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Réforme et stratégie sécuritaire en Tunisie
Réforme et stratégie sécuritaire en Tunisie
La polarisation politique s’aggrave en Tunisie après le premier attentat d’envergure en deux ans
La polarisation politique s’aggrave en Tunisie après le premier attentat d’envergure en deux ans
Members of Tunisian security forces stand guard as Tunisians wave their national flag during a march against extremism outside Tunis' Bardo Museum on 29 March 2015. REUTERS/Anis Mili

Réforme et stratégie sécuritaire en Tunisie

​L’appareil de sécurité intérieure tunisien est globalement dysfonctionnel.​​ Il​ se fragmente, affirme son autonomie vis-à-vis du pouvoir exécutif et législatif, et semble incapable de combattre la montée des violences jihadistes. Sans une stratégie de sécurité globale, incluant une réforme des forces de sécurité intérieure, le pays maintiendra une gestion des crises au coup par coup, au risque de sombrer dans le chaos ou de renouer avec la dictature.

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Synthèse

La Tunisie réagit au jour le jour à des violences jihadistes qui se multiplient et dont l’ampleur s’aggrave, mais son appareil de sécurité intérieure est globalement dysfonctionnel. Les attentats de Tunis et de Sousse, en mars et juin 2015, et les attaques fréquentes contre la police, la garde nationale et l’armée depuis plus de deux ans, particulièrement dans les zones frontalières, démontrent la percée significative des groupes islamistes radicaux. Les autorités éprouvent des difficultés à faire face à cette menace et à développer une politique publique de sécurité. Si la situation est en grande partie liée aux problèmes internes des forces de sécurité intérieure (FSI), le contexte régional n’aide guère. Pour faire face à cette violence, mais aussi mieux gérer les contestations politiques et sociales, une réforme d’envergure des FSI est nécessaire.

Le secteur de la sécurité intérieure – qui regroupe les agents de la sécurité nationale, de la police, de la garde nationale, de la protection civile et des services pénitentiaires – se fragmente et affirme son autonomie vis-à-vis du pouvoir exécutif et législatif au lieu de se professionnaliser et de renforcer son efficacité et son intégrité. Ses membres, souvent démotivés, exercent leur métier dans une institution déstructurée et politisée dans le sillage du soulèvement de décembre-janvier 2010-2011 et dont les statuts remontent à la dictature. Pendant la période de transition qui l’a suivie, les partis politiques ont profité du pouvoir discrétionnaire des ministres de l’Intérieur successifs en termes de révocation, de nomination et de promotion du personnel ; les syndicats de police censés défendre l’institution n’ont, pour la plupart, fait qu’aggraver ses divisions.

Nombre de cadres et d’agents considèrent désormais les réformes comme un élément déstabilisateur à l’image de la révolution et de ceux qui s’en réclament. Un récent projet de loi consacrant l’impunité des forces armées (FSI, armée nationale, douanes) et défendu en particulier par les FSI, montre que celles-ci se recroquevillent sur elles-mêmes. Aux discours politiques qui les renvoient dans le camp de la contre-révolution, de la dictature et des atteintes aux droits humains, répond celui qui, au nom de la guerre contre le terrorisme, oppose sécurité à démocratie.

Beaucoup de professionnels des FSI sont inquiets de l’état de leur institution, même s’ils estiment que celle-ci est en mesure de se réformer sans que des acteurs extérieurs n’interviennent. Les priorités seraient d’améliorer ses capacités de gestion, de réduire ses mauvaises pratiques (brutalités policières, croissance de la petite corruption) et de lutter contre le développement du système clientéliste qui risque de la gangréner.

Or, la présidence de la République, le gouvernement et l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) ont leur mot à dire pour améliorer le fonctionnement du corps sécuritaire (contrôle parlementaire par exemple). Plutôt que de tenter d’imposer leur vision aux FSI, ils devraient canaliser la volonté d’indépendance de celles-ci : les encourager à renforcer leurs propres instruments de contrôle interne, recadrer leur fonctionnement dans le nouveau contexte démocratique, et offrir le soutien indispensable à leur professionnalisation.

L’expérience de ces quatre années de transition montre que la lutte frontale entre FSI et pouvoir politique aboutit à une impasse. La révolution et la contre-révolution n’ont pas été à la hauteur de leurs ambitions. Leur combat, en partie exagéré par le citoyen ordinaire, a produit la fausse antithèse entre ordre et liberté qu’il convient aujourd’hui de dépasser.

Le gouvernement et le parlement devraient se mettre d’accord avec les FSI sur des nouvelles règles déontologiques, élaborées en commun à l’issue d’une large consultation à l’intérieur et à l’extérieur du corps sécuritaire. Celles-ci prendraient notamment en compte la nouvelle mission des forces de l’ordre dans la Tunisie de l’après Ben Ali. Ceci suppose une réflexion collective, en particulier au sein du ministère de l’Intérieur, ainsi qu’un débat politique national sur la notion de sécurité, le rôle et les missions de la police (distinctes de l’armée), les causes de la fracture Nord/Sud et de la violence jihadiste ainsi que la crise de confiance de la population envers l’appareil sécuritaire.

