Arrow Down Arrow Left Arrow Right Arrow Up Camera icon set icon set Ellipsis icon set Facebook Favorite Globe Hamburger List Mail Map Marker Map Microphone Minus PDF Play Print RSS Search Share Trash Twitter Video Camera Youtube
Réforme et stratégie sécuritaire en Tunisie
Réforme et stratégie sécuritaire en Tunisie
On the Politics behind Tunisia’s Protests
On the Politics behind Tunisia’s Protests
Members of Tunisian security forces stand guard as Tunisians wave their national flag during a march against extremism outside Tunis' Bardo Museum on 29 March 2015. REUTERS/Anis Mili

Réforme et stratégie sécuritaire en Tunisie

​L’appareil de sécurité intérieure tunisien est globalement dysfonctionnel.​​ Il​ se fragmente, affirme son autonomie vis-à-vis du pouvoir exécutif et législatif, et semble incapable de combattre la montée des violences jihadistes. Sans une stratégie de sécurité globale, incluant une réforme des forces de sécurité intérieure, le pays maintiendra une gestion des crises au coup par coup, au risque de sombrer dans le chaos ou de renouer avec la dictature.

  • Share
  • Save
  • Print
  • Download PDF Full Report

Synthèse

La Tunisie réagit au jour le jour à des violences jihadistes qui se multiplient et dont l’ampleur s’aggrave, mais son appareil de sécurité intérieure est globalement dysfonctionnel. Les attentats de Tunis et de Sousse, en mars et juin 2015, et les attaques fréquentes contre la police, la garde nationale et l’armée depuis plus de deux ans, particulièrement dans les zones frontalières, démontrent la percée significative des groupes islamistes radicaux. Les autorités éprouvent des difficultés à faire face à cette menace et à développer une politique publique de sécurité. Si la situation est en grande partie liée aux problèmes internes des forces de sécurité intérieure (FSI), le contexte régional n’aide guère. Pour faire face à cette violence, mais aussi mieux gérer les contestations politiques et sociales, une réforme d’envergure des FSI est nécessaire.

Le secteur de la sécurité intérieure – qui regroupe les agents de la sécurité nationale, de la police, de la garde nationale, de la protection civile et des services pénitentiaires – se fragmente et affirme son autonomie vis-à-vis du pouvoir exécutif et législatif au lieu de se professionnaliser et de renforcer son efficacité et son intégrité. Ses membres, souvent démotivés, exercent leur métier dans une institution déstructurée et politisée dans le sillage du soulèvement de décembre-janvier 2010-2011 et dont les statuts remontent à la dictature. Pendant la période de transition qui l’a suivie, les partis politiques ont profité du pouvoir discrétionnaire des ministres de l’Intérieur successifs en termes de révocation, de nomination et de promotion du personnel ; les syndicats de police censés défendre l’institution n’ont, pour la plupart, fait qu’aggraver ses divisions.

Nombre de cadres et d’agents considèrent désormais les réformes comme un élément déstabilisateur à l’image de la révolution et de ceux qui s’en réclament. Un récent projet de loi consacrant l’impunité des forces armées (FSI, armée nationale, douanes) et défendu en particulier par les FSI, montre que celles-ci se recroquevillent sur elles-mêmes. Aux discours politiques qui les renvoient dans le camp de la contre-révolution, de la dictature et des atteintes aux droits humains, répond celui qui, au nom de la guerre contre le terrorisme, oppose sécurité à démocratie.

Beaucoup de professionnels des FSI sont inquiets de l’état de leur institution, même s’ils estiment que celle-ci est en mesure de se réformer sans que des acteurs extérieurs n’interviennent. Les priorités seraient d’améliorer ses capacités de gestion, de réduire ses mauvaises pratiques (brutalités policières, croissance de la petite corruption) et de lutter contre le développement du système clientéliste qui risque de la gangréner.

Or, la présidence de la République, le gouvernement et l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) ont leur mot à dire pour améliorer le fonctionnement du corps sécuritaire (contrôle parlementaire par exemple). Plutôt que de tenter d’imposer leur vision aux FSI, ils devraient canaliser la volonté d’indépendance de celles-ci : les encourager à renforcer leurs propres instruments de contrôle interne, recadrer leur fonctionnement dans le nouveau contexte démocratique, et offrir le soutien indispensable à leur professionnalisation.

