminels basés essentiellement au Mali, mais opérant dans plusieurs pays de la région. Au nord du pays, la région du Sahel, frontalière du Mali et du Niger, est la zone la plus touchée par les attaques. Pourtant, il faudra l’attaque de Nassoumbou, dans la province du Soum, en décembre 2016 pour que les autorités burkinabè prennent enfin conscience que la crise ne relève pas d’un problème exclusivement malien, mais également de dynamiques endogènes.[fn]La localité de Nassoumbou abrite une base d’un bataillon de lutte anti-terroriste de plusieurs centaines d’hommes.Hide Footnote Ce rapport se focalise sur la province du Soum, épicentre du conflit et lieu de naissance du groupe Ansarul Islam dirigé par Malam Ibrahim Dicko, mais il évoque aussi les autres provinces de la région du Sahel (l’Oudalan, le Séno et le Yagha) ainsi que les autres régions frontalières, qui sont également vulnérables.[fn]La partie nord du Burkina est composée de deux régions administratives : la région du Nord et la région du Sahel. Cette dernière est divisée en quatre provinces : le Soum, l’Oudalan, le Séno et le Yagha. Pour éviter la confusion, les termes « région du Sahel » ou « Sahel burkinabè » seront employés dans ce rapport pour désigner cette région administrative, tandis que l’expression « le Sahel » désignera la zone qui s’étend de la Mauritanie au Soudan. De même, « le Nord » désignera la partie nord du pays, tandis que « la région du Nord » désignera la région administrative.Hide Footnote

La province du Soum est majoritairement peuplée de Peul, second groupe ethnique du Burkina. D’après le recensement de 2006, dont les chiffres sont à prendre avec précaution, 56 pour cent des habitants de la région du Sahel ont pour langue maternelle le fulfuldé (la langue peul). Plusieurs interlocuteurs estiment que la proportion de Peul dans la région du Sahel avoisine les 70-75 pour cent.[fn]Entretiens de Crisis Group, habitant du Soum, Ouagadougou, mai 2017 ; autorités locales, Djibo, mai 2017. « Recensement général de la population et de l’habitation (RGPH) 2006. Analyse des résultats définitifs. Thème 2 : Etat et structure de la population », Institut national de la statistique et de la démographie, octobre 2009.Hide Footnote Le grand groupe ethnique peul est subdivisé principalement entre Peul issus des classes nobles et descendants d’esclaves, appelés Rimaibé. Les Rimaibé sont les descendants des populations autochtones qui ont été réduites en esclavage par les Peul et assimilées. Aujourd’hui, Peul et Rimaibé sont inclus dans le même grand groupe ethnique peul : ils partagent la même culture, la même langue et ont souvent des patronymes identiques. Le clivage reste néanmoins marqué : « chacun connait sa place », comme le résume un représentant peul.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant peul, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Dans la province du Soum, les habitants autochtones, les Kurumba, aussi appelés Fulsé, sont minoritaires. Des Mossi (l’ethnie majoritaire au Burkina) et des membres d’autres groupes vivent également dans la province.

L’histoire pré-coloniale de la région du Sahel explique son organisation sociopolitique actuelle.

L’histoire pré-coloniale de la région du Sahel explique son organisation sociopolitique actuelle.[fn]Voir les travaux du Professeur Hamidou Diallo, « Le foyer de Wuro-Saba au Jelgooji (Burkina Faso) et la quête d’une suprématie islamique (1858-2000) », in Muriel Gomez-Perez, Islam politique au Sud du Sahara. Identités, discours et enjeux (2009), p. 401 ; et « Naissance et évolution des pouvoirs peuls au Sahel burkinabè (Jelgooji, Liptaako et Yaaga) du XVIIIe à la fin du XIXè », dans Hamidou Diallo, Moussa Willy Bantenga, Le Burkina Faso passé et présent (2015), p. 97-114. Entretiens de Crisis Group, historien, Ouagadougou, janvier et mai 2017.Hide Footnote Entre les XVème et XVIIIème siècles, l’arrivée des éleveurs peul originaires du delta intérieur du Niger conduit à l’éviction des agriculteurs sédentaires du pouvoir et à l’établissement de la domination peul. Cela aboutit à la création d’une organisation sociale hiérarchisée entre nobles et familles princières, familles maraboutiques, artisans, forgerons, tisserands, griots, descendants d’esclaves, etc.[fn]Il existe des rivalités entre grandes familles maraboutiques. Les Cissé, considérés comme les détenteurs authentiques et légitimes de l’autorité religieuse, et les Doukouré, des Marka venus du Mali à l’époque coloniale, appartiennent à deux branches rivales de la confrérie Tijanyia. Entretiens de Crisis Group, historien, ancien haut fonctionnaire, Ouagadougou, mai 2017. Jean-Louis Triaud, David Robinson, La Tijâniyya : une confrérie musulmane à la conquête de l’Afrique (Paris, 2005).Hide Footnote Les Peul ne parviennent jamais à former une entité politique unique,[fn]La région est divisée entre émirats du Liptako, du Yagha et du Jelgooji. Ce dernier, qui correspond à la province du Soum, était lui-même divisé entre chefferies de Djibo et de Baraboulé.Hide Footnote mais ils utilisent l’islam comme outil d’émancipation par rapport aux peuples sédentaires animistes. Ceci rappelle la situation actuelle où des groupes majoritairement peul entrent en lutte armée contre un pouvoir central dominé par les Bambara au Mali et par les Mossi au Burkina. L’enjeu actuel de la révolte sociale dans la province du Soum n’est donc pas la restauration d’un Empire du Macina dont ils n’ont jamais fait partie, ou d’un royaume du Jelgooji qui n’a jamais existé en tant qu’entité politique unifiée, mais plutôt la poursuite sous d’autres formes des luttes passées et un reflet des divisions qui ont agité la province à travers l’histoire.

Ce rapport, qui s’inscrit dans la continuité des travaux de Crisis Group sur les réponses à apporter à la montée de l’extrémisme violent, analyse les causes profondes d’une crise qui trouve ses racines dans un ordre social figé et inégalitaire.[fn]Pour les travaux précédents de Crisis Group sur le jihadisme, voir notamment le rapport spécial de Crisis Group N°1, Exploiter le chaos : l’Etat islamique et al-Qaeda, 14 mars 2016.Hide Footnote Il souligne la nécessité d’apporter une réponse qui ne soit pas seulement militaire et qui s’inscrive dans la durée et tienne compte des dimensions sociales. Il fournit également une évaluation de la réponse militaire mise en œuvre depuis le début de l’année 2017. Malgré les opérations militaires et la reprise en main de la situation, les autorités et leurs partenaires devraient avoir le triomphe modeste : les attaques continuent, et quand bien même Malam serait mort, les groupes jihadistes savent, mieux que les armées qui les combattent, s’adapter à une nouvelle donne. Ce travail repose sur une cinquantaine d’entretiens avec des forces de sécurité, des autorités locales et nationales, des membres du gouvernement et de l’opposition, des représentants de la société civile, des chercheurs et des habitants de la province du Soum. Ces entretiens ont été menés principalement en janvier et en mai 2017 à Ouagadougou et à Djibo.