La présidence de la République, le gouvernement et les partenaires internationaux de la Tunisie gagneraient à comprendre que corriger de manière urgente les dysfonctionnements des FSI pour faire face aux défis sécuritaires, ne peut se limiter à l’amélioration de l’équipement des unités d’intervention ou au renforcement des capacités opérationnelles anti-terroristes, même si ceci est nécessaire. Renforcer l’appareil de sécurité intérieure passe en priorité par la modification des statuts juridiques qui régissent le secteur, la mise en œuvre d’un ambitieux plan de gestion des ressources humaines ainsi que l’amélioration de la formation initiale et continue.

Sans une réforme des FSI qui permettrait d’appliquer une stratégie de sécurité globale, le pays maintiendra une gestion des crises au coup par coup, à mesure que son environnement régional se dégrade et que ses tensions politiques et sociales augmentent, au risque de sombrer dans le chaos ou de renouer avec la dictature.

Prévenir ce scénario demande un effort conjoint de la classe politique et du secteur de la sécurité intérieure. Ceci semble fondamental pour éloigner la tentation de restaurer la « peur du policier » ou de conférer toujours plus de tâches de sécurité intérieure à l’armée nationale dans le but de compenser la faiblesse et la mauvaise gestion des FSI.

Cet ensemble de mesures représente une étape préliminaire essentielle pour repenser la réponse à la montée des violences sociales et politiques. Celles-ci constituent un enjeu national qui va au-delà de la mission des forces de l’ordre : nécessité à terme de concrétiser des projets de développement dans les régions frontalières, de rénover l’habitat dégradé dans les zones périurbaines, d’améliorer les conditions carcérales, et de promouvoir des alternatives à l’idéologie jihadiste, entre autres. Les FSI ne doivent pas se retrouver seules à combler le manque de vision stratégique de la classe politique.

A member of the Tunisian security forces stands guard at the site of a suicide attack in the Tunisian capital Tunis on 29 October, 2018. AFP/Fethi Belaid

La polarisation politique s’aggrave en Tunisie après le premier attentat d’envergure en deux ans

A 29 October suicide bombing in the heart of Tunis dealt a blow to much-improved security since the last violent jihadist attacks in 2015-16. In this Q&A, our Senior Analyst for Tunisia Michael B. Ayari says it has also hammered a new wedge into Islamist-secularist political divides.

Que savons-nous ? Qui était derrière l’attaque ?

Le 29 octobre, une kamikaze a déclenché un engin explosif improvisé placé dans son sac à dos, sur l’avenue Habib-Bourguiba au centre-ville de Tunis, l’artère la plus fréquentée de la capitale, à quelques centaines de mètres du ministère de l’Intérieur et de l’ambassade de la France. L’explosion l’a tuée et a blessé vingt passants, dont quinze policiers qui semblent avoir été la cible. Pour l’instant, aucun groupe n’a revendiqué cette attaque. La femme âgée de 30 ans, originaire d’un petit village situé près de Mahdia, au bord de la Méditerranée, titulaire d’un diplôme supérieur d’anglais et sans emploi, mais travaillant occasionnellement comme bergère, n’a laissé aucune indication quant à ses motivations. Des sources sécuritaires ont suggéré qu’elle aurait pu avoir des contacts avec des militants du groupe Etat islamique, éventuellement des membres de sa famille.

Que signifie cette attaque ?

Il s’agit du premier attentat terroriste d’envergure à Tunis depuis 2015, une année au cours de laquelle plusieurs attaques visant le Parlement, les membres des forces de sécurité et les touristes étrangers dans la capitale et d’autres localités avaient secoué le pays. A l’époque, l’inquiétude concernait l’organisation Etat islamique et d’autres groupes jihadistes qui avaient clairement indiqué leur intention de mettre à mal l’expérience démocratique tunisienne. Des milliers de Tunisiens avaient rejoint les rangs de l’Etat islamique en Libye et en Syrie, ainsi que des groupes affiliés à al-Qaeda opérant à la frontière avec l’Algérie. La Tunisie est un pays nettement plus sûr aujourd’hui. Depuis la dernière attaque majeure du groupe Etat islamique en Tunisie, en mars 2016 – lorsque des membres tunisiens du groupe en Libye ont tenté de prendre le contrôle de Ben Guerdane, ville commerçante située à la frontière avec la Libye –, les forces de sécurité ont considérablement renforcé leur capacité à combattre les groupes jihadistes, en partie avec l’appui de la communauté internationale. Le vide sécuritaire qui prévalait après le soulèvement de 2011 n’existe plus. Le groupe Etat islamique a subi d’importants revers en Libye, en Syrie et en Irak, et bien que des attaques contre les forces militaires et policières se produisent régulièrement dans la région montagneuse proche de la frontière avec l’Algérie, la sécurité s’est considérablement améliorée dans le reste du pays.

L’attaque survient à un moment où la politique tunisienne semble de plus en plus prise en otage par un différend entre le président Béji Caïd Essebsi et le Premier ministre Youssef Chahed.