L’expérience de ces quatre années de transition montre que la lutte frontale entre FSI et pouvoir politique aboutit à une impasse. La révolution et la contre-révolution n’ont pas été à la hauteur de leurs ambitions. Leur combat, en partie exagéré par le citoyen ordinaire, a produit la fausse antithèse entre ordre et liberté qu’il convient aujourd’hui de dépasser.

Le gouvernement et le parlement devraient se mettre d’accord avec les FSI sur des nouvelles règles déontologiques, élaborées en commun à l’issue d’une large consultation à l’intérieur et à l’extérieur du corps sécuritaire. Celles-ci prendraient notamment en compte la nouvelle mission des forces de l’ordre dans la Tunisie de l’après Ben Ali. Ceci suppose une réflexion collective, en particulier au sein du ministère de l’Intérieur, ainsi qu’un débat politique national sur la notion de sécurité, le rôle et les missions de la police (distinctes de l’armée), les causes de la fracture Nord/Sud et de la violence jihadiste ainsi que la crise de confiance de la population envers l’appareil sécuritaire.

La présidence de la République, le gouvernement et les partenaires internationaux de la Tunisie gagneraient à comprendre que corriger de manière urgente les dysfonctionnements des FSI pour faire face aux défis sécuritaires, ne peut se limiter à l’amélioration de l’équipement des unités d’intervention ou au renforcement des capacités opérationnelles anti-terroristes, même si ceci est nécessaire. Renforcer l’appareil de sécurité intérieure passe en priorité par la modification des statuts juridiques qui régissent le secteur, la mise en œuvre d’un ambitieux plan de gestion des ressources humaines ainsi que l’amélioration de la formation initiale et continue.

Sans une réforme des FSI qui permettrait d’appliquer une stratégie de sécurité globale, le pays maintiendra une gestion des crises au coup par coup, à mesure que son environnement régional se dégrade et que ses tensions politiques et sociales augmentent, au risque de sombrer dans le chaos ou de renouer avec la dictature.

Prévenir ce scénario demande un effort conjoint de la classe politique et du secteur de la sécurité intérieure. Ceci semble fondamental pour éloigner la tentation de restaurer la « peur du policier » ou de conférer toujours plus de tâches de sécurité intérieure à l’armée nationale dans le but de compenser la faiblesse et la mauvaise gestion des FSI.

Cet ensemble de mesures représente une étape préliminaire essentielle pour repenser la réponse à la montée des violences sociales et politiques. Celles-ci constituent un enjeu national qui va au-delà de la mission des forces de l’ordre : nécessité à terme de concrétiser des projets de développement dans les régions frontalières, de rénover l’habitat dégradé dans les zones périurbaines, d’améliorer les conditions carcérales, et de promouvoir des alternatives à l’idéologie jihadiste, entre autres. Les FSI ne doivent pas se retrouver seules à combler le manque de vision stratégique de la classe politique.

On the Politics behind Tunisia’s Protests

Originally published in The Arabist

Analysis on the politics behind the scenes of the ongoing protests in Tunisia.

This article was reprinted by The Cairo Review.

The protests and rioting that have raged in parts of Tunisia since last week are sometimes branded, both inside the country and abroad, as signs of a new revolutionary moment similar to the 2010-2011 uprising that launched the Arab Spring. The images circulating, after all, give a sense of déjà-vu: young men burning tires at impromptu barricades, throwing stones at police; the army deploying to secure public institutions and banks, etc. This is indeed familiar: it has taken place at regular intervals, especially in winter months, for the last few years. As before, it will most likely die down: protestors are largely driven by specific socio-economic grievances, not a desire to overthrow the regime. Even if there is some continuity – frustration with social injustice and corruption – today’s Tunisia is not ruled by a dictator.

The immediate trigger for the current protests was the new state budget for 2018, whose implementation began on 1 January. It introduces tax hikes on a number of consumer goods (especially imports) and services, as well as a one-percent increase in value-added tax, contributing to a pre-existing rise in the cost of living that, in a gloomy economic context for most Tunisians, is understandably unpopular. The government says it needs to raise income to balance its finances, and especially to pay for public sector salaries (which account for over half of expenditures). This budget, passed in December 2017, received the support of the Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT), the main trade union federation. In most respects it is more protectionist than liberal, and was opposed by business lobbies.