Le président du centre des Etudes Coraniques du Burkina Faso (à droite) et un collègue discutent avec l’analyste de l’Afrique de l’Ouest de Crisis Group, Cynthia Ohayon à Ouagadougou, le 10 octobre 2017. CRISIS GROUP/Julie David de Lossy
Les racines sociales de la crise Malam Ibrahim Dicko, de la radio au jihad

La crise du Soum s’articule autour d’une figure de la région, fondateur d’Ansarul Islam, Malam Ibrahim Dicko. De son vrai nom Boureima Dicko, issu d’une famille de marabouts et originaire de la localité de Soboulé, dans la province du Soum, il est (ou était) âgé d’une quarantaine d’années. Malam, dont la santé est fragile, étudie à l’école classique et à l’école coranique au Burkina et au Mali, puis il enseigne au Niger.[fn]D’après un de ses anciens camarades, Malam est un enfant chétif et désœuvré, incapable d’exécuter les corvées physiques. Il est également diabétique. « Malam » signifie « marabout » en langue hausa. Entretiens de Crisis Group, ancien élu, représentant peul, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote En 2009, il commence à prêcher dans de nombreux villages du Soum, où il établit des représentations locales,[fn]Entretien de Crisis Group, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote ainsi que dans deux radios très connues, La Voix du Soum et La radio lutte contre la désertification (LRCD). Il prêche dans une mosquée du vendredi à Djibo, aujourd’hui fermée.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteur humanitaire, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

En 2012, son association, al-Irchad, est officiellement reconnue par les autorités.[fn]« Comment est né Ansaroul Islam, premier groupe djihadiste de l’Histoire du Burkina Faso », Le Monde, 11 avril 2017.Hide Footnote Malam est écouté dans toute la province, notamment grâce à ses talents d’orateur et à son discours contestataire (voir section II.B).[fn]Entretiens de Crisis Group, député, ancien élu, acteur humanitaire, représentant peul, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Il finance facilement la diffusion radiophonique quasi quotidienne de ses prêches, ce qui suppose une aide financière extérieure.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017. Dans certaines radios commerciales burkinabè, on peut acheter du temps d’antenne.Hide Footnote Le gouvernement de transition au Burkina bloque les financements dédiés à la construction de plusieurs mosquées, ce qui alimente la rancœur de Malam et ses adeptes envers les fils de marabouts et les princes du Soum, accusés de jouer de leur influence à Ouagadougou pour empêcher la construction de mosquées liées à al-Irchad.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentant peul, membre de l’opposition, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Le caractère radical du discours de Malam conduit les autorités locales, coutumières et religieuses à tirer la sonnette d’alarme, mais aucune action préventive n’est véritablement entreprise.

Le caractère radical du discours de Malam conduit les autorités locales, coutumières et religieuses à tirer la sonnette d’alarme, mais aucune action préventive n’est véritablement entreprise.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien fonctionnaire, Ouagadougou, janvier 2017 ; ancien élu, Ouagadougou, mai 2017. Un rapport de l’Union européenne publié en septembre 2016 cite un certain « Malam Ibrahima » comme un prêcheur radical connu dans la province du Soum. « Facteurs et acteurs de la radicalisation dans les zones frontalières au Burkina Faso », Programme de l’Union européenne de prévention régionale contre l’extrémisme violent dans le Sahel et le Maghreb (PPREV-UE).Hide Footnote Malam aurait un temps été sous la surveillance des services de sécurité du régime de Blaise Compaoré, mais ils ont pu perdre sa trace à la suite de la déstabilisation de l’appareil sécuritaire provoquée par la chute du régime.[fn]Entretien de Crisis Group, cadre de l’ancien régime, Ouagadougou, mai 2017. Andrew Mc Gregor, « Islamist Insurgency in Burkina Faso: A Profile of Malam Ibrahim Dicko », Aberfoyle International Security, 30 avril 2017.Hide Footnote Il est arrêté en septembre 2013 à Tessalit, dans le Nord du Mali, par l’opération française Serval, avec une importante somme en euros d’après certaines sources.[fn]« Qui est l’imam Ibrahim Dicko, la nouvelle terreur du nord du Burkina ? », Jeune Afrique, 9 janvier 2017. Une source sécuritaire évoque la somme de 9 000 euros. Entretiens de Crisis Group, source sécuritaire, représentant peul, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Après un passage en prison à Bamako, il est relâché courant 2015.[fn]Plusieurs hypothèses circulent quant aux raisons de sa libération : la justice malienne aurait été corrompue ; il aurait été libéré car il était malade ; des responsables politiques influents seraient intervenus pour sa libération. Entretiens de Crisis Group, ancien fonctionnaire, Ouagadougou, janvier 2017 ; représentant peul, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Il aurait rencontré au Mali son mentor Hamadoun Koufa, le chef du Front de libération du Macina, un groupe armé opérant dans le centre du Mali, courant 2015.[fn]Andrew Mc Gregor, op. cit.Hide Footnote

Au début de l’année 2016, l’émir de Djibo et le grand imam, dont Malam a épousé la fille, le désavouent.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentant peul, acteur humanitaire, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Il répudie ensuite sa femme et prend le maquis, perdant alors la plupart de ses adeptes. Seul un cercle restreint de fidèles le suit pour aller s’entrainer au Mali.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteur humanitaire, Ouagadougou, élu local, Djibo, mai 2017. Fin 2016, des rumeurs circulent selon lesquelles le groupe de Malam propose 70 000 francs CFA (107 euros) par semaine pour venir s’entrainer au Mali. Le salaire minimum au Burkina Faso est de 33 000 francs CFA par mois (50 euros). Entretien de Crisis Group, représentant peul, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Il cherche alors à éliminer ses anciens camarades.[fn]Il fait assassiner entre autres son ancien bras droit, Hamadoun Tamboura, alias Hamadoun Boly. Entretiens de Crisis Group, élu local, représentants de la société civile, Djibo, mai 2017.Hide Footnote L’action d’Ansarul Islam est fortement imprégnée d’une logique de règlements de comptes, ce qui fait craindre à un élu local que le « cycle de vengeance » ne s’installe dans la durée.[fn]Entretien de Crisis Group, élu local, Djibo, mai 2017.Hide Footnote L’attaque du poste militaire de Nassoumbou le 16 décembre 2016, qui aurait été menée par Ansarul Islam et l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS) et qui a couté la vie à douze soldats burkinabè, permet à Ansarul Islam d’officialiser son existence.[fn]Officiellement adoubé par l’Etat islamique fin 2016, l’EIGS, opérant essentiellement dans la zone des trois frontières (Mali, Burkina, Niger) appelée Liptako-Gourma, est dirigé par Adnan Abu Walid al-Sahraoui, ancien membre dissident d’al-Mourabitoune. Ses liens avec Ansarul Islam ne sont pas clairs mais des sources sécuritaires burkinabè estiment que les deux groupes ont mené conjointement l’attaque de Nassoumbou.Hide Footnote

En juin 2017, une publication d’une page Facebook non authentifiée se revendiquant d’Ansarul Islam affirme que Jafar Dicko, qui serait le frère cadet de Malam, prend sa succession à la tête du mouvement. Cette information corrobore le sentiment des sources sécuritaires burkinabè, selon lesquelles Malam aurait été blessé lors des offensives militaires du printemps et il aurait succombé à ses blessures. En l’absence de preuve formelle ou d’infirmation ou de confirmation par Ansarul Islam, le doute subsiste.

La contestation d’un ordre social figé et inégalitaire

Que Malam soit mort ou vivant, ses idées et son discours de contestation se sont répandus et installés dans la province. Il dénonce tout d’abord l’enrichissement des familles maraboutiques, qui utilisent leur statut de seules détentrices de l’autorité religieuse pour extorquer de l’argent à la population. Cette contestation reflète le clivage entre les familles maraboutiques traditionnelles, qui ont une légitimité historique et au sein desquelles l’imamat se transmet de manière héréditaire, et une nouvelle génération d’érudits musulmans, qui estiment que l’autorité religieuse ne doit plus être l’apanage d’une minorité. Malam conteste ainsi le fait que seuls les imams issus de ces familles sont habilités à diriger la prière ou à donner des avis en matière de religion, d’autant plus qu’ils n’ont pas toujours les connaissances requises. La maitrise de l’arabe confère à cette nouvelle génération d’érudits une crédibilité aux yeux de la population. Malam dénonce aussi la toute-puissance des chefferies coutumières.[fn]Entretiens de Crisis Group, historien, ancien ministre, habitant du Soum, représentant peul, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017 ; autorités locales, représentants politiques, Djibo, mai 2017.Hide Footnote

Cette contestation de l’ordre établi entraine la remise en cause de pratiques traditionnelles qui, d’après Malam, ne sont pas prescrites par l’islam, telles que le don d’argent aux marabouts lors de cérémonies, la dot ou l’organisation de fêtes coûteuses pour célébrer mariages et baptêmes. Un mariage peut coûter jusqu’à 500 000 francs CFA (760 euros), soit dix fois plus que le salaire minimum mensuel en ville.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Cette rhétorique suscite l’adhésion des plus modestes, car elle leur retire un fardeau financier. Malam conteste également les rapports hiérarchiques entre les descendants de maitres, les Peul, et les descendants d’esclaves, les Rimaibé. Si l’esclavage a été aboli lors de la colonisation, le clivage reste marqué entre ces deux groupes.