Quelles sont les répercussions de l’attaque en Tunisie pour le moment ?

Au-delà du bilan humain, l’impact le plus important risque d’être politique. L’attaque survient à un moment où la politique tunisienne semble de plus en plus prise en otage par un différend entre le président Béji Caïd Essebsi et le Premier ministre Youssef Chahed, et où la polarisation entre islamistes et anti-islamistes de 2013 revient en force. Il a été frappant de constater que certains médias tunisiens ont immédiatement tenté de tenir An-Nahda – le parti islamiste qui est un membre clé de la coalition gouvernementale en place depuis début 2015 – pour responsable de l’attaque. La première déclaration du président Essebsi sur l’explosion était aussi révélatrice : « Il y a un climat politique pourri en ce moment, a-t-il déclaré. Nous attachons trop d’importance aux positions et aux rivalités, et nous oublions l’essentiel : la sécurité de la population ». Cette déclaration a été largement perçue par ses rivaux comme une tentative de marquer des points contre ses adversaires – en effet, une sorte de jeu du blâme est en cours.

Quelle est la nature du litige entre le président Essebsi et le Premier ministre Chahed ?

Depuis plus d’un an, Essebsi cherche à pousser Chahed vers la sortie, mais n’a pas réussi à mobiliser suffisamment de soutiens ni dans son propre parti, Nida Tounes, ni au sein d’An-Nahda, son principal partenaire de coalition, pour y parvenir. An-Nahda, qui avait initialement apporté son appui au président Essebsi, a changé de camp. Depuis l’été dernier, il défend le chef du gouvernement Chahed, ou du moins ne tient pas à ce qu’il se retire pour le moment. En toile de fond, les élections législatives et présidentielle (à laquelle les deux hommes pourraient se présenter) de 2019, les profondes divisions au sein du parti Nida Tounes entre les partisans du président Essebsi et ceux du chef du gouvernement Chahed, l’avenir du consensus entre islamistes et non-islamistes, qu’Essebsi et le chef du mouvement An-Nahda, Rached Ghannouchi, avaient permis d’instaurer en 2014 jouent un rôle. Ainsi, le 24 septembre, après des mois de tensions latentes, Essebsi a déclaré la fin de ce consensus avec An-Nahda. Une forte polarisation n’a pas tardé à se faire sentir, y compris à travers des accusations explosives du parti d’extrême-gauche Front populaire selon lesquelles An-Nahda disposerait d’une branche militaire secrète et aurait été impliqué dans les assassinats politiques perpétrés par des groupes jihadistes en 2013.

Tunisie ne peut pas se passer d’une gouvernance efficace ni se permettre de bâcler les préparatifs des secondes élections législatives et présidentielle démocratiques de son histoire.

Quels sont les risques à partir de maintenant ?

La crise politique paralyse la Tunisie. Le pays semble incapable de prendre les décisions difficiles nécessaires pour faire face à une crise économique persistante. Le temps presse pour nommer les membres de la commission électorale qui supervisera les élections en 2019. En outre, les membres de la Cour constitutionnelle, une institution essentielle créée par la Constitution de 2014 (largement saluée comme la plus libérale du monde arabe), n’ont pas encore été nommés. La polarisation politique croissante complique la tâche du Parlement pour franchir ces étapes cruciales, et jette le discrédit sur la classe politique parmi les Tunisiens ordinaires, confrontés à une augmentation du coût de la vie. La Tunisie ne peut pas se passer d’une gouvernance efficace ni se permettre de bâcler les préparatifs des secondes élections législatives et présidentielle démocratiques de son histoire.

Cette attaque va-t-elle aggraver le climat politique ?

Oui, c’est fort probable. La fin du consensus annoncée par le président Essebsi semble avoir éliminé les garde-fous politiques qui limitaient le renforcement de la polarisation. Il est frappant de constater que de nombreux citoyens ordinaires à qui j’ai parlé n’étaient pas vraiment surpris de l’attaque d’hier, la considérant quasiment comme une conséquence de la crise politique. Les détracteurs d’An-Nahda l’ont interprétée comme un coup de semonce du parti islamiste. Les sympathisants d’An-Nahda l’ont perçue comme une opération sous fausse bannière perpétrée par les forces de la sécurité et le camp laïc radical pour justifier une nouvelle répression contre les islamistes. Enfin, les membres des forces de sécurité et leurs soutiens profitent de cette attaque pour raviver un projet de loi sur la « protection des forces armées » qui, du moins dans sa dernière version, semble accorder de vastes pouvoirs et une impunité aux forces policières et a été largement condamné par des groupes de la société civile. Cette attaque encourage la tentation autoritaire qui guette de plus en plus depuis le début de l’année, et risque d’inciter les groupes jihadistes, qui avaient toutes les raisons d’être démoralisés après les revers subis ces dernières années, à perpétrer de nouvelles attaques pour exploiter les divisions politiques.

Le nombre de victimes dans cet article a été mis à jour le 31 octobre ; dans sa version initiale du 30 octobre, il évoquait neuf blessés.