The government has not been deft in selling its policies: claims that the increases won’t affect the poor have fallen on deaf ears (perceptions of cost-of-living increases are much higher than the 6-percent official inflation rate), and the minister of finance sounded rather Marie-Antoinette-ish when he impatiently suggested in a recent interview that mobile-phone recharge cards, whose prices have increased, were not a basic necessity.

The immediate trigger for the current protests [in Tunisia] was the new state budget for 2018, whose implementation began on 1 January.

At its core, anger against the government’s austerity policies is driven by an overwhelmingly young population with few prospects, especially in the long-neglected interior part of the country. Successive governments have had little success in changing this since 2011, and the current one must reconcile pressure from the street with that coming from its international partners, including the IMF, which has called for accelerated reforms and greater fiscal responsibility.

The protests are mostly non-violent – the large protests during the day have been well-organized and peaceful, expressing the general frustration of the population about the meager returns of the 2011 revolution when it comes to living standards. At night, however, a different crowd comes out, often engaging in looting and attacks on public buildings, stealing from stores or taking advantage of localised chaos for criminal purposes. The rage against the system that periodically erupts in the most deprived areas of the country – and has done so before, during and since the 2011 uprising (indeed there have been similar protests every January for the last three years) – often targets security forces, as the arson of police stations attests.

The police, which must address the rioting, is showing signs of panic and over-reach: among the over 700 persons arrested since the unrest began are left-wing bloggers and activists who have conducted no illegal acts. This reversion to bad old habits of the era of dictatorship is dangerous, as it may encourage further escalation and shift the framing of current unrest in a more anti-state direction. It is also yet another sign of the lack of reform and capacity-building that has plagued the ministry of interior.

There are subtler political dimensions to the unrest. The protest movement is, unsurprisingly, being encouraged by the opposition, especially the far-left, some of whose activists have been arrested. Tunisia is entering a two-year electoral cycle (local in May 2018, parliamentary and presidential by the end of 2019) and the opposition has an interest in positioning itself against the current governing coalition, led by the secular nationalist Nida Tounes and Islamist An-Nahda parties. It is also supported by elements of civil society and activist groups such as the “Fech Nestannew?” (“What are we waiting for?”) campaign, which is expressing a widely-felt resentment against austerity policies.

The diffuse sense that the freedoms gained since 2011 are weakening the state and an authoritarian restoration of some sort is necessary is spreading.

Somewhat paradoxically, the anti-government protests are convenient for Nida Tounes and An-Nahda, perennial rivals who nonetheless share a common foe: Youssef Chahed, the prime minister appointed in August 2016 who must now deal with the unrest. Originally seen as subservient to Béji Caid Essebsi, the Nida Tounes leader who was elected as Tunisia’s president in 2014, Chahed has grown in stature and popularity, especially after he launched an anti-corruption campaign in summer 2017. In recent weeks, Chahed is said to have threatened to arrest senior members of both parties and their allies in the public administration – but has been blocked from doing so. More generally, he has begun to build political alliances in anticipation of 2019’s presidential election, especially with the powerful UGTT. His relationship with Essebsi and An-Nahda leader Rached Ghannouchi has now significantly soured, and they may hope to use the unrest as a pretext to justify his removal or at least dent his appeal.

Previous protests died down after political leaders mobilized to calm the situation or the government granted concessions; this may yet still happen. If not, they carry a risk of amplifying the increasingly prevalent idea that Tunisia’s democratic transition is failing, particularly if security forces over-react and political bickering allows the situation to fester, providing an opening for a wider crackdown in the name of public order. The diffuse sense that the freedoms gained since 2011 are weakening the state and an authoritarian restoration of some sort is necessary is spreading. As Crisis Group argues in its latest report, the danger is that this will encourage political adventurism by would-be saviours on horseback; the resistance any such attempt would engender would likely create far greater unrest, violence and economic misery than the ongoing, often plodding and frustrating, democratic transition.

Tunisia’s leaders, in other words, has little choice but to move forward and work harder to strike a compromise on the social contract – and especially address the historic neglect of parts of the population – as they did on their political transition. Nostalgia for the era of dictatorship or the revolutionary fervor of early 2011 will bring only problems, not solutions.

Contributors

Project Director, North Africa
boumilo
Senior Analyst, Tunisia