Pour justifier son discours contestataire, Malam affirme que celui-ci est en adéquation avec un islam pur, non perverti par les traditions. Il dénonce par exemple les inégalités sociales comme étant contraires à l’islam. L’islam sert alors à contester un ordre social figé et inégalitaire et des pratiques qui ne sont plus en adéquation avec les aspirations de la population. Dans cette région, la religion musulmane est davantage présente en tant que tradition qu’en tant que pratique religieuse per se. Il n’est pas rare de trouver des princes qui consomment de l’alcool et il est interdit de se saluer en disant « salam aleikoum » dans la cour des chefs.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentant peul, ancien haut fonctionnaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, Fulani representative, former senior official, Ouagadougou, May 2017.Hide Footnote

S’il est composé majoritairement de Peul et de Rimaibé, le mouvement de Malam ne comporte pas une forte dimension ethnique.

S’il est composé majoritairement de Peul et de Rimaibé, le mouvement de Malam ne comporte pas une forte dimension ethnique. Son discours mentionne certes la nécessité pour les Peul de se défendre face aux trop nombreuses vexations qu’ils ont subies, bien qu’il ne le dise pas ouvertement dans ses prêches. Mais lorsqu’il prône l’égalité entre Peul et Rimaibé, il cherche à gommer les clivages ethniques.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentant peul, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote De plus, il n’y aurait pas que des Peul et des Rimaibé dans son mouvement.[fn]Il y aurait aussi des Songhai, des Mossi et des Fulsé. Un représentant peul raconte que des assaillants associés à Malam parleraient mooré, langue que peu de Peul du Sahel burkinabè maitrisent correctement. L’enseignant assassiné en mars 2017, Salif Badini, un Fulsé, était un ancien du groupe de Malam. Entretiens de Crisis Group, journaliste, diplomates, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote La plupart de ses adhérents sont Peul et Rimaibé avant tout car ses prêches sont en fulfuldé et la majorité des habitants du Sahel burkinabè sont issus de ces communautés, toutes deux fulanophones. Malam affirme également que « nous sommes les Rimaibé des Blancs », ce qui révèle une dimension anti-occidentale peu surprenante.[fn]Entretien de Crisis Group, représentant peul, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Dès 2009-2010, le discours de Malam rencontre un écho considérable dans toute la province du Soum. Anecdote révélatrice de son succès, un ancien élu de la province raconte qu’un militant de son parti suggère un jour de reporter leur réunion, car « c’est l’heure d’écouter Malam ».[fn]Entretien de Crisis Group, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Malam perd ensuite la plupart de ses adeptes lorsqu’il bascule dans la violence,[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités locales, représentants politiques, Djibo, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote ce qui suggère que si son discours a du succès, peu de gens pensent que la solution passe par les armes. Certaines de ses idées sont désormais bien implantées dans la province du Soum. Depuis peu, il est par exemple rare de célébrer un mariage en organisant une fête dansante avec flûtes et percussions comme le veut la tradition peul.[fn]Entretiens de Crisis Group, ancien élu, marabout, représentant peul, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Son discours séduit particulièrement la jeunesse et les cadets sociaux puisque Malam se place en « défenseur des pauvres » et en « libérateur » pour alléger le poids de traditions perçues comme archaïques et contraignantes.[fn]Entretiens de Crisis Group, député, représentant peul, ancien élu, marabout, Ouagadougou, élu local, Djibo, mai 2017.Hide Footnote En toute logique, les Rimaibé, basse couche de la société peul du Soum, sont très sensibles à son discours prônant l’égalité.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités locales, élus locaux, Djibo, mai 2017 ; marabouts rimaibé, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Son succès reflète un clivage générationnel entre les anciens, généralement enclins à préserver la tradition, et les jeunes, prompts à bousculer le statu quo pour trouver leur place. Le même ancien élu raconte que lors d’une célébration de la Tabaski, un jeune proche de Malam critique la pratique habituelle selon laquelle l’imam doit d’abord sacrifier son mouton avant que chacun puisse en faire de même. Des proches de l’imam lui rétorquent qu’il n’est qu’un « petit » qui ne peut se permettre de parler ainsi à l’imam.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Parmi les adeptes de Malam lorsqu’il est à la tête de l’association al-Irchad se trouvent également des fonctionnaires, notamment des enseignants. Al-Irchad a aidé certains d’entre eux à solder leurs prêts, car ceux-ci sont contraires à l’islam.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorité locale, élu local, fonctionnaires, Djibo, mai 2017.Hide Footnote Par ailleurs, des enseignants seraient impliqués dans la contrebande de produits illicites, ce qui expliquerait la volonté d’Ansarul Islam de les éliminer pour éviter qu’ils ne dénoncent leurs anciens camarades.[fn]Entretien de Crisis Group, haut fonctionnaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Tout ceci nourrit l’impression qu’Ansarul Islam cible l’école. Or, si quelques écoles ont effectivement été menacées (sans revendication toutefois), les attaques contre les enseignants semblent obéir davantage à une logique de représailles contre d’anciens camarades (et potentiels informateurs auprès des forces de sécurité) qu’à une volonté délibérée d’attaquer l’école occidentale.[fn]Entretiens de Crisis Group, haut fonctionnaire, Ouagadougou, fonctionnaire, Djibo, mai 2017.Hide Footnote L’enseignant assassiné début mars 2017, Salif Badini, était un ancien membre d’al-Irchad et il serait devenu un informateur des forces de sécurité.[fn]Entretiens de Crisis Group, haut fonctionnaire, journaliste, diplomate, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Le phénomène Ansarul Islam est donc un produit des réalités sociopolitiques et culturelles de la province du Soum. Il reflète les doléances de la majorité silencieuse de la population qui ne détient ni le pouvoir politique, ni l’autorité religieuse. Il ne s’agit donc pas d’une contestation islamiste de la modernité, mais bien d’un rejet de traditions qui perpétuent une société figée productrice de frustrations. Ce phénomène au fort ancrage local semble ensuite avoir été récupéré par des groupes actifs au Mali voisin, ce qui lui donne des ramifications régionales.

Un rapport distant à l’Etat

La perception d’un Etat distant, incapable de fournir des services, explique aussi l’essor du mouvement de Malam. La population a le sentiment que la région du Sahel est délaissée par l’Etat et que ses potentialités économiques ne sont pas mises en valeur. Pourtant, en matière de taux de pauvreté individuelle, le Sahel burkinabè est la deuxième région la moins pauvre du Burkina.[fn]La région du Sahel a un taux de pauvreté de 21 pour cent, contre 40 pour cent au niveau national. « Profil de pauvreté et d’inégalités. Enquête multisectorielle continue (EMC) 2014 », Institut national de la statistique et de la démographie (INSD), novembre 2015, p. 30.Hide Footnote C’est d’ailleurs l’existence de richesses agricoles, pastorales et minières qui, par son contraste avec le sous-développement, crée de la frustration.

Faiblesse des infrastructures, routières en particulier, nombre limité de centres de santé et d’écoles, manque d’eau et d’électricité : « tous les indicateurs sont au rouge ».[fn]Entretiens de Crisis Group, acteur humanitaire, Ouagadougou, opérateurs économiques, Djibo, mai 2017. En 2014, la région du Sahel était classée dernière du Burkina en matière d’accès aux services de base en moins de 30 minutes. Le taux de scolarisation primaire est le plus faible de tout le pays, avec 32,7 pour cent, contre 73,9 pour cent au niveau national. « La région du Sahel en chiffres », ministère de l’Economie et des Finances, Direction régionale du Sahel, 2015.Hide Footnote La sècheresse et la faible profondeur des nappes phréatiques mettent en difficulté les principales activités de la région que sont l’agriculture et l’élevage.[fn]Beaucoup d’éleveurs sont contraints de migrer, d’autres ont perdu leurs animaux et sont employés comme gardiens de bétail, ce qui représente une régression sociale qui crée des frustrations. Entretiens de Crisis Group, source sécuritaire, membre de l’opposition, représentant peul, ancien ministre, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Djibo, le chef-lieu de la province, abrite le plus grand marché à bétail du pays, mais la ville attend toujours le bitume.[fn]Le bitume s’arrête à Koungoussi. En raison du mauvais état de la piste, il faut parfois plus de quatre heures pour parcourir le tronçon Koungoussi-Djibo (95 kilomètres). Les travaux de bitumage sont en cours et devraient être achevés fin 2018. Les financements du projet de bitumage auraient précédemment été détournés à plusieurs reprises. Entretien de Crisis Group, autorité locale, Djibo, mai 2017 ; courriel de Crisis Group, représentant peul, mai 2017.Hide Footnote Le boom minier montre aux populations que les richesses dont regorge leur sous-sol sont exploitées par des étrangers sans qu’aucun bénéfice ne leur revienne.[fn]Entretiens de Crisis Group, député, Ouagadougou, juin 2016 ; autorité coutumière, Djibo, mai 2017.Hide Footnote La demande de plusieurs interlocuteurs à Djibo d’ériger la province du Soum en région administrative afin de favoriser le désenclavement est révélatrice de ce sentiment d’abandon par l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, opérateurs économiques, représentants politiques, Djibo, mai 2017.Hide Footnote Ces difficultés sont aggravées par la crise humanitaire provoquée par la montée de l’insécurité.

Les populations de la région burkinabè du Sahel ont une vision négative de l’Etat.

Les populations de la région burkinabè du Sahel ont une vision négative de l’Etat. Comme le résume un ancien élu, « les gens ont tellement peur des autorités ». Ils perçoivent l’Etat comme une entité chargée non pas de servir, mais de se servir, parfois en usant de la force.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Historiquement réticents à envoyer leurs enfants à l’école dite française, il est souvent plus difficile pour les Peul de naviguer à travers un système administratif calqué sur le modèle français, et de connaitre et revendiquer leurs droits. Peu de fonctionnaires et de forces de sécurité envoyés dans la région du Sahel maitrisent le fulfuldé (la langue peul). Cette barrière linguistique creuse le fossé entre l’administration et les administrés. Des habitants du Soum soulignent la difficulté d’obtenir des documents d’état civil ou l’incapacité des autorités à aider les bergers victimes de vol de bétail.[fn]Entretiens de Crisis Group, opérateurs économiques, Djibo, représentant peul, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Si les fonctionnaires ont longtemps perçu leur affectation dans le Sahel burkinabè comme une sanction, beaucoup se sont enrichis grâce aux trafics, à la corruption et au racket.[fn]Par exemple, un éleveur qui coupe une simple branche d’arbre dans une forêt protégée peut se voir infliger une amende de 50 000 francs CFA (76 euros), qui permet généralement d’enrichir les agents des eaux et forêts Entretiens de Crisis Group, député, membre de l’opposition, Ouagadougou, représentants de la société civile, Djibo, mai 2017.Hide Footnote

Au-delà de la seule région du Sahel, il existe chez les Peul, présents dans tout le Burkina, un sentiment de victimisation. Des membres de la communauté se plaignent d’être sous-représentés parmi l’élite politique et administrative, et déplorent le fait que, selon eux, les institutions de l’Etat (justice, administration, forces de sécurité) favorisent les autres communautés en cas de conflit.[fn]Entretiens de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, juin 2016 ; représentants peul, Ouagadougou, octobre 2016 ; membre de l’opposition, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Ce rapport difficile à l’Etat complique la lutte contre Ansarul Islam. Les forces de sécurité éprouvaient au départ toutes les difficultés à obtenir la collaboration de la population, soit parce que certains sont des sympathisants du mouvement, soit parce qu’elle se refuse à dénoncer un fils du terroir, ou enfin parce qu’Ansarul Islam a instauré un climat de terreur. Le renforcement de la présence militaire a quelque peu rassuré, et plusieurs interlocuteurs affirment que la collaboration entre forces de sécurité et population s’améliore tout doucement. Les forces de sécurité se font par exemple plus discrètes lorsqu’elles entrent en contact avec leurs informateurs.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités locales, Djibo, ancien élu, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote La méfiance reste néanmoins de mise, et Ansarul Islam aurait encore des partisans dans les villages. Les forces de sécurité se plaignent toujours du manque d’adhésion et de coopération des populations.[fn]Entretiens de Crisis Group, ancien élu, source sécuritaire, marabout, Ouagadougou, élu local, Djibo, mai 2017 ; entretien téléphonique, source sécuritaire, juin 2017.Hide Footnote

Des craintes existent quant au comportement des forces de sécurité, craintes qui pourraient se multiplier avec le renforcement de la présence militaire. Des interlocuteurs déplorent des arrestations arbitraires ou des mauvais traitements, qui peuvent renforcer le sentiment d’injustice et d’aliénation envers l’Etat.[fn]Entretiens de Crisis Group, ancien fonctionnaire, Ouagadougou, janvier 2017 ; représentant peul, source sécuritaire, acteur humanitaire, diplomate, Ouagadougou, mai 2017 ; élu local, religieux, Djibo, mai 2017. Un rapport de Human Rights Watch, qui dénonce des violations des droits humains commises par les forces de sécurité maliennes et burkinabè dans la lutte contre le jihadisme, confirme ces craintes. « Mali : Les opérations militaires donnent lieu à des abus », Human Rights Watch, 8 septembre 2017.Hide Footnote Les forces de sécurité expliquent qu’elles arrêtent parfois tout un groupe pour éviter que ceux qui ne sont pas arrêtés soient perçus comme des informateurs et deviennent des cibles d’Ansarul Islam.[fn]Entretien de Crisis Group, élu local, Djibo, mai 2017.Hide Footnote Que cela soit ou non avéré, il n’en demeure pas moins que les habitants du Soum se sentent stigmatisés et c’est cette perception qui constitue un réel danger.

Une province frontalière du Mali particulièrement vulnérable

La situation dans la province du Soum rappelle à certains égards ce qui se déroule dans le centre du Mali, pays avec lequel le Burkina partage une frontière de plus de 1 000 kilomètres. Le chef islamiste Hamadoun Kouffa et Malam Ibrahim Dicko, qui se connaissent, ont des trajectoires et des discours similaires. Tous deux ont prêché dans les villages et à la radio et critiquent l’ordre social, les élites locales et l’Etat.[fn]Sur le centre du Mali, voir le rapport Afrique de Crisis Group N°238, Mali central : la fabrique d’une insurrection, 6 juillet 2016.Hide Footnote La situation au Burkina est toutefois différente de celle qui prévaut au Mali. Les groupes radicaux au centre du Mali semblent recruter davantage chez les pasteurs nomades libres que chez les Rimaibé, et ils cherchent à élargir leur audience en diffusant des prêches dans d’autres langues que le fulfuldé. La crise dans la province du Soum est restée, jusqu’à présent, de faible intensité. S’il a instauré un climat de terreur, Ansarul Islam n’est pas parvenu à faire basculer toute la province dans la violence généralisée. La propension des Burkinabè du Soum à prendre les armes semble pour le moment limitée.

Il y a eu plusieurs tentatives d’implantation de cellules terroristes au Burkina. A l’Ouest, dans la zone où a eu lieu l’attaque de Samorogouan (région des Hauts-Bassins) en octobre 2015, la Katiba Ansar Dine Sud a essayé, sans succès, de créer une cellule. A l’Est, des éléments d’al-Mourabitoune, groupe né d’une dissidence d’al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) et dirigé par Mokhtar Belmokhtar, auraient tenté de s’implanter dans la forêt de la Tapoa. Mais parce qu’ils maitrisent moins bien la forêt que le désert, et parce que la coopération militaire entre le Niger et le Burkina fonctionne mieux que celle entre le Mali et le Burkina (voir la section III. C.), ils ont échoué. Leur échec est aussi dû au fait que, contrairement à celles du Soum, les sociétés qui peuplent l’Est et l’Ouest du Burkina sont plus stables et ne sont pas prêtes à entrer en guerre.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, janvier 2017. Al-Mourabitoune est né d’une alliance entre la Brigade des Enturbannés, une dissidence d’al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) menée par Mokhtar Belmokhtar, et une partie du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) en 2013. Fin 2015, al-Mourabitoune rejoint AQMI et en 2017, les deux groupes s’allient à d’autres pour former le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). Voir Marc Mémier, « AQMI et Al-Mourabitoun, le djihad sahélien réunifié ? », Etudes de l’Institut français des relations internationales (Ifri), janvier 2017.Hide Footnote

Il est faux de percevoir la situation dans le Nord du Burkina comme une extension du conflit malien, même si celui-ci rend plus disponibles les armes de guerre et offre une base de repli aux hommes d’Ansarul Islam. La crise dans le Soum n’est pas le simple miroir de la situation au centre du Mali. Elle relève avant tout d’une forte dynamique endogène. Plusieurs facteurs de vulnérabilité expliquent pourquoi cette province est, de loin, la plus affectée du Burkina Faso.

L’absence d’un contre-discours et l’affaiblissement des responsables religieux et coutumiers permettent à la rhétorique de Malam de gagner du terrain.

Dans le Soum, les autorités coutumières et religieuses ne se sont pas autant impliquées dans la lutte contre le radicalisme.[fn]Entretiens de Crisis Group, représentants politiques, Djibo, mai 2017.Hide Footnote Contrairement à la province voisine du Séno, le Soum comprend moins d’intellectuels et d’érudits musulmans capables de combattre les idées qui encouragent la violence ou l’intolérance.[fn]Entretiens de Crisis Group, historien, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote L’absence d’un pouvoir coutumier central, les fortes rivalités entre les trois chefferies (Djibo, Baraboulé et Tongomayel) et leur politisation compliquent davantage leur rôle.[fn]Le frère de l’émir de Djibo est le député-maire de la ville, Oumarou Dicko. Entretiens de Crisis Group, ancien fonctionnaire, historien, acteur humanitaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote L’absence d’un contre-discours et l’affaiblissement des responsables religieux et coutumiers permettent à la rhétorique de Malam de gagner du terrain.

La province du Soum souffre particulièrement du manque de développement et d’infrastructures. En comparaison, Dori, capitale de la province du Séno, a reçu plus d’investissements parce qu’elle est le chef-lieu de la région et que la fête nationale du 11 Décembre y a été célébrée en 2013. Dori dispose d’un centre hospitalier régional, alors que l’enlèvement de Ken Elliot, un médecin australo-burkinabè réputé,  en janvier 2016 a réduit l’offre de soins à Djibo.[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités locales, Djibo, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Enfin, Djibo est plus proche de la frontière malienne (environ 60 kilomètres) que ne l’est Dori (environ 160 kilomètres). Le Soum manque également de figures politiques d’envergure nationale issues de la province, tandis que le Séno a longtemps rayonné grâce au charisme de l’ancien maire de Dori, feu Hama Arba Diallo.

Des raisons historiques expliquent également la vulnérabilité de la province du Soum. Le clivage entre Peul et Rimaibé y étant davantage marqué que dans les provinces voisines du Séno et du Yagha, la contestation des inégalités sociales y rencontre logiquement un écho plus important. Les émirats du Séno et du Yagha étaient plus homogènes que celui du Jelgooji (l’actuel Soum), traversé par des divisions entre familles et chefferies. Dans ces deux émirats, la pénétration plus ancienne de l’islam lui permet de mieux résister aux influences extérieures.[fn]Entretien de Crisis Group, historien, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote La géographie compte également : il est plus difficile de se cacher dans les grandes plaines du Séno et du Yagha que dans la forêt située entre Djibo et la frontière malienne. Enfin, la prévalence de l’animisme à l’Est et à l’Ouest du Burkina, alors que la région du Sahel est islamisée à 95 pour cent, peut également expliquer pourquoi un discours qui utilise l’islam comme outil de contestation trouve davantage d’écho dans le Sahel burkinabè.

Un effort militaire considérable

Fin 2016 et début 2017, les attaques dans la province du Soum se sont multipliées, au point que l’Etat semblait en passe de perdre une partie du Nord. Depuis le printemps 2017, les forces de sécurité ont amorcé une reprise en main, mais la menace n’a pas été éradiquée, comme le montre la persistance des assassinats ciblés et la multiplication des attaques (voir la chronologie en annexe C). La lente et difficile recomposition de l’appareil sécuritaire à la suite de la chute du régime Compaoré explique les difficultés à fournir une réponse adéquate. Le renforcement de la coopération régionale est un élément essentiel de cette réponse.

Le Sahel burkinabè sous la menace

Au printemps 2017, le renforcement de la présence militaire au Nord et les opérations menées avec le Mali et les forces françaises de l’opération Barkhane permettent à l’armée burkinabè de reprendre l’ascendant et de rassurer quelque peu les populations.[fn]Le Groupement des forces anti-terroristes (GFAT), devenu le Groupement des forces de sécurisation du Nord (GFSN), passe de 500 à 1 600 hommes. Les opérations Panga (Burkina, Mali, Barkhane) et Bayard (Barkhane) détruisent d’importants dépôts logistiques dans la forêt de Foulsaré et conduisent à des arrestations. Entretiens de Crisis Group, diplomates, sources sécuritaires, acteur humanitaire, habitant du Soum, Ouagadougou, mai 2017 ; élu local, responsable religieux, Djibo, mai 2017. L’Opération Barkhane, composée de 4 000 militaires français, succède à l’opération Serval en juillet 2014. Basée à N’Djamena, au Tchad, elle lutte contre les groupes armés terroristes dans la bande saharo-sahélienne.Hide Footnote Les visites dans la région de plusieurs ministres envoient un signal fort que l’Etat ne se retire pas. Même l’opposition reconnait des « avancées dans la lutte contre le terrorisme ».[fn]Entretien de Crisis Group, membre de l’opposition, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Mais il n’est pas évident pour les forces de sécurité de maintenir la pression et d’inscrire leur présence dans la durée.[fn]Une source sécuritaire affirme que « l’on sera dans ce bourbier pendant un bout de temps », tandis qu’une autre reconnait que « l’on a beaucoup à faire ». Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote La saison des pluies, qui entre juillet et octobre rend les routes impraticables et isole les populations, n’a pas entrainé l’accalmie que certains observateurs attendaient.

Il ne faut pas sous-estimer la capacité des groupes jihadistes à se reconstituer, à remplacer un chef défunt et à élaborer de nouvelles stratégies et de nouveaux modes d’action.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Même si Ansarul Islam est affaibli, il peut encore disposer d’un vivier de recrutement. Les membres restants pourraient être encore plus déterminés. La possible mort de leur fondateur pourrait les galvaniser, les rendre plus violents et moins enclins au compromis. « Il faut faire attention à la façon dont on tue le monstre », comme le dit une source sécuritaire.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote La peur et la menace demeurent, comme le montrent la multiplication des assassinats ciblés et des attaques, avec un mode d’action inédit au Burkina : l’usage d’engins explosifs improvisés, utilisés pour la première fois en août 2017.[fn]Certains des individus assassinés en juillet étaient membres d’Ansarul Islam et recherchés par les forces de sécurité. « Meurtres dans le nord du Burkina : Ansarul Islam victime d’une guerre intestine ? », Radio France Internationale (RFI), 26 juillet 2017. « Burkina : Un véhicule de l’armée saute sur un engin explosif dans le Soum », Burkina 24, 23 septembre 2017.Hide Footnote

En outre, les effectifs supplémentaires envoyés dans le Soum sont autant de soldats en moins pour protéger les autres régions, et les attaques pourraient donc se déplacer. Les enlèvements de fonctionnaires en mai 2017 dans l’Oudalan et les attaques contre deux postes de gendarmerie à l’Ouest (Djibasso et Toéni) en septembre 2017 pourraient indiquer que la menace se déplace, ou que de nouveaux groupes pourraient profiter du fait que toute l’attention est concentrée sur le Soum pour frapper ailleurs.[fn]Le manque d’effectifs sera atténué par le retour du bataillon (environ 850 hommes) envoyé au Darfour. Entretiens de Crisis Group, diplomates, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Ansarul Islam est à la fois un mouvement local et un groupe qui entretient des liens, certes troubles, avec les jihadistes actifs dans le Sahel.

Ansarul Islam est à la fois un mouvement local et un groupe qui entretient des liens, certes troubles, avec les jihadistes actifs dans le Sahel. Si Malam est (ou était) proche d’Hamadoun Kouffa, ses liens avec la nouvelle coalition affiliée à al-Qaeda et dirigée par Iyad ag Ghali, le Jamaat Nosrat al-Islam wal Muslimin, (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, GSIM), ne sont pas clairs. Certaines sources affirment qu’il aurait désavoué cette alliance, d’autres estiment que le GSIM n’aurait pas voulu de lui, car il n’était pas assez puissant.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Il y aurait eu des divergences entre Kouffa et Malam, parce que le premier aurait été jaloux de la montée en puissance de son « petit », et qu’il aurait désapprouvé les assassinats d’anciens camarades de Malam au nom de l’interdiction de tuer des musulmans.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, diplomates, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Une publication par une page Facebook attribuée à Ansarul Islam le 12 septembre 2017, dans laquelle Ansarul Islam dénonce la mort de musulmans dans l’attentat de Ouagadougou de mi-août 2017, laisse suggérer de fortes divergences entre Ansarul Islam et le GSIM. Cette information doit cependant être prise avec précaution, la page Facebook n’ayant pas été authentifiée.

Au début de l’année 2017, Malam semblait se rapprocher de l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS), avec lequel il aurait mené l’attaque de Nassoumbou.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, janvier et mai 2017.Hide Footnote Mais Ansarul Islam utilise le centre du Mali comme base arrière et doit nécessairement avoir des liens avec les groupes qui opèrent dans cette région.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Il est possible qu’Ansarul Islam évolue entre les deux pôles que sont le GSIM et l’EIGS, sans avoir fait de choix clair.

Ansarul Islam revendique rarement ses attaques et ne dispose pas d’un canal officiel de communication. Il est difficile de lui attribuer tous les incidents sécuritaires dans la région du Sahel. Le groupe n’a pas l’apanage de la violence. Banditisme et criminalité affectent également la région. L’insécurité est exacerbée par la circulation d’armes légères provenant de l’Algérie, de la Libye et du Mali, favorisée par les trafics qui transitent entre autres par Boulikessi, localité malienne proche de la frontière.[fn]Entretien de Crisis Group, ancien fonctionnaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote La somme de 300 000 francs CFA ou deux génisses permettent d’acquérir une kalachnikov.[fn]Entretiens de Crisis Group, élus locaux, Djibo, mai 2017.Hide Footnote

La présence des Koglweogo, groupes d’autodéfense villageois présents dans de nombreuses localités du pays afin de lutter contre le banditisme, l’insécurité et le vol de bétail, suscite des craintes. Lorsqu’ils sont composés de natifs des villages où ils opèrent, leur présence ne semble pas poser de problèmes.[fn]Il s’agit par exemple des localités de Pobe Mengao, Aribinda et Tongomayel. Entretien de Crisis Group, autorité coutumière, Djibo, mai 2017. Créés dans les années 1990 pour protéger l’environnement, les Koglweogo sont aujourd’hui des groupes d’autodéfense qui luttent contre l’insécurité et le banditisme. Depuis 2015, ils se sont multipliés et répandus principalement au centre, dans la région Nord, au Sud et à l’Est du Burkina.Hide Footnote Mais des Koglweogo provenant d’autres régions du Burkina ont été chassés de Kerboulé (une localité qui abrite un site d’orpaillage à 60 kilomètres de Djibo) par des hommes armés (possiblement liés à Ansarul Islam).[fn]Entretiens de Crisis Group, autorités locales, élu local, Djibo, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Des affrontements entre Koglweogo et autres groupes armés ne sont pas à exclure. L’existence des Ruga, groupes d’éleveurs peul armés de fusils de chasse chargés de retrouver les troupeaux égarés ou volés, pourrait complexifier cette équation sécuritaire, même si rien ne permet pour l’instant de dire qu’ils constituent un risque particulier.[fn]D’après une source sécuritaire, des membres des Ruga auraient été arrêtés lors des opérations menées au printemps 2017. Entretien téléphonique de Crisis Group, source sécuritaire, juin 2017.Hide Footnote According to one security source, members of the Ruga were arrested during the operations conducted in spring 2017. Crisis Group telephone interview, security source, June 2017.Hide Footnote

Un appareil sécuritaire en recomposition

Les troubles politiques qu’a connus le Burkina depuis la chute de Blaise Compaoré en octobre 2014 ont désorganisé l’appareil sécuritaire. La diplomatie Compaoré permettait de contenir de nombreux groupes armés hors du territoire burkinabè en faisant preuve de bienveillance à l’égard de certains d’entre eux. Le système de renseignement reposait davantage sur des hommes et leurs réseaux que sur des institutions. Créée en octobre 2015, l’Agence nationale du renseignement (ANR) est une « grosse machine [qui] n’a pas encore vraiment démarré », même si elle a commencé à centraliser le renseignement.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Le démantèlement du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), unité privilégiée de l’armée sous Compaoré, a également déstabilisé l’appareil sécuritaire.[fn]Les armes dont le RSP disposait n’ont pas toujours été correctement redistribuées. Une source sécuritaire raconte que lors de l’attentat de Ouagadougou en janvier 2016, les forces de sécurité burkinabè n’ont pas pu lancer l’assaut dans l’hôtel Splendid notamment car elles ne disposaient pas de lunettes de vision nocturne. Celles dont disposait le RSP ont été entreposées au lieu d’être distribuées aux unités qui en ont besoin. Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, janvier 2016.Hide Footnote

A long terme, le principal défi pour les forces de sécurité burkinabè est de s’adapter aux nouvelles menaces. La guerre asymétrique contre des groupes armés non étatiques requiert des moyens et des stratégies bien différentes de la guerre conventionnelle. Les forces de sécurité sont davantage habituées à rester dans les casernes qu’à aller au combat, le Burkina n’ayant jamais mené de guerre contre un autre pays (à part les deux brefs épisodes de conflit armé avec le Mali en 1974 et 1985), ni connu de conflit civil. Favoriser une culture de combat et de sacrifice, aux antipodes d’une « armée d’apparat », prendra forcément du temps.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Les soldats burkinabè ont toutefois l’expérience du combat lors de déploiements en opérations extérieures dans des terrains parfois difficiles (Darfour, Nord-Mali).

Tant que les forces armées n’infiltrent pas les populations, comme le font les groupes jihadistes, ces derniers conserveront un avantage.

Deux éléments qui font défaut et sont indispensables à la lutte contre les groupes armés sont les moyens aériens et le renseignement. Les avions de reconnaissance burkinabè, non armés, peuvent seulement signaler une menace ; dans une zone reculée, il faudra plusieurs heures de route pour atteindre le lieu donné. Des hélicoptères de combat sont également nécessaires. Mais au-delà de l’équipement, c’est surtout la formation qui est indispensable. Plus simplement, les forces armées déployées au Nord manquent de motos afin de pouvoir circuler en brousse avec la même aisance que leurs ennemis. Le renseignement humain, quant à lui, fait encore défaut. Tant que les forces armées n’infiltrent pas les populations, comme le font les groupes jihadistes, ces derniers conserveront un avantage.[fn]Entretiens de Crisis Group, acteur humanitaire, sources sécuritaires, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

En outre, les forces de sécurité burkinabè souffrent de problèmes plus anciens. Le clivage générationnel nuit à la cohésion : la troupe, jeune et mécontente de ses conditions matérielles, perçoit la hiérarchie comme ayant été compromise sous l’ancien régime, peu motivée pour sortir des bureaux climatisés et incapable de s’adapter aux nouvelles menaces. Les jeunes sous-officiers déplorent la faiblesse de la communication de l’état-major et son usage limité des nouvelles technologies, alors que la communication est un élément clé de la lutte contre le terrorisme.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

La gestion des ressources humaines est une autre faiblesse : les officiers d’administration ne sont pas assez nombreux, les compétences manquent, créant des frustrations notamment en matière d’avancement.[fn]Entretiens de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, janvier et mai 2017.Hide Footnote La pyramide des grades est inversée : l’armée compte trop de colonels-majors et pas assez de sous-officiers.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Enfin, la rivalité historique entre police et gendarmerie nuit à leur efficacité. Ces deux corps sont déployés à la fois en milieux urbains et ruraux et leurs tâches se chevauchent.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, janvier 2016, janvier et mai 2017. Les tensions entre policiers et gendarmes au sein du Groupement de sécurité et de protection républicaine (GSPR), chargé de la sécurité présidentielle, illustrent cette méfiance. « Burkina Faso : tensions entre policiers et gendarmes de la garde présidentielle », Africa News, 7 août 2017.Hide Footnote Toutes ces défaillances, qui devront être réglées dans le cadre de la réforme du secteur de la sécurité, expliquent en partie la difficulté qu’éprouvent les forces de sécurité burkinabè à lutter efficacement contre Ansarul Islam.

La coopération régionale et internationale

S’adapter aux menaces transfrontalières implique de renforcer la coopération régionale et internationale. S’ils reconnaissent tous que l’aide de la France est indispensable, les militaires burkinabè souhaitent « se débrouiller seuls », car « personne ne va mourir à [leur] place ».[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, janvier et mai 2017.Hide Footnote Une partie de l’opinion publique éprouve un sentiment de méfiance à l’égard de la France. Certains l’accusent de mener un double jeu vis-à-vis des groupes armés, notamment les Touareg du Nord-Mali. Il en résulte une volonté de diversifier les partenariats, en se tournant vers les Etats-Unis, l’Allemagne, la Russie ou l’Europe de l’Est.

La coopération régionale avec le Mali et le Niger a été renforcée. S’il a enfin été formalisé, le droit de poursuite peut poser problème en raison d’une communication parfois défaillante et de risques d’accrochage entre les armées.[fn]La règle non écrite veut que l’armée voisine ne dépasse pas un rayon de 40 kilomètres au-delà de la frontière. Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Les pays de la région, encouragés par la France, tentent surtout de renforcer la coopération régionale à travers le projet de force conjointe du G5 Sahel (Burkina, Mali, Niger, Tchad, Mauritanie). Cette force suscite cependant peu d’engouement de la part des officiers burkinabè. Il s’agit essentiellement de « réunions à n’en plus finir », selon une source sécuritaire.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017. Le projet de force conjointe du G5 Sahel a vu le jour officiellement lors du sommet de Bamako début février 2017. Elle aura pour objectif de combattre l’insécurité et les groupes terroristes dans le Sahel. Les cinq pays du G5 fourniront chacun 1 000 hommes, déployés autour de trois zones frontalières : Mali-Mauritanie, Mali-Burkina-Niger et Tchad-Niger. Le G5, qui existe depuis 2014, vise à fournir une réponse régionale à un problème régional et à « africaniser » la sécurité.Hide Footnote Les Burkinabè estiment que le Tchad et la Mauritanie sont trop loin pour être concernés par les mêmes menaces.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote En outre, le financement de la force n’est pas encore sécurisé.[fn]Entretien de Crisis Group, diplomate, Ouagadougou, mai 2017. Le chiffre avancé pour le budget de la force conjointe est de 423 millions d’euros, mais cette estimation pourrait être revue à la baisse. Entretien de Crisis Group, source diplomatique, Paris, juillet 2017. L’Union européenne a promis 50 millions d’euros et les membres du G5 se sont engagés à fournir 10 millions chacun. En plus d’aide opérationnelle et technique, la France a promis 8 millions d’euros.Hide Footnote

La dynamique tripartite Burkina-Mali-Niger, qui se dessine avec le projet de déploiement d’une des trois composantes de la force du G5 dans la zone des trois frontières, appelée Liptako-Gourma, suscite quant à elle davantage d’optimisme. Les Burkinabè considèrent qu’il est plus efficace de travailler à trois qu’à cinq. La force sera déployée dans le Liptako-Gourma mais n’atteindra pas la province du Soum, qui reste un problème burkinabo-malien.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, security sources, Ouagadougou, May 2017.Hide Footnote

La création de la force conjointe du G5 pose la question de la coordination avec la Minusma.

Par ailleurs, les militaires burkinabè sont sceptiques quant à l’efficacité de la mission onusienne au Mali, la Minusma, car ils considèrent que son mandat est inadéquat.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, septembre 2016, janvier et mai 2017. La résolution 2359 (21 juin 2017) du Conseil de sécurité des Nations unies soutenant la création de la force conjointe du G5 prévoit que celle-ci améliorera l’environnement sécuritaire afin de permettre à la Minusma de mieux remplir son mandat. La résolution 2364 (29 juin 2017) prolongeant le mandat de la Minusma prévoit coopération, coordination et partage d’informations entre la force du G5 et la mission onusienne.Hide Footnote La création de la force conjointe du G5 pose la question de la coordination avec la Minusma, qui compte déjà plus de 15 000 soldats et policiers et coûte près d’un milliard de dollars par an. Cela fait courir le risque d’un enchevêtrement complexe de forces militaires qui limiterait leur efficacité. En outre, le mandat de la force conjointe, ciblant « les groupes terroristes » et « d’autres groupes criminels organisés », reste flou, ce qui lui compliquerait davantage la tâche.

La coopération ne se passe pas aussi bien avec le Mali qu’avec le Niger. Il existe dans les milieux sécuritaires burkinabè un sentiment d’agacement envers le voisin malien, qu’ils accusent de ne pas lutter assez efficacement contre les groupes armés actifs sur son territoire, entrainant des débordements côté burkinabè.[fn]Ibid.Hide Footnote Une source sécuritaire déplore la présence de certains groupes armés proches ou soutenus par Bamako aux frontières du Burkina.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Les relations difficiles entre le Burkina et le Mali datent de l’ère Compaoré, lorsque des membres de groupes armés maliens, à commencer par le chef d’Ansar Dine, le Touareg Iyad ag Ghali, circulaient librement à Ouagadougou. En outre, les militaires burkinabè voient leurs homologues maliens comme des « flemmards » qui ont intégré l’armée pour obtenir une rente et non pour défendre le pays.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, janvier et mai 2017.Hide Footnote A l’inverse, le Niger est perçu positivement, car il déploie les moyens nécessaires pour empêcher les groupes armés de proliférer sur son territoire, et les militaires burkinabè font l’éloge de leurs homologues nigériens pour leur volontarisme et leur efficacité.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, mai 2017. La bonne entente entre le Burkina et le Niger repose également sur les liens privilégiés qu’entretenaient le président nigérien Mahamadou Issoufou et le président de l’Assemblée nationale burkinabè, Salif Diallo, décédé fin août 2017.Hide Footnote Crisis Group interviews, security sources, Ouagadougou, May 2017. The good understanding between Burkina and Niger is also based on the special relationship between the Nigerien president, Mahamadou Issoufou, and the president of the Burkina National Assembly, Salif Diallo, who died at the end of August 2017.Hide Footnote

Apporter une réponse globale et durable

Après des mois de déni, les autorités burkinabè ont finalement pris conscience, début 2017, de la nécessité d’aller au-delà de l’action militaire et d’apporter une réponse globale à la crise. Celle-ci se matérialise notamment par le lancement d’un programme de développement d’urgence pour la région du Sahel visant à construire des infrastructures et à réduire la pauvreté. Les efforts de développement ne suffiront toutefois pas à résoudre une crise dont les racines, très locales, sont ancrées dans l’ordre social propre à la société peul de la province du Soum. Plusieurs éléments peuvent être mieux pris en compte afin de renforcer cette réponse.

La réponse apportée par le gouvernement doit tenir compte des dimensions sociales et locales de la crise. L’idéologie d’Ansarul Islam repose sur la contestation d’une organisation sociale productrice de frustrations et de conflits. L’Etat n’a cependant pas vocation à s’impliquer dans ces dynamiques socio-culturelles ou à bouleverser des équilibres sociaux anciens. Il faut peut-être mobiliser davantage les acteurs locaux pour trouver des solutions adaptées à une crise profondément enracinée dans des dynamiques locales. L’Etat et les partenaires internationaux ne trouveront pas les solutions à des questions qui touchent à l’intimité des sociétés du Nord du Burkina Faso. Ils peuvent au mieux stimuler des initiatives de dialogue entre communautés et générations afin de permettre à ces dernières de trouver des solutions à leur propre crise.

Il importe de réduire le fossé entre, d’une part, les forces de sécurité et les autorités et, d’autre part, la population. Le renforcement de la présence militaire ne sera pas véritablement efficace tant que les populations ne collaboreront pas avec les forces de sécurité. A court terme, ces dernières devraient privilégier le renseignement humain et s’imbriquer au sein de la population, par exemple en rémunérant davantage d’individus et d’unités équipés de téléphones mobiles pour qu’ils puissent communiquer des informations, tout en prêtant une attention particulière à leur protection.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, janvier et mai 2017.Hide Footnote L’envoi de troupes et de fonctionnaires parlant le fulfuldé (la langue peul) permettrait également de réduire la barrière linguistique.

A long terme, la méfiance pourrait être atténuée si davantage de Peul étaient recrutés au sein des forces de sécurité et de la fonction publique. Il ne s’agit pas d’imposer des quotas ou de mener une politique de discrimination positive, porteuse des dangers de l’ethnicisme, mais d’encourager l’engagement par exemple en rendant plus accessibles les concours d’entrée, sans oublier la vocation traditionnellement limitée des Peul à intégrer les forces de sécurité ou la fonction publique.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017. Un résident du Soum qui souhaite passer le concours d’entrée de l’armée ou de la gendarmerie devra se rendre respectivement à Dori ou à Kaya, deux villes situées chacune à environ 200 kilomètres de piste de Djibo.Hide Footnote Crisis Group interview, security source, Ouagadougou, May 2017. A resident of Soum who wants to enter the entrance examinations for the army or the gendarmerie must go to Dori or Kaya respectively, both of which are located about 200km from Djibo.Hide Footnote

Renforcer les activités civilo-militaires permettrait de mettre à contribution les forces de sécurité et de réduire un peu la méfiance de la population en montrant qu’elles peuvent être utiles.

Renforcer les activités civilo-militaires permettrait de mettre à contribution les forces de sécurité et de réduire un peu la méfiance de la population en montrant qu’elles peuvent être utiles.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote Enfin, les arrestations doivent respecter les procédures et les droits, et les comportements abusifs des forces de sécurité et des fonctionnaires – racket, intimidations, arrestations arbitraires, abus physiques – doivent être plus sévèrement sanctionnés.

Une régulation à minima du discours religieux, dans laquelle les autorités religieuses et coutumières pourraient jouer un rôle clé, peut être envisagée afin de lutter contre les propos intolérants et haineux. Ceci nécessite d’améliorer la connaissance du paysage religieux afin de lutter contre de tels propos, de soutenir davantage l’enseignement islamique et d’investir dans la formation des imams et des érudits musulmans afin de leur fournir les outils pour combattre les idées qui encouragent la violence ou l’intolérance. La légitimité des religieux et des coutumiers étant parfois contestée, l’enjeu est également de s’assurer que leur représentativité soit suffisante, qu’ils ne soient pas perçus comme ayant été compromis ou étant à la solde de l’Etat, et que la jeunesse sente que ses intérêts y sont défendus. Les autorités étatiques pourraient favoriser l’installation à Djibo d’une section de l’Union fraternelle des croyants, une association basée à Dori chargée de promouvoir la tolérance et le dialogue religieux.

Le programme d’urgence pour la région du Sahel devrait mettre davantage l’accent sur la promotion de l’élevage, l’amélioration de la justice et la lutte contre la corruption.[fn]« Programme d’urgence pour le Sahel au Burkina Faso (PUS-BF), 2017-2020 », document final, juin 2017, copie fournie à Crisis Group.Hide Footnote La perception que l’Etat ne fait rien pour soutenir l’élevage, la principale activité économique de la région, renforce le sentiment d’aliénation.[fn]Le sentiment que l’élevage contribue pour beaucoup au PIB mais qu’il est le parent pauvre des politiques de développement est répandu dans tout le Burkina (et dans d’autres pays voisins d’ailleurs). Entretiens de Crisis Group, représentants peul, Ouagadougou, octobre 2016.Hide Footnote Les éleveurs étant majoritairement peul, ce sentiment pourrait prendre une connotation ethnique. Il faudrait par exemple accroitre les zones de pâturage et le nombre de puits et mieux valoriser les pistes à bétail.[fn]Entretien de Crisis Group, responsable religieux, Djibo, mai 2017.Hide Footnote Les infrastructures doivent également être au cœur des politiques de développement. Par exemple, la création d’un hôpital régional à Djibo, sur le modèle de celui de Dori, renforcerait l’offre de soins dans la capitale provinciale. Les défaillances de la justice et la corruption au sein de l’administration sont des doléances fréquemment exprimées par la population. Mieux prendre en compte ces deux aspects enverrait également le signal que l’Etat peut jouer un rôle utile et positif sur la vie quotidienne des habitants du Sahel burkinabè.

La coopération judiciaire et policière entre le Mali et le Burkina devrait être renforcée, afin que les autorités de ces pays soient systématiquement informées lorsque l’un de leurs ressortissants est arrêté dans l’autre pays.[fn]Entretiens de Crisis Group, sources sécuritaires, Ouagadougou, janvier et mai 2017.Hide Footnote Il ne suffit pas d’arrêter les membres des groupes jihadistes, il faut également mener des enquêtes à travers plusieurs pays puis les faire comparaitre devant la justice. L’enjeu de cette coopération est de les empêcher d’exploiter le manque de coordination entre pays pour passer entre les mailles du filet. Si la coopération policière s’est améliorée, beaucoup de progrès restent à faire en matière judiciaire.[fn]Entretien de Crisis Group, source sécuritaire, Ouagadougou, mai 2017.Hide Footnote

Par ailleurs, les forces de sécurité déployées au Nord ont urgemment besoin de motos supplémentaires afin de se déplacer plus aisément en brousse, et de meilleurs moyens de communication afin de faire circuler l’information. Les forces armées burkinabè pourraient aussi mieux communiquer auprès de l’opinion publique nationale sur les progrès accomplis.

Conclusion

Il est encore trop tôt pour évaluer l’efficacité à long terme de la réponse mise en œuvre par le gouvernement. Mais, déjà, l’accalmie attendue en raison de la saison des pluies (de juillet à octobre), qui aurait dû entraver les déplacements et réduire les attaques, ne s’est pas produite. Plusieurs nouvelles attaques meurtrières se sont déroulées au Nord du Burkina en juillet, août et septembre. L’affaiblissement de ce groupe armé ou le décès de son fondateur ne suffiront pas à régler la crise sécuritaire et sociale du Nord du Burkina. Celle-ci perdurera tant que les causes profondes qui ont permis son essor existeront, et avec elles la possibilité d’une extension de la crise à d’autres provinces.

Ouagadougou/Dakar, 12 octobre 2017

Annexe A : Carte du Burkina Faso
Attaques des groupes extremistes au Burkina Faso (janvier-septembre 2017) UN OCHA
Annexe B : Carte de la zone frontalière Mali-Burkina Faso
Carte de la zone frontalière Mali-Burkina Faso. CRISIS GROUP
Annexe C : Chronologie des incidents sécuritaires au Burkina Faso depuis 2015

Une chronologie des incidents sécuritaires depuis 2015 est disponible dans la version PDF de ce rapport.